Chapitre 24: Le piège se referme


Cardiff, 16 janvier 1818, 22h00

Il faisait nuit noire lorsque Darcy atteignit enfin Cardiff. Son voyage avait été éprouvant. Seul, rongé par l'inquiétude et la culpabilité, il avait fait route aussi vite que possible, ne s'arrêtant que pour changer de monture. Les paysages avaient défilé à toute allure devant ses yeux aveugles. Tout son esprit était tourné vers les récents événements. Il lui tardait d'arriver à destination. Rien ne le tourmentait davantage que l'inaction. Le peu de détails du message qui lui avait appris la mauvaise nouvelle mettait ses nerfs à rude épreuve.

De la tragédie qui venait de toucher l'équipage du Louisiana, il ne savait que peu de choses. L'incendie qui avait fait périr l'un de ses marins était tout ce dont il avait été informé. Les paroles de réconfort d'Elizabeth résonnaient dans son esprit mais elles n'apaisaient en rien l'inquiétude qu'il ressentait en se rappelant qu'il n'avait rien pu faire pour éviter le drame et que des hommes dont il avait la responsabilité avaient été blessés.

Aussi, lorsqu'il entra dans le port, il prit à peine le temps de ralentir son allure, se précipitant vers les quais avant de s'arrêter devant la capitainerie. Un homme l'y accueillit, se présentant sous le nom de Riley, le bras droit du capitaine du port. Darcy mit pied à terre et les salua, coupant court aux civilités.

« Monsieur. Merci de m'avoir prévenu aussi rapidement, dit-il le souffle court.

- Je vous attendais. Je suppose que vous voulez voir ce qu'il reste de l'épave ?

- Ce qu'il en reste ? Après un tel incendie ? Je doute que cela m'apprenne grand-chose. Ce n'est pas ma priorité pour l'instant.

- Souhaitez-vous que je vous conduise à l'auberge pour vous reposer ?

- Vous croyez vraiment que j'ai fait tout ce chemin pour me reposer ? dit Darcy avec agacement. Conduisez-moi plutôt auprès des deux marins qui ont été blessés. »

Aussi surprenante que sa demande puisse paraître à Mr. Riley qui s'attendait à ce que Darcy, à défaut d'aller dormir compte tenu de l'heure, commence son enquête et vérifie l'étendue de ses pertes immédiatement, il accéda à sa requête sans se faire prier. Il le conduisit donc à travers les sombres ruelles de la ville jusqu'à l'auberge où avaient été installés les deux blessés.

« Ont-ils reçu des soins convenables ? demanda Darcy en chemin.

- Tout a été fait au mieux. L'apothicaire est venu les voir et…

- L'apothicaire ? Pourquoi pas un médecin ?

- Nous avons pensé que… Ce sont des marins, ils sont résistants, vous savez. Leurs blessures ne sont pas si graves et…

- Vous auriez dû faire venir un médecin !

- Nous ne pensions pas que vous accepteriez une telle dépense…

- Vous avez mal pensé. » laissa tomber Darcy d'un ton sans appel.

Jamais, au cours des six années précédentes durant lesquelles il avait été capitaine du port de Cardiff, Mr. Riley n'avait entendu un armateur parler de la sorte. Les propriétaires des navires qui transitaient par Cardiff ne cherchaient généralement qu'à embaucher la main-d'œuvre la moins chère possible, peu sensibles à leurs conditions de travail et aux accidents qui pouvaient frapper leurs équipages quand ils étaient en mer.

Darcy, perdu dans ses pensées, garda le silence durant le reste du trajet, et l'arrivée à l'auberge dispensa Mr. Riley de faire la conversation. Ne prêtant aucune attention à la pauvreté de l'auberge dans laquelle les deux blessés avaient été installés, Darcy franchit le seuil et monta immédiatement à l'étage où ses marins avaient été installés. Ceux-ci, veillés par la fille de l'aubergiste, dormaient d'un sommeil agité. Darcy nota immédiatement que leurs fronts étaient en sueur. Il salua leur garde-malade. Impressionnée par la présence de cet étranger à la stature imposante, elle garda les yeux au sol.

« Depuis combien de temps délirent-ils ? demanda Darcy.

- Ce midi, monsieur.

- Quels soins ont-ils reçu ?

- L'apothicaire a pansé leur blessure.

- N'ont-ils eu aucun traitement contre la fièvre ?

- Non, monsieur. L'apothicaire pensait que c'était trop cher. Il a sans doute eu peur que personne ne le rembourse. »

Darcy retint un mouvement d'humeur, se rappelant que la jeune fille n'était en rien responsable de la situation.

« Ayez l'amabilité de demander à votre père d'envoyer chercher un médecin. Immédiatement. Réveillez-le s'il le faut. »

Il attendit en compagnie de Mr. Riley, tentant tant bien que mal de discerner des bribes de discours dans les propos incohérents des deux marins. Lorsque le médecin arriva enfin, il était près de minuit. Son diagnostic fut rapide et rassura pleinement Darcy. Certain que ses deux employés étaient bien soignés et se remettraient rapidement, il désirait néanmoins leur faire quitter l'endroit lugubre où on les avait installés. Il demanda au médecin dans combien de temps ils pourraient être déplacés. Malheureusement, le médecin déconseilla formellement de leur faire quitter le lit avant une dizaine de jours. Darcy acquiesça, paya les honoraires du médecin et confia une somme suffisamment importante à l'aubergiste pour couvrir les frais d'hébergement et les soins devant être prodigués aux blessés.

Puis, il accepta enfin de suivre Mr. Riley qui tombait de sommeil, et ce dernier le conduisit dans l'une des meilleures auberges de la ville. Darcy se coucha quelque peu rassuré sur le sort des deux blessés et soulagé d'avoir enfin pu agir.


Pemberley, 16 janvier 1818, 14h30

« Bonjour, chère Mrs. Darcy, quel plaisir de vous revoir ! »

Pétrifiée, Elizabeth se figea un instant avant de croiser le regard de celui qu'elle n'aurait jamais pensé voir en ces lieux. Son esprit mit un instant supplémentaire à assimiler le fait qu'elle ne rêvait pas. La voyant si abasourdie, Mr. Wickham esquissa un fin sourire satisfait.

« Voyons, remettez-vous. Je suis habitué à plus de répondant de votre part. Le mariage vous aurait-il assagie ? Ou bien est-ce Darcy qui a une mauvaise influence sur vous ?

- Que faites-vous ici ? demanda Elizabeth en se levant brusquement.

- Une simple visite de courtoisie. Nous sommes parents, après tout.

- Uniquement à cause de circonstances malheureuses.

- Allons, Mrs. Darcy ! Ne portez pas atteinte à votre image de maîtresse de maison. Je suis venu en ami.

- A ceci près que vous n'êtes pas le bienvenu ici !

- J'imagine qu'il serait vain d'espérer que vous sonniez pour faire monter du thé ? dit-il avec une pointe sarcasme dans la voix.

- Epargnez-moi ces plaisanteries. Comment êtes-vous entré ? L'entrée de Pemberley vous est formellement interdite et tous les serviteurs le savent.

- Rien ne m'a été plus facile. J'ai grandi ici, je vous rappelle. Je connais les moindres recoins de ce manoir. Quant aux serviteurs, quelques livres ont suffi pour convaincre l'un d'entre eux de fermer les yeux pour me laisser entrer.

- Je ne vous crois pas. Tous sont fidèles à mon mari.

- Certains hommes ne sont fidèles qu'à l'argent.

- Peu importe : quittez cet endroit immédiatement !

- Vous chasseriez votre beau-frère si brusquement ? Sans même lui demander comment se porte votre sœur ? Vous me décevez.

- Connaissant Lydia, si je n'ai pas de nouvelles d'elle c'est qu'elle va bien. Et vous n'auriez tout de même pas osé la quitter si ce n'était pas le cas ?

- Mon épouse et moi avons des liens… assez distendus. Ne soyez donc pas choquée. Nous savions tous depuis le début comment ce mariage évoluerait. Tous sauf Lydia, mais il aurait été utopique de penser qu'elle soit assez intelligente pour le comprendre lorsqu'il était encore temps pour elle de sauver sa réputation. Mais assez parlé d'elle ! Si vous me disiez plutôt comment se porte ce cher Darcy ? Et la charmante Georgiana ? »

Elizabeth frémit en pensant à la jeune fille, bénissant Lady Matlock d'avoir choisi ce jour précis pour emmener sa nièce en promenade. Elle n'osait imaginer ce qui aurait pu se passer si Georgiana s'était trouvée dans la même pièce que celui qui l'avait trahie. Et soudain, Elizabeth fut plus répugnée que jamais en voyant avec quelle nonchalance Wickham évoquait la jeune fille qu'il avait trahie.

« Comment osez-vous ? s'indigna Elizabeth.

- Voyons ! Nous avons grandi ensemble après tout. Il est tout naturel que je m'inquiète de son sort.

- Vous n'aviez pas tant de scrupules lorsque vous l'avez abandonnée !

- C'est là votre version des faits ? Si Darcy n'était pas intervenu, Georgiana et moi serions mariés.

- Et vous auriez fait son malheur.

- Qu'en savez-vous ?

- Vous n'avez vu en elle que sa dot ! Je vous conseille de partir avant que je ne demande aux serviteurs de vous faire sortir de force. »

Loin de se laisser déconcerter, Wickham s'assit dans un fauteuil sans se départir de son sourire satisfait. Elizabeth rageait intérieurement, et elle savait que cela n'échappait pas à Wickham.

« Dois-je en déduire qu'elle va bien ? insista-t-il.

- Vous êtes particulièrement mal placé pour vous enquérir de sa santé.

- Préférez-vous que nous parlions de votre mari ? Soit. Comment se porte-t-il ? »

Elizabeth n'arrivait pas à croire qu'il puisse faire preuve de tant de familiarité. Elle savait dans quel mépris les deux hommes se tenaient mutuellement mais elle n'aurait jamais cru que de Wickham pousserait l'impolitesse et l'irrespect aussi loin.

« Pour la dernière fois : sortez !

- Pas tant de hâte, voyons. Je viens juste d'arriver. Mais si vous tenez tant à me faire partir, pourquoi n'appelez-vous pas Darcy pour vous libérer de mes griffes ? Je serais ravi de le revoir. Notre dernière rencontre a été un peu… froide. Le jour de son mariage, pourtant ! J'espérais qu'il pourrait faire preuve de magnanimité en ce jour béni entre tous.

- Réservez vos bons sentiments pour quelqu'un de moins naïf que moi. Quant à mon mari, il est absent.

- Vraiment ? Quel dommage ! dit Wickham dont le sourire s'était élargi.

- Ne me faites pas croire que vous avez fait tout ce chemin pour venir lui parler.

- Je suis capable de beaucoup de choses quand j'ai besoin d'argent, dit-il.

- Nous y voilà, dit Elizabeth en retenant un frisson de dégoût.

- Néanmoins, je le trouve très imprudent de vous laisser seule dans cette grande demeure. Dieu sait ce qui pourrait vous arriver… »


Cardiff, 17 janvier 1818, 9h00

Le lendemain de son arrivée, Darcy réserva sa première visite à Mrs. Lemball, la veuve du marin qui avait péri dans l'incendie de la Louisiana. Après une courte de nuit de sommeil agité, il rédigea une courte lettre à Elizabeth pour la rassurer sur son arrivée à Cardiff, avant de rejoindre Mr. Riley à la première heure. Tous deux se rendirent chez les Lemball. Darcy se contenta de demander à Mr. Riley si l'état des deux blessés avait évolué puis garda le silence.

Son cœur se serra lorsqu'il pénétra dans la maison modeste des Lemball. L'aîné, âgé de douze ans à peine, les accueillit avec déférence et les conduisit vers sa mère. Assise près du feu, celle-ci raccommodait une chemise. Elle se confondit en excuses en voyant Darcy entrer, peinant à se lever pour le saluer. Il l'arrêta d'un geste.

« Je vous en prie, ne vous dérangez pas.

- Monsieur, jamais j'aurais pensé… que vous viendriez jusque chez moi…

- C'est le moins que je puisse faire. Je vous présente toutes mes condoléances. Je suis sincèrement désolé de la tragédie qui vous frappe.

- Vous êtes le propriétaire du Louisiana ?

- En effet. »

A ces mots, Mrs. Lemball fondit en larmes. Au grand embarras de Mr. Riley, elle mit quelques minutes à se ressaisir. Darcy attendit, sans esquisser le moindre geste d'impatience. La culpabilité qu'il ressentait était à son comble en face de celle dont la vie était brisée. Il resta donc assis stoïquement, adressant un regard compatissant à Mrs. Lemball. Lorsque celle-ci réussit à se maîtriser, elle se confondit en excuses. Darcy l'interrompit.

« C'est à moi de vous présenter des excuses, madame. Le Louisiana et son équipage étaient sous ma responsabilité. Nous aurions dû être plus vigilants. Soyez assurée que je mettrai tout en œuvre pour découvrir ce qui s'est vraiment passé.

- Oh monsieur ! C'est justement ça le plus terrible ! Ne pas savoir pourquoi… ni comment… Vous croyez que c'était un accident ?

- Je n'ai aucune certitude pour l'instant mais nous avons tout lieu de penser que c'était volontaire. S'il s'avère que nous avons raison, vous pouvez me faire confiance, nous ferons tout pour retrouver les coupables. Nous ne laisserons pas la mort de votre mari impunie.

- Monsieur, je sais pas comment vous r'mercier. Mon Jim était un homme bon. Un excellent marin. Il adorait son métier. Pendant des années j'ai craint pour sa vie en mer et finalement c'est à terre qu'il est mort ! Si c'est pas injuste ! Vous avez raison, il faut découvrir qui est derrière tout ça.

- Je m'y emploie dès aujourd'hui. En attendant, y a-t-il quelque chose que je puisse faire pour vous ?

- Pour moi ? Grands dieux, non, personne peut plus rien pour moi. Mais… Mes garçons ? Qu'est-ce qu'y vont bien pouvoir devenir ? Mon cadet a pas encore sept ans !

- Une pension vous sera versée. Vos fils suivront l'apprentissage qu'ils souhaiteront. Vous n'aurez pas à vous inquiéter de leur avenir. Je sais que c'est peu de choses en comparaison de la douleur que vous ressentez, mais je veillerai à ce que vous ne manquiez de rien.

- Monsieur, soyez béni ! Dans mon malheur j'ai encore de la chance ! Beaucoup d'grands messieurs dans vot' genre se seraient pas fait de mouron pour nous !

- Votre mari est mort en travaillant pour moi. Je ne peux lui rendre la vie mais je suis redevable à sa veuve. Je ne l'oublierai pas. »

Darcy peina à prendre congé de Mrs. Lemball qui l'accablait de remerciements mêlés de larmes. Sans jamais se départir de sa patience, il l'écouta et réussit à la quitter en l'assurant de la tenir informée de l'évolution de ses recherches.

« Conduisez-moi au port, maintenant, Mr. Riley. » ordonna-t-il dès qu'ils furent sortis.

Ce dernier ne se fit pas prier. Enfin sur un terrain qu'il maîtrisait, il n'épargna aucun détail sur le drame à Darcy lorsqu'ils arrivèrent sur la rade. Comme il s'y attendait, observer les lieux du drame n'apprit rien à Darcy. L'odeur de la fumée s'était presque totalement évaporée. Rien n'avait survécu à l'incendie et les quelques débris qui avaient échappé aux flammes avaient coulé. Néanmoins, Darcy trouva précisément ce qu'il cherchait en la personne de Mr. Crownhill, le capitaine du Louisiana, qui, il l'espérait, détenait bon nombre de réponses à ses questions. Les deux hommes travaillaient ensemble depuis des années et se respectaient profondément.

« Mr. Darcy, je suis heureux de vous revoir même si j'aurais préféré que ce soit dans d'autres circonstances, dit-il.

- Moi de même, répondit Darcy en lui serrant la main. Quand êtes-vous arrivé sur les lieux ?

- Vers cinq heures du matin. Le Louisiana avait presque totalement sombré. En tout cas le grand mât ne tenait plus debout. Et malheureusement, comme vous le savez, les cales étaient pleines. Il devait larguer les amarres pour la Caroline du Sud aujourd'hui. Le dommage financier…

- Les pertes de marchandises m'importent peu. Ce qui me préoccupe, c'est que Lemball soit décédé et que deux autres membres de l'équipage soient encore dans un état très sérieux.

- C'est très fâcheux en effet…

- Je n'apprécie pas le peu de zèle avec lequel vous avez traité les deux blessés. Vous auriez dû les loger dans de meilleures conditions et faire venir un médecin à leur chevet.

- Mais…

- Pensez-vous que je ne me soucie pas de l'état de santé de deux employés blessés durant leur service ?

- Loin de moi cette idée, mais je pensais que tout avait été fait pour leur venir en aide.

- Vous pensiez mal.

- Puis-je y remédier ?

- C'est fait. En revanche, il y a encore un domaine dans lequel vous pouvez m'aider.

- Vous voulez savoir ce qui s'est passé je présume ? Je peux vous dire le peu que je sais et que je déduis.

- Allons à l'auberge. Notre présence ici n'est plus nécessaire. » dit Darcy.

Ils cheminèrent vers l'auberge dans laquelle logeait Darcy. Ils s'installèrent dans un coin calme de la salle commune.

« Le message que m'a fait parvenir Riley au sujet de l'incendie était très laconique. En savez-vous plus ?

- Je n'étais pas sur place quand l'incendie a pris… Néanmoins, j'ai pu voir le Louisiana sombrer. Monsieur, je sais que ce que je vais dire risque de vous choquer mais…

- Parlez librement.

- Je suis persuadé qu'il s'agit d'un incendie volontaire.

- Vraiment ? demanda Darcy.

- Avez-vous des raisons de penser que quelqu'un vous en veut ?

- Ceci est mon affaire. Dites-moi plutôt ce qui vous fait pencher vers la théorie de l'incendie volontaire.

- Plusieurs choses. Tout d'abord, d'après ce qu'ont rapporté deux témoins, le feu semble avoir pris au centre du pont principal. Or celui-ci était totalement dégagé. J'y ai veillé personnellement avant de redescendre à terre. Rien n'aurait pu prendre feu de manière accidentelle.

- Qui sont ces témoins ?

- Deux marins. Néanmoins, je dois vous avertir, ils étaient ivres donc je doute que leur témoignage puisse vous servir.

- J'aviserai. Avez-vous pris leurs noms ?

- Oui, monsieur.

- Quoi d'autre ?

- Il avait plu quelques heures avant. Le pont était encore trempé. Cela démonte totalement l'hypothèse de l'accident. De ma vie de marin, je n'ai jamais vu un navire prendre feu dans de telles conditions. L'été oui. Avec un équipage incompétent oui. Mais pas sur le Louisiana il y a deux nuits, ce n'est pas possible.

- Votre théorie a une faille. Un homme seul n'aurait jamais pu accomplir cela. Les deux témoins dont vous parliez… Ont-ils vu quelqu'un ?

- Non. En revanche, comme vous le savez les deux marins qui étaient de garde ce soir-là ont été assommés.

- Assommés ou bien ils étaient ivres quand le drame est arrivé ? demanda Darcy, suspicieux.

- Monsieur, mes hommes ne sont jamais ivres lorsqu'ils sont en service. Ils savent que je suis intransigeant sur ce point. Vous les payez bien, ils ont tout intérêt à continuer à travailler pour vous et donc à m'obéir. Qui plus est, Stanley et Ravitz sont deux de mes meilleurs éléments.

- Mais comment se fait-il qu'ils n'étaient que deux à être de garde ?

- Stanley et Ravitz étaient les marins du premier quart. J'ignore encore où sont les autres.

- Ils auraient dû être bien plus nombreux à bord ce soir-là. Vous auriez dû y être aussi ! C'est la procédure lorsque les cales sont pleines ! » dit Darcy en foudroyant son interlocuteur du regard.

Mr. Crownhill baissa les yeux. Il savait qu'il avait commis une faute de taille qui allait lui coûter son poste et sa réputation d'excellent capitaine.

« Où étiez-vous ?

- Monsieur, je… balbutia-t-il avant de se taire à nouveau.

- Vous étiez en service. Vous devez répondre de vos actes.

- La vérité, monsieur, est que je faisais totalement confiance à mes hommes. Nous étions sur le point de nous embarquer pour un voyage de quatre mois, alors mon second m'a invité chez lui pour dîner. Nous n'avons pas vu l'heure.

- J'avais confiance en vous, Crownhill. J'ai du mal à croire que vous ayez abandonné votre poste avant tant de désinvolture après autant d'années d'expérience.

- Je n'ai aucune excuse si ce n'est d'avoir placé une trop grande confiance en mon équipage. J'aurais dû être à bord et veiller à ce qu'ils respectent leurs tours de garde.

- Et je suppose que ce n'était pas la première fois ?

- Si, je vous assure ! De toute façon, cela n'a plus d'importance désormais.

- Effectivement : vous ne pourrez pas rendre la vie à Lemball. Ne vous levez pas ! Il y a encore certains points que nous devons éclaircir. Vous ne m'avez toujours pas expliqué pourquoi Stanley et Ravitz n'étaient que deux à bord.

- Avec Lemball. Il était du troisième quart. C'est pour ça qu'il dormait au pont inférieur et a été surpris par les flammes.

- Mais où étaient les autres membres de garde ? Vous venez de m'affirmer qu'ils n'avaient aucune raison de vous désobéir et que vous aviez confiance en eux.

- Je ne m'explique pas leur attitude, monsieur.

- Et vous n'avez pas cherché à en savoir plus avant mon arrivée ? Décidément, je me suis bien trompé sur vous.

- Je ferai tout ce que je peux pour les retrouver et découvrir le fin mot de cette histoire.

- J'y compte bien. »


Cardiff, 18 janvier 1818, 11h45

D'un pas las, Darcy arpenta une fois de plus le quai sur lequel le Louisiana était amarré le soir où il avait pris feu. Depuis la veille, il ne cessait de réfléchir à la façon dont les incendiaires avaient procédé. Tout comme Mr. Crownhill, il était persuadé que l'incendie n'était pas accidentel. Les blessures de Stanley et Ravitz en témoignaient. Les deux marins déliraient encore, ce qui obligeait Darcy à attendre pour les interroger sur ce qu'ils avaient vu le soir du drame. Néanmoins, il eut l'agréable surprise de découvrir que Mr. Crownhill l'attendait à son auberge lorsqu'il y retourna pour déjeuner. L'ancien capitaine du Louisiana n'était pas seul.

« Mr. Darcy, voici trois des marins qui étaient de garde sur le Louisiana le soir de l'incendie.

- Qui auraient dû être de garde, vous voulez dire ? le corrigea Darcy en regardant les trois hommes avec sévérité.

- M'sieur, c'est pas d'notre faute, faut pas nous en vouloir ! s'écria l'un d'eux.

- Il est un peu tard pour les reproches, dit Darcy. Je cherche à comprendre ce qui s'est passé. Mr. Crownhill, j'imagine que vous ne les avez pas fait venir pour rien ?

- Non, m'sieur. On n'est pas fiers de c'qu'on a fait. Si on n'avait pas quitté nos postes ce soir-là, Lemball s'rait encore en vie. Et Stanley et Ravitz s'raient pas si amochés, dit un second marin.

- Je vous écoute.

- Ce soir-là, juste avant qu'on r'tourne à nos postes, on buvait un coup à la taverne. Un gars qui s'appelait Caine payait sa tournée. Il lésinait pas, et y en avait pour tout le monde. On a sans doute trop bu, mais on s'souvenait quand même qu'on devait r'tourner à bord. Seulement voilà, on a laissé passer l'heure.

- Vous ne m'apprenez rien de nouveau, dit Darcy.

- On y vient, m'sieur, répliqua le troisième marin qui avait jusque-là gardé le silence. Un autre gars qui avait l'air d'bien connaître Caine était complètement ivre. Ca a rendu Caine furieux. J'avais moins bu qu'les autres alors ça m'a mis la puce à l'oreille. Et là, ce type m'a annoncé qu'y devait partir, comme quoi il avait un boulot à faire mais qu'il avait trop bu pour s'lever et aller sur le port. Quand je lui ai demandé sur quel navire il travaillait, il m'a ri au nez.

- Et il a dit un truc vraiment bizarre, au début on pensait qu'y racontait n'import' quoi parce qu'il était ivre… Si on avait su ce qu'y voulait dire, on l'aurait laissé filé pour rien au monde, même si on t'nait plus debout !

- Qu'a-t-il dit ? demanda Darcy.

- Qu'à notre place il évit'rait d'remonter sur Louisiana ce soir-là, répondit le premier marin.

- Vous lui aviez dit de quel équipage vous faisiez partie ? les interrogea Mr. Crownhill.

- M'en souviens pas… dit le troisième marin.

- Je crois qu'non. » dit le premier.

Tout faisait sens désormais dans l'esprit de Darcy. Il avait toujours été clair que les incendiaires avaient agi à plusieurs. Il avait maintenant la certitude qu'ils avaient extrêmement bien préparé leur opération en se renseignant sur les noms des marins qui auraient dû être de quart ce soir-là, et s'arranger pour les retenir à terre. Restait à savoir qui était derrière tout cela.

« Ce Caine, savez-vous où on peut le trouver ? demanda Darcy.

- Ça non… Il avait beau payer sa tournée, c'était pas un bavard !

- Mais Harvey, l'type qui nous a conseillé d'pas remonter à bord… Il a dit un truc sur Caine, non ? demanda le premier à ses compagnons.

- Qu'y venait de Newcastle, j'crois bien. C'est ça qu'est bizarre, ça devait pas être un marin. »

Newcastle.

Le Louisiana.

« Avez-vous des raisons de penser que quelqu'un vous en veut ? » lui avait demandé Mr. Crownhill.

Newcastle.

Wickham.

Darcy devait en avoir le cœur net. Même si l'hypothèse folle à laquelle il venait de penser faisait sens. C'était limpide. Son calme l'étonna lui-même. Comme si, au fond de lui, il avait toujours su qui avait cherché à l'atteindre à travers le Louisiana. Il posa quelques questions supplémentaires aux trois marins, cherchant à obtenir un indice qui pourrait le mener à ce Caine qui semblait lié à Wickham. Malheureusement, ils ne lui révélèrent rien de plus.

Il passa une nouvelle fois à l'auberge où Stanley et Ravitz étaient installés, espérant qu'ils aient repris conscience. C'était le cas de Ravitz qui, bien que nauséeux et en proie à une migraine persistante, n'eut pas le cœur à refuser de répondre à Darcy qui l'impressionnait grandement. Ce dernier fut plein de sollicitude envers le marin, l'assurant qu'il n'aurait à s'inquiéter de rien pour la survie de sa famille en attendant qu'il soit de nouveau sur pied pour les faire subsister.

Rassuré sur ce point, Stanley révéla tout ce qu'il savait à Darcy. Mais comme il l'avoua, il faisait nuit noire et ses attaquants l'avaient frappé dans la nuque sans qu'il puisse voir de qui il s'agissait. Penaud mais refusant de se décourager, Darcy prit donc congé de Stanley et ses pas le menèrent à la capitainerie où il espérait pouvoir retrouver une trace de Caine dans les registres de Mr. Riley.

Mais il n'y parvint jamais. Il fut arrêté en chemin par l'un des serviteurs de l'auberge où il logeait. Essoufflé, ce dernier lui confia avoir couru et l'avoir cherché pendant longtemps afin de lui remettre un express. Intrigué, Darcy prit le courrier que lui tendait l'homme. Il frémit en reconnaissant l'écriture de Lady Matlock.

Mon cher neveu,

Pardonne-moi de t'alarmer mais il me faut aller à l'essentiel. Avant toute chose, laisse-moi te rassurer sur l'état d'Elizabeth et de Georgiana. Elles vont bien. Mais il faut que tu rentres à Pemberley immédiatement. Elizabeth a besoin de toi.

Je suis vraiment navrée de te demander ceci de façon aussi cavalière et laconique mais je ne peux t'en dire plus par écrit. Rentre vite, Fitzwilliam.

Ta tante affectionnée

Darcy porta instinctivement la main à son cœur, là où il gardait précieusement le médaillon qu'Elizabeth lui avait offert en juillet. Il sentit son cœur se serrer, comme broyé par une main invisible mais impitoyable. Oubliés le Louisiana, Lemball, Stanley et Ravitz, sa recherche de Caine, ses soupçons sur Wickham. Son être tout entier n'aspirait plus qu'à retrouver Pemberley et Elizabeth. L'espace d'un instant, tandis qu'il se hâtait pour rejoindre l'auberge, il maudit sa tante de lui avoir donné si peu de détails dans son message. Il envisageait à présent les hypothèses les plus terribles, oubliant presque que Lady Matlock lui avait assuré qu'Elizabeth et Georgiana allaient bien. Mais cela ressemblait si peu à sa tante de se laisser gagner par l'angoisse de la sorte ! Darcy crut devenir fou d'impatience lorsque l'employé de l'auberge tarda à harnacher son cheval. Son esprit et son cœur lui criaient le nom de son épouse.

Elizabeth a besoin de toi.

Se maudissant d'avoir quitté Pemberley, il enfourcha son cheval quitta la cour de l'auberge dans une envolée de poussière.


Pemberley, 16 janvier 1818, 15h00

Wickham resta longtemps immobile tel une statue, savourant l'effet qu'avait produit sa dernière phrase sur Elizabeth.

« J'allais très bien jusqu'à ce que vous arriviez. » répliqua-t-elle vertement.

Mais le ton doucereux de Wickham l'avait ébranlée. Le fin sourire dont il ne se départait pas la mettait mal à l'aise. Son instinct lui criait qu'elle ne devait pas se fier à tant de calme.

« Je ne suis pas fâché d'être ici aujourd'hui. Je serais vraiment peiné s'il vous arrivait quelque chose. Darcy ne devrait pas vous laisser seule ainsi. C'est fort peu galant de sa part.

- Vous êtes particulièrement mal placé pour tenir des discours sur ce qu'un mari doit faire et ne pas faire à son épouse. N'avez-vous pas délaissé Lydia ? l'accusa Elizabeth.

- Lydia ! Bien sot sera celui qui voudra l'approcher ! C'est plutôt lui qu'il faudrait plaindre.

- Je vous saurais gré de ne pas l'insulter sous mon toit. Lydia a ses défauts mais elle reste ma sœur et vous lui devez le respect.

- Le respect ! dit-il avec dégoût.

- Effectivement, je ne devrais sans doute pas évoquer des concepts qui vous sont inconnus, persifla Elizabeth.

- A votre place, je serais moins téméraire, Mrs. Darcy.

- Est-ce une menace ?

- J'ai assez perdu de temps en banalités, éluda-t-il. Il me faut en venir au vrai motif de ma visite. »

L'incompréhension se peignit sur les traits d'Elizabeth. Le flegme de son visiteur la déroutait de plus en plus. Elle avait beau réfléchir en toute hâte, elle ne parvenait pas à deviner ce que signifiait son comportement.

« Comme Lydia a dû s'en plaindre dans sa correspondance, j'ai quelques soucis d'argent… commença Wickham en balayant distraitement du doigt la poussière imaginaire du guéridon délicatement posé à ses côtés.

- Nous y voilà… Vous perdez votre temps. Mr. Darcy ne vous prêtera pas un penny de plus. Il en a déjà trop fait pour vous. Vous ne disposez d'une place dans le régiment de Newcastle que grâce à sa générosité. Et nous savons tous que vous serez endetté jusqu'à la fin de vos jours. Quant à Lydia, je la connais assez pour savoir qu'elle n'est pas plus raisonnable. J'étais prête à l'aider en puisant des mes propres revenus mais même ceci est insuffisant pour des tempéraments comme les vôtres. »

Wickham ne sourcilla pas. Il dévisagea Elizabeth durant une minute qui parut aussi longue que l'éternité à la jeune femme. Elle espérait avoir fait preuve de suffisamment de fermeté pour décourager son beau-frère et le chasser de Pemberley, car elle sentait que cette entrevue commençait à mettre ses nerfs à rude épreuve. Et soudain, il se leva et avança vers elle lentement.

« Je m'attendais à votre réaction. C'est pourquoi j'ai trouvé un moyen bien plus efficace d'obtenir ce dont j'ai besoin… » dit-il, énigmatique.

En un éclair, Elizabeth devina que son pressentiment ne l'avait pas trompée. Wickham ne partirait pas. Toute sa fermeté et sa volonté n'y changeraient rien. Ses pensées allèrent aussitôt à Darcy. Son angoisse prit brièvement le dessus et elle se plaignit intérieurement de l'injustice du sort qui avait voulu que son mari soit absent précisément ce jour-là. Observant à nouveau le sourire de Wickham, elle vit qu'il devinait sans peine l'évolution de ses pensées.

Et elle comprit.

Il savait. Il avait toujours su que Darcy n'était pas à Pemberley.

Elizabeth recula. Le sourire de Wickham se mua en un ricanement qu'il étouffa rapidement.

« Comme je le disais, c'est vraiment très imprudent de la part de Darcy de vous avoir laissée seule, dit-il suavement.

- Le bateau… balbutia Elizabeth.

- Evidemment. Vous avez mis du temps à comprendre. Je vous croyais plus perspicace. Quant à Darcy, cela ne m'étonne pas qu'il soit tombé dans le piège aussi facilement. Notre bon Samaritain ne changera décidément jamais !

- Comment avez-vous pu ? dit Elizabeth dans un souffle, oscillant entre l'horreur et la peur.

- Oh, rien de plus simple, quand on a suffisamment d'argent pour monter une telle opération. Naturellement, je n'ai pu agir seul, mais comme je vous le disais tout à l'heure, la plupart des gens sont prêts à beaucoup de choses pour quelques livres. Il m'a suffi de recruter un associé en lui faisant miroiter une partie de ce que je compte soutirer à Darcy. Bien sûr, il a demandé une petite avance mais j'ai été assez sage pour faire quelques économies afin de mettre mon plan à exécution. A l'heure qu'il est, le Louisiana, enfin ce qu'il en reste, repose au fond de la rade de Cardiff.

- Avec le corps d'un membre de son équipage ! » s'insurgea Elizabeth.

Elle luttait à présent pour contenir ses larmes devant tant d'abjection. Elle revit le visage torturé de Darcy lorsqu'il avait appris la nouvelle. Elle se souvint de la culpabilité qu'il avait ressentie, et du sentiment d'impuissance qui les avait saisis tous les deux lorsqu'ils avaient appris la nouvelle.

« Simple dommage collatéral, balaya Wickham sans sourciller.

- Vous êtes monstrueux…!

- J'ai besoin d'argent, Elizabeth. Tous mes créanciers me harcèlent. Newcastle est devenu invivable. Encore quelques semaines, et il aurait été dangereux pour moi d'y rester. J'ai alors su que le moment d'agir était venu. Mais je savais que Darcy ne me prêterait plus un seul penny.

- Donnerait, rectifia Elizabeth avec mépris. Vous n'avez jamais remboursé une seule de vos dettes. Mais nous ne savions pas qu'en plus d'un escroc et d'un profiteur vous étiez également un meurtrier. »

Le dégoût qu'elle ressentait face à celui qu'elle avait honte de devoir appeler son beau-frère lui donnait un sursaut de courage. Sentant l'adrénaline courir dans ses veines, elle le défia du regard.

« Il arrive que certaines circonstances nous échappent. Je n'ai pas eu le choix. » dit-il.

Continuant à avancer, il la força à reculer, la repoussant contre son secrétaire et il la saisit par le bras. Elle ne put retenir un cri de douleur et de surprise.

« Darcy ne me donnera plus un penny… A moins qu'il ne veuille récupérer une chose qui lui est chère. Le seul moyen de le convaincre de rembourser mes dettes est donc de m'en prendre à vous. Ne croyez pas que je fais cela de gaieté de cœur. Et inutile de crier, dit-il en la devançant. Nous savons tous les deux qu'il n'y a personne dans cette aile de la maison à cette heure. »

Elizabeth se retint de crier de frustration. Elle était furieuse. Contre Wickham, contre elle-même, et même contre Darcy qui s'était absenté… Elle savait que le piège venait de se refermer sur elle, impitoyablement.

« Mais voyez-vous, ma chère, l'aspect le plus réjouissant de mon plan est qu'il me permet de joindre l'utile à l'agréable. Non seulement Darcy déboursera une fortune pour vous récupérer, mais en plus votre enlèvement va le faire souffrir. Georgiana puis Lydia… Ce n'était pas assez. »

Elizabeth ne put retenir un frisson et étouffa un cri en apercevant la lueur folle qui brillait dans le regard de Wickham. De la haine pure.

« Pourquoi… ?

- Juste Ciel, Elizabeth ! Moi qui vous croyais intelligente ! Seriez-vous donc aussi faible d'esprit que Lydia ? Pourquoi ?! Mais parce qu'il a tout ce que j'ai toujours désiré ! Toute ma vie je n'ai été qu'un inférieur à ses yeux. Et lui, le fils du grand Darcy, le Maître de Pemberley ! On lui a toujours tout donné, il n'a eu qu'à tendre la main pour se servir. Je hais ce genre d'individus.

- Vous n'auriez jamais été digne de Pemberley, répliqua Elizabeth.

- Oh vous croyez ? Peut-être est-ce parce qu'on ne m'en a jamais donné l'opportunité. Mais nous ne sommes pas ici pour évoquer le passé. Je devrais avoir honte de ce que je m'apprête à faire mais peu m'importe. Imaginez-vous, Elizabeth, le plaisir que j'éprouve à l'idée de faire souffrir votre mari ? Il sera prêt à tout pour vous récupérer. Je l'ai vu le jour de votre mariage. Darcy amoureux ! dit Wickham en partant dans un grand éclat de rire. Il n'aurait jamais dû s'autoriser une telle faiblesse, et il va bientôt l'apprendre à vos dépens. »

Il resserra l'étreinte de son poing autour du bras d'Elizabeth. Sentant ses forces l'abandonner, elle refoula sa terreur au plus profond d'elle-même et saisit aveuglément le premier objet à sa portée. Wickham la désarma sans peine, jetant à terre le vase qu'elle avait réussi à attraper. Il se brisa en mille morceaux. Le son décupla étrangement le courage d'Elizabeth qui se débattit, cherchant à échapper à l'étreinte de Wickham. Il se fit plus brutal et, se rapprocha d'elle et lui chuchota à l'oreille :

« Ne me forcez pas à vous frapper ! Vous pouvez choisir : ou vous vous laissez faire et il ne vous arrivera rien, ou je serai obligé de vous faire taire par tous les moyens. »

Elizabeth lui lança un regard de défi et lutta de plus belle. Ce qui suivit les prit tous les deux par surprise. Il la frappa au visage avec une violence telle qu'elle en perdit l'équilibre et chuta au sol, se rattrapant de justesse au siège de son secrétaire pour ne pas se cogner. L'humiliation et la douleur qu'elle ressentit furent telles qu'elles firent voler en éclat tout son courage. Et dans un sursaut instinctif, elle porta la main à son ventre, se retenant de pousser un gémissement de terreur pour son enfant. Wickham n'en crut pas ses yeux. A nouveau, il éclata de rire, terrifiant encore plus Elizabeth.

« C'est plus que je n'en ai jamais rêvé ! Ma chère Elizabeth, vous êtes pleine de ressources ! Quelle heureuse surprise ! Des félicitations sont de rigueur… dit-il en la relevant avec un peu plus de ménagement mais toujours aussi fermement. Darcy va me céder une petite fortune pour vous récupérer. Et nul doute qu'il serait même prêt à me donner tout Pemberley maintenant que vous portez son héritier ! »

Il la saisit à nouveau par le bras et commença à l'entraîner vers la porte.

« Allons, soyez raisonnable, Elizabeth. Pensez à votre enfant. »

Docilement, Elizabeth se laissa guider, tentant de rassembler son courage. Elle se mit à trembler, et pria de toute son âme pour qu'un serviteur soit dans le Hall de Pemberley afin de lui venir en aide. Mais Wickham était bien trop rusé pour faire cette erreur. Et elle ne tarda pas à constater qu'il n'avait pas menti en lui disant qu'il connaissait les moindres recoins de la demeure. Il n'avait jamais envisagé de la faire sortir par le Grand Foyer mais à l'opposé, par l'escalier débouchant sur la galerie de sculptures, qui était presque toujours déserte. Le voyant emprunter ce chemin, Elizabeth ne put réprimer un nouveau tremblement. Elle savait qu'une fois sortie du manoir, elle n'aurait plus aucune chance d'être secourue. Seule la peur que Wickham s'en prenne à son enfant la retint de hurler en chemin. Mais toute prudence l'abandonna lorsqu'ils arrivèrent en haut de l'escalier. Un regard lui permit d'embrasser le hall désert. Tout était fini. Et pourtant elle s'y refusait. Follement, elle pensa à Darcy, à leur enfant, à l'amour qui les unissait. Elle ne pouvait quitter tout cela sans lutter une dernière fois.

Elle hurla, se débattant, griffant aveuglément Wickham. Etonné qu'une femme aussi frêle puisse avoir tant de force, il tenta de l'intimider par de nouvelles menaces mais comprit bientôt qu'elles n'avaient plus d'effet. Acculée, Elizabeth combattait de toutes ses forces, son énergie décuplée par la peur. Apeuré à l'idée que ses cris finissent par réussir à alerter un serviteur, Wickham tenta de la bâillonner d'une main. Les secondes qui suivirent se déroulèrent si vite que tous deux devaient en garder un souvenir flou jusqu'à la fin de leurs vies. Elizabeth perdit l'équilibre et Wickham, qui ne la tenait plus que d'une main, ne sut la retenir. Elle chuta dans les escaliers, son corps percutant lourdement les marches, arrêtant sa course folle au pied de l'escalier cinq mètres plus bas. Inconsciente, Elizabeth ne put voir Wickham prendre la fuite.