Chapitre 21: Loin des yeux près du cœur


Elizabeth avait toujours détesté le mois de novembre. Il lui paraissait chaque année morne, froid, et interminable. En ce mois de novembre 1817, elle se réveilla seule, alors que le soleil était haut dans le ciel. Frissonnant, elle tendit la main vers son mari mais ne rencontra qu'un oreiller déserté depuis longtemps. Alors elle se souvint. Cette fin de mois de novembre-là serait décidément la pire de toutes… Le plus dur à supporter était sans doute de ne pas savoir à quelle date exacte Darcy allait rentrer. Soupirant, elle prit l'oreiller de son mari contre elle, laissant ses pensées vagabonder. Elle savait qu'il était tard et qu'il était temps pour elle de se lever et d'aller rejoindre Kitty et Georgiana mais elle se sentait profondément démotivée. Refermant les yeux, elle se souvint de la nuit passée, souriant malgré elle. Darcy avait réussi durant quelques heures à lui faire oublier leur séparation imminente. Et c'était précisément sa présence rassurante, et la joie toute simple d'être dans ses bras, qui lui manquaient.

Quelques minutes plus tard, Emma, inquiète de ne pas encore avoir été appelée, frappa à la porte. Soupirant, Elizabeth se résolut enfin à se lever et à se préparer pour la journée à venir. Tandis qu'Emma la coiffait, elle prit la résolution de faire en sorte que ces quelques jours de séparation passent le plus rapidement possible. Darcy lui avait fait promettre avant son départ de ne pas se morfondre et elle avait l'intention de tenir cette promesse, même si cela devait lui coûter de nombreux efforts.

Elle avait beaucoup à faire car il lui avait laissé les rênes de Pemberley, ce qui n'était pas sans l'inquiéter mais il lui avait affirmé qu'il avait pleinement confiance en elle. Elle devait également organiser l'anniversaire de Darcy, en espérant qu'il soit rentré à cette date-là. Rien n'était encore fixé mais elle prévoyait une soirée en petit comité, qui se limiterait sans doute aux Matlock, au Colonel Fitzwilliam et aux Vernon. Elle tenait également à décorer Pemberley en prévision de Noël et de la Nuit des Rois avec l'aide de Georgiana et Kitty. Mrs. Reynolds lui avait confié que Pemberley n'avait pas été décoré pour les fêtes depuis la mort de Lady Anne. Elizabeth voulait renouer avec cette tradition, insufflant là aussi sa jeunesse et son optimisme. Mrs. Reynolds se réjouissait de cette initiative, heureuse de voir la nouvelle Mrs. Darcy reprendre si dignement le flambeau et faire de Pemberley ce qu'il était au temps des premières années de mariage des parents de Darcy.

Enfin prête, Elizabeth descendit rejoindre Kitty et Georgiana dans le salon de musique où Georgiana faisait ses gammes. Les deux jeunes filles l'accueillirent chaleureusement. Toutes deux lui avaient planifié nombre d'activités pour la prévenir de l'ennui et lui éviter de trop penser à Darcy. Touchée, Elizabeth s'assit à leurs côtés et les écouta lui raconter ce qu'elles avaient prévu.

« Nous avons pensé qu'une promenade à Lambton dès demain te fera du bien. Et puis il faudra également aller voir Tante Madeline prochainement. Tout comme Mrs. Vernon, je suis sûre qu'elle sera ravie de te revoir, tu n'as pas pu lui rendre visite pendant un moment à cause des préparatifs du bal ! expliqua Georgiana.

- Oui j'ai promis à Harriet de lui rendre visite très prochainement, se souvint Elizabeth. D'autant que comme son mari est parti avec William, je suis sûre qu'elle ne sera pas fâchée d'avoir un peu de compagnie.

- Et que dirais-tu de prendre des cours de piano ? proposa Kitty.

- J'en prends déjà avec Georgiana.

- Mais je ne suis pas professeur, dit Georgiana. Ton niveau s'est beaucoup amélioré depuis quelques temps. Prendre des cours t'aiderait bien plus. J'en ai parlé avec William l'autre jour.

- Si je comprends bien, je n'aurai plus une minute à moi ? demanda Elizabeth, un sourire aux lèvres.

- C'est le but ! dit Kitty.

- Que dis-tu des leçons de piano ? Je peux en parler à mon professeur dès cet après-midi si tu es d'accord, dit Georgiana.

- Tu me prends un peu de court, Georgiana. Mais pourquoi pas ? Pas trop cependant.

- Il faut en faire tous les jours pour progresser! » insista Georgiana.

Il fut donc décidé qu'Elizabeth commencerait par suivre deux leçons par semaine et qu'elle prendrait son premier cours dès le lendemain. La première journée passa relativement rapidement, d'autant que Lady Matlock vint rendre visite à ses nièces. Elles évoquèrent longuement du bal donné quelques jours plus tôt et qui devait rester dans les annales. Lady Matlock était extrêmement satisfaite de l'événement qui, selon elle, avait contribué à faire naître la renommée et la réputation d'Elizabeth parmi les relations de Darcy, étape indispensable avant la Saison où tous, Lady Matlock le savait, n'accueilleraient pas la jeune femme avec chaleur et indulgence.

Puis, lorsque Lady Matlock prit congé, les trois jeunes femmes allèrent se promener dans le parc de Pemberley. La neige s'annonçait et Elizabeth ne put s'empêcher de regretter que Darcy ne soit pas à ses côtés pour admirer les premières neiges en sa compagnie. Mais la présence exubérante et pleine d'entrain de Kitty et Georgiana chassa sa tristesse. Elizabeth fut même surprise de constater qu'elle se sentait à peu près sereine.

Ce ne fut qu'en fin de journée qu'elle sentit la mélancolie la gagner véritablement. Après avoir dîné et passé une partie de la soirée avec Georgiana et Kitty, elle remonta se préparer pour la nuit. Elle congédia Emma et resta assise devant sa coiffeuse un long moment. Darcy venait presque toujours la retrouver pour lui brosser les cheveux et c'était l'un des instants de leur journée qu'ils préféraient, tout en tendresse et en complicité. Soupirant, Elizabeth prit la brosse.

Lorsqu'elle eut terminé, elle se rendit dans leur chambre. Frissonnant, elle alla rajouter une buche dans la cheminée et revêtit la robe de chambre que Darcy avait abandonnée sur le sofa la veille au soir. Elle la resserra autour d'elle, enfouissant son visage dans le col. L'odeur familière de son mari l'enveloppa. La douleur de son absence la saisit de plein fouet, si douloureuse qu'elle en était physique. Refusant toujours de se laisser aller, elle s'installa devant la table et commença à lui écrire comme elle le lui avait promis. Elle n'en était pas à la moitié qu'un serviteur frappa, porteur d'un express. Souriant, Elizabeth le saisit fébrilement et, une fois seule, le décacheta, émue à la simple vision de l'écriture penchée et régulière de Darcy.

Ma bien-aimée,

Qu'il est difficile de commencer cette lettre alors que j'aurais tant à te dire et que je rêve de te prendre dans mes bras. Je prie pour que tu ailles bien, de même que Georgiana et Kitty. Sais-tu qu'elles sont venues me parler hier soir après le dîner pour me promettre de veiller sur toi ? Puisque je te sais si bien entourée je m'inquiète moins, mais j'aimerais ne jamais laisser le soin de veiller sur toi à personne d'autre qu'à moi.

Cette première journée sans toi me semble interminable. Le voyage se déroule sans encombre, nous ferons halte à Wellingborough et j'y enverrai cette lettre. Comme je te l'avais expliqué, nous pensons arriver chez Mr. Cooper demain en fin d'après-midi. J'essaierai de faire le voyage de retour plus rapidement seul à cheval, il me tardera trop de te retrouver. Pour l'heure Vernon et Cooper sont heureusement de bonne compagnie.

Je ne cesse de penser à toi. Je te vois dans notre chambre, au coin du feu, en train de lire cette lettre en jouant avec une de tes mèches de cheveux comme tu le fais toujours lorsque tu es concentrée. Je n'arrive pas à croire qu'il y a seulement quelques heures tu étais encore dans mes bras. J'ai l'impression qu'une éternité s'est écoulée depuis.

Tout comme toi, je présenterai un visage serein demain matin, mais pour l'heure, la seule idée de dormir sans toi cette nuit me fait horreur. Et nous savons tous les deux combien cette séparation sera pesante. Je te promets, ma Lizzie, de ne plus me séparer de toi à l'avenir. Dieu m'est témoin que je ne peux supporter d'être loin de toi… Seuls ton amour et la perspective de retrouver tes bras dans quelques jours m'aident à tenir. Sans cela, je crois que j'aurais déjà fait demi-tour depuis bien longtemps.

Ma lettre te parviendra sans doute tard dans la soirée mais je suis persuadé que, tout comme moi, tu ne dormiras pas encore. J'aimerais passer ces quelques heures avec toi. Te souviens-tu des soirs où tu me demandais de te lire de la poésie ? Ma Lizzie, à défaut de mes bras et de ma voix, je laisse notre cher Shakespeare parler en mon nom.

Sweet love, renew thy force; be it not said

Thy edge should blunter be than appetite,

Which but to-day by feeding is allay'd,

To-morrow sharpen'd in his former might:

So, love, be thou; although to-day thou fill

Thy hungry eyes even till they wink with fullness,

To-morrow see again, and do not kill

The spirit of love with a perpetual dullness.

Let this sad interim like the ocean be

Which parts the shore, where two contracted new

Come daily to the banks, that, when they see

Return of love, more blest may be the view

Else call it winter, which being full of care

Makes summer's welcome thrice more wish'd, more rare.

En relisant ces lignes, je ne peux m'empêcher de me souvenir des soirées passées à Netherfield pendant nos fiançailles. Te souviens-tu, mon ange, de nos longues discussions et de nos lectures de Shakespeare ? A cette époque j'avais encore du mal à croire à mon bonheur. Je peinais à réaliser que tu avais accepté de devenir mienne et que tu m'aimais. Aujourd'hui je n'ai plus aucun doute, ma bien-aimée, il me suffit de plonger mon regard dans le tien. Je t'aime tant, ma Lizzie ! Telle que je te connais, tu dois être en train de sourire de mon sentimentalisme. Et ce sourire qui illumine mes journées depuis près d'un an me manque plus que jamais.

Mon amour, je dois arrêter là ma lettre. Prends soin de toi, ne doute pas une seule seconde que toutes mes pensées sont dirigées vers toi et que mon cœur t'appartient. Ce soir en te couchant, imagine que mes bras t'enserrent et que je veille sur ton sommeil. Je rêverai de toi.

Transmets toute mon affection à Georgiana et mes amitiés à Kitty.

A toi pour toujours,

William

Un sourire ému aux lèvres, Elizabeth relut la lettre de Darcy plusieurs fois, finissant par connaître chaque mot par cœur en la reposant pour écrire la sienne. Les mots de son mari l'avaient apaisée légèrement même si elle savait que les soirées sans lui seraient longues car solitaires. Elle lui raconta en détail sa journée, lui annonçant qu'elle allait commencer à prendre des cours de piano. Elle évita de trop s'étendre sur la douleur de leur séparation car elle savait qu'il endurait le même tourment et tenait à l'en soulager. Ce fut donc une lettre pleine d'humour qu'elle cacheta mais elle ne savait que trop bien que Darcy ne serait pas dupe et lirait entre les lignes pour deviner combien elle se sentait seule. Elle sonna pour confier sa lettre à un domestique qui se chargerait de trouver un messager pour l'envoyer directement chez Mr. Cooper. Puis, la mort dans l'âme, elle se coucha, s'allongeant à la place de Darcy. Elle reprit son livre mais se rendit compte quelques minutes plus tard qu'elle relisait sans cesse le même paragraphe sans en comprendre un mot. Soupirant pour la centième fois, elle le reposa et, presque rageusement, souffla la bougie. Alors, enfin, les larmes qu'elle retenait depuis le matin, coulèrent. Elle tenta de se raisonner, de se rappeler que deux semaines seraient vite écoulées mais rien n'y fit. Bien longtemps après, épuisée, elle réussit enfin à s'endormir d'un sommeil agité.


A sa grande surprise, les jours qui suivirent passèrent moins lentement qu'elle ne l'avait craint. Sa première leçon avec Mr. Bale, le maître de piano de Georgiana, fut terrible, car il était très exigeant, mais ce n'était pas pour déplaire à Elizabeth qui était perfectionniste. Néanmoins, il lui donna de nombreux exercices à réaliser, qu'elle trouva ardus, et auxquels elle consacra de nombreuses heures. Elle s'aperçut que se concentrer sur cet entraînement vidait son esprit de toute mélancolie, attentive à la technique et à la mécanique de chacun de ses doigts. Elle y trouva même un plaisir certain et exulta lorsqu'elle obtint enfin le résultat escompté. Lorsque Mr. Bale revint trois jours plus tard, il fut satisfait des performances de sa nouvelle élève qu'il jugea assidue et pleine de bonne volonté.

Parallèlement, Elizabeth passait beaucoup de temps avec sa sœur et Georgiana. Toute trois se rendaient fréquemment à Lambton ou à Matlock Castle, de sorte qu'elles voyaient Lady Matlock presque tous les jours. Elizabeth tint également à voir Harriet Vernon, seule elle aussi puisque son mari était parti chez Mr. Cooper avec Darcy. Sa bonne était toujours très agréable à Elizabeth et plus encore dans la situation présente. Même si Harriet aimait son mari, elle supportait bien mieux son absence qu'Elizabeth, ayant du reste son enfant qui requérait une bonne partie de son attention et occupait beaucoup ses journées.

Darcy lui écrivait chaque jour. Son arrivée au domaine de Mr. Cooper s'était bien déroulée et ses journées étaient très chargées comme il le lui racontait en détail. Il passait une grande partie de ses soirées à lui écrire de longues lettres qu'elle recevait à son réveil. Elle les attendait toujours avec impatience, les relisait plusieurs fois par jour bien que les connaissant déjà par cœur, et y répondait fidèlement. Ils avaient pris l'habitude de joindre un poème dans chacune de leurs lettres. C'était devenu un jeu car ils faisaient généralement en sorte que le nouveau poème de l'un réponde à celui de l'autre. Ils étaient tour à tour tendres, drôles parfois – car Elizabeth mettait un point d'honneur à vouloir faire sourire son mari même si leur séparation leur pesait – passionnés même. Certains faisaient référence à des souvenirs relatifs à leurs fiançailles ou encore à leurs vacances à Newquay. Ils ne savaient jamais à quoi s'attendre et cela ajoutait à l'impatience précédant l'arrivée de chaque missive.

Mais comme Elizabeth ne devait pas tarder à le constater, elle et Darcy n'étaient pas les seuls à s'écrire. Neuf jours après le départ de Darcy, elle alla se promener en compagnie de Georgiana et Kitty et, à leur retour, le majordome tendit une missive à Kitty. La jeune fille s'en saisit hâtivement, rougissante, et s'excusa pour la lire à l'abri des regards. Elizabeth fronça les sourcils, observant sa sœur monter le Grand Escalier sans même avoir pris la peine d'enlever son manteau et sa capeline. Elizabeth observa alors Georgiana notant son sourire tandis qu'elle regardait Kitty gravir l'escalier. Elizabeth se souvint que c'était la troisième lettre que sa sœur recevait depuis le Bal. Elle avait cru jusqu'ici qu'il s'agissait de lettres de leurs parents ou d'une de leurs sœurs, mais l'émoi dont elle venait de faire preuve était tout à fait inhabituel. Une intuition lui traversa l'esprit, se remémorant les adieux de Jonathan Cooper à l'aube à la fin du bal. S'excusant auprès de Georgiana, elle alla frapper à la porte de la chambre de sa sœur quelques minutes plus tard, trouvant cette dernière assise sur son lit, la lettre ouverte sur ses genoux. Apercevant sa sœur aînée, Kitty tenta de la dissimuler aussitôt.

« C'est Mr. Jonathan Cooper, n'est-ce pas ? demanda Elizabeth.

- Que vas-tu t'imaginer ? dit Kitty, rougissant malgré elle.

- Rien. Mais tu viens d'agir si étrangement que je me suis posé la question. Me trompé-je ?

- Oui.

- Kitty… » dit Elizabeth en s'asseyant près d'elle.

A sa grande surprise, sa sœur fondit en larmes brusquement.

« Si ce n'est pas Mr. Cooper, qu'est-ce qui te met dans un état pareil ? demanda Elizabeth après s'être assise au bord du lit près de sa sœur.

- Rien. Je t'assure.

- Ce n'est pas dans tes habitudes de pleurer sans raison.

- Je n'ai pas envie d'en parler, dit Kitty sèchement.

- Libre à toi. J'espère simplement que ce n'est pas Mr. Cooper qui t'écrit.

- Et pourquoi donc ? En quoi le fait que nous nous écrivons pourrait te gêner ? »

Ayant à peine prononcé ces paroles, elle se mordit les lèvres, se rendant compte qu'elle venait de se trahir sous le coup de l'émotion. Stupéfaite, Elizabeth s'écarta pour la regarder droit dans les yeux.

« Lui as-tu écrit ? Catherine Bennet, regarde-moi ! Entretiens-tu une correspondance avec Mr. Cooper ? »

Le silence de Kitty fut éloquent.

« Comment as-tu pu ? Voyons Kitty, as-tu pensé que si cela se savait cela ruinerait ta réputation ?

- Pourquoi ? Aurais-tu l'intention de me trahir ? demanda Kitty, offusquée.

- Ne sois pas ridicule. Mais tu ignores à qui il peut en parler de son côté. Et pense à ce qui se passerait si quelqu'un interceptait l'une de vos lettres… Ce n'est pas convenable, Kitty, il faut que tu…

- Il faut que je quoi ? la coupa brutalement Kitty. Que je cesse de lui écrire ? Que je ne le revoie jamais ?

- Je n'ai pas dit que tu ne devais pas le revoir, c'est un garçon charmant et vous semblez très bien vous entendre. Mais vous n'êtes pas fiancés, donc tu sais pertinemment que vous ne pouvez et devez pas vous écrire. Cela suffirait à compromettre ta réputation. Je pensais qu'après la fuite de Lydia tu serais plus prudente. Au lieu de cela, tu réponds aux lettres d'un homme que tu connais à peine et qui n'a même pas été présenté à Papa.

- Comment peux-tu être aussi cruelle?

- Kitty, tu sais que je ne veux que ton bien.

- Mon bien ? En jouant les donneuses de leçons ? En m'empêchant de correspondre avec lui ? Alors que nous ignorons quand nous allons nous revoir ! Est-ce ainsi que tu prends soin de ta sœur ? Te rends-tu compte de ce que nous endurons ?

- En ce moment plus que jamais ! dit Elizabeth d'une voix ferme, sentant son cœur se serrer.

- Ne viens pas me dire que tu me comprends ! Maintenant laisse-moi ! Je veux être seule ! »

Et elle se détourna, allant se poster à la fenêtre. Stupéfaite, Elizabeth resta assise quelques secondes, peinant à comprendre l'attitude de sa sœur. Elizabeth se dirigea vers la porte afin de lui accorder un peu de solitude. Mais se ravisant, elle s'approcha d'elle et posa sa main sur son épaule.

« Es-tu amoureuse de lui ? demanda-t-elle d'une voix douce.

- Quelle importance ? Tu as décidé de nous séparer !

- Kitty, tu te méprends sur mes intentions.

- Je t'ai demandé de me laisser.

- Pas quand je te vois dans cet état.

- Ne viens pas jouer les grandes sœurs consolatrices, veux-tu ? Si tu cherches à m'attendrir pour me convaincre de ne plus correspondre avec Mr. Cooper, tu peux abandonner, cela ne marchera pas. Quitte cette pièce avant que je ne devienne désagréable. Maintenant ! »

Déconcertée, Elizabeth observa sa sœur puis hocha la tête et sortit. Refermant la porte derrière elle, elle s'appuya contre le mur. La scène qu'elle venait d'avoir avec sa sœur la confortait décidément dans l'idée que Kitty avait changé. Elle avait fréquemment vu Lydia ou Kitty exploser de colère par pur caprice, faire des scènes à n'en plus finir, infligeant à Longbourn cris et pleurs pendant des heures. Mais ce jour-là, c'était différent : la violence de Kitty était contenue même si Elizabeth l'avait sentie palpable, prête à éclater. Et la raison en était simple, et résidait dans les sentiments que la jeune fille nourrissait pour Mr. Cooper. Elizabeth fut tentée de frapper à nouveau à la porte de sa sœur mais se résigna. Si Kitty était comme elle, et elle semblait en prendre le chemin, mieux valait lui laisser le temps de s'apaiser et de réfléchir posément à la situation.

Mais la fin de la journée fut très pesante pour Elizabeth. L'absence de Darcy lui parut plus cruelle encore car elle culpabilisait de n'avoir pas su trouver les mots pour parler à sa sœur et d'avoir heurté ses sentiments si profondément. Elle se surprit même à imaginer la conversation qu'elle aurait pu avoir avec Darcy, persuadée qu'il aurait su trouver les mots pour l'apaiser. Le simple refuge de ses bras aurait suffi. Mais comme toujours depuis son départ, elle se reprit, refusant de laisser sa mélancolie l'emporter. Elle alla retrouver Georgiana et toutes deux passèrent la fin de la journée ensemble au piano, Kitty ayant refusé de se joindre à elles y compris pour le dîner. Elizabeth songea un moment à évoquer Mr. Cooper avec Georgiana mais elle savait que les deux jeunes filles étaient devenues très proches et que Kitty lui avait sans nul doute fait des confidences. Elizabeth refusa de prendre le risque de mettre Georgiana dans une position inconfortable.

Elle se retira le plus tard possible, Georgiana restant avec elle plus longtemps qu'à son habitude car elle devinait que la solitude des soirées était très pesante pour Elizabeth. Cette dernière finit par remonter dans ses appartements. Elle y passait le moins de temps possible depuis le départ de Darcy. Ils vivaient beaucoup dans ces pièces, surtout l'hiver, et elles lui criaient son absence. S'étant préparée pour la nuit, elle revêtit une fois de plus la robe de chambre de Darcy et s'installa devant la table. Elle relut la dernière lettre qu'il lui avait écrite et qu'elle avait reçue dans la matinée avant de se mettre à lui répondre.

Jusqu'ici, toutes ses lettres avaient été volontairement pleines d'entrain. Elle connaissait suffisamment son mari pour deviner qu'elle devait le rassurer sur sa propre situation sans quoi il allait s'inquiéter outre mesure. Elle lui racontait généralement le détail de ses journées, lui donnait des nouvelles de Pemberley, laissant à Georgiana le soin de lui dire comment Kitty et elles se portaient car elle écrivait elle aussi très fréquemment à son frère. Mais ce soir-là, sa dispute avec Kitty lui pesant de plus en plus, la lettre qu'Elizabeth écrivit fut plus morne et Darcy ne devait pas manquer de le sentir en la lisant quelques heures plus tard. Ayant terminé, elle cacheta sa lettre et la confia à un serviteur juste avant de se coucher, l'âme en peine et priant pour que la journée suivante soit meilleure.


Sa première pensée en se réveillant le lendemain fut que la situation allait de mal en pis. Elle s'était réveillée aux premières lueurs de l'aube, tirée de son sommeil par un malaise persistant et croissant. Elle s'assit péniblement dans son lit, portant une main à son front qu'elle découvrit brûlant. Sa sensation de nausée s'accrut. Elle se leva précipitamment et atteint son cabinet de toilette juste à temps. Quelques instants plus tard, elle se laissa glisser contre la commode et s'assit à terre, tremblante et en sueur. Jamais elle ne s'était sentie si faible de toute sa vie. Elle mit plusieurs minutes à se remettre, finissant par sentir le froid qui régnait dans la pièce car les domestiques n'étaient pas encore venus allumer un feu dans la cheminée.

Tremblante, elle se releva péniblement, s'agrippa au rebord de la commode et regagna la chambre à tâtons. Elle se coucha, remontant maladroitement la couverture sur elle. Elle ferma les yeux, soulagée de sentir que la sensation de malaise la quittait peu à peu et que son tremblement s'apaisait lentement. Néanmoins sa faiblesse demeurait et elle se sentait incapable de faire le moindre mouvement, finissant par se rendormir. Emma la réveilla deux heures plus tard, lui demandant si elle allait bien car il n'était pas dans ses habitudes de dormir si tard.

Elizabeth se leva prudemment, guettant le moindre signe de nouvelle nausée mais cette dernière n'était plus qu'un souvenir. Elle se leva et se prépara comme à son habitude. Elle observa son visage dans le miroir tandis qu'Emma la coiffait, troublée de découvrir des cernes sous ses yeux. Elle dormait très mal depuis le départ de Darcy, se réveillant plusieurs fois chaque nuit, et elle commençait à sentir la fatigue s'accumuler. Lorsqu'elle descendit prendre son petit déjeuner, elle découvrit Georgiana attablée seule.

« Kitty a envoyé sa femme de chambre pour dire qu'elle ne se sent pas bien, lui annonça Georgiana tandis que sa belle-sœur s'asseyait à ses côtés.

- L'as-tu vue hier soir ?

- Pas depuis que nous sommes rentrées de promenade. Pourvu qu'elle ne soit pas trop malade, dit Georgiana.

- A moins que… » commença Elizabeth.

Elle s'arrêta net au moment où elle porta sa tasse à ses lèvres. Lorsqu'elle était arrivée à Pemberley, elle avait découvert avec surprise et jubilation que Georgiana et Darcy buvaient fréquemment du chocolat chaud au petit déjeuner. C'était un luxe que les Bennet avaient rarement pu s'offrir et réservaient aux occasions exceptionnelles : le chocolat était pour eux un dessert rare et toujours très attendu. A Pemberley, il était sur la table du petit déjeuner tous les matins et fréquemment servi en dessert sous diverses formes. Au grand amusement de Darcy, Elizabeth en abusait presque tant elle adorait cela et il devait fréquemment la freiner dans cet excès. Mais ce matin-là, il la dégoûta et la sensation de nausée qu'elle croyait avoir combattue revint brusquement. Elizabeth reposa la tasse et but une longue gorgée d'eau fraîche.

« Quelque chose ne va pas ? demanda Georgiana, inquiète de l'avoir vue pâlir soudainement.

- Rien. J'ai juste un peu mal au cœur.

- Tu es sûre ?

- Oui, ne t'inquiète pas, je vais juste éviter le chocolat, cela ne me dit vraiment rien ce matin, dit-elle avant de se servir du thé. Que disais-tu au sujet de Kitty ?

- J'espère qu'elle n'est pas trop malade. Elle n'est pas descendue hier soir. Crois-tu que nous devrions faire venir le docteur Edwards ?

- Je vais monter la voir après le petit déjeuner. »

En quittant la table, elle monta à l'étage pour aller frapper à la porte mais Kitty, entendant la voix de sa sœur, cette dernière refusa de la laisser entrer. Mais Elizabeth voulait régler le problème au plus vite et passa outre. En entrant dans la pièce, elle découvrit sa sœur assise près du feu.

« Comment oses-tu ?

- Bonjour, Kitty, dit Elizabeth, imperturbable. Je voulais m'assurer que tu vas bien. Tu n'es pas descendue depuis hier soir et nous nous inquiétions avec Georgiana.

- Ne me dis pas que tu m'as crue malade.

- Je voulais m'en assurer.

- Cela n'explique pas pourquoi tu es entrée dans ma chambre alors que je voulais rester seule.

- Je te l'ai dit, c'était pour m'assurer que tu vas bien. Après tout, tu es sous ma responsabilité.

- Je vais bien, donc tu peux me laisser maintenant.

- Non. Puisque tu vas bien, nous pouvons avoir une discussion et régler notre différend.

- Je n'en ai pas la moindre envie.

- Je ne partirai pas d'ici avant que nous ayons parlé.

- Je te rappelle que tu es dans ma chambre.

- Tu es chez moi. »

Soupirant, Kitty se décida enfin à regarder sa sœur.

« Bien, têtue comme tu l'es mieux vaut que je nous fasse gagner du temps.

- Kitty, ne sois pas si dure avec moi. Je voulais uniquement t'aider. Pardonne-moi, veux-tu ?

- Tu ne peux pas comprendre, Lizzie.

- Explique-moi dans ce cas.

- Et après tu me laisseras correspondre avec lui ?

- Tu sais bien que c'est impossible tant que vous n'êtes pas fiancés. D'ailleurs si tu étais à Longbourn je doute que tu aurais pu écrire à Mr. Cooper. »

Kitty baissa les yeux et lorsqu'elle releva la tête, ils étaient emplis de larmes. Elizabeth la prit dans ses bras et sa sœur se laissa alors enfin aller.

« Je n'ai pas le choix, Lizzie. Je ne sais pas quand nous allons nous revoir. Peut-être jamais !

- Ne dis pas cela. Rien n'est encore décidé mais il y a de grandes chances pour que tu résides à Darcy House pendant la Saison. Les occasions de vous revoir ne manqueront pas.

- Oui. Mais cela m'impose des mois entiers sans avoir de nouvelles de lui. Je ne peux pas m'y résoudre.

- L'aimes-tu ?

- Je suppose.

- Tu supposes ? dit Elizabeth, levant un sourcil interrogateur.

- Comment en être sûre ? Je n'ai jamais été amoureuse. Avec Mr. Darcy, l'as-tu su tout de suite ?

- Je suis un mauvais exemple, ma chérie ! dit Elizabeth en souriant. Il m'a fallu des mois pour ne serait-ce que cesser de le haïr.

- Mais quand as-tu compris que tu l'aimais ?

- Je ne pensais plus qu'à lui et je n'imaginais pas pouvoir être heureuse sans lui. Mais ce sont des choses que l'on ressent, il ne faut pas essayer de les rationaliser…

- Avais-tu pris le temps de vraiment apprendre à le connaître avant de tomber amoureuse de lui ?

- Si j'ai mis si longtemps à l'aimer c'est précisément parce que j'ai mis du temps à le connaître tel qu'il est réellement. Mais tous les couples sont différents. Regarde Jane et Mr. Bingley : cela a été une évidence dès le premier soir, et pas seulement pour eux.

- L'avais-tu deviné ?

- Oui. Mais je connais très bien Jane.

- Tu nous as vus avec Mr. Cooper…

- Oui.

- Tu crois que… ?

- Tu m'as rappelé Jane le soir de sa rencontre avec Mr. Bingley. Mais cela ne veut pas dire que tu dois te précipiter et tirer des conclusions hâtives.

- C'est justement pour cela que nous nous écrivons. Nous n'allons pas nous revoir pendant des mois et je ne veux pas les passer à me demander quelle personne il est réellement. Sans quoi je vais finir par l'imaginer tel que je voudrais qu'il soit et non tel qu'il l'est. »

Elizabeth plongea son regard dans celui de sa sœur, lui caressant les cheveux, constatant une fois de plus combien sa sœur avait grandi.

« C'est important de connaître l'homme dont on tombe amoureuse. La distance n'arrange rien.

- Alors tu comprends que je dois lui écrire ?

- Je comprends pourquoi tu veux lui écrire. Mais je ne peux pas te laisser continuer, Kitty.

- Mais… commença à s'insurger la jeune fille.

- S'il te plaît, écoute-moi. Je ne fais pas cela contre toi. Mais tu sais tout aussi bien que moi que ce n'est pas convenable. Mr. Cooper et toi n'êtes pas seuls, Kitty. Tu as encore une sœur qui n'est pas mariée et je crois savoir qu'il a une sœur encore célibataires également. Si cela venait à se savoir que vous correspondez sans être fiancés, cela aura des conséquences sur l'avenir de toutes ces personnes. Sans compter que tu ne connais pas intimement ses parents : ils risquent de ne pas apprécier non plus et refuser qu'il t'épouse plus tard s'il s'avère que vos sentiments à tous les deux se confirment. Il faut que tu sois plus prudente, Kitty, même si cela vous coûte.

- Qu'est-ce que nous pouvons faire alors ? Attendre mars ? Avril ? Mai ? C'est trop dur ! »

- Pas nécessairement. Il me vient une idée. Je ne te garantis pas que ce soit possible mais je vais essayer. Je suis sûre que si je demande à Papa, il sera d'accord pour que tu restes à Pemberley jusqu'à Noël. Jane va bientôt emménager à Ellsworth, je lui dirai que tu veux passer un peu de temps avec elle, il ne se doutera de rien. Je ne sais pas encore ce que nous ferons pour les fêtes de Noël mais William et moi allons peut-être organiser une soirée. Nous pourrons inviter les Cooper. William est justement chez le père de Mr. Cooper en ce moment, cela n'aurait rien d'étrange qu'ils viennent passer Noël chez nous. Je ne manquerai pas d'inclure ton Mr. Jonathan Cooper dans l'invitation, qu'en dis-tu? demanda-t-elle en souriant.

- Il n'est pas encore mon Mr. Jonathan Cooper, dit Kitty.

- Ton « encore » te trahit, ma chérie ! dit Elizabeth, malicieuse.

- C'est une très bonne idée, mais crois-tu que Mr. Darcy acceptera ?

- Tout dépend de ce qu'on décide d'organiser pour Noël. Je lui en parlerai dès son retour, il sera plus que temps, nous arrivons bientôt en décembre.

- Tu ne lui parleras pas de… ? la coupa Kitty.

- Ne t'inquiète de rien, Kitty. La seule chose qui pourrait faire échouer mon plan serait que les Cooper refusent de venir.

- Je pourrai peut-être…

- En parler avec Mr. Jonathan Cooper ? la devança sa sœur.

- Oui… dit Kitty en se mordant la lèvre. Mais tu ne veux pas que je lui écrive.

- Non, en effet. Je lui enverrai une invitation personnelle en plus de celle de ses parents. Cela te convient-il ?

- Oh Lizzie ! J'ai été si injuste avec toi et maintenant tu vas m'aider à le revoir ! Merci, merci pour tout ce que tu fais !

- Je n'ai encore rien fait… Ne me remercie pas trop vite.

- Si. Parce que tu veux m'aider, alors que j'ai cru que…

- Que ?

- Que tu ne voulais pas que je revoie Mr. Cooper.

- Pourquoi donc ? Kitty, j'ai été la première heureuse en vous voyant vous entendre si bien. Je ne veux que ton bonheur. »

Elles s'embrassèrent, émues. Puis Elizabeth força sa sœur à se lever et à venir déjeuner. Elles descendirent bras dessus dessous, heureuses de leur complicité retrouvée.


A une centaine de miles de Pemberley, les journées de Darcy et de Mr. Vernon s'écoulaient relativement rapidement. Darcy était même surpris de constater qu'il passait des moments très agréables en compagnie de son ami et de Mr. Cooper. Malgré l'absence d'Elizabeth qui lui pesait chaque jour davantage, il prenait beaucoup de plaisir. Mr. Cooper ne s'était pas vanté: ses chevaux étaient splendides et Darcy en fut presque envieux. Les trois hommes partageant la même passion et ayant des personnalités assez similaires, ils passèrent d'excellents moments.

Néanmoins, Darcy éprouvait la même mélancolie qu'Elizabeth lorsque venait le moment de se retirer dans sa chambre. Seule la relecture des lettres qu'elle lui avait envoyées l'apaisait et il consacrait une bonne partie de sa soirée à lui répondre. Néanmoins, dix jours après son départ, il sentit que le ton de la dernière lettre qu'il avait reçue était différent. Jusqu'alors ses lettres avaient été à l'image de la Lizzie qu'il connaissait : taquines, pleines de mordant et de vivacité. Il s'était même étonné des réflexions très justes et sensées qu'elle lui avait faites au sujet de la gestion de Pemberley qu'elle avait pris en charge. Mais la première lecture de la lettre qu'Elizabeth avait écrite juste après sa dispute avec sa sœur lui laissa une impression de mal-être et d'inquiétude indéfinissable. Elle semblait soucieuse, et sa relecture le conforta dans cette idée. Il lui répondit aussitôt.

Mon amour,

Dix jours déjà sans toi ! Ma chérie, je compte rentrer dans cinq jours, peut-être quatre si tout va pour le mieux. Patience, mon ange…

Je viens de lire ta dernière lettre et elle m'a inquiété. J'espère que tout va bien à Pemberley, le ton de ta lettre était soucieux et triste. Toi d'ordinaire si enjouée … Parle-moi je t'en prie. J'aimerais croire qu'il s'agit seulement de notre séparation. Si c'est cela, rassure-toi, je rentre bientôt et dans moins d'une semaine tu seras à nouveau dans mes bras. Mais s'il s'agit d'autre chose, je t'en prie, confie-toi à moi. Il m'est plus douloureux de rester dans l'incertitude. J'enrage de ne pouvoir être à tes côtés pour te rassurer et te réconforter, et les cinq jours de séparation qu'il nous reste à supporter me paraissent une éternité.

Etrangement, tout comme toi, j'arrive à passer de bons moments la journée même si je pense sans cesse à toi. Tu avais raison, il aurait été stupide de manquer une telle occasion : l'offre de Cooper était celle dont je rêvais depuis des années. Vernon et moi ne regrettons absolument pas notre voyage même s'il m'en coûte de rester loin de toi si longtemps.

Georgiana m'a écrit, comme tu le sais sans doute. J'ai hâte de la revoir même si depuis ton arrivée à Pemberley je culpabilise bien moins à l'idée de voyager sans qu'elle m'accompagne. Elle m'a justement confié que depuis notre mariage elle se sentait bien moins seule. Je crains malheureusement de n'avoir pas toujours été d'une compagnie très joyeuse pendant toutes ces années. Tandis qu'aujourd'hui ! Je n'ose même pas imaginer la quantité de taquineries et de mauvais tours que vous préparez pour mon retour.

Le poème que tu as cité dans ta dernière lettre était magnifique. Pourtant tu sais que Wordsworth n'est pas mon préféré mais je dois reconnaître que ton choix était excellent : c'est de loin le plus beaux de ses poèmes que j'ai lus. Je m'étonne même de ne pas l'avoir découvert auparavant.

Mon ange, pour ne pas faillir à notre habitude, je laisse le mot de la fin à Percy Bysshe Shelley :

The fountains mingle with the river,

And the rivers with the ocean;

The winds of heaven mix forever,

With a sweet emotion;

Nothing in the world is single;

All things by a law divine

In one another's being mingle;

Why not I with thine?

See! the mountains kiss high heaven,

And the waves clasp one another;

No sister flower would be forgiven,

If it disdained it's brother;

And the sunlight clasps the earth,

And the moonbeams kiss the sea;-

What are all these kissings worth,

If thou kiss not me?

Je t'aime, ma Lizzie.

A toi pour toujours,

William


Si elle avait mis son premier malaise sur le compte d'un repas trop riche et de sa dispute avec sa sœur qui l'avait ébranlée, Elizabeth fut sincèrement étonnée de ses nausées du lendemain matin. A son grand désarroi, elles l'affaiblirent davantage encore que celles de la veille et il lui fut totalement impossible d'avaler quoi que ce soit au petit déjeuner. Lorsqu'elle put enfin descendre rejoindre Georgiana, cette dernière la découvrit si pâle qu'elle voulut à tout prix faire venir le docteur Edwards et Elizabeth eut beaucoup de mal à l'en dissuader.

Mais même si elle n'en montrait rien, elle commençait à s'inquiéter mais heureusement, l'arrivée de la lettre de Darcy chassa toutes ses pensées négatives. La sensation de faiblesse contre laquelle elle luttait depuis son réveil s'évanouit l'espace d'un instant lorsqu'elle apprit que son mari serait de retour dans cinq jours, arborant soudain un sourire si lumineux qu'il émut Kitty et Georgiana.

Elizabeth parcourut le reste de la lettre avant d'arriver au poème que Darcy avait inséré. Elle se souvenait parfaitement du soir où il lui avait lu à haute voix ce même poème lorsqu'elle attendait avec impatience l'arrivée de Jane et de Mr. Bingley en juin et qu'il lui avait fait la lecture pour lui faire oublier l'attente qui lui semblait interminable. En faisant ce choix, Darcy tentait une fois de plus de rendre son attente supportable et la symbolique même de son geste la laissa rêveuse toute la journée tandis qu'elle finalisait les derniers détails de l'organisation de l'anniversaire de Darcy. Elle pensait de plus en plus à leurs retrouvailles qui s'annonçaient merveilleuses. Elle ne manqua pas de lui répondre par une lettre devant le rassurer tout à fait sur son état, lui promettant qu'elle allait mieux et qu'elle lui expliquerait tout de vive voix lorsqu'il serait de retour.


Le lendemain matin lui fit regretter l'absence de Darcy bien plus encore. Comme les deux jours précédents, elle dut se lever précipitamment, en proie à une violente nausée. Les oreilles bourdonnantes et les mains glacées, elle se laissa glisser le long du meuble lorsque la crise fut passée. Tremblante, elle tenta de rassembler ses forces pour se lever et tirer le cordon de la sonnette afin de faire venir Emma pour que cette dernière envoie chercher le docteur Edwards. Elizabeth regrettait presque de ne pas avoir suivi le conseil de Georgiana de la veille tant elle se sentait mal.

Mais le fait même de penser au docteur Edwards fut un révélateur. Toujours assise au sol, luttant contre la nouvelle nausée qui s'annonçait, elle chercha une explication, rassemblant ses idées pour préparer ce qu'elle allait dire au médecin. Alors la vérité la frappa de plein fouet.

Elle était enceinte ! Cela ne pouvait être que cela ! Si sa mère ne lui avait jamais parlé des symptômes auxquels elle devait s'attendre, Jane l'avait fait, toute disposée à satisfaire la curiosité de sa sœur. Elizabeth rassembla alors tous les éléments. Tous les signes étaient là, jusqu'aux changements de son corps, pour l'instant quasiment imperceptibles, auxquels elle n'avait que très peu pris garde mais dont elle avait désormais une conscience aiguë.

Délirant de bonheur, elle éclata de rire. Une crainte la tenailla pourtant rapidement. Elle savait par Jane qu'il valait mieux attendre quelques semaines pour confirmer l'heureux événement. Mais Elizabeth chassa rapidement son inquiétude : au fond d'elle, elle était sûre d'attendre un enfant. Elle pensa aussitôt à Darcy, regrettant de ne pas être dans ses bras à l'instant où leur attente était enfin arrivée à son terme. Une douce chaleur l'envahit à l'idée qu'une nouvelle vie grandissait en elle, et elle ne put retenir des larmes de joie.

Elle n'eut pas le loisir de savourer son bonheur. Quelques minutes plus tard, alors qu'elle venait seulement de retrouver la force de se lever, Emma entra dans la pièce.

« Bonjour, Mrs. Darcy.

- Bonjour, Emma. Comment allez-vous ?

- Bien, merci. Vous semblez encore très pâle. Avez-vous été malade à nouveau ?

- Oui mais ce n'est rien, dit Elizabeth en souriant.

- Une visiteuse souhaite vous voir.

- A cette heure? Il n'est même pas neuf heures du matin ! » s'étonna Elizabeth.

- Je sais, mais elle insiste, et Mrs. Reynolds n'a pas réussi à la convaincre de revenir cet après-midi.

- Qui est-ce ?

- Lady Catherine de Bourgh. »