Chapitre 29: Entrées dans le monde
La Comtesse Von Lieven observait pensivement son reflet dans le miroir de sa coiffeuse tandis que sa femme de chambre achevait de la coiffer. La Comtesse admirait les doigts habiles de la jeune femme qui travaillaient à dessiner des boucles toutes plus sophistiquées les unes que les autres. Une savante composition se créait et métamorphosait l'apparence de la Comtesse. Cette dernière détacha son regard de sa femme de chambre et reprit l'observation de son visage.
Elle guettait avec anxiété les premiers signes de l'âge. A quarante-deux ans, elle était encore belle. Certains affirmaient même que l'âge l'embellissait et qu'elle avait davantage de charme qu'à l'époque de ses vingt ans. Elle souriait toujours poliment en entendant ce genre de remarques qu'elle prenait généralement pour de la flatterie. Mais en secret, elle appréhendait les changements de son corps. Malgré tout, elle était restée très belle. Ses cheveux étaient toujours du même brun soyeux qu'autrefois et ses yeux gris clair n'avaient fait qu'acquérir plus de maturité. Aux coins des lèvres, de fines rides trahissaient son âge, de même qu'autour de ses yeux. Néanmoins, elle savait que ces rides d'expression ne faisaient que souligner sa nature enjouée et elle était presque fière d'afficher aussi ouvertement cet aspect de sa personnalité.
En revanche, elle déplorait parfois que sa taille soit restée aussi fine que celle d'une jeune fille. Elle n'avait pas eu d'enfant et c'était le plus grand regret de son existence. Mais son allure n'en était que plus élégante, alliée à cette grâce et cette prestance qui n'appartenaient qu'à elle. Alliée à son esprit, son humour et son talent pour les mondanités, son apparence y avait été pour beaucoup dans son succès au sein de la haute société britannique et ce bien avant son prestigieux mariage avec le Comte Von Lieven vingt ans auparavant.
Lady Susan Darlington, c'était son nom de jeune fille, avait régné sans partage sur chaque Saison londonienne depuis ses dix-huit ans. Elle revoyait avec nostalgie sa première Saison après sa présentation à la Cour. Il lui semblait alors avoir le monde à ses pieds. Fille de Sir Darlington, elle était l'un des meilleurs partis du pays. Disposant d'une dot de soixante mille livres et d'une beauté plus célèbre encore, les prétendants s'étaient bousculés à ses pieds. Elle avait jeté avec passion son dévolu sur le Comte Strang et ses sentiments avaient été réciproques.
Leurs parents respectifs approuvaient cette union et tout semblait sourire aux deux jeunes gens. A vingt ans, ils disposaient tous deux d'une fortune personnelle conséquente, avaient pour eux le rang, la jeunesse, la beauté et une personnalité charismatique. La Comtesse Von Lieven songeait souvent que c'était trop de bonheurs pour une seule personne et que c'était pour cette raison que le destin s'en était mêlé.
Deux mois avant son mariage avec sa promise, une fièvre violente avait mis un terme à l'existence du jeune Comte Strang. Sa fin avait été très éprouvante pour tous ses proches. Lady Susan avait été éloignée de son fiancé dès les premiers signes de sa maladie afin d'éviter toute contagion. Ces quatre jours avaient sans conteste été les plus douloureux de toute son existence. A l'annonce du décès du Comte Strang, elle était entrée dans une profonde léthargie qui avait duré plusieurs mois dont rien ne semblait pouvoir la tirer.
Elle était fille unique, adorée de ses parents qui décidèrent finalement de l'envoyer faire un Grand Tour en Europe avec une de ses cousines et les parents de cette dernière. Avec le peu de forces qui lui restaient, Lady Susan avait vainement tenté de protester contre ce voyage dont elle n'avait nulle envie mais elle avait dû se soumettre à la volonté de son père.
Son périple l'avait emmenée dans plusieurs villes de France et de Suisse, mais ce fut dans les Etats italiens qu'elle retrouva un peu le goût de vivre. Elle tomba littéralement amoureuse de ces contrées ensoleillées au charme séculaire et nonchalant. Elle s'était délectée des paysages brûlés par le soleil et dont l'air était saturés de parfums, elle avait parcouru avec ravissement Florence et Rome, s'émerveillant des ruines antiques et des chefs-d'œuvre de la Renaissance.
Puis son oncle et sa tante avaient désiré poursuivre leur périple et l'avait emmenée avec eux en Bavière. La région l'avait enchantée également mais dans une moindre mesure. La société que son oncle et sa tante fréquentaient était variée. Ce fut au cours de ce séjour qu'elle fit la connaissance du Comte Von Lieven. Comme d'innombrables hommes avant lui, ce dernier tomba aussitôt sous le charme de la jeune lady anglaise. Mais si cette dernière appréciait sa compagnie, elle était loin de nourrir des sentiments plus tendres à son égard. La flamme du jeune homme fut donc déclinée à plusieurs reprises. Puis il fut temps pour Lady Susan de regagner Londres.
L'Angleterre lui parut froide et compassée mais elle fut très heureuse de revoir sa famille et son entourage. La vie reprit son cours presque normalement. Elle atteignit l'âge de vingt-cinq ans lorsque sa mère commença à s'inquiéter sérieusement du fait que sa fille ne soit toujours pas mariée. Elle repoussait invariablement tous ses prétendants qui étaient toujours aussi nombreux malgré ce qui était désormais considéré comme un âge avancé pour une jeune fille à marier. En son for intérieur, elle désirait ne jamais se marier. Elle avait connu l'amour que la plupart des gens cherchent toute leur vie durant et elle ne voulait pas faire de concessions à ce sujet pour un éventuel nouveau fiancé qu'elle ne pourrait jamais aimer autant.
Le Comte Von Lieven entra à nouveau dans sa vie lorsqu'il vint séjourner en Angleterre. En trois ans, il avait changé. Plus posé et serein, sa silhouette avait gagné en prestance et en noblesse. Le contact avec la société anglaise lui enseigna les subtilités de l'humour et de l'ironie qu'il mania bientôt avec adresse, ce qui suffit à le faire entrer dans le cercle d'intimes de Lady Susan qu'il n'avait pas cessé d'aimer. Les deux jeunes gens se rapprochèrent, même s'il fut toujours clair pour la jeune fille que leur relation ne dépassait pas le stade de l'amitié.
C'était compter sans Lady Darlington, sa mère. Cette dernière avait décidé de marier sa fille sans plus tarder. Elle avait pour cela arrêté son choix sur un jeune homme d'excellente famille qui comptait parmi les proches des Darlington. Elle savait qu'il s'entendait bien avec sa fille et espérait que leur union serait heureuse. La violence de la réaction de Lady Susan surprit ses parents et fut telle que leur brouille était sur le point d'être définitive. Dans un moment de colère, la jeune fille se confia au Comte Von Lieven, réalisant qu'elle n'avait pas été heureuse depuis son retour en Angleterre. L'incident les rapprocha considérablement. Toujours aussi épris d'elle, le Comte renouvela sa demande en mariage. Cela ouvrit de nouvelles perspectives à la jeune fille. Elle quitterait l'Angleterre et serait délivrée de sa relation tumultueuse avec ses parents et le souvenir de son premier fiancé finirait, du moins l'espérait-elle, par s'estomper si elle quittait les lieux où ils s'étaient aimés.
Elle accepta donc et devint la Comtesse Von Lieven, ce qui accrut sa renommée au sein de la bonne société londonienne. Ses parents furent ravis d'une telle union mais, à l'annonce du départ définitif du jeune couple pour la Bavière, ils furent ravagés de chagrin et pris de remords d'avoir tenté de forcer leur fille à se marier. Néanmoins, les séjours annuels de la jeune Comtesse dans la capitale britannique ne tardèrent pas à achever leur réconciliation.
Son mariage ne fut néanmoins pas heureux. Son mari et elle s'entendaient bien, étant tous deux enclins à faire des concessions pour se contenter l'un l'autre. Ils conversaient fréquemment et sur de nombreux sujets, le Comte appréciant l'intelligence et la clairvoyance de sa jeune épouse. Mais au grand dam du Comte, leur complicité s'arrêta là. Il demeura très épris d'elle durant les premières années de leur mariage mais la passion n'était pas de mise entre eux.
La Comtesse se rappelait encore avec un déplaisir extrême leurs tentatives pour avoir un enfant. Elle savait que cela avait été le souhait le plus cher de son mari et, après toutes les bontés qu'il avait eues pour elle et le dévouement sans faille dont il avait fait preuve depuis leur première rencontre, elle avait ardemment désiré exaucer son souhait. Mais là encore, le destin ne l'avait pas permis. Après trois fausses couches, dont une dernière qui avait gravement menacé sa vie, ils avaient abandonné tout espoir d'avoir un héritier.
Elle aurait adoré devenir mère, devinant d'instinct que cela aurait comblé le vide que la disparition du Comte Strang avait laissé en elle. Ses fausses couches avaient été des périodes de sa vie presque aussi sombres que les années qui avaient suivi la mort du Comte Strang. C'était là encore des événements dont elle ne s'était jamais totalement remise. Elle s'était fréquemment demandé si son époux et elle avaient eu raison d'abandonner cet espoir mais le danger était trop grand. La mort en couches de Charlotte de Saxe Cobourg, la fille du Régent, en 1817, après un travail de deux jours et une agonie atroce, avait achevé de la convaincre qu'ils avaient pris la bonne décision. Les deux femmes avaient été amies, la Princesse appréciant le franc-parler et la compagnie de la Comtesse et cette dernière admirant la Princesse tout en caressant l'espoir de côtoyer davantage la famille royale.
A défaut de pouvoir se consacrer à ses enfants, elle avait partagé sa vie entre ses deux demeures : la Bavière et Londres. Bien que lassée de la seconde au début de son mariage, elle avait eu du mal à s'habituer à la première. Il lui avait fallu faire preuve de persévérance pendant plusieurs années avant de maîtriser la langue natale de son mari. Le mode de vie totalement différent l'avait beaucoup déroutée. Mais par-dessus tout, elle était tombée amoureuse des paysages, et sa vie en Bavière avait fini par la satisfaire.
Mais après quelques années de mariage, le mal du pays s'était emparé d'elle. Londres et sa société lui manquaient terriblement. Son époux ne pouvait pas quitter sa terre natale plus de quelques mois consécutifs, ayant hérité à la mort de son père de tous ses biens et surtout de ses nombreuses terres à administrer. Néanmoins, comme il ne pouvait rien lui refuser, il avait accepté de séjourner quatre à cinq mois chaque année à Londres, à la période qui correspondait à la Saison, faisant si nécessaire un aller-retour ou deux en Bavière, laissant son épouse dans la capitale britannique.
La Comtesse en était à cet état de ses réflexions lorsque son mari fit son entrée dans sa chambre. Il était en tenue d'apparat pour l'accompagner à la présentation des Débutantes à la Cour. Elle lui sourit dans le miroir. Leurs relations étaient toujours extrêmement polies et empreintes de respect à défaut d'être chaleureuses. S'il ne l'aimait plus depuis de nombreuses années, ils vivaient en parfaite harmonie. Elle avait depuis longtemps fermé les yeux sur son aventure avec une jeune femme de la petite noblesse bavaroise, reconnaissant qu'il méritait d'être aimé par une autre puisque elle-même n'avait jamais réussi à lui témoigner autre chose que de l'estime et de l'amitié. De son côté, le Comte acceptait de contenter sa femme en revenant à Londres chaque année, ce qui lui permettait de retrouver son entourage habituel sur lequel elle régnait sans partage. Ils avaient ainsi trouvé l'équilibre parfait.
L'absence de quelques années qui avait suivi son mariage n'avait pas porté atteinte à la renommée de la Comtesse dans les salons londoniens. Lorsqu'elle revint, âgée de presque trente ans, tous l'accueillirent avec joie. Elle rouvrit son salon hebdomadaire, organisait des soirées, faisait les mariages, conseillait mères et filles. Ses avis étaient respectés. Elle devait son aura à son charme, sa conversation et son charisme. Nul ne pouvait la rencontrer être séduit. Les hommes de tous âges s'entichaient d'elle et les femmes, étonnamment peu surprises ou méfiantes de son succès, cherchaient à devenir sa confidente, chacune d'entre elles étant persuadée que la Comtesse la distinguait des ses congénères.
En réalité, si elle s'était beaucoup divertie au cours des premières années, se délectant des privilèges que lui conférait son statut de femme mariée, elle s'était rapidement lassée des mondanités et de leurs faux-semblants. Malgré ses grandes aptitudes sociales, elle méprisait l'arrogance et l'hypocrisie qui l'entouraient. Elle avait le sentiment de rencontrer les mêmes personnes chaque année. Les noms et les âges changeaient mais les âmes étaient toutes basses et peu dignes d'estime. Toutefois, elle avait quelques très bons amis de longue date et sa famille qu'elle tenait à voir chaque année et c'était pour eux qu'elle persistait à assister à la Saison d'année en année malgré l'ennui que cela lui procurait.
Mais cette Saison-là était sur le point de faire date. Elle avait toujours beaucoup apprécié les Darcy et avait entretenu d'excellentes relations avec Fitzwilliam Darcy avant que celui disparaisse des salons londoniens pendant deux ans. Sa rencontre avec Elizabeth Darcy avait été la meilleure surprise que la Comtesse pouvait espérer pour rompre la monotonie de la Saison. Elle avait immédiatement eu une impression très favorable sur la jeune femme qu'elle avait trouvée simple mais très spirituelle, intelligente sans être suffisante, douée d'une grande prestance mais sans une once d'arrogance. Et elle était ravissante, fine et délicate, dotée d'un rire clair et pur et d'un sourire adorable. En un mot, la Comtesse s'était entichée de la nouvelle maîtresse de Pemberley et avait senti qu'elle pourrait en faire son amie.
La scène avec Lady Catherine de Bourgh à laquelle elle avait assisté chez les Cooper l'avait intriguée au plus haut point. Elle savait la tante de Darcy rancunière et dotée d'un cœur dur et froid mais n'aurait jamais imaginé qu'elle pourrait s'en prendre à des membres de sa famille. C'était choquant qu'une dame de si haute société nuise ouvertement à sa nièce par alliance, faisant rejaillir publiquement le déshonneur sur sa famille entière. La Comtesse connaissait trop Lady Catherine pour ne pas deviner que la mésalliance de Darcy la révoltait. Elle comprenait cet argument jusqu'à un certain point, mais aurait conservé sa dignité en société, ce que Lady Catherine ne semblait plus capable de faire.
En tout cas, même si Darcy s'était marié bien en-dessous de sa condition, la Comtesse Von Lieven était ravie de son choix. Il ne lui avait fallu qu'un instant pour deviner que les jeunes mariés s'adoraient. Pour la Comtesse, qui avait perdu son premier amour dans des circonstances tragiques, et était piégée dans un mariage de convenances, c'était une chance qu'il fallait cultiver et protéger. Elizabeth Darcy était ravissante et deviendrait sous sa protection une figure incontournable de la Saison, bien plus rapidement que Lady Catherine ne pouvait l'imaginer.
« Êtes-vous prête, ma chère ? demanda son époux, la tirant de ses rêveries.
- Oui, j'arrive dans une minute.
- Une autre présentation à la Cour. N'êtes-vous jamais nostalgique ?
- De quoi donc, mon ami ?
- De vos jeunes années de Débutante. »
Il ne s'en doutait pas, mais c'était précisément le genre de remarque à éviter. A dix-huit ans, la Comtesse était adorée de tous et surtout du Comte Strang. Pour elle, sa jeunesse et sa candeur avaient été à jamais perdues lorsqu'il s'était éteint. Il avait tout emporté avec lui. Néanmoins, elle avait depuis longtemps appris à dissimuler ses émotions. Elle esquissa un fin sourire, posant sa main sur le bras de son époux.
« Tout passe. Il faudrait être bien sot pour ne pas s'en accommoder du mieux que nous pouvons. »
Et elle l'entraîna vers la porte pour rejoindre le palais royal où la présentation des Débutantes devait avoir lieu.
A Darcy House, l'atmosphère était loin d'être aussi sereine. Les trois Débutantes sentaient l'angoisse les gagner davantage d'heure en heure. Le moindre détail avait été réglé, répété et corrigé maintes fois au cours des semaines précédentes avec Lady Matlock, la Comtesse Von Lieven et Harriet Vernon.
L'aide de Lady Matlock fut inestimable. Elle connaissait tout des arcanes de la société londonienne, et elle sut guider à merveille les trois jeunes femmes pour leurs premiers pas. Elle avait assisté à presque toutes les leçons, leur prodiguant moult conseils et recommandations. Mais c'était surtout sa bonté naturelle qui leur avait été d'une grande aide. Très maternelle, elle avait toujours su les rassurer et leur rappeler combien elles seraient parfaites pour leur entrée dans le monde. Et avec sa bonté habituelle, elle avait spontanément proposé aux trois jeunes femmes de les accompagner pendant leur Présentation, car chaque Débutante devait être introduite par l'une des membres de la noblesse. Si la proposition de Lady Matlock était somme toute logique pour Elizabeth et Georgiana, ses deux nièces, elle était d'une inattendue envers Kitty, et la jeune fille avait balbutié des remerciements embarrassés devant tant de générosité.
Néanmoins, elles ne se sentaient absolument pas prêtes. Elizabeth, peu impressionnable d'ordinaire, avait pris conscience que cette journée allait être l'une des plus mémorables de sa vie et, malgré les confidences de la Comtesse Von Lieven qui lui avait expliqué que la Cour était de peu d'importance en comparaison d'Almack's, elle ne pouvait s'empêcher de redouter sa rencontre avec la souveraine. Néanmoins, elle s'efforçait de cacher ses appréhensions autant que possible afin de ne pas inquiéter Georgiana et Kitty davantage.
Cette dernière était à fleur de peau depuis sa triste entrevue avec Jonathan Cooper. Plus de trois semaines avaient passé sans qu'il donne signe de vie. Elle lui avait écrit à trois reprises sans recevoir d'autre réponse qu'un silence qui lui paraissait de plus en plus insoutenable. Elle se demandait depuis lors si elle n'avait pas imaginé les sentiments qu'il avait semblé éprouver pour elle. A plusieurs reprises, elle avait été tentée de retourner à Longbourn mais Elizabeth et surtout Georgiana l'en avaient dissuadée. Par ailleurs, par gratitude envers Darcy, sinon par respect des convenances envers la Cour, elle avait tenu à assister à la présentation à la Cour, car elle savait que son beau-frère avait accompli beaucoup de démarches pour obtenir une invitation de dernière minute à son nom. Mais elle était rongée par l'inquiétude à l'idée de cette journée. Si elle paraissait impressionnante à Elizabeth, elle semblait terrifiante à Kitty qui était moins habituée que son aînée à fréquenter la haute société. Néanmoins, elle savait que son avenir s'en trouverait changé, même si elle n'osait plus espérer que ce détail changerait l'opinion de Mr. Cooper à son encontre.
Georgiana, qui avait pourtant toutes les raisons d'être la plus sereine car sa présence à la Cour était la plus légitime, était si angoissée qu'elle en perdit l'appétit et le sommeil plusieurs jours avant l'événement, s'attirant les foudres de leur couturière qui dut rajuster les mesures de sa robe.
Lorsque Darcy pénétra dans la chambre d'Elizabeth, Lady Matlock et Emma mettaient une dernière touche à la tenue de son épouse. La couturière de Lady Matlock avait retouché la robe de mariée d'Elizabeth pour en faire une tenue de cour, la recouvrant d'un manteau en velours rouge cardinal, qui accentuait sa pâleur causée par l'anxiété. Apercevant son neveu, Lady Matlock adressa un mot à Emma pour laisser le jeune couple seul. Aussitôt la porte fermée derrière elles, Darcy s'approcha d'Elizabeth. Prenant ses mains, il s'aperçut qu'elles étaient glacées.
« Comment te sens-tu ?
- J'ai un mauvais pressentiment. Je suis sûre que quelque chose de terrible va arriver.
- Mais non. Ton imagination te joue de mauvais tours, dit-il en se voulant rassurant.
- William, tu sais bien que des millions de choses pourraient arriver…
- Des millions, vraiment ? dit-il en se retenant de sourire.
- Parfaitement ! Je pourrais trébucher. Ne pas réussir ma révérence. Marcher sur cette maudite traîne…
- Chuter devant Sa Majesté ? dit-il en souriant franchement cette fois.
- Ce n'est pas drôle ! Ce genre d'incident arrive tous les ans, Tante Madeline me l'a raconté.
- Et tous les ans la Reine se montre pleine d'indulgence.
- Pour des jeunes filles de dix-huit ans peut-être mais pas pour une femme mariée de mon âge.
- Il est vrai que tu atteins un âge canonique, mon ange.
- Très galant, Mr. Darcy.
- Ne t'inquiète pas tant, Elizabeth. Je suis sûr que rien de tout cela ne va se produire. Je ne sais combien de fois vous avez répété, il n'y aucune raison pour que cela se passe mal.
- Je ne serai rassurée qu'une fois que tout cela sera terminé. Par moments, je souhaiterais pouvoir ne pas y aller.
- Si tu veux participer aux prochaines Saisons, c'est impossible, tu le sais bien. Et je viens de voir Georgiana, je ne sais pas comment elle tient encore debout tant elle semble angoissée. Elle va avoir besoin de toi…
- Je dois me souvenir de cela, tu as raison. Mais j'ai tellement peur que quelque chose se passe mal et que je te fasse honte !
- Tu ne me feras jamais honte, ma Lizzie. Tu es ravissante, je suis persuadé que ton entrée sera parfaite et que tu vas impressionner tout le monde, moi le premier.
- Je ne sais même pas si j'arriverais à te voir.
- Mais moi je te verrai. C'est tout ce qui compte. Je ne quitterai pas des yeux. Ne l'oublie pas. »
Cela seul suffit à raviver le courage d'Elizabeth. Elle sourit à son mari en lui prenant la main. Elle se rappelait constamment à quel point son existence avait été terne sans cet homme merveilleux à ses côtés. Elle se savait infiniment chanceuse.
Lorsque l'heure de partir sonna, tous les quatre montèrent en voiture. En raison de l'encombrement de l'avenue jouxtant le palais St James à cette occasion, il fallait arriver plusieurs heures en avance et patienter en voiture avant d'être admis. Puis l'attente se prolongeait pour les Débutantes car elles entraient dans un ordre bien établi auquel nulle d'entre elles ne pouvait déroger.
Tous furent contraints de rester immobilisés au milieu de l'avenue, entourés d'autres véhicules. Seuls les membres de la famille royale et de la très haute noblesse étaient autorisés à pénétrer dans l'enceinte du palais. Ce fut le cas de la Comtesse Von Lieven et de son époux qui pénétrèrent dans l'immense salle d'audience qui servait de salle de bal et de réception pour l'occasion deux heures avant le début de la cérémonie. La Comtesse avait espéré croiser les Darcy mais sans succès. Elle aperçut plusieurs de ses connaissances et se dirigea vers elles. La Reine, ses filles et ses dames d'honneur n'étaient pas attendues avant deux longues heures. Il leur faudrait s'armer de patience et rien de tel pour cela qu'une conversation animée entre amies.
Elle reconnut également Lady Catherine de Bourgh qui, grâce à ses relations, était parvenue à entrer plus tôt qu'elle ne l'aurait pensé. Les deux femmes se toisèrent du regard. La tante de Darcy savait que la Comtesse avait commencé à prendre Elizabeth sous son aile, les deux femmes ayant été aperçues ensemble à quelques dîners et réceptions au cours des semaines précédentes. Si la Comtesse ignorait encore tout de la profondeur du différend entre elle et les Darcy, les réactions très froides de Darcy à la mention du nom de sa tante laissaient deviner que leur brouille n'était pas prête d'arriver à son terme.
Enfin, les Débutantes furent autorisées à pénétrer dans le salon attenant à la salle de réception. Leurs familles et amis purent rejoindre la grande salle d'audience. Darcy, Lord Matlock et les Vernon se dirigèrent immédiatement vers la Comtesse.
« Mr. Darcy ! Voici un grand jour pour vous, assurément ! Comment se portent votre épouse et votre sœur ?
- Elles s'en sortent à merveille mais je les soupçonne d'être plus inquiètes qu'elles le montrent.
- Et votre belle-sœur ? Elle m'a parue si anxieuse cette semaine pendant le dernier essayage de sa robe ! J'espère qu'elle ne va pas se sentir mal.
- C'est ma jeune sœur Georgiana qui m'a semblé la plus inquiète des trois.
- Vous connaissez ma nièce, dit Lord Matlock. Elle est d'un tempérament très discret et déteste être le centre de l'attention. Je pense que la présentation à la Cour est la pire épreuve qu'on puisse lui infliger…
- Hormis Almack's ! nuança la Comtesse.
- Une chose à la fois. Ou plutôt, une épreuve à la fois, dit Darcy en souriant.
- Je suis persuadée qu'elles seront toutes parfaites, dit Harriet. En attendant, comme j'aimerais pouvoir échanger quelques mots avec elles ! Elles doivent être sur des charbons ardents. Je me rappelle ma propre présentation, je crois que le plus insupportable était justement cette attente interminable. »
Ils continuèrent à deviser sur ce sujet pendant l'heure qui suivit, les femmes échangeant leurs impressions et leurs souvenirs de leur présentation à la Cour. Au grand dam de Darcy, Miss Bingley se joignit à eux. Elle avait quitté Ellsworth afin d'assister à la Saison, séjournant dans la demeure londonienne de Mr. Bingley. Heureusement, Harriet Vernon savait adoucir la jeune femme et leur conversation, si elle fut neutre, n'en fut pas pour autant désagréable. Enfin, la famille royale fut annoncée, et elle fit son entrée solennellement, dans le plus grand silence. Traditionnellement, seules les femmes de la famille royale et les princesses de sang accueillaient les Débutantes. Toutes prirent place sur la tribune qui leur était réservée.
Le maître de cérémonie annonça alors l'ouverture de la présentation des Débutantes et le défilé commença. C'était un événement relativement monotone : une par une, à l'énoncé de leur nom, les Débutantes entraient dans la salle, s'avançaient lentement vers la Reine, la saluaient trois fois tandis que le maître de cérémonie réitérait leur nom et énonçait celui de leur père et du domaine d'où elles venaient. Puis elles esquissaient une dernière révérence et quittaient la salle pour n'y revenir qu'une fois toutes les Débutantes présentées pour le bal donné en leur honneur. La Reine pouvait parfois échanger quelques mots avec les Débutantes mais c'était extrêmement rare. Elle se contentait généralement d'esquisser un sourire bienveillant, sachant d'expérience que les Débutantes étaient sujettes à une telle angoisse qu'elles trouvaient à peine les mots pour répondre à leur souveraine.
Il s'écoula près d'une heure avant qu'Elizabeth, Georgiana et Kitty soient présentées. Lorsqu'elle entendit son nom, Elizabeth frémit et sentit ses mains se glacer davantage. Mais elle rassembla ses esprits très vite et se mit en place, rejoignant Lady Matlock qui l'avait attendue. Les portes s'ouvrirent et elle eut alors la vision la plus impressionnante de sa vie. Devant elle se déployait une vaste allée qui semblait n'en plus finir. Son regard se porta alors sur la tribune de la Reine. Entre elles, un parterre de nobles et de membres de la haute société dans leurs tenues d'apparat. Elle n'avait jamais rien vu d'aussi solennel.
Le maître de cérémonie proclama alors d'une voix claire et sonore : « Mrs. Fitzwilliam Darcy ! » et elle sut qu'elle devait s'avancer. Prenant une grande inspiration, elle fit les premiers pas aux côtés de Lady Matlock, se souvenant des conseils de la Comtesse Von Lieven. Elle espérait que son allure et son maintien étaient élégants tandis qu'elle se rapprochait de la souveraine. Mais le plus difficile restait à venir. Les fameuses trois révérences qui donnaient tant de fil à retordre à toutes les débutantes. Arrivée devant la tribune royale, elle plia le genou une fois, puis deux, et enfin trois, éprouvant douloureusement le poids de sa robe et de sa traîne tandis que le maître de cérémonie annonçait « Mrs. Fitzwilliam Darcy de Pemberley en Derbyshire, née Miss Elizabeth Bennet de Longbourn en Hertfordshire, présentée par Lady Matlock ! ».
Elle n'eut alors plus qu'à attendre. La souveraine sourit et Elizabeth se demanda à quel moment elle devait prendre congé. Depuis le début de la cérémonie, elle n'avait parlé qu'avec quelques débutantes et Elizabeth espérait secrètement ne pas en faire partie. Mais elle se trompait.
« Voici donc la jeune épousée de Mr. Darcy. Comment trouvez-vous le Derbyshire, Mrs. Darcy ?
- Magnifique, Votre Majesté, je m'y plais beaucoup.
- Pemberley est l'un des plus beaux domaines de ce pays. Je n'ai jamais eu l'occasion de m'y rendre personnellement mais on m'en a dit des merveilles. J'espère que votre époux et vous-même vous montrerez dignes de cet héritage.
- Nous y veillons chaque jour, Votre Majesté.
- Est-ce la première fois que vous participez à la Saison ? Je ne crois pas avoir déjà entendu le nom de Mr. Bennet.
- Oui, Votre Majesté. Je n'ai quasiment jamais séjourné à Londres avant mon mariage.
- Dans ce cas j'espère que vous vous y plairez. Je vous souhaite la bienvenue à la Cour, Mrs. Darcy.
- Merci beaucoup, Votre Majesté. »
Elizabeth sourit sincèrement avant de s'incliner une dernière fois. Puis elle attendit que le valet de pied rassemble sa traîne sous son bras. Elle s'assura qu'elle la tenait fermement avant de reculer de trois pas. Puis elle fit demi-tour et quitta la salle. Une fois sortie, elle croisa le regard terrifié de Georgiana, lui adressa un sourire encourageant tandis que le maître de cérémonie annonçait « Miss Georgiana Darcy ! ». Enfin, elle s'assit, épuisée et comme vidée de toutes ses forces, tandis que Lady Matlock accompagnait Georgiana pour sa présentation. Lady Pilaster, qui veillait sur les Débutantes, lui proposa un rafraîchissement. Elle accepta un thé avec gratitude.
« Tu étais parfaite, Elizabeth. Et la Reine Charlotte t'a parlé, c'est un grand honneur ! lui dit alors Kitty.
- J'ai du mal à croire que tout ceci est bel et bien arrivé !
- Je suis convaincue que vous allez beaucoup apprécier la Saison. Et après une telle faveur, tout le monde va vouloir vous rencontrer ! Surtout que l'on murmure que la Comtesse Von Lieven en personne a tenu à vous inviter à Almack's. » dit Lady Pilaster.
Elizabeth sourit, ne sachant que répondre. Puis elle se souvint de Georgiana dont elle attendit le retour avec anxiété. Quelques instants plus tard, la jeune fille revint de la salle, rouge et essoufflée par tant d'émotions.
« Georgiana !
- Oh Lizzie, je crois que j'ai raté une de mes révérences !
- Ne t'en fais pas, cela arrive… Je suis sûre que tu étais très bien. La Reine t'a-t-elle parlé ?
- Non heureusement, je n'aurais jamais su quoi lui répondre… Mais je l'ai entendue t'adresser quelques mots !
- Elle m'a posé quelques questions sur Pemberley avant de me souhaiter la bienvenue à la Cour. »
Georgiana resta sans voix en entendant cela. Kitty pour sa part ne parvenait pas à croire que seulement un an plus tôt, Elizabeth qui n'était que la fille d'un membre de la gentry, soit ainsi distinguée quelques mois après son mariage. Elle n'osait pas imaginer quelle aurait été la réaction de leur mère en voyant cela. Elle ne put s'empêcher de faire part de cette pensée à Elizabeth qui éclata de rire.
« Je pense que tout Meryton en entendrait parler pendant les dix années à venir ! Mieux vaut les épargner, les pauvres ! » dit-elle en souriant.
Elle se sentait infiniment soulagée que cette épreuve soit derrière elle, même si le tour de Kitty était encore à venir. Près de vingt minutes plus tard, la jeune fille fut appelée, et, comme dans un rêve, elle esquissa des révérences parfaites. Lorsqu'elle revint aux côtés de sa sœur, ses joues étaient rouges d'émotion, et son regard pétillait de joie.
Rassurée sur le sort de ses deux sœurs, Elizabeth attendait désormais avec impatience la fin de la cérémonie pour pouvoir retourner dans la salle et retrouver Darcy. Quelques minutes plus tard, son vœu fut exaucé et la réaction de son mari fut à la hauteur de ses attentes. Il l'accueillit avec le plus amoureux des sourires, prenant sa main pour la poser délicatement dans le creux de son bras.
« Mrs. Darcy… Je pense qu'il va falloir m'habituer à rester dans votre ombre tellement vous promettez de briller ! dit-il en souriant malicieusement.
- Sottises, Mr. Darcy, si nous devons briller, ce sera ensemble. Mais je t'avoue que je préfère la quiétude de l'ombre. C'est trop d'émotions pour moi…
- C'est exactement ce que j'espérais t'entendre dire, dit-il avant de porter sa main à ses lèvres pour y déposer un baiser, avant de se tourner vers Georgiana pour lui offrir ses félicitations.
- J'espère que cela s'est bien passé ? demanda la jeune fille d'un ton tourmenté.
- Mais évidemment, tu étais parfaite, je peux en attester ! dit-il formellement pour la rassurer. »
Il fut alors interrompu par la Comtesse Von Lieven qui venait de se joindre à leur petit groupe.
« Ma chère Mrs. Darcy, vous avez été éblouissante ! Vous avez dépassé toutes mes espérances ! Distinguée par la Reine en personne ! Voilà qui devrait faire taire les mauvaises langues ! » leur dit la Comtesse Von Lieven, désignant Lady Catherine à mots couverts.
A l'autre extrémité de la salle, cette dernière ne décolérait pas, parvenant à peine à cacher sa mauvaise humeur aux personnes qui l'entouraient et conversaient avec elle. Le triomphe de sa nièce par alliance contrariait grandement ses projets pour la discréditer. Elle tenta vainement de se consoler en se disant que la famille royale ne participait jamais aux divertissements de la Saison et que la distinction dont Elizabeth avait fait l'objet ne durerait que le temps de la présentation des Débutantes.
Mais pour l'heure, son nom était sur toutes les lèvres et Lady Catherine redoutait que cela laisse présager un flot d'invitations dans les semaines à venir. Sans compter que l'amitié grandissante de la jeune Mrs. Darcy avec la Comtesse Von Lieven jouait en sa faveur. Elle allait devoir faire preuve de subtilité et faire jouer un plus grand nombre de relations si elle voulait reléguer Elizabeth dans l'ombre d'où elle n'aurait jamais dû sortir. Le regard noir qu'elle lança à Elizabeth déstabilisa la jeune femme pendant un court instant.
« N'ayez crainte, Mrs. Darcy, dit la Comtesse tout bas à l'oreille d'Elizabeth. Almack's achèvera de réduire à néant le tort que pourrait vous faire Lady Catherine. Elle n'a jamais réussi à se faire admettre dans le comité des dirigeantes malgré ses demandes incessantes. Cela en dit long sur l'opinion que nous avons d'elle… »
Les deux femmes échangèrent un sourire plein de connivence. Pour la première fois, Elizabeth se prenait au jeu dangereux de la Comtesse Von Lieven, désireuse de relever le défi que lui lançait sa tante par alliance.
Au cours des jours suivants, Elizabeth et Georgiana se concentrèrent sur la seconde, et la plus importante, étape de leur entrée dans le monde. Elizabeth ne sut combien de fois elle avait remercié Lady Matlock de son soutien et de son aide précieuse pendant ces journées déterminantes. La tante de Georgiana et Darcy ne comptait pas ses heures à Darcy House pour les guider dans leurs premiers pas à Londres.
Si la tenue de cour qu'elles avaient portées pour leur présentation au palais St James avait respecté le protocole en étant quasiment identique à celle des autres Débutantes, il n'en alla pas de même pour Almack's. Les gens admis à ce club y venaient pour des motifs divers, le plus courant étant d'organiser des mariages entre bons partis. Mais les gens mariés venaient aussi pour voir, et être vus.
Darcy avait été formel sur la nature que devait revêtir la présence de Georgiana à Almack's : il se pliait aux usages qui voulait que toute Débutante de bonne famille participe régulièrement aux réceptions qui y étaient données chaque mercredi, mais il ne tenait pas à transformer ces soirées en rencontres de prétendants. Il jugeait sa sœur trop jeune pour se marier, et n'entendait pas lui imposer l'épreuve qu'il avait lui-même endurée à Almack's. Elizabeth lui promit de se montrer particulièrement vigilante à ce sujet, même si elle se doutait que l'attitude de Darcy serait le meilleur des remparts pour Georgiana.
N'étant pas mariée, la jeune fille se plia aux usages et revêtit pour sa première participation une robe blanche ornée d'une ceinture en soie bleu pâle, plus convenable pour son jeune âge et son statut. Ainsi parée, elle était délicieuse, pleine de fraîcheur et d'élégance.
La Comtesse Von Lieven avait été plus directive pour la toilette d'Elizabeth, manquant presque de froisser Lady Matlock qui n'approuvait pas son choix. Désireuse de voir sa protégée marquer les esprits, la Comtesse lui recommanda une tenue rouge cerise brodée d'argent. Lorsqu'Elizabeth la revêtit pendant la première séance d'essayage, elle tiqua plus encore que Lady Matlock car la Comtesse avait choisi un style qui était fort éloigné du sien, et à ses yeux à la fois trop sophistiqué et trop audacieux. Lisant le doute dans son regard, la Comtesse s'était approchée d'elle.
« Vous êtes une femme mariée, Mrs. Darcy, et qui plus est très bien mariée. Il ne faut pas manquer de le faire savoir à tout le monde, et surtout aux innombrables mauvaises langues qui fréquentent Almack's. Vous ne pouvez courir le risque de porter des teintes trop pâles ou une tenue trop modeste. Avec celle-ci, vous assumez pleinement votre statut et votre place dans la société, c'est exactement le message qu'il faut transmettre.
- Mais n'est-ce pas un peu trop… extravagant ?
- A cause de la couleur ? Ce rouge vous va à ravir, il vous met très bien en valeur.
- Mais toutes ces décorations, ces broderies, c'est très chargé… je ne suis vraiment pas convaincue… !
- Elizabeth a raison, ce n'est pas son style. Je ne pense pas qu'elle doive faire semblant d'être ce qu'elle n'est pas pour réussir son entrée à Almack's, intervint Lady Matlock.
- Lady Matlock, je suis ravie de votre retour en Angleterre. Mais précisément, vous n'êtes pas venue à Almack's depuis plusieurs années. Je sais ce qui y plaît. Et ceci, dit la Comtesse en désignant Elizabeth et sa robe, est le meilleur moyen pour Mrs. Darcy de marquer les esprits. Cette robe est sophistiquée, Mrs. Darcy, bien plus que ce que vous portez habituellement, j'en conviens. Mais elle n'en est pas moins élégante et à l'image de votre rang. Vous savez combien la mode me tient à cœur, je n'aurais jamais le mauvais goût de vous conseiller une robe trop extravagante. Mais diantre, vous êtes la maîtresse de Pemberley, il faut le montrer, au moins une fois ! Par la suite, tout le monde se souviendra de vous, et croyez-moi, quand ils vous verront si ravissante et si sûre de vous, plus personne ne pensera que la Reine vous a distinguée par hasard. Et vous pourrez alors revenir à vos goûts habituels. »
Songeuse, Elizabeth se tourna à nouveau vers le grand miroir devant lequel on l'avait placée d'autorité. La soie qu'avait choisie la Comtesse était si fine qu'elle avait un drapé et un tombé parfaits. Ainsi parée, sa silhouette était mise en valeur, affinée et élancée. Les broderies en fil d'argent formaient des dessins savants mais indéniablement féminins, et avaient dû demander d'innombrables jours de travail aux couturières. Mais outre la couleur vive et les décorations chargées, c'était surtout sa coupe qui faisait douter la jeune femme. Plus décolletée que ses tenues habituelles, elle rendait Elizabeth plus mûre et plus féminine, et elle commença à comprendre pourquoi cela servait précisément l'objectif de la Comtesse Von Lieven.
« Je n'en ferai pas une habitude, la prévint-elle.
- Je n'en attends pas moins de vous, ma chère. Vous cherchez encore votre style, mais vous avez des goûts simples et élégants, qui vous siéent à merveille. Mais pour ce premier soir à Almack's, faites-moi confiance, c'est la tenue qu'il vous faut. »
Elizabeth lui offrit un demi-sourire, retournant à l'observation du miroir, dans lequel elle croisa le regard de Lady Matlock, ce qui l'encouragea à évoquer son dernier doute.
« Et William ? lui demanda-t-elle, faisant naître un sourire entendu sur le visage de la Comtesse.
- Oh n'ayez crainte, mon enfant. Il sera le dernier à se plaindre de vous voir si… élégante. » dit Lady Matlock d'un ton malicieux, amusée de voir que la Comtesse se retenait désormais de rire.
Elizabeth ne devait pas tarder à constater que sa tante par alliance ne s'était pas trompée. Le soir de sa première participation à Almack's, lorsque Darcy fit son entrée dans sa chambre où Emma achevait de la parer, Elizabeth dut elle aussi réprimer un rire en voyant le regard rêveur que son mari avait posé sur elle à l'instant où il l'avait aperçue. Néanmoins, elle ne put s'empêcher de sourire, baissant les yeux pour cacher son trouble, une part d'elle-même redoutant toujours la réaction de Darcy. Ce dernier resta immobile sur le seuil de la porte jusqu'au moment où Emma prit congé. Alors, il s'avança vers Elizabeth.
« Je vois que Londres a déjà une influence sur ma délicieuse épouse… Ou l'aurait-on échangée contre une enchanteresse ? dit-il en se décidant enfin à sourire.
- Je ne sais laquelle des deux versions te déplairait le moins… dit-elle, taquine.
- Bien sûr que tu le sais, mon ange. Penses-tu que je souhaite un seul instant qu'on t'enlève à moi ? dit-il avant de lui embrasser la joue. Qui dois-je remercier pour cette charmante… initiative ?
- La Comtesse Von Lieven.
- J'aurais dû m'en douter…
- J'ai encore le temps de me changer si tu…
- Tu n'y songes pas ? Tu es divine, mon amour. Peut-être un peu trop à mon goût, et je t'avoue que si je ne savais pas combien cette Saison te tient à cœur, je serais fort tenté de rester ici avec toi, dit-il, rieur.
- Et que fais-tu de Georgiana ? Cette soirée est plus importante encore pour elle que pour moi.
- Je ne dirais pas cela. Vous n'en attendez pas les mêmes choses. Sans compter que contrairement aux jeunes filles de son âge, Georgiana ne voit pas Almack's comme un moyen de rencontrer son futur époux. Les enjeux ne sont donc pas si importants, quoiqu'en dise la Comtesse. Mais je mesure combien elle compte à vos yeux à toutes les deux.
- Je suis désolée que tu sois obligé d'y retourner, je sais que tu détestes cet endroit…
- Je le détestais quand j'étais célibataire. Dieu merci je n'intéresse plus personne depuis notre mariage, et je pourrai me consacrer à Georgiana et toi pleinement. Sans compter que tu es si belle ce soir que je suis déjà largement récompensé de mes efforts. Ce qui fait que je n'aurais certainement pas envie de m'attarder là-bas plus que nécessaire donc j'espère que tu n'as pas l'intention de danser jusqu'à l'aube.
- Fitzwilliam Darcy ! dit-elle, faussement outrée mais sans pouvoir se retenir de sourire. Voilà qui est fort peu digne d'un gentleman.
- Je serai un gentleman tout à fait convenable ce soir, je te rassure. Mais quand nous aurons repassé cette porte, je ne serai plus que ton mari… » dit-il avant de l'embrasser, arborant un regard plein de promesses passionnées qui manqua de faire vaciller toutes les résolutions d'Elizabeth.
Amusé, Darcy relâcha son étreinte, ravi de voir que son épouse était presque chancelante dans ses bras.
« Viens, mon amour, Georgiana nous attend. » dit-il d'une voix cette fois pleine de tendresse avant de lui offrir son bras.
Lorsque les trois Darcy arrivèrent devant Almack's, Elizabeth fut stupéfaite de constater que malgré la réputation et l'importance de ce club, son bâtiment était plus qu'ordinaire et que nul, en passant devant, ne pouvait se douter combien son entrée était un privilège exclusif réservé à une poignée de membres de la bonne société triés sur le volet. Etabli sur King's Street, Almack's avait été fondé en 1765. S'il avait été à l'origine un simple coffee house où la bonne société aimait à se retrouver pour déguster le café et le thé qui avaient été introduits depuis quelques décennies seulement en Angleterre, le club avait changé de vocation au début du XIXème siècle.
Dirigé par un comité de dames patronnesses dont faisait désormais partie la Comtesse Von Lieven, il était devenu le lieu de rencontres de toutes les Débutantes avec leurs prétendants potentiels, mais également un haut lieu de sociabilité pour tout ce que Londres comptait de grands noms et d'esprits cultivés. Recevoir son billet d'entrée annuel à Almack's était la consécration sociale, et ceux qui n'avaient pas été choisis ne pouvaient plus espérer se faire un nom ou une réputation dans le cercle très fermé de la haute société londonienne.
Darcy avait d'ailleurs expliqué à Elizabeth que les dames patronnesses ne se fiaient pas uniquement au rang ou à la fortune pour accorder ou nom l'accès à Almack's. Elles se réunissaient chaque année au mois d'août pour établir la liste des gens à qui elles enverraient un billet d'entrée valable pour toute la Saison suivante. La réputation était le seul critère qu'elles prenaient véritablement en compte pour décider à qui donner l'accès au club, et elles pouvaient à tout moment retirer cette autorisation, ce qui expliquait leur présence à l'entrée du club chaque mercredi.
Nul ne pouvait prétendre y pénétrer sans présenter son billet d'entrée, ni sans être approuvé par leur jugement, semaine après semaine. Elles refusaient sans exception les retardataires ou les membres ne respectant pas les codes vestimentaires qu'elles jugeaient respectables. Le duc de Wellington, qui s'était présenté un soir dans la mauvaise tenue et qui plus est avec un quart d'heure de retard, l'avait appris à ses dépens, et ses innombrables quartiers de noblesse n'avaient pas fait fléchir les maîtresses des lieux. Elles étaient également garantes de la bonne tenue de tous leurs invités, ayant depuis longtemps banni l'alcool lors de leurs réceptions, désireuses de permettre aux Débutantes de rencontrer leurs futurs prétendants dans les meilleures conditions possibles.
Mais très paradoxalement, Almack's se voulait aussi avant-gardiste. Si ses dirigeantes invitaient généralement les membres de la haute noblesse et les membres de la gentry la plus fortunée du pays, elles privilégiaient également les esprits les plus brillants, notamment les écrivains et les poètes. Elles avaient aussi défrayé la chronique en inaugurant des danses toutes aussi nouvelles que scandaleuses, et notamment la valse, dansée pour la toute première fois par la Comtesse Von Lieven durant l'un des mercredis d'Almack's devenu mythique.
Néanmoins, malgré cette réputation, Almack's restait profondément élitiste, et Elizabeth le savait, même si Darcy et Georgiana étaient suffisamment bien nés pour que leur admission à Almack's ait été évidente aux yeux de tous, il n'en allait pas de même pour elle. Chaque personne approuvée par le comité des dirigeantes avait certes la possibilité de se présenter accompagné d'un ou une invité(e), mais la personne de leur choix devait elle aussi être approuvée par le comité lors de son arrivée au club. Et à en juger par les regards condescendants de la Comtesse de Sefton et de la Comtesse de Jersey, si Elizabeth s'était présentée au bras de Darcy en tant que simple invitée, elle n'aurait pas été la bienvenue par les dames patronnesses d'Almack's. Seuls l'intervention de la Comtesse Von Lieven, et l'accueil chaleureux qu'elle leur réserva ce soir-là, les découragea de tout commentaire désobligeant, et elles se contentèrent d'arborer un sourire aussi faux que travaillé, faisant contre mauvaise fortune bon cœur devant le souhait de la Comtesse Von Lieven qui était la plus influente d'entre elles.
Il n'en fallut pas davantage à Elizabeth pour perdre le peu d'assurance que son accord avec la Comtesse lors de la réception des Cooper lui avait fait gagner. Depuis sa fausse couche en janvier, elle avait quelque peu perdu de son panache et de sa personnalité pétillante. C'était compter sans Darcy, qui la connaissait suffisamment pour savoir qu'elle n'était pas femme à rendre les armes avant même d'avoir rencontré ses adversaires. Au moment où ils pénétraient dans la grande salle où les premiers couples esquissaient déjà quelques pas de danse, il se pencha vers elle.
« Votre ramage ne se rapporterait-il pas à votre plumage, ma chère Mrs. Darcy ? »
Elle leva les yeux vers lui, intriguée.
« Je ne pense pas que la Comtesse t'ait conseillé une telle tenue pour dissimuler un manque d'assurance car cela te ressemblerait bien peu. Je la soupçonne au contraire d'avoir souhaité montrer à tout le monde que tu ne te laisseras pas impressionner par leurs quartiers de noblesse et que tu as fout à fait ta place parmi eux.
- L'habit ne fait pas le moine, n'en déplaise à la Comtesse.
- Tu vaux mille fois mieux que tous ces gens, Elizabeth. Tu n'as pas à être impressionnée.
- Je ne le suis pas. Je me demande simplement si tout cela en vaut la peine.
- Tu connais mon avis sur la question. Mais tu as insisté pour participer à la Saison, et je t'ai promis de t'aider. Ceci est ta chance. » lui dit-il en désignant les lieux.
Mais déjà Elizabeth ne l'écoutait qu'à moitié, observant Georgiana qui se tenait près d'eux, les yeux obstinément baissés. Elle s'approcha de sa belle-sœur et lui prit le bras. Darcy ne put retenir un sourire, car il pressentait qu'il n'y avait pas meilleur moyen pour les deux femmes qu'il aimait le plus de surmonter cette soirée que prendre soin l'une de l'autre. Depuis leur arrivée à Londres, Elizabeth faisait preuve d'un attachement quasiment maternel envers Georgiana, la rassurant à chaque pas, déterminée à lui faire prendre conscience de ses qualités et à l'aider à traverser la difficile mais rapide transition entre l'enfance et l'âge adulte qu'imposait la première Saison de chaque Débutante. Darcy la soupçonnait en outre d'avoir pris Georgiana sous son aile autant par affection que par désir de reléguer dans le passé sa fausse couche de janvier. Il ne pouvait que se féliciter de cette réaction, on ne peut plus soulagé que sa jeune sœur ait une présence féminine pour la soutenir en cette période déterminante.
Lady Matlock avait expliqué aux deux jeunes femmes qu'Almack's avait plusieurs salles de danse, ainsi que des salons offrant des rafraîchissements et de légères collations. Elle leur avait également parlé de l'existence de salles de jeux, mais avait fortement déconseillé à Elizabeth de s'y rendre, ce dont la jeune femme n'avait nulle envie, car les mises y étaient très élevées. Devinant le trouble de Georgiana, Darcy et Elizabeth l'entraînèrent dans l'un des salons l'on servait de la limonade. Ils furent ravis d'y trouver Lady Matlock, en grande discussion avec quelques amies. Tout naturellement, elle accueillit ses deux nièces, les présentant, et une discussion enjouée s'entama aussitôt.
Cela durait depuis une bonne heure, et Georgiana commençait à douter sérieusement de l'utilité d'Almack's, lorsque la Comtesse Von Lieven fit son entrée. Elle n'avait plus à ses côtés les autres dirigeantes, mais elle entraînait à sa suite le Comte Von Lieven, plus silencieux que jamais, ainsi que Gerald Fitzwilliam, et tous trois se dirigèrent directement vers les Darcy et Lady Matlock.
« Miss Darcy, vous êtes en beauté ce soir, dit-elle. Lord Vauxhall, ne m'avez-vous pas confié que vous étiez désireux d'offrir à votre jeune cousine sa première danse de Débutante ?
- Si cela sied à mon cousin, bien entendu, dit Gerald en souriant.
- Tu es l'un des rares à avoir ce privilège, lui répondit Darcy.
- Et Georgiana n'aurait donc pas son mot à dire ? intervint Elizabeth avec humour.
- Je ne peux rien te refuser, Gerald, tu le sais bien, dit la jeune fille, prenant le bras de son cousin.
- Mr. Darcy, puis-je vous enlever votre épouse un moment ? demanda la Comtesse.
- Je crains fort que le moment dure toute la soirée, répondit Darcy, amusé.
- Mrs. Darcy est nouvelle à Londres, et vous savez que j'y connais tout le monde. Vous ne souhaitez tout de même pas qu'elle se morfonde à Darcy House pendant que vous errerez entre votre club et la salle d'armes ?
- Voilà qui est fort peu probable me connaissant, dit Elizabeth.
- Dans ce cas, laissez-moi donc vous présenter à quelques amis. »
Adressant un dernier sourire à son mari, Elizabeth rejoignit alors les salles de danse, et les deux heures qui suivirent furent un tourbillon de musique, de noms, de bavardages futiles et de regards tour à tour complaisants, méfiants, mais surtout curieux. Elizabeth abandonna vite l'idée de retenir tous les noms que lui énonçait la Comtesse, mais elle avait en revanche une excellente mémoire des visages qu'elle rencontrait. La Comtesse lui présenta ses amis, mais également la plupart de ses connaissances, y compris celles qu'elle méprisait, et elles étaient nombreuses. Elle ne manquait jamais, en prenant congé de chacun avec un sourire diplomatique très étudié, de faire des remarques tout bas à Elizabeth. Elle distingua pour elle les personnes sur qui elle pouvait compter, quelles connaissances elle devait convaincre de la légitimité de son nouveau rang, et les personnes qu'elle pouvait ignorer sans trop de risques. Elle l'avertit également des travers des plus hypocrites, l'enjoignant à se méfier de certains.
A chaque nouvelle rencontre, Elizabeth paraissait vive et primesautière, qualité rare à Londres. Mais pendant les premiers instants de chaque rencontre, elle pouvait discerner sans peine qu'elle n'était pas accueillie avec chaleur, même par la plupart des amis proches de la Comtesse. Néanmoins, nul ne se serait risqué à froisser cette dernière, et tous firent contre mauvaise fortune bon cœur, saluant la jeune Mrs. Darcy du bout des lèvres. Au grand amusement d'Elizabeth, elle constata la plupart des femmes de son âge étaient les plus ombrageuses à son égard, et la Comtesse lui confia tout bas que la jalousie qu'avait suscité son mariage mettrait du temps à s'estomper chez ces natures envieuses.
« Elles ont pourtant toutes fait de très bons mariages à en juger par leurs titres ! s'étonna Elizabeth.
- Vous êtes décidément encore bien innocente ! dit la Comtesse, se forçant à nouveau à ne pas rire, ce qu'elle se surprenait souvent à faire depuis qu'elle fréquentait Elizabeth assidûment.
- Que voulez-vous dire ?
- Contrairement à vous, elles ne peuvent pas se vanter de ne pas avoir épousé leur mari pour leur rang ou leur fortune. Surtout celles qui ont épousé des hommes qui ont le double de votre âge et ne sont guère séduisants. Faites-vous à cette idée, ma chère : Mr. Darcy n'était pas le célibataire le plus convoité de Londres uniquement pour Pemberley et sa fortune. Mais vous le savez mieux que personne… »
En cela, la Comtesse ne se trompait pas : Elizabeth était trop éprise de son mari pour n'avoir pas remarqué les regards dont de nombreuses femmes le gratifiaient, et les minauderies auxquelles certaines s'abaissaient pour attirer son attention pendant les réceptions auxquels ils assistaient. Elle savait que Darcy était toujours trop occupé à veiller sur Georgiana et elle, et passer du temps avec les Matlock et ses amis, pour y accorder une quelconque importance.
Mais cette dernière remarque de la Comtesse fit comprendre à Elizabeth que l'avis des gens qu'on lui présentait n'avait finalement guère d'importance à ses yeux. La Comtesse avait été trop franche en lui présentant les travers et les faiblesses de chacun d'entre eux pour qu'elle les respecte un tant soit peu. Mais comme sa nouvelle amie l'avait pressenti, Elizabeth se prenait au jeu, faisant de plus en plus confiance à celle qui l'avait prise sous son aile, et elle était désireuse de ne pas la décevoir, notamment auprès de ceux que la Comtesse lui présentait comme ses relations les plus proches.
Lorsqu'elles rejoignirent Darcy et les Matlock dans l'une des salles de danse, Elizabeth fut surprise de voir Georgiana en train de danser avec l'un des amis de Benjamin Stafford. Ce dernier se tenait obstinément dans un coin du salon, une limonade à la main, semblant prodigieusement ennuyé de tout ce qui l'entourait. Cette attitude n'était pas sans rappeler à Elizabeth sa première rencontre avec Darcy à la salle de bal de Meryton, mais, à la différence de Darcy, Mr. Stafford avait dans le regard une lueur froide presque violente qui la faisait frémir. Mais bientôt, son mari s'approcha d'elle, lui demandant si elle s'était amusée, ce à quoi elle lui répondit que la Comtesse avait trop mis sa mémoire à contribution pour qu'elle puisse trouver l'exercice distrayant. Avec un sourire, Darcy l'invita alors à danser, arguant qu'elle avait besoin de se délasser. La Comtesse Von Lieven s'interposa aussitôt.
« Vous n'y pensez pas ! Aucun couple marié n'a jamais foulé la piste de danse d'Almack's ensemble (1) !
- Tout comme nul n'y avait jamais esquissé le moindre pas de valse avant vous, Lady Von Lieven. Et il me semble qu'aujourd'hui tout Londres prend des cours de valse pour tenter de rivaliser avec votre grâce, dit Darcy avec un sourire irrésistible.
- Vous n'êtes qu'un flatteur, Mr. Darcy, et je ne m'y tromperai pas. Vous ne pouvez faire courir ce risque à Elizabeth, pas ce soir en tout cas, dit-elle plus bas.
- Ne vous en déplaise, Lady Von Lieven, personne ne nous privera de ce plaisir. » dit Elizabeth avec un sourire aussi charmant qu'obstiné, avant d'entraîner son mari sur la piste de danse.
Comme l'avait redouté la Comtesse Von Lieven, à l'instant où ils prirent place dans la ligne des danseurs, tous les regards convergèrent vers eux et le brouhaha des conversations diminua sensiblement. Et inaugurant une tradition à laquelle toute la bonne société londonienne allait devoir s'habituer pendant la Saison, les Darcy dansèrent, oublieux de tout ce qui les entourait, avec tant de douceur et de tendresse dans leurs mouvements et leurs regards que nul ne douta plus de leur affection mutuelle.
Et si Elizabeth, avec son humour et sa personnalité enjouée avait fait tomber quelques résistances ce soir-là, nombreux furent ceux qui ne changèrent d'opinion à son sujet qu'en comprenant à cet instant précis qu'elle n'était pas la jeune femme ambitieuse et intéressée qu'avait décrite Lady Catherine à qui voulait l'entendre après sa Présentation à la Cour. Tous néanmoins ne se laissèrent pas séduire par le spectacle charmant qu'offraient les jeunes mariés, et la Comtesse Von Lieven, une fois soulagée de voir que les Darcy n'avaient pas provoqué un scandale, ne manqua pas de prendre note des visages qui restaient peu amicaux dans l'assemblée, amusée de voir que l'affection évidente entre les deux époux ne faisait que décupler la jalousie de certaines femmes.
La soirée n'avait pas déçu ses espoirs. Sa protégée avait conquis nombreuses de ses relations, mais la Comtesse Von Lieven connaissait suffisamment les arcanes de la bonne société londonienne pour savoir que la partie était loin d'être gagnée. Les membres de l'assemblée qui restaient, au mieux indifférents, au pire hostiles, à Elizabeth devraient être convaincus d'une façon ou d'une autre, et pour cela, elle savait exactement ce qu'il leur faudrait faire durant les semaines suivantes : la jeune Mrs. Darcy devrait être éblouissante et participer à chaque événement afin de devenir une figure incontournable de la bonne société londonienne.
Mais pour l'heure, Elizabeth ne se souciait guère de ces considérations, toute à sa joie de danser avec Darcy. Et lorsque la musique prit fin, elle vit dans son regard qu'il ne souhaitait plus s'attarder très longtemps. Néanmoins, ils savaient combien cette soirée était importante pour Georgiana, et ils ne pouvaient se permettre de partir si tôt. A leur grand soulagement, Gerald Fitzwilliam et sa mère avaient pris la jeune fille sous leur aile. Le Vicomte avait servi de rempart pour éloigner tous les importuns avec qui elle ne souhaitait ni danser ni converser, et Lady Matlock, sans encourager les autres, avait pourtant suffisamment rassuré Georgiana pour qu'elle puisse parler avec un petit groupe et accepter avec plaisir trois invitations à danser.
Lorsque vers deux heures du matin ils quittèrent Almack's pour revenir à Darcy House, tous étaient profondément soulagés. Georgiana s'était amusée, ce qu'elle n'aurait jamais cru possible à Almack's d'après les dires de son frère. Elle était plus que jamais sous le charme de Mr. Stafford, ses rencontres avec d'autres jeunes gens n'ayant eu aucune importance à ses yeux, ce qui avait grandement estompé sa timidité. Néanmoins, elle n'avait pas manqué de remarquer que le jeune homme avait à peine daigné la saluer d'un signe de tête condescendant. Elle était trop réservée pour ne pas en conclure immédiatement que le jeune diplômé, tout juste revenu de son Grand Tour, devait trouver bien maladroite et inintéressante une timide jeune fille anglaise de bonne famille en comparaison des femmes européennes séductrices et sûres d'elles.
Elle avait pourtant passé une bonne soirée, bien entourée d'une famille affectueuse, désireuse de donner le plus d'éclat possible à la jeune fille pour ses débuts. Et de fait, Georgiana Darcy avait séduit. Presque tous l'avaient trouvé ravissante, cultivée mais modeste, et ressemblant beaucoup à sa mère, dont tout le monde parlait avec un profond respect. Lorsque Darcy lui en parla pendant le chemin du retour, Georgiana fut heureuse de la pénombre ambiante qui dissimula sa rougeur, car elle ne pouvait recevoir plus grand compliment. Elle prit congé de son frère et de sa belle-sœur heureuse et soulagée que l'épreuve soit passée.
Darcy ne tarda pas pour rejoindre Elizabeth dans sa chambre, et arbora un sourire amusé en remarquant qu'elle ne s'était pas encore changée pour la nuit, se contentant de confier son manteau, ses gants et ses bijoux à Emma pour qu'elle les range, avant de la congédier. Sans un mot, Darcy s'approcha d'elle avant de l'embrasser et de l'entraîner dans leur chambre. Rieuse devant sa hâte et ses regards passionnés, Elizabeth tenta de s'écarter de lui, riant plus encore lorsqu'il l'en empêcha.
« La soirée a-t-elle donc été si interminable ? le taquina-t-elle.
- Tu n'as pas idée. Je suis reconnaissant à la Comtesse Von Lieven de vouloir t'aider, mais qu'elle ne s'avise plus de te donner ce genre de… conseils… dit-il en désignant la robe qu'elle portait.
- Prends garde, tout de même, elle a coûté une fortune.
- Voilà de l'argent vraiment bien dépensé… dit-il d'un ton distrait en l'embrassant dans le cou.
- Quel dommage que tu ne veuilles plus que je la porte à nouveau...
- Quand m'as-tu entendu dire cela ? dit-il, faussement offusqué en s'écartant pour la regarder.
- A l'instant, tu disais que tu ne voulais plus que la Comtesse me conseille de m'habiller ainsi.
- En public. Avec moi c'est autre chose. C'est même tout à fait recommandé. » dit-il avec un sérieux désarmant.
Pour la première fois depuis des semaines, Elizabeth éclata de rire, avant de se perdre dans leur baiser, n'ayant bientôt plus la force de lui résister ni même de parler.
Une fois les Débutantes présentées à la Cour et à Almack's, la Saison commença réellement, avec son tourbillon de bals et de mondanités. Elizabeth comprit en moins d'une semaine à quoi Darcy et Lady Matlock avaient fait allusion lorsqu'ils lui avaient déconseillé d'adopter un tel rythme si peu de temps après sa fausse couche. Et la Comtesse Von Lieven ne lui laissait aucun répit, ayant clairement expliqué qu'elle devait être à chaque réception, chaque bal, et ne manquer aucune promenade à Hyde Park. Elle devait être incontournable pendant cette Saison, pour continuer à marquer les esprits et séduire ceux qui restaient dubitatifs sur le bien-fondé du mariage de Darcy.
Elizabeth se levait tous les jours à six heures trente. Sa matinée était consacrée à ses tâches habituelles. Elle prenait le petit déjeuner en tête-à-tête avec Darcy, mettant un point d'honneur à leur accorder ce moment d'intimité quotidien qu'ils chérissaient tant depuis les premiers jours de leur mariage. Puis elle s'occupait de sa correspondance, répondant par la même occasion aux invitations qu'elle recevait. Il lui était difficile de faire un choix tant elles abondaient. Darcy la guidait très souvent, car il désirait éviter un certain nombre de personnes et ne pas en blesser d'autres en déclinant leur invitation. Elle écrivait à Jane une fois par semaine, prenant des nouvelles de sa santé et de celle de son enfant à venir. Elle restait également en contact avec ses parents, rédigeant de longues missives à son père et d'autres plus succinctes pour sa mère.
Puis, les jours de beau temps, elle sonnait pour se préparer pour la matinée et faisait atteler pour dix heures afin de rejoindre ses amies à Hyde Park pour leur promenade quotidienne, accompagnée de Georgiana pour qui c'était le meilleur moment de la journée. Si le temps ne le permettait pas, elles restaient tranquillement à Darcy House, continuant leur correspondance qui était dans un perpétuel retard du fait de leur agenda surchargé.
A Hyde Park, Elizabeth croisait invariablement Harriet Vernon, Lady Matlock et bien sûr la Comtesse Von Lieven. Elle avait eu la surprise de discuter à plusieurs reprises avec Miss Bingley qui avait été très affable. Elle se doutait que son bref échange avec la Reine Charlotte et ses débuts réussis à Almack's avaient grandement influencé l'opinion que l'arrogante sœur de Mr. Bingley avait d'Elizabeth. Elle préférait sourire de tant d'hypocrisie. Néanmoins, ses promenades quotidiennes à Hyde Park étaient des moments qu'elle appréciait tout particulièrement. Habituée aux grandes étendues campagnardes du Hertfordshire et aux forêts entourant Pemberley, Elizabeth ressentait toujours un besoin de grand air que seul Hyde Park pouvait combler lorsqu'elle séjournait à Londres. De plus, c'était l'occasion pour elle de choisir sa compagnie, s'arrangeant pour converser avec ses amies proches. Néanmoins, l'encombrement des allées du parc avec toutes les voitures de ces dames était parfois tel que leur promenade prenait des allures de labyrinthe.
Elles rentraient pour midi, déjeunaient avec Kitty, parfois avec Darcy quand il n'était pas à son club ou à ses affaires. Puis les trois jeunes femmes se changeaient rapidement pour l'après-midi qui était consacré aux visites. Elizabeth, souvent accompagnée par Georgiana et Kitty, se rendait chez six à huit connaissances entre quatorze et dix-sept heures avant de rentrer. Ces visites étaient fort brèves, n'excédant jamais plus de quinze minutes, sauf chez sa tante Lady Matlock du fait de leur lien de parenté. Avec l'arrivée des beaux jours, ces visites seraient parfois remplacées par des garden-parties, tout particulièrement le samedi.
A dix-sept heures, Elizabeth rentrait prendre le thé avant de se retirer pour se reposer un peu. Elle employait ce temps pour lire, tandis que Kitty et Georgiana poursuivaient leurs études et travaillaient leur piano. Puis venaient les préparatifs pour la soirée, soit un dîner suivi d'un bal soit le théâtre ou l'opéra. Elizabeth passait plus d'une heure à sa toilette, ce qu'elle considérait comme une perte de temps insupportable, au grand amusement de Darcy. S'il la préférait vêtue simplement, il était chaque soir ébloui par sa métamorphose. Elle avait un goût très sûr pour la mode, aidée en cela par la Comtesse qui l'avait accompagnée à deux reprises chez sa couturière pour compléter sa garde-robe. Les deux femmes rivalisaient d'élégance tous les soirs où elles assistaient au même événement.
Vers dix-neuf heures, ils quittaient Darcy House pour honorer leurs invitations, généralement en compagnie de Kitty et parfois de Georgiana, qui insistait pourtant pour être dispensée de mondanités la plupart du temps. Jamais une soirée ne se passait sans qu'ils n'aient une obligation sociale à remplir, et Elizabeth ne tarda pas à découvrir que plusieurs bals avaient lieu le en même temps et il n'était pas rare qu'ils assistent à deux ou trois d'entre eux certains soirs. Ainsi, une fois le dîner ou la pièce de théâtre terminés, Darcy et elle prenaient généralement congé pour s'y rendre. Ces soirs-là, ils ne se couchaient pas avant deux ou trois heures du matin.
Ils continuaient à fréquenter Almack's les mercredis, régulièrement en compagnie de Georgiana, mais ne s'y présentaient pourtant pas chaque semaine, préférant parfois se rendre à l'opéra ces soirs-là, car les loges y étaient souvent désertées au profit d'Almack's, et ils savouraient le fait de pouvoir apprécier les spectacles plus sereinement.
Le jeudi venait interrompre cette routine hebdomadaire, car c'était le jour où Elizabeth recevait durant l'après-midi. Son salon devint bientôt un lieu incontournable. La Comtesse Von Lieven et Lady Matlock avaient donné l'exemple en se présentant fidèlement à Darcy House tous les jeudis à quatorze heures précises. Si les dames de la haute société n'avaient pas été impressionnées par l'échange de la jeune Mrs. Darcy avec la Reine Charlotte, elles ne concevaient pas en revanche de ne pas imiter la Comtesse Von Lieven dans ses habitudes. Si cette dernière fréquentait le salon de Mrs. Darcy, alors c'est que ce dernier était à la mode !
Et bientôt, le salon d'Elizabeth exista par lui-même, sans plus avoir besoin de la présence de la Comtesse, même si cette dernière continuait à le fréquenter régulièrement car elle y trouvait beaucoup de plaisir. Toutes les participantes n'avaient pas tardé à s'apercevoir qu'Elizabeth Darcy rivalisait d'esprit et de culture avec la Comtesse. Mieux, le lien entre les deux femmes semblait stimuler leurs humours respectifs et leur conversation. Leurs joutes verbales et l'art subtil avec lequel elles commentaient les faits et gestes de chacun étaient si spirituels et si divertissants que toutes les dames visitant Elizabeth quittaient son salon à regret.
Le succès de ce dernier était si grand qu'Elizabeth dut bientôt refuser du monde, donnant des consignes au majordome de Darcy House pour demander aux retardataires de se présenter plus tard, éventuellement le lundi suivant chez la Comtesse dont c'était le jour de salon. A la demande de la Comtesse qui raffolait de la compagnie de la jeune femme, Elizabeth y restait un peu plus longtemps qu'elle ne l'aurait dû. Mais elle savait tout ce qu'elle devait à la Comtesse et passait elle aussi de très agréables moments en sa compagnie, aussi acceptait-elle de gaieté de cœur.
Les premières semaines de ce rythme n'avaient pas trop éprouvé la résistance d'Elizabeth. Kitty et Georgiana compensaient l'heure tardive à laquelle elles se couchaient en dormant plus longtemps dans la matinée. Mais Elizabeth se levait invariablement à six heures trente en même temps que son mari et son corps se révoltait parfois contre un tel rythme. Darcy lui fit part de ses inquiétudes et l'encouragea à de nombreuses reprises à se reposer davantage. Mais elle ne pouvait plus réduire le nombre de ses obligations sociales. Elle arguait qu'il l'avait prévenue, et qu'elle s'était engagée dans la Saison en sachant pertinemment à quel rythme elle serait soumise pendant quatre mois.
En vérité, elle s'amusait. Comme elle l'avait espéré, occuper ses journées d'une façon si dense l'empêchait de réfléchir à ce qui la faisait tant souffrir. Elle était reconnaissante de cette distraction. Par ailleurs, étant une jeune femme extrêmement sociable, elle adorait pouvoir rencontrer tant de monde. Certes, la moitié des rencontres qu'elle faisait étaient peu dignes d'intérêt car elle jugeait les gens très rapidement et perçait à jour leurs vices, leur hypocrisie et leur arrogance, mais elle faisait également quantité de belles rencontres, dont certaines, elle le savait, servaient les intérêts de son mari.
Elle était très reconnaissante de son amitié avec la Comtesse Von Lieven. Au-delà de tous les avantages qu'elle lui offrait, elle appréciait sincèrement sa nouvelle amie. Bien qu'infiniment plus élevée qu'elle sur l'échelle sociale, par sa naissance et par son mariage, la Comtesse avait des goûts très simples, celui de la conversation, de la lecture et de la culture en tête. Elles se découvrirent très rapidement de nombreux points communs qui les ravissaient. Lorsqu'elles étaient ensemble à une réception ou dans un salon, nul ne pouvait ne pas les voir : elles rayonnaient par leur élégance simple et raffinée, et surtout leur esprit et leurs traits d'humour irrésistibles.
Darcy voyait d'un très bon œil l'amitié qui était née entre son épouse et une des plus anciennes amies de sa famille. Il était reconnaissant à la Comtesse de guider Elizabeth dans ses premiers pas pendant la Saison londonienne. Et il savait qu'elle, mieux que quiconque, était capable de déjouer les plans de Lady Catherine. Cette dernière allait de déconvenue en déconvenue et sa fureur ne faisait qu'augmenter au fil des semaines. La Comtesse avait sciemment conseillé à Elizabeth d'ouvrir son salon tous les jeudis car c'était précisément le jour où Lady Catherine tenait le sien. Petit groupe par petit groupe, les connaissances de Lady Catherine se faisaient plus rares chez elles le jeudi, curieuses de fréquenter le nouveau salon à la mode où la Comtesse avait ses habitudes.
Malgré sa rivalité de toujours avec la Comtesse, Lady Catherine n'était jamais parvenue à tourner ses connaissances contre elle. Elle était suffisamment fine pour deviner que cela aurait desservi ses propres intérêts. L'aura et l'influence de la Comtesse sur ce microcosme étaient telles que toutes auraient préféré prendre leurs distances avec Lady Catherine plutôt que d'encourir le déplaisir de la Comtesse. Cette dernière, quelle que soit son opinion sur les amies de Lady Catherine, les accueillait chaleureusement. Moins diplomatique, Lady Catherine peinait à cacher son ressentiment quand certaines de ses amies revenaient de chez la Comtesse ou échangeaient quelques mots avec elle. Tout cela n'échappait pas à ses connaissances, mais trouvant leur avantage à fréquenter les deux femmes régnant sur leur monde, elles ne pouvaient se résoudre à un choix.
Une fois Elizabeth entrée en scène, Lady Catherine eut deux rivales au lieu d'une : si de nombreuses connaissances de Lady Catherine partageaient son opinion au sujet de la mésalliance de Darcy, elles se ravisèrent rapidement, tout d'abord pour pouvoir continuer à fréquenter la Comtesse Von Lieven qui soutenait ouvertement sa protégée, puis lorsqu'elles se rendirent compte par elles-mêmes que l'opinion de Lady Catherine de Bourgh était infondée.
Compte tenu du mépris qu'elle éprouvait pour sa nièce par alliance, cacher sa déception et sa rancœur lui était devenu un effort constant. Entourée des bons soins de Lady Matlock dont l'opinion était très respectée, et lancée par la Comtesse Von Lieven, Elizabeth était intouchable. Et, plus inquiétant aux yeux de Lady Catherine, elle semblait douée pour ce jeu ! Au fond d'elle-même, elle ne pouvait qu'admettre que la jeune Mrs. Darcy était un adversaire à la hauteur de son talent et si son orgueil n'avait pas été tant blessé lorsque Darcy l'avait épousée, Lady Catherine aurait presque pu songer à s'approprier la protégée de la Comtesse.
Pour l'heure, à défaut de pouvoir la faire chuter définitivement, elle réfléchissait en vain aux moyens de minimiser son succès. Elle avait cessé de guetter d'éventuels faux pas ou inconvenances que la jeune femme aurait pu commettre en société, et sur lesquels Lady Catherine avait d'abord compté. Mais l'attitude de la jeune femme était irréprochable. Lady Catherine se résigna donc à tenter d'éloigner d'elle ses relations mais c'était là une tâche sans fin : la liste des admirateurs d'Elizabeth s'allongeait chaque jour. Néanmoins, la seule consolation de Lady Catherine était de savoir que certaines de ses relations n'avaient accepté Elizabeth que par ruse afin de pouvoir se rapprocher de la Comtesse, et que quelques noms illustres de la bonne société londonienne persistaient à penser que Darcy avait commis une terrible mésalliance en l'épousant. Mais s'il leur en coûtait de faire bonne figure devant une jeune femme d'aussi basse extraction, ils s'y résignaient tout de même pour ne pas froisser la Comtesse Von Lieven.
Lady Catherine en était à cet état de réflexion, trois semaines après le premier soir d'Elizabeth à Almack's, lorsque le bruit courut que Son Altesse Royale la princesse Sophie de Gloucester allait donner son bal annuel vers le 10 avril, et que les invitations avaient été lancées. Lady Catherine et la Comtesse Von Lieven ne tardèrent pas à recevoir la leur. Et quelques jours plus tard, Lady Catherine apprit par l'une de ses connaissances qui arrivait juste du salon de la Comtesse que les Darcy avaient également reçu une invitation.
C'en fut trop pour Lady Catherine. Devenir amie avec la Comtesse Von Lieven était déjà exceptionnel, mais être distinguée par un membre de la famille royale, et par deux fois ! C'était impensable compte tenu des origines des Bennet que Lady Catherine considérait comme des roturières. Fort heureusement, elle avait trouvé une confidente qui comprenait son point de vue. Pour une fois, la chance avait été du côté de Lady Catherine lorsqu'elle avait assisté à la réception des Cooper. A cette occasion, elle avait eu vent des sentiments que Miss Kitty Bennet portait au fils des Cooper et de la façon dont les Darcy encourageaient cette idylle.
Elle avait presque oublié cette histoire jusqu'au soir où elle avait croisé les Darcy au théâtre. Elle avait été interpellée par l'air attristé qu'arborait Miss Bennet. Lady Catherine était prompte à juger et elle avait toujours considéré la jeune fille comme une écervelée dont les occupations principales étaient de rire et de s'émerveiller de tout. Son attitude présente tranchait donc avec ses habitudes et cela l'intrigua. Son sens de l'observation pendant l'entracte illumina ce mystère : la jeune fille couvait le jeune Jonathan Cooper du regard mais celui-ci ne lui prêtait aucune attention.
Alarmée de voir qu'une nouvelle Miss Bennet avait jeté son dévolu sur un excellent parti, elle s'empressa de rendre visite à Mrs. Cooper afin de l'avertir de ce danger. Elle alla de surprise en surprise en découvrant que Mrs. Cooper était parfaitement au courant de l'idylle que les deux jeunes gens avaient tenté de nouer et qu'elle-même était déjà intervenue afin de la freiner, sinon y mettre un terme. Elle ne tenta guère de cacher qu'elle n'était en aucune façon désireuse de voir une telle union s'accomplir. En tout cas, Jonathan Cooper avait pris ses distances, et Lady Catherine pouvait s'estimer rassurée sur son sort et celui de sa famille.
Cet échange avait rapproché les deux femmes. Elles étaient auparavant de vagues connaissances et leur amitié grandit au cours de cette Saison. Lady Catherine découvrit que Mrs. Cooper méprisait également Elizabeth Darcy comme elle méprisait toutes les mésalliances qui étaient selon elle des abominations et une honte pour toutes les familles touchées par ce désastre. Elle voyait elle aussi de manière très défavorable les succès de la jeune femme à Londres et ne comprenait pas comment la Comtesse Von Lieven avait pu s'enticher d'une jeune femme de si basse extraction.
Kitty aurait tout donné pour connaître le détail des conversations entre Mrs. Cooper et Lady Catherine de Bourgh. Elle se serait ainsi épargné de nombreuses nuits blanches et de journées interminables où, rongée par l'attente, elle priait pour recevoir des nouvelles de Mr. Cooper. Ses espoirs avaient diminué au fil des jours. Un mois après le bal des Cooper, elle avait compris que tout était terminé et qu'elle devait faire le deuil de cette histoire. Mais son cœur s'y refusait. Comme ses sœurs aînées, elle se croyait la femme d'un seul amour. Elle prit alors la décision de s'accorder autant de temps qu'il lui faudrait pour guérir de se déception et de la trahison de Mr. Cooper. Car trahison il y avait bien eu : le jeune homme lui avait promis son cœur et avait déclaré vouloir être son compagnon pour le reste de son existence. De là aux fiançailles, il n'y avait qu'un pas, et Kitty avait cru alors qu'elle avait toutes les raisons de penser qu'elle avait enfin trouvé le bonheur.
Le bal des Cooper avait tout fait voler en éclats. Jamais elle n'aurait cru Mr. Cooper capable d'une telle froideur, lui si avenant et chaleureux en temps ordinaire ! Elizabeth avait tenté de la rassurer en évoquant la possibilité que le jeune homme devait avoir d'autres soucis en tête. Mais rien n'expliquait un silence aussi long alors que sa bien-aimée était en ville. Aussi, Kitty avait-elle compris que l'affection que Mr. Cooper à son égard s'était tarie, si tant est qu'elle ait existé un jour, ce dont elle commençait à douter aussi.
Elle tentait de se distraire de sa propre douleur en tentant d'aider Georgiana. Elle n'avait pas manqué de voir que la jeune Miss Darcy avait été profondément troublée par Benjamin Stafford lorsqu'ils avaient été présentés le soir où elle avait assisté au premier opéra de la saison. Kitty ne parvenait pas à comprendre les raisons d'une telle attirance. Si Mr. Stafford pouvait être qualifié de beau et élégant, il faisait preuve d'un tel détachement et d'un tel dédain pour tout ce qui l'entourait qu'il l'avait rebutée d'emblée. Mais elle s'était rappelé à quel point l'attitude de Mr. Darcy avait été similaire lorsque les Bennet l'avaient rencontré, et, deux ans plus tard, il se révélait le meilleur des époux pour Elizabeth. Néanmoins, la nonchalance et l'humour noir dont Mr. Stafford faisait preuve semblaient mal s'accommoder avec les goûts et la personnalité de Georgiana.
Pourtant, cette dernière avait tenté de se rapprocher du jeune homme au cours des quelques mondanités auxquelles elle avait souhaité prendre part. Même si elle avait été présentée à la Cour, Georgiana était désireuse de n'assister qu'à quelques bas et dîners, et elle accompagnait toujours son frère et Elizabeth lorsqu'ils se rendaient à l'opéra. Mais c'était là les seules sorties qu'elle acceptait. Peu désireux de voir sa sœur se marier trop jeune, Darcy n'avait pas insisté pour l'encourager à les accompagner davantage. Il partageait son tempérament réservé et sa nature solitaire, aussi était-il parfaitement à même de comprendre que de trop de mondanités rendraient sa sœur malheureuse. Il voyait donc davantage la Saison comme une période où elle pouvait s'amuser que l'occasion pour elle de trouver un mari le plus rapidement possible.
Mais elle avait tout de même eu l'occasion de croiser Mr. Stafford. Au cours de ces événements, elle avait tenté à plusieurs reprises de parler avec lui, espérant secrètement qu'il l'inviterait à danser. Mais tous ses efforts s'étaient heurtés à un mur d'indifférence. A son grand désarroi, elle ne savait plus comment se comporter étant donné qu'il ne montrait aucun signe encourageant. Sa timidité et les convenances lui interdisaient d'en faire davantage.
Ses espoirs reposaient sur leurs entourages respectifs. Les Stafford appréciaient les Darcy et étaient profondément respectueux de sa réputation et de sa fortune. Leur but en demandant à leur fils de fréquenter davantage Miss Darcy n'était pas dénué d'opportunisme. Tout Londres savait que la jeune fille disposerait d'une dot conséquente le jour où elle se marierait. Par chance, elle n'était pour l'instant quasiment pas courtisée du fait de l'attitude protectrice de Darcy et de la froideur dont elle faisait preuve lorsque certains prétendants l'approchaient un peu trop à son goût.
Mais même si les Stafford avaient insisté auprès de leur fils pour qu'il se montre plus aimable, il n'avait cure de leurs demandes répétées et demeurait froid et distant avec la jeune fille. Les Stafford s'étaient même arrangés pour placer les deux jeunes gens côte à côte pendant deux dîners, mais ils ne s'étaient pas rapprochés pour autant. Durant les bals, les rares fois où il l'avait invitée à danser, il ne l'avait fait que sous la contrainte de ses parents.
En revanche, pour Kitty qui cherchait à se distraire de son chagrin d'amour, l'attitude de Mr. Stafford était très inquiétante. Il ne montrait aucun signe d'intérêt pour Georgiana ni pour quiconque et une telle misanthropie ne pouvait être à ses yeux que rebutante. Elle chercha à mettre sa belle-sœur en garde avant que cette dernière ne laisse ses sentiments gagner trop de place dans son cœur. Leur discussion à ce sujet fut mémorable. Le lendemain d'un bal auquel elles avaient toutes deux assisté, de même que Mr. Stafford, Kitty chercha à connaître les sentiments de son amie, tandis qu'Elizabeth se promenait dans Hyde Park en compagnie de Lady Matlock.
« Comment as-tu trouvé le bal de la nuit dernière ?
- Divertissant mais il y avait beaucoup trop de monde ! Je ne conçois pas qu'un bal privé ait trois cents invités comme c'était le cas hier soir. Je n'ai pas pu voir la moitié des personnes avec lesquelles je voulais discuter.
- En tout cas tu as parlé avec Mr. Stafford… »
Elle attendit que Georgiana s'ouvre davantage mais elle n'en fit rien.
« Votre conversation a-t-elle été agréable ? poursuivit Kitty.
- Elle fut courte, pour tout te dire. » répondit Georgiana d'un ton neutre en gardant les yeux sur son ouvrage.
Kitty garda le silence un moment, le temps pour elle de se décider à parler et de peser ses mots. Elle n'ignorait plus la trahison dont Georgiana avait été victime lorsqu'elle était tombée amoureuse de Wickham, car elles étaient désormais si proches que Georgiana lui avait tout raconté. Kitty pressentait donc que le cœur de son amie avait déjà été mis à rude épreuve, et qu'elle vivrait mal la conversation à venir.
« Pardonne-moi si j'aborde un sujet qui ne me regarde en rien… Néanmoins, je ne peux m'empêcher d'avoir quelques réserves sur Mr. Stafford.
- En quoi cela devrait-il m'offenser ? Il n'est pas de ma famille, feignit Georgiana.
- Mais tu espères peut-être beaucoup d'une amitié avec lui. Peut-être même davantage. »
Georgiana rougit. Elle ne s'était pas ouverte de ses sentiments à Kitty. Elle espérait être suffisamment maîtresse d'elle-même pour les dissimuler mais elle se savait mauvaise actrice.
« Georgiana, je ne suis pas aveugle, je t'ai vue le soir où nous l'avons rencontré à l'opéra. Et je t'ai aperçue à d'autres reprises en train de l'observer. J'ai vu tes réactions lorsque tu lui parles ou qu'il te salue.
- Je sais que je ne suis pas parvenue à dissimuler mes sentiments. Même ses parents s'en sont rendu compte.
- Vraiment ? dit Kitty, sincèrement étonnée.
- N'as-tu pas remarqué qu'ils l'ont encouragé à me parler davantage ?
- De quelle façon ?
- Au cours des réceptions auxquelles nous avons assisté. Bien souvent ils sont ravis de voir que nous sommes assis l'un à côté de l'autre…
- Les plans de table sont faits bien à l'avance, je doute qu'ils aient une quelconque influence dessus !
- Non, mais je les ai surpris en train de lui dire de se montrer plus aimable avec moi. Depuis, je suis persuadée que toutes les fois où il m'a invitée à danser, il ne l'a fait que sous la contrainte.
- Ma pauvre Georgiana, comme cela a dû être mortifiant !
- Quoi donc ?
- De surprendre cette conversation ! Ce Mr. Stafford est infâme ! Comment ne pas être naturellement aimable avec toi ? Tu es la gentillesse incarnée !
- Certaines personnes n'ont pas d'affinités au premier abord. Peut-être est-ce ce qu'il a ressenti. Après tout, mon frère et Elizabeth ne s'entendaient pas du tout quand ils se sont rencontrés. Je soupçonne même William de ne pas avoir toujours été très agréable avec elle.
- C'est un euphémisme… dit Kitty en souriant au souvenir de l'arrivée de Darcy à Meryton et de la mauvaise impression qu'il avait faite à toutes leurs relations. Cela dit, je ne parviens pas à comprendre comment Mr. Stafford peut agir sous la contrainte. Ta compagnie est agréable. Et il semble agir de même avec tout le monde exceptés quelques hommes de son entourage. C'est étrange.
- Si ses parents le forcent, je peux comprendre qu'il ne prend pas de plaisir lorsque nous discutons ou que nous dansons.
- On dirait que tu lui cherches des excuses alors que sa conduite est inqualifiable. Ne vois-tu pas combien il déteste la compagnie d'autrui ? On le dirait presque misanthrope !
- Je ne lui cherche pas d'excuse, je cherche des explications. Et sa conduite a toujours été impeccable.
- Mais glaciale.
- Certaines personnes sont comme cela. Regarde mon frère.
- Mr. Stafford est bien différent. Il n'a aucune volonté propre, il ne fait qu'obéir à ses parents, et avec un tel dédain et une telle nonchalance ! C'est pire que tout car ce faisant, j'ai peur qu'il ne te donne de faux espoirs.
- Oh Kitty, je n'ai pas d'espoir ! dit Georgiana.
- Pas d'espoir ?
- Il ne m'aime pas. Et j'ai bien peur que mes sentiments ne deviennent jamais réciproques !
- Est-ce juste une inclination ou davantage ?
- Je ne saurais te dire. J'ignore tout de l'amour, je ne sais pas à quel point on peut aimer et comment savoir à quel degré notre cœur est atteint. Ce que je sais en revanche c'est que je pense à lui sans cesse, que je le cherche du regard quand je le sais dans la même pièce que moi. Et je trouve à peine quoi lui répondre lorsque je suis en sa présence et qu'il me parle.
- Qu'il daigne t'adresser la parole tu veux dire. Je suis désolée d'être aussi dure, mais je vous ai observés à maintes reprises. Il n'encourage pas tes sentiments.
- Peut-être n'en est-il pas conscient.
- Il n'est pas conscient que tu es attirée par lui ? Alors il est plus stupide que je ne le pensais. Il faudrait être aveugle.
- Dans tous les cas, je ne peux rien faire. Attendre, espérer qu'un jour peut-être il appréciera ma compagnie.
- Je ne peux pas t'aider davantage. Tu lui as parlé bien plus souvent que je ne l'ai fait. Effectivement, peut-être qu'avec le temps il se montrera plus chaleureux. C'est tout ce que je te souhaite. Mais fais-moi une faveur : ne tombe pas davantage amoureuse que tu ne l'es déjà.
- Pour cela il faudrait que je cesse de le voir. Que je quitte Londres, même !
- Y as-tu songé ? Après tout, tu n'es pas tenue de participer aux mondanités. Je suis sûre qu'un mot de toi persuaderait Mr. Darcy de te laisser à Darcy House tous les soirs où nous sortons.
- Mais si je ne persévère pas, comment puis-je espérer que Mr. Stafford m'apprécie un jour ?
- Donc tu as de l'espoir.
- Je ne peux m'empêcher d'en avoir.
- Alors il faut que tu adoptes une discipline très sévère, que tu te contraignes à ne pas l'aimer davantage, à ne pas encourager ton imagination. Tes espoirs ne pourront que te faire terriblement souffrir s'ils ne sont pas fondés.
- Je ne le sais que trop. Je ne veux pas répéter les mêmes erreurs. Et je sais combien tu souffres de ce qui s'est passé avec Mr. Cooper donc ton conseil a d'autant plus de poids.
- J'aurais aimé t'aider davantage. Malheureusement, je pense que tu ne peux qu'attendre pour voir la suite des événements.
- Penses-tu vraiment que ses parents m'apprécient ?
- Je pense qu'ils sont très favorables à l'idée que vous vous rapprochiez. Après tout vos familles sont déjà liées. »
Georgiana ne souhaita pas poursuivre une conversation qui lui était douloureuse. Kitty n'insista pas, songeant que l'avenir leur dirait si elle pouvait avoir des raisons d'espérer. Elle espérait pourtant que les parents de Mr. Stafford cesseraient d'insister auprès de leur fils pour qu'il se rapproche de Georgiana afin que celle-ci puisse se rendre compte par elle-même que son attachement ne serait jamais réciproque. Elle envisagea un moment de faire part de ses réflexions à Elizabeth mais elle voulait se montrer digne de la confiance de Georgiana qui ne tenait pas à ce que cela s'ébruite. Par ailleurs, Kitty étaient convaincue qu'Elizabeth aurait été tentée d'en parler à Darcy. Connaissant l'attachement que ce dernier portait à sa jeune sœur, il était fort probable que cette histoire lui aurait déplu et Kitty ignorait quelle réaction il pourrait avoir. Elle décida donc que le silence était la meilleure des options.
En réalité, Darcy aurait vu d'un bon œil le rapprochement de Georgiana avec les Stafford. Leur fils avait une excellente réputation et il était digne d'estime. Néanmoins, ayant d'autres soucis en tête, il était à des lieues de se douter des soucis de sa sœur. Il avait en effet fort à faire. La Saison état certes déterminée par un calendrier mondain surchargé mais elle était également l'occasion de régler un grand nombre d'affaires. Entre ces dernières, son club, et les innombrables réceptions, ses journées étaient chargées. Néanmoins, il s'efforçait, tout comme Elizabeth, de se réserver un peu de temps chaque jour au calme, dans l'intimité de leur couple.
Il était infiniment fier du succès de son épouse à Londres. Dès lors avait pris conscience de ses sentiments pour elle, les raisons de l'admirer avaient été nombreuses, et plus encore depuis qu'ils étaient mariés. Elle avait pris la tête de Pemberley avec brio et avait brillé au cours du bal qu'ils y avaient donné ensemble. Mais lui-même fut surpris de la façon dont elle était arrivée à conquérir toute la bonne société londonienne en à peine un mois.
Depuis Almack's, elle charmait tout le monde d'une parole ou même d'un simple sourire. Elle trouvait le mot juste pour chacun, la répartie exacte pour désarçonner ses interlocuteurs ou bien les faire rire. Elle cernait d'emblée avec quelles personnes elle ne pouvait guère faire d'humour et évitait ainsi soigneusement les faux-pas. Darcy savait par Lady Matlock que son salon rencontrait un succès éclatant. Quant aux dîners et aux bals, ils étaient l'occasion pour le plus grand nombre d'apercevoir la jeune femme dont tout Londres parlait. Il n'était pas rare que mêmes les hommes, qu'il fréquentait à son club, évoquent Elizabeth en sa présence.
Néanmoins, tout ceci n'était pas sans conséquences. Il savait qu'elle ne dormait pas plus de quatre heures par nuit et, même si elle avait l'habitude de se lever tôt, il s'inquiétait des dommages physiques imposés par un tel rythme. Les événements dramatiques de janvier étaient encore très récents et il ne pouvait s'empêcher de craindre que le corps d'Elizabeth soit encore trop fragile pour être soumis à de telles exigences.
Et lorsqu'ils se retrouvaient seuls, il n'était pas rare qu'il la surprenne le regard vide, perdue dans les douloureux souvenirs de sa fausse couche. Un tel drame ne pouvait pas être surmonté en si peu de temps et il craignait que s'étourdir de mondanités ne soit pas la solution qui convienne à Elizabeth qui préférait comme lui une vie familiale intime et paisible. Et à la seule façon dont elle cherchait le réconfort de ses bras la nuit venue, tentant de trouver un sommeil qui la fuyait souvent, il savait que son pressentiment était fondé : une fois les réceptions achevées et les lumières éteintes, elle ne songeait plus qu'à l'enfant qu'ils avaient perdu.
Il veillait sur elle attentivement, toujours désireux de savoir ce qu'elle avait prévu pour la journée à venir, l'encourageant à se reposer davantage, mais Elizabeth balayait toujours ses craintes d'un geste désinvolte, l'embrassant immédiatement pour le faire taire. Quelques jours avant le bal de la princesse Sophie de Gloucester, il n'y tint plus. Ils s'étaient couchés extrêmement tard la veille et, pendant leur petit déjeuner, Elizabeth ne pouvait s'empêcher de bâiller et ses yeux trahissaient son épuisement.
« Je crains que nous nous soyons couchés trop tard. Tu sembles épuisée... dit-il, délaissant son journal pour prendre sa main.
- Cela passera, ne t'inquiète pas.
- Ne veux-tu pas reporter ta promenade à Hyde Park à demain ? Il ne fait pas très beau, tu risques de tomber malade avec ce vent.
- C'est le printemps, c'est le moment de profiter du beau temps. Je suis sûre que cela me donnera de l'énergie pour le reste de la journée.
- C'est de plus de sommeil dont tu as besoin. Ne veux-tu pas te recoucher et dormir jusqu'à la fin de la matinée ? Une fois n'est pas coutume. Cela te fera du bien.
- J'ai énormément de choses à faire. Il faut absolument que j'écrive à Jane, cela fait trois jours que j'aurais dû envoyer ma lettre.
- Dans ce cas pourquoi ne pas dormir ce matin et écrire cet après-midi ?
- Tu sais bien que j'ai plusieurs visites à faire. Et Harriet m'a fait promettre de l'accompagner chez sa couturière. Elle a été invitée au bal de la princesse Sophie et elle souhaite faire retoucher sa robe de bal.
- Accompagner Harriet ne te prendra pas tout l'après-midi. Et je suis convaincu que pour une fois tu pourrais te dispenser de toutes ces visites. Que je sache, la Saison n'a jamais été une sinécure mais elle ne requiert pas non plus de se ruiner la santé.
- Comme tu y vas ! Je vais bien, mon amour, j'ai juste un peu de sommeil en retard. Si c'est le prix à payer, il n'est pas très élevé.
- Bien au contraire. Ta santé est ce que j'ai de plus précieux, et toi aussi. Je ne supporterais pas qu'il t'arrive quelque chose si je peux l'éviter. Après tout c'est mon devoir de veiller sur toi.
- Et je te remercie de le prendre si à cœur. En l'occurrence, je vais bien. Rassure-toi. Je pensais que tu étais content que la Saison se déroule si bien pour moi.
- Je le suis. Mais je souhaiterais que tu prennes davantage soin de toi, du moins pour aujourd'hui. Personne ne t'en blâmera.
- Sauf que je n'en ai pas envie. Je m'amuse, William. »
Cette phrase pétrifia Darcy. Il savait qu'Elizabeth n'était pas femme à se contenter de sorties et de réceptions. C'était précisément parce qu'elle rejetait cet univers, le jugeant faux et mesquin, qu'il avait été séduit par elle. Si elle s'amusait, c'était donc qu'elle considérait la Saison comme un dérivatif à sa peine suite à sa fausse couche. Darcy n'était pas sûr que c'était là la solution. Mais Elizabeth était trop têtue pour entendre raison et il ne voulait pas être celui qui lui rappellerait ces mauvais souvenirs. Il décida de lui faire confiance et d'attendre pour voir si ses choix auraient les effets escomptés.
« Comme tu voudras, ma chérie. Promets-moi juste de prendre soin de toi.
- Je le fais toujours, dit-elle en lui souriant, posant sa main sur la sienne pour la rassurer.
- Maintenant si la reine de la Saison veut bien se donner la peine, qu'elle aille se vêtir. Tu as raison au sujet du printemps, il faut en profiter. Verrais-tu un inconvénient à ce que je me joigne à toi pour ta promenade dans Hyde Park ?
- Rien ne me ferait plus plaisir même si la présence d'un homme pendant la sacro-sainte promenade matinale de ces dames risque de faire jaser. Cela dit… tu as raison sur un point : rien ne m'oblige à aller à Hyde Park ce matin. Je pourrais rester au lit. Mais à une seule condition.
- Laquelle ?
- Que tu m'y rejoignes. Tu sais que je déteste dormir sans toi.
- Cela devrait pouvoir se faire…» dit-il avant de l'embrasser tendrement.
Tous deux retournèrent dans leur chambre main dans la main, reléguant tous leurs projets à plus tard.
(1) Les conventions sociales, si elles n'interdisaient pas aux gens mariés de danser, jugeaient en effet de très mauvais goût de voir un mari et son épouse danser ensemble lors des réceptions.
