Chapitre 25: La nuit n'est jamais complète


Georgiana monta gaiement les marches du perron la menant au Grand Foyer en compagnie de sa tante. Eclatant de rire en se remémorant une plaisanterie du Colonel Fitzwilliam que venait de lui raconter Lady Matlock, la jeune fille retira son chapeau et ses gants, les tendant distraitement à un valet. Elle avait les joues rougies par le froid et son teint faisait ressortir ses yeux. Elle s'était réveillée très mélancolique suite au départ de son frère mais fort heureusement la visite de sa tante l'avait déridée. Compatissante, Georgiana songea immédiatement à aller trouver Elizabeth pour tenter de la distraire de l'absence de Darcy. Georgiana savait combien sa belle-sœur vivait mal leur séparation. Elle ignorait presque tout du désastre qui avait touché le Louisiana mais le regard tourmenté qu'elle avait surpris la veille chez son frère l'avait suffisamment renseignée. Trop bien élevée pour le questionner, elle était réduite à des hypothèses, toutes plus inquiétantes les unes que les autres.

Lady Matlock n'en savait guère plus. Gerald Fitzwilliam, son fils aîné, lui avait confié qu'il y avait sans doute un problème avec l'un des navires de Darcy puisque ce dernier avait dû se rendre à Cardiff en toute hâte, mais il n'avait pu lui en dire davantage. Néanmoins, elle avait pleinement confiance en Darcy, l'ayant vu gérer d'une main de maître les affaires de Pemberley depuis plusieurs années. En revanche, Lady Matlock s'inquiétait pour Elizabeth, espérant que l'absence de Darcy ne s'éterniserait pas. Gérer Pemberley requérait beaucoup de temps et d'énergie, or la jeune femme avait besoin de repos, et Lady Matlock commençait à la connaître assez pour savoir qu'elle ne ménagerait pas sa peine en l'absence de Darcy.

Néanmoins, elle était heureuse d'avoir passé un bon moment avec Georgiana. Toutes deux avaient beaucoup de points communs et elles adoraient parler pendant des heures. La gentillesse et la culture de Georgiana rendaient sa compagnie très agréable. Elle sourit en voyant la jeune fille se rendre dans le salon de musique, impatiente de retrouver son piano.

« Je me demande si Elizabeth a terminé sa correspondance, dit Georgiana.

- Ne la dérangeons pas, elle nous a dit qu'elle nous rejoindrait pour le thé. » lui répondit sa tante.

Elle ne s'inquiéta réellement que lorsque l'après-midi commença à toucher à sa fin. Peu après dix-sept heures, Lady Matlock s'étonna de ne pas voir sa nièce redescendre pour passer la fin de la journée avec Georgiana et elle. Ce n'était pas dans ses habitudes mais Lady Matlock n'osait pas monter pour la déranger. Elle demanda à Mrs. Reynolds et plusieurs serviteurs s'ils l'avaient vue mais aucun ne put la renseigner. Georgiana proposa alors de monter à l'étage pour vérifier. Elle revint dans un tel état d'affolement qu'elle dut s'asseoir avant de pouvoir reprendre la parole.

« Elle n'était pas dans son boudoir. Il y avait du verre partout au pied de son secrétaire.

- Du verre ?

- Ou du cristal, je ne sais pas. Je crois qu'elle a cassé un vase.

- J'espère qu'elle ne s'est pas blessée !

- Il n'y avait pas de sang.

- C'est rassurant. Mais je me demande où elle peut bien être ?

- Je vais demander à Mrs. Reynolds d'aller vérifier dans ses appartements. Peut-être dort-elle. »

Mais l'intendante revint bredouille. Lady Matlock tenta de cacher son inquiétude pour ne pas alarmer davantage Georgiana mais la jeune fille était déjà trop anxieuse pour se laisser apaiser. Elles firent venir plusieurs serviteurs, leur demandant s'ils avaient vu Elizabeth ou s'ils savaient si elle était sortie. Les cochers confirmèrent qu'elle n'avait demandé aucune voiture. Un serviteur envoyé à la serre confirma qu'elle ne s'y trouvait pas. La nuit était tombée depuis près d'une heure et Lady Matlock frémit en pensant la température glaciale qui régnait à l'extérieur. Assistée de Mrs. Reynolds, elle répartit plusieurs serviteurs pour rechercher Elizabeth dans les diverses ailes de la maison.

Incapable de rester en place, Georgiana parcourut les longs couloirs, suivie de près par Lady Matlock. Elle dépassa sans les voir les sculptures de la galerie que son frère entretenait et enrichissait depuis des années avec soin. Rien ne l'avait préparée à la découverte qu'elle fit au pied de l'escalier qui menait à l'aile des appartements privés de la famille. Poussant un cri d'effroi, elle se précipita pour s'agenouiller près du corps inconscient d'Elizabeth. Lady Matlock porta une main à son cœur avant de s'agenouiller aux côtés de sa nièce. Le visage d'Elizabeth était d'une pâleur effrayante. Se souvenant des gestes de son médecin lorsque ses enfants avaient été malades, elle chercha le pouls d'Elizabeth et soupira de soulagement en le sentant battre faiblement sous ses doigts. Néanmoins, elle s'inquiéta de la froideur des mains et des joues de la jeune femme. Allongé depuis plusieurs heures sur le marbre glacé, son corps était gelé.

Lady Matlock releva les yeux, observant l'escalier. Elle blêmit en devinant ce qui s'était passé. Georgiana eut la même pensée mais ne tira pas les mêmes conclusions, ne s'inquiétant que pour Elizabeth. Elle supplia sa tante de faire venir un médecin, ce que Lady Matlock s'empressa d'approuver, demandant au majordome de s'en occuper. Puis elle fit venir deux valets qui transportèrent Elizabeth dans la chambre de Lady Anne. Mrs. Reynolds devança la requête de Lady Matlock en faisant allumer le feu et bassiner le lit. Elizabeth fut étendue dessus. Mrs. Reynolds et Emma la dévêtirent et la changèrent rapidement. Puis elles la recouvrirent de plusieurs couvertures, prenant garde à sa cheville qu'elles devinaient blessée par sa chute.

Puis commença la longue attente. Le docteur Edwards était apparemment retenu ailleurs et mit plusieurs heures à arriver. Lady Matlock dépêcha un serviteur à Matlock Castle pour prévenir son époux qu'elle passerait la nuit à Pemberley. Elle était rongée par l'inquiétude à l'idée que la chute d'Elizabeth ait pu déclencher une fausse couche. Elle en connaissait chaque signe avant-coureur et les guettait. Jusqu'à présent, rien d'alarmant n'était à signaler si ce n'est que la jeune femme n'avait toujours pas repris conscience. Lady Matlock hésita à envoyer un express à Darcy pour lui demander de rentrer mais elle préférait en savoir plus sur l'état de sa nièce pour ne pas inquiéter Darcy plus que nécessaire.

Le docteur Edwards arriva vers huit heures du soir, se confondant en excuses. Lady Matlock fit sortir Georgiana de la chambre, lui conseillant d'aller dîner. Puis elle expliqua au médecin dans quel état elle avait retrouvé Elizabeth et évoqua l'hypothèse quasi certaine de sa chute. Le docteur Edwards se montra soucieux et se pencha sur Elizabeth, confirmant rapidement qu'elle s'était fait une entorse mais rien de plus, ce qui rassura Lady Matlock. Néanmoins, il lui fut impossible de se prononcer sur la grossesse d'Elizabeth.

A la surprise du médecin, Elizabeth reprit conscience à ce moment-là. Désorientée et clignant des yeux à cause de la lumière, elle mit plusieurs secondes à comprendre qu'elle se trouvait dans sa chambre et à reconnaître le visage du docteur Edwards penché au-dessus d'elle.

« Mrs. Darcy ? M'entendez-vous ? demanda-t-il.

- Oui… murmura-t-elle d'une voix rauque.

- Elizabeth, ma chérie, vous nous avez si peur ! dit Lady Matlock en lui prenant la main doucement pour ne pas la brusquer.

- Tante Madeline ? Je… Que se passe-t-il ?

- Nous vous avons retrouvée inconsciente. Nous pensons que vous êtes tombée dans les escaliers. Vous rappelez-vous de quelque chose? » demanda Lady Matlock.

Elizabeth lutta quelques instants contre le vertige qui l'envahissait, fermant les yeux pour ne plus voir la pièce tourner. Elle interrogea ses souvenirs, incapable de se rappeler ce qui s'était passé.

« William… Il est parti, n'est-ce pas ?

- Oui, il a dû se rendre à Cardiff. Il est parti hier matin. Il va bien, la rassura Lady Matlock.

- C'est tout ce dont vous vous souvenez, madame ? » demanda le médecin.

Elizabeth referma les yeux. Elle se remémora le départ de Darcy, son dernier regard. Puis se souvint de son déjeuner avec Georgiana. Mais, en dépit de tous ses efforts, le reste était flou.

« Tante Madeline, quand êtes-vous arrivée ? demanda-t-elle.

- En début d'après-midi. Vous ne vous en rappelez pas ? l'interrogea Lady Matlock en tentant de masquer l'inquiétude contenue dans sa voix.

- Non… »

Lady Matlock questionna le médecin du regard.

« Cela peut arriver en cas de chute. » l'assura-t-il discrètement.

Elizabeth était trop troublée pour prêter attention à leurs paroles. Elle luttait contre l'obscurité qui avait envahi sa mémoire. Rien ne lui revenait. Elle était vaguement consciente de la douleur qui lui lancinait la cheville mais son inquiétude à l'idée de ne pas se souvenir des heures précédentes l'emportait sur le reste. Et soudain, les mots de Lady Matlock firent leur chemin jusqu'à son esprit.

Nous pensons que vous êtes tombée dans les escaliers.

« Mon Dieu, non ! Tante Madeline, que s'est-il passé ?

- Nous l'ignorons, Elizabeth, nous vous avons retrouvée inconsciente au pied de l'escalier de la Galerie… »

La réaction de la jeune femme surprit à la fois sa tante et le docteur Edwards. Elle poussa un gémissement, son corps se débattant presque et elle porta les deux mains à son ventre.

« Mon enfant ! Mon Dieu, non ! Docteur, je vous en prie… »

Elle repoussa le médecin et sa tante lorsqu'ils tentèrent de la rallonger, sanglotant, ne les entendant même pas lorsqu'ils lui assurèrent qu'elle n'avait pas perdu son enfant. Lady Matlock finit par réussir à la raisonner, lui enjoignant de rester calme pour son enfant. Cessant de lutter, Elizabeth s'appuya contre les oreillers, fermant les yeux en sentant la main fraîche et apaisante de sa tante caresser son front.

« Il va bien, Elizabeth. Vous n'avez pas perdu votre enfant. » répéta plusieurs fois Lady Matlock, la berçant presque de paroles.

Le docteur Edwards reprit le pouls de sa patiente, constatant qu'il était plus fort mais irrégulier.

« Mrs. Darcy, vous devez impérativement rester calme et vous reposer. Pour autant que nous sachions, vous avez fait une chute sévère cet après-midi. Vous n'avez qu'une entorse mais nous devons prendre toutes les précautions nécessaires…

- Mon enfant… je vous en prie, docteur, dites-moi la vérité ! Vais-je le perdre ? » demanda Elizabeth en rouvrant les yeux, sentant de nouvelles larmes brûlantes couler et se noyer dans ses cheveux.

S'interdisant d'échanger un regard avec Lady Matlock, le docteur Edwards ne quitta pas sa patiente des yeux. Il commençait à bien connaître la jeune Maîtresse de Pemberley, ayant soigné Darcy avec son aide quelques mois plus tôt. Il la savait vive, réfléchie et obstinée. Plongeant son regard dans le sien, il sut instinctivement qu'elle ne croirait aucun mensonge et lui retirerait définitivement sa confiance s'il tentait de la leurrer. Il ne pouvait que choisir ses mots avec soin.

« Je l'ignore. J'ai vu certaines de mes patientes mener leur grossesse à terme en ayant fait des chutes plus graves que la vôtre, notamment à cheval. Mais une fausse couche n'est pas à exclure. Nous devons rester très vigilants au cours des heures qui vont suivre. Il faut que vous restiez allongée et que vous vous reposiez. Nous en saurons plus demain matin. »

Elizabeth eut l'impression de se noyer dans un cauchemar. Fermant les yeux, elle lutta contre les nouveaux sanglots qui l'étouffaient. Elle chercha frénétiquement la main de sa tante, et s'y accrocha avec désespoir lorsqu'elle la trouva.

« William… Je veux le voir, tante Madeline, je vous en supplie !

- Je vais lui envoyer un express immédiatement pour le faire venir. Essayez de dormir, Elizabeth… »

Tandis que sa nièce répétait le prénom de son mari tel une litanie, Lady Matlock demanda discrètement au docteur Edwards s'il était possible de lui administrer quelques gouttes de laudanum pour qu'elle s'endorme mais il secoua la tête négativement. Lady Matlock comprit qu'il ne voulait pas faire courir ce risque à l'enfant que portait Elizabeth.

Elle demanda à Mrs. Reynolds de conduire le docteur Edwards dans la salle à manger pour lui servir son dîner, et également de faire préparer une chambre à l'intention du médecin. Elle fit ensuite venir Georgiana et lui expliqua la situation succinctement. La jeune fille, effarée, s'assit au chevet d'Elizabeth et tenta de la rassurer tandis que leur tante écrivait à Darcy et Jane.

Elizabeth finit par s'endormir, rompue de fatigue. Georgiana avait quelque peu réussi à l'apaiser en lui parlant de William, et de Jane qui viendrait dès le lendemain. La jeune fille était éprouvée de voir sa belle-sœur si désorientée mais elle prit sur elle pour ne pas lui faire voir son inquiétude, heureuse de réussir à la rassurer un peu. Lady Matlock déclina la proposition de Mrs. Reynolds qui l'invitait à aller se reposer dans la chambre qu'elle avait fait préparer pour elle. Elle veilla sa nièce tard dans la nuit, quelque peu soulagée de voir qu'elle dormait d'un sommeil paisible. Rompue de fatigue, elle se décida à aller s'allonger sur l'ottomane installée dans le salon privé d'Elizabeth et Darcy.


Elizabeth ouvrit les yeux vers trois heures du matin. Elle venait de faire le plus étrange des rêves, empli d'ombres informes et silencieuses. Tremblante et le souffle court, elle tendit la main pour chercher la chaleur du corps de son mari, avant de se souvenir qu'il était à Cardiff. Glacée mais couverte de sueur, elle remonta la couverture et se pelotonna sur elle-même. Fermant les yeux, elle sonda à nouveau ses souvenirs. Mais sa mémoire continuait à lui faire défaut.

Soudain, elle prit conscience que quelque chose n'allait pas. Et elle ne fut bientôt plus capable de former la moindre pensée cohérente, déchirée de part en part d'une immense douleur. Elle hurla, se redressant dans son lit, portant les deux mains à son ventre. Plus instinctivement que rationnellement, elle comprit qu'elle était en train de perdre son enfant.

« Non, pitié, pas ça ! Non… NON ! »

Elle éclata en sanglots, tant sous l'effet de la souffrance physique qu'à cause de son angoisse. Frénétiquement, elle chercha de quoi allumer les bougies mais, prise d'un nouveau spasme de douleur, elle tomba à genoux au pied du lit. Alarmée par ses cris, Lady Matlock accourut, un chandelier à la main. Un regard lui suffit pour embrasser la scène. Sa nièce gisait au sol en sanglots, sa chemise de nuit en dentelle se teintant rapidement de sang. Elle eut la présence d'esprit de sonner pour faire venir une servante avant de se précipiter pour secourir Elizabeth.

« Faites venir le docteur Edwards ! ordonna-t-elle à Emma lorsque celle-ci accourut en catastrophe, les yeux encore emplis de sommeil.

- Tante Madeline, que se passe-t-il ? Ce n'est pas normal… Je…

- Restez calme, Elizabeth, il faut vous allonger, dit Lady Matlock en la couchant de force sur le lit.

- Non… Je ne veux pas ! Il faut que… dit Elizabeth en luttant contre sa tante qui l'empêchait de se rasseoir.

- Mrs. Darcy. » dit le docteur Edwards d'un voix apaisante mais ferme en entrant dans la pièce.

Il s'avança d'un pas déterminé, tout de suite alerte malgré son peu de sommeil. D'autorité, il repoussa Elizabeth sur ses oreillers, échangeant un regard éloquent avec Lady Matlock.

« Il me faudra des serviettes et de l'eau chaude, dit-il à Emma.

- Non ! Je vous interdis ! protesta Elizabeth dans un nouveau sanglot.

- Mrs. Darcy, je suis désolé, mais nous n'avons pas le choix. Vous faites une fausse couche.

- Je refuse que vous me touchiez ! le coupa-t-elle, cherchant à se recroqueviller sur elle-même.

- Elizabeth, le docteur n'a pas le choix, intervint Lady Matlock.

- Je ne peux plus rien faire pour votre enfant, madame, je suis vraiment désolé… C'était à redouter, nous avions pris toutes les précautions mais cela n'a pas suffi, dit le médecin de son ton le plus doux en posant la main sur le front de sa patiente pour l'apaiser.

- Je vous en supplie, sauvez-le ! Vous devez le sauver ! Je ferai tout ce que vous voulez mais sauvez-le ! l'implora Elizabeth.

- C'est trop tard, madame. Je vous assure que s'il restait la moindre chance pour votre enfant, je tenterais tout mon possible mais ce n'est pas le cas. C'est fini. »

Il se tourna vers Mrs. Reynolds et les deux servantes qui lui avaient apporté ce dont il avait besoin. Pendant qu'il se préparait, Lady Matlock s'assit au bord du lit, épongeant le visage de sa nièce avec un linge humide. Voir sa nièce dans un tel désespoir lui brisait le cœur et elle n'osait pas imaginer à la réaction de Darcy lorsqu'il apprendrait ce qui était en train de se passer. Son cœur se serra, la douleur lisible dans les yeux d'Elizabeth ravivant une souffrance très lointaine mais jamais totalement oubliée. Lady Matlock chassa ses mauvais souvenirs rapidement, se concentrant sur sa nièce dont les protestations faiblissaient de minute en minute, ce qui ne l'empêcha néanmoins pas de reculer dans un sursaut instinctif lorsque le médecin s'approcha d'elle.

« Non, je vous en prie !

- Nous n'avons pas le choix, Mrs. Darcy. Si je ne fais rien, la situation va devenir dangereuse pour vous. Nous ne pouvons plus rien pour votre enfant.

- Soyez raisonnable, Elizabeth, approuva Lady Matlock.

- On peut encore le sauver, je le sais, je le sens !

- Non, Elizabeth, votre bébé n'a pas survécu. Il faut que vous laissiez le docteur vous soigner sinon vous allez perdre trop de sang et cela risque de devenir dangereux pour vous. Pensez à William, il vous dirait la même chose.

- William… Oh mon Dieu, William… Il va me détester… William… » dit Elizabeth en fermant les yeux, sentant de nouvelles larmes couler.

L'évocation du nom de son mari brisa toute résistance chez Elizabeth. Elle fut prise d'un nouveau sanglot et cessa de lutter contre le docteur Edwards qui tentait de la maintenir allongée. Enfonçant son visage dans l'oreiller, Elizabeth, relâchant enfin son étreinte désespérée autour de son ventre, laissa retomber ses bras le long de son corps. Lady Matlock saisit sa main et la serra de toutes ses forces.

Tandis que le docteur Edwards travaillait, Elizabeth ne cessa de prononcer le prénom de son mari et sa tante ne sut si c'était par envie qu'il soit à ses côtés pour la soutenir dans cette épreuve ou par peur de sa réaction. Elle tenta vainement de réconforter sa nièce, l'assurant que Darcy ne la tiendrait jamais pour responsable de cet accident. Elizabeth ne répondit que par bribes incohérentes, répétant inlassablement le prénom de son mari. Lady Matlock refoula les larmes qui lui montaient aux yeux, ne pouvant s'empêcher de supplier mentalement son neveu de revenir au plus vite tandis qu'Elizabeth continuait à sangloter, impuissante à retenir en elle la précieuse vie qu'elle avait désirée avec tant d'amour.

Les heures suivantes furent éprouvantes. Alarmé par l'état moral de sa patiente, le docteur Edwards se décida à lui donner quelques gouttes de laudanum pour qu'elle s'endorme. Elle manquait cruellement de forces mais aucune parole n'avait pu la décider à s'endormir. Lady Matlock, bien qu'épuisée, attendit l'arrivée de Jane qu'elle avait fait prévenir aux premières heures de la journée. Cette dernière arriva à Pemberley dès huit heures du matin, relayant Lady Matlock au chevet d'Elizabeth. Elle eut grand-peine à retenir ses larmes lorsque Lady Matlock lui annonça que sa sœur avait perdu l'enfant qu'elle attendait. Jane savait combien Elizabeth avait désiré son premier enfant. Son cœur se serra à l'annonce de l'épreuve que la jeune femme traversait.

Tout en douceur, elle relaya donc Lady Matlock au chevet d'Elizabeth qui dormait encore du lourd sommeil sans rêves provoqué par le laudanum. Son état inquiéta grandement Jane : elle était si pâle que sa peau se confondait presque avec les draps qui la recouvraient. Le docteur Edwards qui venait toutes les heures pour vérifier l'état de sa patiente tenta de rassurer Jane, l'assurant que physiquement sa sœur se remettrait très rapidement et pourrait avoir d'autres enfants.

Mais pour l'heure, même si Lady Matlock avait tenté d'atténuer la gravité de la réaction d'Elizabeth au moment de sa fausse couche, Jane se demandait combien de temps sa sœur mettrait à se remettre d'une telle perte. Posant ses mains sur son ventre, elle se demanda si elle arriverait à surmonter la mort de son propre enfant si elle venait à le perdre elle aussi. Jane frémit à cette seule pensée. Préférant chasser cette hypothèse de son esprit, elle réfléchit aux mots qu'elle prononcerait lorsqu'Elizabeth se réveillerait. Aucun ne lui semblait approprié pour soulager la peine de sa sœur.

Culpabilisant aussitôt, Jane réalisa qu'elle espérait que Darcy revienne avant le réveil d'Elizabeth. Elle se mordit les lèvres, s'en voulant de vouloir esquiver son devoir, mais elle sentait au fond d'elle-même que revoir une sœur, bien que très aimée, dont la grossesse était si avancée, ne pourrait qu'aviver la douleur d'Elizabeth. Impuissante, Jane se résigna à attendre.


Ayant à nouveau épuisé plusieurs montures, Darcy arriva à Pemberley le lendemain en fin de soirée. Lady Matlock, après avoir déjeuné avec Georgiana et Jane, avait fini par réussir à persuader Georgiana d'aller étudier lorsque son précepteur était arrivé. Jane était retournée auprès d'Elizabeth dès la fin du repas, ce qui avait permis à Lady Matlock de retourner brièvement à Matlock Castle pour annoncer à son mari et ses fils ce qui s'était passé et récupérer quelques effets personnels. Elle avait en effet décidé de rester à Pemberley quelques jours encore, se doutant que sa présence pourrait aider Elizabeth et Darcy. Elle revint à Pemberley à temps pour le dîner qui fut lugubre. Georgiana qui était retournée au chevet d'Elizabeth dès le départ de son précepteur refusa de descendre dîner. Mrs. Reynolds lui monta une collation.

Jane et Lady Matlock se retrouvèrent donc seules. Vaillamment, elles tentèrent d'entretenir la conversation mais celle-ci finit par retomber et elles n'eurent pas le courage de reprendre la parole. Vers vingt-deux heures, Jane relaya Georgiana auprès d'Elizabeth, insistant auprès de la jeune fille pour qu'elle aille se coucher. Elizabeth était toujours endormie. Lorsque le docteur Edwards était repassé en fin d'après-midi pour l'examiner, il l'avait trouvée dans un tel état d'agitation qu'il lui avait à nouveau administré quelques gouttes de laudanum, faisant confiance au conseil de Lady Matlock qui lui avait assuré que le retour de Darcy suffirait à apaiser la jeune femme.

Ainsi Lady Matlock était-elle seule lorsque son neveu franchit le seuil de Pemberley d'un pas pressant alors qu'il était près de minuit. Elle sortit du salon pour l'accueillir dans le Grand Foyer. Le visage rongé par l'inquiétude de Darcy aurait pu la faire frémir si les événements qui s'étaient déroulés en son absence ne l'avaient pas déjà tant éprouvée. Il salua sa tête brièvement et, coupant court aux civilités :

« Tante Madeline, que se passe-t-il ?

- Fitzwilliam, viens t'asseoir quelques minutes, j'ai à te parler.

- Elizabeth…

- Elle dort. Viens. »

Sourde à ses protestations, elle prit son bras et l'entraînant dans le salon. Il s'assit pour satisfaire sa tante et l'encourager à répondre à ses questions sans délai. Elle avait eu de nombreuses heures pour se préparer à cette conversation mais sentit sa résolution faiblir en croisant le regard anxieux de Darcy. Choisissant soigneusement ses mots, elle raconta ce qu'elle savait.

« Tout d'abord, pardonne-moi de ne pas t'avoir donné plus de détails dans mon message. Je ne voulais pas t'alarmer plus que nécessaire et au moment où je l'ai écrit je n'en savais guère plus que toi. Je suis arrivée hier en début d'après-midi. Elizabeth et Georgiana venaient de déjeuner. Georgiana m'a suggéré une promenade. Elizabeth a préféré rester à l'intérieur, nous disant qu'elle avait de la correspondance en retard. Georgiana et moi sommes revenues peu avant le thé. Il était prévu qu'Elizabeth se joigne à nous mais elle ne l'a pas fait. Cela nous a alertées, donc nous l'avons fait chercher dans toute la maison. »

Elle fit une pause, revoyant le corps inanimé de la jeune femme au pied de l'escalier, se remémorant sa propre angoisse, son soulagement en constatant qu'elle respirait encore mais son inquiétude pour l'enfant qu'elle portait.

« Où était-elle ? la pressa Darcy.

- Elle a fait une chute dans l'escalier de la Grande Galerie… Nous ignorons ce qui s'est passé.

- Mon Dieu ! S'est-elle…

- Elle a une entorse, le coupa Lady Matlock pour le rassurer. Rien de plus, le docteur Edwards l'a examinée et elle va bien.

- Et le bébé ?

- Elle l'a perdu cette nuit… Je suis désolée, Fitzwilliam. » dit Lady Matlock en baissant les yeux, incapable de soutenir plus longtemps le regard de Darcy.

Il se leva, tentant de maîtriser le tremblement qui avait saisi ses mains. Sa tante garda le silence, guettant sa réaction avec appréhension. Il se détourna d'elle, se dirigeant vers la fenêtre. Il n'avait pas éprouvé une telle souffrance depuis la mort de sa mère. Un tumulte de sentiments l'assaillit. La douleur d'apprendre la mort d'un être qu'Elizabeth et lui chérissaient déjà tant, le regret de ne jamais pouvoir le tenir dans leurs bras un jour, la culpabilité de ne pas avoir été là pour empêcher le drame et, pire que tout, de ne pas avoir été aux côtés d'Elizabeth pendant les heures terribles qu'elle venait de traverser. Lady Matlock lisait sans peine en lui, devinant ses pensées.

« Fitzwilliam, tu ne dois pas gaspiller ton énergie à t'en vouloir. Il faut que tu sois fort pour Elizabeth, elle va avoir besoin de toi.

- Je sais…

- Elle ne se souvient pas de l'accident. Le docteur Edwards nous a affirmé que c'était normal qu'elle ait perdu la mémoire suite au choc. Mais, sans savoir ce qui s'est passé, elle culpabilise beaucoup. Elle est convaincue que c'est de sa faute, et qu'elle aurait pu l'éviter.

- Mais c'était un accident ! la coupa Darcy.

- Je sais, je n'ai pas arrêté de lui répéter mais… elle ne veut rien entendre. Elle est perdue. Elle a peur que tu lui en veuilles. »

Darcy se rassit, luttant pour reprendre le contrôle de lui-même. Lady Matlock lui laissa le temps qu'il lui fallait.

« Est-ce que le docteur Edwards est encore là ?

- Non, il est repassé en fin de journée. J'ai un peu discuté avec lui, Fitzwilliam. Il m'a assuré que physiquement, Elizabeth va aussi bien que possible. Elle pourra avoir d'autres enfants. En attendant, il faut qu'elle fasse le deuil de ce bébé. Toi seul peux l'aider.

- Elle avait peur de ne pas pouvoir avoir d'enfant. C'est ridicule bien sûr, cela fait moins d'un an que nous sommes mariés ! J'avais essayé de la rassurer mais je n'avais pas totalement réussi. Elle était si heureuse d'attendre cet enfant, je ne sais pas comment elle va pouvoir s'en remettre.

- Avec du temps et ton amour. Et sa prochaine grossesse. Il ne faut pas qu'elle oublie que ce n'était qu'un accident et qu'elle pourra avoir tous les enfants qu'elle veut.

- Je dois aller la voir.

- Bien sûr. »

Darcy se leva, serrant la main de sa tante avec affection. Lady Matlock hocha doucement la tête, cherchant à lui insuffler du courage. Puis il se détourna et se dirigea vers la porte. S'arrêtant, il tourna sur lui-même et demanda, sans vraiment la regarder :

« Est-ce qu'elle m'a demandé ?

- Elle dort depuis la nuit dernière. Le docteur Edwards lui a administré du laudanum.

- Non, avant. »

Lady Matlock mit quelques secondes à répondre. Les supplications d'Elizabeth résonnaient encore dans sa mémoire et elle savait qu'elle ne pourrait jamais les oublier.

« Ne te torture pas, Fitzwilliam.

- Est-ce qu'elle a demandé à me voir ? demanda Darcy d'une voix aussi ferme que désespérée.

- Oui, avoua Lady Matlock dans un murmure.

- Et je n'étais pas là pour elle, au moment où elle avait le plus besoin de moi… dit Darcy d'une voix plus faible.

- Tu ne dois pas laisser ta culpabilité prendre le dessus. Tu étais à Cardiff en train d'aider des gens qui avaient besoin de toi, des gens dont tu es responsable.

- Ma plus grande responsabilité c'est Elizabeth et Georgiana. C'était l'enfant qu'Elizabeth portait. Je n'aurais jamais dû partir.

- Tu n'aurais rien pu faire. C'était un accident. Elle aurait tout aussi bien pu tomber dans les escaliers alors que tu étais à Pemberley. Tu dois être fort pour elle, Fitzwilliam, elle a traversé une épreuve terrible, il lui faudra plusieurs mois pour en guérir. Elle n'y arrivera pas sans toi.

- J'aurais dû être là, j'aurais pu la rassurer…

- On ne peut pas toujours choisir ce qu'il y a de mieux pour nos proches. Nous étions là, Fitzwilliam. Je ne l'ai pas quittée un seul instant, sa sœur est arrivée à la première heure et Georgiana a passé de nombreuses heures avec elle. Elizabeth n'a jamais été seule.

- Elle a besoin de moi, dit Darcy, n'y tenant plus.

- Oui. Monte la retrouver. Mrs. Bingley est à son chevet. »


Darcy poussa doucement la porte de la chambre de sa mère, attentif à ne pas faire de bruit pour ne pas réveiller Elizabeth. Il ignorait si elle dormait encore mais ne voulait pas prendre de risque. Son regard la chercha aussitôt. Etendue sur le lit, elle dormait paisiblement. Il nota la présence de Jane assise à son chevet. Elle se leva en le voyant entrer. Darcy s'approcha d'elle, peinant à détacher son regard d'Elizabeth pour saluer sa belle-sœur. Il nota néanmoins qu'elle avait les traits tirés et les yeux rougis d'avoir pleuré.

« Mrs. Bingley. Comment allez-vous ? demanda-t-il avec sollicitude.

- Ne vous inquiétez pas pour moi, Mr. Darcy. Je vais bien. Je suis juste… si triste. Je ne sais que vous dire, que faire pour soulager votre peine. J'aimerais pouvoir faire davantage.

- Merci… Comment va Elizabeth ?

- Elle ne s'est toujours pas réveillée. Le docteur nous a dit que c'était normal. A cause du laudanum.

- Bien sûr… dit-il, déjà absent, aux côtés d'Elizabeth en pensée.

- Je vais vous laisser seul avec elle. N'hésitez pas à me faire demander si vous avez besoin de quoi que ce soit.

- Merci d'avoir veillé sur elle. Je sais qu'elle dormait mais… Elle appréciera de vous avoir à ses côtés, je sais combien elle vous aime.

- J'aimerais pouvoir l'aider. Je ferai tout mon possible.

- Vous devriez aller dormir. Il est tard. Ma tante a demandé à ce qu'on vous prépare une chambre.»

Jane acquiesça et prit congé. Darcy s'approcha lentement du lit, s'asseyant au bord. Jamais Elizabeth ne lui avait semblé si fragile. Son teint n'avait retrouvé aucune couleur depuis la nuit précédente et son mari eut l'impression qu'elle avait maigri et était encore plus frêle qu'avant son départ. Il lui prit délicatement la main, la sentant frêle dans la sienne. Détaillant chacun des traits qu'il aimait tant, il remonta légèrement la couverture sur elle. Il n'aurait su dire combien de temps il resta à veiller sur elle, perdu dans sa douleur et ses pensées.

Après ce qui lui sembla une éternité, Elizabeth frémit sous sa caresse lorsqu'il repoussa délicatement une mèche sur son front. Elle peina à ouvrir les yeux. Habituée à dormir dans la chambre voisine, elle mit quelques secondes à se remémorer où elle se trouvait. Et pourquoi. A ce souvenir, ses yeux se remplirent de tant de larmes qu'elle eut du mal à reconnaître son mari.

« William… murmura-t-elle d'une voix rauque.

- Je suis là, mon amour. Tout ira bien maintenant. Tu n'as rien à craindre. » murmura-t-il en l'embrassant sur le front.

Il la berça de mots tendres pendant quelques instants mais elle détourna légèrement le visage lorsqu'il posa sa main sur sa joue. Patient, il caressa son visage du revers de sa main, attentif à ne pas la brusquer. Voyant qu'elle ne disait rien, il se décida à lui parler.

« Lizzie, regarde-moi, je t'en prie. Je suis là.

- Tu dois me détester… murmura-t-elle en se mordant les lèvres, sentant de nouvelles larmes couler.

- Bien sûr que non… Ne dis pas ça. » dit-il doucement.

Il la prit dans ses bras, la serrant contre lui, la berçant et murmurant une nouvelle litanie de mots réconfortants. Lorsqu'il sentit que ses sanglots se calmaient sous l'effet de ses paroles, il prit son visage entre ses mains délicatement, chassant d'une caresse les larmes qui lui striaient les joues. Puis il plongea son regard dans le sien.

« Elizabeth, écoute-moi. Tu dois cesser de croire que ce qui est arrivé est de ta faute, tu ne dois pas penser que tu es une mauvaise mère, ou que tu aurais pu l'éviter si tu avais fait plus attention.

- Mais c'est vrai ! dit-elle d'un ton désespéré, pleurant à nouveau, étouffant ses sanglots contre la poitrine de son mari.

- Non, Elizabeth. C'était un accident. Regarde-moi. Un accident. Cela pourrait arriver à tout le monde.

- Je ne sais même pas ce que je faisais là-bas. Je n'aurais jamais dû y aller ! Rien de tout ça ne serait arrivé si j'étais restée avec Tante Madeline et Georgiana.

- Tu ne pouvais pas prévoir. Mon amour, je suis absolument certain que tu n'y es pour rien, il faut que tu cesses de t'en vouloir. »

- Je ne me souviens même pas de ce qui s'est passé…

- C'est normal. Le docteur Edwards a dit que cela arrivait souvent avec de telles chutes.

- Je ne comprends pas… J'ai beau y penser sans cesse, cela ne me revient pas.

- Il ne faut pas chercher. Plus tu vas essayer de t'en souvenir, moins tu y parviendras. L'essentiel est que tu te reposes. Tu en as besoin.

- Mais je ne sais pas pourquoi j'étais là-bas, William. Je ne vais jamais dans cette aile de la maison.

- Tu finiras par t'en souvenir. Ce n'est pas ce qui m'inquiète. Il faut que tu dormes pour reprendre des forces. Ferme les yeux, je suis là. »

Il la berça doucement et, vaincue par la fatigue, elle ferma les yeux et s'endormit dans ses bras. Il resserra son étreinte, l'observant dormir pendant de longues minutes avant de s'étendre à ses côtés, trop épuisé pour se changer et sombra dans le sommeil.


Les jours suivants comptèrent parmi les plus douloureux de leurs existences. Bien que fatiguée et victime d'une entorse à la cheville, Elizabeth allait bien et elle put se lever dès le lendemain du retour de son mari. Darcy, avait cru un instant qu'elle se réjouirait à l'annonce de cette nouvelle car il savait qu'elle ne supportait pas d'être inactive et confinée. Il fut le premier surpris lorsqu'Elizabeth ne manifesta aucune envie de se lever et de quitter sa chambre.

En dépit de ses affaires toujours non réglées à Cardiff, Darcy passait énormément de temps à ses côtés, refusant de la quitter la majorité du temps. Mais il ne reconnaissait plus son épouse. Elle s'était enfermée dans un mutisme obstiné, très lointaine de tout ce qui l'entourait. Même la présence de Darcy ne l'en faisait pas sortir.

Jane et Georgiana tentèrent également de la dérider mais cela empira les choses. Georgiana, très sensible de nature, avait, à sa grande honte, du mal à se retenir de pleurer en voyant sa belle-sœur dans cet état et en se souvenant de sa fausse couche. Elle finit donc par limiter ses visites à Elizabeth, tentant de dissimuler du mieux possible sa propre souffrance à son frère, ne désirant pas ajouter un nouveau fardeau à ses tracas.

Quant à Jane, sa présence eut les conséquences inverses de ce qu'elle espérait. Comme elle l'avait redouté, sa grossesse avancée n'était qu'un cruel rappel pour Elizabeth de ce qu'elle venait d'endurer. A plusieurs reprises, lorsqu'elle vit sa sœur entrer dans sa chambre, elle pleura à nouveau et détourna la tête, sans même trouver la force de s'excuser auprès de sa sœur. Désemparée, Jane ne savait plus que faire. Avec délicatesse, Darcy lui expliqua qu'il valait sans doute mieux attendre quelques semaines pour que la peine d'Elizabeth s'estompe suffisamment pour qu'elle puisse la revoir dans de meilleures conditions. Désespérée de ne pouvoir aider davantage sa sœur dans un moment où celle-ci avait tant besoin d'elle, Jane approuva son beau-frère et reprit le chemin d'Ellsworth pour retrouver Mr. Bingley qui se morfondait en son absence.

Lady Matlock se retrouva ainsi seule entre son neveu et Elizabeth. Elle voyait Darcy se résigner chaque jour un peu plus face à l'état de son épouse. Georgiana elle-même se faisait la plus invisible possible et les serviteurs, habitués aux éclats de rire et à la bonne humeur continuelle d'Elizabeth, se firent encore plus discrets. Mrs. Reynolds se désola de voir Pemberley sombrer dans une atmosphère plus triste encore qu'au temps du célibat de Darcy et qui lui rappelait les mois ayant suivi la mort de Lady Anne. Lorsque Darcy ne put plus supporter de voir Elizabeth dans un tel état de détresse sans qu'il puisse y remédier, il se réfugia dans le travail, s'interrompant régulièrement pour retourner auprès d'elle, et tenter de la faire sortir de sa léthargie.

La situation s'enlisait lorsque Lady Matlock reçut la visite de son mari qui l'encourageait à revenir à Matlock Castle. Cinq jours avaient passé depuis le retour de Darcy, et elle manquait à sa famille. Mais elle ne pouvait se résoudre à quitter Pemberley alors que sa nièce était si accablée. Jusqu'au jour où elle assista à une scène entre les deux époux qui l'éprouva grandement. Depuis sa fausse couche, Elizabeth refusait de s'alimenter et son entourage devait s'armer de patience pour la convaincre de manger un peu. Elle maigrissait de jour en jour et son état physique commençait à alarmer le docteur Edwards.

Lady Matlock observa Darcy tenter de persuader Elizabeth une fois de plus de manger. Il la suppliait, désespéré, et sa tante n'aurait su dire lequel des deux était le plus malheureux de la situation. Lorsque Elizabeth accepta enfin de goûter au plat que les domestiques avaient préparé pour elle selon les consignes de Mrs. Reynolds qui savait ce qu'elle préférait, elle se laissa faire docilement comme une enfant. Son esprit était à des lieues de la pièce dans laquelle elle se trouvait. Darcy l'aida à manger puis la prit longuement dans ses bras, la berçant, tentant de la faire parler. N'y parvenant pas, il finit par se lever et sortir de la chambre qu'Elizabeth ne quittait plus.

C'en fut trop pour Lady Matlock. Elle décida qu'il était temps d'intervenir. Peu après le départ de Darcy, elle demanda à Georgiana de ne pas venir rendre visite à sa belle-sœur, et mit son après-midi à profit pour parler avec sa nièce. Elle commença par la forcer à se lever. Sourde à ses protestations, elle lui fit faire sa toilette et, avec l'aide d'Emma, la vêtit d'une ravissante robe pourpre. N'osant contredire sa tante, Elizabeth se laissa faire distraitement, y compris lorsqu'Emma la coiffa. Mais elle refusa catégoriquement de sortir de sa chambre lorsque Lady Matlock lui proposa de descendre au salon. Sans se départir de sa patience, cette dernière prit alors la parole.

« Elizabeth, cela ne peut plus continuer ainsi. Je sais que les jours que vous venez de vivre ont été très éprouvants, mais vous devez cesser de vous enfermer dans cette attitude et d'infliger cela à votre entourage. »

Elle se tut quelques instants, guettant une réaction chez Elizabeth. Elle redouta quelques instants d'avoir été trop franche mais après avoir vu Darcy multiplier les tentatives pour venir en aide à son épouse, elle était arrivée à la conclusion que seule une prise de conscience brutale pouvait faire sortir Elizabeth de son mutisme et de sa torpeur. Elle nota que sa nièce avait entendu ses propos et semblait les méditer, ce qui était un progrès considérable par rapport à l'absence de réaction à laquelle elle avait habitué ses proches depuis sa fausse couche.

« Elizabeth, vous enfermer dans votre douleur ne vous aidera pas. Cela vous paraît plus simple mais si vous continuez, vous finirez par le regretter.

- Ce n'est pas plus simple. »

Elizabeth prit Lady Matlock de court. Cette dernière ne s'attendait pas à ce qu'elle réponde aussi rapidement. Gardant le silence, elle attendit qu'Elizabeth reprenne la parole et précise sa pensée.

« Ce n'est pas plus simple. Je n'ai pas le choix, finit-elle par murmurer.

- Si, vous l'avez. Vous pouvez choisir d'en parler, de laisser vos proches vous aider.

- Personne ne peut m'aider.

- Vous avez tort. Je sais combien vous souffrez mais vous ne pourrez pas vous en sortir seule.

- Non vous ne savez pas, dit sèchement Elizabeth.

- Oh si, je ne le sais que trop… »

Le tremblement de sa voix la trahit. Interloquée, Elizabeth cessa de regarder dans le vide, observant sa tante. La douleur qu'elle lut dans le regard de celle-ci faisait douloureusement écho à celle qu'elle ressentait depuis plusieurs jours. Lady Matlock vint alors s'asseoir près d'elle. Elle lui prit la main et la serra. Elle attendit quelques secondes pour reprendre la parole, afin de pouvoir maîtriser le tremblement dans sa voix.

« J'ai perdu un enfant il y a des années, Elizabeth. Il y a plus de vingt ans. Je n'en parle jamais, même plus à mon mari.

- Que s'est-il passé ?

- J'ai fait une fausse couche. Je n'étais pas tombée, et nous n'avons pas compris pourquoi mais ce sont des choses qui arrivent. C'était deux ans après la naissance de Richard. La blessure a eu le temps de cicatriser bien sûr, mais elle ne s'est jamais totalement refermée. Les médecins m'avaient dit que je pourrais avoir d'autres enfants. J'aurais tellement aimé avoir une petite fille ! Après mes deux fils, je ne désirais rien de plus au monde… Mais le destin en a décidé autrement. »

Elle se tut quelques minutes, perdue dans ses souvenirs. Respectant sa douleur, Elizabeth garda le silence.

« Cela a été horrible. J'ai cru perdre une partie de moi-même. J'ai perdu une partie de moi-même. Ma fausse couche a été très douloureuse, j'ai failli mourir, les médecins ont eu très peur. Je voulais mourir. Mais ils m'ont sauvée. Et au cours des semaines qui ont suivi, j'ai compris que je n'avais pas le choix, il fallait que je trouve la force de continuer à vivre. Comme vous, j'ai été tentée d'abandonner, de m'enfermer sur moi-même, de repousser tous ceux qui tentaient de m'aider. Mais mon mari et mes deux fils avaient besoin de moi. Je ne pouvais pas les abandonner.

- Comment avez-vous fait ?

- J'ai fait comme vous ferez. Un jour de douleur à la fois. »

A ces mots, Elizabeth ne put retenir ses larmes.

« Je ne sais pas si j'y parviendrai.

- Vous êtes plus forte que vous ne le pensez, Elizabeth. Et vous n'êtes pas seule. Ne vous détournez pas de Fitzwilliam. La perte de votre enfant le fait souffrir autant que vous. Différemment, bien sûr. Mais il est profondément malheureux, sans compter que votre état l'inquiète de plus en plus.

- C'était plus fort que moi, je…

- Il a besoin de vous, tout comme vous avez besoin de lui. Je sais que vous l'aimez profondément et je sais aussi à quel point il tient à vous. Vous ne surmonterez cette épreuve qu'ensemble. Ne vous isolez pas au moment où vous avez plus que jamais besoin l'un de l'autre.

- J'ai tellement peur qu'il m'en veuille… C'était mon rôle de protéger notre enfant…!

- C'était un accident, Elizabeth, et Fitzwilliam le sait. Chuter dans les escaliers ne fait pas de vous une mauvaise mère. Vous pourrez avoir des enfants, et je suis sûre que vous serez merveilleuse avec eux. Ne doutez pas de vous.

- Mais… si je fais une nouvelle fausse couche ?

- C'est une possibilité, mais les risques sont minces. N'oubliez que vous avez toutes les chances que votre prochaine grossesse se déroule à merveille. Vous êtes jeune et en bonne santé. Pour l'instant, il faut songer à faire le deuil de l'enfant que vous venez de perdre, et accepter l'idée que vous n'êtes pas responsable de ce qui s'est passé. Ce sera difficile et cela prendra sans doute plusieurs semaines, voire plusieurs mois. Mais au fil des jours, vous apprendrez à vivre avec. Cette douleur fera toujours partie de vous, elle sera plus diffuse avec le temps mais ne vous quittera jamais totalement. Vous en ressortirez grandie. Et le jour où votre premier enfant naîtra, vous serez complète à nouveau.

- Mais… Vous, vous n'avez pas eu d'autres enfants pour guérir…

- Non… dit tristement Lady Matlock. Malgré mes prières… Mais j'ai deux fils merveilleux et des petits-enfants. Ils comblent ma vie. Ils m'ont aidée plus qu'ils ne le sauront jamais à surmonter la perte de mon bébé. Et George aussi, naturellement. Je ne sais pas ce que j'aurais fait sans lui. C'est pour cela que je suis si inquiète de vous voir vous éloigner de Fitzwilliam. Sans lui vous n'y arriverez pas et lui non plus. »

Elizabeth ne répondit pas, perdue dans ses pensées. Elle analysait son attitude des jours passés, prenant conscience à quel point elle avait dû paraître froide à tout le monde. Elle se souvint de la façon dont elle avait refusé le soutien de Jane et ignoré Georgiana. Et surtout, les mots de réconfort et les caresses de son mari lui revinrent en mémoire. Elle revit son regard empli de tristesse, son désarroi lorsqu'il avait compris qu'elle s'éloignait chaque jour davantage et qu'il était impuissant à apaiser sa souffrance.

« Je dois aller le voir… balbutia soudain Elizabeth, se levant maladroitement.

- Faites.

- J'ai été horrible avec lui, n'est-ce pas ? Ne m'épargnez pas, tante Madeline.

- Non, vous traversez une épreuve horrible, nuance. Nul ne vous en veut. Fitzwilliam vous accueillera à bras ouverts, j'en suis convaincue. »

Elles échangèrent un long regard et, voyant que sa nièce chancelait, Lady Matlock lui prit les mains pour la soutenir.

« Je ne sais comment vous remercier. Je ne sais pas si j'aurais réussi à comprendre tout cela sans vous… dit Elizabeth.

- Vous n'avez pas à me remercier. Fitzwilliam et vous êtes comme mes enfants, je déteste vous savoir malheureux.

- Mais vous avez été forcée de revivre des souvenirs douloureux…

- Par la force des choses. Être à vos côtés pendant votre fausse couche a réveillé beaucoup de choses en moi mais vous n'y êtes pour rien. L'essentiel est que mon expérience puisse vous aider. »

Elizabeth lui sourit tristement, pour la première fois depuis qu'elle avait perdu son enfant. Puis, elle sortit de sa chambre et se dirigea vers le bureau de son mari. Les couloirs de Pemberley lui semblèrent à la fois vagues et familiers. Reprenant contact avec la réalité, elle laissa sa main glisser le long du marbre glacé de la rambarde du Grand Escalier. Le majordome la salua avec déférence lorsqu'elle le croisa juste avant d'arriver devant la porte du salon que Darcy utilisait comme bureau, et hésita un instant. Malgré les paroles rassurantes de Lady Matlock, elle redoutait de se retrouver face à son mari.

Depuis le soir de son retour, elle n'avait plus réellement parlé avec lui et elle commençait à comprendre combien son attitude avait dû le faire souffrir mais également qu'il lui manquait terriblement. Prenant une grande inspiration, elle frappa et attendit, le cœur battant. Il demanda qui voulait le voir d'une voix sourde. Elle ne reconnut pas sa voix lorsqu'elle répondit que c'était elle. Avant même qu'elle puisse avoir le temps de réagir, Darcy accourut pour ouvrir la porte, surpris d'entendre la voix de son épouse qu'il croyait dans sa chambre. Lorsque la poste s'ouvrit, ils se regardèrent comme s'ils se voyaient pour la première fois.

« Elizabeth… dit-il, s'écartant pour la laisser entrer.

- Je ne te dérange pas ? demanda-t-elle, hésitante.

- Jamais, mon amour, tu le sais bien, dit-il avec tendresse.

- Il fallait que je te parle… dit-elle en s'arrêtant devant la cheminée. William… je ne sais pas par où commencer. Je te dois des excuses. J'ai été détestable avec toi depuis ton retour, tu as toujours été là pour moi et je n'ai fait que te repousser…

- Lizzie, tu n'as pas à t'excuser, tu…

- S'il te plaît, l'interrompit-elle en posant un doigt sur ses lèvres, se rapprochant de lui. Ma tristesse n'excuse pas tout. Je ne suis pas la seule à avoir perdu un enfant. Tu l'aimais autant que moi. Je n'ai pensé qu'à ma propre souffrance. Et, pire que tout, j'ai refusé ton aide et en faisant cela, je t'ai fait souffrir encore davantage. Alors que tu avais besoin de moi tout autant que j'ai besoin de toi. »

Darcy retint un soupir de soulagement en l'écoutant. Mais, habitué à penser à elle en priorité, il ne pouvait se résoudre à la laisser culpabiliser davantage.

« Ne t'en veux pas, ma chérie. Moi-même, je ne t'en veux pas, car j'ai toujours compris pourquoi tu as réagis ainsi…

- Ne nie pas que cela t'a fait souffrir.

- C'est de te voir souffrir autant qui m'a fait mal. Que tu me repousses est une réaction naturelle dans ce genre de situation…

- Tu trouves naturel d'être égoïste quand on souffre ?

- Oui… Tu ne sais pas combien de mois mon père est resté enfermé dans ses appartements après la mort de ma mère. Il rejetait tout le monde, Georgiana et moi inclus. J'aurais voulu l'épauler mais c'était impossible. Rien ni personne ne pouvait l'aider, j'ai compris cela lorsque je suis tombé amoureux de toi. Mais dans notre cas, aujourd'hui, c'est différent. J'étais désespéré lorsque tante Madeline m'a annoncé que tu avais perdu notre enfant. Mais nous sommes ensemble. Et nous pourrons avoir d'autres enfants. Nous avons tout à construire. Je sais que tant que tu seras à mes côtés j'aurai la force de tout surmonter, même cette épreuve.

- Oh, William… » dit-elle, en larmes.

Elizabeth enfouit son visage contre la poitrine de son mari et le serra contre elle de toutes ses forces. Il lui rendit son étreinte, surpris de constater qu'en dépit de toute la douleur qu'ils ressentaient en cet instant, il éprouvait aussi un bonheur sans nom à la voir revenir vers lui. Il la laissa pleurer longuement, la gorge nouée d'émotion. Puis, sentant qu'elle s'apaisait peu à peu, il s'écarta légèrement et la regarda droit dans les yeux.

« Ma Lizzie, je peux tout supporter sauf de te perdre. Ces derniers jours… j'ai eu peur que tu me fermes la porte à tout jamais. Que tu ne retrouves jamais l'envie de vivre, même à mes côtés. J'ai eu peur que ma présence te rappelle trop l'enfant que nous avons perdu.

- Tout me rappelle notre enfant. Mais j'ai compris qu'il fallait que j'accepte l'idée que jamais nous ne l'oublierons et qu'il faut apprendre à vivre ainsi.

- Ensemble. »

Elle acquiesça.

« Je n'y arriverai pas sans toi, William…

- Je suis là. Je serai toujours là pour toi… Je ferai tout pour te rendre heureuse à nouveau, je te le promets. Et ne te souviens-tu pas de la philosophie que tu m'as enseignée ?

- Ne songez au passé que lorsque vos souvenirs sont agréables, récita Elizabeth. C'est une sage philosophie, mais que j'étais naïve de penser qu'elle serait si simple à appliquer tout au long de ma vie !

- Et pourtant, elle est excellente, et il faut nous y contraindre aujourd'hui plus que jamais. » insista Darcy avant de l'embrasser sur le front.

Avec soulagement, ils se blottirent dans les bras l'un de l'autre. Elizabeth parvint enfin à mettre des mots sur sa souffrance et elle parla de la nuit où elle avait fait une fausse couche. Darcy frémit en entendant le récit de ses souffrances mais il savait qu'il était nécessaire qu'elle évoque ces souvenirs pour tourner la page. Il lui confia à son tour qu'il s'en voulait profondément de ne pas avoir été à ses côtés cette nuit-là, mais Elizabeth l'arrêta d'un geste, tentant de le rassurer sur ce point.

Elizabeth réalisa alors qu'elle ne lui avait jamais demandé ce qui s'était passé à Cardiff, et il lui raconta tout en détails, omettant toutefois volontairement de préciser qu'il pensait que Wickham avait organisé l'incendie du Louisiana. Elle lui demanda ce qu'il comptait faire, et il lui confia qu'il envisageait déjà d'investir dans un nouveau navire mais n'abandonnait pas l'idée de trouver les responsables de l'incendie. Ils parlèrent plusieurs heures, heureux de s'être retrouvés, et Lady Matlock ne put retenir un sourire attendri lorsque, venant prendre congé de Darcy pour rentrer à Matlock Castle, elle les découvrit blottis l'un contre l'autre devant la cheminée du bureau de Darcy, absorbés par leurs confidences.

Désireux de voir Elizabeth se reposer, Darcy lui proposa de dîner seul avec elle dans leurs appartements, l'assurant que Georgiana comprendrait qu'ils aspirent à un peu de solitude. Elle approuva mais tint tout de même à aller voir sa belle-sœur quelques minutes. Georgiana l'accueillit avec affection, soulagée de voir qu'Elizabeth ne quittait plus Darcy, s'accrochant à son bras et cherchant fréquemment son regard pour se rassurer. Elle fut heureuse pour eux car elle savait qu'ensemble ils ne tarderaient pas à reprendre goût à la vie et surmonter l'épreuve terrible qu'ils venaient de traverser.

La soirée passa rapidement. Épuisée par les événements, Elizabeth ne tarda pas à tomber de sommeil. Pour la première fois depuis sa fausse couche, elle rejoignit son mari dans leur lit. Il la serra longuement contre lui et elle sentit de nouveau l'effet apaisant qu'il avait toujours sur elle, se demandant comment elle avait pu oublier qu'il effaçait toujours toutes ses peurs et ses doutes, et se priver du réconfort de ses bras, avant de sombrer dans un lourd sommeil.


Elle errait dans une obscurité peuplée d'ombres. C'était toujours le même rêve qui la laissait sans défense et terrorisée comme une enfant. Mais c'était plus effrayant encore. Cette fois, il n'y avait aucune échappatoire, elle ne pouvait même pas courir. Tétanisée, elle observait une des ombres se rapprocher d'elle inéluctablement. Elle tenta de hurler mais aucun son ne sortit de sa gorge. Ses membres refusaient de lui obéir et elle se mit à trembler. Jamais elle n'avait eu si froid de sa vie. Ni si peur de l'obscurité. Mais ce qui la terrorisait encore plus était le décor vaguement familier qui l'entourait et qu'elle reconnaissait malgré l'obscurité et les ombres floues et éthérées qui le peuplaient. Un salon de Pemberley. Rien ne faisait sens. Pourquoi faisait-il nuit ? Pourquoi faisait-il si froid ? Pourquoi William ne venait-il pas et la laissait-il se débattre seule contre les ombres ? Le bébé. Elle devait le protéger. Elle devait protéger son enfant.

Mais soudain, toutes ses questions n'eurent plus aucune importance et elle ne put plus penser. Pour la première fois, l'ombre s'approcha suffisamment pour pouvoir la toucher. Ses yeux étaient la seule partie de son corps qu'elle maîtrisait encore et elle se concentra de toutes ses forces pour dévisager la forme qui l'attaquait. Peine perdue. Ce qui aurait dû être son visage était plus flou encore que le reste de sa silhouette. Et ce qui ressemblait vaguement à une main s'approcha de sa joue. Pétrifiée, Elizabeth aurait voulu fuir, au moins s'écarter, ou détourner le regard. Mais, pétrifiée, elle ne put qu'observer forme s'avancer. Et elle toucha son visage. C'était la chose la plus froide qu'elle eût jamais sentie. Elizabeth frissonna, faisant reculer l'ombre. Elle resserra son étreinte autour de son ventre. C'était cela que l'ombre voulait, elle en était sûre, désormais.

A l'instant où elle le comprit, tout changea. Les ombres disparurent à l'exception de celle qui l'avait touchée. Et cette dernière se mit à rire. C'était un ricanement sinistre qui la glaça davantage encore. Elizabeth cligna des yeux, tentant de les ajuster à l'obscurité pour distinguer son adversaire. Mais bientôt, elle n'en eût plus besoin. Tout devint clair, la pièce fut en plein jour et elle reconnut son boudoir. La lumière l'agressa et elle dût fermer les yeux. Elle fit un pas un avant, surprise de constater que son corps lui obéissait à nouveau. Un bruit sec la surprit. Rouvrant les yeux et baissant la tête, elle constata qu'il émanait des morceaux de verre sur lesquels elle venait de marcher. Désorientée, elle tenta de comprendre tandis que du sang s'écoulait lentement sur le tapis. Elle venait de se couper mais ne ressentait aucune douleur, ce qui acheva de la terroriser.

Et le rire la poursuivait toujours. Il vibrait derrière elle, tout contre sa nuque. Aussi vive que l'éclair, elle se retourna et sursauta en le reconnaissant…


Ce fut son propre cri qui la réveilla. Se redressant brusquement dans le lit, elle heurta le corps de Darcy qui était penché sur elle.

« Elizabeth ! Réveille-toi ! Elizabeth ? Mon Dieu, tu m'as fait si peur ! » dit-il en la prenant dans ses bras.

Elle tremblait et sanglotait de manière incontrôlée, la tête entre les mains.

« Chut… tout va bien, c'était juste un mauvais rêve. Tout est fini maintenant… »

Elle s'accrocha à lui comme si sa vie en dépendait, sanglotant dans son cou. Il lui rendit son étreinte, lui caressant doucement la nuque et le dos pour l'apaiser.

« C'est fini, mon amour, je suis là. Calme-toi… Tout va bien… Je suis là, tu ne risques rien.

- La lumière… William, je t'en supplie ! »

Sans protester, il se leva pour allumer plusieurs bougies avant de revenir près d'elle. Il la reprit dans ses bras aussitôt et tenta de la réconforter. A son grand désarroi, elle tremblait toujours mais ses sanglots se tarirent peu à peu.

« C'était juste un mauvais rêve, Elizabeth… C'est fini maintenant, tu ne crains rien.

- Non ce n'était pas un rêve… C'était réel ! Je me souviens !

- Qu'est-ce que tu as vu ? demanda-t-il en s'écartant pour l'observer attentivement.

- Je me souviens… Je crois que je me souviens ! Oh mon Dieu ! »

Chaque seconde qui passait apportait son lot d'images et de souvenirs. Tous plus terrifiants les uns que les autres. Les pages de sa mémoire défilaient devant ses yeux, des pages jusque-là vierges, qui se complétaient à une vitesse vertigineuse qui lui donnait le tournis. Et elle aurait préféré qu'elles restent de vagues points d'interrogation jusqu'à la fin de son existence. Elle ne pouvait plus reculer, elle allait devoir vivre avec ces souvenirs.

« Elizabeth ? demanda Darcy, n'y tenant plus.

- Je me souviens… dit-elle, lointaine, encore dans ses pensées.

- De quoi te souviens-tu ? Es-tu sûre que ce n'est pas juste un cauchemar ?

- Non, je me souviens de ce qui s'est passé. Je sais pourquoi le vase était brisé ! Je sais pourquoi j'étais devant la Grande Galerie ! »

Le discours d'Elizabeth ne faisait aucun sens pour lui.

« As-tu retrouvé la mémoire ?

- Oui ! Oh, William ! C'est horrible ! C'était de sa faute ! Tout est de sa faute ! dit-elle, frénétiquement.

- De qui parles-tu ?

- De lui ! Il était là, il disait des choses si horribles ! Et il riait… Il riait !

- Qui, Elizabeth ? »

Prenant brusquement conscience de la présence de son mari et de son étreinte désespérée autour de ses bras, elle se força à se concentrer sur lui. Et elle réalisa combien sa révélation serait lourde de conséquences. Après tout ce qu'ils avaient traversé, elle n'était pas sûre de le vouloir.

« Tu vas être furieux, dit-elle, baissant les yeux.

- Contre toi, jamais… » dit-il en lui caressant la joue pour l'apaiser, luttant pour masquer l'inquiétude dans sa voix.

Lui aussi venait de comprendre que quelque chose de grave s'était produit.

« De qui parles-tu ? répéta-t-il doucement.

- C'était Mr. Wickham… »

Elle s'arrêta net, pétrifiée en sentant le corps de son mari se raidir contre le sien. Instantanément, il avait assemblé toutes les pièces du puzzle. Cardiff. Pemberley. Elizabeth. Wickham. Il serra les poings, luttant pour maîtriser le tremblement de haine qu'il sentait monter en lui.

« De quoi te souviens-tu ? demanda-t-il d'une voix qu'il voulut posée.

- Il est arrivé l'après-midi après ton départ. Tante Madeline voulait faire une promenade mais j'ai refusé. Je devais écrire à mon père et à Kitty, et je voulais répondre à la lettre que tu m'avais envoyée. Il est arrivé si brusquement, je n'ai pas eu le temps de comprendre… Je n'ai pas pu réagir… Il était… presque poli, au début. Il souriait beaucoup. J'ai cru qu'il voulait de l'argent, il se moquait de Lydia, de toi, de Georgiana… Je lui ai ordonné de partir, en lui disant que je ne lui donnerais rien, que tu refuserais… Alors il m'a demandé où tu étais, pourquoi je ne t'appelais pas… »

Elle s'arrêta, submergée par l'émotion. Il lui laissa quelques secondes mais son angoisse était telle qu'il ne put ce contenir davantage.

« Qu'a-t-il fait ensuite ?

- Il disait que ses créanciers le poursuivaient… Et il riait parce que tu n'étais pas là, il a dit que c'était imprudent de ta part de me laisser seule… Alors j'ai compris. C'était lui à Cardiff ! Il a tout organisé ! Il voulait m'enlever pour te faire payer une rançon… Il a dit des choses horribles… Qu'il voulait te faire souffrir et que le meilleur moyen était de s'en prendre à moi et… »

Elle s'arrêta brusquement en voyant Darcy se lever. Incapable d'en supporter davantage, il s'éloigna du lit, faisant les cent pas, tremblant de rage… Chaque mot qu'elle ajouta ne fit qu'empirer son état.

« J'avais peur pour le bébé, William, j'avais si peur ! J'ai voulu crier, l'en empêcher, m'enfuir, mais il était plus fort ! Et il n'y avait personne, j'étais toute seule ! J'ai essayé de me défendre, de…

- Est-ce qu'il t'a frappée ? demanda Darcy, revenant vers elle et la prenant par le bras.

- Je… je ne sais plus, tenta-t-elle d'esquiver.

- Elizabeth, ne me mens pas. Je veux tout savoir. Est-ce qu'il t'a frappée ? exigea-t-il d'une voix torturée.

- Oui… avoua-t-elle dans un souffle. Je me suis débattue, j'ai essayé de le frapper avec un vase, mais il m'a désarmée, puis il m'a giflée… C'est à ce moment que j'ai eu peur pour le bébé. Il a compris que j'étais enceinte en me voyant réagir… Oh, William, si tu savais comme il a ri à ce moment-là ! On aurait cru qu'il était fou ! Il disait que c'était parfait, que tu paierais encore plus… Que tu souffrirais davantage… Il te déteste tellement ! Je ne savais pas qu'il te haïssait à ce point !

- Et ensuite ? demanda Darcy, s'étant à nouveau détourné pour lutter contre la rage qui l'aveuglait.

- Il m'a forcée à le suivre. Il voulait sortir par la Galerie… J'ai voulu hurler mais il n'y avait personne… J'avais si peur qu'il m'emmène loin de Pemberley et que tu ne me retrouves jamais ! Je ne voulais pas qu'il fasse de mal au bébé ! Je voulais m'enfuir mais il refusait de me lâcher et… et je suis tombée ! Après tout est noir… »

Et elle se tut, à bout de forces. Elle remonta ses genoux contre sa poitrine et pleura de plus belle. Elle mit du temps à se maîtriser et à prendre conscience que Darcy se tenait toujours près de la fenêtre, les poings serrés. Jamais Elizabeth ne l'avait vu ainsi. Depuis le lit, elle pouvait le voir trembler mais elle sut d'instinct que ce n'était pas de peur. Elle tenta de se lever pour le rejoindre mais ses forces l'avaient depuis longtemps abandonnée.

« William… je t'en prie, parle-moi. » supplia-t-elle.

Sursautant en revenant à la réalité, il se tourna vers elle, son regard s'attendrissant aussitôt en la voyant si vulnérable. Il la rejoignit et la prit dans ses bras.

« Pardonne-moi… Ma Lizzie… J'aurais tellement voulu t'éviter tout ça… J'aurais dû te protéger de lui. Je n'aurais jamais dû te laisser seule… »

Il la berça, enfouissant son visage dans son cou, se rassurant à son contact. Il chuchota longuement des mots tendres dans son oreille pour la consoler et l'apaiser. Comme il l'espérait, elle finit par se détendre dans ses bras, et elle se rendormit, à bout de forces. Il veilla sur son sommeil jusqu'à l'aube, tentant d'organiser ses pensées et de calmer le tumulte d'émotions qui l'avait assailli. Lorsque le soleil se leva, il se glissa hors du lit pour ne pas réveiller Elizabeth, et alla écrire un mot bref au Colonel Fitzwilliam qu'il confia à un serviteur en lui ordonnant de le faire parvenir à Matlock Castle de toute urgence.

Puis il s'habilla, et retourna au chevet d'Elizabeth qui dormait paisiblement. Il avait craint qu'elle fasse de nouveaux cauchemars, mais elle était restée immobile, sa poitrine se soulevant à peine au rythme de sa respiration. Prenant sa main tendrement, Darcy lui adressa des excuses muettes, rongé par la culpabilité. Il ne savait pas comment il pourrait vivre avec l'idée qu'il avait laissé son vieil ennemi la meurtrir si profondément.


Le Colonel Fitzwilliam se fit annoncer vers huit heures. Au moment où Darcy se levait pour descendre lui parler, Elizabeth frémit et ouvrit les yeux.

« William ? dit-elle, encore ensommeillée.

- Je suis là, mon amour. Tout va bien. Je dois descendre. Essaie de te rendormir un peu.

- Non, je n'ai plus sommeil.

- Dans ce cas je vais demander à Emma de monter te rejoindre.

- Où vas-tu ? »

Il tenta d'éluder sa question mais elle avait retrouvé sa vivacité d'esprit, sinon son énergie physique.

« William, où vas-tu ? » insista-t-elle.

Alors il céda.

« Faire ce que j'aurais dû faire il y a bien longtemps. Empêcher Wickham de s'en prendre à ceux que j'aime. »

A ces mots, il l'embrassa et sortit.