Chapitre 23: La glace et le feu


Elizabeth posa prudemment le pied sur le marchepied, esquissa un sourire à l'attention de Mr. Bingley qui l'aidait à descendre de voiture.

« Soyez la bienvenue chez nous, Mrs. Darcy ! dit son hôte.

- Merci beaucoup, Mr. Bingley. Je suis ravie de vous enfin installés ! Jane et vous avez attendu ce moment avec tant d'impatience ! dit Elizabeth tandis qu'ils franchissaient le seuil de Ellsworth Hall.

- C'est vrai mais cela en valait vraiment la peine. » dit Mr. Bingley tout en la conduisant au salon où Jane attendait sa sœur.

N'en croyant pas ses yeux, Elizabeth observa avidement la décoration que Jane et son mari avaient fait refaire avant de s'installer. L'ensemble était aussi élégant et clair qu'à Netherfield mais également plus intimiste. Elle ne se souvenait que trop des confidences de sa sœur qui lui avait avoué que même si elle trouvait Netherfield charmant, elle ne s'y était jamais sentie totalement chez elle.

« Enfin, te voilà arrivée ! » s'exclama Jane en se levant à l'entrée de sa sœur, posant son ouvrage tandis que son mari s'éclipsait discrètement, laissant les deux jeunes femmes tout à leurs retrouvailles.

Les deux sœurs s'étreignirent avec émotion, ne s'étant pas vues depuis fin septembre à Londres. Elizabeth constata avec surprise en prenant sa sœur dans ses bras qu'elle devait désormais compter avec l'enfant que Jane attendait. Enceinte de quatre mois et demi, elle s'était épanouie et respirait la santé. Ses joues, plus rebondies, étaient d'un joli teint rose et son regard était lumineux.

Amusée, Jane sourit en lisant dans les pensées d'Elizabeth tandis qu'elles s'asseyaient après leur étreinte maladroite.

« Oui, je sais : il grandit à vue d'œil ! dit-elle en désignant son ventre.

- Je vois cela ! La maternité te va bien, tu as une mine radieuse ! Je suis si heureuse de te voir en bonne forme ! J'avais peur que votre emménagement te fatigue.

- Avec Charles aux petits soins pour moi, ce n'est pas possible ! Il a refusé que je lève le petit doigt.

- J'espère bien. Alors, quel effet cela te fait-il d'avoir enfin ta propre maison ?

- Je suis extatique ! Lizzie, si tu savais, j'adore cet endroit ! C'est calme, pas trop grand et la région est splendide. Je sens que nous allons beaucoup nous plaire ici. Même si je redoute un peu la rudesse des hivers du Derbyshire, il fait vraiment un froid glacial.

- Ne m'en parle pas ! dit Elizabeth. Et encore, William dit que nous avons de la chance cette année !

- Comment se porte-t-il ? Et Miss Darcy ?

- A merveille. Georgiana et Kitty devaient venir avec moi mais le précepteur de Georgiana était là. Quant à William, il avait du travail. Mais je crois qu'il a prévu d'aller chasser avec Mr. Bingley dans les jours prochains.

- Par ce temps ? s'exclama Jane.

- Cela ne semble pas leur faire peur ! Alors, raconte-moi tout. Je vois que vos travaux de décoration se sont merveilleusement déroulés.

- Oui, pourtant nous avons bien cru que ce ne serait jamais prêt à temps.

- Vous étiez les bienvenus à Pemberley si cela avait été le cas.

- Je sais, et merci encore de votre proposition. Heureusement tout est terminé. Je suis ravie du résultat final.

- Tu peux l'être : même si nous avions tous eu un coup de cœur pour Ellsworth Hall l'été dernier, j'avais trouvé l'intérieur très sombre. Tu as parfaitement arrangé cela. C'est chaleureux, et très convivial.

- Je voulais vraiment que Charles se sente chez lui. Et c'est important pour notre enfant également. Il faudra que je te montre la nursery, c'est ravissant. » dit Jane en posant sa main sur son ventre.

Elizabeth sourit, émue, déjà perdue dans ses pensées.

« Au fait, Papa et Maman t'embrassent très fort. Quant à Mary, tu ne devrais pas tarder à recevoir une lettre d'elle, je pense.

- Je l'ai reçue ce matin. Elle a hâte que Kitty rentre à Longbourn.

- Quelque chose me dit que ce n'est pas l'avis de la principale intéressée… dit Jane en souriant malicieusement. Ce n'est pas à Longbourn qu'elle aura l'occasion de revoir un certain Mr. Cooper.

- Tu es déjà au courant ? Mais comment… ?

- Kitty m'a écrit. Elle m'a parlé du bal que tu as donné le mois dernier. Et je me suis souvenue que tu comptes effectivement inviter la famille Cooper pour Noël.

- On ne peut rien te cacher, décidément.

- Elle avait besoin d'en parler. Je me suis doutée qu'elle s'est déjà confiée à toi. Que penses-tu de ce Mr. Cooper ?

- Il est charmant. Très posé, mais il a de l'humour. Georgiana l'a rencontré à Bath cet été et elle s'entendait déjà très bien avec lui. Quant à ses parents, ce sont des amis de William, et de ses parents avant lui. Il les connaît très bien.

- Vivent-ils loin d'ici ?

- Dans le Cambridgeshire, mais je crois qu'ils résident à Londres une grande partie de l'année.

- Voilà qui devrait plaire à Maman…

- Rien n'est encore fait, Jane ! dit Elizabeth, amusée par la nature romanesque de sa sœur.

- Certes… Crois-tu qu'il est épris de Kitty ?

- C'est un peu tôt pour le dire, mais je suis convaincue qu'il n'est pas insensible à son charme. Nous verrons bien dans quelques jours. Ils arrivent le 22. A ce propos, Mr. Bingley et toi vous joindrez-vous à nous ?

- Je ne pense pas. Nous sommes très touchés de votre invitation mais… C'est notre premier Noël depuis que nous sommes mariés, et notre premier Noël à Ellsworth alors…

- Je comprends parfaitement. Ne t'en fais pas. Je penserai beaucoup à vous deux.

- Nous passerons la Nuit des Rois à Matlock Castle en revanche, l'oncle et la tante de Mr. Darcy nous ont invités. Et je viendrai te voir le 26.

- Dans ton état ! Tu n'y penses pas ! C'est moi qui viendrai.

- Comme tu préfères. En parlant de trajet… Mr. Darcy est-il rentré sans encombre de son séjour chez les Cooper ?

- Oui, même si j'étais inquiète qu'il voyage autant car son épaule n'était pas tout à fait remise de sa chute.

- J'étais pétrifiée en lisant ta lettre ! Tu as dû avoir si peur ! dit Jane en lui prenant la main.

- Oui… Quand je l'ai vu revenir inconscient… Heureusement le médecin nous a vite rassurées. Il y a eu plus de peur que de mal même si son épaule l'a beaucoup fait souffrir.

- Que s'était-il passé exactement ?

- Il tentait de dresser un cheval. Farnley est très rétif, il s'est cabré et William est tombé sur le côté. Cela aurait pu être bien pire.

- J'imagine… Va-t-il continuer à dresser des chevaux ? Cela semble très dangereux, demanda Jane, la voix empreinte de sollicitude.

- Non… Il m'a promis d'arrêter.

- L'essentiel est que toute cette histoire soit désormais derrière vous. Je suis même surprise qu'il ait pu assister à votre bal !

- Il avait encore un peu mal mais c'était supportable d'après lui. Mais c'est difficile de savoir, il résiste très bien à la douleur. En tout cas s'il a souffert pendant le bal il ne l'a fait voir à personne, pas même à moi.

- J'aurais tellement voulu y assister ! Plusieurs de nos amis y étaient. Les Myers notamment, tu as dû les rencontrer ?

- William a dû me les présenter mais il y avait tellement de monde que je n'ai pas pu retenir tous les noms.

- En tout cas, tous ont été subjugués. D'après les Myers, tu as rivalisé avec les soirées que donne la Comtesse Von Lieven durant la Saison !

- Ça c'est de flatterie ou je ne m'y connais pas. Georgiana et William m'ont un peu parlé d'elle. Ses soirées sont toujours splendides mais très privées.

- Tout le monde n'a pas ses entrées chez elle. Je crois que Charles n'a jamais été invité.

- Vraiment ?

- Oui. En revanche, on m'a raconté que les Von Lieven invitaient souvent Mr. Darcy.

- Rien d'étonnant : les parents et les grands-parents de William avant eux sont très proches des Darlington, les parents de la Comtesse.

- J'ai hâte que tu la rencontres ! On m'a dit tant de choses sur elle. Caroline la tient pour la femme la plus accomplie de tout Londres.

- Impressionnant quand on connaît les critères de Miss Bingley… dit Elizabeth, sarcastique. Où réside-t-elle en ce moment ?

- Chez les Hurst. Je crois qu'elle avait peur de se retrouver au milieu des travaux. Donc elle nous a laissés prendre les devants. Elle nous rejoindra pour Noël.

- Oh… Sera-t-elle avec vous pour la Nuit des Rois ?

- Je suppose. Sauf si tu y vois un inconvénient ? Je sais que Mr. Darcy et toi ne l'appréciez guère…

- Elle est l'invitée des Matlock donc la question ne se pose pas, la coupa Elizabeth, faisant taire sa jalousie pour ne pas inquiéter Jane. Et nous n'allons tout de même pas priver Mr. Bingley de la présence de sa sœur un tel jour ! Et tu seras là, c'est tout ce qui compte.

- C'est merveilleux de vivre à nouveau si proches, n'est-ce pas ? s'exclama Jane.

- J'attendais cela avec tant d'impatience ! Je me réjouis d'avance en pensant à tous les après-midis que nous allons pouvoir passer ensemble.

- A ce propos, quand partez-vous pour Londres ?

- Je l'ignore. En fait… William hésite à aller à Londres cette année.

- Vraiment ?

- Oui… »

Elizabeth baissa les yeux. Si Darcy avait émis des doutes quant à leur séjour à Londres, ce n'était pas tant en raison de sa faible motivation d'assister à la Saison qu'à l'idée de faire voyager Elizabeth alors que cette dernière attendait un enfant. N'y tenant plus, elle croisa le regard de sa sœur qui la regardait attentivement.

« Jane, il faut que je t'annonce quelque chose… J'avais promis à William de n'en parler à personne, mais… Je ne peux pas te le cacher davantage. J'attends un enfant ! révéla-t-elle, extatique.

- Je me disais bien… Oh Lizzie, je suis si heureuse pour vous deux ! dit Jane en serrant sa sœur contre elle.

- Je nage dans le bonheur, Jane ! Je n'arrête pas d'y penser depuis que le médecin nous l'a annoncé. J'ai encore du mal à y croire !

- Je sais ce que c'est… C'est la sensation la plus merveilleuse au monde, n'est-ce pas ?

- Oui… Mais il faut que tu me promettes de n'en parler à personne ! William et moi comptons l'annoncer à Noël.

- Bien sûr, tu peux compter sur moi. Je n'en parlerai pas même à Charles : il ne sait pas mentir et il va se trahir auprès de Mr. Darcy, j'en suis persuadée ! dit Jane avec un sourire indulgent.

- Mais pourquoi as-tu dit « Je me disais aussi… » tout à l'heure ? se souvint soudain Elizabeth.

- Une intuition... Tu as eu un regard très éloquent quand je parlais de notre nouvelle nursery tout à l'heure. Tu savais mieux cacher tes émotions et tes pensées auparavant, ma chère sœur !

- C'est précisément ce à quoi je fais allusion en disant que je ne peux penser à rien d'autre ! Je me demande même comment Kitty et Georgiana n'ont pas encore deviné.

- Depuis quand le sais-tu ?

- La semaine dernière. J'avais déjà des doutes pendant l'absence de William. Mais le médecin nous l'a confirmé juste après son retour.

- Vous devez être si heureux ! J'ai eu l'impression que tu souffrais de la situation ces derniers mois... Je m'en suis voulu, l'annonce de ma grossesse n'a pas dû arranger les choses… dit Jane en baissant les yeux.

- Ne sois pas ridicule, Jane. J'étais si heureuse pour toi ! Tu seras une mère merveilleuse, je ne pouvais rêver mieux pour toi.

- Réalises-tu que nos enfants vont naître presque en même temps ? Quand doit naître le tien ?

- Début juin normalement.

- Un mois d'écart à peine ! C'est merveilleux ! »

Les deux sœurs passèrent le reste de l'après-midi toutes à leurs confidences et leurs projets. Leurs liens qui avaient toujours été forts ne s'étaient jamais heureusement distendus du fait de leurs mariages respectifs et de leur séparation forcée. Le fait de se retrouver et de vivre à nouveau si proches l'une de l'autre les comblait, et elles s'autorisèrent enfin à laisser libre cours à leur affection mutuelle sans crainte d'une nouvelle séparation à venir.

Mais plus encore que leurs retrouvailles, c'était leur nouveau statut de futures mères qui les rapprocha encore. Généreuse par nature, Jane prodigua moult conseils à sa sœur pour surmonter sans trop de difficultés ses premiers mois de grossesse, elles discutèrent longuement des prénoms qu'elles envisageaient de donner à leurs enfants. Lorsque Mr. Bingley vint les retrouver pour le thé à dix-sept heures, elles se firent violence pour changer de sujet et ne pas révéler le secret des Darcy avant l'heure.

Puis, Jane prit sa sœur par la main et lui fit visiter sa nouvelle demeure, fière des changements qu'elle et son mari y avaient apportés. Lorsque Elizabeth prit congé en fin de journée, elle arborait un sourire lumineux. Serrant une dernière fois sa sœur dans ses bras, elles échangèrent un regard lourd de sens et ce fut le cœur léger qu'Elizabeth reprit la route pour Pemberley.

Elle se rendit immédiatement dans le bureau de Darcy. Approchant à pas feutrés derrière lui, elle fut dépitée lorsqu'il dit, sans lever la tête.

« Je t'ai entendue.

- Comment est-ce que tu fais cela, sorcier ? Tu me surprends tout le temps mais moi je n'y arrive jamais ! dit Elizabeth en se postant près de lui.

- Aucune idée… »

Abandonnant sa plume, il leva les yeux et observa ses joues rosies autant que par le froid mordant de décembre que par le plaisir d'avoir revu sa sœur, amusé de voir qu'elle n'avait pas encore ôté son manteau et sa pelisse.

« Tu as froid ? demanda-t-il en lui prenant la main.

- Oh, ceci ? demanda-t-elle en commençant à dénouer le ruban de sa capeline. Non, je voulais te voir alors je n'ai pas pris le temps d'enlever les innombrables couches de vêtements ce que tu m'as forcée à mettre avant de me laisser franchir le seuil de la maison ! dit-elle, sarcastique.

- Je ne veux pas que tu tombes malade. Tu n'es pas habituée aux hivers du Derbyshire. » insista-t-il en se levant pour l'aider, ôtant son manteau et ses gants.

Il garda ses mains dans les siennes tandis qu'elle s'asseyait près de lui.

« As-tu passé un bon après-midi ? demanda-t-elle.

- J'ai connu mieux… De la paperasse à n'en plus finir. C'est à croire que tout le monde attend la fin de l'année pour régler ses affaires ! Bref, je n'ai rien de très intéressant à te raconter si ce n'est que Kitty s'essaye au chant sur les conseils de Georgiana. Sans vouloir offenser ta sœur, je crois que la mienne s'est montrée un peu trop optimiste… dit Darcy en souriant.

- Serais-tu en train d'insinuer qu'elle ne sait pas chanter ?

- Loin de moi cette idée ! Je dis simplement qu'elle n'a pas de prédisposition particulière pour le chant et devrait peut-être essayer de développer un autre accomplissement plus… silencieux… Le dessin serait une idée splendide par exemple…

- N'as-tu donc aucun sens de l'hospitalité ? plaisanta Elizabeth.

- Mon hospitalité est sans limite. En revanche, celle de mes oreilles demande à être améliorée. Mais par amour pour toi je m'y ferai, la taquina-t-il.

- Je l'espère bien. D'autant que je la soupçonne de vouloir apprendre le chant pour Mr. Cooper.

- Lui as-tu annoncé que nous avons reçu la réponse des Cooper pour Noël ?

- Pas encore.

- Cela veut dire qu'elle va redoubler de motivation pour apprendre à chanter quand tu lui en auras parlé ? » demanda Darcy, faussement dépité.

Elizabeth éclata de rire face aux talents de comédien de son mari.

« Tu ne peux t'en prendre qu'à toi… Quel besoin avais-tu d'installer ton bureau juste à côté du salon de musique ?

- Habituellement c'est pour écouter Georgiana jouer du piano ou de la harpe. Cela m'aide à me concentrer. Mais ne t'en fais pas : je serai plein d'indulgence envers Kitty. Mais raconte-moi plutôt comment s'est passée ta visite ?

- A merveille. Les aménagements que Jane et Charles ont fait réaliser sont très réussis, Ellsworth est vraiment charmant. Le domaine me plaît encore plus que lorsque nous l'avons visité cet été. Et Jane a beaucoup d'idées pour les jardins également. Elle attend les beaux jours avec impatience.

- Il faudra que j'aille voir cela par moi-même.

- Jane m'a confié qu'ils nous inviteraient entre Noël et la Nuit des Rois.

- Excellente nouvelle. Je suppose que tu y retourneras entretemps ?

- Demain sans doute. Kitty et Jane veulent se voir.

- Pourquoi ne l'as-tu pas emmenée cet après-midi ?

- Elle avait sa leçon. Et puis Jane et moi avions plein de choses à nous raconter !

- Vraiment ? Dites-moi, Mrs. Darcy, vous n'auriez pas révélé notre secret par hasard ?

- Je ne vois pas du tout de quoi vous voulez parler, Mr. Darcy…

- Pauvre de moi… Que vais-je bien pouvoir faire d'une épouse si bavarde ?

- Alors là tu es vraiment un sorcier ! Comment as-tu deviné que…

- Que tu as annoncé à Jane que nous attendons un enfant ? Malgré la demande de Mr. Bingley, Jane t'avait tout révélé en premier lorsqu'elle a appris qu'elle attendait un enfant. J'étais certain que tu agirais de la même façon.

- M'en veux-tu ? demanda Elizabeth en se mordant les lèvres, partagée entre l'amusement et la culpabilité.

- Comment le pourrais-je ? Je lutte à chaque instant pour ne pas tout avouer à Georgiana.

- Nous pourrions le lui annoncer si tu le souhaites.

- Non, à Noël c'est parfait. Et pour Jane, c'est une très bonne chose que vous ayez pu en parler toutes les deux. Vous avez une relation particulière, cela ne m'étonne pas le moins du monde que tu n'aies pas réussi à garder le secret plus longtemps. »

Il l'embrassa longuement, et fut dépité lorsqu'elle se releva, annonçant qu'elle le laissait terminer sa correspondance avant d'aller retrouver Georgiana et Kitty.

« Comment va Jane ? lui demanda aussitôt Kitty en la voyant entrer dans le salon de musique.

- A merveille. Elle vous embrasse toutes les deux. Je lui ai promis que tu viendrais la voir avec moi la prochaine fois que je retournerai à Ellsworth.

- Les Bingley ne viennent pas le 25 ? s'étonna Georgiana.

- Non, ils tiennent à passer leur premier Noël à Ellsworth tous les deux. Mais ils se joindront à nous pour la Nuit des Rois chez les Matlock.

- Quel dommage ! soupira Kitty. J'avais tellement envie que Jane soit là ! C'est déjà très étrange de fêter Noël sans Papa et Maman !

- Quelque chose me dit que tu oublieras rapidement leur absence… dit Elizabeth, un sourire aux lèvres.

- Comment cela ?

- Les Cooper ont accepté notre invitation. » révéla Elizabeth.

Kitty resta bouche bée quelques secondes avant de rougir violemment. Elle ne put néanmoins réprimer un sourire qui n'échappa ni à sa sœur ni à Georgiana.

« Mr. Jonathan Cooper vient avec ses parents ? demanda-t-elle.

- Oui, ainsi que sa sœur Alice, confirma Elizabeth. Ils doivent arriver le 23. »

Kitty garda le silence tandis que Georgiana demandait à Elizabeth si elle avait reçu d'autres réponses à ses invitations. Tous ou presque avaient accepté et ils seraient une quinzaine au total. L'heure du dîner approchant, Georgiana monta dans sa chambre, suivie par Elizabeth qui prit le bras de sa sœur.

« Je suis désolée de n'avoir pas pu t'emmener voir Jane cet après-midi… lui dit-elle.

- Ce n'est rien, il fallait que j'étudie. Comment se porte Jane ?

- A merveille. Elle rayonne dans sa nouvelle demeure. Ellsworth est vraiment charmant. Plus petit que Pemberley naturellement, mais ils ont un très joli parc avec un jardin anglais. Et la nouvelle décoration que Jane a fait faire est ravissante.

- Cela ressemble-t-il à Netherfield ?

- Oui et non. Disons que l'extérieur est très différent, le jardin est magnifique. Et Jane a de nombreux projets pour l'embellir. Quant à la décoration, ils l'ont voulue moins solennelle qu'à Netherfield. »

Au moment où les deux sœurs auraient dû se séparer pour retrouver leurs appartements respectifs, Kitty hésita un instant.

« Lizzie… Je voulais te dire, au sujet de Mr. Cooper…

- Oui ?

- Tu avais raison. J'avais peur qu'il le prenne mal que je cesse de correspondre avec lui. Je pensais qu'il refuserait ton invitation.

- Il semble être un jeune homme très bien. J'étais presque sûre qu'il accepterait de se joindre à nous.

- Maintenant j'ai peur de le revoir… dit Kitty d'une petite voix.

- C'est tout à fait normal… » dit Elizabeth en souriant, amusée mais pleine de sollicitude.

Sentant que sa sœur avait besoin de se confier, elle l'entraîna dans sa chambre. Tout en se rafraîchissant pour le dîner, elle écouta Kitty. La jeune fille était terrifiée à l'idée de faire une mauvaise impression sur Jonathan Cooper et plus encore sur ses parents qu'elle savait très stricts. Elizabeth eut beau essayer de la rassurer, lui disant que le fait que Darcy s'entende si bien avec eux jouerait en sa faveur, elle ne réussit pas à apaiser totalement les craintes de sa sœur.

« C'était bien plus simple de parler avec lui par lettres… termina Kitty.

- Mais ce sera bien plus agréable de le voir en face de toi ! lui rappela Elizabeth. Tu te poses trop de questions. Je suis sûre qu'il très impatient de te revoir. Et il est probablement en train d'éprouver les mêmes doutes que toi.

- Certainement pas ! Il doit bien savoir qu'il ne pourra jamais me décevoir ! s'insurgea Kitty.

- Il doit raisonner de la même façon te concernant, Kitty. Crois-moi, c'est le propre des gens amoureux de douter d'eux-mêmes. La distance n'arrange rien. Je suis persuadée que tous ces problèmes disparaîtront à l'instant même où il arrivera.

- Dis-moi… avec Mr. Darcy… Au début, tu n'avais jamais peur de le décevoir ?

- Tu veux dire quand nous nous sommes fiancés ?

- Oui.

- C'était différent. Cela faisait plusieurs mois qu'il était amoureux de moi, et il m'a attendue pendant plus d'un an. Ce simple fait suffisait à me rassurer sur ses sentiments. Donc tout a été très simple pendant nos fiançailles, nous pouvions nous permettre d'être véritablement nous-mêmes sans peur du jugement de l'autre. Nous avions juste beaucoup de temps à rattraper. Tandis que Mr. Cooper et toi vous connaissez encore très peu, vous avez tout à découvrir l'un de l'autre.

- Justement, puisqu'il ne me connaît pas, je risque de le décevoir…

- Tu ne peux pas le prévoir ni l'empêcher. Si tu dois continuer à lui plaire tu lui plairas. Mais étrangement, je n'ai pas beaucoup d'inquiétude à ce sujet ! » dit Elizabeth en souriant affectueusement à sa sœur.

Malgré ses paroles rassurantes, Kitty ne réussit pas à retrouver sa sérénité. Lorsqu'elle accompagna Elizabeth à Ellsworth au cours des jours qui suivirent, elle se confia beaucoup à Jane au cours des promenades qu'elles faisaient dans le parc de la demeure des Bingley. Jane ne parvint pas plus que Lizzie à apaiser leur jeune sœur, mais sa curiosité grandissait de jour en jour à l'égard de Jonathan Cooper.


Elizabeth était pour sa part très occupée avec les préparatifs des fêtes. Outre l'accueil de leurs invités, elle veilla à ce que les cadeaux destinés à chacun soit prêt à temps, décida des menus et des réjouissances prévus pour les quelques jours durant lesquels Pemberley allait réunir tous leurs amis. Sa santé ne s'était guère améliorée au cours des semaines et elle était toujours très faible le matin, ce qui la contraignait le plus souvent à se reposer jusqu'à l'heure du déjeuner.

Elle s'impatienta plusieurs fois lorsque Darcy fit preuve de trop de prévenance à son égard et ils se disputèrent violemment le jour où il tenta de lui interdire d'aller à la serre choisir les fleurs destinées aux chambres des invités sous prétexte qu'il faisait trop froid. Elle passa outre et s'y rendit en catimini en compagnie de Georgiana, rendant Darcy furieux lorsqu'il apprit la vérité. Sourd à ses protestations, il la conduisit de force dans leur salon privé, tentant de lui faire entendre raison. C'était sans compter l'indépendance et le pragmatisme d'Elizabeth qui entendait bien ne pas le laisser régenter sa vie.

Sans se démonter un instant, elle lui objecta que, hormis ses nausées matinales, elle se sentait en pleine forme, et même qu'elle débordait d'énergie le reste du temps. N'ayant jamais supporté l'inactivité, et impatiente à l'idée d'accueillir prochainement des proches qu'elle appréciait beaucoup, organiser cet événement la comblait. Darcy eut beau faire, elle contra tous ses arguments avec une logique imparable avant de tourner les talons pour retourner auprès de Georgiana et Kitty. Darcy n'eut plus qu'à faire contre mauvaise fortune bon cœur, peinant à reconnaître qu'il s'était montré trop anxieux. Son orgueil le retint d'aller présenter ses excuses à son épouse et c'est ainsi qu'ils ne se virent pas pendant toute la journée qui suivit leur altercation.

Il se décida néanmoins à entrer dans le salon dans lequel son épouse, sa sœur et sa belle-sœur recevaient Jane et Harriet Vernon pour saluer leurs invitées. Un seul regard échangé avec Elizabeth suffit à reléguer leur dispute au passé. Elle l'accueillit instantanément avec un sourire lumineux et un regard dans lequel il percevait sans peine une pointe d'amusement. L'agacement de Darcy fondit aussitôt et il lui rendit son sourire, heureux de voir que leur différend se réglait si naturellement.

Du reste, il devait admettre qu'elle avait merveilleusement préparé l'arrivée de leurs invités : Noël promettait d'être somptueux mais dépourvu de tout l'étalage de luxe auquel il avait trop souvent assisté chez ses nombreuses relations. Il accueillit leurs hôtes avec le même enthousiasme qu'Elizabeth, heureux de revoir leurs. Les Gardiner furent reçus avec une affection toute particulière, Kitty et Elizabeth étant ravies de revoir une partie de leur famille.

Les Cooper furent les derniers à arriver. Le 23 au soir, Georgiana s'apprêtait à céder sa place au piano à Harriet Vernon tandis qu'Elizabeth, Mrs. Gardiner, Lord Matlock et Kitty disputaient une féroce partie de whist au moment où le majordome fit son entrée pour avertir les Darcy que leurs derniers hôtes venaient d'arriver. Elizabeth se leva aussitôt et, prenant le bras de Darcy, alla les accueillir. Elle ne vit pas Kitty rougir brutalement et perdre totalement le fil du jeu. En revanche, le trouble de la jeune fille ne lui échappa lorsqu'ils revinrent dans le salon en compagnie des Cooper et de Jonathan et Alice, leurs deux enfants. Tout aussi troublé qu'elle, Jonathan Cooper se fit lui aussi violence pour rester aussi impassible que possible.

Fort heureusement, l'accueil réservé aux nouveaux arrivants leur fut d'un précieux secours pour ne pas attirer l'attention sur leur trouble. Leurs regards s'étaient accrochés l'un à l'autre à l'instant même où ils avaient été réunis dans la même pièce puis, plus par panique que par timidité, Kitty garda résolument les yeux au sol après avoir salué les invités des Darcy. Quant à Jonathan Cooper il comprit rapidement que, tout comme lors du bal au cours duquel ils s'étaient rencontrés, son regard ne pouvait se détacher de la jeune fille. Il n'eut de cesse de vouloir l'approcher tout en prenant garde néanmoins à ne pas éveiller les soupçons de ses parents.

Georgiana lui fut alors d'une aide inestimable. Les Cooper connaissaient très bien la sœur de Darcy pour avoir passé plusieurs semaines en sa compagnie à Bath l'été précédent, et ils appréciaient sa discrétion et sa gentillesse. Ils ne virent donc aucun inconvénient à ce que leur fils lui fasse la conversation en attendant le dîner, d'autant que Mrs. Cooper n'aurait pas vu d'un mauvais œil une union entre les deux jeunes gens, car elle n'était pas sans savoir que Georgiana était l'un des meilleurs partis du pays.

Or Georgiana, qui était devenue très amie avec Kitty, quittait rarement cette dernière. Ce fut l'occasion pour les deux jeunes gens de s'échanger enfin des paroles moins formelles. La voix empreinte de sollicitude et vibrant presque d'émotion, Mr. Cooper s'enquit de la santé de Kitty et de sa famille, l'interrogea sur ses projets, peiné d'apprendre qu'elle quitterait bientôt le Derbyshire pour retourner à Longbourn.

Ayant enfin osé relever les yeux, Kitty ne perdit rien de la déception qui se peignit sur le visage du jeune homme à cette nouvelle. Elle sourit en ajoutant qu'elle séjournerait très probablement quelques semaines à Londres durant la Saison. La glace était brisée : tous deux retrouvèrent dès lors la complicité spontanée de leur première rencontre. Georgiana se garda bien de les interrompre et elle se tourna stratégiquement vers le Colonel Fitzwilliam qui ne perdit rien lui non plus de l'échange de regards entre les deux jeunes amoureux. Adressant un sourire taquin à sa pupille, il entama alors avec elle une discussion des plus plaisantes, accordant aux deux amoureux une intimité bienvenue.

La soirée et la journée qui suivirent furent tout aussi agréables. Malgré son peu d'entrain pour les mondanités, Darcy se dérida peu à peu. Comme toujours, Elizabeth avait trié leurs invités sur le volet, ne cherchant qu'à contenter son mari et sa belle-sœur. Quant à elle, elle se délectait de la présente d'Harriet Vernon et de Mrs. Gardiner. Toutes trois, fréquemment accompagnées par Georgiana et Kitty, passaient quasiment toutes leurs journées ensemble. Les occupations ne manquaient pas. Le temps, bien que glacial, était magnifique, et elles eurent l'occasion de se promener chaque jour dans les jardins de Pemberley. Elizabeth, très fière de son ouvrage, les conduisit jusqu'à la serre où ses orchidées s'épanouissaient. Elle en prenait grand soin, tel que Mr. Bennet le lui avait appris. Puisque, lorsque leur besoin d'activités en plein air s'était assagi, elles rentraient dans les salons de Pemberley et commençaient alors des discussions passionnées sur les derniers ouvrages qu'elles avaient lus ou encore la prochaine Saison.

Elizabeth eut le plaisir d'accueillir les Bingley le 24 décembre au matin à Pemberley. Bien qu'accompagnés par Miss Bingley, ils furent tous accueillis à bras ouverts. Jane, Elizabeth et Kitty ne se quittèrent pas de la journée et Darcy entama des parties acharnées de billard tour à tour avec Charles Bingley et Mr. Cooper, tous deux d'excellents joueurs qui surent réveiller l'instinct de compétition de Darcy.

Au grand soulagement d'Elizabeth, Miss Bingley se fit discrète, recherchant notamment la compagnie de Georgiana, ainsi que de Mrs. Cooper et de sa fille, qu'elle avait rencontrées à Londres. Jane fut quant à elle très heureuse de faire enfin la connaissance de Jonathan Cooper. Elle jugea que la description que Kitty en avait faite était juste en tous points et elle ne tarda pas à apprécier le bon naturel et l'humour du jeune homme. Elizabeth partageait son avis et elle se félicitait chaque jour davantage de l'avoir invité.

« Ta curiosité est-elle satisfaite ? » demanda-t-elle à Jane tandis qu'elles se promenaient dans les jardins.

Elle avait une fois de plus entraîné ses invités se promener. Recouverts de neige, les jardins semblaient avoir suspendu le cours du temps et l'atmosphère troublée uniquement du bruit des pas des jeunes femmes dans la neige et de leurs rires semblaient irréelle. Harriet Vernon était dans une discussion animée avec Mrs. Cooper et Miss Cooper, laissant Jane et Elizabeth en tête-à-tête. Kitty et Mr. Jonathan Cooper avaient eux aussi profité de l'occasion et ils s'étaient éloignés de quelques pas. Elizabeth observa avec amusement Georgiana patiner précautionneusement sur le canal de Pemberley, s'accrochant à la main du Colonel Fitzwilliam qui n'avait quant à lui aucune difficulté à garder l'équilibre. Depuis son installation à Pemberley, Elizabeth avait eu envie de faire du patin à glace sur ce même canal et avait attendu que l'hiver lui en donne l'opportunité. Enceinte de son premier enfant, c'était désormais exclu mais elle ne pouvait s'empêcher d'observer Georgiana et Richard Fitzwilliam avec une pointe d'envie.

« Il est charmant, je dois l'avouer, répondit Jane tandis qu'elles marchaient bras dessus dessous. Crois-tu que ses parents se doutent de quelque chose ?

- Mr. Cooper, je ne pense pas. Son épouse en revanche c'est moins sûr…

- Cela semble t'inquiéter.

- Je suis persuadée qu'elle aurait préféré Georgiana…

- Lizzie ! Comment peux-tu dire une chose pareille !

- J'ai bien vu la façon dont Mrs. Cooper regarde Kitty lorsqu'elle parle avec son fils. Je préfère ne pas en parler à Kitty. Elle est tout à son bonheur pour l'instant. Il sera bien temps d'affronter les problèmes plus tard.

- Crois-tu qu'ils n'accepteront pas que Mr. Cooper l'épouse ?

- Ils n'en sont pas encore là.

- Mais s'ils devaient commencer à y songer ?

- Je ne sais pas. Après tout Kitty a désormais deux beaux-frères qui font partie de la bonne société londonienne. Cela devrait jouer en sa faveur.

- Je croirais entendre Maman, dit sombrement Jane.

- Comment crois-tu que les Cooper et tant d'autres familles raisonnent ? Nous avons eu de la chance, Jane : nos maris n'ont pas de parents qui auraient pu désapprouver nos unions.

- Les parents de Charles n'auraient jamais fait une chose pareille !

- Ses sœurs l'ont fait. Et Lady Catherine n'est toujours pas réconciliée avec mon mari, lui rappela Elizabeth.

- Hormis Lady Catherine, tout le monde semble avoir accepté ton union avec Mr. Darcy.

- Mais les choses sont plus compliquées dans bien d'autres familles.

- Au moins Maman ne s'en est pas encore mêlée…

- Et je veillerais à ce qu'elle soit mise au courant que le plus tard possible.

- Kitty ne lui a-t-elle pas déjà parlé de Mr. Cooper dans ses lettres ?

- Je ne pense pas. Elle a dû deviner que Maman desservirait ses intérêts plus qu'autre chose. Aujourd'hui plus que jamais : les Cooper sont très attachés aux convenances. Kitty a suffisamment mûri pour deviner que Maman ne leur plaira pas.

- Tu es devenue très douée à ce jeu, ma chère sœur, la taquina Jane.

- J'essaye juste d'aider Kitty. S'il s'avère que ses sentiments et ceux de Mr. Cooper perdurent, je ne vois aucun inconvénient à ce qu'ils continuent à se voir. Eux seuls peuvent décider si cela aboutira à des fiançailles.

- Tu es bien sévère avec sa famille, néanmoins.

- Et toi trop indulgente comme toujours, Jane. Jonathan Cooper est charmant. Mais ses parents sont bien plus stricts. Même si sa mère est très aimable, je pense qu'elle ne se laisse pas contredire si facilement. Quant à Miss Alice, elle est entièrement sous sa coupe.

- Je la trouve charmante.

- Elle l'est. Mais elle a visiblement si peu d'occasions de donner son avis et de penser par elle-même qu'elle ne le fait plus du tout. Ce qui est dommage.

- Est-elle fiancée ? Elle a à peu près notre âge.

- D'après Harriet, sa mère l'a convaincue de repousser plusieurs prétendants qu'elle ne jugeait pas d'assez bonne famille.

- D'où ton inquiétude pour Kitty… Je comprends mieux.

- Mieux vaut ne pas lui en parler pour l'instant

- Bien sûr que non. »

Malgré le sérieux de leur conversation, les deux sœurs passèrent un excellent moment. Lorsque Darcy les rejoignit, elles riaient aux éclats en observant le Colonel Fitzwilliam qui avait finalement chuté sur la glace, tandis que Georgiana se tenait fièrement sur ses patins. La jeune fille lança néanmoins un regard suppliant à son frère pour que ce dernier lui prenne la main pour la ramener sur la terre ferme. Il l'aida bien volontiers, éclatant de rire en voyant son cousin peiner à se relever. Ruminant ce qu'il qualifia avec humour d' « humiliation », le Colonel Fitzwilliam revint seul la tête haute et, enlevant ses patins, défia sa pupille en lui promettant de prendre sa revanche le soir même au piano.

La neige s'étant remise à tomber, il eut rapidement l'occasion de tenir sa promesse. Bien que n'ayant que peu d'occasions de perfectionner son jeu au cours des années précédentes qui l'avaient souvent éloigné de l'Angleterre avec son régiment, il jouait assez honorablement et il réjouit l'assistance en interprétant de nouveaux morceaux que Georgiana n'avait pas à son répertoire. Il s'apprêta à laisser la place à Elizabeth qui déclina l'invitation, jugeant son jeu encore trop mauvais pour jouer en public et ce fut finalement Alice Cooper qui le remplaça.

Imitant les Matlock, les Bingley prirent congé en fin d'après-midi pour retourner à Ellsworth Hall. Jane serra tendrement sa sœur dans ses bras avant de rejoindre le perron de Pemberley. Elle savait que sa sœur avait l'intention d'annoncer sa grossesse à ses hôtes le lendemain pour le jour de Noël et Jane regrettait presque de ne pas être présente pour découvrir les réactions de la nouvelle famille d'Elizabeth.

Puis tous se retirèrent pour se préparer pour le dîner. Mrs. Reynolds avait préparé une table somptueuse pour le 24 au soir et ils lui firent honneur. Tant et si bien qu'ils faillirent partir en retard pour assister à la messe de minuit dans la chapelle de Pemberley. Située à un peu moins d'un mile du manoir, cette dernière, en raison de la neige qui s'était remise à tomber, n'était plus accessible en calèche.

A la grande joie des enfants, Darcy fit préparer les traineaux. Ce n'était pas le premier Noël au cours duquel il était obligé de recourir à cette solution. Il se souvenait avec émerveillement du dernier Noël qu'il avait passé avec sa mère. La neige était alors si haute que ses parents avaient alors cru ne pas pouvoir sortir du manoir.

Emu, il confiait ce souvenir à Elizabeth tout en l'aidant à se vêtir chaudement. C'était la première fois que son épouse prenait le traîneau. Malgré les neiges fréquentes des semaines précédentes, ils avaient toujours réussi à se rendre à la chapelle en calèche pour assister à la messe dominicale. Elle se laissa bientôt gagner par l'enthousiasme des enfants. Ces derniers, conduits par Mr. Vernon et Gerald Fitzwilliam, sortirent les premiers pour admirer les quatre traîneaux qui s'étaient avancés devant le perron. Tous finirent par prendre place. Bien que recouverte par l'épaisse couverture que Darcy avait placée sur Georgiana et elle en plus de leurs manteaux, Elizabeth grelotta, éclatant de rire en apercevant sa sœur claquer des dents en face d'elle. Darcy glissa sa main dans la sienne sous la couverture, lui insufflant un peu de chaleur. Se serrant davantage contre lui pour lutter contre le froid, elle finit néanmoins par oublier ce dernier, grisée par l'atmosphère magique et irréelle qui les entourait. Ils longèrent le long canal avant de rejoindre la route bordée de chênes qui conduisait à la sortie des jardins.

Baignés par le clair de lune et un ciel d'une pureté absolue, les jardins semblaient paralysés, les arbres transformés en sculptures de neige. Les paillettes de glace de l'épais manteau de neige scintillaient doucement sous le clair de lune. Seules les lanternes accrochées aux traîneaux pour guider les voyageurs venaient troubler la lumière bleutée du paysage. Mais, levant les yeux, Elizabeth aperçut des milliers d'étoiles. Même à Newquay, elle n'avait jamais vu un temps si clair. Elle n'était pas la seule à avoir le souffle coupé par le spectacle qui s'offrait à leurs yeux émerveillés. Malgré la bonne humeur générale, tous s'étaient tus dès lors que les lumières de Pemberley n'avaient plus été en vue. Le silence lui-même était irréel. Seulement troublé par le bruit étouffé des sabots des chevaux et du glissement des traîneaux, il donnait l'impression que le temps s'était arrêté.

La magie ne se brisa pas lorsqu'ils atteignirent la chapelle de Pemberley. Construite deux siècles plus tôt, elle était minuscule et ne pouvait accueillir qu'une cinquantaine de personnes. Elizabeth l'avait toujours trouvée ravissante mais son cœur de lumière et sa chaleur accueillante la rendirent ce soir-là plus attractive encore lorsqu'ils y entrèrent, allant s'installer au premier rang. La messe commença. Lorsque l'officiant évoqua le miracle de la Nativité, Elizabeth sentit la main de son mari se glisser dans la sienne. Elle n'eut pas besoin de le regarder pour deviner ses pensées, les siennes étant elles aussi tournées vers leur propre enfant qui grandissait en elle. Elle serra la main de Darcy en retour, trop émue pour oser croiser son regard.

C'était son premier Noël loin des Bennet et du Hertfordshire mais jamais elle ne s'était sentie si épanouie. Elle savait que l'atmosphère de Noël y était pour beaucoup mais la plénitude qui l'avait envahie était bien plus durable. Déjà pleinement épanouie dans le cocon de douceur et d'amour que Darcy avait tissé autour d'elle au fil des mois, la certitude qu'ils tiendraient leur premier enfant dans leurs bras dans quelques mois achevait de la submerger de bonheur. Cette béatitude ne la quitta pas de la soirée.

L'office terminé, tous reprirent le chemin de Pemberley à l'exception des Fitzwilliam qui reprirent le chemin de Matlock Castle. Elizabeth ne fut pas fâchée de retrouver la chaleur rassurante de sa chambre et, se changeant rapidement pour la nuit, elle s'empressa de se glisser sous les draps de leur lit, bientôt rejointe par son mari. Se blottissant contre elle, il constata qu'elle s'était déjà assoupie. Souriant, il déposa un baiser dans son cou et s'endormit à son tour.


Le matin qui suivit fut d'une blancheur absolue. La température avait encore chuté pendant la nuit, couvrant les vitres de givre et leurs rebords de stalactites. Darcy fut le premier à ouvrir les yeux, habitué à se lever très tôt. Baissant les yeux vers Elizabeth, il remarqua qu'elle avait à peine bougé durant son sommeil. Les paupières closes, elle dormait encore paisiblement. Resserrant son étreinte, il la contempla longuement, pensant avec délectation à la journée qui les attendait. Il appréciait ces moments parfaits où tous ses proches étaient réunis autour de lui dans le foyer rassurant et accueillant de Pemberley.

Noël était pour lui associé à des souvenirs aussi merveilleux que douloureux. Lorsque sa mère était encore en vie, c'était chaque année une fête somptueuse mais la situation s'était considérablement dégradée lorsqu'elle les avait quittés. Son père avait longtemps refusé de fêter une quelconque célébration mais Darcy et Mrs. Reynolds s'étaient chaque fois démenés pour que Georgiana passe un Noël heureux. Le père de Darcy finissait toujours par se joindre à eux mais le cœur n'y était pas. Fort heureusement, les Matlock, lorsqu'ils n'étaient pas aux Indes, se joignaient à eux ainsi que les deux cousins de Darcy. Malgré tous ses efforts pour Georgiana et le caractère joyeux qu'il tentait de donner à ces réunions familiales, Darcy se sentait finalement très proche de son père : la plupart de ses pensées se tournaient la plupart du temps vers sa mère qui lui manquait plus que jamais en cette occasion.

Puis Georgiana avait grandi, sa joie de vivre et son enthousiasme juvénile réussissant davantage à dérider leur père. Tout avait changé à nouveau lorsque, six ans plus tôt, il les avait quittés à son tour. En dépit des efforts de Georgiana, c'était désormais Darcy qui ne parvenait plus à faire bonne figure à cette période de l'année.

Darcy était toujours perdu dans ces souvenirs douloureux lorsqu'il sentit Elizabeth bouger contre lui et la vit ouvrir les yeux.

« Joyeux Noël..., murmura-t-elle.

- Joyeux Noël, mon amour. Tu as bien dormi ?

- Oui… Mais on dirait qu'il fait terriblement froid, dit-elle en se blottissant davantage contre lui pour se réchauffer.

- Il a sans doute gelé cette nuit.

- C'est notre premier Noël… » dit-elle rêveusement.

A sa façon de chercher du réconfort dans le creux de ses bras, il n'eut pas besoin de la regarder pour deviner à quoi elle pensait.

« Ta famille te manque ? » demanda-t-il doucement.

Elle entrelaça ses doigts aux siens, choisissant soigneusement ses mots.

« Par moments. Je pense à eux très souvent. C'est moins difficile depuis que Jane et Mr. Bingley ont emménagé à Ellsworth. Mais je suis heureuse, William. Bien sûr, je repense à tous les Noëls que j'ai passés à Longbourn. C'était toujours magique, nous raffolions de cette période avec mes sœurs. Mais je suis tellement comblée à tes côtés que c'est un prix bien mince à payer que d'être séparée d'eux. Hier soir je n'ai pensé qu'à nous trois : toi, moi, et notre enfant. » dit-elle gravement.

Prenant sa main dans la sienne, elle la posa sur son ventre.

« Je t'aime, tu sais ? dit-il.

- Je t'aime aussi. Tellement…

- Notre premier Noël… dit-il, songeur. Et dire que l'an prochain nous le fêterons avec notre enfant…

- En attendant, je compte bien profiter de celui-là…

- Je suis heureux que tu aies organisé tout cela. »

La pensée de leurs invités les fit se lever rapidement. Pour l'occasion, Elizabeth avait revêtu une robe en velours couleur vert d'eau ravissante. Enceinte de trois mois et demi, sa taille s'était très peu épaissie et personne n'avait jusque-là deviné son état. Darcy la taquinait souvent en cherchant à déceler les prémices de ses rondeurs mais elles étaient encore très discrètes.

Leurs invités s'étaient également faits très élégants pour l'occasion, et, lorsque les Matlock et leurs enfants les rejoignirent, le déjeuner put commencer. Il fut très joyeux, tous se régalant de la cuisine excellente et des bons mots que Mr. Cooper et le Colonel Fitzwilliam ne manquaient pas de faire.

Lorsque les hommes retrouvèrent leurs compagnes après avoir savouré les traditionnels brandy et cigares, Darcy échangea un regard entendu avec Elizabeth. Il s'approcha d'elle, prenant sa main dans les siennes avant de réclamer l'intention de leurs invités. Sans quitter son mari des yeux, Elizabeth annonça alors d'une voix émue qu'ils attendaient leur premier enfant.

Ce ne fut bientôt plus que des exclamations de joie et les félicitations d'usage fusèrent de toutes parts. Lady Matlock serra sa nièce contre elle, dissimulant difficilement les larmes qui perlaient au coin de ses yeux. Kitty et Harriet étaient extatiques, posant bientôt mille questions à la jeune femme. Quant à Darcy, il fut très chaleureusement félicité par son oncle, ses cousins et ses amis. Georgiana resta muette de longs instants, jusqu'à ce que Darcy lui adresse un sourire rayonnant. N'y tenant plus, elle serra son frère et sa belle-sœur contre elle, se mettant à pleurer de joie. Emue de voir sa belle-sœur si heureuse, Elizabeth lui rendit son étreinte.

« J'en déduis que tu es contente de devenir tante, dit Darcy.

- Folle de joie tu veux dire, Fitzwilliam ! Je crois que je n'ai pas entendu d'aussi bonne nouvelle de toute ma vie hormis l'annonce de votre mariage !

- Prépare-toi dans ce cas : ton neveu ou ta nièce naîtra en juin, dit Elizabeth.

- Ta nièce, corrigea Darcy.

- Oui, ton frère en est persuadé ! Il est devenu devin je crois ! » dit Elizabeth, faisant rire l'assemblée.

Cette annonce laissa place au traditionnel échange de cadeaux qui commença avec ceux des enfants de Gerald et Priscilla et des Vernon qui trépignaient d'impatience. Les adultes cédèrent bien volontiers, et ce fut un plaisir pour tous de les voir si enthousiastes. Les enfants contentés, ce fut ensuite le tour des adultes. Georgiana, presque redevenue timide, offrit à Elizabeth un ravissant pendentif orné de l'initiale de son prénom, ce qui toucha considérablement la jeune femme. Elle avait quant à elle beaucoup gâté Kitty, lui offrant plusieurs livres, un châle en cachemire dans les tons orangés qui allaient si bien à Kitty, ainsi qu'un délicat bracelet en argent.

Elizabeth avait longuement hésité quant au choix du cadeau qu'elle souhaitait faire à Darcy. Hormis quelques livres qu'il désirait s'offrir depuis plusieurs semaines, elle souhaitait lui faire un cadeau plus personnel, mais sans avoir d'idée, la tâche étant d'autant plus compliquée que Darcy avait tout ce qu'il souhaitait. C'était finalement le Colonel Fitzwilliam qui était venu à son secours sans le savoir, en évoquant la nouvelle selle que Darcy souhaitait acquérir, bien avant l'accident lors des tentatives de dressage de Farnley. Elizabeth avait alors fait appel à son cousin par alliance pour qu'il la conseille et il avait acheté la selle en son nom. Elle était ainsi sûre de ne pas se tromper et elle avait été ravie de son choix : l'objet était splendide. Les yeux de Darcy s'illuminèrent en le découvrant et il couva Elizabeth d'un regard si amoureux que ceux qui l'aperçurent ne purent retenir un sourire amusé. Le cadeau avait d'autant plus de valeur aux yeux de Darcy qu'il savait combien sa passion pour l'équitation était un sujet de discorde latent entre eux depuis Farnley.

De son côté, Darcy avait lui aussi hésité en choisissant les cadeaux qu'il destinait à Elizabeth. Résistant à l'envie de la gâter outrageusement, il avait finalement opté pour des cadeaux plus personnels, lui offrant quelques livres, ainsi qu'une broche ancienne qu'il avait découverte dans l'une des boutiques de Wellinborough lors de son voyage pour se rendre chez les Cooper. Enfin, Elizabeth n'en crut pas ses yeux lorsqu'elle ouvrit la minuscule boîte qu'il lui avait tendue en dernier : elle contenait un sceau délicat, très féminin, orné du blason des Darcy et d'un « E.D. » aux courbes entrelacées. Elle cachetait jusqu'ici ses lettres avec l'un des nombreux sceaux ornés d'un « D » que possédaient Darcy et Georgiana. Découvrir ses nouvelles initiales mêlées aux armes de la famille de son mari l'émut profondément, et elle ne sut d'abord que dire pour le remercier, se contentant de lui serrer la main.

Si Darcy s'était contraint à ne pas trop couvrir son épouse de cadeaux, il n'en alla pas de même avec sa sœur. Elizabeth et lui avaient choisi la plupart ensemble et la jeune fille se vit offrir deux robes, des boucles d'oreille, et une collection impressionnante de nouveaux rubans. Enfin, Darcy ne faillit pas à son habitude et à la tradition qui s'était instaurée entre sa sœur et lui puisqu'il lui offrit une nouvelle boîte à musique, complétant une collection entamée bien des années auparavant par leur père. Lorsque la jeune fille ouvrit le dernier bijou de sa collection, elle battit des mains en entendant un air de Mozart.

« J'ai eu du mal à la trouver, précisa Darcy. Je voulais absolument du Mozart et aucune des boutiques de Londres que je connaissais n'en vendait.

- Où es-tu allé finalement ? demanda la jeune fille.

- A Matlock. Tu peux remercier Oncle George, sans lui je crois que je n'aurais pas trouvé ! » dit Darcy avant de rendre à sa sœur le baiser qu'elle venait de lui faire pour le remercier.


La journée s'écoula aussi gaiement qu'elle avait commencé. Les enfants qui s'étaient vus offrir une luge tinrent absolument à l'essayer et tous ou presque sortirent assister à l'évènement qui donna lieu à de nombreux éclats de rire, les jumelles des Matlock étant encore fort maladroites. Leur père vint heureusement à leur secours. Lorsqu'ils rentrèrent, tous avaient profité du grand air suffisamment longtemps pour avoir les joues rosies par le froid glacial mais la chaleur accueillante du Grand Salon de Pemberley et la bonne humeur qui régnait ne tardèrent pas à les réchauffer.

A leur grand plaisir, Kitty et Mr. Jonathan Cooper passèrent beaucoup de temps ensemble. Ils se découvraient sans cesse de nouveaux points communs. Bien que n'étant pas en accord sur tout, ils conversaient toujours aimablement et se trouvèrent bientôt en pleines confidences. A leur grande surprise, ils avaient atteint un degré d'intimité très rapidement, qui ne manqua pas de ravir Elizabeth, ainsi que Jane lorsque cette dernière vint les voir le lendemain.

Tout n'était pourtant pas idyllique : Kitty ne pouvait ignorer que Mrs. Cooper, bien que très aimable avec Elizabeth, se cantonnait envers elle à de vagues formules de politesse d'usage, sans jamais la gratifier d'un sourire. Malgré le bonheur qu'elle éprouvait à se trouver en compagnie de Jonathan Cooper, elle ne parvenait à oublier l'attitude plus que réservée de Mrs. Cooper. Elle s'en ouvrit à demi-mots à Jonathan Cooper, lui demandant si elle l'avait offensée sans le savoir. Il tenta de la réconforter en lui assurant qu'elle se comportait ainsi très fréquemment lorsqu'elle venait de faire connaissance avec de nouvelles relations.

Cette explication, si elle en avait eu mot, n'aurait en rien rassuré Elizabeth qui voyait bien que Mrs. Cooper était avenante avec tous sauf Kitty. Même s'il n'était pas encore question de fiançailles entre les deux jeunes gens, à les regarder converser si agréablement, elle devinait que ce ne serait qu'une question de mois et que la Saison de Londres accélérerait sans doute les choses. Elle s'en ouvrit à Darcy le lendemain de Noël. Ils venaient de se coucher et peinaient à trouver le sommeil. Il tenta de la rassurer à ce sujet mais n'osa pas lui avouer que, connaissant un peu Mrs. Cooper, il savait qu'elle était une femme très exigeante et qu'elle avait de grandes ambitions pour ses enfants. Il n'était pas loin de penser qu'une Miss Catherine Bennet du Hertfordshire inconnue de la bonne société n'entrait pas dans les plans de Mrs. Cooper, fût-elle la sœur par alliance de Darcy.

Mais l'épreuve suivante fut bien plus douloureuse pour Kitty. Dès le 26 décembre, les Cooper prirent congé de leurs hôtes pour rejoindre Londres où ils devaient prendre part à de nouvelles festivités et notamment à la Nuit des Rois. Il devint évident à ses yeux que Mr. Cooper éprouvait pour elle de tendres sentiments. Le matin de leur départ, peu avant de retourner dans sa chambre pour se changer pour le voyage qu'il allait entreprendre, il lui glissa un billet discrètement, profitant de l'absence de leurs familles respectives. Il lui ouvrait son cœur dans les termes les plus doux, lui confiant son souhait de la revoir lors de la Saison et la remerciant pour les moments qu'il avait passés en sa compagnie au cours des jours précédents. Bouleversée par ce message, elle n'eut malheureusement pas l'occasion de lui parler en privé une dernière fois avant son départ. Elle se contenta donc de lui adresser un regard tendre qu'elle espérait éloquent lorsqu'il fit ses adieux aux Darcy en les remerciant de leur hospitalité.

La violence du chagrin qui l'étreignit au cours des heures qui suivirent la surprit elle-même. L'arrivée de Jane, et tous les efforts d'Elizabeth pour la réconforter n'y firent rien. Ses deux aînées, de guerre lasse, la laissèrent donc en proie à sa mélancolie, espérant que celle-ci diminuerait au fil des jours. Elizabeth avait par ailleurs encore beaucoup à faire : les Gardiner logeaient toujours à Pemberley et elle veillait à ce que leur séjour demeure parfait, et passait de nombreuses heures en compagnie de sa tante.

Le 26 décembre était le traditionnel St Steven's Day, dévolu aux festivités des serviteurs. A cette occasion, il était d'usage pour les propriétaires de tous les domaines du pays d'offrir de menus présents à leurs serviteurs. La plupart se contentaient de distribuer une somme d'argent s'ajoutant à leurs gages de décembre mais Darcy préférait offrir des cadeaux personnalisés. Le plus souvent, il s'agissait de vêtements ou d'objets du quotidien. Tout comme ses parents, il avait leurs intérêts très à cœur, n'oubliant jamais que plusieurs centaines de personnes dépendaient de ses décisions. La St Steven's Day était donc pour lui l'occasion de leur faire plaisir tout en leur accordant une journée de congé. Quant aux domestiques de la maison, ils étaient autorisés à n'accomplir que les tâches indispensables au bon fonctionnement de la demeure qui fonctionnerait ainsi au ralenti pour cette journée.

En cette année 1817, Elizabeth avait insisté pour organiser l'événement elle-même, choisissant et emballant personnellement les cadeaux destinés à chacun. Perpétuant la tradition, elle avait organisé avec Mrs. Reynolds une fête en leur honneur au moment du déjeuner, pendant qu'un simple buffet serait mis à disposition des Darcy qui se serviraient eux-mêmes.

La journée fut une grande réussite, à la joie de tous les occupants de Pemberley. Darcy et Georgiana découvrirent en même temps que les domestiques tout ce qu'Elizabeth et Mrs. Reynolds avaient réalisé pour cette occasion, et en furent émerveillés. Elizabeth prouvait une nouvelle fois combien elle était à l'aise dans son rôle de Maîtresse de Pemberley, et elle fut plus appréciée que jamais à cette occasion.


Malgré son chagrin, Kitty vécut néanmoins une dernière soirée éblouissante avant son départ de Pemberley. Lord et Lady Matlock avaient en effet invité les Darcy, Kitty et les Bingley à la réception qu'ils donnaient pour la Nuit des Rois le 6 janvier. Malgré son état, même Jane tint sa promesse et entra, resplendissante, dans la grande salle de bal de Matlock Castle au bras de Mr. Bingley.

De son côté, Elizabeth passa une soirée excellente, la plupart du temps au bras de Darcy avec qui elle dansa plusieurs fois. Néanmoins, soucieux de ne pas la fatiguer, il la convainquit de se reposer plus fréquemment que d'ordinaire, même si elle se sentait en pleine forme et rayonnait littéralement. Une fois de plus, son mari ne pouvait détacher son regard d'elle. Vêtue de la robe vert jade qu'il lui avait offerte pour son anniversaire, les cheveux relevés très simplement, elle était divine. Malgré Mr. Bingley et le Colonel Fitzwilliam qui tentaient de l'entraîner dans leurs conciliabules, il ne put se résigner à s'éloigner d'elle trop longtemps et passa la soirée à ses côtés, en compagnie de Jane et Lady Matlock. Quant à Georgiana et Kitty, elles passèrent elles aussi une excellente soirée. Kitty se laissa emporter par la musique et le plaisir de la danse, oubliant pour un temps l'absence de Mr. Cooper.

Puis vint le moment du partage du Gâteau des Rois. Femmes et gentlemen se séparèrent car ils avaient chacun le leur et le roi et la reine furent rapidement couronnés et ils ouvrirent la dernière partie du bal. Invitée par Mr. Bingley et le Colonel Fitzwilliam, Elizabeth dansa plusieurs quadrilles, réservant comme toujours les quelques valses jouées par l'orchestre à Darcy. Vers quatre heures du matin, à la fin d'une de ces valses, il l'entraîna dans l'un des petits salons attenants à la réception, la faisant s'asseoir sur l'un des sièges. Voyant qu'elle était fatiguée, il s'assit près d'elle.

« Veux-tu rentrer ? chuchota-t-il à son oreille.

- Non… Georgiana et Kitty veulent encore s'amuser.

- Il est quatre heures passées. Certains invités ont déjà pris congé. Jane et Bingley sont partis depuis plus d'une heure. Nous pouvons retourner à Pemberley si tu es fatiguée.

- Demande-leur si cela ne les dérange pas.

- Tu sais bien que non. Je vais aller les avertir. »

Elle tint à l'accompagner, voulant prendre congé d'Harriet et des ses autres amies. Mais juste avant d'entrer dans la salle de bal, elle retint son mari par la main.

« Attends…

- Qu'y a-t-il ? »

Elle leva alors les yeux et il l'imita, constatant ainsi qu'ils se trouvaient sous une boule de gui.

« On dit que cela porte bonheur… dit Elizabeth, malicieuse.

- Je m'en voudrais de faillir à la tradition. » dit-il en se penchant vers elle.

Il lui offrit alors l'un des baisers les plus passionnés de toute leur vie, dont elle devait se souvenir durant des années. Leur étreinte la laissa pantelante, le souffle court, et elle se blottit contre lui, tentant de regagner ses esprits. Lorsqu'il s'écarta pour plonger ses yeux dans les siens, il éclata de rire en voyant son regard fiévreux.

« Préviens-moi la prochaine fois que tu as l'intention de m'embrasser de la sorte !

- C'est moins drôle sans l'effet de surprise… » dit-il, charmeur.

Déposant un ultime baiser sur ses lèvres, il lui prit la main et l'entraîna à nouveau dans la salle de bal pour prendre congé des Matlock.


L'année 1818 commença sous les meilleurs auspices. Elizabeth et Darcy avaient le sentiment que leur vie ne pouvait pas être plus heureuse. Chaque jour qui passait les rapprochait davantage de la naissance de leur enfant et ils commençaient à préparer sa venue avec un enthousiasme teinté d'émotion. Ils menaient à Pemberley la vie familiale dont Darcy avait toujours rêvé, entouré de sa sœur et de son épouse. Elizabeth voyait quant à elle très fréquemment Jane dont la proximité la ravissait. Toutes deux avaient retrouvé leur complicité d'antan.

Elles durent néanmoins se résoudre à se séparer de Kitty qui reprit le chemin de Longbourn le 10 janvier. Darcy lui-même fut attristé du départ de sa belle-sœur, appréciant son naturel joyeux et sa gentillesse. Georgiana fut sans doute la plus éprouvée : elle était devenue très amie avec la jeune fille et toutes deux avaient été inséparables pendant les plusieurs mois qu'avaient duré son séjour à Pemberley.

Quelques jours plus tard, Darcy s'éveilla dès l'aube, le sourire aux lèvres. Ému, il serra contre lui le corps encore endormi de son épouse, posant une main sur son ventre en prenant garde à ne pas l'éveiller. Apercevant l'aube qui pointait par la fenêtre, il se remémora non sans émotion le matin de ses fiançailles avec Elizabeth. Rêveur, il se rappelait de manière très vivace son errance dans la brume matinale après avoir quitté Netherfield, ses pas le guidant sans le savoir vers Longbourn. L'atmosphère lui avait semblé irréelle, le soleil commençant à se lever dans son dos, la nature s'éveillant peu à peu. Il se souvenait de chaque détail : du chant des oiseaux, des bruits étouffés de ses pas, de la fraîcheur de l'air sur ses joues. Et surtout, il se rappelait du tumulte de ses émotions, partagé entre le doute quant aux sentiments d'Elizabeth, et l'espoir que les révélations de Lady Catherine avaient fait naître en lui quelques heures plus tôt.

Quelle n'avait pas été sa surprise d'apercevoir qu'il n'était pas le seul à être levé et dehors à une heure si matinale, et de découvrir qu'il s'agissait précisément de celle qui occupait toutes ses pensées ! Comment avait-il osé prononcer les mots qu'il avait rêvé de lui dire depuis des mois, cela resterait toujours un mystère pour lui. Il se souvenait uniquement du bonheur absolu qu'il avait éprouvé lorsqu'elle avait enfin pris sa main.

Plus d'une année après, il la sentit frémir contre lui, et il resserra ses bras autour d'elle. Il s'émerveillait chaque jour un peu plus de constater combien elle avait transformé son existence. Darcy était sincèrement admiratif de la capacité d'adaptation d'Elizabeth, se rappelant combien elle avait ébloui toutes ses relations. Aimable, enjouée, spirituelle, taquine avec certains de leurs proches, elle était appréciée par le plus grand nombre. Nul n'aurait pu remettre en cause sa capacité à endosser le rôle de Lady Anne, et elle était plus que digne du rang qui était devenu le sien au moment de son mariage.

Mais surtout, elle faisait son bonheur chaque jour. Sans même y penser, elle plaçait toujours le bien-être et les souhaits de son mari en premier dans la liste de ses priorités. Maîtresse de Pemberley exemplaire, épouse taquine, compagne cultivée, amante passionnée, confidente attentive, elle endossait tous les rôles, et la vie à ses côtés était une surprise continuelle.

Il ne cessait de s'émerveiller des innombrables attentions par lesquelles elle lui témoignait son amour. Il n'était pas un repas qui ne comportait pas l'un de ses plats préférés, à tel point qu'il commençait à se lasser de certains, bien qu'il eût préféré endurer mille tourments plutôt que le lui avouer ! Il y avait également les billets doux qu'elle glissait dans ses poches lorsqu'il devait s'absenter pour la journée, et qu'il découvrait plusieurs heures après, les bouquets qu'elle composait elle-même en sélectionnant les plus belles fleurs de la serre de Pemberley pour les disposer dans leurs appartements privés et dans son bureau, et les boissons chaudes qu'elle lui apportait en personne lorsqu'il travaillait des heures durant, lui offrant un répit bienvenu pendant ses séances de travail... Et c'était sans compter la gestion de Pemberley dont elle s'occupait à la perfection avec l'aide de Mrs. Reynolds, et qui lui libérait un temps considérable. Tous à Pemberley étaient admiratifs de la nouvelle Maîtresse du domaine, et bien plus que leur respect, elle avait conquis leurs cœurs en quelques mois seulement.

« Tu es réveillé ? chuchota-t-elle soudain, le tirant sans le savoir de ses pensées.

- Bonjour, toi.

- Que me vaut l'honneur de ce sourire charmeur dès le réveil ?

- J'étais en train de me remémorer le jour où tu as accepté de m'épouser.

- Pourquoi donc ?

- L'aurore m'a réveillé, cela m'a fait penser à toi… » dit-il avant de l'embrasser, et de replonger à nouveau dans ses souvenirs.


Pour la première fois de son existence, Darcy faisait les cent pas. L'attente n'en finissait plus, il avait le sentiment qu'Elizabeth était entrée dans le bureau de son père depuis une éternité et n'en ressortirait jamais. Inquiet de la tournure qu'avait pris son entretien avec Mr. Bennet, Darcy redoutait que ce dernier ne croie pas qu'Elizabeth était véritablement amoureuse, et qu'il tente de la convaincre de renoncer à ce mariage. Et si elle lui parlait de Rosings ? Et si le rêve qu'il avait vécu alors que le soleil levant les avait entourés d'une lumière irréelle s'était brisé ? Ou si elle avait compris qu'elle ne l'aimait pas ?

Lui-même se mit à douter des sentiments d'Elizabeth l'espace d'un instant avant de repousser définitivement cette possibilité : elle n'aurait jamais pu mentir, et l'émotion et le bonheur qu'il avait lus dans ses yeux lorsqu'elle lui avait pris la main étaient la preuve tangible qu'elle était amoureuse de lui. Mais, angoissé, il envisagea mille hypothèses, toutes plus dramatiques les unes que les autres, allant même jusqu'à s'emporter en son for intérieur, se jurant d'enlever Elizabeth et de fuir jusqu'à Gretna Green pour l'épouser si son père refusait de leur donner son consentement. Il entendit soudain un gloussement qui le tira de ses pensées tourmentées. Se retournant, il aperçut alors Mary et Kitty Bennet qui l'observaient sans aucune discrétion, éclatant de rire. C'en était trop ! Aussi mortifié que rebuté par leur attitude, il s'éloigna de quelques mètres, gagnant le jardin situé derrière la demeure.

A cet instant précis, Elizabeth sortit du bureau de son père, tentant difficilement de se frayer un chemin au milieu de sa mère et ses sœurs qui trépignaient d'impatience dans l'attente d'éclaircissements. Cherchant des yeux celui qu'elle pouvait désormais officiellement nommer son fiancé, elle faillit s'emporter en s'extirpant de l'étreinte de ses sœurs, inquiète de ne pas voir Darcy.

« Qu'avez-vous fait de lui ? demanda-t-elle, impatiente.

- Oh Lizzie ! Vous nous avez tous sauvés ! s'exclama Mrs. Bennet. Mr. Darcy de Pemberley ! Dix mille livres de rente ! Jamais je n'aurais imaginé une telle réussite !

- Il est dans le jardin, répondit Jane, compatissante, se tenant légèrement en retrait mais ne pouvant réprimer un sourire amusé devant la hâte amoureuse de sa jeune sœur.

Elizabeth prit le temps de l'embrasser sur la joue pour la remercier avant de se précipiter dehors, ignorant délibérément les exclamations de Mrs. Bennet. Alors, elle l'aperçut. Jamais elle ne l'avait vu si peu maître de lui, et son cœur se serra en songeant qu'elle allait passer le restant de ses jours à ses côtés. Elle nota le feu de ses joues, le tic nerveux de ses mains qu'elle avait remarqué à plusieurs reprises à Rosings et Pemberley. En temps normal, elle se serait amusée de le voir si tourmenté si elle n'était pas elle-même passée par les mêmes affres de l'attente et de l'incertitude quelques minutes plus tôt. Sentant sa présence, il finit par se retourner, cherchant la réponse qu'il espérait tant dans ses yeux. Elle ne put réprimer le sourire radieux qui illumina son visage et tandis qu'elle s'approchait de lui.

« Nous sommes promis l'un à l'autre, c'est officiel. » lui annonça-t-elle dans un souffle.

Elle ne devait jamais oublier l'expression qui se peignit alors sur le visage de Darcy à ce moment-là. Sans voix, il s'approcha d'elle et prit ses mains dans les siennes, les posant sur son cœur, et appuya de nouveau son front contre le sien. Il se sentait libéré. Et lié à elle, définitivement. Alors, il s'autorisa enfin à briser la dernière barrière qu'il avait laissée entre eux, et les sentiments qu'il tentait de contenir depuis des mois le submergèrent. Dès cet instant, bien plus que le jour de leur mariage, son cœur lui appartint totalement et il ne frémit pas même à cette idée. Pour la première fois, il s'abandonnait, et il déposa son avenir entre ses mains sans l'ombre d'une incertitude.

Elizabeth sourit, lisant en lui comme dans un livre ouvert.

« Vous vous moquez, je le vois, dit-il en lui rendant son sourire.

- Il faudra vous y habituer, je le crains. Vous vous apprêtez à épouser une jeune fille très taquine.

- J'en ai peur.

- Serait-ce mon père qui vous a tant effrayé ?

- Il peut être très intimidant quand il le décide. Et il tenait mon bonheur entre ses mains. Je n'ai aucune honte à avouer que j'étais tout sauf rassuré. Et votre mère et vos sœurs n'ont rien arrangé.

- Pauvre Mr. Darcy qui déteste être taquiné ! Je crois que vous avez reçu votre lot de plaisanteries pour plusieurs jours, n'est-ce pas ? »

D'une caresse, il remit en place l'une de ses mèches de cheveux.

« Vous me faites tout oublier.

- Puis-je en déduire que vous allez mieux ? Votre cœur continue à battre très vite.

- Je crois qu'il en ira toujours ainsi lorsque je serai près de vous. »

Sa voix s'était apaisée, muée en un murmure caressant.

« Elizabeth, je n'ai jamais été si heureux. Je vous aime. »

Elizabeth n'eut soudain plus aucune envie de rire, trop émue pour pouvoir parler. Captivée par les yeux de Darcy, elle s'y noya, le souffle coupé. Elle remarqua à peine qu'une des mains de Darcy avait quitté les siennes et errait sur sa joue et bientôt sur ses lèvres. Ce fut un moment magique, parfait. Elle qui, quelques instants plus tôt taquinait Darcy sur le peu de contrôle qu'il avait sur ses émotions, se retrouvait totalement submergée et à sa merci. Darcy prit délicatement son visage entre ses mains et, fermant lentement les yeux, s'approcha d'elle et posa ses lèvres sur les siennes. D'abord si doucement qu'elle les sentit à peine. Immobile, elle se laissa guider et leur baiser s'intensifia, tendre et maladroit. Ils frémirent au même instant, ce qui les fit sourire à nouveau. S'écartant légèrement, elle le regarda et demanda d'une voix faible :

« Est-ce supposé être si merveilleux…?

- Je suppose, oui… » dit Darcy en souriant de leur innocence.

Mais déjà ses lèvres réclamaient les siennes à nouveau et, à sa grande surprise, Elizabeth répondit à sa caresse. Leurs émotions les emportèrent dans un tourbillon dont la violence les surprit. Au bout de quelques minutes qui lui parurent des secondes, tremblant, Darcy trouva la force de s'écarter et, pour la toute première fois, la prit dans ses bras, tant par besoin de la sentir contre lui que pour lui éviter de perdre l'équilibre. Leur étreinte fut douce, fusionnelle, et magique à la fois.

Darcy s'étonna de la sentir si menue contre lui tandis qu'elle posait sa tête contre son épaule, découvrant qu'il pouvait l'entourer totalement de ses bras sans difficulté. Depuis plusieurs mois, Elizabeth Bennet avait pris une telle place dans son cœur et ses pensées qu'il en avait oublié à quel point elle était frêle en comparaison de lui. Et le sentiment de paix totale qui le submergea alors acheva de le convaincre qu'elle seule était nécessaire à son bonheur.

Elizabeth, quant à elle, fut stupéfiée de la sensation de bien-être parfait qui s'empara d'elle à l'instant où elle sentit ses bras se refermer autour d'elle. Jamais elle ne s'était sentie si protégée, s'émerveillant d'entendre le cœur de Darcy battre contre son oreille, se laissant bercer par son rythme régulier. Et elle comprit que désormais, où qu'elle aille et quoi qu'il lui arrive, le refuge de ses bras lui suffirait pour être heureuse et tout surmonter.

Sans le vouloir, Jane interrompit leur tendre interlude. Cherchant sa sœur, elle l'appela depuis l'autre côté du jardin, l'avertissant que le petit déjeuner était prêt et que Mr. Darcy était invité à se joindre à eux. Elizabeth lui répondit sans quitter son fiancé des yeux qu'elle les retrouvait dans un instant. Il l'embrassa à nouveau avant de s'écarter, reprenant ses mains dans les siennes.

« Je dois vous quitter, Miss Elizabeth. Je suis tout sauf présentable. Je reviendrai cet après-midi, je vous le promets.

- Si tard ?

- Je n'ai déjà que trop abusé de l'hospitalité de vos parents. »

Au prix d'un effort qui leur sembla surhumain, ils se séparèrent. Depuis le seuil de Longbourn elle l'observa reprendre le chemin de Netherfield avant de rentrer affronter sa famille.


Près d'un an et demi plus tard, leur bonheur était total, mais la magie et l'émerveillement qu'ils éprouvaient à être ensemble était resté le même. Plus amoureux que jamais, Darcy refusa de la quitter au cours de la journée. Si Elizabeth n'avait pas insisté pour sortir profiter du soleil qui illuminait Pemberley et rendre visite aux Bingley, il serait pour sa part bien volontiers resté dans l'intimité de leurs appartements toute la journée durant. Il reconnut néanmoins qu'un peu d'air et de compagnie leur ferait le plus grand bien et remit au soir leur tête-à-tête romantique.

Il l'accompagna à Ellsworth puis à Lambton, avant de rentrer et de passer quelques heures en compagnie de Georgiana. Puis il tint sa promesse et, se retirant tôt, entraîna Elizabeth dans leur salon où il lui fit la lecture. Ils n'appréciaient rien tant que pouvoir se retrouver au calme tous les deux. Bien que très différente de lui à cet égard, Elizabeth en était venue à apprécier le caractère solitaire de son époux, et reconnaissait qu'elle adorait passer de longues heures au coin du feu devant un bon livre ou une partie d'échecs auxquels Darcy l'avait initiée.

Ils étaient loin de s'en douter ce soir-là, mais une menace pesait sur leur bonheur tranquille. Quelques heures plus, tard, alors qu'ils s'étaient endormis dans les bras l'un de l'autre, à plusieurs centaines de miles du Derbyshire, cinq hommes montaient à bord du Louisiana, amarré dans le port de Cardiff. Assommant les deux hommes qui montaient la garde du navire, ils les firent ensuite descendre sur le quai avant d'imbiber le pont de pétrole. Puis quatre d'entre eux montèrent dans les barques de sauvetage qu'ils relièrent au Louisiana avec de lourdes cordes avant de les mettre à l'eau. Au signal du cinquième homme resté à bord, ils commencèrent à ramer, et les cordes émergèrent lentement de l'eau en dégoulinant, puis se tendirent dans un grincement qui se répercuta dans la rade silencieuse. Le Louisiana s'ébranla lentement dans un long craquement. Les haubans gémirent : le navire levait l'ancre pour un dernier et bref voyage. Ils l'abandonnèrent au milieu du port avant de relâcher les cordes. Le cinquième homme plongea et, avec des mouvements fluides, nagea jusqu'à l'une des barques pour rejoindre ses acolytes. Une fois à bord, il brandit une torche enflammée, et la lança de toutes ses forces. La lourde masse enveloppée de chiffons imbibés de pétrole tournoya dans les airs avant d'atterrir sur le pont. Sans attendre pour voir si le feu prenait, il se rassit en tremblant de froid, et fit signe au rameur de s'éloigner le plus vite possible.

Pendant un long moment, il ne se passa rien. Et soudain, une flamme courut sur le pont du navire, laissant dans son sillage une petite lumière bleue. Elle grimpa le long des voiles et dessina et des arabesques orangés dans le ciel. Des langues de feu léchèrent le bastingage et une autre voile repliée s'embrasa brutalement. En moins d'une minute, le mât principal prit feu et la grand-voile se déploya, ses attaches entièrement consumées. Elle s'éleva dans les airs avant de retomber doucement sur l'eau tel un grand drap de feu. Après quoi l'incendie se propagea rapidement et il ne resta rien du Louisiana au bout d'une heure.


Darcy ne fut averti de l'incendie qui avait ravagé l'un de ses navires que le lendemain soir alors qu'Elizabeth, Georgiana, et lui dînaient chez les Vernon. Un domestique vint lui apporter le message l'avertissant du désastre en plein milieu du repas. Elizabeth comprit instantanément que quelque chose n'allait pas. Darcy lui adressa un regard crispé, informant vaguement la tablée qu'il s'agissait d'un souci dans ses affaires afin de les rassurer. Ce ne fut que lorsqu'ils remontèrent en voiture qu'il informa Elizabeth de ce qui venait de se passer. Elle ne tarda pas à comprendre néanmoins qu'il n'avait révélé qu'une partie de la vérité, désirant épargner Georgiana, et elle ne découvrit l'ampleur véritable du désastre que lorsqu'il la rejoignit dans sa chambre. Elle constata avec surprise qu'il ne s'était pas changé alors qu'elle était remontée dans leurs appartements depuis un long moment.

« Tu ne m'as pas tout dit, n'est-ce pas ? demanda-t-elle en se tournant aussitôt vers lui.

- Non… Je ne crois pas t'avoir déjà parlé du Louisiana ?

- Tu l'as mentionné quelques fois. C'est l'un des navires que tu utilises pour commercer avec les Amériques, n'est-ce pas ?

- C'était, corrigea-t-il.

- Comment l'incendie a-t-il pu prendre ?

- Je pense qu'il était volontaire. Le Louisiana n'a pas pris feu à quai. Un groupe d'hommes l'a délibérément éloigné pour que le feu reste isolé. Ils savaient ce qu'ils faisaient.

- Sait-on qui c'est ?

- Pas encore. Mais ce n'est pas le plus grave. » dit Darcy sombrement.

Elizabeth attendit mais les mots ne vinrent pas. Prenant la main de son mari dans la sienne, elle l'entraîna dans leur chambre et le fit asseoir avant de lui apporter un brandy. S'asseyant à ses côtés, elle l'observa vider d'un trait le verre qu'elle lui avait servi.

« Que s'est-il passé ? finit-elle par demander.

- Ils ont tué un homme. Un homme qui travaillait pour moi depuis des années. Un excellent marin. » finit-il par avouer.

Passé son premier moment de stupeur, Elizabeth sentit son cœur se serrer et elle étreignit la main de Darcy. Elle savait qu'il considérait comme un devoir le fait de veiller sur tous ceux qui travaillaient pour lui et ne devinait que trop combien cette tragédie allait l'affecter profondément.

« Pourquoi ont-ils fait cela ? demanda-t-elle, dépassée par l'événement.

- Ils ne savaient pas qu'il était à bord. Ils ont assommé les deux marins de garde qui étaient sur le pont et les ont fait redescendre à terre pour qu'ils ne périssent pas dans l'incendie. Mais ils ignoraient qu'un troisième marin était dans les ponts inférieurs. Les cales étaient pleines de marchandises, il devait appareiller dans deux jours pour se rendre en Caroline du Nord, et ce marin était chargé de veiller sur la cargaison. Je n'en sais pas plus, je suppose qu'il dormait et n'a pas senti le navire bouger lorsqu'ils lui ont fait quitter le quai, et qu'il était trop tard quand il s'est réveillé. Il a dû être pris au piège. »

Se mordant les lèvres, Elizabeth tenta de refouler les images atroces de la fin de cet homme qui lui était inconnu. Elle ne savait que trop que Darcy les avait en tête depuis qu'il avait appris la nouvelle. Désemparée, elle ne savait comment le réconforter, constatant bientôt que les mots étaient inutiles.

« Je dois partir pour Cardiff demain, annonça-t-il. J'ai vu tous les détails avec Mrs. Reynolds quand tu es remontée tout à l'heure.

- D'accord.

- Je suis désolé, Elizabeth. Je t'avais promis de ne plus te quitter. Et il y a le bébé, je m'en veux de vous laisser seuls tous les deux…

- Ne sois pas ridicule, le coupa-t-elle avec tendresse. Fais ce que tu dois faire. Je t'attendrai. Je suis très bien entourée à Pemberley, ne t'en fais pas pour moi. »

Il acquiesça, se blottissant dans ses bras un long moment. Sur les encouragements d'Elizabeth, il alla se changer, et ils se couchèrent. Darcy savait qu'il ne trouverait pas le sommeil mais il serra Elizabeth dans ses bras toute la nuit, heureux de constater que sentir son corps endormi contre lui et la courbe de son ventre l'apaisaient légèrement.

Leurs adieux furent éprouvants. Darcy tenait à partir à l'aube et, malgré ses protestations, Elizabeth se leva. Fort heureusement, ses nausées matinales s'étaient grandement espacées et elle put ce matin-là partager le rapide petit déjeuner que son mari prit avant son départ. Puis elle l'accompagna dans le Grand Foyer. Ayant revêtu sa large cape de voyage, il s'approcha d'elle et chassa d'une caresse la larme qui avait perlé au coin de ses yeux.

« Pardonne-moi… dit-elle.

- De quoi donc, mon amour ? dit-il avec un sourire attendri. Je ne t'en voudrai jamais d'être triste parce que nous devons nous séparer…

- Je sais que tu vas être très occupé mais…

- Je t'écrirai. Je te le promets.

- Je t'aime, William, dit-elle en l'étreignant avec force.

- Moi aussi. Prends soin de vous deux, promets-le moi, dit-il en posant sa main sur son ventre.

- Pars tranquille, je serai prudente. »

Il l'embrassa une dernière fois avant de quitter ses bras à contrecœur. Depuis les larges fenêtres du Grand Foyer, elle l'observa monter Parsifal et s'éloigner au galop, sentant son cœur se serrer.

La première journée fut longue, d'autant plus qu'elle ne reçut aucune nouvelle de Darcy. Elle se coucha le soir plus malheureuse encore que lors de leur première séparation. A son grand soulagement, elle reçut une lettre de lui le lendemain matin. Il l'y rassurait en lui annonçant que son voyage était presque terminé au moment où il lui écrivait et lui donnait une adresse où lui écrire à Cardiff.

Lady Matlock, présente lors de la soirée chez les Vernon, vint prendre des nouvelles dans l'après-midi. Elizabeth lui raconta ce qu'elle savait, faisant frémir sa tante d'horreur. Voyant que sa nièce était pâle et attristée, elle lui suggéra une promenade dans le parc et dans la serre de Pemberley. Elizabeth déclina l'invitation, arguant qu'elle devait écrire à Darcy. Aussi Lady Matlock et Georgiana sortirent-elles ensemble pour parcourir les allées du parc pendant une petite heure. Elizabeth monta dans son boudoir et s'installa devant son secrétaire pour répondre à Darcy. Absorbée par sa tâche, elle n'entendit pas la porte s'ouvrir.

« Bonjour, chère Mrs. Darcy. Quel plaisir de vous revoir ! »

Sursautant en reconnaissant la voix qui venait de lui parler, elle leva les yeux et reconnut Mr. Wickham.