Chapitre 20: Nuits féériques


Mrs. Gardiner se souvenait toujours avec émerveillement de sa première visite de Pemberley. Accompagnée de sa nièce et de son époux, elle avait parcouru avec une admiration croissante la route bordée de chênes qui menait au manoir. Lorsque ce dernier était apparu dans toute sa splendeur, tous étaient restés bouche bée. Pemberley séduisait tous ceux qui l'approchaient par son élégance, l'équilibre de son architecture mais aussi et surtout par l'atmosphère paisible qui y régnait. Posé tel un bijou dans l'écrin de verdure de la campagne du Derbyshire, il invitait à la détente.

Mais en ce soir glacial de novembre, l'expérience fut encore toute autre. Se replongeant dans ses souvenirs d'enfance, elle ne put s'empêcher de comparer ce qu'elle voyait avec les descriptions dont regorgeaient les contes de fées que sa gouvernante adorait lui raconter bien des années plus tôt. Cette même allée de chênes que Mrs. Gardiner avait parcourue en juillet 1816 était ce soir-là baignée de lumières, tout comme l'immense bassin qui s'étendait devant le perron. Mais le plus époustouflant était assurément le manoir lui-même. C'était désormais dans un écrin de lumière qu'il reposait, faisant ressortir ses vieilles pierres et ses dimensions imposantes.

Lorsque son mari l'aida à descendre de voiture, elle put entendre le murmure des violons à l'intérieur. Elle sourit, toute à sa hâte de revoir sa nièce et son mari, et de profiter de leur soirée qui s'annonçait magique. Ses impressions se confirmèrent lorsqu'elle pénétra dans le Grand Foyer. Elle avait autrefois assisté à plusieurs réceptions à Londres et chez des amis fortunés de son mari. Mais rien ne pouvait égaler la splendeur du spectacle qui s'offrait à elle. Eclairées de centaines de bougies dont les éclats se reflétaient à l'infini dans le cristal des lustres et les miroirs, les pièces de réception en enfilade embaumaient. Encore désertes, elles attendaient, parées de leurs plus beaux atours pour l'occasion, les murs tendus de soie bleue, des compositions florales bleues et blanches savamment disposées ça et là.

Prenant la coupe de champagne qu'un laquais lui tendait sur un plateau d'argent, Mrs. Gardiner tourna sur elle-même, émerveillée, et elle lisait la même admiration dans le regard de son mari. Mais une exclamation de joie les tira bientôt de leur admiration lorsque Kitty s'avança vers eux. Mais ce n'était plus la jeune Kitty qu'ils connaissaient depuis toujours mais une jeune femme ravissante qui les salua. Mrs. Gardiner peina à retrouver les traits de l'enfance sur le visage de sa jeune nièce. Vêtue de la robe que Lizzie lui avait offerte, Kitty rayonnait littéralement, peinant à contenir son impatience. Ses traits s'étaient affinés en quelques mois et l'élégance de sa mise dissimulait les dernières rondeurs enfantines de ses joues. Les Gardiner peinèrent à la reconnaître.

« Je suis si heureuse que vous soyez arrivés en avance ! Avez-vous fait bon voyage ? demanda-t-elle après les avoir embrassés.

- Excellent. Les Darcy ne sont pas là ? s'étonna Mr. Gardiner.

- Elizabeth est encore avec Georgiana. Et Mr. Darcy doit être avec les Matlock et le Colonel Fitzwilliam. La soirée ne doit commencer que dans une demi-heure mais Elizabeth souhaitait vous accueillir un peu avant. »

Ce fut précisément cet instant que choisit le Colonel Fitzwilliam pour entrer dans la salle de réception en compagnie de ses parents. Mrs. Gardiner tiqua légèrement tandis qu'elle esquissait une révérence devant la famille de Darcy. Elle s'étonna que sa nièce ne soit pas présente pour tous les accueillir comme il se devait.

« Elizabeth est-elle souffrante ? demanda-t-elle discrètement à Kitty.

- Non. Elle termine avec Georgiana.

- Et mon cousin est monté lui parler, les informa le Colonel Fitzwilliam.

Il échangea avec Kitty un regard lourd de sens et tous deux comprirent pourquoi les jeunes mariés tardaient à venir. Mrs. Gardiner ne perdit rien de la conversation muette qu'ils venaient d'avoir et acquiesça en silence.


Contrairement à ses invités, Darcy avait été aveugle à la féérie de ce qui l'entourait lorsqu'il avait quitté le Colonel Fitzwilliam pour retrouver Elizabeth. Après avoir traversé le Grand Foyer de réception à longues enjambées puis monté les marches du Grand Escalier, il s'était dirigé sans une hésitation vers les appartements de son épouse. Il les avait trouvés désertés, à l'exception d'Emma qui faisait du rangement après la frénésie des préparatifs de la maîtresse de maison. Elle l'avait informé que Mrs. Darcy était dans les appartements de Georgiana.

Et désormais, Darcy se tenait, hésitant, devant la porte des appartements de sa sœur, la main prête à frapper. N'y tenant plus, il s'annonça. La femme de chambre de Georgiana vint lui ouvrir et il pénétra dans la pièce. Elizabeth et Georgiana se tenaient près de la psyché et Elizabeth ajoutait la touche finale à la parure de sa belle-sœur. Elle suspendit son geste en apercevant son mari dans le miroir. L'interrogeant du regard, elle acquiesça en voyant qu'il n'avait rien de grave à lui annoncer, avant de reporter son attention sur Georgiana.

Cette dernière se leva alors et sous les regards émus et fiers d'Elizabeth et Darcy, tournoya sur elle-même. D'un blanc virginal et vaporeux, sa robe soulignait sa taille. Tout comme Kitty, Georgiana ne semblait plus une enfant ce soir-là. Avec émotion, Darcy la regarda s'approcher de lui. Ses cheveux étaient savamment relevés et maintenus par une aigrette en perles qui avait appartenu à leur mère. Une longue mèche de ses cheveux bouclée à l'anglaise retombait élégamment sur son épaule. Mais c'était surtout le maintien et l'attitude de sa sœur qui avaient changé. Il eut du mal à retrouver l'enfant sur laquelle il veillait depuis tant d'années et seul son regard était resté inchangé. Elle s'arrêta devant lui, arborant un sourire mêlé d'appréhension et d'excitation.

« Je suis heureuse que tu sois là, William. Tu vas pouvoir nous donner ton avis ! Comment me trouves-tu ?

- Tu es ravissante, Georgiana. Aussi belle que Mère, j'ai l'impression de la revoir. » dit-il avec émotion.

Elle se mit sur la pointe des pieds pour l'embrasser sur la joue.

« M'inviteras-tu à danser ?

- Il le faudra bien, sans quoi tous voudront le faire à ma place. » la taquina-t-il.

Se penchant, il baisa sa main gantée, la faisant rougir de plaisir.

« Tu vas éblouir tout le monde, Georgiana.

- Tu vas m'impressionner si tu me dis cela. Je ne veux pas attirer l'attention.

- Cela te sera difficile, jolie comme tu l'es.

- C'est Lizzie qui attirera tous les regards ! » dit Georgiana.

Darcy reporta alors son attention sur son épouse qui était restée, muette, à l'écart. Partagé entre sa culpabilité et son amour pour elle, ce fut finalement l'émotion qui l'emporta. Jamais, excepté le jour de leur mariage qui resterait toujours gravé dans sa mémoire comme le plus beau jour de son existence, elle ne lui avait parue si belle.

« Je vais retrouver Kitty. » dit Georgiana en lâchant la main de son frère.

Elle s'éclipsa, devinant que tous deux avaient beaucoup à se dire. Incapable de détacher son regard d'Elizabeth, Darcy laissa quelques secondes s'écouler. Le temps semblait s'être suspendu. Vêtue d'une robe bleu outremer largement décolletée et laissant apercevoir le teint albâtre de sa peau, Elizabeth semblait tout droit sortie d'un tableau. La longue traîne vaporeuse et ses gants blancs montant jusqu'au coude allongeaient sa silhouette. Darcy reconnut le collier en saphirs qu'il lui avait offert le soir où il lui avait présentée les Matlock. S'attardant sur la courbe délicate de son cou, il laissa alors son regard errer sur son visage qui ne trahissait aucune expression. Sa chevelure s'était métamorphosée en une multitude de boucles qui semblaient presque dues au hasard mais résultaient en réalité du travail digne de celui d'un orfèvre et qu'elle devait à la dextérité d'Emma.

Prenant brutalement conscience que les précieuses minutes filaient, Darcy s'arracha à sa contemplation et se décida enfin à plonger son regard dans celui de son épouse.

« Elizabeth, il fallait que je te parle avant… enfin avant… que tu ne descendes. »

Elle acquiesça mais n'esquissa pas un geste dans sa direction, gardant ses distances, presque sur la défensive.

« Tu avais raison, j'ai été égoïste. Depuis le début. J'aurais dû comprendre quelle importance tout cela avait pour toi. »

Il se tut quelques instants mais elle ne prit pas la parole. Il s'approcha alors d'elle, presque assez pour lui prendre la main mais il s'abstint de le faire.

« Je ne sais comment faire pour effacer mes erreurs. Mais je ne veux pas être fâché avec toi. Pas ce soir… Pas…

- Pas ce soir ? C'est cela qui t'inquiète ? Sauver les apparences ? Rassure-toi, je saurai tenir mon rang, Fitzwilliam… » dit-elle, offensée.

Elle se détourna. D'abord abasourdi, Darcy réussit à reprendre ses esprits rapidement.

« Mon Dieu, non, Elizabeth… non ! Ce que peuvent penser les gens ce soir n'a aucune importance. Sauver les apparences est le dernier de mes soucis. »

Il lui prit le poignet et la força à le regarder.

« Je me moque des apparences parce que je ne peux pas faire semblant avec toi, Elizabeth. La seule chose qui m'importe ce soir c'est que nous cessions de nous disputer. »

Et sans plus parler, il l'embrassa, sourd à ses protestations. Après avoir d'abord tenté de le repousser, elle céda en quelques secondes, puis l'étreignit avec force. Leur baiser fut aussi passionné que leur dispute avait été violente. Haletant, Darcy finit par s'écarter, la regardant gravement.

« Je veux te retrouver, Elizabeth. Je veux être là pour toi ce soir, pas parce que le décorum le veut, mais parce que je t'aime et que je veux te soutenir. Crois-moi, je t'en prie. J'ai commis beaucoup d'erreurs, mais je ne commettrai plus jamais celle de faire passer les convenances avant ton bonheur. J'ai failli te perdre pour toujours à cause de cette erreur-là, j'ai appris la leçon.

- Je suis stupide… Pardonne-moi. Je n'aurais pas dû penser cela. »

Il l'arrêta en posant un doigt sur ses lèvres.

« C'est moi qui suis stupide. J'ai fait passer mes envies avant ton bonheur alors que tu t'es occupée de moi, que tu t'es inquiétée à mon sujet, et que tu t'investissais sans compter pour ce soir. Tu avais raison de me rappeler mes responsabilités. Je déteste avoir tort quand les autres ont raison. Surtout quand c'est toi, d'ailleurs. Mon orgueil a du mal à le tolérer. Alors j'ai voulu… je ne sais pas… te prouver que je n'avais pas besoin de ton avis à ce sujet. Mais je me suis leurré. Ce que tu penses, ce que tu ressens, a plus d'importance que tout le reste et je n'aurais pas dû l'oublier.

- J'étais inquiète que tu remontes si tôt à cheval. C'est pour cela que j'ai réagi si… excessivement. Tu me connais ! dit-elle en se mordant les lèvres.

- Oui. Et je t'aime ainsi.

- Pourquoi as-tu fait cela ?

- Par pure obstination je suppose. Je déteste qu'on me dicte ma conduite.

- Mais je n'ai pas…

- Je sais. Mais je l'ai ressenti ainsi. Veux-tu bien me pardonner ?

- Je suis déjà dans tes bras au cas où tu ne l'aurais pas remarqué ! dit-elle, s'autorisant enfin à sourire.

- Alors il suffit que je t'embrasse pour tout arranger ?

- Quand tu m'embrasses comme tu viens de le faire ? Disons que cela plaide en ta faveur…

- C'est bon à savoir. »

Et comme pour tester cette nouvelle théorie, il l'embrassa à nouveau, rieur.

« Je suis heureuse que tu sois là, William… murmura-t-elle dans son cou. Je ne sais pas si j'y serais arrivée sans toi.

- Bien sûr que si. Regarde tout ce que tu as déjà accompli. Pemberley est magnifique. Je suis fier de toi, Elizabeth, dit-il en plongeant son regard gravement dans le sien.

- Oui, mais tout est toujours si simple quand tu es à mes côtés...

- Je serai toujours là pour toi, je te le promets.

- Et Farnley ? Que vas-tu en faire ?

- Je ne sais pas. Si tu veux que je m'en sépare… »

Elle le fit taire en posant un doigt sur ses lèvres.

« Non. Tu ne l'as pas acheté pour rien, ce cheval. Je suis allée le voir hier. Il est magnifique. Je ne veux pas que tu t'en sépares. Je suis sûre que tu vas trouver une solution.

- Tu es allée le voir ? demanda-t-il, étonné.

- Evidemment. Je voulais voir ce qui m'a valu trois longues nuits loin de tes bras.

- Je t'aime, tu le sais ?

- J'espère bien. » dit-elle, mutine.

Elle délaissa son étreinte à contrecœur.

« Nous devons descendre.

- Oui. »

Mais il ne bougea pas, absorbé par sa contemplation.

« William ?

- Tu es… magnifique. Et le mot ne te rend pas justice. Si je n'étais pas déjà amoureux de toi je crois que je le deviendrais ce soir, dit-il en souriant.

- Je te retourne le compliment, mon amour. Tu es très élégant. Je vais devoir remercier Samuel. Et être sur mes gardes toute la soirée, dit-elle en l'entraînant vers la porte.

- Comment cela ?

- Ne sois pas si naïf, William ! Toutes tes anciennes admiratrices ne vont pas rester insensibles. Et comme je ne partage pas…

- Que devrais-je dire ? Tous ceux qui ne te connaissent pas vont tomber sous ton charme ce soir.

- A ceci près que je n'aurai d'yeux que pour toi. Es-tu rassuré ?

- Pleinement. » dit-il en déposant un nouveau baiser sur ses lèvres.

Tandis qu'ils descendaient l'escalier, elle éclata de rire.

« Qu'y a-t-il ? demanda Darcy.

- Pourquoi ne nous sommes-nous pas parlé pendant trois jours alors que cinq minutes ont suffi à nous réconcilier ?

- Parce que nous sommes stupidement obstinés et orgueilleux. Mais nous l'avons toujours été.

- Il faudra travailler cela.

- Ne changez rien, Mrs. Darcy, dit-il, enjôleur.

- Pourquoi donc ?

- Parce que je suis tombé amoureux de toi telle que tu es. »

Elle s'arrêta en haut du Grand Escalier du Foyer de Pemberley, et, à l'abri des regards, l'embrassa passionnément.

« Rappelle-moi pourquoi nous devons perdre notre temps en futilités alors que pourrions passer les heures à venir d'une façon tellement plus agréable ? murmura Darcy contre ses lèvres.

- Mr. Darcy ! Votre attitude n'est pas digne d'un gentleman !

- Peu m'importe d'être un gentleman quand j'ai la chance d'être ton mari.

- Je te rappelle que c'est toi qui as insisté pour que je n'annule pas ce bal.

- Il faut vraiment que tu cesses d'écouter toutes les stupidités que je peux dire…

- J'en prends bonne note, Mr. Darcy. Mais d'ici là, même si je suis plus amoureuse de toi que jamais, tu vas devoir me partager avec nos invités. »

Prenant son bras, elle arbora son plus beau sourire avant de descendre le Grand Escalier.


Une heure plus tard, Jonathan Cooper posait le pied sur le perron de Pemberley accompagné de ses parents et sa sœur. C'était la première fois qu'il visitait Pemberley et il fut époustouflé en contemplant le spectacle qui s'offrait à lui. Illuminé de toutes parts, le manoir résonnait des notes de l'orchestre dont on entendant le murmure presque onirique. La foule se pressait déjà pour entrer et saluer ses hôtes. Jonathan Cooper offrit son bras à sa sœur et tous deux suivirent leurs parents. Chaque pas qui les rapprochait de la salle de bal à l'entrée de laquelle se tenaient les Darcy augmentait leur émerveillement. Fin connaisseur, Jonathan Cooper admira surtout les nombreux tableaux qui ornaient les salles qu'ils traversaient. Il devinait sans peine que la demeure était habituellement décorée avec un goût exquis mais que cette soirée était à marquer d'une pierre blanche tant elle était raffinée.

Saluant quelques connaissances qu'ils retrouvèrent ça et là, les Cooper finirent par arriver à l'entrée de la salle de bal. Curieux de rencontrer la jeune Mrs. Darcy, ils ne regardèrent tout d'abord qu'elle en saluant leurs hôtes. Elle leur adressa quelques mots de bienvenue en esquissant son sourire le plus charmant. Elle était tout aussi curieuse de faire la connaissance du jeune Mr. Cooper dont Georgiana lui avait parlé. Darcy se montra tout juste affable, se réfugiant derrière sa réserve habituelle, et ne pouvant s'empêcher de laisser sa méfiance l'emporter à l'égard du jeune homme. A son bras, Elizabeth le sentit immédiatement se raidir et elle lui adressa un regard lourd de sens. Il lui sourit avant de tendre la main au jeune homme. Puis ce dernier entra dans la salle de bal.

Ayant laissé sa sœur Alice en compagnie de ses amies londoniennes, Jonathan Cooper parcourut l'immense salle du regard. Quelques couples dansaient déjà au son de l'orchestre de cordes et il aperçut de nombreuses connaissances de son père. Cherchant Georgiana du regard en vue de la saluer, il oublia bientôt les merveilles qui l'entouraient. Ses yeux venaient de se poser sur Georgiana mais ne s'y attardèrent pas. Subjugué, il s'avança, incapable de détacher son regard.

« Mr. Cooper ! Quel plaisir de vous revoir ! dit Georgiana avec son sourire le plus aimable.

- Un plaisir partagé, Miss Darcy. Qui plus est en de telles circonstances. Vous m'aviez dit des merveilles de Pemberley, vous étiez bien en-deçà de la vérité.

- Tout particulièrement ce soir : Mrs. Darcy s'est surpassée et le résultat est à la hauteur de ses efforts. Mais je manque à tous mes devoirs : je vous présente Miss Catherine Bennet, la sœur de Mrs. Darcy. Kitty, voici Mr. Jonathan Cooper dont je t'ai parlé. Nous nous sommes vus fréquemment au cours de mon séjour à Bath l'été dernier.

- Je suis enchanté, Miss Bennet. » dit-il en s'inclinant, osant plonger son regard dans celui de la jeune fille pour la toute première fois.

Et Kitty sut, à cet instant précis, que sa vie ne serait plus jamais tout à fait la même. Rosissant, elle s'inclina également, incapable de prononcer un mot, réussissant tout juste à esquisser un sourire. Tandis que Georgiana interrogeait le jeune homme sur le voyage qu'il avait effectué à Paris au cours des semaines précédentes, Kitty put le regarder à loisir, détaillant chacun de ses traits avec une attention toute particulière et une admiration croissante.

Mr. Cooper était à vint-cinq ans un élégant jeune homme blond vénitien aux traits bien dessinés mais avec cette imperfection qui ajoute au charme de certaines personnes. Ses grands yeux clairs étaient perçants et elle avait à peine pu soutenir son regard. Il lui apparut comme profondément bon et aimable. Il ne manquait pas d'humour non plus comme l'attestait la conversation qu'il entretenait avec Georgiana.

De son côté, Jonathan Cooper peinait à se concentrer sur ce que cette dernière disait. Il résistait difficilement à l'envie de poser son regard sur Kitty. Il ne parvenait à s'expliquer l'émotion qu'il avait ressentie lorsqu'il l'avait aperçue aux côtés de Georgiana. Il avait pourtant rencontré nombre de jeunes filles à Londres et à Bath. Georgiana elle-même était ravissante. Mais aucune d'entre elles ne lui semblaient semblables à la jeune Miss Bennet. L'étincelle de joie de vivre qui brillait dans le regard de la jeune fille lui semblait unique. Il osa enfin s'adresser à elle pour lui demander comment elle trouvait la réception.

« Magnifique. C'est la première fois que j'assiste à une soirée aussi somptueuse. Je suis très fière de ma sœur, et heureuse pour elle que tout se déroule aussi bien.

- Vous avez donc une voix, dit-il en souriant.

- Je vous demande pardon ? dit-elle en rougissant à nouveau.

- Je commençais à en douter. Vous n'aviez pas prononcé un mot. J'espère que j'aurais davantage l'occasion de l'entendre à l'avenir. Peut-être au cours d'une prochaine danse ? » dit-il en esquissant un sourire, la faisant rougir davantage.

Elle acquiesça en souriant et il les quitta, devant rejoindre ses parents. Georgiana posa les yeux sur sa belle-sœur, affichant un sourire entendu, amusée de la voir submergée par ses émotions.

Pendant ce temps, Harriet Vernon entrait, rayonnante, dans le Grand Foyer de Pemberley au bras de son mari. Tous deux s'arrêtèrent devant leurs hôtes.

« Mrs. Vernon, Mr. Vernon. Quel plaisir de vous revoir ! les salua Elizabeth.

- Mrs. Darcy, vous avez fait des merveilles, dit Mr. Vernon.

- Oui, je n'ai jamais vu rien de tel, dit Harriet. Vous rivalisez avec les plus grandes réceptions de la Saison !

- Je suis ravie que cela vous plaise. J'espère que vous passerez une excellente soirée, dit Elizabeth.

- Nous n'en doutons pas.

- Elizabeth, je serais ravie de discuter davantage avec vous plus tard dans la soirée, dit Harriet tandis que son mari commençait à l'entraîner plus loin.

- Moi de même. »

Depuis plus d'une heure, Elizabeth se tenait, rayonnante, au bras de Darcy. Bien qu'elle en ait déjà rencontré certains lors du bal des Matlock quelques mois plus tôt, nombre des invités lui étaient totalement inconnus. Darcy la présenta à chacun mais elle renonça très tôt à retenir tous leurs noms. Néanmoins, elle pouvait voir à en juger par leurs réactions que la réception leur plaisait et promettait d'être un réel succès. Darcy lui-même était impressionné et il peinait à détacher son regard de son épouse pour saluer leurs invités.

Lorsque tous furent arrivés, Elizabeth et Darcy entrèrent enfin dans la salle de bal. Ils purent apercevoir les Matlock et les Vernon en grande conversation. Elizabeth et Harriet Vernon échangèrent les dernières nouvelles, notamment au sujet de Jane dont l'emménagement à Ellsworth Hall approchait. Pendant ce temps, Darcy observait d'un œil attentif Georgiana et Kitty en compagnie de Jonathan Cooper. Tous trois riaient aux éclats. Il fut tiré de ses pensées lorsqu'Elizabeth posa une main sur son bras. Elle suivit son regard.

« C'est donc lui. Il m'a paru charmant, dit-elle.

- A moi aussi.

- Est-il trop charmant désormais, Mr. Darcy ? le taquina Elizabeth.

- Seules ses intentions au sujet de Georgiana m'importent. » se renfrogna Darcy.

La question ne demeura guère en suspens : Jonathan Cooper offrit son bras à Kitty et tous deux rejoignirent la ligne des danseurs. Stupéfaite, Elizabeth observa attentivement le visage de sa sœur.

« Si tu veux mon avis… Ce n'est pas ta sœur qui l'intéresse, dit-elle à Darcy sans détacher son regard du couple qui prenait place au milieu des autres danseurs.

- Ah oui ? Et qu'est-ce qui vous fait penser cela, ma très perspicace épouse ? demanda Darcy.

- Il vient d'inviter la mienne à danser. »

Et le regard qu'échangèrent les deux jeunes gens parla de lui-même. Peinant d'abord à croire ce qu'elle voyait, Elizabeth fut bientôt ravie.

« Une danse ne suffira pas à me rassurer… Surtout si Kitty se montre aussi récalcitrante que toi lors de notre première danse, chuchota Darcy à son oreille, un sourire taquin aux lèvres.

- Que vous êtes rancunier, Mr. Darcy ! s'insurgea Elizabeth, les yeux brillant de plaisir d'avoir retrouvé sa complicité avec son mari. Mais à en juger par le sourire de Kitty, je pense que tu vas rapidement retrouver ta sérénité en ce qui concerne Georgiana. »

A la fin de la danse, Jonathan Cooper raccompagna Kitty auprès de Georgiana. L'orchestre s'apprêtait à entonner une nouvelle danse. Darcy offrit son bras à Elizabeth et tous deux s'avancèrent sur la piste de danse, sous le regard attentif de toute l'assistance. Ils furent seulement une dizaine à esquisser les premiers pas de la danse et tous les regards se portèrent sur les Darcy. Les yeux plongés dans ceux de son mari, Elizabeth se laissa aller à la griserie de la soirée. Tout était parfait : la réception était un succès et surtout, elle avait retrouvé son mari. Portée par son amour, plus rien ne pouvait l'atteindre, et tous pouvaient voir qu'elle rayonnait. La danse s'acheva et tous applaudirent l'orchestre.

Lorsque l'heure du dîner sonna, tous se dirigèrent vers la grande salle de réception dans laquelle avait été dressée l'immense table. La salle baignait dans une douce lumière plus tamisée que dans la salle de bal et d'innombrables coupes de fleurs déposées sur la table embaumaient. L'orchestre se mit à jouer Vivaldi, plongeant les convives dans une atmosphère de féérie. La valse des couverts commença et la pièce résonna bientôt d'éclats de rire. Des mets plus savoureux les uns que les autres défilèrent.

A la fin du repas, une surprise attendait les invités : les éclats d'un feu d'artifice éclairèrent la terrasse et les pelouses de Pemberley. Tous sortirent sur la terrasse pour l'admirer. Pour nombre d'entre eux, c'était la première fois qu'ils contemplaient les feux de Bengale et les gerbes de couleurs qui illuminèrent le ciel du Derbyshire.

Mr. Cooper s'approcha de Kitty. Tous deux n'avaient pu échanger un mot depuis la fin de leur danse, étant très éloignés l'un de l'autre au cours du repas. Mais il n'avait pu se concentrer sur la conversation que ses voisins tentaient d'entretenir avec lui. Il n'avait cessé de porter son regard sur elle. De son côté, elle avait été tout aussi distraite en compagnie de Lady Matlock et des amies de Georgiana. Tandis qu'elle contemplait rêveusement le feu d'artifice, la tête penchée en arrière, elle tentait péniblement de reprendre ses esprits. Il lui semblait qu'elle évoluait dans un rêve depuis le début de la soirée. Sentant le regard de Jonathan Cooper posé sur elle, elle tourna la tête et s'aperçut qu'il s'était approché d'elle. Ils se sourirent brièvement, échangeant quelques mots sur la beauté du spectacle.

Georgiana s'éclipsa alors discrètement, rejoignant Darcy et Elizabeth qui étaient restés en retrait dans l'embrasure de l'une des portes-fenêtres de la salle de réception. Profitant du feu d'artifice qui monopolisait l'intention de leurs invités, Darcy avait passé un bras autour des épaules d'Elizabeth, murmurant une plaisanterie dans le creux de son oreille, et tous deux éclataient de rire au moment où Georgiana les rejoignit. Les voyant si complices, elle voulut rebrousser chemin pour leur laisser un moment d'intimité, mais Darcy l'avait aperçue et lui sourit, l'encourageant ainsi à venir les rejoindre.

« Comment trouves-tu la fête, Georgiana ? demanda Elizabeth.

- Je n'ai jamais rien vu d'aussi beau. Je comprends mieux pourquoi elle t'a tant occupée.

- Et cette idée de feu d'artifice était une trouvaille géniale, dit Darcy. Tu peux être certaine que dès la Saison prochaine il n'y aura plus aucune réception sans feux de Bengale ! Toutes vont vouloir t'imiter.

- Oh, mais j'ai encore des dizaines d'idées inexploitées pour Londres ! dit Elizabeth en souriant. Où est Kitty ? demanda Elizabeth à Georgiana.

- En train d'admirer le feu d'artifice, justement. Mr. Cooper l'a rejointe.

- Vraiment ? »

Georgiana hocha la tête, pensive, mais ravie de la tournure de la soirée. Elizabeth comprit alors que sa belle-sœur avait dit vrai lorsqu'elle lui avait affirmé qu'elle n'éprouvait aucune inclination pour le jeune homme.

Elle accepta avec empressement l'invitation de son frère à danser lorsque le feu d'artifice prit fin et de que les invités se retrouvèrent à nouveau dans la salle de bal après avoir applaudi avec enthousiasme la surprise que leur avait réservée leur hôtesse.

Les joues rosies de plaisir et de timidité, ce fut donc Georgiana qui ouvrit le bal avec son frère tandis qu'Elizabeth avait accepté l'invitation du Colonel Fitzwilliam. Ce dernier avait observé avec un contentement non dissimulé les réconciliations de son cousin et d'Elizabeth. Il allait de surprise en surprise depuis leurs fiançailles. Elizabeth avait retenu son attention dès leur première rencontre à Rosings. Il se souvenait d'elle comme d'une jeune fille charmante et pleine d'esprit. Il n'avait pas oublié non plus son sens de la répartie face à la terrible Lady Catherine. En un mot, elle lui avait plu, et si son cœur n'avait pas déjà été secrètement pris ailleurs, et qu'elle avait eu une dot importante, il aurait pu être en danger de tomber amoureux d'elle.

Un regard sur Darcy lui avait permis de comprendre que son cousin avait depuis longtemps succombé, et il l'avait envié, un instant, d'avoir la liberté de choisir qui bon lui semblait pour épouse, à l'abri de tout souci d'argent pour le reste de ses jours. Il s'était donc contenté de profiter de la bonne humeur et du sens de la répartie de la jeune Miss Bennet lors de sa soirée à Rosings. Mais leur relation s'était arrêtée là, et il avait quitté le Kent sans même lui avoir fait ses adieux, suivant Darcy qui avait décidé de quitter Rosings brusquement. A aucun moment son cousin ne s'était ouvert à lui et ne lui avait confié la raison de son départ précipité, et le Colonel ne se douta jamais qu'Elizabeth en était la cause.

A l'inverse de la plupart de leurs relations, il n'avait guère été surpris en apprenant leurs fiançailles quelques mois plus tard. Il avait dû attendre l'avant-veille de leur mariage pour pouvoir les féliciter, sincèrement ravi de leur décision. Le plus surprenant avait été l'attitude de Darcy. Richard Fitzwilliam peinait à reconnaître son cousin avec lequel il avait pourtant grandi. Lui d'ordinaire si taciturne était transfiguré. Depuis l'arrivée d'Elizabeth à Pemberley, la magie opérait de jour en jour davantage et le Colonel, entre deux permissions, prenait plaisir à voir son cousin enfin épanoui et comblé.

Ayant appris à mieux connaître Elizabeth, le Colonel l'appréciait de plus en plus. Non seulement elle était très spirituelle comme il l'avait deviné lors de leur première rencontre, mais elle était également pleine de joie de vivre, aimait rire et faire rire son entourage. De plus, elle était très cultivée et il s'était aperçu qu'il pouvait discuter avec elle d'une multitude de sujets. Pour son jeune âge, la nouvelle Mrs. Darcy était pleine de ressources et s'avérait être une femme exceptionnelle. Au caractère bien trempé néanmoins. Le Colonel Fitzwilliam ne put s'empêcher de sourire à nouveau en repensant au peu de détails que Darcy avait bien voulu lui donner de leur dispute. Aux yeux de Richard Fitzwilliam, les jeunes mariés étaient décidément parfaitement assortis : jamais il n'avait rencontré deux êtres aussi têtus de toute sa vie.

Il passa donc un moment délicieux à danser avec elle et ce fut avec regret que tous deux accueillirent la fin du morceau. Il se décida alors à inviter Georgiana tandis qu'Elizabeth rejoignait ses amies. Elle ne manquait pas d'observer discrètement sa sœur. Cette dernière n'avait pas quitté Jonathan Cooper depuis le feu d'artifice. Après l'avoir présentée à sa sœur Miss Alice Cooper, il l'avait invitée à danser à nouveau, et il leur avait fallu bien de la volonté pour s'abstenir de danser une troisième danse ensemble, ce qui n'aurait pas manqué de faire jaser toute l'assistance à qui il n'aurait pas fallu davantage pour colporter la rumeur de fiançailles imminentes.

Elizabeth ne se lassait pas de les observer autant qu'elle le put malgré ses obligations d'hôtesse, et fut ravie de les voir rire fréquemment. Sa sœur paraissait plus à l'aise et plus heureuse d'heure en heure. Darcy de son côté était en grande conversation avec son cousin Gerald et le père de Jonathan Cooper. Celle-ci dura plus d'une heure, à la grande surprise d'Elizabeth. Lorsque son mari revint vers elle, elle l'interrogea du regard mais il refusa de répondre, la rassurant en lui promettant de tout lui raconter une fois le bal terminé.

Ce dernier prit fin lorsque l'aube pointa. De nombreux invités avaient déjà pris congé. Ceux qui habitaient loin et ne pouvaient rentrer immédiatement furent conduits dans leurs chambres. Elizabeth et Darcy firent quant à eux leurs adieux à chacun de leurs invités. Les derniers partirent vers six heures du matin. Les accompagnant sur le perron, les Darcy échangèrent un mot aimable avec chacun. La lumière rosée de l'aube colorait le ciel lorsque Jonathan Cooper rejoignit ses parents sur le perron. Il offrait son bras à Kitty. Il s'arrêta à quelques pas de ses parents et des Darcy pour prendre congé de la jeune fille.

« Miss Bennet, j'ai été ravi de faire votre connaissance. J'ai passé une excellente soirée en votre compagnie.

- Moi de même. »

Tous deux se turent quelques instants. Un ange passa entre eux mais le regard qu'ils échangèrent parla de lui-même. Jonathan Cooper osa enfin poser la question qui lui brûlait les lèvres.

« Pourrai-je vous revoir ? demanda-t-il d'une voix douce, presque dans un murmure, presque choqué de son audace.

- Je l'ignore. Je dois quitter le Derbyshire très prochainement.

- Irez-vous à Londres ?

- Peut-être pendant la Saison. Tout dépend des projets de mes deux sœurs aînées.

- Je comprends. Il me sera difficile de quitter Londres au cours des mois à venir. Qui plus est, je n'ai pas eu l'honneur d'être présenté à vos parents. Il me sera donc impossible de venir en Hertfordshire.

- Oui. Il nous faudra donc patienter je pense.

- Pourrai-je vous écrire ?

- Oui… Je reste à Pemberley encore une dizaine de jours je pense. Puis je vous donnerai l'adresse de Longbourn, la demeure de mes parents. »

Apercevant le regard de Darcy posé sur lui, Jonathan Cooper comprit qu'il devait prendre congé de la jeune fille. S'inclinant, il s'autorisa à plonger son regard dans le sien une ultime fois, surpris d'y déceler de la tristesse. S'interdisant d'en tirer des conclusions, il esquissa un sourire et se dirigea vers les Darcy pour leur faire ses adieux et les remercier de la soirée. Elizabeth accueillit ses remerciements avec chaleur, bien décidée à lui faire comprendre qu'il serait toujours le bienvenu, d'autant plus désormais qu'elle ne doutait plus de l'inclination qui était née ce soir-là entre sa sœur et lui.

Darcy était bien moins enthousiaste : Mr. Bennet lui avait confié Kitty en septembre et il venait de réaliser que Jonathan Cooper n'avait pas quitté la jeune fille pendant des heures. Bien sûr, ni l'un ni l'autre n'avait manqué aux règles de bienséance mais Darcy était naturellement méfiant dans ce genre de situation, ce qui provoquait toujours l'amusement d'Elizabeth qui était bien plus confiante et spontanée. Cette dernière s'approcha d'ailleurs de sa sœur qu'elle prit par le bras au moment où les Cooper montaient en voiture. Kitty lui sourit machinalement avant de rentrer, refusant de voir la calèche quitter le domaine.

Le hall de réception était désert lorsque Kitty y pénétra à nouveau. Le rêve avait pris fin et la fatigue la saisit brusquement. Sa tête tournait encore d'avoir trop dansé et la musique résonnait encore dans son esprit. Laissant glisser sa main sur le marbre poli et glacé de la rambarde du Grand Escalier, elle en monta les marches lentement. Tous les détails lui revenaient. Tout s'était passé si vite qu'elle peinait à croire que les événements qu'elle venait de vivre étaient réels. Une éternité semblait s'être écoulée depuis le début de la soirée.

Le soleil se levait et une nouvelle journée débutait mais Kitty avait le sentiment que c'était une autre vie qui commençait pour elle. Tous les doutes, toutes les interrogations qu'elle nourrissait depuis des années avaient enfin trouvé leur réponse. Et cette dernière s'éloignait d'elle sans nul doute pour de nombreux mois. Elle comprit enfin l'attitude de ses deux aînées avant que ces dernières ne se marient. Leurs attentes fébriles, leurs moments de rêverie, leurs regards lointains, les heures passées à écrire à l'être cher, à chantonner d'un air absent.

En passant devant les glaces du hall du premier étage, elle s'attarda devant son reflet. La jeune femme toute de jaune vêtue lui paraissait étrangère. C'était bien elle pourtant. Les traits n'avaient guère changé. Tout au plus avaient-ils perdu leur caractère enfantin pour s'affiner et affirmer davantage son caractère et sa personnalité. Une lueur inconnue jusqu'alors brillait désormais dans ses yeux. Georgiana vint soudain la tirer de sa rêverie. La jeune fille s'apprêtait à aller se coucher lorsqu'elle avait croisé sa belle-sœur. Toutes deux échangèrent un regard complice.

« Bonne nuit, Kitty.

- Oh je n'arriverai jamais à dormir cette nuit ! dit-elle, faisant naître un sourire indulgent et attendri chez sa belle-sœur.

- Veux-tu parler un peu ? » proposa Georgiana.

Acquiesçant, Kitty suivit la jeune fille dans sa chambre. Sans prendre garde à leurs robes, toutes deux s'allongèrent sur le lit de Georgiana sur le dos et c'est alors qu'elles éclatèrent de rire. Le trop-plein d'émotions qu'elles avaient ressenties s'exprimait enfin.

« Raconte ! pressa Georgiana.

- J'ignore par où commencer.

- De quoi parles-tu ?

- Il aurait fallu être aveugle pour ne rien deviner.

- Oh mon Dieu, tu crois que Lizzie… ? Et Mr. Darcy ?

- Lizzie, c'est évident. Et je pense que mon frère a deviné aussi. Mais ne t'en fais pas, ils n'en diront rien à personne.

- J'étais tellement… dans un état second que je crois que le reste du monde avait disparu. C'est stupide, je le sais. Mais c'est pourtant ce que j'ai ressenti.

- Quel effet cela fait-il ? demanda Georgiana, curieuse.

- C'est indescriptible. Juste bouleversant. Et incontrôlable. J'ai essayé de me reprendre. Mais je ne pouvais pas m'empêcher de retourner vers lui à chaque fois.

- Il est charmant. J'avais beaucoup apprécié sa compagnie à Bath. Ce n'est pas étonnant que vous soyez bien entendus tout de suite. Vous avez le même humour.

- Oh, Georgiana tu crois qu'il… ? demanda Kitty en se mettant sur le côté pour regarder sa belle-sœur.

- A ton avis ? dit Georgiana en rouvrant les yeux, taquine.

- Mais je l'ignore ! Cela me met à la torture de ne pas savoir.

- Kitty, tu es aveugle.

- Pourquoi dis-tu cela ?

- Parce qu'il a agit de la même façon que toi ce soir. J'étais présente lorsque vous vous êtes parlé pour la première fois, rappelle-toi. Tu étais loin de le laisser indifférent.

- Crois-tu ? Mais pourtant nous nous connaissons à peine !

- Cela ne t'empêche pas de l'aimer déjà. Pourquoi cela ne serait-il pas réciproque ?

- Je m'emballe trop vite. Après tout il ne m'a rien dit qui pouvait me laisser supposer qu'il éprouvait de tels sentiments à mon égard.

- Tu n'attendais pas qu'il te demande en mariage dès ce soir tout de même ? demanda Georgiana en éclatant de rire.

- Bien sûr que non ! dit Kitty en se mettant à rire elle aussi.

- Crois-moi, son attitude était très parlante. Allez-vous vous revoir ?

- Je ne sais pas. Je l'espère. Nous allons nous écrire.

- Vraiment ?

- Oui. Il m'a promis de m'écrire. Et nous pensons nous revoir à Londres. J'espère tellement que Jane ou Lizzie m'invitera à Londres pendant la Saison. Jane sans doute pas car elle attend un enfant. Mais Lizzie peut-être.

- Vas-tu lui parler de Mr. Cooper ?

- La connaissant elle le fera d'elle-même.

- Je ne pense pas. Forcer les confidences des gens n'est pas dans ses habitudes. »

Les deux jeunes filles seraient restées des heures durant à converser de la sorte si la fatigue ne les avait gagnées et si la femme de chambre de Georgiana n'était venue pour s'occuper de cette dernière. Kitty prit alors congé et se décida à rentrer dans sa chambre.

Un étage plus bas, Darcy venait de poser un châle autour des épaules de son épouse pour la protéger de la fraîcheur matinale tandis qu'elle prenait congé de leurs derniers invités. Ce fut chose faite lorsque les horloges de Pemberley sonnèrent six heures du matin. Epuisée, Elizabeth s'autorisa enfin à poser sa tête sur l'épaule de Darcy.

« Je dormirais bien une semaine entière, dit-elle.

- Pourtant dans quelques heures tu auras encore des invités à soigner, lui rappela-t-il, faisant allusion aux hôtes qui logeaient à Pemberley pour la nuit.

- Je sais. En attendant je n'ai qu'une envie : retrouver mon lit.

- Ton lit ? Tu comptes encore dormir dans la chambre de ma mère ? » demanda-t-il, taquin.

Elizabeth releva la tête, souriante, et embrassa son mari.

« Certainement pas. Je compte bien dormir dans vos bras, Mr. Darcy. J'en ai été privée pendant trop longtemps.

- Dans ce cas, suis-moi. Je te porterais bien mais…

- Mais comme tu n'es pas encore totalement remis de tes imprudences tu ne peux que m'offrir ton bras, le taquina Elizabeth.

- En tout cas, je dois te féliciter une fois encore, ma Lizzie. Tu m'as ébloui. Je n'ai rien vu de tel, même à Londres. Tout était parfait, et tu as un goût exquis.

- Je sais : je t'ai épousé. »

Se retenant de rire, Darcy passa son bras autour des épaules de son épouse et c'est ainsi qu'ils montèrent l'escalier pour retrouver le refuge de leur chambre. Ce fut lui qui la prépara pour la nuit, lui interdisant de faire quoi que ce soit. Il la borda tendrement avant de se coucher lui-même. Avec délice, elle soupira de bien-être en se blottissant contre lui, s'apercevant à quel point il lui avait manqué au cours des jours précédents. Mais elle n'eut pas le temps de savourer l'instant. Vaincue par la fatigue, elle s'endormit aussitôt d'un sommeil sans rêve.


L'heure du réveil vint bien trop vite à son goût et à celui de Darcy. Tous deux furent réveillés par Samuel qui frappa à leur porte conformément à leurs ordres de la veille. Ce fut la réponse de son mari qui réveilla Elizabeth. Elle ouvrit péniblement les yeux et aperçut le soleil déjà haut dans le ciel. Grommelant, elle referma les yeux et enfouit sa tête dans le cou de son mari.

« Je sais… la taquina-t-il.

- Laisse-moi dormir encore. Juste cinq minutes.

- Si cela ne tenait qu'à moi, ma Lizzie, je t'assure que je te laisserais dormir et que j'irais m'occuper de nos invités.

- Mais c'est à moi de le faire. » dit-elle en grommelant.

Darcy se leva, l'embrassa sur le front avant d'aller ouvrir les rideaux, laissant entrer le pâle soleil de novembre.

« Tu as de la chance : il fait beau, dit-il. Dois-je sonner pour faire venir Emma ?

- S'il te plaît. » dit Elizabeth qui s'était assise dans leur lit, ses genoux recroquevillés contre sa poitrine.

Incapable de résister, Darcy s'approcha d'elle et déposa un baiser sur son front.

« Je dois avoir une mine affreuse.

- Tu n'es jamais plus jolie que dans ces moments-là, dit-il, attendri.

- Plus qu'hier soir ? demanda-t-elle en haussant un sourcil, amusée.

- Ce n'est pas comparable. Hier soir tu étais la divine maîtresse de Pemberley. Ce matin, tu es ma Lizzie, dit-il en l'embrassant.

- Je suis toujours ta Lizzie.

- Sauf que je suis le seul à avoir le droit de te voir ainsi, et c'est un privilège immense.

- Flatteur. »

L'arrivée d'Emma qui frappa à la porte de leur chambre interrompit leur interlude romantique. Elizabeth se leva à contrecœur pour aller se préparer. Malgré sa fatigue, elle entra, rayonnante, dans la salle à manger où certains de leurs invités se trouvaient déjà, donc les Gardiner qu'elle salua avec plaisir. A sa grande déception, ils devaient quitter Pemberley dans l'après-midi alors qu'Elizabeth aurait voulu profiter davantage de leur présence. Fort heureusement pour elle, aucun des autres invités ne devait s'attarder et tous eurent quitté le domaine avant la fin de la journée.

Dès que le dernier d'entre eux fut monté en voiture, Darcy prit la main de son épouse et, sourd à ses protestations, l'entraîna dans leurs appartements privés. Elizabeth aurait aimé parler avec Georgiana et Kitty pour connaître leurs impressions après le bal, mais elle reconnaissait qu'elle tombait de sommeil et ce fut avec soulagement qu'elle laissa Darcy l'allonger sur leur lit et la recouvrir d'une couverture. Il resta à ses côtés jusqu'à ce qu'elle s'endorme, ce qui ne tarda pas comme il l'avait prédit. Laissant la porte de leur chambre ouverte pour veiller sur son sommeil, il s'installa à la table de leur salon privé pour reprendre sa correspondance et régler les détails de l'affaire qu'il avait conclue avec Mr. Vernon et Mr. Cooper lors du bal et dont il devait encore s'ouvrir à Elizabeth.

Vers dix-huit heures, cette dernière se réveilla, se sentant bien mieux. Se frottant les yeux, elle se redressa dans leur lit, peinant à se souvenir pourquoi elle s'était endormie en pleine journée, ce qu'elle ne faisait habituellement jamais. Puis elle se leva et rejoignit son mari qu'elle découvrit avec surprise dans leur salon, toujours occupé à écrire ses lettres. Elle passa ses bras autour de son cou et l'embrassa sur la joue.

« As-tu bien dormi ? demanda-t-il en lui souriant.

- A merveille. A un détail près.

- Je n'étais pas à tes côtés, dit-il en la faisant asseoir sur ses genoux.

- Exactement. Que fais-tu ?

- J'écris des lettres, encore et toujours, comme tu vois.

- Pauvre Mr. Darcy. Je connais un remède. »

Mutine, elle lui prit la main et l'entraîna dans leur chambre. Avec délice, il la prit dans ses bras et s'abandonna à son étreinte.

« Tu m'as manqué… dit-il entre deux baisers.

- Toi aussi… Je ne veux plus jamais me disputer avec toi.

- Vraiment ? Comment ferons-nous pour nous réconcilier dans ce cas ? » dit-il, taquin.

Eclatant de rire, Elizabeth l'allongea sur leur lit, se perdant dans leur baiser.

Longtemps après, enfin apaisés mais refusant de rompre le charme, ils sonnèrent pour faire avertir Georgiana et Kitty qu'ils ne descendraient pas dîner avec elle. Heureux de s'être retrouvés, ils passèrent la soirée dans la plus parfaite des solitudes. Ils firent monter un plateau pour dîner, parlèrent de tout et de rien, installés confortablement sur le sofa devant leur cheminée. Se souvenant soudain que Darcy devait lui raconter ce qui avait monopolisé son attention pendant une heure lors du bal, Elizabeth releva la tête qu'elle avait posée sur l'épaule de son mari.

« De quoi parlais-tu hier soir avec Mr. Vernon et Mr. Cooper ?

- J'ai conclu une affaire importante.

- Vraiment ?

- Oui. Cela concerne Farnley. Entre autres, dit-il avec prudence, guettant sa réaction.

- Quel genre d'affaire ? demanda-t-elle, imperturbable.

- Vernon me demandait si je m'étais bien remis de ma chute et nous en sommes venus à parler de Farnley. Il s'avère qu'il a deux chevaux particulièrement rétifs lui aussi. Il ne sait pas quoi en faire. Et Cooper est intervenu. Il emploie actuellement un excellent dresseur. Il vient d'Ecosse.

- Comptes-tu l'engager ?

- Mieux que cela. Gerald et moi avons conclu un accord avec Cooper. Non seulement il accepte que ce dresseur s'occupe de nos trois chevaux rétifs, mais en plus nous envisageons de faire mieux. Nous voulons croiser les lignées de nos trois écuries.

- Comment cela ?

- Cooper élève des chevaux de course lui aussi. Il a l'une des meilleures écuries du pays d'après ce que m'en a dit Vernon. Si nous croisons les différentes lignées de nos écuries, nous ferons naître des champions, à n'en pas douter. Bref, de fil en aiguille nous avons parlé de tout cela et nous sommes dits que cela pourrait être une opportunité formidable.

- Effectivement. Est-ce courant ?

- Pas tellement justement. Enfin… Dans certains pays d'Europe et en Arabie oui. Mais en Angleterre ce n'est pas encore tellement répandu.

- Alors pourquoi n'es-tu pas plus enthousiaste que cela ? » demanda Elizabeth, intriguée.

Elle connaissait son mari, et savait à quel point ses chevaux et les courses le passionnaient. Sans rien connaître à l'équitation, elle devinait que l'affaire que les trois hommes venaient de conclure était rare et elle ne comprenait pas la réaction tiède que cela engendrait chez son mari.

« Il y a un inconvénient. Pour tout t'avouer… Il va falloir que je m'absente. Et tu ne pourras pas venir avec moi.

- Oh… »

Elizabeth se tut quelques instants. Tous deux pensaient exactement à la même chose : depuis avril, ils ne s'étaient pas quittés, et la seule idée de ne pas se voir pendant plus d'une demi-journée leur était insupportable.

« Combien de temps cela durera-t-il ?

- Une dizaine de jours, je pense. Peut-être deux semaines. Il faut que nous allions au domaine de Mr. Cooper dans Cambridgeshire. Il reviendra dans le Derbyshire peu avant Noël pour visiter les écuries de Vernon et les nôtres. »

Elle acquiesça, baissant les yeux, jouant avec les mains de son mari. Ce dernier avait déjà dit oui à Mr. Cooper et Mr. Vernon, emballé à la perspective de conclure une telle affaire même si être séparé d'Elizabeth le rebutait profondément. Mais en voyant la tristesse dans les yeux de son épouse, son amour pour elle fut plus fort que tous les autres arguments et il fut tenté de reculer.

« Elizabeth, je ne veux pas te quitter. Je sais que je suis ridicule, dix jours ce n'est pas grand-chose dans une vie. Mais cela me paraît une éternité sans toi.

- Ce serait dommage de passer à côté d'une telle opportunité. Tu le regretteras dans quelques semaines si tu n'y vas pas. Et comme tu l'as dit, dix jours seront vite passés. Sans compter que tu seras très occupé une fois là-bas. »

Prononcer ces derniers mots lui avait coûté et Darcy la connaissait assez pour ne pas entendre la douleur contenue dans sa voix.

« Mais toi ? demanda-t-il en posant son front contre le sien.

- Je serai avec Kitty et Georgiana. Ne t'inquiète pas pour moi.

- Ma Lizzie, je t'aime tant. Ces dix jours sans toi me paraissent insurmontables.

- Pourtant il faut que tu y ailles Et tu me reviendras très vite. Je t'assure que nos retrouvailles seront merveilleuses… dit-elle avec un sourire.

- Vu sous cet angle c'est… très prometteur.

- L'offre tient uniquement si tu pars, dit-elle, malicieuse.

- Je t'aime. Ces dix jours sans toi vont être interminables.

- M'écriras-tu ?

- Chaque jour.

- Je t'attendrai. Embrasse-moi, maintenant. Et profitons des deux jours qui nous restent à passer ensemble avant ton départ. »

Darcy acquiesça, resserrant son étreinte autour d'elle.


Au cours des deux jours suivants, Elizabeth ne cessa de se forcer à se raisonner, tentant de se convaincre que dix jours seraient vite passés et que son mari lui reviendrait très vite. Mais, entourée de sa tendresse, elle réalisait à quel point sa présence lui était devenue essentielle. Redoublant d'amour et de douceur à son égard, elle se força à paraître enjouée et prit soin de lui comme jamais avant leur séparation, inquiète à l'idée qu'il doive voyager alors que son épaule était tout juste remise de son accident. D'un accord tacite, ils ne parlèrent pas de leur séparation, hormis pour régler les détails pratiques.

La veille du départ de son mari, Elizabeth parvint à passer une soirée relativement paisible en compagnie de leurs sœurs et de Darcy. Ils allèrent se coucher et ils s'aimèrent avec leur tendresse habituelle mais elle fondit inexplicablement en larmes lorsque, enfin apaisés, ils se blottirent dans les bras l'un de l'autre. Nul mot ne fut échangé, leurs gestes de réconfort étant bien plus parlants. Ils ne dormirent quasiment pas de la nuit, désirant profiter de chaque seconde qu'il leur restait, s'aimant lorsque le besoin qu'ils avaient l'un de l'autre redevenait insoutenable, s'offrant malgré leur séparation imminente l'une de leurs plus belles nuits depuis leur mariage.

Lorsque l'aube pointa, Elizabeth, épuisée, s'endormit blottie contre l'épaule de son mari. Deux heures plus tard, Darcy se leva à regret pour se préparer. Puis il revint dans leur chambre, contemplant le visage endormi d'Elizabeth qui portait encore les traces de leur nuit d'amour. Il caressa son front et l'embrassa délicatement sur les lèvres.

« William… » murmura-t-elle.

Elle avait parlé si doucement qu'il la crut encore endormie. Mais elle le détrompa en passant ses bras autour de son cou.

« Je dois y aller, mon ange, murmura-t-il à son oreille.

- Je sais. Sois prudent.

- Je te le promets, ma Lizzie. Et prends soin de toi. Repose-toi, tu en as besoin après ces dernières semaines.

- Tu vas me manquer.

- Toi aussi. Mais je penserai sans cesse à toi. »

Il l'embrassa une dernière fois avant de se relever. Elle voulut l'imiter mais il l'en empêcha.

« Reste au chaud. Il faut que tu te rendormes. Je t'aime.

- Je t'aime aussi. Plus que tout. Reviens aussi vite que tu peux. »

Il acquiesça et lâcha enfin sa main. S'éloigner d'elle et quitter la pièce furent un supplice. Jamais, pas même pendant leurs fiançailles au cours desquelles il avait parfois dû s'absenter pour aller à Londres, il n'avait eu un effort si douloureux à accomplir. Il la contempla une dernière fois avant de quitter leur chambre, heureux de constater qu'elle s'était déjà rendormie, épuisée. Il se força à refermer la porte avant que sa volonté ne cède et il quitta Pemberley aussi vite que possible avant la sensation d'y abandonner une partie de lui-même.