Chapitre 26: Vague à lames


Le Colonel Fitzwilliam était d'une patience inépuisable. Ses longues années dans l'armée l'y avaient formé. Rien n'était plus insoutenable que l'attente, parfois interminable, d'une bataille si l'on n'avait pas la patience pour l'endurer. Contraint par les circonstances et son métier, il s'était fait violence au fil des années pour apprendre à laisser les minutes et les heures glisser sur lui en toute indifférence. Ne subsistait dans ces moments-là que la fièvre des combats, presque irrationnelle. Cette fièvre qui lui faisait oublier qu'il risquait sa vie et celle de ses hommes. Il savait que sans elle, il n'aurait jamais été capable de les diriger en sachant qu'il en emmenait certains à la mort.

Malgré cette patience à toute épreuve, il fut tellement intrigué en recevant le message de son cousin qu'il quitta Matlock Castle en toute hâte. Darcy n'était pas homme à agir précipitamment et encore moins à se laisser emporter par ses sentiments. Mais le mot qu'il avait fait remettre au Colonel avait clairement été rédigé à la hâte, sans s'embarrasser des formules de politesse que Darcy mettait habituellement un point d'honneur à écrire.

Délaissant la route, il coupa à travers champs pour rejoindre Pemberley plus rapidement. C'était une matinée morne, au ciel bas et sombre. Arrivé devant le perron du manoir, le Colonel jeta la bride de son cheval à un domestique et gravit les escaliers quatre à quatre, se faisant annoncer par le majordome. Puis, contre toute attente, il se surprit à arpenter impatiemment le salon que Darcy utilisait comme bureau. Pour la première fois depuis des années, les minutes lui semblèrent interminables et il ne put s'empêcher d'en éprouver un mauvais pressentiment.

Fort heureusement, son cousin ne tarda pas à entrer. Les deux hommes se serrèrent la main. Le Colonel Fitzwilliam fronça les sourcils. L'apparence de son cousin était saisissante. Malgré tous ses efforts, Darcy ne parvenait qu'à grand-peine à dissimuler son agitation. Il avait lutté une bonne partie de la nuit pour contenir l'explosion de rage qu'il sentait grandir en lui. Tôt ou tard, elle gagnerait le combat et il priait pour qu'Elizabeth ne soit pas présente à ce moment-là.

Le Colonel Fitzwilliam, lui, comprit instantanément. Il réalisa qu'il n'avait vu Darcy dans cet état qu'une seule fois, qu'il aurait préféré oublier, tant ces jours avaient été sombres pour Georgiana qu'il aimait tendrement. Étrangement, il n'allait pas tarder à découvrir que la situation n'était pas si différente en ce jour de janvier 1818.

« Veux-tu boire quelque chose ? proposa Darcy.

- Du thé, merci.

- Je vais sonner pour en faire venir. J'imagine que tu n'as pas eu le temps de déjeuner. Je suis désolé de t'avoir fait lever aux aurores.

- Tu ne l'aurais pas fait sans une bonne raison. » dit le Colonel d'un air entendu.

Il brûlait de découvrir de quoi il en retournait. Darcy avait eu le temps de penser à ce qu'il dirait à son cousin au courant des heures précédentes durant lesquelles il attendait l'aube.

« Je suppose qu'il est inutile de te préciser que cela doit rester entre nous.

- Un mot de plus et tu m'offenseras.

- Je sais. J'ai pleinement confiance en toi, Richard, c'est pour cela que tu es ici ce matin. Il s'est passé quelque chose de très grave en mon absence.

- Oui, ma mère m'a raconté ce qui est arrivé à Elizabeth. Je suis désolé pour vous deux… dit-il, compatissant.

- Ce n'est pas tout, malheureusement. Ou plutôt, nous ne savions pas toute la vérité à ce sujet.

- Comment cela ?

- Ce n'était pas un accident. Et ce n'est pas par hasard si c'est arrivé précisément au moment où j'ai dû m'absenter pour aller à Cardiff. »

Darcy raconta alors tout ce qu'il savait à son cousin, de ses recherches à Cardiff jusqu'aux révélations qu'Elizabeth lui avait faites quelques heures auparavant. L'incrédulité du Colonel se mua peu à peu en indignation. Contrairement à Darcy, il n'avait jamais apprécié Wickham, même durant leur enfance qu'ils avaient tous passée ensemble. Son ressentiment était arrivé son comble lorsque Wickham avait tenté de ruiner la réputation de Georgiana. Il manqua de bondir sur son siège en apprenant la façon dont il avait menacé Elizabeth et les conséquences dramatiques de sa tentative d'enlèvement. Mais voyant l'état catastrophé dans lequel se trouvait Darcy, il se maîtrisa rapidement, se souvenant qu'il était là pour une chose précise : apporter toute l'aide qu'il pouvait à Darcy et Elizabeth.

« Quel scélérat ! Quel scélérat ! Comment a-t-il pu imaginer un tel piège ? Jamais il n'était tombé si bas ! s'indigna-t-il.

- Je suppose que nous ne devrions pas être surpris. Depuis Ramsgate j'aurais dû le savoir capable de tout.

- Comment va Elizabeth ?

- Elle commençait à peine à se remettre de sa fausse couche mais retrouver la mémoire la nuit dernière l'a bouleversée. J'ai fait de mon mieux pour l'apaiser mais je ne sais vraiment pas dans quel état elle sera pendant les jours qui vont suivre.

- Ma mère peut revenir ici, si tu penses que sa présence peut être bénéfique.

- Je le sais bien. Mais je ne veux pas abuser de sa gentillesse. Elle est déjà restée plusieurs jours pour soutenir Elizabeth. Néanmoins… j'ai besoin de toi, Richard.

- Je t'écoute.

- Il faut que je trouve Wickham, dit Darcy d'une voix si dure que le Colonel haussa les sourcils.

- Il peut être n'importe où. Voilà six jours qu'il est venu ici !

- Je sais bien. Mais nous le connaissons bien, toi et moi. Nous savons comment il réagit dans l'urgence. Je suis sûr qu'il est à Londres ou dans un port, prêt à s'enfuir à la moindre alerte. Sans doute pour partir pour la France.

- Et Elizabeth ? Comptes-tu la laisser seule ?

- Non… C'est pour ça que j'ai besoin de ton aide. Je ne peux pas m'absenter, elle a trop besoin de moi en ce moment. Je te le demande comme une faveur, Richard : trouve Wickham. Trouve-le et amène-le à Lambton.

- A Lambton ? Pourquoi ? Que feras-tu lorsqu'il sera là ?

- Cela me regarde.

- Darcy… dit le Colonel d'une voix lourde de reproches et de menace.

- Tu ne t'attends tout de même pas à ce que je le laisse s'en tirer une fois de plus ? Il a failli ruiner la réputation de ma sœur, enlever mon épouse et il est responsable de la mort de mon enfant !

- Tu dois le livrer aux autorités !

- Nous n'en sommes pas là. Trouve-le et j'aviserai.

- Je n'aime pas cela.

- Richard, je t'en prie. Je ne suis pas d'humeur à avoir cette discussion. Il faut que tu te mettes en route immédiatement. Je t'ai préparé la liste des endroits où il est susceptible de s'être réfugié ainsi que des gens à qui il a pu demander de l'aide. Comme tu peux le voir, tu vas avoir de longs voyages à faire, dit Darcy tandis que le Colonel parcourait la liste des yeux rapidement.

- L'Ecosse ? Penses-tu vraiment… ?

- Je n'en sais rien. Commence par Londres. Je suis presque certain qu'il se cache là-bas en attendant que les choses se calment. Nous avons un avantage sur lui : il ne sait pas qu'Elizabeth avait perdu la mémoire et qu'elle vient seulement de la retrouver. Cela va faire une semaine qu'il a tenté de l'enlever, il doit commencer à baisser sa garde en se croyant tiré d'affaire.

- Il est assez imbu de sa personne pour cela, effectivement.

- C'est notre chance. Je t'ai également noté l'adresse de Mr. Daniels, mon homme de loi. Il pourra t'aider si tu retrouves Wickham.

- Pourquoi donc ? Tiens-tu à ce que les choses soient faites dans la légalité ?

- Il a mes intérêts à cœur, il saura exactement quoi faire si Wickham refuse de te suivre jusqu'à Lambton.

- Et il refusera.

- Assurément. Engage qui tu veux, à n'importe quel prix, pour l'amener de force s'il le faut, mais il doit venir ici. »

Les deux cousins s'affrontèrent du regard. Le Colonel Fitzwilliam détestait ce que Darcy projetait de faire mais il savait qu'il était inutile de tenter de le convaincre de renoncer. Il finit par hocher la tête lentement.

« Très bien. Reste avec Elizabeth pour veiller sur elle. Je m'occupe de retrouver Wickham. Je pense que Gerald va vouloir venir avec moi. Tu n'y vois pas d'inconvénient ?

- Aucun. Je t'ai demandé ton aide car je sais que tu en veux toujours à Wickham de s'en être pris à Georgiana, et parce que je ne voulais pas que Priscilla m'accuse d'éloigner son mari.

- Gerald voudra venir, insista le Colonel.

- Alors laissons-le nous aider. Je ne sais comment te remercier, Richard. J'aurais aimé partir à la recherche de Wickham moi-même, je déteste devoir te demander un service aussi grand…

- Pas de cela entre nous, Darcy. Tu es mon cousin, et je considère Elizabeth comme ma cousine également. Ce que Wickham vous a fait subir est infâme. Elle est fragile et elle a besoin de toi, reste à ses côtés. Tant que je ne suis pas de retour dans le comté, c'est que je ne l'aurai pas trouvé.

- Tiens-moi informé dès que tu le peux. »

Ils se serrèrent la main puis Richard Fitzwilliam prit congé sans plus tarder. Darcy s'apprêtait à remonter les escaliers lorsqu'il croisa Elizabeth dans le Hall.

« Lizzie, que fais-tu là ?

- Je te cherchais.

- Tu n'es pas supposée marcher toute seule. Tu as une entorse je te rappelle, dit-il en la soutenant par la taille.

- Ma cheville est à peine foulée, et je n'ai quasiment plus mal.

- Peu importe… dit-il en la soulevant dans ses bras.

- William, je veux descendre dans le salon. Je n'en peux plus de nos appartements, dit-elle lorsqu'il s'apprêta à remonter les escaliers.

- Très bien. Allons déjeuner, dans ce cas.

- C'était Richard, n'est-ce pas ? demanda-t-elle au moment où ils pénétraient dans le Grand Salon.

- De quoi parles-tu ? demanda-t-il en l'installant sur le sofa le plus proche de la cheminée.

- Je déteste quand tu fais cela, William. Je sais très bien que tu lui as demandé de venir.

- Ne t'inquiète pas de cela. Ta seule responsabilité en ce moment est de te reposer, et de reprendre des forces.

- Crois-tu vraiment que c'est ce qui m'importe après ce qu'il s'est passé cette nuit ?

- Si cela ne t'importe pas, fais-le pour moi.

- Ne me cache rien dans ce cas, insista-t-elle.

- Je ne peux pas te cacher ce dont je ne suis pas au courant. Je suis comme toi, dans l'incertitude la plus totale.

- Et que peut y faire Richard ?

- Elizabeth, j'ai besoin que tu me fasses confiance.

- T'attends-tu à ce que je ne pose pas de questions ?

- Je te le demande. Le moment venu, quand j'en saurai plus, je te parlerai.

- Quand tu sauras quoi ? Je t'ai tout raconté hier soir.

- Elizabeth. Je t'en prie. »

Il la fixa droit dans les yeux. Elle eut beau chercher dans ses souvenirs, elle ne l'avait jamais vu aussi tourmenté.

« J'ai peur, William.

- Tu n'as plus à avoir peur de quoi que ce soit, Elizabeth. Je suis là.

- Je ne veux pas que tu me quittes.

- Je reste à Pemberley. Je refuse d'être séparé de toi. »

Il la reprit dans ses bras pour la rassurer. Mais elle ne put s'empêcher de frémir en le sentant si lointain. Elle se demanda brièvement s'il l'avait sentie aussi distante au cours des jours précédents durant lesquels elle avait été submergée par la douleur de la perte de leur enfant.

« Pourquoi, William ?

- Pourquoi quoi ?

- Pourquoi nous ? »

Darcy ferma les yeux, haïssant le sentiment d'impuissance qui l'avait étreint face à la douleur de son épouse. Renonçant à s'en débarrasser, il plongea son regard dans celui d'Elizabeth.

« Nous serons heureux à nouveau, Elizabeth. Je te le promets, dit-il d'une voix vibrante de sincérité.

- J'aurais dû me laisser faire, dit-elle soudain, le regard fuyant.

- De quoi parles-tu ?

- Quand Wickham a essayé de m'emmener. J'aurais dû lui obéir. »

Interloqué tout d'abord, Darcy finit par prendre son visage entre ses mains et la força à le regarder droit dans les yeux.

« Elizabeth Darcy, je t'interdis de penser une chose pareille !

- C'est pourtant vrai ! le coupa-t-elle. Si je ne m'étais pas débattue, je ne serais pas tombée, et je n'aurais pas fait une fausse couche !

- Tu n'es pas responsable. Tu as fait tout ce que tu as pu, et tout ce que tu devais faire. Et tu as bien fait : je n'aurais pas supporté qu'il réussisse à t'enlever. Dieu seul sait alors ce qui aurait pu t'arriver !

- Tu m'aurais retrouvée, et notre enfant serait encore en vie !

- Tu n'en sais rien, Elizabeth, dit Darcy en secouant la tête.

- Wickham voulait uniquement de l'argent, il avait tout intérêt à me garder en vie. Il n'aurait pas couru le risque de me blesser.

- Je n'en serais pas si sûr, à ta place. Tu l'as dit toi-même, il me hait, et il sait très bien combien je t'aime. La seule idée de te savoir à sa merci me soulève le cœur, Elizabeth. Ne regrette rien, je t'en prie.

- Comment peux-tu me demander de ne pas regretter notre enfant alors qu'il me manque chaque jour davantage ? Je n'arrête pas de me demander si c'était une fille ou un garçon, s'il aurait eu tes yeux ou les miens, si… »

Il la fit taire d'un baiser désespéré qui n'avait rien de tendre. La voir souffrir de la sorte était la pire des tortures, et il aurait tout donné pour y mettre un terme. Malheureusement, il savait que seul le temps et sa présence pourraient y remédier. Mais il était néanmoins une chose qu'il pouvait faire pour apaiser la culpabilité qu'elle ressentait. Attendant patiemment qu'elle se calme, il la garda longuement contre lui. Elle finit par se détendre, gardant son visage enfoui contre son épaule. Voyant qu'elle était plus sereine, il reprit alors la parole.

« Elizabeth, il faut que je t'avoue quelque chose. Tu risques de m'en vouloir.

- Jamais ! dit-elle avec force en relevant la tête pour le regarder.

- Ne dis pas cela. J'aurais pu prévoir ce qui s'est passé. J'aurais dû deviner. J'avais toutes les clés en main et je n'ai rien fait, je suis parti à Cardiff et je t'ai laissée seule à sa merci.

- Je ne comprends rien à ce que tu dis. »

- C'est quelque chose que je te cache depuis longtemps. Depuis le mariage de Lydia et Wickham, en fait. Je le faisais surveiller à Newcastle.

- Surveiller ? Mais pourquoi ?

- Je n'ai jamais eu confiance en lui. Je l'ai vu à l'œuvre à Londres et à Cambridge pendant des années. Je sais de quoi il est capable lorsqu'il fréquente trop longtemps les tavernes ou lorsque ses créanciers se font trop pressants. Il a un naturel violent. Je ne me le serais jamais pardonné s'il s'en était pris à ta sœur dans un moment pareil. »

Les yeux d'Elizabeth s'étaient écarquillés d'horreur face aux révélations de son mari.

« Comment pouvais-tu le faire surveiller ?

- Tout est possible dès lors qu'on a assez d'argent. Je payais quatre hommes qui se relayaient pour le suivre. Ils avaient pour mission de m'avertir aussi vite que possible si la situation financière de Wickham dégénérait. A vrai dire, je ne sais pas quelles étaient mes intentions. Aurais-je payé ses dettes pour venir en aide à ta sœur ? Ou bien aurais-je simplement ignoré les rapports que ces hommes me faisaient ?

- Quel intérêt de le faire suivre, dans ce cas ?

- Pour Lydia. Pour qu'ils la défendent au cas où il s'en prenne à elle.

- Le crois-tu vraiment capable de cela ?

- Je pensais que non, mais je préférais prendre une précaution supplémentaire quitte à ce qu'elle soit inutile. Je rage aujourd'hui de savoir que j'ai déployé en vain tant de moyens pour défendre Lydia alors que j'ai été incapable de te protéger.

- Son plan était parfait, William. Nous savons tous les deux que tu devais te rendre à Cardiff. Je n'aurais pas compris ton attitude si tu n'étais pas venu à l'aide de ces marins.

- Peu importe. Quelques jours avant l'incendie du Louisiana, j'ai reçu un message de mes hommes à Newcastle. Ils m'informaient qu'ils venaient de perdre la trace de Wickham, et que ces dettes s'étaient accumulées plus que de coutume.

- Personne n'aurait pu deviner qu'il était responsable de l'incendie du Louisiana. Il faut que tu cesses de penser que tu aurais pu deviner ses intentions, et que tes choix ont été mauvais. Tu devais les faire. Et il faut accepter l'idée que tu ne peux pas tout contrôler. »

Darcy la regarda longuement, finissant par esquisser un fin sourire.

« Qu'y a-t-il ? lui demanda-t-elle.

- Ce sont précisément ces mots que je voulais entendre de votre part, Mrs. Darcy.

- Je suis là pour toi, William, dit-elle.

- Pas pour me rassurer sur mes erreurs, dit-il en secouant la tête. Pour que tu réfléchisses à tes propres choix le jour où Wickham a tenté de t'enlever. »

Elizabeth s'apprêtait à répliquer lorsqu'il la fit taire en posant son doigt sur ses lèvres.

« Penses-y. C'est tout ce que je demande, ma Lizzie. »


Les jours suivants s'écoulèrent avec une lenteur insoutenable. Darcy tournait impatiemment dans Pemberley, rageant de ne pouvoir retrouver Wickham plus rapidement. Fidèle à sa promesse, le Colonel Fitzwilliam était aussitôt parti à sa recherche en compagnie de Gerald Fitzwilliam mais, cinq jours plus tard, ils n'avaient toujours pas donné signe de vie. Contrairement à son cousin, la patience n'avait jamais été le fort de Darcy.

Il s'efforça donc de reporter toute son attention et son énergie sur Elizabeth. Physiquement, elle allait mieux, et était à nouveau capable de marcher seule. Elle en profita pour rendre visite à Jane. Elle se souvenait avec honte et regret de la façon dont elle avait demandé à sa sœur de la laisser seule après sa fausse couche. C'est à peine si elle avait osé aborder le sujet avec Darcy qui, compatissant et compréhensif, avait tenté de la rassurer en lui rappelant que la souffrance fait commettre bien des erreurs, et que Jane était si généreuse qu'elle comprendrait aisément sa réaction.

Ce fut Miss Bingley, revenue de Londres, qui l'accueillit à Ellsworth. Elizabeth se força à lui sourire et demanda à voir sa sœur. Jane lui ouvrit les bras en la voyant.

« Lizzie ! Ma chérie, je suis si heureuse de te voir ! »

Elles s'étreignirent longuement.

« Comment vas-tu ? demanda Jane aussitôt. J'ai voulu aller te voir à Pemberley plusieurs fois mais Mr. Darcy me disait que tu ne voulais voir personne.

- Après la façon dont je t'ai traitée la dernière fois ? Oh, Jane tu es décidément trop généreuse avec moi ! J'ai été la pire des sœurs !

- Pas de cela entre nous, Lizzie. Assieds-toi plutôt. »

Elizabeth obéit et s'apprêtait à se confondre en excuses à nouveau lorsque Jane l'interrompit.

« Je refuse d'entendre un mot de plus sur le sujet. Je n'ose même pas imaginer les heures terribles que tu as dû vivre et la douleur que tu affrontes encore chaque jour. A ta place, j'aurais sans doute réagi de la même façon.

- Mais je t'ai repoussée alors que tu ne cherchais qu'à m'aider !

- Et j'aurais tout donné pour pouvoir le faire, mais je n'étais pas la bonne personne. Sache simplement que je suis là, si tu as besoin de moi.

- Tu es adorable, Jane. Je ne te mérite pas.

- Assez parlé de cela ! Dis-moi plutôt comment tu vas.

- Mieux. Enfin… je me sens… presque engourdie, sans doute à force de pleurer. J'ai l'impression d'être devenu quelqu'un d'autre. Comme si j'avais perdu une partie de moi-même.

- Oh, ma chérie… dit Jane en la reprenant dans ses bras.

- Je vais bien… Mieux en tout cas. Et William ne me quitte pas. Cela me fait du bien de l'avoir à mes côtés.

- J'imagine.

- Et toi ? Comment vas-tu ? Ta grossesse se déroule-t-elle toujours aussi bien ?

- Oui… Je commence à être très fatiguée mais tout le monde me dit que c'est normal. »

Elizabeth fut stupéfaite de la facilité avec laquelle Jane et elle avaient retrouvé leur complicité. Jane sut trouver les mots et les gestes prompts à l'apaiser. Sa culpabilité n'avait pas totalement disparu mais elle savait qu'elle tenait trop à Jane pour cesser de la voir pour cette raison. Sans compter que son amour pour sa sœur était trop grand pour qu'elle ne se réjouisse pas de la naissance future de son enfant. Elles passèrent une après-midi complice et Elizabeth reprit le chemin de Pemberley le cœur plus léger.


La scène à laquelle elle assista en arrivant à Pemberley fut loin de la réjouir. Darcy menait en effet une enquête discrète mais efficace depuis plusieurs pour tenter de découvrir lequel de ses serviteurs avait laissé Wickham entrer dans le manoir. Elizabeth avait tenté de l'en dissuader, convaincue que Wickham avait menti et agi seul mais Darcy affirmait que c'était impossible. La plus grande crainte d'Elizabeth était qu'un innocent soit accusé à tort mais elle se garda bien d'émettre une telle hypothèse en face de son mari. Elle savait que Darcy se serait senti gravement offensé si elle l'avait cru capable d'une telle méprise et d'une telle injustice. Du reste, elle avait pleinement confiance en lui et reconnaissait que c'était sa prérogative de régler ce problème. Elle le laissa donc agir à sa guise.

Avec l'aide de Mrs. Reynolds et du majordome, Darcy commença par chercher des informations sur les employés qui avaient accès aux ailes les plus privées de Pemberley. Ils étaient peu nombreux, et il ne tarda pas à établir une liste de coupables potentiels. Dès lors, il entreprit de faire ce qu'il détestait le plus au monde : s'immiscer dans la vie privée de ses domestiques. Les gens qu'il employait à son service étaient très bien payés, et avaient des conditions de travail plus que décentes en comparaison d'autres grandes maisons d'Angleterre. Aucun n'avait donc de raison de se plaindre ou de nourrir une rancœur quelconque envers les Darcy. Seules des difficultés d'argent avaient donc pu conduire l'un d'entre eux à faillir à son devoir. Découvrir lequel fut une tâche aisée grâce à Samuel, le valet de Darcy, qui s'informa discrètement de ce qui disait entre les domestiques.

La confrontation avec le valet coupable fut pénible. L'homme affrontait depuis plusieurs mois une situation compliquée, ayant plusieurs filles à marier et une épouse dépensière. Darcy avait beau verser des gages confortables à ses employés, ils étaient devenus insuffisants. Néanmoins, le valet était, comme tous les autres domestiques de Pemberley, très fidèle aux Darcy, et le remords le torturait atrocement. Il ne fallut pas longtemps à Darcy pour tout lui faire avouer. Il expliqua la façon dont Wickham l'avait contacté par lettre, informé de ses problèmes d'argent par un des aubergistes de Lambton à qui il avait eu l'imprudence de se confier.

Darcy délibéra longuement, hésitant à se montrer sévère avant un homme qui l'avait si bien servi durant des années. Mais le souvenir de la détresse d'Elizabeth après sa fausse couche s'imposa à lui, et il trancha. Il renvoya l'homme, incapable de lui pardonner son moment d'égarement qui avait eu de si néfastes conséquences.

Elizabeth fut furieuse de sa décision qu'elle trouvait injuste et disproportionnée. Mais elle comprit vite que son mari ne changerait pas d'avis. Même s'il s'était laissé fléchir par son épouse, il n'aurait pu, pour une question de crédibilité, revenir sur sa décision. La mort dans l'âme, elle finit par se résigner mais ne manqua pas d'envoyer Emma demander à la femme du valet congédié si elle pouvait leur être utile dans leur malheur. La réponse violente et insolente qu'Emma reçut fit cesser définitivement tout contact entre la famille et les Darcy.


Une semaine s'écoula. Pour la première fois depuis son arrivée à Pemberley, Elizabeth trouvait le temps long. Son naturel combatif et optimiste reprenant le dessus, elle tenait désormais à faire son deuil en s'occupant le plus possible. Malheureusement, les hivers à Pemberley étaient plus que calmes et, en dépit des quelques visites de Jane, Lady Matlock et Harriet Vernon, elle trouvait rarement de quoi s'occuper suffisamment à son goût. Elle se remit au piano en travaillant d'arrache-pied, ce qui inquiéta Darcy et Georgiana qui auraient préféré la voir prendre du repos, mais la réponse qu'elle leur donna les découragea de s'appesantir sur le sujet.

Fidèle à la promesse qu'elle avait faite à son mari, elle réfléchissait parfois à ce qu'il lui avait dit au sujet de la responsabilité qu'elle avait au sujet de sa fausse couche. En tant que mère, elle ne parvenait pas à se débarrasser d'un sentiment d'échec car, au plus profond d'elle-même, elle considérait comme un devoir quasi sacré de protéger l'enfant qu'elle portait alors. Mais le souvenir de l'atrocité des paroles et des actes de Wickham ne manquait pas de faire son chemin dans son esprit. Elizabeth était trop intelligente pour laisser la douleur qu'elle ressentait obscurcir son jugement plus longtemps. Petit à petit, elle comprenait que Wickham serait parvenu à ses fins quoi qu'elle eût fait. Et l'idée de quitter Pemberley, arrachée de force à ceux qu'elle aimait, lui était quasiment aussi insoutenable que la culpabilité qu'elle ressentait à cause de la perte de son enfant.

Elle ne parla à personne de ses réflexions. Darcy n'évoquait plus le sujet, devinant instinctivement qu'elle avait besoin de temps pour se réconcilier avec elle-même, et elle ne ressentait pas le besoin de confier ces tourments à Jane ou Lady Matlock.

En revanche, l'impatience de Darcy grandissait chaque jour davantage alors qu'il attendait fébrilement des nouvelles de ses cousins. Elizabeth connaissait suffisamment son mari pour savoir qu'il ne lui avait pas tout dit, et l'absence prolongée du Colonel Fitzwilliam et de son frère lui avait fait comprendre qu'ils n'étaient pas étrangers aux projets de Darcy. Près de deux semaines après leur départ, un domestique vint enfin annoncer à Darcy que le Vicomte de Vauxhall demandait à le voir. Darcy fut soulagé que ce message lui parvienne alors que Lizzie était occupée, en pleine leçon avec son professeur de piano. Il descendit les escaliers menant au Grand Foyer en toute hâte et accueillit son cousin avec chaleur.

« Gerald ! Tu n'imagines pas combien j'ai attendu ton retour avec impatience ! lui dit-il tandis qu'il le conduisait dans son bureau, veillant à ce que la porte qui communiquait avec le salon de musique soit bien fermée.

- Nous avons fait aussi vite que possible.

- Richard est-il de retour ?

- Oui. Il est avec Wickham. Nous t'avions promis que nous ne reviendrions pas avant de l'avoir retrouvé.

- Où est-il ?

- A Lambton. Richard a réservé deux chambres à l'auberge Rose & Crown.

- Où se cachait-il ?

- A Londres, comme tu l'avais prédit. Les indications que tu nous as données ont été précieuses. Nous avons justement pu le retrouver grâce à l'ancienne dame de compagnie de Georgiana que tu avais congédiée.

- Ils sont restés en contact ? s'étonna Darcy.

- Oui, mais pas dans les meilleurs termes. Moyennant une petite compensation financière, nous l'avons convaincue de nous dire où nous pouvions le trouver. Mais il avait déjà changé de cachette et il nous a promenés d'un bout à l'autre de la ville. C'est pour cela que nous avons mis tant de temps.

- Raison de plus pour ne plus tarder. Mettons-nous en route tout de suite pour Lambton.

- Il va bientôt faire nuit. Allons-y plutôt demain, veux-tu ?

- Justement non. Partons ! » dit Darcy d'un ton qui ne souffrait pas la contradiction.

Le trajet jusqu'à Lambton fut rapide mais Gerald Fitzwilliam eut tout de même le temps de raconter à Darcy leurs recherches à Londres et la façon dont Wickham avait tenté de leur échapper. La mine sombre, le Colonel Fitzwilliam les accueillit à l'entrée de la chambre qu'il avait réservée.

« Richard. Merci, dit Darcy en lui serrant la main.

- Pas de cela, Darcy. Nous sommes cousins.

- Tu m'as été d'une grande aide à un moment où j'en avais grand besoin. Gerald m'a raconté tout ce qui s'est passé à Londres.

- Ton homme de loi a été très efficace. Apparemment il a déjà eu affaire à Wickham, je me trompe ?

- C'est par lui que je passais quand je voulais régler les dettes de Wickham.

- Tout s'explique. Il ne le porte pas vraiment dans son cœur !

- Où est Wickham ? finit par demander Darcy, incapable d'attendre davantage.

- Dans la chambre d'à côté. » répondit le Vicomte de Vauxhall.

Les deux frères se mirent en travers du chemin de Darcy lorsque celui-ci se dirigea vers la porte.

« Que faites-vous ?

- Et toi ? Que comptes-tu faire ? demanda Richard Fitzwilliam.

- A ton avis ?

- Je l'ignore, justement. Lorsque tu m'as demandé de le retrouver pour toi, tu m'as dit que tu aviserais le moment venu lorsque tu déciderais ce que tu devais faire. Ce moment est arrivé, Darcy. Wickham est là, et je veux savoir ce que tu as l'intention de faire.

- Le provoquer en duel, bien sûr. A quoi t'attendais-tu ?

- A ce que tu le livres aux autorités, répondit Gerald Fitzwilliam. Ce serait la décision la plus raisonnable.

- La plus raisonnable ?! s'écria Darcy, outré. Il s'en est pris à ma sœur, mon épouse et mon enfant !

- Justement. Tu manques d'objectivité.

- Justement non ! Je suis dans mon droit, je demande réparation ! Et aucun de vous deux ne m'en empêchera.

- Darcy, je reconnais que ta réaction est légitime, intervint le Colonel. Mais tu sais aussi bien que nous quels sont les risques d'un duel. Wickham a beau être moins fine lame que toi, il se défend très bien. Et si le Régent vient à apprendre ce qui s'est passé, tu risques de le payer très cher.

- Pense à Elizabeth et Georgiana, ajouta le Vicomte. Wickham les a suffisamment fait souffrir. Ne leur inflige pas de nouveaux tourments. »

Darcy se tut. Se libérant de la poigne de ses cousins, il se mit à faire les cent pas durant un temps qui sembla l'éternité aux deux frères.

« J'entends ce que vous dites. J'ai toujours trouvé les duels aberrants et dangereux. Mais Wickham ne m'a pas laissé le choix.

- Tu peux le livrer aux autorités. Tu es Darcy de Pemberley, tu n'as qu'un mot à dire pour le faire emprisonner, dit le Colonel Fitzwilliam.

- Et ruiner ainsi la réputation de Georgiana et Elizabeth ? Crois-tu vraiment que je veux courir ce risque ? Tout finit par se savoir, Richard.

- Préfères-tu qu'Elizabeth soit veuve ? Ou être séparé d'elle pendant des années parce que tu seras en prison ? dit Gerald.

- Bien sûr que non ! Mais Wickham ne me battra pas et je demanderai à l'un de vous deux d'être mon témoin. Personne ne saura ce qui s'est passé.

- Tout finit par se savoir, cita le Colonel.

- Il suffira d'un mot de la part du témoin de Wickham pour que l'affaire s'ébruite, ajouta le Vicomte. Crois-moi, même si tu gagnes, Wickham ne manquera pas de saisir la dernière occasion de te nuire, et tu peux être sûr qu'il demandera à son témoin de faire courir le bruit que tu l'as provoqué en duel.

- Tu oublies un détail : ledit témoin n'aura aucun intérêt à parler s'il ne veut pas qu'on l'arrête lui aussi. Ce qui sera le cas si on apprend qu'il a cautionné ce duel en étant le témoin de Wickham. »

A court d'arguments, les deux frères échangèrent un bref regard. Ils connaissaient l'entêtement légendaire de Darcy et commençaient à comprendre qu'ils perdaient la partie. Le Colonel Fitzwilliam joua sa dernière carte.

« Tu demandes un duel à mort, je suppose ?

- Évidemment. Je veux que mettre ma famille à l'abri définitivement.

- Et s'il gagne ?

- Il ne gagnera pas.

- L'excès de confiance est dangereux dans ce genre de situation, Darcy, rappela Gerald.

- Je connais Wickham, nous allions à la salle d'armes ensemble. Je sais comment il se bat, je connais ses faiblesses.

- C'était avant qu'il entre dans l'armée. Il a pu faire des progrès considérables entretemps, avança le Colonel.

- Je suis de taille à me défendre. Ne t'inquiète pas pour moi.

- C'est pour Elizabeth et Georgiana que je m'inquiète. Elles ne méritent pas cela. Tu sais très bien qu'Elizabeth n'y survivra pas s'il t'arrive quelque chose. Vous êtes heureux, ne gâche pas tout.

- Wickham s'en est chargé. C'est la seule solution. J'ai bien réfléchi à tout cela. Je ne changerai pas d'avis. » dit Darcy d'un ton sans appel.

Les deux frères argumentèrent encore près d'une heure, mais voyant que la décision de Darcy était arrêtée, ils finirent par céder. Sans perdre une seconde, Darcy entra dans la chambre dans laquelle Wickham était enfermé.

La confrontation fut brève. Wickham ne daigna pas se lever à l'entrée de Darcy et resta assis nonchalamment avec cette même désinvolture qui avait tant dérouté Elizabeth lorsqu'il avait tenté de l'enlever. Darcy contint sa rage et lui énonça froidement et impassiblement les conditions du duel. Les deux hommes se rencontreraient le lendemain à l'aube, dans les bois environnant Lambton, et Darcy aurait le choix des armes. Le Colonel Fitzwilliam tenta une ultime fois de convaincre Darcy de se contenter d'un duel cessant à la première goutte de sang versée mais il se heurta à un refus catégorique.

Wickham n'eut aucune réaction à l'énoncé des conditions de Darcy, se contentant de hocher la tête et de demander à Gerald Fitzwilliam de lui trouver un témoin. Darcy tourna les talons sans un mot de plus et quitta l'auberge d'un pas décidé. La mine sombre, le Colonel l'accompagna jusqu'à Pemberley, tandis que le Vicomte reprenait le chemin de Matlock Castle pour y retrouver son épouse et ses filles.


Elizabeth frémit en voyant les deux cousins arriver ensemble, comprenant instinctivement ce que le retour du Colonel impliquait. Faisant bonne figure, elle l'invita à se joindre à leur dîner. Il fut égal à lui-même pendant tout le repas, faisant rire Georgiana avec ses taquineries. Darcy resta silencieux pendant une bonne partie de la soirée. Elizabeth sentait quant à elle l'impatience la gagner au fil des heures, et elle fut soulagée lorsque le Colonel prit congé, et que Georgiana se retira pour la nuit. Darcy conseilla à Elizabeth d'en faire autant, lui promettant de la rejoindre dès que possible, ayant quelques lettres urgentes à écrire. A l'approche du duel, même s'il se sentait confiant quant à son issue, il avait tout de même des dispositions à prendre, et, durant plus de deux heures, il rédigea des lettres à l'intention de son homme de loi, son régisseur, Lord Matlock, le Colonel Fitzwilliam, Georgiana, et enfin Elizabeth, afin que rien ne soit laissé au hasard dans l'hypothèse où il ne devait pas survivre à son duel avec Wickham.

De son côté, Elizabeth monta dans leurs appartements et se changea avec l'aide d'Emma puis, épuisée, s'installa sur le sofa devant la cheminée, décidée à attendre le retour de son mari avant de se coucher. La fatigue finit pourtant par la gagner et elle s'endormit. La pendule la réveilla lorsqu'elle sonna minuit. Endolorie, Elizabeth se redressa péniblement, cherchant Darcy du regard avant de comprendre qu'elle était seule. Se massant la nuque, elle se dirigea vers la fenêtre, observant le clair de lune qui baignait les jardins de Pemberley d'une douce lumière bleutée. Puis, n'y tenant plus, elle se couvrit d'un déshabillé en velours, prit le bougeoir et se dirigea vers le bureau de son mari. Elle entra sans frapper, marchant discrètement, soulagée d'apercevoir la silhouette de Darcy assis à son bureau. Il leva les yeux en l'entendant approcher.

« Elizabeth… Que fais-tu debout ? Il est tard, tu devrais dormir.

- Et toi, que fais-tu ? demanda-t-elle en considérant la pile de lettres cachetées que Darcy avait devant lui.

- Je te l'ai dit, j'avais des lettres à écrire.

- A cette heure ?

- Oui.

- Je demanderai à Mrs. Reynolds de les faire partir demain à la première heure, proposa-t-elle.

- Non, elles ne doivent pas être envoyées. Pas dans l'immédiat en tout cas, dit-il d'un ton évasif.

- Quelle est l'urgence dans ce cas ? Que me caches-tu ? William, tu as été fuyant toute la soirée. Que se passe-t-il ?

- Rien de grave, ne t'inquiète pas.

- Tu mens toujours aussi mal. » dit Elizabeth avant de lui arracher sa plume, le forçant à la regarder.

Ils s'affrontèrent du regard durant une minute qui leur sembla une éternité. Alors elle comprit.

« Mon Dieu… Où étiez-vous cet après-midi ? demanda-t-elle, impérieuse.

- Elizabeth, je te demande de me faire confiance…

- Vous l'avez retrouvé. » dit-elle gravement.

Le silence de son mari acheva de confirmer ce qu'elle soupçonnait déjà. Elle se força à se calmer, sachant qu'il serait inutile de laisser sa peur la contrôler.

« William, je veux savoir.

- Il ne te fera rien, Elizabeth. Je te promets qu'il ne t'approchera plus.

- Plus ? C'est donc de cela qu'il s'agit ? »

Incapable de soutenir son regard plus longtemps, elle lui tourna le dos, croisant les mains pour qu'elles cessent de trembler. Son cœur tambourinait dans sa poitrine, et son imagination trop fertile lui faisait déjà envisager le pire. Sentant son angoisse, Darcy s'approcha d'elle et posa ses mains sur ses épaules, l'embrassant sur la tempe.

« Tout ira bien, je te le promets.

- La dernière fois que tu m'as fait cette promesse tu es tombé de cheval et tu as failli te tuer. Alors permets-moi d'être sceptique !

- Cette fois c'est différent.

- Oui, c'est pire. Comment peux-tu songer à l'affronter en duel ?

- C'est une décision qui m'appartient. Il s'en est pris à ma famille alors qu'il est de mon devoir de vous protéger. Il est plus que temps que je réagisse.

- Oui, mais pas ainsi.

- C'est la seule solution.

- Bien sûr que non. Tu peux décider de rester à mes côtés demain, et le remettre aux autorités.

- Et ensuite ? Nous serons tranquilles pendant cinq ans ? Dix ans ? Puis il sera libéré et voudra se venger à nouveau. »

Apercevant la lueur vengeresse dans les yeux de son mari, Elizabeth le dévisagea un long moment, l'horreur se peignant sur ses traits.

« Tu veux le tuer ? finit-elle par demander d'une voix blanche.

- Tu n'as pas à te préoccuper de cela, Elizabeth. Cela ne te regarde pas, nous nous en occupons avec Gerald et Richard.

- Cela ne me regarde pas ? Ne vois-tu pas l'absurdité de ce que tu dis ? Je suis la première concernée, Fitzwilliam Darcy ! »

Elizabeth était en train de perdre la partie et elle le savait. Elle voyait son mari lui échapper et s'éloigner d'elle, irrémédiablement, et cela la désespérait. Avec emportement, elle s'arracha de son étreinte.

« Je dois vous protéger, insista Darcy. Ce n'est pas une stupide question d'orgueil ou d'honneur. Je le fais pour Georgiana et toi.

- Explique-moi comment tu pourras nous protéger s'il l'emporte ! »

Darcy se maudit intérieurement. Depuis que Wickham avait à nouveau fait irruption dans leurs vies, la culpabilité le rongeait. Voir son épouse redouter l'issue du duel n'était qu'une épreuve de plus mais elle était redoutable. Il savait qu'il lui faudrait choisir ses mots soigneusement et faire taire ses propres incertitudes pour la rassurer. Il ne supportait pas l'idée de devoir la quitter sur une dispute pour affronter Wickham.

« Elizabeth, mon amour, écoute-moi je t'en prie, dit-il en la serrant contre lui. Je sais que ce que je vais faire va t'inquiéter. Je donnerais tout pour t'empêcher d'avoir peur…

- Rien de plus simple, dans ce cas : n'y vas pas ! l'interrompit-elle.

- Je ne peux pas faire cela. Je l'ai déjà confronté, nous devons nous retrouver à l'aube. Fais-moi confiance, je t'en prie. Je suis bien meilleur bretteur que lui. »

La douceur de son mari eut raison d'elle, et les larmes qu'elle tentait de retenir depuis le début de leur confrontation jaillirent, coulant silencieusement le long de ses joues.

« Il te hait. Je l'ai vu dans ses yeux. Il te hait d'une force que tu ne soupçonnes pas, depuis des années ! Il mettra tout en œuvre pour te tuer, dit-elle à voix basse.

- Il essaiera. Mais sa colère l'aveuglera, il n'a jamais su se dominer. Et c'est fatal dans un duel.

- Tu ne peux pas être certain qu'il n'a aucune chance de l'emporter. Je ne veux pas te perdre, William, pas toi aussi ! »

Il ne répondit pas. Il la savait suffisamment intelligente pour ne pas croire le mensonge qu'il rêvait de prononcer pour la rassurer. A défaut de mots réconfortants, il lui offrit ses bras mais elle les repoussa rageusement. Elle ne savait si elle était plus furieuse contre Wickham de leur imposer une telle épreuve, ou contre Darcy de s'entêter dans sa décision de l'affronter en duel. Se ressaisissant brusquement, elle sonda alors le regard de son mari, y lisant une froide détermination mais aussi le supplice qu'il endurait à la voir souffrir ainsi. Elizabeth s'approcha alors de lui, prenant ses mains dans les siennes, et les serrant un long moment avant de prendre la parole.

« Tu m'as fait une promesse, William. Que tu resterais à mes côtés toute notre vie. Et que tu mettrais tout en œuvre pour que nous soyons heureux chaque jour que Dieu fait. Mais si tu y vas demain, tu risques de détruire tout cela. Et ça ne sera pas la faute de Wickham, mais la tienne. Tu as plus à y perdre qu'à y gagner.

- Je cherche à vous protéger, Georgiana et toi. Comme j'aurais dû le faire il y a bien longtemps.

- Tu ne nous as fait pas défaut ! Ni Georgiana ni moi ne considérons que ce que Wickham nous a fait aurait pu être évité. Tu dois cesser de culpabiliser à ce sujet.

- Cela n'a rien à voir avec de la culpabilité, même si je suis loin de partager ton avis sur cette question. Je l'ai provoqué en duel car je refuse de vivre avec cette épée de Damoclès au-dessus de nos têtes. Tu l'as dit toi-même : il me hait. Et il me connaît suffisamment pour savoir que la meilleure façon de s'en prendre à moi est de vous faire du mal à toutes les deux. Ce n'est qu'une question de temps avant qu'il s'en prenne à nouveau à l'une de vous.

- Alors remets-le aux autorités !

- Cela ne suffira pas. Quand bien même serait-il soumis à un procès, il ne sera emprisonné que quelques années et en sortira plus dangereux que jamais. J'ai bien réfléchi à tout cela, Elizabeth, et un duel est la seule solution.

- Et que fais-tu de Lydia ? demanda-t-elle d'un ton accusateur.

- Tu connais mon opinion au sujet de leur mariage. Il aurait mieux valu qu'elle ne l'épouse jamais. Et même si je déteste l'idée de la faire souffrir, son sort m'importe bien moins que le tien ou celui de ma sœur. »

Elizabeth frémit en entend l'accent de détermination dans la voix de son mari. Elle savait que désormais rien ne le ferait fléchir. Jouant sa dernière carte, elle le prit contre elle.

« Si tu ne le fais pas pour Lydia, si tu ne le fais pas pour Georgiana, alors fais-le pour moi. Je t'en prie…, murmura-t-elle d'une voix brisée.

- Ne comprends-tu pas, Elizabeth ? C'est justement pour toi que je le fais.

- Non. Je ne comprends pas comment tu peux oublier ce que j'endurerais si je te perdais, William. Tu es ma vie. J'ignore même si je pourrais te survivre. » dit-elle avec un calme qui la surprit elle-même.

Ils s'affrontèrent du regard un long moment, et, l'espace d'un instant, Elizabeth crut avoir réussi à le convaincre en voyant le tourment dans ses yeux. Mais bientôt, sa détermination reprit le dessus, même si elle était désormais entachée de culpabilité à l'idée de tant faire souffrir la femme qu'il aimait.

« Pardonne-moi… » supplia-t-il.

Comprenant qu'elle avait échoué, Elizabeth perdit alors le peu de maîtrise d'elle-même qui lui restait, et elle fut bientôt secouée de sanglots désespérés. Darcy la serra contre lui avec force, maudissant son impuissance à chasser ses craintes. Aucun d'eux ne sut combien de temps ils restèrent enlacés ainsi. Ce ne fut que lorsque plusieurs bougies se furent éteintes que Darcy s'écarta.

« Viens, il faut que tu dormes un peu. » murmura-t-il.

Ils montèrent dans leur chambre. A peine couchée, elle se blottit contre lui et chercha ses lèvres. Avec une tendresse infinie, il resserra ses bras autour d'elle. Ils s'aimèrent pour la première fois depuis Cardiff, avec une mélancolie et un désespoir latents. Elizabeth refusait de penser que c'était peut-être les ultimes heures qu'elle passait dans les bras de son mari, et seule l'étreinte passionnée de Darcy parvint à lui faire oublier son angoisse pendant quelques instants. Puis ils s'effondrèrent dans les bras l'un de l'autre, et ce ne fut qu'à cet instant qu'il vit les larmes qui coulaient sur les joues d'Elizabeth. Sans un mot, il remonta les couvertures sur elle et la berça jusqu'à ce qu'elle s'endorme.


Darcy avait délibérément demandé à ses cousins de ne pas venir le chercher à Pemberley. Malgré ses tentatives pour rassurer Elizabeth, il était conscient que c'était peut-être la dernière fois qu'il voyait Pemberley. A sa façon, il souhaitait dire un adieu qu'il espérait provisoire au domaine qu'il aimait tant, tout comme il avait aimé Elizabeth en redoutant que ce soit leur dernière étreinte.

A cinq heures, après une nuit sans sommeil, il s'était libéré à regret des bras d'Elizabeth, soulagé qu'elle dorme profondément, leur épargnant des adieux douloureux. Après s'être habillé et pris le petit déjeuner que Samuel avait fait préparer à son intention, il avait embrassé Elizabeth sur le front une dernière fois, et était sorti du manoir d'un pas décidé, s'arrêtant brièvement sur le perron pour contempler le spectacle qui s'offrait à lui.

L'aube commençait à poindre doucement, colorant le ciel d'un bleu à peine plus clair que la nuit qui régnait encore. Il marcha à grands pas, respirant à pleins poumons l'air glacial. Le givre et la neige qui recouvraient le sol crissaient sous ses pieds. A son grand étonnement, tout lui paraissait neuf, comme s'il voyait pour la première fois ce qui l'entourait. Darcy ne put s'empêcher de sourire en pensant à cet étrange paradoxe qui ouvre les yeux des hommes sur le monde juste avant qu'ils ne risquent de devoir en prendre congé. Alors, le ciel commença à rosir. Il se retourna et réussit à discerner Pemberley dans la lumière du jour naissant. Il repensa à ses parents, son enfance, sa sœur, aux quelques mois qu'Elizabeth avait passés avec lui sur le domaine, et au bonheur qu'elle avait apporté dans sa vie. Un merle chanta, et il pensa à elle. La sensation de manque mêlé de regret qu'il l'étreignit à ce moment-là fut si poignante qu'il en eut presque le souffle coupé.

Comment croire que cela faisait à peine un an et demi qu'une scène similaire s'était déroulée à plusieurs centaines de miles de là ? Darcy se remémora la brume qui entourait Longbourn lorsqu'il avait marché dans la nuit, au hasard croyait-il alors, incapable de retrouver le sommeil. Il se souvint de la douceur du soleil sur sa peau, de l'éclat des gouttes de rosée qui s'illuminaient lors de leur rencontre avec le soleil. Et surtout, de l'émotion dans le regard d'Elizabeth et dans les tremolos de sa propre voix. Tant de mois plus tard, c'était pour protéger leur bonheur qu'il avait cru invincible qu'il allait à la rencontre de Wickham.

Son arrivée dans la clairière où se tenait Wickham le tira de sa rêverie. Dans d'autres circonstances, il aurait pu trouver l'endroit magnifique, tout particulièrement en ce jour de janvier où la neige recouvrait les bois d'un manteau blanc immaculé. Mais le regard assassin de Wickham le força à se concentrer immédiatement sur leur duel. Il salua ses cousins et Mr. Murray qui devait veiller au bon déroulement du duel. Darcy aperçut également un homme qu'il ne connaissait pas mais que Mr. Murray lui présenta comme Mr. Burke, le témoin qu'avait choisi Wickham.

Mr. Murray annonça qu'il était l'heure. Il demanda à Darcy de confirmer que le duel se ferait à l'épée. Puis il informa les protagonistes des règles qu'ils devraient respecter. Le Colonel Fitzwilliam qui était son témoin tenta une ultime fois de convaincre Darcy de se contenter d'un duel jusqu'à la première goutte de sang versée mais Darcy rejeta cette proposition d'un violent signe de tête.

« Quel serait l'intérêt ? demanda-t-il sèchement avant d'enlever sa veste.

Se retournant, il constata que Wickham était lui aussi en chemise.

« Tu aurais pu choisir un mois plus chaud, Darcy. » lui lança-t-il avec désinvolture.

Darcy ne daigna pas répondre. Son corps et son esprit étaient désormais tournés vers un seul but : vaincre. Vaincre, et survivre pour tenir la promesse qu'il avait faite à Elizabeth. Le Colonel Fitzwilliam lui tendit son épée, un chef-d'œuvre de légèreté et de précision que son père lui avait offert pour son quinzième anniversaire. Saisissant la garde, Darcy remercia son cousin du regard, s'excusant muettement de ne pas avoir écouté son avis.

« Il est encore temps, Darcy, dit Gerald qui se tenait en retrait.

- Allons-y. » fut la seule réponse de Darcy.

Ses cousins se reculèrent, de même que Mr. Burke, et les deux protagonistes s'avancèrent vers le centre de la clairière, s'arrêtant à trois pas l'un de l'autre, de chaque côté de Mr. Murray.

« Nous sommes donc d'accord, messieurs : duel à mort. En tant que partie offensée, Mr. Darcy peut choisir de faire cesser le duel à tout moment s'il estime que son honneur est réparé. A mon signal ! »

A partir de cet instant, il n'existait plus qu'une chose pour Darcy : le regard haineux de Wickham. Bien avant que Mr. Murray ne leur fasse signe, le duel avait commencé dans leurs yeux. Néanmoins, Darcy ne commit pas l'erreur de laisser sa colère le dominer. Il se força à se calmer et à prendre conscience de tous ses membres à défauts de ses sentiments car il savait que seul son corps aurait le dessus dans le combat à venir.

Mr. Murray donna le signal de départ. Les lames fusèrent et s'entrechoquèrent avec un bruit aigu. Contrairement à bien des duels, les premières minutes de celui de Darcy et Wickham furent tout sauf décisives. Les deux opposants se testaient. Darcy fut d'abord troublé par le fait qu'il avait souvent affronté Wickham durant leur jeunesse. Tous deux connaissaient bien leurs forces et leurs faiblesses de bretteurs. Darcy découvrit que c'était particulièrement déconcentrant car il s'attendait à certaines réactions et certains réflexes qui ne vinrent jamais. Le Colonel Fitzwilliam avait raison : Wickham avait fait des progrès considérables au sein de l'armée.

Darcy comprit qu'il était temps de changer de tactique s'il ne souhaitait pas se faire prendre à son propre piège car lui-même se battait de la même façon depuis des années, et il savait que cela pouvait se retourner contre lui. Il était temps d'attaquer au lieu de se contenter de parer les coups de son adversaire. Il augmenta la force et la vitesse de ses coups, tentant de ne pas perdre en précision.

Pour ceux qui les observaient, l'affrontement était fascinant. Si ses cousins n'avaient pas été aussi inquiets sur l'issue du duel, ils auraient pu admirer le style des deux protagonistes. Darcy était réputé pour être l'une des meilleures lames du pays et Wickham, bien que plus doué que par le passé, commença bientôt à montrer quelques faiblesses. Il était plus vif que Darcy mais ce dernier compensait par une meilleure concentration. Sa silhouette élancée et ses longues jambes lui conféraient également un avantage indéniable. De fait, ses coups portaient mieux.

Pourtant, la rage et la haine de Wickham servaient ce dernier. Darcy n'eut pas le temps de penser qu'Elizabeth avait eu raison en affirmant que la haine que Wickham lui vouait était si grande qu'elle serait un atout pour lui. Sa volonté de tuer était palpable, et il avait été assez fou pour se réjouir en apprenant que Darcy réclamait un duel à mort. Il tenait enfin l'occasion dont il rêvait depuis des années. Avant de laisser le temps à Darcy de comprendre ce qui lui arrivait, Wickham para un de ses coups et dévia son épée au dernier moment, frappant son adversaire. Darcy n'eut que le temps de s'écarter, sentant la lame de Wickham le toucher à l'épaule.

« Première goutte de sang pour Mr. Darcy ! » annonça Mr. Murray, séparant les deux combattants.

Darcy écarta le Colonel Fitzwilliam d'un geste alors que celui-ci s'avançait vers lui, un tissu à la main pour éponger sa blessure.

« Superficiel. » le rassura Darcy.

Et il frappa à nouveau. Cette fois, il sentait l'affrontement s'inverser. Wickham semblait avoir mis toute son énergie dans son coup précédent. Il parait plus faiblement, moins précisément. Darcy prit le dessus peu à peu, faisant reculer Wickham de plusieurs pas. Couverts de sueur malgré le froid glacial qui régnait, les deux protagonistes sentaient qu'ils entamaient la dernière ligne droite du combat. Cela redoubla la rage de Wickham qui, dans un dernier sursaut et dans un grognement presque animal, se jeta en avant mais Darcy esquiva facilement. Néanmoins, aucun des deux ne réussit à prendre l'autre en défaut pendant cinq longues minutes supplémentaires. Le Colonel Fitzwilliam et son frère enrageaient de voir les deux opposants perdre leurs forces peu à peu. Ils savaient que, au-delà d'un certain stade de fatigue, peu importaient l'adresse et l'entraînement car l'épuisement ralentissait les réflexes. Le moindre relâchement d'attention pouvait être fatal.

Et, à leur grand soulagement, ce fut à Darcy que cela profita. Sentant ses forces l'abandonner petit à petit, il savait qu'il devait y remédier, et vite. Voyant Wickham multiplier les attaques sur le haut de son corps, ce fut son tour de mettre toute son énergie dans une botte en laquelle il avait une entière confiance même si Wickham la connaissait. Il frappa vers le bas, se concentrant de toutes ses forces sur l'angle exact que son poignet devait adopter. A sa grande déception, sa lame n'atteint pas son but mais elle brisa la défense de Wickham qui fut déséquilibré et mit un genou à terre. Sans perdre une seconde, Darcy le frappa au ventre mais Wickham para à nouveau. Mais la violence de l'attaque de Darcy l'avait déséquilibré un peu plus et il tomba au sol, heurtant violemment la couche de neige durcie par le gel durant la nuit.

Darcy se précipita au-dessus de lui et, d'un coup vif, le désarma, faisant voler l'épée de Wickham trois mètres plus loin. Et pour la première fois depuis le début du combat, il laissa ses émotions reprendre le dessus et jubila en voyant le regard de Wickham se figer en une expression de haine mêlée de terreur. Wickham fut pétrifié en voyant regard presque fou de Darcy au-dessus de lui et tressaillit en le voyant brandir son épée. Alors, il sentit la pointe de la lame glaciale de Darcy se poser contre son cou.