Chapitre 22: Félicité


Le paysage filait à toute allure autour de lui mais Darcy n'y prêtait pas attention. Il avait quitté le domaine des Cooper près de deux jours plus tôt et il lui tardait d'arriver. Refusant de perdre du temps, il avait dormi à peine quatre heures à Wellinborough et était remonté en selle au petit matin. Lorsqu'il franchit enfin la limite du Derbyshire et pénétra sur ses terres, il avait déjà épuisé quatre montures. Reconnaissant les paysages familiers, son cœur se desserra légèrement, heureux à l'idée d'être à nouveau si près de Pemberley et d'Elizabeth.

Il avait pris congé de Mr. Cooper et de Mark Vernon presque impoliment, se rendant compte quelques heures plus tard qu'il aurait dû faire preuve de davantage de civilité avec ces deux gentlemen qu'il appréciait et respectait tout particulièrement mais la douleur d'être si loin d'Elizabeth et de Pemberley était devenue intenable. Aussi était-il parti dès que leur travail avait été terminé, sans même passer la nuit chez Mr. Cooper alors que la journée était déjà bien avancée.

Inspirant profondément, il fit accélérer son cheval pour gravir la colline qui surplombait le domaine et il faillit laisser échapper un cri de joie en arrivant au sommet. Pemberley s'étalait fièrement à ses pieds sous son manteau de gel, bordé de la rivière qui coulait paresseusement. L'émotion le submergea, et il arrêta son cheval pour contempler la vue. Il se surprit à scruter attentivement les jardins dans l'espoir d'y apercevoir Elizabeth ou Georgiana. La simple pensée que son épouse se trouvait entre ces murs à quelques centaines de mètres de lui donnait presque le vertige. Pris d'un nouveau sursaut d'impatience, il fit repartir son cheval.

Quelques minutes plus tard, il posait le pied sur le perron et, sans prendre le temps de laisser un domestique récupérer les rênes de son cheval, il gravit les marches quatre à quatre et pénétra dans le Hall. Stupéfait, il contempla sa demeure transfigurée. Il se souvenait des décorations merveilleuses dont Elizabeth avait paré Pemberley pour le bal du mois précédent mais ne s'attendait pas à ce qu'elle avait organisé pour Noël. Aidée de ses deux sœurs et des domestiques, elle avait passé deux après-midis à décorer toutes les pièces à grand renfort de rubans, bougies, couronnes de fleurs et de houx. L'ensemble était discret et festif à la fois. Pour la première fois depuis bien des années, Noël à Pemberley allait être familial et chaleureux. Une véritable fête comme Lady Anne avait l'habitude d'en organiser chaque année.

Mais bien qu'agréablement surpris, Darcy ne s'attarda pas et traversa le Hall à grandes enjambées et entra dans le grand salon. Il y trouva Georgiana et Kitty en train de disputer une partie acharnée de backgammon. Lorsque Georgiana aperçut son frère, elle se précipita dans ses bras, criant de joie. Il la fit tournoyer avant de la serrer longuement contre lui.

« Georgiana ! Comment vas-tu ?

- Très bien ! Je suis si heureuse de te revoir ! Quelle surprise ! Lizzie nous avait dit que tu ne rentrerais pas avant demain.

- Je suis parti plus tôt que prévu et j'ai fait vite. Miss Bennet, comment allez-vous ? demanda Darcy en s'inclinant devant sa belle-sœur.

- Je me porte à merveille. J'espère que vous avez fait bon voyage.

- Interminable !

- Lizzie va être folle de joie en apprenant ton retour ! dit Georgiana.

- Où est…

- Elle est dans son boudoir. » le devança Georgiana, souriant d'un air entendu.

S'apprêtant à quitter la pièce pour retrouver son épouse, Darcy regarda sa sœur d'un air attendri et la serra à nouveau contre lui.

« Je suis heureux de te revoir, Georgiana. Tu m'as manqué.

- Toi aussi. Même si j'ai dû te manquer moins qu'Elizabeth, je me trompe ? le taquina-t-elle.

- Tu as une place à part dans mon cœur. Une place sur laquelle même Elizabeth ne pourra jamais empiéter. » dit-il avant de l'embrasser sur le front.

Il s'excusa auprès des deux jeunes filles et monta en toute hâte à l'étage. Il se dirigea vers le boudoir d'Elizabeth et ouvrit discrètement la porte. C'est alors qu'il l'aperçut de dos, assise sur un sofa, probablement en train de lire. Son cœur s'accéléra imperceptiblement tandis qu'il laissait son regard errer sur la courbe de sa nuque. Incapable de patienter davantage, il s'avança à pas feutrés et posa une main sur ses yeux. Elle poussa une exclamation de surprise avant de se retourner.

« William ! »

Elle se leva et se précipita dans ses bras grands ouverts. Il la souleva et, tout en la serrant contre lui, déposa une pluie de baisers sur son visage.

« Ma Lizzie, ma Lizzie, ma Lizzie… Tu m'as tellement manqué !

- Oh William ! Je t'aime ! Embrasse-moi ! »

Réalisant le rêve qu'il caressait depuis deux semaines, il posa enfin ses lèvres sur les siennes et tous deux crurent défaillir de bonheur. Elizabeth resserra l'étreinte de ses bras autour de son cou et ils se perdirent dans leur baiser. Puis, elle éclata de rire et l'étreignit avec plus de force encore.

« C'est si bon de te revoir. Ne me laisse plus jamais, dit-elle entre deux baisers.

- T'ai-je donc tant manqué ? dit-il, charmeur.

- A en mourir ! Mais je ne t'attendais pas avant demain, comment se fait-il que…

- Je n'en pouvais plus d'être séparé de toi. J'ai dû paraître très grossier à Cooper mais tant pis. »

Il l'embrassa à nouveau avant de s'écarter légèrement pour l'observer. Tout comme lui, elle rayonnait de bonheur et elle ne lui avait jamais parue si belle. Il détailla chacun de ses traits qui lui étaient devenus si chers, et si familiers qu'il aurait pu en dessiner le contour les yeux fermés. Puis il prit délicatement son visage entre ses mains.

« Je t'aime. » murmura-t-il, posant son front contre le sien.

Elle sourit, caressant sa nuque.

« Ta voix m'a manqué.

- Juste ma voix ? la taquina-t-il.

- Non, tout. Même ton mauvais caractère.

- Le tien aussi. »

Ils éclatèrent de rire et, pris d'une même impulsion, s'embrassèrent à nouveau, laissant le bien-être et la passion les submerger. Darcy laissa ses lèvres s'attarder dans le cou de son épouse, souriant intérieurement en la sentant frissonner contre lui. Elle l'embrassa fiévreusement puis plongea son regard dans le sien. Ils eurent la même pensée et leurs yeux exprimaient le même désir. Il l'embrassa à nouveau dans le cou, lui murmurant des mots d'amour à l'oreille. Puis il lui prit la main et l'entraîna.

« Viens… murmura-t-il d'une voix rauque.

- Attends, il faut… je dois te dire quelque chose avant…

- Après. Nous avons tout le temps. »

Il captura ses lèvres à nouveau et elle céda aussitôt. Darcy la souleva dans ses bras et la conduisit dans leur chambre, ne la lâchant que pour l'allonger sur leur lit. Elle répondit à son étreinte avec ardeur mais il s'écarta aussitôt.

« Doucement, mon ange. J'ai rêvé de ce moment pendant des jours et des jours. Je veux en savourer chaque seconde. » dit-il en caressant son visage.

Elle acquiesça et, fermant les yeux, elle le laissa les guider avec une lenteur délibérée, pleurant de bonheur lorsqu'ils ne firent plus qu'un à nouveau. S'accrochant à lui comme si sa vie en dépendait, elle perdit tout contact avec la réalité et bientôt les mots devinrent inutiles. Puis, épuisés de bonheur, ils s'effondrèrent dans les bras l'un de l'autre. Ils mirent longtemps à retrouver leurs esprits, vaincus par une douce torpeur. Darcy fut le premier à bouger et, sans relâcher son étreinte, s'allongea sur le dos. Elizabeth se blottit dans ses bras et ils se sourirent.

« William ?

- Oui ?

- Il faut que je te dise quelque chose. »

L'expression qu'elle arborait intrigua Darcy. Il caressa sa joue du revers de la main et demanda doucement :

« Quelque chose de grave ?

- Au contraire. »

Elle l'observa quelques instants, sentant à nouveau son cœur s'accélérer comme à chaque fois qu'elle repensait à l'heureuse découverte qu'elle avait faite pendant l'absence de son mari. La voyant hésiter, Darcy fronça les sourcils mais ne la pressa pas. Elizabeth se pencha pour l'embrasser sur la joue puis lui murmura à l'oreille :

« Je crois que j'attends un enfant. »

Elle s'écarta légèrement, curieuse de découvrir sa réaction. Elle ne fut pas déçue. Stupéfait, Darcy laissa bientôt échapper une exclamation de joie, arborant un large sourire. Il la serra contre lui et l'embrassa couvrit son visage de baisers.

« En es-tu sûre ?

- Non, justement…

- Raconte-moi, dit-il sans cesser de sourire.

- J'ai été malade plusieurs matins de suite et tous les symptômes concordent. »

Darcy s'assit dans leur lit, tentant de rassembler ses idées et de se remettre de la révélation qu'elle venait de lui faire. Il prit les mains d'Elizabeth dans les siennes, un sourire dansant sur ses lèvres.

« Pourquoi ne m'as-tu rien dit plus tôt ?

- J'ai bien essayé, mais vous sembliez avoir d'autres projets en tête, Mr. Darcy, le taquina-t-elle.

- Depuis quand le sais-tu ?

- Je ne suis pas sûre, mais cela fait une dizaine de jours que je suis malade tous les matins. J'ai fini par comprendre le troisième jour.

- Pourquoi n'as-tu pas fait venir le docteur Edwards ? demanda-t-il, soudain soucieux en apprenant qu'elle avait été souffrante.

- Je voulais que tu sois là. Je n'aurais pas eu la force d'apprendre que je me suis trompée toute seule. Et si jamais je suis bel et bien enceinte, je voulais avoir la confirmation en étant à tes côtés.

- Tu aurais peut-être dû l'appeler malgré tout. Ne serait-ce que pour t'assurer que tu n'es pas malade… dit-il avec une pointe d'inquiétude dans la voix.

- A part les nausées matinales et certains aliments qui me rendent malade je me porte comme un charme… J'ai préféré attendre que tu reviennes. M'en veux-tu ? demanda-t-elle en plongeant timidement son regard dans le sien.

- Bien sûr que non, mon amour. Je n'ai jamais été aussi heureux de toute ma vie. »

Il l'embrassa tendrement, sentant le cœur d'Elizabeth battre frénétiquement contre son torse avant de comprendre qu'il s'agissait du sien. Amusée, elle le regarda. Jamais les yeux de son mari n'avaient été si joyeux. Il délirait littéralement de bonheur. N'y tenant plus, tous deux éclatèrent de rire, s'embrassant à nouveau mais elle arrêta son geste lorsqu'il tenta de poser sa main sur son ventre.

« Peut-être me suis-je trompée… » dit-elle en baissant les yeux.

Darcy releva doucement son visage pour sonder son regard, la rassurant d'un sourire tendre.

« Nous ferons venir le médecin dès demain matin et nous en aurons le cœur net. Mais toi, que ressens-tu au fond de toi ?

- Je crois bien que je suis enceinte. Mais peut-être est-ce simplement de l'espoir… Tu sais à quel point j'étais inquiète à ce sujet les mois derniers.

- N'y pense plus. Je fais confiance à ton intuition. Je suis presque sûr que c'est cela, dit-il en l'embrassant sur la tempe. En attendant, profitons de nos retrouvailles, veux-tu ? »

Elle acquiesça. Ils oublièrent le reste du monde au cours des heures qui suivirent. Leurs retrouvailles et l'annonce d'Elizabeth les submergeaient de bonheur. Ils quittèrent leur chambre à contrecœur pour dîner avec Georgiana et Kitty, et Darcy fut tenté de faire monter leur repas dans leurs appartements afin qu'ils puissent rester seuls mais Elizabeth lui rappela à quel point il avait manqué à sa sœur. Du reste, c'était réciproque, et Darcy passa d'excellents moments à écouter le bavardage de Georgiana, heureux de la voir si épanouie et s'entendre aussi bien avec Kitty. Il quittait rarement Elizabeth des yeux et cette dernière, à l'autre extrémité de la table, ne cessait de lui sourire.

Tous passèrent un excellent moment, savourant la joie de se retrouver en famille, même si Darcy parvenait difficilement à chasser de son esprit l'impatience qu'il éprouvait en repensant à la visite du docteur Edwards le lendemain matin. Ce fut donc avec soulagement qu'il prit congé de sa sœur et de Kitty vers vingt-deux heures pour remonter dans ses appartements avec Elizabeth. Ce fut elle qui le rejoignit dans son salon privé alors qu'il terminait de se préparer pour la nuit. Elle s'arrêta au seuil de la pièce et, charmeuse, s'appuya nonchalamment contre le chambranle de la porte, souriant malicieusement à son mari. Se retenant d'éclater de rire en la voyant si taquine, Darcy congédia Samuel.

« Vous savez qu'il n'est pas convenable de venir me déranger dans mon sanctuaire, Mrs. Darcy ? Vous avez choqué mon valet, qui plus est… » plaisanta-t-il après qu'elle se soit réfugiée dans ses bras.

Elle lui prit la main et l'entraîna dans leur chambre. Ils s'installèrent confortablement devant la cheminée.

« Alors raconte-moi tout, dit-elle après s'être blottie dans ses bras.

- Mon séjour chez Cooper ?

- Oui. Tu semblais très enthousiaste à ce sujet dans tes lettres. Etait-ce aussi intéressant que tu l'espérais ?

- Oui, je suis très content de la tournure des évènements. D'ailleurs Cooper a prévu de me vendre un couple. Ou alors nous ferons un échange si certains de mes chevaux l'intéressent lorsqu'il viendra à Pemberley.

- Avez-vous déjà fixé une date ?

- Il fallait que je t'en parle justement. Rien n'est encore décidé mais je pensais que Noël serait une bonne occasion. Naturellement si tu préfères que l'on reste en famille je comprendrai mais… Qu'ai-je dit de drôle ? demanda-t-il en la voyant sourire.

- Mon amour, tu es tout simplement parfait. Sans le savoir tu as devancé mes souhaits et tu es devenu un allié parfait. »

Elle lui raconta alors sa dernière discussion avec Kitty, omettant toutefois de préciser que la jeune fille avait entamé une correspondance avec Jonathan Cooper.

« Il s'est passé quelque chose avec Kitty, n'est-ce pas ? C'est pour cela que tu n'allais pas bien dans l'une de tes lettres la semaine dernière ? demanda Darcy en fronçant les sourcils.

- Oui, nous avions toutes les deux les nerfs à vif je crois.

- Est-ce arrangé ?

- Oui, nous avons beaucoup parlé. Elle vit très mal leur séparation, ce qui peut se comprendre. Je crois qu'elle l'aime déjà beaucoup et apparemment c'est réciproque. Elle semblait si malheureuse que j'ai pensé à quelque chose.

- Inviter les Cooper pour Noël et la Nuit des Rois ? dit-il en haussant les sourcils malicieusement.

- Vous lisez en moi comme dans un livre ouvert, Mr. Darcy.

- Je suis habitué aux talents d'entremetteuse de ta mère…

- Mr. Darcy ! dit-elle en le frappant sur la poitrine. Alors qu'en dis-tu ? Je ne sais pas ce que tu avais prévu pour Noël. Que faisiez-vous les années précédentes avec Georgiana ?

- Le plus souvent nous le passions ici ou à Londres avec les Matlock et Richard. Mais les Vernon ont souvent été de la partie également.

- Veux-tu que nous organisions quelque chose de similaire cette année ?

- Cela me plairait. Tu me connais, je préfère les petits comités. Nous pouvons inviter les Cooper, apparemment d'après ce que Cooper m'a dit il y a deux jours ils n'ont encore rien de prévu.

- Parfait alors. Je lancerai les invitations dès demain. Les Cooper, les Matlock, les Vauxhall, Richard, et les Vernon. Si je compte les jumelles de Gerald et Priscilla et le fils des Vernon nous serons une vingtaine. Ca me semble bien.

- Ne veux-tu pas inviter des amis à toi ? Ou de la famille ?

- Tu tiens vraiment à passer Noël avec ma mère ? le taquina-t-elle.

- Si tu souhaites revoir ton père, je peux bien tolérer la compagnie de ta mère une dizaine de jours.

- L'an prochain si tu veux. Kitty est là, c'est déjà beaucoup. En revanche… J'avais songé à inviter les Gardiner.

- Voilà une excellente idée. Mais que fais-tu des Bingley ?

- Je n'en ai pas encore parlé à Jane, je dois lui écrire demain. Ils emménagent à Ellsworth Hall la semaine prochaine mais j'ignore s'ils auront terminé leur installation. Et connaissant Jane, ils souhaiteront peut-être passer leur premier Noël dans leur nouvelle demeure. D'ailleurs en parlant d'eux… Je sais bien que je n'en ai jamais vraiment discuté avec toi, mais comme Jane attend un enfant, je doute qu'elle participera à la Saison cette année, or ce serait justement l'opportunité pour Kitty de revoir Jonathan Cooper. Serais-tu d'accord pour qu'elle nous rejoigne à Darcy House aux alentours de février ?

- Si tu attends un enfant, tu ne pourras pas participer à la Saison non plus.

- De toute façon, la Saison ne promet pas d'être très agréable, dit Elizabeth sombrement.

- Je croyais que tu te faisais une joie d'y participer. Et je t'ai promis de t'emmener à l'Opéra plusieurs fois, je suis convaincu que tu vas adorer cela.

- Il y a quelque chose que je ne t'ai pas encore raconté, William.

- Quoi donc ?

- Ta tante est venue il y a quelques jours. »

- A en juger par le son de ta voix il ne s'agissait pas de Tante Madeline, constata-t-il.

- Non, c'était Lady Catherine. »

Le corps de Darcy se raidit. Le souvenir des propos infâmes qu'elle avait tenus à Elizabeth par le passé lui revinrent instantanément en mémoire. Il la serra contre lui et l'embrassa doucement.

« Raconte-moi tout, Elizabeth. Et n'atténue rien. » dit-il gravement.


Prenant une grande inspiration, Elizabeth posa la main sur la rambarde du Grand Escalier de Pemberley et descendit les marches avec une lenteur calculée. Elle ne voulait surtout pas faiblir et se laisser impressionner par le grand discours que Lady Catherine avait certainement prévu de lui infliger. Croisant les yeux inquisiteurs de cette dernière, elle soutint son regard. Arrivée à son niveau, elle s'inclina devant elle.

« Lady Catherine. » dit-elle posément.

- Je ne m'attendais pas à trouver l'une de vos sœurs chez mon neveu. » dit Lady Catherine sans préambule.

L'entretien ne serait donc pas amical. Elizabeth hésita un instant à l'inviter à passer dans le salon attenant pour lui offrir une tasse de thé. Elle luttait contre une nouvelle nausée et aurait tout donné pour pouvoir s'asseoir. Elle croisa alors le regard sévère de Lady Catherine qui détaillait chaque détail de sa mise, avant de protester avec mépris :

« Aurez-vous l'impolitesse de me laisser debout pendant tout ce temps ? Quand je songe à l'élégance avec laquelle Lady Anne recevait ! Jamais elle n'aurait songé à me faire patienter ici.

- Ni Mrs. Reynolds ni moi n'attendions de visiteur avant une heure décente. Mais veuillez me suivre, je vous en prie. » dit Elizabeth en la précédant dans le salon après avoir demandé à l'un des domestiques de faire apporter du thé.

Elle était heureuse d'avoir pu reprocher à Lady Catherine l'impolitesse de sa visite matinale. Il lui aurait été parfaitement égal de la laisser debout dans le hall mais elle ne voulait pas que les valets surprennent leur conversation et elle-même se sentait encore trop faible et ne faisait pas confiance à ses jambes pour la soutenir. De son côté, Lady Catherine observait tout et aucun détail n'échappait à son œil avide. Elle examina son interlocutrice de la tête aux pieds. Elle ne fut pas surprise de découvrir que la jeune femme soutenait son regard avec une assurance qu'elle interpréta une fois de plus comme de l'insolence.

« Que me vaut l'honneur de votre visite ? finit par demander Elizabeth, lasse de leur duel silencieux.

- Je ne parviens pas à croire que Darcy vous ait laissée inviter votre sœur à séjourner à Pemberley. Je frémis en pensant à l'influence déplorable qu'elle doit avoir sur Georgiana ! s'insurgea Lady Catherine.

- Georgiana est ravie de sa compagnie, et Mr. Darcy voit d'un très bon œil leur amitié. Mais je suis surprise que vous ayez fait un si long voyage pour m'entretenir d'un pareil sujet.

- Ce n'est pas à vous que je suis venue parler, l'interrompit Lady Catherine d'un ton cinglant.

- Mr. Darcy s'est absenté pour quelques jours. Il ne sera pas de retour avant la fin de la semaine.

- C'est fort regrettable.

- Puis-je lui transmettre un message ? proposa Elizabeth, heureuse de pouvoir mettre un terme si rapidement à leur entretien.

- Certainement pas ! Puisque j'ai la malchance de n'avoir que vous comme interlocutrice, vous saurez tout de ce que je suis venue dire à mon neveu.

- De quoi souhaitiez-vous parler à mon mari ?

- De l'influence désastreuse que vous avez sur son existence. »

Se rappelant les mois de félicité qu'ils venaient de vivre, Elizabeth faillit éclater de rire en entendant Lady Catherine énoncer une réflexion si absurde. Son sourire n'échappa pas à interlocutrice.

« Et bien sûr vous en riez ! Depuis l'annonce vos fiançailles je savais que vous causeriez sa perte !

- Que vous le vouliez ou non Mr. Darcy et moi sommes très heureux. Nous sommes bien loin du désastre que vous évoquez.

- Vraiment ? Et bien sûr vous allez essayer de me faire croire que votre sœur et sa mauvaise éducation n'ont aucune influence négative sur Georgiana ? Je viens de les apercevoir en train de rire à tue-tête, elles ne m'ont même pas saluée.

- Elles ne vous auront peut-être pas vues, les défendit Elizabeth.

- Ma nièce est l'un des meilleurs partis de ce pays, elle est promise à un grand mariage et en quelques mois vous avez ruiné le fruit de nombreuses années de discipline et d'enseignements !

- Parce que vous avez vu deux jeunes filles de dix-sept ans rire aux éclats ? Je n'y vois rien de répréhensible.

- Vos conseils en matière d'éducation ne m'intéressent pas. Quand je pense que vous n'avez même pas eu de gouvernante ! Votre propre éducation est indigne de la position que vous occupez. Alors ne vous mêlez pas de celle de ma nièce.

- Vous n'avez aucun conseil à donner à ce sujet non plus. Seuls Mr. Darcy et le Colonel Fitzwilliam sont les tuteurs de Georgiana et ont la responsabilité son éducation.

- Etant donné l'influence néfaste que vous avez sur Darcy, je suis en droit de m'inquiéter pour ma nièce !

- Quelle influence néfaste ?

- Croyez-vous que j'ignore que vous avez donné un bal il y a dix jours ? Toutes nos relations m'en ont parlé ! Et vous avez œuvré pour que je n'y sois pas invitée ! J'ai eu du mal à croire que mon propre neveu m'ignore de la sorte, mais il a bien fallu me rendre à l'évidence.

- Vous tirez des conclusions bien trop hâtives. Mr. Darcy et moi avons établi la liste de nos convives ensemble. C'est lui qui n'a pas souhaité vous inviter.

- N'essayez pas de me faire croire que vous vouliez que j'assiste à cette mascarade !

- Si vous considérez ce bal comme une mascarade, pourquoi avoir voulu y assister ? rétorqua Elizabeth avec une pointe d'ironie. Mais je vous assure que si Mr. Darcy avait tenu à ce que vous soyez présente, je n'aurais jamais cherché à l'en dissuader. Je déplore votre dispute bien plus que vous ne l'imaginez, ne serait-ce que parce qu'elle empêche Mr. Darcy de voir sa cousine Anne qu'il apprécie beaucoup.

- Les bons sentiments désormais ! Vous n'avez aucune décence ! Sans vos intrigues ils seraient mariés !

- Je connais mon mari mieux que vous, et je peux vous assurer qu'il n'aurait jamais demandé Miss de Bourgh en mariage.

- Vous ignorez décidément tout des responsabilités qui incombent à son rang.

- Elles n'impliquent pas de refuser un mariage d'amour.

- D'amour ! s'exclama Lady Catherine avec dégoût. Vous ne manquez pas d'aplomb ! Vous qui n'avez épousé mon neveu que pour sa fortune !

- Je vous prie de modérer vos propos ! dit Elizabeth, indignée.

- Seule la vérité blesse.

- La calomnie aussi. J'aime mon mari, bien plus que vous ne pourrez jamais le comprendre. Je ne m'abaisserai pas à essayer de vous en convaincre car cela ne regarde que lui et moi.

- Comme c'est commode.

- Nous sommes mariés, que vous le vouliez ou non. Je vous conseille de vous faire à cette idée sans quoi vos chances de vous réconcilier avec Mr. Darcy diminueront considérablement.

- Je ne me laisserais pas abuser par votre plaidoyer sentimental, et vous ne m'ôterez pas l'idée que votre mariage a des conséquences désastreuses sur sa situation. Les gens de votre condition ignorent tout des implications et des responsabilités de son rang. Laissez-moi vous éclairer à ce sujet puisque Darcy n'a pas jugé bon de le faire. »

Lady Catherine se leva et, calmement, se dirigea vers la fenêtre, commençant à parler.

« La société londonienne est un cercle très fermé. Y être accepté est terriblement difficile. Et en être exclu très aisé. Certaines chutes font grand bruit. D'autres sont plus discrètes. Cela commence par un simple plateau d'argent sur lequel vos relations déposent leur carte. Au fil du temps, imperceptiblement, leur nombre diminue. Nul n'y prend garde jusqu'au jour où il est trop tard pour y remédier. Et cela a déjà commencé. Je sais que vous avez séjourné à Londres. Je serais curieuse de connaître le nombre de personnes qui vous ont invités. Certainement moins qu'auparavant.

- Le fait que Mr. Darcy soit désormais marié a dû décourager nombre de mères, dit Elizabeth avec sarcasme. Mais rassurez-vous, les invitations abondaient.

- En comparaison de votre ancienne situation, je suis persuadée qu'effectivement le nombre a dû vous paraître important. Mais étant donné que vous ne connaissez personne dans cette société, vous ignorez tout des bruits qui circulent.

- Mr. Darcy et moi n'accordons aucune importance aux rumeurs.

- Vous devriez, car ce n'est pas un hasard si la bonne société se détourne peu à peu de lui. Sa décision de rester à Pemberley pendant la dernière Saison a été très mal perçue. Je suis convaincue que la situation ira de mal en pis. Et votre présence n'arrangera rien. Vous ne serez qu'un obstacle pour Darcy. Vous entachez son nom et sa réputation.

- Apprenez que le bal que nous avons donné le mois dernier a été un succès sans précédent. Nul doute que cela fasse taire les mauvaises langues.

- Vous croyez qu'il suffit de quelques illuminations et d'un bon orchestre pour faire oublier que vous êtes une parvenue et que Darcy a failli à l'honneur de son rang en vous épousant ? Si au moins vous étiez capable de lui donner un héritier ! Mais à en juger par votre mine blafarde, je constate que vous n'avez même pas cette utilité-là ! »

Elizabeth dut retenir un sursaut en l'entendant prononcer des paroles aussi ignominieuses. Depuis le début de leur entretien, elle luttait en effet contre une nouvelle nausée. Lady Catherine n'avait pas manqué de remarquer la sueur qui perlait à son front et sa démarche mal assurée lorsqu'elles étaient entrées dans le salon. Mais Elizabeth qui, quelques minutes auparavant, nageait dans le bonheur en découvrant qu'elle attendait très probablement son premier enfant, finit par sourire intérieurement en entendant Lady Catherine proférer une telle insulte. Mais pour rien au monde Elizabeth n'aurait voulu infirmer la théorie de sa visiteuse, car elle refusait qu'elle soit la première à apprendre la nouvelle. Aussi resta-t-elle assise imperturbablement, un sourire aux lèvres.

« Et cela vous fait rire ?! J'avais raison depuis le début, vous êtes une manipulatrice. Vous n'êtes que trop bien parvenue à vos fins. Pour l'instant. Vous ne gagnerez pas toujours.

- Je n'avais pas le sentiment de me battre contre qui que ce soit. Mais peut-être aurez-vous la bonté de m'éclairer au sujet des désastres que Mr. Darcy et moi allons devoir affronter ?

- Vous rirez moins pendant la Saison, croyez-moi. Vous y êtes totalement inconnue, sans relations, et sans réputation.

- Le bras de Mr. Darcy sera le meilleur rempart contre toutes les mauvaises langues.

- Quand il sera présent peut-être. Mais que ferez-vous lorsque vous vous retrouverez seule au milieu d'un cercle exclusivement féminin ? Les femmes qui participent à la Saison sont toutes-puissantes. Et je me ferai un plaisir de les instruire de votre attitude. Croyez-moi, je m'arrangerai pour qu'elles n'ignorent rien de vos origines, et vous serez mise au ban de cette société avant même de pouvoir essayer d'y gagner votre place. »

Elizabeth peinait à croire ce qu'elle venait d'entendre. Que Lady Catherine fût orgueilleuse et entêtée n'était pas une nouveauté. Mais elle venait désormais de comprendre que cette femme était sournoise au point de vouloir faire du tort aux membres de sa famille dont elle se vantait justement d'être la principale protectrice. Toutefois, il en fallait davantage pour faire fléchir Elizabeth.

« Je ne pense pas que vous ayez tant d'influence, Lady Catherine. Et vous oubliez un peu vite Lady Matlock. Nous nous apprécions beaucoup et elle m'a assurée de son soutien, et même de sa bénédiction. De plus, je ne crois pas que vous courrez le risque de causer du tort à Mr. Darcy, car cela rejaillirait sur votre réputation et celle des Fitzwilliam.

- Le sort de Darcy m'importe peu. Il m'a désobéi en vous épousant, qu'il en assume les conséquences !

- Il n'a jamais été à vos ordres.

- Peu importe ! Comme vous l'avez si justement énoncé tout à l'heure, votre mariage est signé et malheureusement définitif. Nul au monde ne le déplore plus que moi. Mais je peux vous empêcher de faire de nouveaux dégâts. Vous ne tromperez personne à Londres. J'y veillerai personnellement. Je ferai en sorte que la honte de ce mariage ne rejaillisse pas sur le reste de ma famille. Tous sauront à quoi s'en tenir à votre sujet. Et Darcy comprendra enfin quelle erreur il a commise en vous épousant.

- La Saison m'importe peu. Je n'ai que faire de l'opinion de vos relations. Ce qui me dérange en revanche est que vous causiez du tort à mon mari. Mais je m'inquiète inutilement : je suis convaincue que vous tentez uniquement de m'intimider. A mon tour de vous dire que je ne me laisserai pas duper.

- Nous verrons bien le moment venu. Mais à votre place je trouverais une excuse pour ne pas participer à la Saison. Personne ne vous y recevra quand ils comprendront que vous n'êtes qu'une opportuniste.

- Lady Catherine, il suffit maintenant ! J'ai écouté tout ce que vous aviez à dire. Je ne me laisserai pas insulter davantage sous mon propre toit !

- Votre toit ? Vous n'êtes même pas digne de franchir le seuil de Pemberley !

- Si vous étiez moins aveuglée par votre rancœur et votre égoïsme, vous pourriez constater que tous ici me respectent et m'apprécient, y compris les Matlock. Aussi n'ai-je aucune inquiétude concernant la Saison. Vous comptez des alliés ? Moi aussi. Maintenant je vous prie de quitter Pemberley et de n'y revenir que lorsque vous recevrez une invitation en bonne et due forme. Et compte tenu de votre attitude d'aujourd'hui vous risquez d'attendre longtemps.

- Comment osez-vous me mettre à la porte ?

- Je préférerais éviter d'avoir à demander aux domestiques de vous obliger à prendre congé, ce serait déplaisant pour tout le monde. C'est pourquoi je vous conseille de partir de votre plein gré tout de suite. »

Furieuse de ne pas avoir intimidé Elizabeth comme elle l'avait escompté, Lady Catherine se dirigea sans mot dire vers la porte. Elle se retourna une ultime fois, défiant la jeune femme du regard. Elizabeth ne baissa pas les yeux, espérant que tout son mépris y soit lisible. Puis Lady Catherine saisit la poignée et sortit, claquant violemment la porte derrière elle. Enfin seule, Elizabeth se rassit, tremblant plus que jamais, consciente que ses relations avec Lady Catherine venaient de franchir un nouveau cap qui ne lui disait rien qui vaille.


Lorsqu'elle se tut enfin, le silence qui s'installa dans la pièce parut assourdissant à Elizabeth. Darcy s'était levé depuis bien longtemps pour se diriger vers la fenêtre, absorbé par la contemplation des ombres dans les jardins de Pemberley. Elle avait vu son mari se comporter de la sorte assez de fois depuis leur mariage pour savoir que c'était sa façon de contrôler sa colère et de mettre de l'ordre dans ses idées. Et elle en était presque soulagée en cet instant car elle savait qu'elle n'aurait jamais eu la force de lui relater son entrevue avec Lady Catherine jusqu'au bout si elle avait surpris son regard. Elle le vit serrer les poings et elle sentit son propre cœur se serrer.

Elizabeth en voulut à Lady Catherine de gâcher ainsi leurs retrouvailles. Elle avait tenté de retarder plus que possible le moment de tout révéler à son mari mais elle avait toujours su que ce serait inévitable. Et une part d'elle-même avait besoin de tout lui raconter car leur altercation la hantait depuis trois jours, occultant presque sa joie d'attendre un enfant. Elle avait refusé d'emblée de relater cet épisode à Darcy dans leur correspondance car elle voulait être à ses côtés pour tempérer sa colère. C'est pourquoi, après lui avoir laissé quelques instants, elle se leva et s'approcha de lui, posant doucement la main sur son bras.

« William ? » dit-elle presque dans un murmure.

Il se retourna, prenant sa main dans les siennes.

« Je suis désolé, Elizabeth. J'aurais dû être tes côtés, et l'empêcher de te dire de telles horreurs. J'échoue décidément à chaque fois à te protéger d'elle.

- Ne t'en veux pas. Je suis parfaitement de taille à me défendre, dit-elle en souriant.

- Tu n'aurais pas dû t'abaisser à l'écouter. Etant donné son attitude, tout ce qu'elle méritait était que tu la jettes dehors.

- Cela aurait été indigne de la Maîtresse de Pemberley. Je ne veux pas lui donner des armes contre moi.

- Je n'arrive pas à croire qu'elle ait pu te reprocher de ne pas être capable de me donner un héritier ! finit par dire Darcy sombrement.

- Je venais tout juste de comprendre que je suis probablement enceinte. Je délirais de bonheur, William. Rien de ce qu'elle aurait pu me dire ne pouvait m'atteindre.

- Comment a-t-elle pu t'insulter ainsi, et sous ton propre toit ? Tu es plus digne de Pemberley qu'elle ne le sera jamais. Tu es mon épouse, je t'ai choisie. Elle doit respecter cette décision et surtout te respecter. Sa façon d'agir est intolérable et crois-moi elle va m'entendre !

- Cela risque d'envenimer la situation.

- Si la rupture doit être définitive, elle le sera. Je refuse qu'elle s'en prenne à nouveau à toi.

- Elle le fera.

- Tu penses à la Saison ?

- Oui.

- Tu avais raison sur un autre point : je serai là. Crois-moi, personne ne s'avisera de te manquer de respect. J'en sais suffisamment sur tous leurs travers pour les faire taire si nécessaire.

- William, tu sais bien qu'elle risque de ne pas s'arrêter en si bon chemin. Tu ne seras pas toujours à mes côtés.

- Vous vous sous-estimez, Mrs. Darcy. Tu es parfaitement de taille à te défendre seule, tu viens de me le dire. Et Tante Madeline te soutiendra. Elle te considère comme sa fille, et elle ne laissera pas Lady Catherine te faire du tort.

- Nous n'en sommes pas là. Peut-être va-t-elle revenir à de meilleurs sentiments.

- Quand bien même. Je ne peux pas passer outre cette fois, Elizabeth. Il est temps qu'elle comprenne qu'elle ne régente pas cette famille, et qu'il est intolérable qu'elle te manque de respect. Je vais lui écrire dès demain et peu m'importe si c'est le dernier contact que nous devons avoir.

- Ne crains-tu pas qu'en lui réagissant de la sorte elle se montre encore plus inflexible ?

- Elle est déjà inflexible. Il est temps qu'elle comprenne que je peux l'être autant qu'elle.

- Je ne voudrais pas la provoquer inutilement. Je ne veux pas te causer du tort, William, elle a raison sur ce point. »

Darcy la regarda avec stupéfaction.

« Ne me dis pas que tu accordes le moindre crédit à ses insultes ?

- Lorsque nous étions à Londres les invitations ont bel et bien diminué. Et nous sommes restés à Pemberley pendant toute la dernière Saison. Tes relations ont dû jaser à ce sujet. Lady Catherine a raison sur le fait que je suis totalement étrangère à ce monde. Je ne le connais pas et je risque de faire des faux pas sans même le savoir. Peut-être est-ce même déjà fait…

- J'aurais été le premier à t'en informer. Tu n'as tout de même pas cru ses mensonges ?

- Ce n'est pas un mensonge que de dire que tu as commis une mésalliance. Tu sais très bien que c'est fondé puisque tu as eu ces doutes toi aussi avant de me demander en mariage. Je ne voudrais pas que tu regrettes un jour de m'avoir épousée.

- Je t'interdis de dire une chose pareille ! » dit-il fermement.

Il la prit par les bras et la regarda droit dans les yeux, furieux qu'elle puisse raisonner ainsi.

« C'est pourtant ce qui va se passer si elle réussit à faire en sorte que toute la bonne société me tourne le dos. Cela te causera du tort, tôt ou tard, ne le nie pas. » insista-t-elle.

Darcy ne l'écoutait quasiment plus, submergé par des sentiments contradictoires. Il était furieux contre Lady Catherine de les forcer à se replonger dans leur passé. Il ne s'était jamais vraiment réconcilié avec les mots infâmes qu'il avait dits à Elizabeth à Rosings, et venait de comprendre que, si elle les avait pardonnés, elle ne les avait pas oubliés pour autant, et qu'ils pesaient sur sa tranquillité d'esprit.

Se tournant à nouveau vers elle, il croisa son regard tourmenté. Lui prenant la main, il revint s'asseoir sur le sofa devant la cheminée, la prenant sur ses genoux. Pesant ses mots, il réfléchit longuement avant de reprendre la parole.

« Je sais que je t'ai fait beaucoup souffrir par le passé. Crois-moi, aujourd'hui encore je donnerais tout pour effacer les paroles j'ai prononcées à Rosings. Mais on ne refait pas le passé. A la place, j'essaye donc de t'aimer et de te rendre aussi heureuse que possible. Nous sommes en train de bâtir un mariage solide, basé sur l'amour et le respect, exactement celui dont nous avons toujours rêvé. Alors quand tu parles de regret… Cela me rend furieux. Je ne peux pas te laisser penser de telles absurdités. Je t'aime, Elizabeth Darcy, et la séparation que nous venons d'endurer me prouve une fois de plus combien tu es devenue essentielle à mon bonheur. Je ne pourrai jamais regretter de t'avoir épousée, c'est la meilleure décision que j'ai prise de mon existence. Quoi que puisse en penser Lady Catherine. J'ai sous-estimé son influence, et le mal qu'elle pouvait te faire.

- Je suis désolée, William… Je me suis répété ses paroles si souvent ces derniers jours, j'ai fini par avoir des doutes.

- A tel point que tu en es venue à les croire. Et à te souvenir des miennes. A ceci près que je regrette profondément de les avoir prononcées. Jamais je n'ai été autant dans l'erreur que ce jour-là. Et seule Lady Catherine est assez stupide pour penser encore de la sorte.

- J'en doute, justement. Ils seront nombreux à être d'accord avec elle à Londres.

- Souviens-toi du bal que nous venons de donner. Tous ont été conquis. Il en ira de même à Londres. Quant à ceux qui seront assez insensés pour approuver Lady Catherine, ils trouveront à qui parler. »

Elizabeth se blottit davantage dans ses bras et il l'étreignit avec force durant de longues minutes. Tous deux se rassurèrent mutuellement ainsi et leurs troubles disparurent graduellement. Longtemps après, sans la relâcher, Darcy plongea son regard dans celui d'Elizabeth.

« Je n'arrive pas à croire que tu aies raisonné de la sorte, surtout après tous ces mois de bonheur. J'étais persuadé que tu me connaissais mieux que cela. N'as-tu pas encore compris que je n'accorde aucune importance à ce que pense la société ?

- Si.

- Bien sûr. Tu l'as même dit à Lady Catherine. Alors pourquoi t'es-tu mis de telles idées en tête entre-temps ?

- Je me suis souvenue de Londres. Et j'ai pensé à tout ce qu'elle projette de faire pendant la prochaine Saison.

- Je dois reconnaître que je suis le premier à avoir semé le doute dans ton esprit en te parlant comme je l'ai fait à Rosings. Mais tu oublies que nous sommes deux dans notre mariage, et donc que tu n'es pas la seule responsable de la diminution des invitations. J'ai toujours détesté ce monde-là et c'est un choix délibéré de limiter mes rapports avec lui. Et comme tu l'as si justement dit à Lady Catherine, notre mariage m'a rendu bien moins intéressant pour beaucoup de familles. Et pour finir, le fait que nous soyons restés à Pemberley pendant la Saison explique aussi que notre compagnie soit moins recherchée. C'était une volonté de ma part de passer autant de temps ici. Je m'y sens infiniment mieux qu'à Londres et je voulais rester au calme avec toi, loin de toutes ces intrigues et de cette hypocrisie. Rien d'étonnant après tout cela que les invitations aient diminué ! Mais Lady Catherine n'a pas compris l'essentiel : cela m'est totalement indifférent. Londres pourrait tout aussi bien m'oublier définitivement que je n'en serais pas moins heureux.

- Ne dis pas cela. Tu as trop le sens du devoir et des responsabilités pour ne pas t'en soucier. Tu le dois à Georgiana, et à nos enfants, et tu le sais bien, lui rappela-t-elle gravement.

- Je peux parfaitement remplir mes responsabilités à Pemberley sans fréquenter ces gens. Elizabeth, je t'aime et je serais prêt à tout quitter pour toi et l'enfant que nous attendons probablement. Et ce ne sont pas des paroles en l'air. Ton bonheur compte plus que tout pour moi. Si Londres ne t'accepte pas, peu m'importe ! Nous nous passerons d'elle. Tu me suffis. Et si tu ne me crois pas maintenant, je ne vois vraiment pas comment je pourrais t'en convaincre, dit-il sombrement.

- Bien sûr que je te crois ! Jamais je ne mettrais ta parole en doute, dit-elle avec ferveur. Mais je serais une bien mauvaise épouse si je devais choisir la solution de facilité en oubliant nos devoirs. Je sais que tu m'aimes et que cela compte plus que tout à tes yeux, mais je veux être digne de toi, de ton nom, et de Pemberley. Je savais en t'épousant que je me liais aussi à ce monde et ces responsabilités. N'en déplaise à Lady Catherine, je n'ai pas l'intention de me dérober.

- Voilà qui vous ressemble davantage, Mrs. Darcy, dit-il avec un sourire tendre, une pointe de fierté dans la voix.

- Lady Catherine a pu me faire douter un instant, je l'admets. Il faut dire qu'elle a particulièrement mal choisi son moment pour venir m'adresser des reproches. J'étais plus vulnérable ces derniers temps, j'étais très fatiguée, et tu me manquais tellement ! Mais tu me connais, il n'est pas dans mon tempérament de m'avouer vaincue au premier obstacle.

- Londres n'a qu'à bien se tenir, si je comprends bien ? » la taquina Darcy, amusé.

Elle soutint son regard, espérant le convaincre qu'elle était sincère, et désormais totalement sereine. Lorsqu'il fut satisfait de ce qu'il lut dans ses yeux, il hocha la tête, souriant à nouveau avant de l'embrasser tendrement.


Le lendemain matin, tout était oublié. Avec délice, ils s'étaient glissés sous les draps ensemble, heureux de pouvoir dormir dans les bras l'un de l'autre à nouveau. A bout de forces, Elizabeth s'était assoupie presque aussitôt et, tout en veillant sur son sommeil, Darcy avait repensé plus calmement à leur discussion. Il était furieux contre Lady Catherine d'avoir insulté Elizabeth de la sorte, et se demandait si elle comptait véritablement mettre ses menaces à exécution pendant la Saison. Pendant de longues heures, il songea à la lettre qu'il lui écrirait dès le lendemain. Il ne s'agissait plus cette fois de tenter de lui faire entendre raison. Il comptait se montrer inflexible afin qu'elle accepte enfin son mariage et présente des excuses à Elizabeth. S'il devait rompre tout contact avec elle, il n'hésiterait pas à le faire, surtout si le bien-être et la tranquillité d'Elizabeth étaient en jeu.

Mais dès le lendemain, la visite de Lady Catherine et ses conséquences ne furent plus qu'un mauvais souvenir. Comme tous les matins depuis près de deux semaines, Elizabeth se réveilla en proie à des nausées violentes. Désormais habituée, elle se leva machinalement et se précipita dans son cabinet de toilette. Tremblante, elle mit du temps à s'apercevoir que son mari l'avait rejointe et tamponnait doucement son visage avec un linge humide en la fixant d'un air soucieux.

« William, tu n'es pas obligé… je ne veux pas t'imposer cela, dit-elle, mortifiée.

- « Dans la santé comme dans la maladie »…, cita-t-il. Lizzie, tu es si pâle !

- Cela va passer, ne t'en fais pas, dit-elle en lui souriant maladroitement, tentant de le rassurer.

- En es-tu sûre ?

- Oui… Cela ne dure jamais bien longtemps. » dit-elle en fermant les yeux et en appuyant sa tête contre son épaule, heureuse de pouvoir se blottir dans sa chaleur alors qu'elle grelottait.

Il la souleva et la porta jusqu'à leur lit, la bordant pour qu'elle ne prenne pas froid. Puis, s'asseyant à ses côtés, il lui prit la main et lui caressa le front.

« Puis-je faire quelque chose ? Veux-tu que je sonne pour qu'on t'apporte quelque chose à manger ?

- Pitié, ne me parle pas de nourriture… dit-elle avec une moue de dégoût.

- Désolé… dit-il en souriant.

- Je veux bien un peu de thé par contre. Cela me fait du bien en général. »

Il tira le cordon de la sonnette et demanda du thé, et que l'on fasse venir le docteur Edwards.

« Ce n'est pas nécessaire… dit Elizabeth. J'irai mieux dans quelques instants.

- Je veux qu'il confirme que tu es bien enceinte. Car si tu ne l'es pas, cela voudra dire que tu es malade et dans ce cas il faut te soigner.

- Et tu meurs de curiosité, avoue-le !

- Tout comme toi. »

Elle répondit d'un sourire. Tous deux attendirent l'arrivée du docteur Edwards ensemble, Darcy ne s'absentant que pour aller s'habiller. Fort heureusement, le médecin arriva rapidement et, d'un regard, demanda à Darcy de le laisser seul avec son épouse. S'apprêtant à refuser, il se ravisa en croisa le regard d'Elizabeth et finit par s'éclipser discrètement. Elizabeth parla alors de tous ses symptômes au docteur Edwards.

« Au vu de ce que tout ce que vous venez de me dire, il y a de grandes chances pour que vous soyez effectivement enceinte, Mrs. Darcy. »

Il ne fallut pas longtemps au docteur Edwards pour valider l'hypothèse de sa patiente.

« Vous aviez raison : vous êtes enceinte.

- Etes-vous certain ? dit Elizabeth en se rasseyant dans son lit.

- Sans aucun doute possible ! dit-il avec un sourire en voyant le regard de sa patiente s'illuminer.

- Docteur… Vous m'excuseriez un court instant ? Je reviens ! »

Et sans plus d'explication, elle se précipita hors de la chambre, droit dans les bras de Darcy qui faisait les cent pas dans leur salon privé.

« Je suis enceinte ! William ! J'attends un enfant ! » s'exclama-t-elle.

Il la souleva et la fit tournoyer, se mettant à rire aussi fort qu'elle, trop ému pour parler. Il la reposa au sol et l'embrassa.

« Oh, William, je suis si heureuse ! dit-elle en se blottissant contre lui.

- Merci mon amour, merci, merci, merci… murmura-t-il en posant son front contre le sien.

- Je n'ai encore rien fait ! Et puis tu as ta part de responsabilité aussi ! le taquina-t-elle.

- Chipie ! Mais tu as laissé le docteur Edwards tout seul ? demanda-t-il, se souvenant soudain du médecin.

- Il fallait que je te l'annonce tout de suite. »

Eclatant de rire, Darcy lui prit la main et ils retournèrent dans leur chambre où le médecin finissait de ranger sa trousse. Darcy le remercia et le raccompagna. Lorsqu'il remonta, il découvrit Elizabeth assise à sa coiffeuse, en train de se préparer pour la journée. Leurs regards se croisèrent dans le miroir. Il s'approcha d'elle et la prit dans ses bras. Puis, baissant les yeux, il posa pour la main sur son ventre, inaugurant un geste qui allait devenir un rituel au cours des semaines suivantes. Ce fut un moment de communion parfait.


Malgré son désir de ne pas quitter Elizabeth, Darcy se résigna à aller retrouver Mr. Leighton pour régler les affaires qu'Elizabeth n'avait pas pu gérer en son absence. Il profita de l'occasion pour faire un bref bilan de ce qui s'était passé durant son absence, et il fut heureux de constater que son épouse s'était parfaitement occupée du domaine. Il était parti sans la moindre crainte à ce sujet, ayant pleinement confiance en elle. Il revint ébloui et une fois de plus fier d'elle et des progrès qu'elle avait accomplis.

Ils passèrent le reste de la journée ensemble avec Kitty et Georgiana. D'un commun accord, ils avaient décidé d'attendre pour annoncer la grossesse d'Elizabeth, préférant garder le secret pour eux quelques semaines encore. Noël leur semblait l'occasion parfaite pour annoncer leurs proches l'heureux événement. Pour l'heure, Elizabeth se contenta d'envoyer les invitations pour Noël et la Nuit des Rois comme Darcy et elle l'avaient décidé la veille. Darcy profita du fait qu'elle écrive à sa sœur et à leurs invités de Noël pour écrire la lettre qu'il projetait d'envoyer à Lady Catherine.

A deux pas de lui, Elizabeth ne tarda pas à deviner ce qu'il faisait en voyant ses gestes nerveux et la façon dont il s'acharnait sur sa plume, mais elle devina qu'elle ne devait plus aborder le sujet avec Darcy. Il tenait à régler ce différend avec sa tante personnellement, prenant à cœur de protéger Elizabeth contre ses futures attaques. Elizabeth choisit donc de reléguer cet épisode au passé, et préféra ne plus songer qu'à l'heureuse nouvelle que leur avait annoncée le docteur Edwards, ainsi qu'à l'anniversaire de Darcy qui devait avoir lieu le lendemain.


Elizabeth avait prévu une réception intime, uniquement avec sa famille et ses amis les plus proches. Le 5 décembre 1817 commença relativement bien puisqu'elle fut à peine malade. Comme la veille, Darcy la rejoignit pour prendre soin d'elle avant de la porter dans leur lit. Ils se rendormirent une petite heure et elle se réveilla en pleine forme. Observant son mari dormir à ses côtés, un bras en travers de la taille de son épouse, elle sourit et se blottit davantage contre lui, l'embrassant dans le cou. Il ne tarda pas à se réveiller.

« Joyeux anniversaire… lui murmura-t-elle à l'oreille.

- Peux-tu éviter de me rappeler que je vieillis ?

- J'espère que tu n'as rien prévu pour aujourd'hui, mon amour.

- Pitié, ne me dis pas que tu as organisé quelque chose en mon honneur, grommela-t-il sans grande conviction.

- Tu ne pensais pas que je ne ferais rien après toutes les surprises que tu as concoctées pour mon anniversaire ?

- J'imagine que mon absence a dû tomber à point pour organiser tout cela ?

- Même si tu étais resté à Pemberley j'aurais trouvé le moyen de ruser.

- Je te fais confiance ! Alors, à quoi dois-je m'attendre ?

- Quelques visites et un lunch en ton honneur. Deux cents invités, une bagatelle, vraiment…

- Me connaîtriez-vous si mal, Mrs. Darcy ? plaisanta-t-il.

- Non, rassure-toi. J'ai invité uniquement des gens que tu apprécies. Nous serons une petite quinzaine. D'ailleurs j'espère que Mr. Vernon sera rentré à temps.

- Il était au courant de tout cela et ne m'a rien dit alors que nous avons passé deux semaines ensemble chez les Cooper ?

- Il avait l'interdiction absolue de te révéler mes plans. »

Malgré ses réticences initiales, Darcy passa une excellente journée, commençant par un petit déjeuner dans leur salon attenant à leur chambre. Depuis qu'il la savait enceinte et supportant mal certains aliments, Darcy veillait sans cesse sur elle, s'assurant qu'elle mangeait suffisamment malgré ses réticences, et Elizabeth sentait déjà son impatience grandir à ce sujet car elle se sentait parfaitement de taille à gérer le problème seule. Ce matin-là, un simple regard suffit à convaincre Darcy de ne pas insister.

Du reste, Elizabeth lui paraissait en pleine forme. Vêtue d'une délicieuse robe en velours parme, elle avait demandé à Emma de la coiffer de manière plus élaborée que d'habitude et elle arborait un élégant chignon qui avait donné bien du fil à retordre à sa femme de chambre. N'ayant pas écouté ses protestations, Darcy avait enveloppé ses épaules d'un splendide châle en cachemire prune qu'elle avait acheté à Londres à leur retour de Newquay. Il ne parvenait pas à détacher son regard d'elle et à penser à autre chose qu'à l'enfant qu'elle portait. Il lui tardait de pouvoir sentir leur bébé bouger dans son ventre et plus encore de pouvoir le tenir dans ses bras.

L'arrivée de leurs invités vers onze heures le tira de ses rêveries. Les Matlock furent très heureux de le revoir après son absence, de même que leurs fils. Le Vicomte et son épouse Priscilla s'étaient également déplacés, tout comme les Vernon. Tous passèrent une journée très agréable. Connaissant le tempérament de Darcy, ils ne firent pas de lui le centre d'attention bien que la fête fut donnée en son honneur. Il parla peu au cours du repas, heureux de voir réunis autour de lui les gens auquel il tenait. Elizabeth avait parfaitement devancé ses souhaits, établissant son menu préféré et triant sur le volet les gens à inviter.

Le repas terminé, tous se rendirent au salon pour des rafraîchissements, Darcy proposant un verre de brandy aux hommes. Il demanda à Georgiana si elle voulait jouer quelque chose et elle s'empressa d'accepter, jouant des pièces de Mozart, son compositeur favori. Tandis qu'elle jouait, il l'observa avec tendresse, remarquant qu'elle avait beaucoup grandi au cours des mois précédents et dépassait presque Elizabeth. Il sentit soudain la main d'Elizabeth se glisser dans la sienne. Elle lui sourit amoureusement et il embrassa la paume de sa main.

Peu après, le Colonel Fitzwilliam déclara qu'il était grand temps pour Darcy de découvrir les présents que tous lui avaient faits, sachant que son cousin le maudirait intérieurement d'avoir pris cette initiative. Mais tous se mirent à rire et il choisit de prendre la taquinerie du Colonel avec humour, qualité qu'il devait à Elizabeth et qui, il s'en rendait compte, lui venait en aide dans bien des situations inconfortables. Les cadeaux de ses amis et de sa famille étaient tous très bien choisis car ils connaissaient les goûts de Darcy.

Elizabeth, qui s'était mise en retrait avec Georgiana, s'approcha alors de lui et il se demanda alors ce qu'elle avait prévu pour lui. Elle lui prit le bras et demanda à leurs invités de les suivre. A son grand étonnement, elle le conduisit dans la grande galerie où trônaient tous les tableaux de ses ancêtres. Ses parents, Georgiana et lui-même y figuraient également. Malgré son désir d'y installer le portrait d'Elizabeth, cette dernière avait refusé, arguant qu'il aurait davantage sa place dans le bureau de son mari. Il ne devait pas en bouger jusqu'à la fin de leurs jours. Mais pour l'heure, Darcy nota un détail inhabituel. Un nouveau tableau, impressionnant par sa grandeur, trônait au centre de la galerie, recouvert d'une immense pièce de velours bordeaux.

« Bon anniversaire, mon amour. » murmura Elizabeth à l'oreille de Darcy juste avant de faire signe aux deux domestiques qui se tenaient à côté du tableau.

D'un geste, ils firent tomber le drap de velours, découvrant un large tableau de Pemberley. Réalisé par l'un des élèves de Gainsborough, c'était un chef-d'œuvre mêlant à la fois réalisme et poésie. La palette du peintre avait su rendre l'éclat et les couleurs chaudes du domaine et de ses jardins, et le résultat était tout aussi beau que la vue de Pemberley que Darcy avait contemplée la veille en rentrant. Emu, il se tourna vers Elizabeth qui l'observait attentivement, pressée de découvrir la réaction de son mari tandis que tous leurs invités s'extasiaient.

« Te plaît-il ? demanda-t-elle presque timidement.

- Il est magnifique ! Tu n'aurais pas pu avoir une meilleure idée, dit-il. Mais quand as-tu décidé cela ?

- Avant de partir à Newquay. Cela faisait plusieurs mois que je cherchais quel cadeau te ferait plaisir. J'ai donc demandé conseil à Tante Madeline et elle m'a présenté le peintre qui a réalisé le portrait des jumelles de Gerald et Priscilla. J'ai tout de suite aimé ses œuvres et il est venu peindre tandis que nous étions à Newquay, Il l'a fait livrer la semaine dernière et je dois avouer que le résultat a été à la hauteur de mes espérances ! »

Il l'embrassa discrètement sur la joue, serrant sa main, témoignant ainsi combien il était touché.


Le reste de la journée fila et tous leurs invités prirent congé après le dîner. Comme la veille, Elizabeth vint retrouver son mari alors qu'il se préparait pour la nuit, manquant à nouveau de causer une attaque à Samuel en entrant sans prévenir. Renonçant à la gronder, Darcy dissimula un sourire avant de congédier son valet qui, malgré son flegme tout britannique, peinait à dissimuler son embarras en pareille situation.

« Il neige, viens voir ! » dit-elle en lui saisissant la main.

Elle l'entraîna dans leur chambre et ils se postèrent devant l'une des portes-fenêtres, admirant les flocons recouvrir d'un manteau blanc leur balcon et les jardins de Pemberley. Se plaçant derrière elle, il l'entoura de ses bras, et ils contemplèrent le tableau qui s'offrait à eux. Ils avaient fréquemment évoqué les premières neiges de l'année dans leur correspondance pendant l'absence de Darcy. Ce dernier avait regretté de ne pouvoir être aux côtés de son épouse pour cette première fois mais heureusement, le temps s'était jusqu'ici maintenu et ils étaient heureux de finalement pouvoir admirer ces premières neiges ensemble. Sans quitter les jardins des yeux, Elizabeth demanda à son mari si son anniversaire lui avait plu.

« Beaucoup. Moi qui déteste cela habituellement, je dois admettre que j'ai passé une journée délicieuse.

- Georgiana et Mrs. Reynolds m'ont raconté que tu ne le fêtais jamais.

- Il est bon de rompre avec certaines habitudes.

- Et ton cadeau te plaît ?

- Enormément. Comment as-tu deviné que j'envisageais de faire peindre un tableau de Pemberley ?

- Tu viens de me l'apprendre, dit-elle, sincèrement surprise. Je m'étais simplement dit que cela pourrait te plaire. Apparemment je ne me suis pas trompée.

- Non… Mais tu m'as déjà fait le plus beau des cadeaux, tu sais ? » dit-il en posant délicatement ses mains sur son ventre.

Elle se tourna pour le regarder et l'embrassa.

« Je t'aime. » murmura-t-elle.

La sentant frissonner contre lui, il passa son bras autour de ses épaules et la conduisit jusqu'à leur lit, la bordant délicatement. Elle se blottit immédiatement dans ses bras lorsqu'il la rejoignit. Ils se laissèrent emporter et s'aimèrent lentement, Darcy redoublant de douceur comme s'il craignait de la briser. Longtemps après, alors qu'elle reposait contre sa poitrine et qu'ils se laissaient peu à peu gagner par le sommeil, Lizzie lui demanda sans bouger ni même le regarder :

« Crois-tu que ce sera un garçon ou une fille ?

- Une fille, répondit aussitôt Darcy avec un sourire rêveur.

- Pourquoi ?

- Parce que je veux une fille. Et j'obtiens toujours ce que je veux, plaisanta-t-il.

- J'oubliais, Mr. Darcy de Pemberley en Derbyshire… C'est vrai que tu préfères une fille ?

- Oui. N'en déplaise à ta mère. Je veux une petite fille qui te ressemblera.

- Qui aura mon mauvais caractère ?

- Fatalement… De toute façon, étant donné nos mauvais caractères respectifs je crois qu'aucun de nos enfants ne pourra y échapper.

- Fille ou garçon, je veux que notre enfant ait tes yeux, dit-elle alors en se redressant pour le regarder.

- Tu es encore plus exigeante que moi.

- Comment va-t-on l'appeler ?

- Laisse-nous le temps d'y réfléchir ! dit-il en riant. Nous avons encore quelques mois devant nous.

- Six ou sept, songea Elizabeth.

- Mon Dieu, tu imagines qu'on tiendra notre enfant dans nos bras dans sept mois ?

- C'est fou, je sais… Grisant et terrifiant à la fois. »

Se taisant quelques instants, Elizabeth fut soudain songeuse, se mordant les lèvres.

« Qu'y a-t-il ? demanda Darcy, intrigué.

- Rien, je me demandais juste quelque chose…

- Quoi donc ?

- De quel jour ça date. »

Darcy faillit éclater de rire.

« Tu n'auras jamais la réponse, Lizzie. Ce ne sont pas les occasions qui ont manqué ! dit-il en la faisant rougir.

- Peut-être. Mais si je suis en train de réfléchir… Nous étions à Londres il y a trois mois.

- Précisément au moment où tu as commencé à t'inquiéter à ce sujet… Le destin a le sens de l'humour. » plaisanta Darcy.

Mais ils eurent soudainement la même pensée et se regardèrent, émus.

« Nous fêtions mon anniversaire il y a trois mois… dit Elizabeth. Mon Dieu… William, te souviens-tu de la nuit qui a suivi ? »

- Comment pourrais-je oublier ? murmura-t-il avec un sourire attendri.

- Tu crois que… ?

- Je crois que si nous n'avons pas conçu un enfant cette nuit-là alors nous n'aurions jamais pu en avoir. » dit-il mi-ému, mi-taquin, se délectant de la voir éclater de rire en rougissant.

Il l'embrassa et, même s'ils n'eurent jamais la confirmation que leur hypothèse était la bonne, ils eurent toujours la certitude que leur enfant avait été conçu cette nuit-là. Ils finirent par s'endormir, vaincus par le sommeil, avec le sentiment qu'une nouvelle vie commençait pour eux.