Chapitre 30: L'intruse


Tandis que sa voiture l'emportait vers Londres, Mrs. Bennet laissait son esprit vagabonder, l'entraînant vers sa préoccupation principale, l'objet de presque toutes ses pensées depuis vingt ans : le mariage de ses filles. Elle considérait souvent son destin comme hors du commun : mariée à un membre de la gentry disposant d'une fortune confortable à défaut d'être importante, la vie lui avait d'abord joué un mauvais tour en ne lui donnant que des filles. Après cinq tentatives malheureuses pour avoir un fils qui aurait hérité de Longbourn et les aurait ainsi sauvés de tous leurs ennuis futurs, elle avait catégoriquement refusé d'avoir un nouvel enfant.

Ses cinq filles, causes de tant de tracas à la perspective de leur futur mariage dont dépendait leur survie financière, auraient pu se révéler l'instrument de leur salut. Il s'était présenté en la personne de Mr. Bingley lorsque ce dernier avait choisi de louer Netherfield et qu'il s'était épris de l'aînée des Bennet. Mrs. Bennet considérait Jane comme une bénédiction : la plus belle de ses filles avait finalement été facile à marier et elle était qui plus est dotée d'un caractère généreux et docile qui l'avait rendue aisée à convaincre. Il ne lui était jamais venu à l'idée que les sentiments que la jeune fille éprouvait pour son prétendant étaient seuls responsables de cette obéissance tranquille.

Son union avec Mr. Bingley avait dépassé les espérances de Mrs. Bennet qui y avait vu la solution à tous leurs ennuis. Il n'en fut rien. Si le mariage de Jane avait libéré ses parents d'une charge financière, le peu d'aide que le jeune couple avait ensuite apporté aux Bennet avait été vécue par sa mère comme une ingratitude. Elle qui s'était tant démenée pendant des années pour éduquer cinq filles, qui avait permis que l'une d'ente elles soit si heureusement mariée, ne s'était vu offrir aucun cadeau, aucune aide financière, pas même un ruban en guise de remerciement ! Cela la confortait dans l'opinion que les gens aisés étaient les plus avares qui soient.

Toutefois, le destin s'était montré doublement généreux. Jamais Mrs. Bennet n'avait eu de grandes espérances pour Elizabeth. Sa seconde fille la désolait : téméraire et garçon manqué durant son enfance, elle avait en grandissant développé un franc-parler et un sens de la répartie qui la rendaient selon sa mère très difficile à marier. Quel homme aurait souhaité que sa femme lui tienne tête et exprime librement ses opinions ? Sa complicité avec son père qui semblait l'encourager dans cette voie la laissait tour à tour furieuse et pantoise.

Elle avait considéré l'offre de Mr. Collins comme l'occasion rêvée de marier une fille si excentrique. Tout au long du séjour du pasteur, elle avait prié pour que ce dernier ne s'aperçoive pas du caractère bien trempé d'Elizabeth. Fort heureusement, il avait semblé pressé de faire sa demande, désireux de satisfaire aux ordres de Lady Catherine de trouver une épouse.

Le matin de sa demander restait un souvenir mortifiant pour Mrs. Bennet. Elle savait que sa fille avait des idées bien arrêtées sur la question du mariage mais jamais elle n'aurait pu l'imaginer capable de repousser un prétendant. Et qui plus est un prétendant qui aurait pu leur permettre de conserver Longbourn au sein de la famille ! A la grande indignation de Mrs. Bennet, son époux avait pris le parti d'Elizabeth, clamant haut et fort qu'il était contre une telle union. Mrs. Bennet n'en avait pas cru ses oreilles : avec cinq filles à marier sans le moindre soutien financier, son mari faisait le difficile sur le choix des prétendants qui se proposaient d'alléger leur fardeau ! C'en était trop ! Le plus mortifiant avait été que Mr. Collins s'était ensuite complètement détourné des autres filles Bennet. Mary n'aurait pas fait d'histoire et aurait obéi à sa mère sans se discuter. Mais après le refus méprisant d'Elizabeth, il avait été vain d'espérer que Mr. Collins souhaite toujours se marier à une des sœurs Bennet.

Elle avait toutefois dû admettre que la décision d'Elizabeth avait finalement été plus que judicieuse. Tous les Bennet étaient restés incrédules devant l'arrivée de Darcy dans leur demeure le lendemain des fiançailles de Jane. Elle avait manqué de s'évanouir en entendant un des meilleurs partis disposant d'une rente de dix mille livres solliciter un entretien particulier auprès de Mr. Bennet. Et pendant tout ce temps, Elizabeth était restée obstinément muette, refusant d'expliquer comment elle en était venue à se fiancer à un tel homme, que tous jusque-là méprisaient.

Près d'un an après ce mariage, Mrs. Bennet ne comprenait toujours pas comment une telle union avait pu se nouer. Mr. Darcy, que tous savaient hautain et méprisant, n'avait a priori aucune chance de plaire à Elizabeth. Pour sa mère, c'était donc la fortune et le rang de son prétendant qui avaient persuadé Elizabeth. Les motifs de Darcy étaient en revanche bien plus obscurs. Toute la bonne société du Hertfordshire s'était demandé quelles qualités avaient pu le séduire chez Elizabeth. Un tel parti devait après tout être sollicité de toutes parts et le vivier de jeunes filles à marier disposant d'une meilleure dot et d'un rang plus élevé ne devaient pas manquer de réunir des qualités similaires à celle de la seconde fille des Bennet, doublées d'une plus grande beauté et surtout de plus de docilité. L'amour étant une considération parfaitement secondaire dans un mariage, il n'avait pas effleuré l'esprit de Mrs. Bennet que Mr. Darcy ait pu s'éprendre d'Elizabeth et que ses sentiments aient été réciproques.

L'essentiel était en tout cas que Lizzie soit mariée et dispose désormais d'une immense fortune. Elle comptait grandement sur son aide pour marier ses deux autres filles. Le sort de Kitty était le plus pressant selon elle. Elle savait gré aux Darcy de l'héberger tantôt à Pemberley tantôt à Londres, lui permettant ainsi de fréquenter la bonne société, bien plus variée que dans le Hertfordshire. Elle avait pleuré de joie en apprenant qu'elle avait été présentée à la Cour. Voilà assurément de quoi augmenter ses chances de faire un bon mariage, et rapidement ! Maintenant qu'elle participait activement à la Saison, Mrs. Bennet priait chaque jour pour apprendre que l'heureuse rencontre avait été faite. Elle enrageait de ne pas pouvoir seconder Elizabeth et Kitty et les pousser à rechercher un prétendant plus activement. Pire que tout, elle sentait que ses deux aînées lui cachaient quelque chose au sujet de Kitty et elle espérait que ce n'était pas le refus de Kitty à une demande en mariage. Après tout, loin de sa mère, qui aurait pu l'empêcher de suivre l'exemple de Lizzie ?

Mary l'exaspérait. Elle consacrait sa vie à ses livres et sa musique et n'avait aucune aptitude sociale. D'une réserve presque misanthrope, elle semblait juger négativement toute activité sociale un tant soit peu ludique. L'art de la conversation lui était totalement inconnu et elle était si mauvaise danseuse que sa mère n'osait même plus la rapprocher d'éventuels partenaires. Sans l'intervention de Mr. Bennet, elle aurait déjà confronté sa fille pour lui demander ouvertement si elle comptait venir grossir volontairement les rangs des vieilles filles. Son mari l'avait réprimandée en lui interdisant formellement de tenir de tels propos, et Mrs. Bennet n'avait pu que s'incliner, reportant ses espoirs sur Kitty.

Restait Lydia. Sa benjamine était revenue vivre à Longbourn après moins de deux ans de mariage, tour à tour désespérée et furieuse. Elle s'aigrissait chaque jour davantage contre les Darcy, les accusant d'avoir été l'instrument du départ de Mr. Wickham pour le Nouveau Monde. Mrs. Bennet ignorait tout de cette histoire et sa stupéfaction avait été totale lorsque Lydia était revenue à Longbourn, annonçant qu'elle s'y installait jusqu'à nouvel ordre. Sa mère avait d'abord cru à une brouille au sein du ménage, puis Mr. Bennet lui avait annoncé – ce que refusait de faire Lydia qui s'était enfermée dans un mutisme complet pendant plusieurs jours d'affilée – que leur gendre avait quitté l'Angleterre a priori définitivement. Mr. Bennet en connaissait la raison car les Darcy l'avaient instruit de l'agression d'Elizabeth et des événements qui avaient suivi, mais ils lui avaient demandé de garder le silence auprès de tous les autres membres de la famille.

Pour Mrs. Bennet, Mr. Wickham était un lâche et un scélérat d'abandonner ainsi sa jeune épouse sans aucune ressource. Mais au-delà du désespoir de Lydia qui était sincèrement éprise de son mari, le problème restait entier : qui allait subvenir à ses besoins ? Que deviendrait-elle à la mort de ses parents ? Abandonnée sans être veuve, à dix-sept ans à peine, son avenir était écrit d'avance : elle serait l'éternelle parente pauvre de la famille. Dans son malheur, elle pourrait sans doute compter sur l'aide financière des Bingley et des Darcy mais ils n'avaient pour l'heure rien proposé. C'était aux yeux de Mr. Bennet somme toute normale : ayant des parents encore en vie, c'était vers eux que Lydia devait se tourner. Mais son épouse refusait l'idée qu'avec deux gendres aussi riches, il incombait toujours aux Bennet de subvenir aux besoins de Lydia, alors qu'ils ne parvenaient que difficilement à maintenir leur équilibre financier.

Forte de toutes ces questions et toutes ces requêtes, elle avait pris la décision de venir passer quelques jours à Darcy House. Elle espérait obtenir une demande en mariage pour Kitty et une aide financière pour Lydia. Elle ignorait tout de l'accueil qu'elle allait alors recevoir. L'atmosphère à Darcy House n'avait pas changé : Elizabeth, Georgiana et Kitty étaient toujours dans le même tourbillon d'activités sociales que réclamait la Saison. Aussi Mrs. Bennet trouva-t-elle Darcy House quasiment déserte à l'exception des domestiques et de Georgiana qui était en pleine leçon de piano avec son professeur lorsque la visiteuse se fit annoncer. Le majordome, sachant qu'Elizabeth et Kitty étaient en visite et Darcy absent pour ses affaires, se résigna à avertir Georgiana de la présence de la visiteuse. La jeune fille, interloquée de voir Mrs. Bennet arriver de manière si impromptue, interrompit sa leçon et alla l'accueillir.

« Mrs. Bennet, quel plaisir de vous voir ! dit-elle en allant à sa rencontre.

- Miss Darcy ! Quel honneur ! J'espère que vous vous portez bien ? dit Mrs. Bennet en la saluant.

- A merveille. Et vous même ? Votre famille se porte-t-elle bien ?

- J'ai laissé Mr. Bennet et mes deux filles en parfaite santé, je vous remercie. Mais j'espérais trouver Elizabeth et Kitty à Darcy House.

- Elles sont sorties pour l'après-midi. Elizabeth serait restée si elle avait su que vous lui rendriez visite aujourd'hui.

- Sottises ! J'ai envoyé une lettre pour lui annoncer que je venais séjourner ici quelques jours, qui n'a reçu aucune réponse. Donc je me suis mise en voyage et me voici ! »

Georgiana resta bouche bée de tant d'impolitesse. Cela confirmait ses craintes : Darcy et Elizabeth n'avaient pas été prévenus de l'arrivée de Mrs. Bennet. Georgiana imagina sans peine la réaction de son frère. Elle savait qu'il n'appréciait pas particulièrement sa belle-mère et ne se montrait avenant avec elle que par égards pour Elizabeth. Il en serait tout autrement lorsqu'il apprendrait qu'elle s'était invitée chez lui d'autorité. Elle craignait aussi pour Kitty dont le moral était plus que fragile depuis l'abandon de Mr. Cooper et qui ne supporterait pas les continuelles tentatives de sa mère pour la marier. Néanmoins, elle dissimula tous ses sentiments et pria la visiteuse de s'asseoir, sonnant pour faire venir du thé.

« Si vous me le permettez, je vais écrire une note que je ferai porter à Elizabeth. Je crois savoir qu'elle est chez la Comtesse Von Lieven. Kitty et elle ne devraient donc pas tarder à rentrer.

- Vous êtes vraiment trop aimable, Miss Darcy. J'espère que je ne vous ai pas interrompue dans quelque chose ?

- J'étais en pleine leçon avec mon professeur de piano. Je vais d'ailleurs lui faire savoir que je n'ai plus besoin de ses services pour la journée. Je pourrai ainsi vous tenir compagnie.

- Ne prenez pas cette peine ! Je vais monter dans ma chambre afin de me reposer du voyage. Pourriez-vous d'ailleurs m'envoyer une femme de chambre afin qu'elle m'aide à défaire mes bagages ?

- Mrs. Bennet, j'ai bien peur que votre chambre ne soit pas prête… dit Georgiana d'un air embarrassé, tentant de cacher son désarroi en se concentrant sur le mot qu'elle avait commencé à écrire pour Elizabeth.

- Comment cela ?

- Comme je vous le disais, Mr. Darcy et Elizabeth n'ont visiblement pas été prévenus à temps de votre arrivée.

- Mais enfin, nous parlons de Darcy House ! J'imagine que vous devez avoir quantité de chambres à disposition et qu'elles sont dans un état impeccable !

- Elles le sont. Mais il n'est pas de ma responsabilité de vous en donner une. Je suis navrée, mais vous n'êtes pas sans savoir que c'est votre fille qui est la maîtresse de maison.

- Fort bien. J'attendrai donc ici. Mais n'interrompez pas le cours de votre journée, je ne veux surtout pas être un fardeau. »

Georgiana se réprimanda intérieurement de penser que c'était exactement ce que Mrs. Bennet était en train de faire mais elle n'en laissa rien paraître.

« Cela ne me gêne absolument pas. Si vous voulez bien me laisser le temps de congédier mon professeur et d'envoyer ce mot à Elizabeth pour la prévenir de votre arrivée, je me ferai un plaisir de vous tenir compagnie en l'attendant. Je serais ravie de prendre des nouvelles de votre famille. »

Le sourire et la douceur de Georgiana firent leur œuvre. Mrs. Bennet, si prompte à s'emporter, se radoucit instantanément et acquiesça. L'heure qui suivit fut relativement calme. Georgiana s'enquit des nouvelles de Mary et de Mr. Bennet. Mrs. Bennet tentait quant à elle d'en savoir plus sur la situation de Kitty. Elle tenait absolument à découvrir si sa fille avait fait une heureuse rencontre. Georgiana ne trahit pas le secret de son amie, ayant deviné depuis longtemps qu'aucune des filles Bennet ne se confiait à leur mère pour leurs affaires de cœur. Elle ignorait pourquoi mais en la voyant insister ainsi, et au souvenir des remarques échangées entre Darcy et Elizabeth, elle se douta que Mrs. Bennet intervenait trop souvent maladroitement pour être digne de confiance à ce sujet. Par ailleurs, elle décida que si Kitty voulait que sa mère soit informée de son idylle déçue avec Mr. Cooper, c'était à elle de lui en parler.

Néanmoins, l'insistance de Mrs. Bennet devenait difficile à contenir et Georgiana craignait de laisser échapper un mot qui aurait tout révélé. Elle ne fut donc pas fâchée de voir Elizabeth et Kitty entrer dans le salon.

« Lizzie ! Kitty ! Quelle joie de vous voir enfin ! s'exclama Mrs. Bennet en se levant.

- Mère… Bonjour, dit Elizabeth d'un ton froid, avertie par le mot de Georgiana de l'arrivée impromptue de sa mère. Je ne vous savais pas à Londres.

- Voyons, ne me dites pas que vous n'avez pas reçu ma lettre ? C'est insensé !

- Quelle lettre ?

- Celle dans laquelle je vous informe de mon arrivée à Darcy House !

- A Darcy House ? Mère, je crois qu'il y a un quiproquo. Nous n'avons jamais parlé d'un séjour chez nous durant la Saison.

- Mais enfin, vous êtes ma fille, Elizabeth, je peux venir quand bon me semble ! »

Un profond silence tomba dans le salon. Georgiana en profita pour s'excuser le plus discrètement du monde. Kitty l'imita, après avoir embrassé sa mère. Celle-ci tenta de la retenir pour lui demander comment elle allait mais Elizabeth l'interrompit, encourageant sa sœur à monter dans sa chambre, disant qu'elle avait à parler avec leur mère. Lorsque les deux jeunes filles eurent quitté la pièce, elle prit la parole.

« Mère, j'ignore dans quelles circonstances vous souhaitiez venir nous rendre visite à Londres, mais il n'a jamais été question dans notre correspondance que ce soit durant la Saison.

- J'avais très envie de vous revoir, Kitty et vous. Quel mal y a-t-il à cela ?

- Aucun, si ce n'est qu'il aurait été préférable que vous préveniez et que nous convenions d'une date ensemble. Vous n'êtes pas sans savoir que mon emploi du temps est extrêmement chargé.

- Je suis justement là pour vous assister !

- En quoi donc ? demanda Elizabeth, pensant en son for intérieur que l'assistance de sa mère était généralement source d'ennuis et de maladresses.

- A marier Kitty évidemment !

- Mère, pour l'amour du Ciel ! Laissez à cette pauvre Kitty un peu de répit ! Vous n'avez pas arrêté de lui parler de cela depuis mon mariage et celui de Jane.

- Elle a dix-huit ans !

- J'en avais vingt lorsque je me suis fiancée.

- Sans vouloir vous vexer, ma fille, vous avez été très chanceuse de vous marier aussi tard. J'étais persuadée que vous termineriez vieille fille.

- Charmant… Heureusement, vous pouvez constater qu'il n'en est rien. Et que cela m'a fort bien réussi d'attendre.

- Soit. Mais rien ne dit que Kitty sera aussi chanceuse que vous. Après tout, les partis comme Mr. Darcy et Mr. Bingley sont très difficiles à trouver.

- Mère, je vous le demande instamment : laissez Kitty en paix. Si vous comptez séjourner ici quelques temps, je vous demanderais de respecter cette condition.

- Oubliez-vous que je suis responsable du bonheur de Kitty et que cela passe par une union avantageuse que vous ne semblez nullement motivée à arranger pour elle ?

- Les meilleures unions sont justement celles qui ne sont pas arrangées.

- Je vous remercierais de m'épargner votre plaidoyer pour les mariages d'amour.

- Toutes vos filles en ont pourtant fait un.

- Nous avons vu ce que cela a donné pour Lydia ! Vous n'êtes pas sans savoir que Mr. Wickham l'a lâchement abandonnée !

- Je vous avais fait part de mes réticences au sujet de ce mariage. Je sais de longue date et de source sûre que Mr. Wickham n'est pas un gentleman.

- Et vous n'avez pas cru bon d'en informer Lydia ?

- Elle n'était pas disposée à écouter mes conseils. Et Père et vous n'avez pas pris en compte mes craintes avant qu'elle ne parte pour Brighton. Je le regrettais alors et je le regrette encore plus aujourd'hui. Malheureusement nous ne pouvons pas revenir en arrière. »

Darcy choisit cet instant délicat pour entrer dans le salon. Dès son arrivée à Darcy House, il avait été prévenu par le majordome de l'arrivée inopinée de sa belle-mère. Il n'en avait d'abord pas cru ses oreilles mais fut bien forcé de se rendre à l'évidence lorsqu'il la vit en train de parler avec Elizabeth.

« Mrs. Bennet. Quelle surprise. » dit-il du ton glacial qui avait tant déplu à Elizabeth lors de leur première rencontre.

Cet accueil figea Mrs. Bennet et elle ne sut plus que dire. Elle le salua presque timidement. Déjà refroidie par l'accueil mitigé d'Elizabeth qui lui avait fait comprendre à mots couverts qu'elle n'était pas la bienvenue, Mrs. Bennet éprouva un instant de crainte à l'entrée de son gendre. Avant de devenir sa belle-mère, elle l'ignorait et se contentait de le juger comme infréquentable du fait de ses manières déplorables. Mais depuis ses fiançailles avec Elizabeth, elle redoutait Mr. Darcy. Il imposait à chacun son charisme et son autorité naturelle que ceux qui le connaissaient mal prenaient pour une inflexibilité terrifiante. Pour l'excentrique Mrs. Bennet, aucune relation paisible n'était possible avec son gendre : elle savait qu'il condamnait son attitude, et elle redoutait son jugement tout en le rejetant. Néanmoins, s'il s'était toujours montré froid avec elle, il avait toujours fait preuve d'une politesse extrême. Elle ne comprenait tout simplement pas comment son mari et sa fille pouvaient converser pendant des heures avec lui.

« Mr. Darcy, le salua-t-elle après avoir repris ses esprits. Je suis très heureuse de vous revoir.

- J'espère que vous êtes en bonne santé ainsi que votre époux et vos filles et que rien de grave n'est arrivé à Longbourn ? s'enquit Mr. Darcy, cherchant à déterminer si sa belle-mère avait une bonne raison d'arriver à Darcy House sans respecter la plus élémentaire des règles de politesse.

- Tous se portent à merveille. Je vous remercie de votre sollicitude. Je constate qu'Elizabeth est en pleine santé, j'en suis heureuse.

- J'y veille personnellement, madame. En vous l'enlevant j'ai fait le serment à votre mari de prendre soin d'Elizabeth et j'ai pour habitude de tenir mes promesses.

- William, souhaites-tu aller te reposer ou passer un peu de temps avec Georgiana avant que nous nous préparions pour les dîner chez les Pilaster ce soir ?

- Non, ma chérie. Pas avant d'avoir demandé à Mrs. Bennet les motifs de son voyage à Londres. J'espère que ce n'est pas une affaire trop grave qui vous amène ?

- Pas du tout, Mr. Darcy. Je tenais simplement à passer un peu de temps avec Elizabeth et Kitty.

- Et où logez-vous ?

- Mais… ici… dit Mrs. Bennet en perdant ses moyens.

- Je vous demande pardon ?

- William… intercéda Elizabeth.

- Mr. Darcy, il doit s'agir d'une affreuse méprise. Je vous ai écrit la semaine dernière pour vous informer de mon intention de vous rendre visite. N'avez-vous pas reçu ma lettre ?

- A votre avis ?

- Mère, pourquoi vous êtes-vous mise en route sans réponse de notre part ? intervint Elizabeth. A moins d'une affaire de haute importance, je ne comprends pas pourquoi vous avez fait preuve d'une telle hâte…

- Mais… Kitty et vous me manquiez. Vous êtes ma fille, je ne devrais pas avoir besoin d'une invitation ! »

Darcy ne parvenait à croire ce qu'il entendait. Sa stupéfaction et sa colère croissaient d'instant en instant. Plus de deux ans après sa rencontre avec les Bennet, il se demandait encore comment une telle femme pouvait être la mère Elizabeth et Jane qui étaient des modèles d'éducation et de bienséance. Mais, apercevant le regard gêné de son épouse, il devina qu'elle était tiraillée entre la colère contre l'attitude de sa mère et la crainte de la froisser. Il savait que les relations des deux femmes n'étaient pas faciles et il n'avait pas envie de les compliquer davantage. Aussi prit-il le parti de se radoucir. Prenant la main d'Elizabeth dans la sienne pour la réconforter, il se tourna à nouveau vers sa belle-mère.

« Je suis au moins soulagé d'apprendre que rien de grave n'est arrivé et que votre visite est de pur agrément. Néanmoins, je suis fâché que nous n'ayons pas été avertis de votre arrivée. Comme vous le savez, Elizabeth et Kitty participent activement à la Saison et leur emploi du temps est extrêmement chargé.

- Je doute que nous ayons beaucoup de temps à vous consacrer, Mère, ajouta Elizabeth.

- Voyons ! dit Mrs. Bennet, rassurée par le ton plus doux que Mr. Darcy venait d'adopter. Je vous accompagnerai pendant vos visites et vos soirées. Je serai ravie d'élargir le cercle de mes connaissances !

- Mère… vous ne serez pas toujours invitée.

- Oh… Et ne pouvez-vous faire en sorte que je le sois ?

- Cela sera compliqué.

- Je vous accompagnerai quand cela sera possible et je resterai ici le reste du temps. Et j'ai moi-même quelques connaissances à Londres. J'en profiterai pour aller voir les Gardiner !

- Ils ne sont pas à Londres, l'informa Mr. Darcy.

- Quel dommage ! J'espérais tant les revoir.

- Mrs. Gardiner est partie à Bath prendre les eaux pour sa santé, dit Elizabeth, grimaçant à l'idée que sa mère l'accompagne dans toutes ses activités.

- Fort bien. Maintenant si vous me le permettez, j'aimerais me retirer. Le voyage a été éprouvant. »

Darcy jugea plus prudent de se taire devant tant d'impudence, car il se savait sur le point de faire preuve d'une franchise brutale envers Mrs. Bennet. Elizabeth interrogea son mari du regard pour s'assurer qu'il acceptait, bon gré mal gré, que sa belle-mère séjourner chez eux. Il acquiesça d'un air résigné.

« Je vais vous faire préparer une chambre, Mère. Combien de temps comptez-vous rester ?

- Ma foi… je n'en ai aucune idée. Tout dépend de vos projets.

- Comme nous vous l'avons dit, nous sommes très occupés en ce moment. Nous allons donner un bal dans moins de trois semaines.

- Merveilleux ! J'adorerais y assister ! »

C'était exactement ce que les Darcy redoutaient mais ils ne voyaient guère de moyens de chasser l'importune avant cette date. Tous deux frémirent en songeant aux ravages que Mrs. Bennet pourrait faire au sein de la bonne société londonienne. Néanmoins, Darcy faisait confiance à son épouse pour trouver une solution. Et Elizabeth ne se laissa pas démonter.

« Et après cela je vais très probablement me rendre chez Jane pour sa délivrance. Vous n'aurez donc plus vraiment de raison de rester à Londres puisque je n'y serai plus.

- Peut-être me joindrai-je à vous pour voir Jane. Mais nous aviserons en temps voulu.

- Oui, bien entendu. »

Darcy aurait presque pu rire du comique de la situation s'il n'avait pas été si exaspéré par l'insistance déplacée de Mrs. Bennet. Il espérait qu'elle prenne enfin congé pour monter dans sa chambre mais elle prit la parole à nouveau.

« Puis-je solliciter une faveur ?

- Il me semblait que c'était déjà fait… dit Elizabeth, presque résignée, peinant à dissimuler son impatience.

- Voyons ma fille, que refuseriez-vous à votre mère ? Je me demandais s'il serait possible de faire venir Lydia. N'ayant pas eu de réponse de votre part, je n'ai pas osé l'amener… »

Elle n'eut pas le temps de terminer sa phrase que Darcy s'interposa.

« Il en est hors de question, dit-il d'un ton qui ne souffrait pas la contradiction.

- Mr. Darcy, je sais que Kitty séjourne déjà chez vous mais je vous assure que Lydia ne sera pas une charge, vous la verrez à peine !

- Mère, nous ne pouvons pas l'accueillir, intervint Elizabeth.

- Mais enfin cette maison est immense, il y a bien de la place pour une personne de plus !

- Kitty et Mary sont les bienvenues mais vous n'êtes pas sans connaître l'attitude de Lydia envers mon épouse et moi-même. Les circonstances sont telles qu'il vaut mieux pour tout le monde que nous évitions de nous retrouver sous le même toit, expliqua Darcy.

- De quelles circonstances parlez-vous ? Je sais que Lydia éprouve du ressentiment à votre égard mais je n'ai jamais pu comprendre pourquoi. J'espère que vous ne l'avez pas fait souffrir ! Parce que si c'est le cas et qu'en outre vous lui refusez un peu de distraction en ne l'invitant pas chez vous, c'est du dernier degré de la bassesse !

- Mère, il suffit ! s'écria Elizabeth.

- Le dernier degré de la bassesse est l'apanage de Mr. Wickham, pas le nôtre. Tel était le risque d'épouser un tel homme. Je ne dirais pas un mot de plus sur le sujet. Que je sache, je suis encore libre d'inviter chez moi qui bon me semble. Lydia devra donc rester à Longbourn. »

Devant l'inflexibilité de Darcy, Mrs. Bennet fléchit enfin, presque apeurée. Elle se décida enfin à prendre congé pour monter dans sa chambre, jugeant plus sage de retarder le moment où elle solliciterait une pension pour Lydia. Lorsqu'elle fut enfin sortie, Darcy laissa éclater sa colère.

« Je n'arrive pas à croire qu'elle ait eu l'effronterie de venir jusqu'ici pour s'y installer d'office sans même nous demander notre avis !

- Sa lettre se sera perdue…

- Quand bien même ! Te viendrait-il à l'idée d'arriver chez l'une de nos connaissances pour y séjourner pendant un mois sans avoir reçu de réponse de leur part ? A quoi pensait-elle ? Nous aurions tout aussi bien pu quitter Londres et elle aurait trouvé Darcy House déserte !

- Je sais bien, William, et je suis désolée qu'elle ose se comporter ainsi.

- Ce n'est pas à toi de t'excuser. Le problème est justement qu'elle n'a absolument pas conscience que sa conduite est inqualifiable et qu'elle aurait dû présenter des excuses. Et oser nous demander d'inviter Lydia ! N'a-t-elle donc aucun bon sens ? Ne devine-t-elle pas ce qui a pu se passer ?

- Hormis mon père, personne à Longbourn n'est au courant, pas même Lydia. Et il ne trahira jamais notre secret sans que nous lui demandions.

- Je suis désolé, Elizabeth. Cette histoire nous poursuit sans cesse alors que j'aimerais que tu en sois libérée définitivement.

- Que nous le voulions ou non, cela fait partie de notre vie… Cela nous poursuivra toujours, je le crains. Mais je te suis reconnaissante d'avoir refusé que Lydia vienne à Londres. Je n'aurais pas pu endurer ses plaintes et ses reproches.

- Wickham t'a fait traverser une épreuve terrifiante. Cela ne m'étonne pas que tu ne veuilles pas ressasser ce qui s'est passé. Je ne tolérerai pas que tu sois accusée injustement alors que tu es la plus grande victime de toute cette histoire. Je te protégerai de cela, Elizabeth. Je te le promets.

- Le plus simple serait vraiment que nous racontions tout à Lydia. Après tout, elle est en droit de connaître la vérité.

- La décision t'appartient. Quoi que tu fasses, je t'appuierai, tu le sais.

- Je pense que nous avons du temps devant nous… Le plus urgent pour l'instant c'est ma mère… Qu'allons-nous faire d'elle ?

- Dieu nous vienne en aide, dit Darcy en se retenant de sourire.

- Ce n'est pas drôle ! Tu sais de quoi elle est capable. L'imagines-tu dans la même pièce que la Comtesse Von Lieven ?

- Absolument pas. Mais tu vas bien trouver une solution.

- Je ne vois pas comment… Au mieux, elle n'assistera qu'à mes jeudis. Au pire… elle viendra à Hyde Park tous les jours, m'accompagnera durant mes visites de l'après-midi et se joindra à nous pendant les bals publics. Et là… elle a toutes les chances de compromette Kitty en insistant à longueur de journée pour qu'elle trouve un bon parti. C'est la dernière chose dont elle a besoin en ce moment.

- Nous l'en protégerons du mieux que nous pourrons. En attendant, il faut que tu trouves des occupations à ta mère sinon elle va vouloir te suivre constamment.

- Quelle malchance que les Gardiner se soient absentés. Mais je sais que plusieurs de nos connaissances du Hertfordshire sont à Londres, elle voudra sans doute passer du temps avec elles. Je vais m'arranger pour que cela soit le cas. Et je crois qu'il me faudra mentir pour lui faire croire que certains salons ne lui sont pas ouverts.

- Tu as ma bénédiction. Aux grands maux les grands remèdes. »


Les jours suivants furent chaotiques. Mrs. Bennet s'était confortablement installée à Darcy House et elle semblait bien décidée à rester, à la grande exaspération de Darcy qui, au bout d'une journée, ne supportait déjà plus ses remarques d'extase continuelles sur Darcy House, les toilettes de Elizabeth et Georgiana et sur la vie sociale que menait sa fille parmi les plus grands noms de la société londonienne, s'extasiant en apprenant qu'elle avait même été invitée à Almack's. Tant de flagornerie était contraire aux principes les plus ancrés dans l'éducation de Darcy. Néanmoins, ils eurent la surprise de voir arriver, deux jours plus tard, la lettre dont avait parlé Mrs. Bennet dans laquelle elle mentionnait son séjour à Londres. Elizabeth en cacha le contenu à son époux tant la façon dont sa mère avait tourné adroitement ses phrases pour justifier son arrivée sans recevoir d'invitation aurait pu heurter son époux.

Néanmoins, il dissimulait son irritation mieux qu'Elizabeth. Cette dernière laissa éclater son exaspération dès le retour de la première promenade de Mrs. Bennet à Hyde Park. Elle y avait rencontré la Comtesse Von Lieven et s'était montrée si obséquieuse avec elle que la Comtesse avait fait preuve à son égard de son sens de la répartie légendaire pour lui signifier qu'elle ne supportait pas les flatteurs. Mrs. Bennet n'avait pas été assez fine pour comprendre l'allusion mais Elizabeth avait été mortifiée et avait présenté ses excuses dès que possible lorsqu'elle avait revue son amie en privé. Fort heureusement, la Comtesse avait pris cela avec humour, déclarant implicitement que nul n'était responsable de ses parents et que cela ne porterait aucun tort à leur amitié.

Elizabeth avait adressé de vifs reproches à sa mère lorsqu'elle était revenue de sa visite à la Comtesse, lui expliquant vainement que la bonne société londonienne avait d'autres usages que celle que les Bennet avaient l'habitude de côtoyer. Mrs. Bennet avait argué que le rang très élevé et la réputation de la Comtesse lui avaient fait perdre ses moyens. Néanmoins Elizabeth n'avait pas été dupe et elle s'arrangeait dorénavant pour emmener sa mère avec elle à Hyde Park le moins fréquemment possible.

Mrs. Bennet ne désarma pas et sollicita dès la première semaine de son séjour que les Darcy financent une pension annuelle pour subvenir aux besoins de Lydia. Elle sonda Elizabeth pour savoir si elle avait des chances d'obtenir une réponse favorable de la part de Darcy. Elizabeth fut mortifiée en entendant la demande de sa mère. Elle était convaincue que cette dernière agissait sans l'aval de Mr. Bennet car Elizabeth connaissait suffisamment son père pour savoir que son orgueil l'empêcherait toujours de songer à demander de l'argent à ses gendres pour faire vivre sa famille. Elle opposa un ferme refus à sa mère, lui signifiant qu'elle avait tout à perdre si elle osait faire part de cette demande à Darcy.

Persuadée qu'Elizabeth ne refusait qu'en raison de l'avarice de son mari, Mrs. Bennet lui demanda de présenter sa requête à Darcy en privé, sans qu'elle-même n'assiste à la scène, persuadée que l'affection que Darcy portait à son épouse l'empêcherait de lui refuser cette faveur. S'il avait l'audace de la lui refuser, l'ultime solution, d'après Mrs. Bennet, était que Lizzie prélève directement cette pension sur sa cassette personnelle qu'elle ne parvenait jamais à dépenser totalement. Elizabeth fut suffisamment claire et ferme dans son refus pour que Mrs. Bennet ne réitère pas sa demande mais son affection pour sa fille en souffrit quelques temps, jugeant qu'elle avait changé depuis son mariage et qu'elle faisait preuve d'un égoïsme déplacé envers ses sœurs alors qu'elle avait largement les moyens de leur venir en aide.

Mais le plus éprouvant fut le jour où Mrs. Bennet devina que Kitty avait rencontré un jeune homme et que cette histoire n'avait pas eu la conclusion heureuse que tous espéraient. Tout était parti d'une discussion surprise entre Georgiana et Kitty. Les deux jeunes filles avaient discrètement abordé le sujet mais Mrs. Bennet avait le don de ne jamais perdre ce qui se disait dans les salons, surtout les sujets les plus secrets qui avaient sa préférence. Mrs. Bennet alla directement trouver Elizabeth, se rongeant les sangs à l'attendre toute une après-midi. Son impatience était à son comble lorsqu'elle revit sa fille :

« Lizzie ! Vous voilà enfin ! Vous avez mis une éternité ! Comment avez-vous pu me cacher une chose pareille ?

- De quoi parlez-vous, Mère ? Et, de grâce, laissez-moi au moins retirer mon manteau et demander du thé, dit-elle en redoutant un instant que la vérité n'eût percé au sujet de l'agression de Wickham à Pemberley et du duel qui avait suivi.

- Mais de Kitty bien sûr ! Elle a rencontré un certain Mr. Cooper, n'est-ce pas ? Et elle lui a plu ? Mais évidemment vous n'avez pas su exploiter cet avantage au mieux ! Je savais que j'aurais dû être là pour m'occuper moi-même du mariage de Kitty ! Quelle occasion magnifique vous avez laissé passer !

- Maman, calmez-vous, je vous en prie. Nous ignorons ce qu'il en est réellement des intentions de Mr. Cooper.

- Son revirement est tout de même assez extraordinaire. Car il s'est bien détourné d'elle du jour au lendemain n'est-ce pas ?

- D'où tenez-vous cela ? demanda Elizabeth après s'être assise dans le salon.

- J'ai surpris une conversation entre Kitty et Miss Darcy.

- Mère ! C'est inconvenant ! Vous auriez dû laisser plus d'intimité à Kitty. Georgiana est son amie, elle lui confiait quelque chose d'extrêmement personnel.

- Je suis sa mère, j'aurais dû être la première informée de son attachement.

- Vous l'auriez tourné en dérision. Rappelez-vous que vous ne croyez pas à l'amour.

- Pas à l'amour réciproque. Que Kitty se soit éprise de ce jeune homme, je le conçois parfaitement. Mais je doute qu'il en soit de même pour lui.

- Qu'en savez-vous ? Vous ne l'avez jamais rencontré et vous ne les avez jamais vus ensemble.

- Il ne se serait jamais détourné d'elle aussi rapidement si c'était le cas.

- C'est exactement ce qu'a fait Mr. Bingley et vous savez aussi bien que moi qu'il est revenu auprès de Jane.

- Elle a eu de la chance. Mais je me demande toujours pourquoi il s'est éloigné si longtemps.

- Ne vous êtes-vous jamais posé la question ? Ses deux sœurs l'y ont poussé.

- Naturellement, cette Miss Bingley et cette Mrs. Hurst ont toujours été hautaines.

- Elles sont surtout très attachées aux convenances et notre famille n'est pas irréprochable à ce sujet.

- Lizzie ! Comment pouvez-vous dire cela de votre propre famille ?!

- Parce que c'est vrai. Toujours est-il que si Kitty n'a pas voulu vous confier son attachement pour Mr. Cooper, c'est qu'elle avait de bonnes raisons de le faire et il ne nous appartient pas d'en discuter.

- S'il est vraiment attaché à elle, elle aurait dû agir. Vous auriez dû agir. Faire en sorte qu'il tombe amoureux n'est pas suffisant, il doit se déclarer, s'engager, et rapidement !

- Encore faut-il que sa famille lui accorde la liberté de le faire. Et je crains fort que dans le cas de Mr. Cooper c'est précisément là que le bât blesse.

- Dans ce cas il faut agir.

- Mère, je vous en prie, ne faites rien. Vous risqueriez d'aggraver les choses ! Je vous en conjure ! Pensez à Kitty !

- L'inaction est le pire des partis. Ignorez-vous le nombre de partis convenables qu'il peut rencontrer pendant ce temps ? Peut-être est-il en train de s'attacher à une autre jeune fille en ce moment même !

- Ou peut-être est-il justement en train de convaincre sa famille. Il n'est pas inconstant et je crois avoir suffisamment cerné son caractère pour deviner qu'il souffre de la situation autant que Kitty. Si vous agissez et que vous commettez un impair, le peu de chances qu'il reste à Kitty de l'épouser seront définitivement perdues.

- Vous ne connaissez rien à ces choses, Lizzie. Faites-moi donc un peu confiance.

- Mère, pardonnez ma franchise, mais nous vous avons tous laissée faire pour Jane et elle a failli perdre Mr. Bingley.

- Vous insinuez que c'est à cause de moi ? Comment osez-vous ? s'écria Mrs. Bennet en se levant, indignée.

- Je vous en prie, rasseyez-vous. Nous commettons tous des erreurs. Jane et moi vous sommes très reconnaissantes de tous les sacrifices que vous avez faits pour nous. Mais certaines de vos réactions ont été très embarrassantes auprès des Bingley et des Hurst. Je conviens que ce n'est pas l'unique raison qui a poussé ses deux sœurs à tenter d'empêcher leur union, car l'absence de dot et notre différence de rang ont été déterminantes. Mais votre insistance à vouloir rapprocher Jane de Mr. Bingley manquait de discrétion. A vouloir tout obtenir trop vite, on risque souvent de tout perdre.

- Je suis heureuse d'apprendre que j'ai failli ruiner le bonheur de ma fille, moi qui ne vis que pour cela depuis plus de vingt ans !

- Nous savons que vous désirez le meilleur pour nous. Mais reconnaissez qu'aux yeux de la bonne société, vous avez pu commettre des maladresses.

- Je fais partie de la bonne société ! s'indigna Mrs. Bennet mais Elizabeth choisit de l'ignorer afin que leur conversation ne soit pas sans fin.

- Mère, je vous demande simplement de me faire confiance au sujet de Kitty. Je connais les Cooper, ils sont bien différents de Miss Bingley et Mrs. Hurst et surtout beaucoup moins indulgents. Je vous en prie, Mère. Faites-moi confiance et laissez-leur du temps.

- Est-il un aussi bon parti qu'on le dit ?

- Il héritera d'une fortune presque similaire à celle de Mr. Bingley je pense. Mais là n'est pas l'essentiel : je crois qu'il l'aime sincèrement et qu'il fera son bonheur.

- Une rente confortable est la plus sûre garantie d'être heureuse que l'on puisse décrocher en se mariant, Lizzie, vous devriez le savoir mieux que personne.

- N'avez-vous donc toujours pas compris que j'aimerais autant mon mari s'il n'était pas le maître de Pemberley ?

- Quelle chance pour vous qu'il le soit ! dit Mrs. Bennet ironiquement.

- Peu importe, là n'est pas le sujet, dit Elizabeth, exaspérée à l'idée que sa mère soit si aveugle. Pouvez-vous me promettre que vous n'interviendrez pas entre Kitty et les Cooper ?

- Je peux promettre de leur laisser un peu de temps. Une semaine suffirait-elle ?

- Mère… !

- Très bien, je ne ferai rien sans en avoir discuté avec vous au préalable.

- Je vous fais confiance. »

La conversation s'arrêta là, Elizabeth devant monter dans sa chambre pour se préparer pour la soirée. Au cours des jours qui suivirent, elle emmena Kitty dans ses visites autant que possible afin d'éviter à la jeune fille d'avoir à supporter les remarques continuelles de leur mère au sujet de Mr. Cooper. Elle abordait le sujet à chaque occasion qui se présentait et Elizabeth ne savait plus comment faire comprendre à sa mère d'arrêter.

Mais Mrs. Bennet eut bientôt un nouveau sujet de préoccupation. Elle avait appris que les Darcy étaient invités au bal de la princesse Sophie de Gloucester, la nièce du roi Georges III, et belle-sœur du Régent. Cet événement mondain était l'un des plus courus de la Saison et y être invité était un honneur suprême. Darcy et Elizabeth durent user de toute leur patience et leur diplomatie pour faire comprendre à Mrs. Bennet qu'il était inconcevable de demander une invitation à son nom, qui plus est aussi tardivement ! Elle finit par céder, non sans se plaindre haut et fort de l'ingratitude de sa fille.

Le soir du bal, Elizabeth, Darcy et Georgiana montèrent en voiture après avoir subi une nouvelle conversation avec Mrs. Bennet qui s'était tour à tour plainte de ne pouvoir venir, et extasiée devant la toilette de sa fille. Elizabeth soupira profondément. Darcy lui prit la main.

« Vois le bon côté des choses : nous sommes libres pour une soirée, murmura-t-il à son oreille.

- C'est impensable que nous soyons contraints d'argumenter avec elle à n'en plus finir dès que les choses ne vont pas dans son sens. Même Lydia cède plus facilement ! Je suis fatiguée, William.

- Oublions-la pour une soirée, veux-tu ? Tu en oublies presque où nous allons ce soir…

- Oh non je n'oublie pas. J'ai passé deux fois plus de temps à me préparer. Je déteste rester des heures à faire cela, c'est une telle perte de temps !

- Je ne trouve pas, le résultat dépasse toutes mes espérances. Vous êtes divine, Mrs. Darcy. » dit-il en souriant amoureusement.

Il ne mentait pas : Elizabeth était un miracle d'élégance ce soir-là. Personne ne manqua de le constater lorsqu'elle pénétra dans le salon de réception de Son Altesse Royale la princesse Sophie de Gloucester car son mari et elle attirèrent de nombreux regards. Au milieu du luxe ambiant, elle ne dépareillait pas. Fluide et gracieuse, elle se mouvait avec le raffinement qu'elle avait acquis insensiblement au cours des semaines précédentes durant les nombreuses réceptions auxquelles elle avait assisté mais également au contact de la Comtesse Von Lieven.

A l'entrée du Grand Salon de la demeure de la princesse, les Darcy attendirent plusieurs minutes dans la file des invités pour pouvoir enfin échanger quelques mots avec la Princesse Sophie. Ayant choisi de rester célibataire, elle recevait seule et les accueillit gracieusement d'un signe de tête imperceptible et d'un sourire très étudié. Elle les félicita pour leur mariage, souhaita la bienvenue à Londres à Elizabeth, et adressa ses félicitations à Georgiana pour son entrée dans le monde. Puis elle leur souhaita une bonne soirée.

Ils se frayèrent un chemin parmi la foule et la multitude d'étoffes soyeuses et de bijoux qui les entouraient pour entrer dans le grand salon qui servait de salle de danse. Le palais de la Princesse Sophie était somptueux et l'ameublement élégant et discret était mis en valeur par les centaines de bougies qui illuminaient l'enfilade de salons où se pressaient tous les invités. La chaleur était presque étouffante aussi les Darcy restèrent-ils dans la salle de danse où l'atmosphère était plus respirable.

Elizabeth eut à peine le temps de se remettre de sa courte entrevue avec la Princesse Sophie. Cette dernière lui avait parue aimable mais très distante, et Elizabeth n'était pas parvenue à oublier qu'elle était la belle-sœur du Régent. Sentant son trouble à la façon dont elle resserré sa main autour du bras de son mari, Darcy la taquina en lui rappelant qu'une Princesse ne devait pas être plus impressionnante que la Reine Charlotte avec laquelle Elizabeth avait échangé quelques mots lors de sa présentation à la Cour. Ripostant, elle lui rappela que le contexte était tout à fait différent mais elle n'eut pas le temps de terminer sa phrase car la Comtesse Von Lieven vint saluer les Darcy dès lors qu'ils furent entrés dans la grande salle de danse.

« Et voici enfin notre couple favori ! Mr. Darcy voilà bien longtemps que je ne vous avais pas vu !

- Lady Von Lieven, c'est un plaisir. Mais je dois avouer que je suis fâché que vous m'enleviez mon épouse aussi souvent, plaisanta-t-il.

- Lorsqu'on se marie avec une jeune femme charmante, il faut s'attendre à ce qu'on vous l'enlève très souvent ! Elizabeth, n'avez-vous donc pas dit à votre mari de vous laisser briller tranquillement pendant la Saison ?

- Nous aimons briller ensemble, dit Elizabeth, en esquissant un sourire malicieux, avant d'échanger un regard amoureux avec son mari.

- Ma chère, vous n'avez donc rien retenu de ce que je vous ai appris, dit la Comtesse en souriant avec indulgence de leur romantisme. Mr. Darcy, n'en prenez pas ombrage, nous sommes tous ravis de vous revoir à Londres. Mais vous nous avez présenté une jeune femme extrêmement drôle, il est normal que nous voulions en profiter.

- Vous prêchez un converti. Je suis le premier à louer les succès d'Elizabeth, et je suis très heureux que la Saison la divertisse tant.

- Dans ce cas, il faudra revenir à Londres l'année prochaine. Vous nous manqueriez trop si vous décidez de vous cloîtrer à nouveau à Pemberley.

- Nous « cloîtrer », comme vous y allez, Susan ! Un séjour à Pemberley suffirait à vous convaincre que c'est tout sauf un sacrifice que d'y rester ! plaisanta Elizabeth, faisant rire Darcy.

- Qui est converti, désormais ? riposta la Comtesse. Mr. Darcy, je m'incline, vous avez des arguments imparables pour la convaincre. Mais je vous en prie, ayez pitié de nous autres pauvres Londoniens : la prochaine Saison serait d'un ennui mortel sans Elizabeth.

- Le remède est aisé : vous êtes la bienvenue pour venir vous cloîtrer en notre compagnie à Pemberley, proposa Darcy.

- Ne me tentez pas, Elizabeth m'en a dit tant de merveilles ! En attendant, il faut me promettre de m'inviter à danser ce soir !

- Une allemande vous conviendrait-elle ?

- Cela me ramènera en Bavière le temps d'une danse, c'est parfait. Alors c'est entendu ! Elizabeth, nous nous voyons plus tard. »

Le temps que son amie lui réponde, la Comtesse était déjà partie à l'autre bout du salon, ayant aperçu d'autres connaissances. Elle fut bientôt entourée d'un groupe conséquent dont chaque membre tentait de retenir son attention. Il était courant dans ce genre de soirée que chacun papillonne de pièce en pièce, saluant chaque connaissance et échangeant quelques propos rapides avec certaines d'entre elles. Ce fut bientôt le cas pour Elizabeth, qui fut bientôt elle aussi très entourée, notamment lorsqu'elle retrouva Lady Matlock. Toutes deux ne quittèrent pas Georgiana, très impressionnée par l'atmosphère qui régnait et par les invités illustres qui ne cessaient d'affluer dans les salles de réception de la Princesse.

Darcy les laissa en compagnie de leur tante pour aller rejoindre un groupe de gentlemen qui discutaient du prochain Derby d'Epsom, course hippique que Darcy attendait avec impatience car il y faisait concourir un de ses chevaux. La discussion fut animée mais loin de pouvoir rivaliser avec le cercle que formèrent bientôt Elizabeth, Georgiana et la Comtesse Von Lieven auquel même la Princesse Sophie se joignit quelques minutes.

Néanmoins, aucun bal, ni aucune obligation sociale ne pouvait empêcher Darcy d'enlever son épouse quelques instants. Il l'invita à danser plusieurs fois, notant avec amusement qu'elle ne rougissait plus comme elle le faisait pendant les premiers bals de la Saison où elle sentait que de nombreux regards étaient tournés vers eux. Dès le premier soir d'Elizabeth à Almack's, ils avaient tous les deux beaucoup choqué la bonne société car c'était contraire aux usages pour les couples mariés de danser ensemble. La Comtesse Von Lieven elle-même, pourtant très amie avec le couple, n'avait pu s'empêcher d'en faire la remarque à Elizabeth.

Mais les deux principaux intéressés n'avaient cure de ces considérations. Darcy n'avait guère eu l'occasion de courtiser son épouse avant leurs fiançailles, et ils n'avaient donc que rarement dansé ensemble. Depuis leur mariage, ils avaient découvert avec ravissement qu'ils adoraient cela. Le tout-Londres, à l'exception de Lady Catherine et Mrs. Cooper, avait fini par se faire à l'idée que les Darcy aimaient aller à l'encontre de cette coutume. Et le spectacle qu'ils offraient, évoluant avec tant de grâce, et liés par une telle tendresse, que tous leur passaient ce caprice d'ailleurs fort innocent sans davantage le commenter.

Plus tard dans la soirée, Elizabeth et Georgiana croisèrent les Cooper. Elle eut un pincement au cœur en voyant leur fils les suivre, l'air solitaire. Elle ne cessait de se demander ce qui s'était passé pour qu'il se détourne ainsi de Kitty. L'explication la plus plausible était que ses parents l'y avaient contraint mais elle redoutait que ses sentiments n'aient pas été assez forts pour résister à cet obstacle. Dans un cas comme dans l'autre, Kitty serait malheureuse. Il ne semblait donner aucun signe d'encouragement : lorsque ses parents vinrent saluer les Darcy, il resta stoïque, énonçant quelques vagues formules de politesse. Lady Matlock elle-même nota le changement d'attitude de Darcy à l'encontre des Cooper mais elle s'abstint de tout commentaire, se doutant qu'Elizabeth ne voulait pas aborder le sujet.

Hormis cette courte entrevue avec les Cooper, la soirée se passa admirablement bien. Fidèle à sa promesse, Darcy invita la Comtesse à danser une allemande. Juste avant que les premières notes ne retentissent, alors que Elizabeth discutait avec quelques amis, à sa grande surprise, elle vit s'approcher le duc de Devonshire, le fils de la célèbre Duchesse Georgiana, décédée depuis quelques années. Il lui baisa la main et après avoir échangé quelques civilités, il l'invita à danser. Elle accepta de bon cœur, consciente de l'honneur qu'il lui faisait car, depuis le décès de son père, il était à la tête d'une des plus grandes familles d'Angleterre.

Durant leur courte danse, il ne manqua pas de la complimenter pour sa beauté et ses succès durant la Saison. Il la surprit même lorsqu'il mentionna son salon du jeudi dont il avait entendu beaucoup de bien. Elizabeth lui dit qu'il serait le bienvenu s'il se souhaitait se joindre à leur compagnie. Il préféra décliner par manque de temps mais insista pour se faire pardonner en l'invitant au bal que les Cavendish, des cousins appartenant à la branche cadette de sa famille, allaient donner au mois de mai. Lorsque la musique prit fin, il lui offrit son bras et la raccompagna auprès de Darcy qui prenait congé de la Comtesse. Les deux hommes échangèrent des civilités, le Duc renouvelant son invitation que Darcy s'empressa d'accepter.

Trois heures sonnèrent peu de temps après. Elizabeth pria son mari du regard pour qu'ils rentrent à Darcy House. Il accepta aussitôt, offrant ses bras à son épouse et à sa sœur, et tous trois regagnèrent leur demeure dans la meilleure humeur du monde.


Le lendemain matin, Elizabeth décida de ne pas se rendre à Hyde Park, aussi Mrs. Bennet et Kitty empruntèrent-elles son équipage pour y aller seules, d'autant que Georgiana n'avait pas souhaité se joindre à elles, désireuses de laisser la mère et la fille passer un peu de temps ensemble. Elizabeth en profita pour dormir plus longtemps qu'à l'ordinaire. Puis elle se leva et prit son petit déjeuner avec Darcy qui était resté à Darcy House également. Il avait très souvent la nostalgie de leur solitude paisible et amoureuse à Pemberley. Il se consolait en se disant que la Saison finirait bien un jour et que Lizzie y prenait beaucoup de plaisir. Elle eut la joie de recevoir une lettre de Jane ce matin-là.

Ma chère sœur,

J'espère que ma lettre te trouve en bonne santé ainsi que Mr. Darcy, Miss Darcy et bien sûr Kitty. Quelle surprise en apprenant que Mère est arrivée à Londres et qu'elle séjourne chez vous ! J'ignorais tout de ses projets londoniens et à en juger par ta réaction dans ta dernière lettre, tu n'en savais guère plus que moi. J'espère qu'elle s'y plaît et qu'elle se porte bien. Elle fait partie de ces gens qui ont une santé de fer, aussi ne suis-je pas inquiète. En revanche, j'imagine que Mr. Darcy et toi devez être un peu surpris et déroutés par son arrivée subite. J'espère en tout cas que cela ne contrarie aucun de vos projets et que vous allez tout de même pouvoir profiter de sa compagnie.

Tout comme toi, j'aimerais qu'elle ne tourmente pas trop notre sœur au sujet de son mariage. Kitty et toi avez eu raison de lui dissimuler toute cette histoire autour de Mr. Cooper. Pauvre Kitty ! Je ne sais que trop combien elle doit souffrir en ce moment ! Je prie de toutes mes forces pour que Mr. Cooper se révèle être un jeune homme sincère et qu'il ne joue pas plus longtemps avec ses sentiments. Si elle émet le souhait de quitter Londres, n'oublie pas de lui rappeler que les portes d'Ellsworth lui sont grandes ouvertes. Charles et moi serons ravis de l'accueillir si elle cherche un peu de paix. Je sais qu'elle aime Longbourn mais ce n'est pas l'endroit idéal pour y guérir d'un chagrin d'amour. J'écrirai à Kitty plus en détails dès demain pour réitérer mon invitation et tenter de lui apporter un peu de réconfort.

Mais parlons de toi… Tu n'imagines pas mon plaisir à la lecture de ta dernière lettre ! Comme j'aimerais te voir, au bras de Mr. Darcy, en train de converser le plus naturellement du monde avec cette Comtesse Von Lieven qui semble faire la pluie et le beau temps à Londres et dont on dit tant de bien ! Sa réputation est parvenue jusqu'au Derbyshire et Charles m'a fait les plus vifs éloges de cette dame. Je suis heureuse en tout cas que vous ayez toutes deux bâti une amitié solide. Elles sont rares et précieuses, surtout à Londres.

Mais tu dois être exténuée ! J'ignore comment tu parviens à vivre au milieu d'une telle frénésie. J'en serais bien incapable, j'aspire à plus de tranquillité. Mais tout doit être fascinant ! J'aimerais tant participer à ton Salon ! Et je ne parviens toujours pas à croire que tu vas assister au bal de la Princesse Sophie de Gloucester. Charles m'a confié que c'est un privilège rarement accordé. Et Miss Bingley n'a pas décoléré en apprenant que tu étais invitée mais pas elle. Elle a envoyé une lettre terrible à ce sujet. Cela dit, étant donné la façon dont tu avais commencé la Saison en conversant avec la Reine Charlotte, je ne suis pas étonnée que tout se déroule aussi bien pour toi et j'en suis ravie.

Si nous sommes chanceuses nous pourrons participer à la Saison ensemble l'année prochaine. L'idée d'être présentée à la Cour me terrifie mais je sais que c'est indispensable et que Charles y tient beaucoup. Mais je suis heureuse d'avoir une année de répit grâce à ma grossesse. M'habituer à ma vie de femme mariée était un changement marquant pour cette année, il se suffisait à lui-même. En tout cas, l'idée d'avoir une sœur déjà habituée à Londres me rassure pour l'année prochaine.

J'espère tout de même que tu te réserves du temps pour te reposer et passer du temps avec Mr. Darcy. Les hommes doivent se tenir bien délaissés par leurs épouses pendant la Saison ! Mais je t'en prie, prends soin de toi, ma chère Lizzie ! Je ne vais pas te rappeler que tu as vécu des semaines éprouvantes qui nécessitent que tu te ménages. Je te fais confiance mais je connais ton enthousiasme et je crains qu'il ne t'emporte trop loin et au détriment de ta santé. Mais je sais que Mr. Darcy doit veiller sur toi mieux que nous tous réunis ne pourrions le faire.

De mon côté, tout se déroule tranquillement. J'apprécie chaque jour un peu plus mon existence à Ellsworth. Le Derbyshire est vraiment une contrée magnifique et j'attends avec impatience de pouvoir faire d'autres excursions cet été. Ellsworth nous plaît beaucoup. La plupart des aménagements que nous désirions sont terminés. La nouvelle décoration de ma chambre est charmante, je pense que tu vas beaucoup l'aimer. Nous envisageons de faire construire une serre à l'approche des beaux jours. Père ne m'a pas autant transmis sa passion de la botanique qu'à toi, mais j'aimerais tout de même avoir une serre et Charles n'y voit pas d'inconvénient. Il faudra que Père et toi me conseilliez et que vous m'envoyiez des graines. Je sens que cela va être follement amusant même si je n'arriverai jamais à rivaliser avec la serre de Pemberley.

Mais pour l'heure, ma principale préoccupation reste la venue au monde de mon bébé. Tout se déroule à merveille mais je suis très fatiguée et j'ai hâte de pouvoir enfin tenir mon enfant dans mes bras. Je sais qu'il t'est difficile de lire ces lignes, ma chère Lizzie, mais je ne peux résister au plaisir égoïste d'évoquer ton neveu que nous aimons déjà tellement (Charles est persuadé que nous aurons un fils)… J'aimerais te faire partager un peu de ce bonheur en restant convaincue que Mr. Darcy et toi le connaîtrez un jour. En tout cas, il faut me promettre de me rejoindre à Ellsworth pour ma délivrance. Je n'imagine personne d'autre que toi pour cet événement. J'espère que cela ne viendra pas trop contrarier tes projets durant la Saison mais je ne te solliciterai pas plus de quelques jours, je te le promets.

Ma chère Lizzie, je dois arrêter là ma lettre. Je t'envoie mes pensées les plus affectueuses. Transmets mes salutations à Mr. Darcy et sa sœur et embrasse bien Kitty et Mère pour moi. Vous me manquez.

Ta sœur affectionnée,

Jane Bingley

Contrairement à ce que redoutait sa sœur, Elizabeth était ravie à la perspective d'assister Jane pendant son accouchement. Elle était soulagée que sa grossesse se déroule bien et espérait que l'enfant des Bingley serait fort et en bonne santé. Elle lut des extraits de la lettre de sa sœur à Darcy.

« Tu souhaites donc que nous retournions à Pemberley quelques temps ?

- Deux semaines devraient suffire, ne penses-tu pas ?

- Comme tu préfères, ma chérie. Nous pouvons même y rester davantage si tu veux passer plus de temps avec ta sœur ou profiter de Pemberley.

- Nous aviserons.

- En tout cas je suis heureux pour Charles et Jane. Ils méritent d'être heureux et seront des parents formidables.

- Je n'en doute pas, dit-elle sans parvenir à dissimuler totalement sa tristesse.

- Ma Lizzie, ne t'en fais pas. Nous connaîtrons cette joie-là un jour nous aussi.

- Je l'espère. Mais j'ai peur que cela n'aille pas sans mal.

- Tu ne peux pas savoir. Laisse du temps au temps, Elizabeth. Souviens-toi de ce que t'a dit le médecin. Nous pourrons avoir une douzaine d'enfants si nous le souhaitons.

- Lui fais-tu confiance ?

- Mieux que cela : je nous fais confiance. Nous aurons des enfants, je te l'ai promis.

- J'ignorais que vous commandiez à la nature, Mr. Darcy.

- Moi non, mais je suis convaincu que notre amour le peut. Fais-nous confiance. En attendant, séjourner à Pemberley, ne serait-ce que quelques jours, te fera le plus grand bien. Tu as besoin de t'éloigner de Londres. Je ne comprendrai jamais pourquoi les femmes s'obstinent à suivre ce rythme pendant les quatre mois que dure la Saison.

- C'est ainsi, William. Reconnais que tout se passe à merveille.

- Effectivement, et je suis très content pour toi. C'était ce dont tu semblais avoir besoin. Mais Jane te l'a rappelé : il faut que tu te ménages.

- Je fais attention, tu sais bien. Regarde, je ne suis pas sortie ce matin.

- Excellente initiative qui, en plus, nous permet de passer plus de temps ensemble. Nous devrions faire cela plus souvent.

- Tu sais bien que c'est impossible.

- Rien n'est impossible. Ce n'est pas à la bonne société de Londres de décider de notre emploi du temps. Ils devraient apprendre à se passer de ta compagnie.

- Ils le feront pendant les deux semaines où nous serons à Pemberley. » conclut Elizabeth.

Connaissant le caractère entêté de son épouse, Darcy jugea plus sage de ne pas insister, misant sur l'espoir de la convaincre de séjourner plus longtemps que prévu à Pemberley. Une fois sur place, il comptait sur la beauté des lieux et l'attachement qu'Elizabeth portait au domaine pour qu'elle accepte de prolonger leur séjour. Convaincre Jane de l'appuyer serait chose aisée et pourrait grandement influencer Elizabeth qui adorait sa sœur et ne voudrait peut-être pas s'éloigner de son neveu ou de sa nièce.


Pour l'heure, ils avaient d'autres préoccupations. Depuis plusieurs semaines, Elizabeth avait trouvé le temps dans son agenda surchargé pour organiser une réception à Darcy House. Elle savait que les parents de Darcy avaient toujours donné un bal annuel avant que Lady Anne ne tombe malade et qu'ils se retirent définitivement à Pemberley loin de l'agitation londonienne. Cette tradition avait beaucoup compté pendant les précédentes Saisons et le bal des Darcy était souvent un événement très attendu. Darcy et elle en avaient parlé aux premiers temps de leur mariage lorsqu'elle l'avait questionné sur Darcy House et Londres. Il gardait en mémoire des soirées somptueuses où l'élégance était le maître mot. Les Darcy invitaient une société choisie, engageaient les meilleurs orchestres et leur table était l'une des meilleures de Londres.

Elizabeth ne voulait pas faillir à cette tradition et était désireuse de redonner ses lettres de noblesse au bal annuel à Darcy House. Du reste, de nombreuses de ses nouvelles connaissances rencontrées lors de la Saison avaient fréquemment évoqué ce bal, tous se demandant si la nouvelle Mrs. Darcy allait perpétuer la tradition. Dès les premiers jours de son arrivée à Londres, elle avait accepté de s'en occuper et les cartons d'invitation avaient été envoyés une dizaine de jours après la présentation à la Cour. Mais elle avait choisi d'apporter sa marque personnelle à cette soirée en l'avançant de quelques semaines et en l'organisant en l'honneur de son anniversaire de mariage avec Darcy. Son mari avait été très touché de cette attention et l'avait approuvée dans tous ses choix.

Ce bal serait également la touche finale de l'entrée dans le monde de Georgiana. Il était d'usage que les Débutantes se voient donner un bal en leur honneur par ses parents après leur présentation à la Cour. Pour Georgiana, l'événement aurait lieu fin avril. Si elle détestait toujours l'idée d'être le centre de l'attention, elle était néanmoins ravie de participer à cet événement en particulier, en apprenant qu'il serait également l'occasion de célébrer le premier anniversaire de mariage de Darcy et Elizabeth. Mais Elizabeth ne l'entendait pas ainsi, et elle tenait à ce que sa belle-sœur ait une réception digne de son rang, avec tout l'éclat qu'elle méritait. Elle mit tout en œuvre pour que Georgiana ne soit pas mise en retrait, à commencer par la robe qu'elle devait porter, et qu'elle voulait à la fois raffinée, très élégante et surtout indubitablement féminine pour souligner que la jeune fille était passée à l'âge adulte.

Le bal célébrant le premier anniversaire de mariage des Darcy et l'entrée dans le monde de Georgiana promettait donc d'être inoubliable et tout Londres attendait cet événement avec impatience. Elizabeth ne le savait pas encore, mais il allait tenir toutes ses promesses et la ferait entrer, à l'instar de Georgiana, la dernière duchesse de Devonshire, ou encore de la Comtesse Von Lieven, dans le cercle très restreint des reines de la Saison londonienne dont le règne est tout sauf éphémère et dont l'influence s'étend dans tous les salons. Le bal de Darcy House de 1818 marquerait les esprits et signerait définitivement l'entrée de la jeune Mrs. Darcy dans l'une des plus hautes sphères de la société londonienne.