Chapitre 31: Noces de coton
Quatre jours avant le bal de Darcy House qui devait rester inoubliable, Elizabeth était surmenée. Elle cessa toutes ses activités sociales, ne se montrant plus à Hyde Park, ne participant plus à aucun salon ou aucun bal pour ne plus se consacrer qu'au bal de Darcy House. Chaque pièce fut nettoyée et astiquée dans les moindres recoins, l'argenterie et les verres de cristal furent inspectés scrupuleusement par Elizabeth qui montra la plus grande sévérité envers les domestiques qui n'atteignaient pas son niveau d'exigence qui côtoyait la perfection. Tous s'y firent rapidement et ils veillèrent à ne pas la décevoir.
Elle avait depuis longtemps engagé le meilleur orchestre de Londres. Elle avait un instant envisagé de faire jouer plusieurs pièces de Mozart et de Beethoven mais elle s'était résignée en se rappelant qu'aucun invité ne souhaiterait interrompre sa danse ou sa conversation pour écouter un concert, ne serait-ce que pendant une demi-heure. Elle se consola en formant le projet d'organiser plusieurs concerts privés l'année suivante, ce qui réjouissait Georgiana d'avance.
Elle avait choisi le blanc et le mauve comme couleurs dominantes et toute la demeure s'en para : des draps de soie mauve et blanche furent ainsi élégamment tendus sur les murs de la salle de bal et des trois salons attenants qui serviraient de salles de réception et un chemin de table de taffetas parme courait entre les deux rangées d'assiettes sur la longue table de cinquante personnes. Le matin du bal, des dizaines d'énormes bouquets de fleurs furent livrés : lys blancs, roses blanches et mauves, rien n'était laissé au hasard et Elizabeth les disposa avec art dans les salles de réception. Le moindre détail fut mûrement réfléchi, jusqu'aux initiales E et F brodées en mauve spécialement pour l'anniversaire de mariage des Darcy sur chaque serviette de table. D'adorables petits bouquets de table vinrent orner la longue table de la salle à manger d'apparat, complétant l'effet déjà produit par l'argenterie et la porcelaine de Sèvres qui appartenaient aux Darcy depuis plusieurs générations. Et, comble du luxe, une orchidée violette, fleur rarissime cultivée dans la serre de Pemberley, serait offerte à chacun des invités qui assisterait au repas.
Le jour du bal, Elizabeth se leva à sept heures du matin, après quelques heures de sommeil bien insuffisantes, afin d'achever les préparatifs. Elle prit son petit déjeuner avec Darcy qui partit tout de suite après pour son club, préférant fuir pour quelques heures l'agitation qui régnait à Darcy House. La première tâche d'Elizabeth la conduisit en cuisine où tous les domestiques étaient sur le pied de guerre depuis une semaine pour préparer le menu de trois entrées, cinq plats et deux desserts qu'elle avait composé. Les fruits les plus rares et les plus savoureux avaient été livrés le matin même. S'étant assurée que tout était en bonne voie et que rien ne manquait, elle retourna surveiller les salles de réception où la table était en train d'être disposée par quatre serviteurs.
Elle corrigea une ultime fois son plan de table, se demandant pour la centième fois où placer sa mère pour qu'elle mette le moins possible les Darcy et Kitty dans l'embarras. Elle décida de la laisser entre Harriet Vernon et Lady Matlock, qui étaient deux amies très sûres qui connaissaient le caractère de Mrs. Bennet et ne tiendraient pas rigueur de ses maladresses à Elizabeth. En face de Mrs. Bennet se trouveraient les Gardiner qui étaient revenus à Londres spécialement pour l'occasion. Elizabeth vérifia une dernière fois que les Cooper étaient suffisamment loin de Mrs. Bennet et Mr. Jonathan Cooper à bonne distance de ses parents et relativement proche de Kitty. S'étant assurée de cela, elle se rendit dans la salle de bal pour vérifier que l'estrade destinée à l'orchestre avait été disposée selon ses ordres et que toutes les bougies avaient bien été remplacées. Les nombreux miroirs qui ornaient les murs, reflétant la lumière à l'infini, avaient été astiqués et elle s'assura que tout avait été fait selon ses ordres et que tout étincelait.
Puis elle rendit visite à sa sœur et à Georgiana. Toutes deux attendaient le bal avec une impatience fébrile. Kitty savait que Jonathan Cooper y assisterait aussi et elle redoutait de le revoir. Quant à Georgiana, elle envisageait de tenter de se rapprocher de Mr. Stafford sans véritablement savoir comment. Elles n'avaient qu'une vague idée de tout ce qu'Elizabeth préparait car l'accès aux salles de réception était réservé aux domestiques. Néanmoins, elles sentaient l'atmosphère électrique qui régnait à Darcy House et cela seul suffisait à faire grandir leur impatience. Néanmoins, elles accueillirent Elizabeth calmement car elles la savaient surmenée. Elles lui demandèrent comment se déroulaient les préparatifs et si elles pouvaient lui être d'une quelconque utilité. Elizabeth leur répondit affectueusement que se faire belles pour le soir était leur seule responsabilité. Mrs. Bennet fit alors son entrée, s'extasiant à n'en plus finir sur le bal à venir, dont elle ignorait tout car Elizabeth lui avait également interdit d'aller voir les salles de réception. Elle eut bien du mal à échapper à l'enthousiasme débordant de sa mère, malgré de nombreux rappels sur le fait que son temps était précieux.
Fort heureusement, elle fut avertie quelques minutes plus tard par Mrs. Wilson que les fleurs étaient en train d'être livrées et elle redescendit aussitôt pour vérifier la beauté des bouquets et s'assurer qu'ils étaient placés selon ses vœux afin de produire le meilleur effet possible. Puis elle revint dans la salle à manger où la table avait enfin été dressée complètement. Le personnel de Darcy House était extrêmement compétent. Aussi ne fût-elle pas surprise de découvrir que tout était parfait et promettait de susciter l'admiration sans bornes de leurs invités.
Vers seize heures, elle prit rapidement une légère collation avant de rendre une dernière visite à Kitty et Georgiana pour superviser leur toilette. Leurs coiffures étaient simples et élégantes, de même que leur robe. Elle savait que Darcy n'aurait rien toléré de trop luxueux ou d'extravagant pour elles en raison de leur jeune âge.
Enfin, s'étant assurée une dernière fois que tout était en ordre à l'office et dans les salons de réception, elle monta dans sa chambre et sonna Emma et une autre femme de chambre pour commencer à se préparer. Sa toilette promettait d'être la plus belle qu'elle eut jamais portée depuis son mariage. Oubliée la robe séductrice que la Comtesse lui avait fait arborer pour son entrée à Almack's : Elizabeth était revenue à ses premières amours, en choisissant un modèle aussi simple que raffiné. A la dernière mode, sa robe était en soie d'un parme délicat, souligné de mauve, et d'une fluidité à faire pâlir d'envie toutes les femmes qui assisteraient à la réception. Après l'avoir sortie de la boîte et du papier de soie qui l'enveloppait, Elizabeth l'admira quelques instants. Elle se souvenait de ses derniers essayages à la perfection. Un couturier français avait fait le déplacement à Londres expressément pour elle et ses honoraires avaient été exorbitants. Elizabeth s'était d'abord récriée, arguant qu'il était inutile de dépenser une telle somme pour si peu mais Darcy avait été formel : c'était ce couturier qu'il lui fallait, le même dont Lady Anne utilisait les services pour donner son bal annuel. Elizabeth avait donc cédé, optant pour une somptueuse soie parme, la plus fine qui existait, en accord avec les couleurs qu'elle avait choisies pour la décoration du bal.
Reposant la robe dans le papier de soie, elle se dirigea dans la pièce qui lui servait de salle d'eau et prit un bain chaud, prenant le temps de s'y reposer quelques minutes. La perspective de donner enfin ce bal après tant d'efforts l'angoissait. Elle craignait d'avoir oublié un détail ou qu'un imprévu vienne contrarier son organisation. Toutefois, à ce stade de la soirée, il n'était rien qu'elle puisse faire pour l'empêcher. Elle laissa donc vagabonder ses pensées sur les autres bals auxquels elle avait assisté depuis, notamment celui de la Princesse Sophie. Elle avait été charmée et parfois même fascinée par toutes ces soirées de bon ton et espérait que le bal qu'elle donnait ne dénoterait pas et serait à la hauteur de la réputation du bal de Darcy House instaurée par Lady Anne.
Résignée, elle sortit de la baignoire, se sécha avec l'aide d'Emma et revêtit un déshabillé de dentelle avant de s'asseoir devant sa coiffeuse pour laisser ses deux femmes de chambre commencer leur ouvrage. Elles réalisèrent une véritable œuvre d'art de sa chevelure, la relevant délicatement et en la bouclant avec adresse, l'entremêlant avec des perles. Elizabeth sourit en repensant au bal de Netherfield où elle avait dansé avec Darcy la première fois. Elle savait qu'il ne manquerait pas de remarquer que sa coiffure était sensiblement la même. Plus d'une heure plus tard, Emma annonça à Elizabeth qu'elles avaient terminé. Commença alors le long processus pour la vêtir des jupons et pantalons de fine dentelle qui lui servaient de sous-vêtements. Puis, elle s'assit à terre et levant les bras, elle laissa Emma et la seconde femme de chambre faire glisser la robe sur elle, se relevant au fur et à mesure.
Une fois sur elle, la robe lui parut encore plus somptueuse. Elle allongeait et affinait sa silhouette, donnant à chacun de ses mouvements une grâce incomparable. La nuance parme de la soie soulignait la blancheur albâtre de sa peau et la finesse de ses bras. Elizabeth orna son décolleté du collier qu'elle avait fait monter avec les perles que Darcy lui avait offertes pour son anniversaire. Puis elle se parfuma légèrement. Ce fut le moment que choisit Darcy pour entrer dans sa chambre. Il congédia Emma et la seconde femme de chambre et s'approcha sans mot dire.
« J'avais raison d'insister : tu es sublime. Cette robe est ma préférée je crois.
- Je suis heureuse qu'elle te plaise. Elle est somptueuse, mais tu n'as vraiment pas été raisonnable, elle a coûté une fortune ! lui reprocha-t-elle sans se départir de son sourire.
- Tu le mérites. Je te veux éblouissante ce soir, à la hauteur de la soirée merveilleuse que tu as organisée pour nous tous.
- Tu n'as encore rien vu.
- J'ai entendu dire que seuls les domestiques et toi avez le droit d'accéder à la salle de bal. J'ai respecté vos ordres, Mrs. Darcy.
- Tu sais bien que cela ne s'applique pas à toi.
- Je préfère avoir la surprise. Jusqu'ici, je ne suis pas déçu, dit-il en traçant délicatement du doigt le bord du décolleté d'Elizabeth au niveau de son épaule.
- Mais tu n'es pas prêt ! Nos invités ne vont pas tarder à arriver, dit-elle en souriant.
- Il ne me faut pas beaucoup de temps. Je serai prêt à l'heure, ne t'inquiète pas. Mais prends donc un châle. La soirée est fraîche même si les pièces devraient se réchauffer quand les invités seront là. En attendant, je ne veux pas que tu aies froid. »
Elizabeth acquiesça et se drapa dans un cachemire mauve qu'Emma avait déposé sur le lit à son intention. Elle embrassa légèrement son mari, le laissant se préparer, avant de se rendre dans la chambre de Georgiana.
La vision que la jeune fille offrait, debout devant sa psyché tandis que sa femme de chambre mettait la touche finale à sa tenue, était stupéfiante. Georgiana s'était métamorphosée en une jeune femme très séduisante, sans s'être pour autant départie de son innocence et de sa douceur. Elizabeth croisa son regard dans le miroir, lui adressant un sourire.
« Tu es sublime, Georgiana. La Comtesse Von Lieven a été bien inspirée de nous recommander sa couturière. »
En effet, désireuse de donner à son entrée dans le monde tout l'éclat que Georgiana méritait, Elizabeth avait commandé la tenue de la jeune fille chez la couturière de la Comtesse Von Lieven en personne. Elle avait été taillée dans la soie la plus fine, en provenance directe de Lyon. Georgiana avait choisi une teinte vert amande qui mettait à merveille son teint et sa blondeur en valeur.
En cet instant, la jeune fille ne se reconnaissait pas dans la psyché. Pleine d'affection, Elizabeth s'approcha et déposa sur sa chevelure un délicat diadème en perles et en diamants que sa Georgiana reconnut immédiatement. Le bijou avait appartenu à Lady Anne, et Darcy en personne avait tenu à ce que Georgiana le porte pour cette occasion si particulière. Il faisait partie des bijoux dont avait hérité Darcy, qui les avait offerts à Elizabeth après leur mariage, mais la jeune femme avait toujours refusé d'accepter la totalité des bijoux de Lady Anne, arguant qu'il était plus que légitime que Georgiana en reçoive une partie. C'était contraire à la tradition, car c'était un héritage qui devait rester dans la famille, ce qui ne serait pas le cas si Georgiana se mariait. Mais lorsque Darcy les rejoignit, il fut lui aussi si ému en voyant Georgiana porter ce diadème avec tant de grâce, lui disant qu'elle ressemblait à leur mère, que Lizzie le lui offrit spontanément, essuyant les larmes qui coulaient sur les joues de sa belle-sœur.
« J'aurais tant voulu qu'elle soit là…
- Je sais, ma chérie… dit Darcy en l'embrassant sur la joue. Mais je suis là, et Tante Madeline aussi.
- Et Lizzie aussi. Je suis tellement heureuse que tu sois à mes côtés pour ma première Saison ! dit Georgiana en s'adressant à sa belle-sœur. Je ne sais pas si j'aurais pu y arriver seule.
- Je ne suis pas mécontente de ne pas être seule pour ma première Saison aussi ! » dit Elizabeth avec un sourire.
Elle dut ensuite prendre congé d'eux pour descendre au rez-de-chaussée pour tout vérifier une dernière fois avant l'arrivée de ses invités. Le foyer étincelait de lumière et embaumait les lys. Satisfaite, elle se rendit dans la salle de bal où les musiciens terminaient de s'installer. Ils se mirent bientôt à jouer. La salle à manger d'apparat était fin prête et les cuisines attendaient le signal d'Elizabeth pour commencer à servir les vins et les rafraîchissements. Elle vérifia que les livrées des domestiques étaient impeccables, et inspecta tout dans les moindres recoins, attentive au moindre détail.
A dix-neuf heures précises, Darcy la rejoignit. Elle le conduisit dans toutes les pièces et il fut admiratif de tous ses préparatifs. Elizabeth n'avait pas failli à la tradition : ce bal promettait d'être aussi réussi que tous ceux de sa mère. Mais il n'eut pas le temps de contempler son œuvre plus longtemps car les premiers invités ne tardèrent pas à arriver. Les Darcy restèrent dans le foyer près d'une heure pour tous les accueillir. Les Matlock, accompagnés de leurs fils et de leur bru, et les Gardiner furent parmi les premiers à les saluer.
Elizabeth et Darcy furent très heureux de revoir les Gardiner qu'ils n'avaient pas vus depuis plusieurs mois. Mrs. Bennet se joignit à eux pour les accueillir, ne les quittant pas avant le dîner, désirant tout savoir de ce qu'ils avaient fait au cours des dernières semaines. Les Matlock saluèrent affectueusement les Darcy, bientôt suivis par un flot de connaissances, pour la plupart récentes pour Elizabeth car elle les avait rencontrées à Londres. Le Comte et la Comtesse Von Lieven firent une entrée remarquée peu de temps avant le début du dîner. Vêtue d'une robe blanche qui était un miracle d'élégance et de simplicité, la Comtesse attira tous les regards. Cette soirée chez les Darcy était l'une de celles qu'elle avait le plus attendues pendant la Saison, aussi était-elle d'excellente humeur.
La foule d'invités se pressait dans le foyer et l'air saturé du parfum des femmes et des fleurs en devint presque irrespirable. Ils poussaient tous un soupir de soulagement après avoir salué Elizabeth, Darcy et Georgiana et être entrés dans la salle de bal. Les immenses miroirs qui ornaient les murs des salles de réception reflétaient à l'infini le luxe des toilettes et des diamants qu'arboraient les femmes. Blanc, bleu, jaune, rose, le tout créait une aquarelle sans cesse changeante que le noir des tenues des hommes venait assombrir. Le brouhaha des conversations et des éclats de rire envahit les pièces, couvrant presque la musique de l'orchestre. Tous étaient des relations proches des Darcy, aussi se connaissaient-ils bien : ils se croisaient, se saluaient, conversaient, s'extasiaient, avant de reprendre leur chemin dans les salons, découvrant la beauté des lieux puis croisaient à nouveau d'autres connaissances, retombant dans le cycle sans fin des mondanités.
Kitty fut d'abord désorientée par la foule des convives qui se mouvaient dans la demeure qui leur était si familière. D'autant qu'elle avait d'autres sources d'inquiétude. Elle savait de source sûre que Mr. Cooper serait présent, et sa mère l'avait entretenue longuement à ce sujet, l'encourageant à faire preuve d'initiative et aller lui parler. Elle ne sentait que trop combien la présence de Mrs. Bennet dans la même pièce que les Cooper pourrait devenir embarrassante. Pour se rassurer, elle resta quelques temps avec les Gardiner qui furent ravis de prendre de ses nouvelles et lui firent remarquer qu'elle avait embelli et était devenue une très jolie jeune fille.
Georgiana, qui ne quitta pas les Darcy tandis qu'ils saluaient leurs invités à leur arrivée, fut soulagée de constater d'apprendre que les Stafford n'étaient invités qu'au bal et n'assisteraient donc pas au dîner. Elle guetta donc l'arrivée des Cooper et, lorsqu'ils firent leur entrée, elle tenta d'en distraire son amie en demandant à Mrs. Gardiner de l'entraîner dans un des trois salons de réception qui étaient encore relativement calmes. Elles y retrouvèrent Miss Bingley qui venait d'arriver. Vêtue d'une très élégante robe d'un vert anglais qui s'accordait à ravir avec sa chevelure auburn, elle était ravissante. Vers vingt heures trente, Elizabeth estima que tous les convives attendus étaient arrivés et que le dîner pouvait débuter. Le majordome annonça alors haut et fort que le dîner était servi et tous se dirigèrent progressivement vers la salle à manger.
Les quelques minutes nécessaires pour que chacun trouve sa place furent comme toujours source d'amusement. Elizabeth guida quelques égarés le plus gracieusement du monde, ayant en mémoire la place de chaque invité. Une fois que tous eurent trouvé leur place, un domestique écarta la chaise d'Elizabeth pour qu'elle puisse s'asseoir en bout de table, et il fut imité par tous les autres domestiques en livrée placés derrière les autres femmes de l'assistance. Enfin, ce fut le tour de Darcy et des hommes.
Les vins furent servis aussitôt et la première entrée ne tarda pas tandis que l'on entendait l'orchestre jouer dans la salle de bal attenante. Elizabeth était placée non loin de Georgiana et de la Comtesse Von Lieven qui menait déjà la conversation de la quasi moitié de la table, qui l'écoutait attentivement. L'échange spirituel entre la Comtesse et Elizabeth autour d'une anecdote savoureuse sur une séance du Parlement qui avait eu lieu la semaine précédente dura tout le temps des trois entrées, régalant l'assistance par son humour et sa bonne humeur.
Elizabeth regardait fréquemment sa mère qui, fort heureusement, semblait se contenter de parler avec les Gardiner et, par moments, avec Lady Matlock. Plus près d'elle, Kitty ne décrochait pas un mot, ne répondant que par monosyllabes à ses voisins de table qui se découragèrent rapidement, tandis que, juste à côté d'elle, Georgiana tentait de pallier au peu de loquacité de son amie en se montrant fort aimable avec eux. Mr. Cooper restait lui aussi silencieux, au grand dam d'Elizabeth et de Mrs. Bennet.
Hormis ces détails, le dîner se déroula admirablement bien. Le ballet des vingt serviteurs qui servaient était un régal pour les yeux. Le plan de table harmonieux avait permis aux invités possédant des centres d'intérêt communs de se retrouver, sans pour autant être placés aux côtés des personnes qu'ils côtoyaient sans cesse, leur donnant ainsi l'occasion de fréquenter des connaissances qu'ils voyaient moins souvent. La Comtesse Von Lieven et Lady Matlock, si elles n'en dirent pas un mot, ne perdirent rien de l'art avec lequel Elizabeth avait arrangé le placement de ses convives et la façon dont elle menait la conversation générale. A l'autre extrémité de la table, Darcy était lui aussi sous le charme, touché de l'attention dont son épouse avait fait preuve en plaçant près de lui certains de ses meilleurs amis, dont deux qu'il ne voyait que très rarement.
Au moment où le second et dernier dessert fut servi, il tapota son couteau sur l'un de ses verres pendant quelques instants afin de réclamer l'attention de toute l'assistance. Le brouhaha des conversations s'estompa progressivement. Elizabeth interrogea son mari du regard, étonnée qu'il souhaite prendre la parole car elle connaissait sa nature réservée. Il se leva, son verre à la main, et annonça qu'il souhaitait porter un toast à son épouse. Aussitôt, tous l'imitèrent à l'exception d'Elizabeth qui rougit légèrement.
« J'aimerais tous vous remercier d'avoir accepté notre invitation. C'est pour nous un honneur de vous recevoir à Darcy House. Mais rien de tout cela n'aurait été possible sans ma merveilleuse épouse qui a souhaité renouer avec une tradition qui était chère à mes parents. Mais cette soirée est exceptionnelle pour une raison plus privée. Beaucoup d'entre vous ne l'ont sans doute découvert que ce soir, mais Elizabeth et moi-même célébrons ce soir notre premier anniversaire de mariage. »
A ces mots tous les convives applaudirent brièvement avant de laisser Darcy reprendre la parole.
« Voici un an qu'elle embellit chaque jour de ma vie par sa présence, sa gaieté, et sa tendresse. Mais elle n'est pas seulement une épouse attentionnée. Comme nombre d'entre vous ont pu le constater, elle a eu à cœur de prendre soin de Pemberley et de Darcy House et de me seconder à la perfection, avec intelligence et dévouement. Et comme elle ne fait jamais rien à moitié, elle a décidé de participer activement à la Saison de cette année et vous n'êtes pas sans savoir qu'elle y rencontre un succès éclatant. J'ai entendu dire qu'il faut désormais se battre pour avoir une place dans son salon, voilà du jamais vu à Londres ! »
Toute la table éclata de rire en entendant cette boutade.
« Cela me réjouit de voir que je ne suis pas le seul à reconnaître et rechercher ses nombreuses qualités. Je n'aurais pu rêver meilleure épouse. C'est à elle que nous devons cette merveilleuse réception, et elle sera à l'image de notre première année de mariage : parfaite. Je l'en remercie infiniment, d'autant plus qu'elle a tout mis en œuvre pour offrir à ma sœur ici présente une soirée digne de son entrée dans le monde. Vous la connaissez assez pour savoir que Georgiana a hérité de ma réserve légendaire, mais elle n'en est pas moins reine de la soirée même si elle s'en cache. »
Tous applaudirent à l'attention de Georgiana qui rougit plus encore qu'Elizabeth ne l'avait fait quelques instants auparavant, soulagée de voir que Darcy concluait son discours en souhaitant à tous leurs convives une excellente soirée. Il leva son verre très haut, ne quittant pas Elizabeth des yeux, puis il en but une gorgée, imité par leurs invités. Retenant difficilement les larmes qui perlaient au coin de ses yeux, Elizabeth qui était restée assise, leva son verre mais ne put y boire, la gorge nouée d'émotion. Lorsque Darcy se rassit, il lui adressa le plus amoureux des sourires qui n'échappa à aucun des convives et fit pâlir de jalousie nombre de femmes de l'assistance. Elle le lui rendit, avant de donner le signal de commencer le dessert à ses convives. Le dîner reprit son cours normal, et ce fut bientôt l'arrivée des cafés et liqueurs qui en marquaient la fin. Peu avant vingt-trois heures, Elizabeth adressa un bref signe de tête à son mari et tous deux se levèrent. Il vint à sa rencontre pour lui offrir son bras qu'elle prit avec émotion, ayant été séparée de lui trop longtemps à son goût, et ils conduisirent leurs invités dans la salle de bal.
L'orchestre se mit à jouer une valse, la danse favorite des Darcy, encore peu à la mode et tant décriée par de nombreux conservateurs. Ils ouvrirent le bal et Elizabeth eut alors l'impression que tout se déroulait comme dans un rêve. Grisée par la beauté des lieux qu'elle avait orchestrée dans les moindres détails et l'hommage que Darcy venait de lui faire devant toute l'assemblée, elle éprouvait presque une sensation de vertige. Mais bientôt, elle ne vit plus que le regard amoureux de son mari et ils se retrouvèrent seuls dans leur monde de tendresse. Au bout de quelques minutes, ils furent rejoints sur la piste de danse par d'autres couples. Ils purent alors se parler avec plus de liberté.
« J'ignorais que tu comptais me faire rougir ce soir, William. Tu es incorrigible.
- C'est notre anniversaire de mariage, je ne pouvais pas ne pas en faire mention. Et tout le monde peut voir combien tu as œuvré pour rendre cette soirée parfaite, il fallait te rendre justice. Tu es trop modeste, c'est peut-être ton seul défaut.
- Avec mon caractère emporté et têtu tu veux dire ? le taquina-t-elle.
- J'avais oublié ces légers détails…, dit-il, amusé. Mais j'adore votre caractère, Mrs. Darcy. Il fait partie de votre charme.
- Merci mon amour. Ton discours m'a beaucoup touchée, dit Elizabeth, redevenue sérieuse. Moi non plus je n'aurais pu rêver un meilleur époux. »
A leur grand regret, la valse se termina bientôt. Il s'écarta d'elle et lui embrassa tendrement la main avant de lui offrir à nouveau son bras. Ils se frayèrent un chemin parmi leurs invités, souriant à tous, adressant des mots aimables à quelques-uns. Darcy confia Elizabeth aux Matlock avant d'inviter Georgiana à danser, bien désireux de rappeler à tous leurs invités que la soirée était aussi donnée en son honneur. Une fois de plus rougissante, Georgiana le suivit sur la piste de danse, le remerciant de son discours, même si elle lui avoua qu'elle aurait préféré qu'il ne la place pas au centre de l'attention, le faisant ainsi éclater de rire. Puis Darcy alla retrouver Elizabeth à l'entrée de la salle de bal pour accueillir les deux cent cinquante nouveaux invités qui devaient participer au bal. Mrs. Bennet tenta de les aborder pour les féliciter du succès de la soirée mais Mrs. Gardiner remplit parfaitement sa mission et l'entraîna prendre un rafraîchissement, arguant qu'elle se sentait faible à cause de la chaleur et avait besoin d'une boisson fraîche.
Elizabeth et Darcy ne purent néanmoins éviter Miss Bingley qui les salua avec une politesse de façade. La belle-sœur des Darcy était impressionnée malgré elle par la soirée organisée par Elizabeth. Elle avait toujours admiré Darcy House mais reconnaissait que l'épouse de Darcy s'était surpassée pour rendre la réception exceptionnelle et digne des plus grands événements de la Saison, à l'instar du bal de la princesse Sophie de Gloucester. L'élégance d'Elizabeth et son succès pendant la Saison ne manquaient pas de l'étonner. Tout avait commencé le jour de la présentation à la Cour. Elle n'en avait pas cru ses yeux lorsque la Reine Charlotte avait adressé la parole à Elizabeth et qu'elles avaient engagé la conversation le plus naturellement du monde. Les semaines qui avaient suivi avaient été incroyables : Elizabeth, de si obscure naissance et sans la moindre fortune, était devenue l'une des meilleures amies de la Comtesse Von Lieven. Miss Bingley aurait tout donné pour réussir cet exploit et elle avait d'abord enragé de voir que son ancienne rivale y était parvenue sans peine et aussi rapidement. Elle ne s'était pas arrêtée en si bon chemin et son invitation au bal de la princesse Sophie avait définitivement fait entrer Elizabeth dans l'une des plus hautes sphères de la société londonienne à laquelle même Miss Bingley avait du mal à prétendre malgré ses nombreuses années de mondanités et ses innombrables relations.
Elle commençait néanmoins à reconnaître les qualités de la jeune Mrs. Darcy : Miss Bingley avait pu constater à de nombreuses reprises son aisance à converser avec tous les gens qu'elle rencontrait, son élégance qui semblait innée et sa culture impressionnante. L'amitié qu'elle entretenait avec la Comtesse Von Lieven semblait surtout exceptionnelle. La réputation du sens de la répartie et d'une connaissance profonde des mondanités de la Comtesse était légendaire. Peu atteignaient ce niveau de perfection et d'influence et Elizabeth commençait à s'y hisser avec un grand succès. A moins d'être aussi talentueuse que la Comtesse, elle n'aurait jamais pu attirer l'attention de cette dernière. Miss Bingley était consciente de ce point et elle sentait qu'elle n'aurait jamais été capable d'une telle performance, même si elle n'aurait jamais osé l'avouer.
Elle restait néanmoins envieuse du mariage qu'Elizabeth et plus seulement de l'union avantageuse que cela représentait du fait du rang et de la fortune de Darcy, mais aussi de l'affection évidente qui semblait lier les deux époux et dont elle venait d'avoir une nouvelle preuve éclatante. Elle avait fini par déduire que Mr. Darcy était sincèrement épris pour en arriver à demander en mariage une jeune femme n'appartenant pas à son milieu social. Mais chose plus étrange, ses sentiments semblaient réciproques, là où Miss Bingley n'avait pendant longtemps vu que de l'intérêt et de l'opportunisme. Elle enviait leur chance et ce bonheur si difficile à trouver. Elle savait qu'elle ne ferait jamais de concession sur le rang et la fortune de son futur époux mais elle constatait que trouver, en plus de ces avantages, un amour réciproque en la personne d'un seul homme relevait de l'exploit et que peu de femmes y parvenaient.
Georgiana, qui avait pourtant passé un excellent début de soirée, se faisait sensiblement les mêmes réflexions depuis l'arrivée de Mr. Stafford et de ses parents. Ces derniers s'étaient montrés extrêmement aimables à l'encontre des Darcy et de Georgiana, appréciant beaucoup la jeune fille. A l'inverse, leur fils avait fait preuve de sa réserve habituelle, acceptant avec mauvaise grâce de répondre aux remarques et questions qu'on lui posait. Il faisait preuve d'un détachement exaspérant et méprisable aux yeux de Kitty, et son attitude était encore plus froide à l'égard de Georgiana malgré la douceur et la patience de cette dernière. Il faisait tout pour l'ignorer et elle abandonna l'idée d'engager la conversation avec lui au bout de quelques minutes, perdant tout espoir de danser avec lui malgré les encouragements de Mrs. Stafford qui semblait voir très favorablement un rapprochement de son fils avec la jeune Miss Darcy. Après une remarque frôlant l'impolitesse que lui fit Mr. Stafford, Georgiana eut grand-peine à retenir ses larmes et elle prit congé du jeune homme avant de quitter les salons de réception et de se réfugier à l'étage.
Elizabeth et Darcy ayant mis plus d'une heure à accueillir les centaines de nouveaux invités, ils ne s'aperçurent pas tout de suite de la disparition de la jeune fille. Ce fut Lord Matlock qui les alerta car son épouse avait cherché leur nièce pour lui parler et elle était restée introuvable. Darcy s'inquiéta aussitôt et Elizabeth lui suggéra de partir à sa recherche. Elle n'était dans aucun des salons où se pressaient les invités. Il demanda à quelques domestiques s'ils ne l'avaient pas vue et l'un d'entre eux l'informa qu'elle était montée à l'étage. Darcy supposa qu'elle s'était rendue dans sa chambre et il avait vu juste. Il dut frapper plusieurs fois avant d'obtenir une réponse et ce ne fut que lorsqu'il s'annonça que Georgiana lui ouvrit sa porte. A la grande surprise de Darcy, elle était en larmes, et il crut d'abord qu'elle était souffrante. Alarmé, il l'interrogea mais elle s'empressa de le rassurer en lui disant qu'elle était en parfaite santé.
« Qu'y a-t-il donc ? demanda Darcy, cherchant frénétiquement tout ce qui pouvait pousser une adolescente de dix-sept ans à s'effondrer en larmes pendant un bal organisé en son honneur. Te serais-tu disputée avec Miss Bennet ?
- Non pas du tout. Tu sais bien que Kitty et moi nous entendons très bien. Ne te tourmente pas à mon sujet, William. Tu devrais retourner voir Elizabeth et profiter de votre soirée.
- C'est aussi ta soirée, Georgiana, tu le sais.
- Va la retrouver, William, tu dois déjà lui manquer. »
A ces mots, elle fondit en larmes de plus belle. L'intuition de Darcy s'éveilla aussitôt en la voyant évoquer avec tant d'amertume la relation qu'il entretenait avec Elizabeth. Il mit quelques instants à accepter l'hypothèse que sa sœur ait à nouveau pu s'éprendre d'un jeune homme. Il devait visiblement se trouver sous leur toit en ce moment même et cette seule pensée fit souffrir Darcy. Il se força à se calmer, se rappelant qu'elle n'avait que dix-sept ans et demanderait l'avis et les conseils de son frère et d'Elizabeth pour toutes ses décisions importantes. Et après tout, tous les hommes n'étaient pas des chasseurs de dot.
« Georgiana, je ne veux surtout pas heurter ta sensibilité ou forcer tes confidences. Mais je me demande si tu ne pleures pas à cause d'un jeune homme que tu aurais rencontré. Tu sais que tu peux tout me dire et que je m'efforcerai toujours d'être ton plus grand soutien. »
Entendant son frère la percer à jour aussi facilement, elle pleura de plus belle.
« Comment as-tu deviné ? demanda-t-elle entre deux sanglots.
- Tu es ma sœur. Et même si je suis loin de pouvoir imaginer tout ce que tu peux ressentir, certaines choses sont plus évidentes que d'autres.
- Je ne voulais pas t'en parler…
- Peut-être préfères-tu discuter avec Kitty ou Elizabeth ? Ou même Tante Madeline ? Je comprendrais que tu ne veuilles pas t'en ouvrir à moi, dit Darcy en ressentant un pincement au cœur à l'idée que la sœur qu'il adorait puisse préférer un autre confident que lui.
- Non… je disais cela car je ne voulais pas te contrarier. Pas avant d'être sûre… mais tu es la personne en qui j'ai le plus confiance donc si je dois en parler à quelqu'un, c'est bien toi.
- Veux-tu le faire maintenant ? Toute cette histoire semble être un fardeau un peu trop lourd pour toi toute seule. »
Il lui laissa le temps de répondre et elle réfléchit une minute avant de le faire.
« Je crois que j'éprouve une trop grande affection pour quelqu'un.
- Es-ce que je le connais ?
- Oui, évidemment. Comment aurais-je pu le rencontrer autrement ?
- Évidemment, dit-il en souriant devant la logique imparable de sa sœur mais en passant mentalement en revue tous les jeunes hommes parmi leurs relations pour tenter de deviner de qui il pouvait s'agir. Et pourquoi dis-tu que tu éprouves une trop grande affection pour lui ? J'espère au moins qu'il en est digne.
- Je ne le connais pas assez pour savoir si c'est le cas. Ce que je sais en revanche c'est que ce n'est pas réciproque. » dit Georgiana en baissant la tête.
Darcy se sentit désarmé face au chagrin contenu dans la voix de sa sœur lorsqu'elle lui fit cette révélation.
« Faut-il être aveugle ! » murmura-t-il.
Sa sœur était la douceur et la bonté incarnées, doublées d'un talent et d'une intelligence rares, sans compter qu'elle promettait de devenir une femme extrêmement belle. Et sa large dot ne pouvait décourager aucun prétendant, bien au contraire ! Il ne concevait pas qu'un homme puisse résister à tant de qualités réunies.
« Es-tu sûre de ce que tu affirmes ? Peut-être est-il réservé. Il peut être très difficile de parler de ses sentiments. Et parfois cela prend beaucoup de temps d'y voir clair parmi tout ce qu'on ressent.
- Il ne m'apprécie pas. Il n'y a aucun doute à ce sujet. Au mieux il m'ignore, au pire il me fuit.
- Avez-vous beaucoup parlé ?
- Il ne répond que lorsqu'il y est obligé. Il n'a aucune envie de me faire la conversation.
- Donc vous n'avez pas pu faire connaissance ?
- Pas vraiment…
- Comment peux-tu être si amoureuse de lui dans ce cas ? Il faut connaître un minimum une personne pour éprouver des sentiments pour elle.
- Pas nécessairement. Je ne pense pas. Connaissais-tu bien Elizabeth lorsque tu es tombé amoureux d'elle ?
- Je ne saurais te dire. J'étais déjà si épris lorsque j'ai pris conscience de mes sentiments que je suis incapable de te dire à quel moment j'ai commencé à tomber amoureux d'elle.
- Dans mon cas, mon inclination a été immédiate. Crois-tu que c'est possible ?
- Tu viens de me dire que oui. Je te crois si tu me dis que tu éprouves quelque chose pour lui. Ma seule inquiétude est que tu souffres inutilement. Ce que tu me dis de vos relations actuelles me fait peur.
- J'essayais simplement de sonder ses sentiments et de me rapprocher de lui.
- Mais ce faisant ce sont tes sentiments qui ont grandi. Cela aurait valu la peine s'ils avaient été réciproques mais tu sembles me dire que ce n'est pas le cas.
- Je crains que non. Mais j'ignore ce que je dois faire.
- Tu ne peux malheureusement rien faire de plus. S'il ne montre aucun signe d'encouragement, tu dois te protéger dès maintenant et te forcer à l'oublier.
- Mais si j'abandonne maintenant, je lui refuse toute chance d'apprendre à mieux me connaître. Si je persévère, peut-être finira-t-il pas m'apprécier et peut-être même demander ma main…
- Georgiana, ce ne sont que des hypothèses. Tu risques de souffrir en vain.
- Cela en vaut la peine, n'est-ce pas ? Après tout, cela n'a pas été sans mal pour Elizabeth et toi !
- Et tu étais la première à vouloir que je me protège après qu'elle ait refusé ma demande en mariage. » lui rappela-t-il.
Elle saisit alors la justesse du raisonnement de son frère. Le parallèle avec sa situation lui montrait la frustration que son frère pouvait ressentir en ce moment même en apprenant ce qui la tourmentait.
« Si j'ai une chance de pouvoir l'épouser, je ne veux pas la manquer.
- A quel prix ? Georgiana, tu sais que tu es un excellent parti. Cela seul pourrait motiver beaucoup d'hommes, lui compris. Mais ce n'est pas suffisant pour faire ton bonheur.
- Peut-être finira-t-il par m'aimer plus tard. Cela arrive à beaucoup de couples.
- Pour combien de ménages qui ne sont absolument pas assortis ? Nos parents s'adoraient, c'était cela qui les rendait si heureux. Et tu es témoin tous les jours de mon bonheur aux côtés d'Elizabeth. Il a été dur à conquérir, nous avons bien cru ne jamais le connaître, mais nous avons refusé de faire des concessions à ce sujet. Et je refuserai toujours de faire cette concession pour toi. Je te veux heureuse et aimée d'un mari digne de toi.
- Et si je reste amoureuse d'un homme qui ne m'aime pas ? On ne maîtrise pas ses sentiments.
- C'est un risque à courir. Mais crois-moi, mieux vaut être que tu sois amoureuse en restant célibataire plutôt qu'être mariée à un homme qui ne te regardera même pas. Ton amour finirait par s'estomper en quelques années et il sera remplacé par des regrets, peut-être même de l'amertume, et il sera trop tard pour y remédier. C'est de cela dont je veux te protéger à tout prix. »
Georgiana resta songeuse de longs instants.
« Je comprends ce que tu veux dire. Mais je ne sais toujours pas quoi faire.
- Prends tes distances. Laisse du temps au temps. Le destin nous a toujours réunis, Elizabeth et moi, même quand nous ne le voulions pas. Il en sera de même pour toi si ce jeune homme peut faire ton bonheur.
- Je risque de le perdre.
- On ne peut perdre que ce qu'on a déjà.
- C'est tellement dur… dit-elle en fondant à nouveau en larmes. Et si je devais rester seule toute ma vie ? Si je ne rencontrais jamais personne qui puisse m'aimer et que je pourrai aimer ? s'effraya-t-elle.
- Voilà qui m'étonnerait vraiment beaucoup... Ce n'est que ta première Saison, tu auras bien d'autres occasions de rencontrer quantité de gens.
- Peut-être que c'est moi qui ne tomberai pas amoureuse. Quand ça m'arrive, j'ai l'impression de toujours choisir la mauvaise personne.
- Tu es encore bien jeune pour parler de façon aussi définitive. Tu as tout le temps de véritablement tomber amoureuse d'un homme qui le méritera. Il te faut faire preuve de patience. L'amour, et surtout l'amour réciproque, est un don trop précieux pour être reçu sans effort. En attendant, tu as toute ta famille qui t'aime profondément. Elizabeth et moi ferons tout ce que nous pourrons pour que tu sois heureuse et que ton attente ne soit pas trop insupportable. » la taquina-t-il.
La sagesse des paroles de son frère fit son effet sur Georgiana mais elle se sentait encore trop bouleversée pour paraître à nouveau au bal, surtout si ce dernier était donné en son honneur. Elle sollicita l'autorisation de se retirer pour la nuit et l'obtint facilement. Elle serra son frère contre elle quelques instants avant de l'encourager à aller retrouver Elizabeth. Il la laissa après s'être assuré qu'elle était plus sereine et parviendrait à s'endormir sans trop de difficulté.
La réception était à son apogée lorsque Darcy regagna la salle de bal. Il aperçut Elizabeth en grande discussion avec la Comtesse Von Lieven et leurs amies communes. Elle le questionna du regard, cherchant à deviner s'il avait retrouvé Georgiana et si elle allait bien. Il la rassura d'un sourire et, n'osant pas la déranger, il alla engager la conversation avec Lord Matlock, le Colonel Fitzwilliam et le Vicomte de Vauxhall et ils furent bientôt rejoints par plusieurs membres de son club.
Nombreux avaient été les convives à faire part à Elizabeth de leur admiration au sujet du bal, le comparant aux soirées les plus recherchées de l'aristocratie. Elle était flattée et ravie qu'il soit aussi réussi. La Comtesse et elle, plus proches que jamais, s'étaient peu quittées pendant l'heure qui avait suivi, et elles furent bientôt sollicitées par un groupe de plus en plus grand, incluant Lady Matlock.
Mrs. Bennet avait cherché à participer à leurs conversations mais, suivant l'exemple de leur hôtesse, personne ne prêta attention à ses paroles. Ne recevant aucune réponse à ses remarques, elle finit par se décourager au bout d'une dizaine de minutes, au grand soulagement de sa fille. Elle alla retrouver Mrs. Gardiner, trop impressionnée par le groupe de mondaines mené par Elizabeth et la Comtesse pour souhaiter y participer. Mrs. Bennet se plaignit longuement auprès d'elle de l'accueil glacial que sa fille lui avait réservé. Puis, ayant épuisé ce sujet, après un temps qui parut interminable à Mrs. Gardiner, Mrs. Bennet s'extasia à n'en plus finir sur la beauté et le luxe de la soirée et de Darcy House. Ces compliments qui sonnaient si justes chez les autres convives étaient si exagérés chez elle qu'ils irritèrent Mrs. Gardiner. Mais au moment où sa patience s'épuisait, Mrs. Bennet changea brutalement de sujet.
« Regardez ! Voici le fameux Mr. Jonathan Cooper, le prétendant de Kitty ! Je l'ai aperçu plus tôt dans la soirée. Il est charmant n'est-ce pas ? Et c'est un excellent parti ! J'aimerais tant qu'il se déclare ! s'écria-t-elle, au grand dam de Mrs. Gardiner qui redoutait les ravages que pouvait faire le manque de discrétion de sa belle-sœur.
- Il doit avoir une bonne raison de ne pas le faire pour l'instant.
- Pourtant Lizzie a dit qu'il l'aimait !
- De grâce, parlez moins fort. Sa mère et sa sœur ne sont pas loin ! Elles pourraient vous entendre.
- J'ignore ce qui peut le faire hésiter. Elle est charmante, jeune, vive, elle danse à merveille, elle a deux beaux-frères très en vue… Et elle a été présentée à la Cour ! Combien de jeunes filles peuvent se vanter de cela, dites-moi ?
- Parmi celles qu'on lui présente, absolument toutes.
- Mais que fait-il ? » demanda Mrs. Bennet en observant le jeune homme.
Depuis près d'une heure, Mr. Jonathan Cooper était en effet en train de danser, à la demande de sa mère qui en avait eu assez de le voir s'isoler dans un des coins de la salle de danse.
« Cela me semble évident : il danse.
- Pourquoi ne danse-t-il pas avec Kitty ? Elle est là à faire tapisserie depuis une éternité !
- Elle ne fait pas tapisserie, elle a simplement repoussé les quelques demandes qui lui ont été adressées.
- Ce n'est pas comme cela qu'elle va trouver un mari. Ce Mr. Cooper lui a complètement fait perdre la tête ! Avant elle dansait sans discontinuer à tous les bals ! C'est inconcevable et je ne peux le souffrir ! »
Et avant que Mrs. Gardiner puisse l'arrêter, elle s'élança et alla parler à Kitty.
« Ma fille, cela ne peut plus durer ! Vous êtes en train de gâcher toutes vos belles années !
- Mère…? Mais de quoi parlez-vous ? s'exclama Kitty, prise au dépourvu et tirée de ses sombres réflexions.
- Regardez-vous ! Dans la fleur de l'âge, à fréquenter la crème de la société, et vous vous languissez pour un homme qui ne vous regarde même pas ! »
Elle ne le devina pas, mais ses paroles firent l'effet d'un coup de poignard à Kitty.
« Je ne vois pas de quoi vous parlez, Mère. Je n'ai juste pas envie de danser ce soir, je suis un peu fatiguée de toutes ces réceptions.
- Balivernes ! Vous n'avez pas quitté ce Mr. Cooper des yeux depuis une heure ! Et lui, que fait-il pendant ce temps ? Il virevolte d'une jeune fille à l'autre comme si vous n'aviez jamais existé.
- Mère je vous en prie, ne parlez pas comme cela.
- Je ne fais que dire la vérité. De deux choses l'une : soit vous vous montrez indifférente et vous l'oubliez, soit vous allez le voir pour en avoir le cœur net. Mais ne restez pas entre deux eaux comme cela.
- Je l'ignore.
- Non, vous l'observez et n'importe qui un tant soit peu attentif peut s'en apercevoir. Si vous ne pouvez pas l'ignorer, allez lui parler et demandez-lui pourquoi il a changé d'attitude envers vous. C'est la seule façon pour vous de tirer un trait sur toute cette histoire s'il s'avère qu'elle est bel et bien finie. Oh ne me regardez pas ainsi ! Aucun secret ne m'échappe bien longtemps, j'ai deviné presque tout de suite que vous aviez rencontré quelqu'un et il ne m'a pas fallu très longtemps pour apprendre que c'était ce Mr. Cooper et qu'il a prétendu avoir des sentiments pour vous. Je ne connais pas les tenants et les aboutissants de toute cette histoire mais à mon avis vous devriez tout faire pour le découvrir par vous-même car il ne semble pas vouloir vous y aider.
- Tout ceci ne regarde que moi. J'ignore qui vous a informée de toute cette histoire. J'imagine qu'il ne s'agit ni de Lizzie ni de Miss Darcy.
- Vous n'êtes pas assez discrète quand vous évoquez vos peines de cœur, ma fille. J'ai cinq enfants, j'ai l'habitude. »
Angoissée à l'idée que sa mère ait découvert son plus grand secret et de ce qu'elle pourrait en faire auprès des Cooper, Kitty garda le silence.
« Oh je sais, vous pensez toutes que je suis une mère indigne et que je ruine toujours vos chances de faire un bon mariage alors que je m'y emploie depuis plus de vingt ans. Elizabeth m'a fait promettre de ne pas m'immiscer entre Mr. Cooper et vous. Mais je ne peux me résoudre à vous voir malheureuse ainsi. Jane est restée des mois entiers sans nouvelles de Mr. Bingley et je sais combien cela l'a fait souffrir. Je n'aimerais pas que cela se reproduise avec vous. Il vous a fait douter suffisamment longtemps. Allez le voir, et parlez-lui. L'incertitude est le pire des maux dans ce genre de situation. »
Kitty médita les paroles de sa mère. Pour la première fois depuis longtemps, elles ne lui parurent pas dénuées de sagesse. Mais elle savait qu'elle n'oserait jamais aborder à nouveau Mr. Cooper et lui demander des explications. Elle n'eut pas à se donner cette peine. Au moment où la danse s'achevait, Mrs. Bennet appela Mr. Cooper à travers la salle. L'entendant, de nombreuses personnes se retournèrent. Mortifiée, Kitty baissa les yeux et rougit violemment. Non loin d'elles, Mrs. Bennet aperçut le regard courroucé d'Elizabeth et la désapprobation qui se peignait sur le visage de ses amies. Les ignorant, elle confronta Mr. Cooper du regard. Le principal intéressé qui raccompagnait sa cavalière au bord de la piste de danse observa quelques instants la femme qui l'avait interpellé, sans parvenir à l'identifier. Puis il aperçut Kitty à ses côtés. Mais il n'avait jamais vu la jeune fille apeurée et gênée qui se tenait devant lui en cet instant. Il s'avança vers elles.
« Madame, je ne crois pas avoir eu l'honneur de vous être présenté, dit-il d'un ton mondain extrêmement poli mais empreint de distance.
- A moi non, mais à ma fille oui. Je présume que vous souvenez de Miss Bennet ? dit Mrs. Bennet en désignant sa fille.
- J'ai effectivement eu l'honneur de rencontrer votre fille à plusieurs reprises chez les Darcy. Miss Bennet, comment allez-vous ?
- Bien. Je vous remercie, dit Kitty sans lever les yeux.
- Peut-être avez-vous une explication à lui fournir ? demanda Mrs. Bennet le plus naturellement du monde.
- Mère ! » souffla Kitty, honteuse.
Fort heureusement pour elle, Elizabeth arriva sur ces entrefaites.
« Mr. Cooper, quel plaisir de vous revoir !
- Mrs. Darcy. Je viens de rencontrer votre mère à l'instant.
- Et de revoir la jeune fille qu'il a délaissée pendant des semaines à ce que j'ai cru comprendre, persifla Mrs. Bennet.
- Mère ! s'écria à nouveau Kitty.
- Mr. Cooper, je dois m'entretenir un instant avec ma mère. Pourquoi n'inviteriez-vous pas Miss Bennet à danser ? » proposa Elizabeth en prenant d'autorité le bras de sa mère tout en arborant le sourire le plus diplomatique qui soit.
Il hésita quelques instants, jetant un regard sur Kitty qui gardait obstinément les yeux baissés. La perspective de danser avec elle paraissait lui être embarrassante au plus haut point. Néanmoins, voyant le regard déterminé de Mrs. Bennet, il opta pour le moindre mal.
« Très volontiers, si Miss Bennet veut bien m'accorder cette danse, bien sûr. » dit-il en espérant qu'elle refuse.
Mais elle n'en fit rien et prit le bras qu'il lui offrait. Mrs. Bennet était sur le point de lui souffler de se rappeler leur conversation mais Elizabeth l'avait déjà entraînée loin du couple. Furieuse, Elizabeth fit un effort surhumain pour ne pas perdre contenance avant de confier sa mère à Mrs. Gardiner de nouveau. Compréhensive, cette dernière accepta de rester aux côtés d'elle pour l'empêcher de causer un nouveau scandale. Sans un mot mais n'en pensant pas moins, Elizabeth alla ensuite retrouver plusieurs relations qui eurent le tact de ne pas l'interroger sur l'incident qui venait de se produire. Mais Elizabeth savait que cette politesse de façade ne les empêcherait pas de commenter à foison ce qui s'était passé au cours des prochains jours.
Néanmoins, le but de Mrs. Bennet était atteint : le rapprochement de Kitty et Mr. Cooper avait eu lieu. Ces derniers dansèrent dans un silence embarrassé pendant plusieurs minutes. Leur mutisme étant devenu insoutenable, Mr. Cooper prit la parole.
« J'ai été très flatté de recevoir l'invitation de Mrs. Darcy. Elle n'a pas sa pareille pour recevoir.
- En effet. Cette soirée est magnifique, répondit-elle machinalement.
- J'espère que vous appréciez de votre séjour à Londres ? Je crois me souvenir que vous l'attendiez avec impatience, dit-il, s'apercevant trop tard qu'il venait d'évoquer maladroitement leur complicité passée.
- Pas autant que je le voudrais, répondit franchement Kitty, osant le regarder dans les yeux pour la première fois de la soirée.
- J'en suis navré, dit-il sincèrement.
- Pouvait-il en être autrement ? demanda-t-elle en gagnant en assurance.
- Que voulez-vous dire ?
- Nous projetions de nous revoir pendant ce séjour. Il n'en a rien été.
- J'ai été très occupé.
- Et pourquoi m'avoir ignorée pendant le bal de vos parents ? Je ne peux croire qu'il s'agit là aussi d'un manque de temps. Vous m'avez parlé froidement comme vous ne l'aviez jamais fait, sans aucune explication. »
Honteux, il garda le silence.
« Je n'ai jamais réussi à comprendre ce revirement de votre part. Vous n'avez même pas daigné vous expliquer lorsque vous avez reçu mes messages, continua-t-elle.
- Je ne trouvais pas le courage de vous écrire. J'ai été un lâche, Miss Bennet. Ma conduite est inqualifiable.
- Vous aurez tout le temps de vous faire des reproches. Ce n'est pas ce que je veux pour l'instant. J'attends simplement une explication.
- Elle sera douloureuse, je le crains.
- Sans doute moins que les semaines que je viens de vivre.
- Détrompez-vous, Miss Bennet. Je crains que mes paroles ne détruisent à jamais vos espoirs.
- S'ils ne sont pas fondés, alors ce sera pour le mieux. » dit Kitty dans un souffle.
Son cœur battait à tout rompre, et s'il ne l'avait pas soutenue en dansant, elle aurait manqué de perdre l'équilibre.
« Je vous dois des excuses pour mon comportement de cet hiver à Pemberley. Je n'aurais jamais dû laisser notre amitié prendre une si grande importance.
- Notre amitié… dit Kitty en tressaillant à l'énoncé de ce mot. Quel mal y avait-il à cela ?
- Je crains ce faisant vous avoir donné de faux espoirs. Si j'ai pu vous laisser croire que mon attachement pour vous était plus profond qu'il ne l'était en réalité, alors je suis mille fois coupable. J'appréciais votre compagnie et je me suis aperçu bien trop tard que vous y attachiez encore plus de valeur que moi. J'ai pris peur alors que vos sentiments ne deviennent plus profonds que je ne le méritais car je ne pourrai jamais les payer de retour. J'ignore si c'est le cas et je n'ose imaginer des sentiments que vous n'éprouvez peut-être pas. Mais je crains fort que mon intuition soit la bonne. Si c'est le cas, alors je nous ai engagés sur cette voie dangereuse pendant trop longtemps pour vous éviter de souffrir mais je ne peux revenir en arrière.
- Etes-vous en train de me dire que je me suis leurrée sur notre… amitié et notre complicité ?
- Vous les avez imaginés plus profonds qu'ils ne l'étaient. J'aurais dû vous détromper il y a bien longtemps de cela.
- Donc vous avez préféré fuir.
- Une coupure nette me semblait préférable. Ce sont celles qui cicatrisent le mieux.
- Vous mentez. Vous avez choisi la facilité. Par pure lâcheté parce que vous n'avez pas eu le courage d'être franc avec moi.
- Je le suis en ce moment, dit-il d'un ton torturé.
- Parce qu'on vous y a poussé. Mais peu importe. Vous en avez dit assez je crois.
- Je suis sincèrement désolé, Miss Bennet. Mais… je ne suis pas libre d'aimer comme je le voudrais. Mieux vaut pour tout le monde que nous cessions de nous voir. Essayez de me pardonner un jour, si vous le pouvez. »
Et il disparut, la laissant seule sur la piste de danse. Elle ne vit pas son visage ravagé de chagrin lorsqu'il se détourna d'elle, elle n'entendit plus la musique, elle ne prêta pas attention aux autres couples qui continuaient à danser autour elle. Elle n'aperçut pas non plus l'air de satisfaction sur le visage de Mrs. Cooper qui avait observé la scène non loin de là. Elle avait l'impression que son cœur s'était arrêté, que son corps entier s'était engourdi, qu'elle était devenue insensible à tout. Mais bientôt, la douleur fit son chemin jusqu'à son esprit et elle suffoqua, submergée par l'émotion. Elle comprit de façon lointaine que Mr. Cooper venait de lui briser le cœur irrémédiablement et que c'était précisément au moment où elle l'avait perdu qu'elle l'avait aimé le plus. Jamais elle n'avait autant mesuré à quel point il lui était précieux.
Le salut vint en la personne d'Harriet Vernon. L'amie des Darcy avait été le témoin privilégié de l'attachement de Kitty pour Mr. Cooper pendant le séjour de ce dernier à Pemberley. Pendant la Saison, elle avait noté l'air de tristesse continuel de la jeune fille et l'éloignement incompréhensible des deux jeunes gens. Après avoir été témoin de l'esclandre de Mrs. Bennet, elle avait espéré une réconciliation. La souffrance de Kitty, abandonnée au milieu de la piste de danse, lui démontra qu'il n'en était rien. Elle s'approcha d'elle, la prit par le bras et l'entraîna dans un petit salon qui n'était pas ouvert aux invités. Elle lui posa quelques questions, mais Kitty resta muette. Mrs. Vernon se décida alors à aller chercher Elizabeth. Cette dernière ne pouvait s'absenter auprès de ses invités, aussi confia-t-elle sa sœur aux bons soins de Mrs. Gardiner dont la présence se révélait de plus en plus précieuse au cours de la soirée. C'était compter sans Mrs. Bennet qui tint absolument à l'accompagner pour savoir ce qui s'était passé entre sa fille et Mr. Cooper. Harriet Vernon l'empêcha de suivre Mrs. Gardiner, permettant à cette dernière d'aller retrouver sa nièce en toute tranquillité.
Informée des récents événements par son amie Harriet, Elizabeth s'excusa tout de même quelques instants auprès de ses amies. Elle chercha Mr. Cooper dans la salle de bal et les trois salons de réception. Il demeurait invisible, aussi se rendit-elle dans le hall au moment précis où il récupérait son manteau auprès des domestiques.
« Mr. Cooper ! s'écria-t-elle, pressant le pas pour le rejoindre avant qu'il ne franchisse le seuil.
- Mrs. Darcy… dit-il, gêné.
- Vous partez ?
- Pardonnez-moi de prendre congé de vous si tôt. Mais c'est préférable pour tout le monde.
- Que s'est-il passé, Mr. Cooper ? Je n'oserais jamais vous poser une telle question s'il ne s'agissait du bonheur de ma sœur. Je ne l'ai jamais vue aussi triste que ce soir. De grâce, dites-moi qu'il ne s'agit pas d'une mauvaise nouvelle.
- J'espère qu'elle s'en remettra.
- Que lui avez-vous dit ?
- Je vous crois suffisamment proche de votre sœur pour espérer qu'elle se confiera à vous. Je suis à la torture de tant la faire souffrir mais je n'ai pas d'autre choix. Comme je lui ai dit, je ne suis pas libre d'aimer qui bon me semble.
- Ainsi vous l'aimez… » murmura-t-elle.
Son silence fut la plus éloquente des réponses.
« Il y a sûrement une solution ! s'écria Elizabeth, rageuse de voir un couple si épris contraint de se séparer.
- Hélas non. Mes parents s'opposent à notre union. Rien de ce que j'ai pu dire et aucune de toutes les qualités de votre sœur n'a pu les convaincre. Pardonnez-moi, Mrs. Darcy, mais je ne puis souffrir de rester une minute de plus dans la même demeure que votre sœur. C'est trop douloureux. Je crains que cela ne fasse faiblir toutes mes résolutions or je me suis promis d'être fort pour elle. Je dois prendre congé de vous.
- Faites. Je comprends. Et sachez que vous serez toujours le bienvenu à Darcy House et à Pemberley.
- Merci. Votre bonté me touche infiniment mais je ne puis accepter votre invitation. Je vais éviter de faire souffrir Miss Bennet davantage. Adieu. »
Et il sortit, laissant Elizabeth désemparée. Ses plus grandes craintes s'étaient réalisées. L'image de Jane abandonnée par Mr. Bingley lui revint en mémoire et son cœur se serra, imaginant sans peine les tourments que devait ressentir Kitty. Toutefois, elle ne pouvait s'absenter plus longtemps. Elle rejoignit la salle de bal à contrecœur. Ses propres succès lui paraissaient amers et elle dut se forcer à sourire lorsqu'on adressa de nouveaux compliments sur sa soirée. Elle alla retrouver Darcy, puisant dans son regard la force dont elle avait besoin. Il devina instantanément que quelque chose n'allait pas. Elle lui souffla qu'il s'agissait de Kitty mais que Mrs. Gardiner s'occupait d'elle. Sa mère s'était enfin décidée à prendre congé, faisait preuve comme à son habitude d'une susceptibilité excessive en se vexant de ne pas être tenue informée de l'état de Kitty et de ce qui s'était dit entre elle et Mr. Cooper.
Le bal des Darcy se termina en apothéose vers quatre heures du matin. La Comtesse Von Lieven et son époux avaient pris congé une heure plus tôt mais la soirée n'avait rien perdu de son éclat à son départ : les jeunes gens flirtaient en dansant, les hommes discutaient politique de façon animée, et les femmes faisaient et défaisaient les modes et les réputations tout en organisant les mariages. Elizabeth aurait dû être grisée de ce succès mais elle éprouva brusquement un sentiment de lassitude : elle avait l'impression de toujours côtoyer les mêmes personnes médisantes et étroites d'esprit et d'assister à une débauche de luxe que rien ne venait justifier hormis la cupidité et l'orgueil. Sa mélancolie poussa ses réflexions sur l'absence de sentiments qui caractérisait cette bonne société dont tous cherchaient à faire partie. Rare était la sincérité des sentiments et elle ne semblait jamais payée de retour. Pis, il semblait à Elizabeth qu'on piétinait cette même sincérité et qu'on s'amusait à faire souffrir les cœurs les plus loyaux et confiants, la satisfaction peinte sur le visage de Mrs. Cooper lui semblant être le meilleur exemple de cette cruauté.
Mais elle ne montra rien de son amertume, dissimulant sous un vernis mondain sa mélancolie et son inquiétude pour sa sœur. Néanmoins, Darcy la quitta rarement pendant la dernière heure de la soirée, devinant sa fatigue et son trouble. Elle fut soulagée lorsque les derniers invités prirent congé. Mrs. Gardiner était venue lui annoncer que Kitty s'était couchée dans un état d'agitation extrême mais qu'elle avait fini par s'endormir d'épuisement, plusieurs crises de larmes ayant eu raison de son corps. Elle n'avait fait aucune confidence, se murant dans un mutisme douloureux. Elizabeth avait sincèrement remercié sa tante de s'être si bien occupée de sa sœur, la laissant repartir avec Mr. Gardiner. Elle avait ensuite conversé avec Harriet Vernon qui lui avait raconté dans quel état elle avait retrouvé la jeune fille, seule sur la piste de danse. Elizabeth ne reconstitua que trop bien la scène qui s'était déroulée entre Mr. Cooper et Kitty, le jeune homme ayant été particulièrement explicite quant à l'interdiction de ses parents de revoir celle qu'il aimait.
Elizabeth monta se coucher le cœur lourd, rejointe peu de temps après par Darcy. Elle revêtait son déshabillé de velours lorsqu'il entra dans leur chambre. Sans un mot, il s'approcha d'elle, la serrant contre lui. Il la berça quelques minutes, traçant du bout des doigts les marques de fatigue sous ses yeux.
« Veux-tu parler un peu ou préfères-tu dormir ?
- Je ne pense pas que j'arriverai à trouver le sommeil tout de suite.
- Il s'agit de Kitty, n'est-ce pas ? dit-il en l'entraînant au coin de la cheminée, la prenant sur ses genoux.
- Es-tu au courant ?
- J'en suis resté à l'esclandre de ta mère. Elle a intérêt à retourner très vite à Longbourn car ma patience atteint ses limites. Je suis furieux qu'elle ait failli gâcher la réception que tu t'es donné tant de mal à organiser.
- Je pense surtout à Kitty. Elle était mortifiée.
- Elle ne méritait vraiment pas cela après les semaines qu'elle vient de vivre. Ta mère n'a aucun tact et je ne pense pas qu'elle en aura un jour.
- Pour l'instant c'est Kitty qui m'inquiète le plus.
- Les Cooper ne veulent pas que leur fils l'épouse, n'est-ce pas ?
- C'est exactement ce que je craignais. Je suis tellement déçue pour elle. Elle a toutes les qualités, je ne comprends pas comment ils peuvent ne pas le voir. Et ils s'aiment ! Cela n'a donc aucune valeur à leurs yeux ?
- Aux yeux de beaucoup… non. Regarde ma tante. Tout Londres t'admire, tu charmes les plus grands, et elle s'obstine à penser que ma soi-disant mésalliance a déshonoré toute la famille.
- Mais Mr. Cooper n'a pas la liberté que tu avais alors. Ni même celle de Mr. Bingley.
- Les Cooper ont-ils précisé ce qui les gêne très exactement ? Il se peut que ça soit uniquement le fait que ta sœur a une dot insignifiante.
- Je pense qu'ils auraient surtout voulu une jeune fille de très bonne famille. Le père de Mr. Cooper semble vouloir élargir son cercle de relations pour ses affaires et ce n'est pas Kitty qui le lui permettrait.
- Pourtant elle est ma belle-sœur, et celle de Mr. Bingley. Ce n'est pas rien.
- Mais les relations des Cooper avec ta famille sont établies depuis bien longtemps. Je pense qu'ils recherchent davantage.
- Peut-être. Mais j'aimerais faire quelque chose pour Kitty. Non, ne dis rien, laisse-moi finir. Tu me diras ce que tu en penses après. Mr. Bingley et moi nous moquions éperdument que Jane et toi vous n'ayez quasiment pas de dot. Nous ne comptions pas dessus, loin s'en faut ! Les Cooper pourraient réagir de même, mais malgré leurs qualités, je les devine très ambitieux. Si je dotais ta sœur, cela pourrait arranger les choses. Je pense même que deux mille livres les disposeraient en sa faveur.
- Deux mille livres ? s'exclama-t-elle, le souffle coupé. William, c'est une fortune !
- Nous pouvons largement nous le permettre.
- Ce n'est pas la question.
- En effet. Nous pouvons nous le permettre, mais surtout j'ai toutes les raisons et toutes les motivations de le faire. J'apprécie beaucoup ta sœur. Elle mérite d'être heureuse et je crois sincèrement que Mr. Cooper est celui qu'il lui convient. Si je peux contribuer à les réunir, alors ce sera avec plaisir. Mais je ne peux pas intervenir sans l'accord de ton père.
- Il a sa fierté…
- Je sais. J'ai eu beaucoup de mal à le convaincre de garder ta dot lorsque nous nous sommes mariés. Je pense qu'il sera encore plus obstiné lorsque je lui ferai part de ma proposition au sujet de Kitty. Pourrais-tu lui écrire une lettre qui partira en même temps que la mienne qui lui relatera ce qui vient de se passer ce soir ? Je pense qu'il sera plus disposé à accepter lorsqu'il aura compris que Mr. Cooper et ta sœur sont sincèrement épris l'un de l'autre.
- Je pourrais faire cela. Mais… je ne sais pas comment te remercier. Tu es d'une générosité sans bornes, William. Rien ne t'oblige à faire cela.
- Je t'ai dit pourquoi je le faisais. A quoi sert-il d'avoir une telle fortune si l'on ne peut pas venir en aide aux membres de sa famille ?
- Ne dis jamais cela à ma mère…
- Je m'en suis toujours gardé. Elle serait trop opportuniste et tu sais que c'est un défaut pour lequel je n'ai aucune indulgence. Dans le cas de Kitty c'est bien différent. Elle n'a jamais rien demandé et cela peut changer sa vie de façon radicale.
- Merci… merci mille fois pour elle, William, dit-elle en se blottissant contre lui.
- En parlant de ta mère, n'as-tu rien à me dire ?
- Au sujet de ce soir ?
- Non. Au sujet de son opportunisme, puisque nous en parlons. La connaissant, je pense qu'elle t'a demandé certaines choses, et que tu as refusé.
- On ne peut rien te cacher, décidément.
- Tu as beau essayer de me le dissimuler, ce n'est pas difficile de voir quand quelque chose t'inquiète.
- Je ne voulais pas t'en parler pour t'éviter des tracas.
- Lizzie… dit-il d'une voix lourde de reproches.
- Je sais, j'ai eu tort, j'aurais dû t'en parler. Mais j'avais trop honte.
- Pourquoi aurais-tu honte à sa place ? Tu vas finir par m'offenser, ma chérie. Crois-tu que je ne sache pas faire la distinction entre ta mère et toi ? »
Observant le regard presque amusé de son mari, Elizabeth ne put retenir un sourire.
« Qu'a-t-elle fait encore ? insista Darcy.
- Elle m'a demandé une pension pour Lydia.
- Cela ne m'étonne pas.
- Vraiment ?
- C'est la suite logique des choses. Ce n'était qu'une question de temps à partir du moment où Lydia est revenue s'installer à Longbourn.
- Avoue qu'elle fait preuve d'une audace qui frise l'impolitesse…
- C'est la signature de ta mère, tu t'en étonnes encore, ma Lizzie ? la taquina-t-il. Cela dit, je ne sais pas si j'aurais refusé si elle me l'avait demandé directement.
- Comment cela ? Ce n'est pas à toi de subvenir aux besoins de Lydia !
- Qui doit donc le faire ? Son mari est parti, en grande partie à cause de moi…
- … à cause de ce qu'il a fait, l'interrompit Elizabeth.
- … et tes parents ont des ressources limitées.
- Elles étaient suffisantes pour nous faire vivre à sept. Ils ne sont plus que cinq.
- … tandis que nous avons de l'argent à ne plus savoir qu'en faire.
- Je ne vois pas pourquoi tu te sacrifierais dans cette histoire.
- Parce que Lydia est toute aussi innocente que toi. Elle a fait une erreur de jeunesse en épousant un homme qui ne la méritait pas. Aujourd'hui, elle se retrouve sans ressources et sans avenir, tu l'as dit toi-même. Et j'en suis en partie responsable puisque j'ai ordonné à Wickham de partir sans elle.
- Regrettes-tu ta décision ?
- Je ne regretterai jamais d'avoir éloigné Wickham de nos vies. Mais je pense que nous aurions dû informer Lydia et lui laisser le choix. Elle a lié son existence à la sienne en se mariant avec lui, nous n'avons pas le droit de défaire cela, même si je déplore qu'elle se soit éprise d'un tel scélérat.
- Je compte toujours lui raconter ce qui s'est passé. Je ne lui parlerai pas du duel mais je lui raconterai ce qu'il a fait et pourquoi il a dû s'exiler en Amérique sans espoir de retour.
- Comme tu le souhaites, Elizabeth. Mais cela ne résoudra pas le problème que pose sa situation financière.
- As-tu une idée ?
- Ton père connaît déjà toute l'histoire. Je pense qu'il ne verrait pas d'objection à ce que nous payions une rente annuelle à Lydia en commun. Je conviendrai avec lui des termes exacts quand ce sera le bon moment. Pour l'heure, il faut déjà lui proposer de doter Kitty. Nous verrons ensuite pour Lydia. Je crains que si je propose les deux en même temps il refuse tout. »
Voyant qu'Elizabeth gardait le silence, perdue dans ses pensées, il l'embrassa avant de lui demander ce qui la tourmentait.
« Penses-tu que j'ai eu tort de refuser à ma mère d'aider Lydia ?
- Tu as été un peu dure, mais compte tenu des circonstances c'est bien pardonnable. Tu ne veux plus avoir affaire avec toute cette historie, et Lydia t'accuse injustement d'avoir ruiné son bonheur. Je sais que vos relations n'ont jamais été très bonnes et que cela a empiré depuis son mariage. Ce n'est pas de ta faute. Lydia n'y a pas vraiment mis du sien non plus.
- Mais j'aurais dû me montrer plus clémente. Comme tu l'as dit, elle est toute aussi innocente que nous.
- Une autre explication à ton attitude est que tu t'es probablement souvenue de sa nature dépensière. Il est clair que si nous lui allouons une rente annuelle elle sera toujours tentée de dépenser plus que son revenu.
- Tu peux dire franchement que nous devrons rembourser ses dettes très fréquemment. C'est aussi pour cela que je ne voulais pas accepter la demande de ma mère. Si nous acceptons une fois, elle réclamera sans cesse.
- Dans ce cas, je vais te demander une faveur. Laisse-moi gérer cela : si ton père est d'accord, nous paierons une rente annuelle de quelques centaines de livres à ta sœur. Avec une telle somme, elle aura de quoi vivre confortablement. Et je lui ferai comprendre qu'elle n'aura pas intérêt à dépenser un penny de plus. Car non seulement je ne rembourserai pas ses dettes, mais en plus je risque d'être tenté de ne plus rien lui verser du tout. Crois-moi, cela fait réfléchir les plus dépensiers.
- Elle m'écrira, et elle écrira à Jane pour nous demander de l'aide. Je ne pense pas que j'aurais le cœur de refuser. Sans parler de Jane !
- Il vous faudra faire preuve de fermeté. Ce n'est pas un service à lui rendre que de toujours payer ses dettes.
- Je le sais bien. De toute façon, nous aurons encore le temps d'en reparler. Raconte-moi plutôt ce qui passé avec Georgiana ce soir. Elle a disparu alors que le bal avait commencé depuis une heure à peine. J'espère qu'il ne s'agit rien de grave ?
- Je suis content que tu abordes le sujet… Ton avis pourrait m'être précieux. Elle est amoureuse, dit-il d'un ton triste.
- William, voyons, ne fais pas cette tête ! Elle vient d'avoir dix-huit ans, c'est parfaitement normal !
- J'imagine que oui mais j'avoue que cela me rend triste. J'espérais repousser ce moment aussi tard que possible.
- Mais c'était inévitable. J'ai quatre sœurs, crois-moi, je sais comment nous sommes, nous autres représentantes du sexe faible, le taquina-t-elle.
- Ce n'est pas drôle ! Nous parlons de ma petite sœur. Et si jamais elle tombait à nouveau amoureuse d'un homme comme Wickham ?
- J'espère tout de même qu'ils ne sont pas si nombreux que cela ! T'a-t-elle dit de qui il s'agit ?
- Malheureusement non, et je n'ai pas osé la questionner. Elle ne t'a rien dit ?
- Non. Mais peut-être en a-t-elle parlé à Kitty.
- Ne tourmente pas ta sœur à ce sujet.
- Oh je n'envisageais pas de lui soutirer des informations. Si tu veux savoir de qui il s'agit, c'est à Georgiana de te le dire, et à personne d'autre.
- Suis-je trop curieux ?
- Je dirais trop inquiet.
- J'ai de bonnes raisons de l'être. Apparemment l'heureux élu est assez stupide pour ne pas l'aimer ni même l'apprécier.
- Lui a-t-elle parlé ?
- A plusieurs reprises. Il fait partie du cercle de relations que nous voyons assez souvent. Mais cela reste très large.
- Elle l'aurait donc rencontré cette année ?
- Je suppose.
- Et elle t'a dit qu'il ne l'aimait pas.
- Pire : il fuit sa compagnie.
- Insensé… Georgiana est adorable. Je ne comprends pas comment on peut chercher à la fuir.
- Je l'ignore. Mais cela seul me permet de penser qu'il n'est pas digne d'elle. Il faut qu'elle l'oublie. Elle ne doit pas souffrir à cause d'un homme qui n'est même pas capable de voir combien elle est digne d'être aimée.
- Tu sais aussi bien que moi que nul ne commande à ses sentiments. Peut-être aime-t-il ailleurs ou peut-être qu'ils ne sont tout simplement pas faits l'un pour l'autre.
- Elle est persuadée que si.
- Parce qu'elle est jeune et qu'elle l'aime. Il est difficile à cet âge d'imaginer que ses sentiments ne soient pas payés de retour. Il faut lui laisser du temps. Georgiana est une jeune fille intelligente, elle finira par comprendre qu'elle ne doit pas s'obstiner.
- Elle a perdu presque tout jugement lorsque Wickham a tenté de l'épouser.
- Tu es dur avec elle. Elle est venue te voir justement parce qu'elle était perdue. Elle sait reconnaître quand elle a besoin d'aide. Si elle s'est confiée à toi, c'est déjà très encourageant. Et si Kitty est au courant, je suis sûre qu'elle aura été de très bon conseil.
- Je sais que je devrais lui laisser du temps. Peut-être finira-t-elle par se rendre compte que c'est sans espoir. Mais je voudrais éviter qu'elle souffre trop.
- Parfois tu ne pourras rien y faire. Tu ne peux que la conseiller et l'entourer de ton affection et voir comment les choses vont évoluer.
- Elle n'a même pas profité du bal alors qu'elle s'en faisait une fête.
- Nous en organiserons un autre en son honneur l'année prochaine si elle le souhaite.
- Elle a détesté être au centre de l'attention, et je la soupçonne d'avoir été soulagée de pouvoir s'éclipser rapidement, plaisanta Darcy.
- Je m'en doutais…
- En tout cas j'aime l'idée que ce bal célèbre notre anniversaire de mariage. J'ai été très touché que tu l'organises en cet honneur, en plus de celui de Georgiana.
- Et moi très touchée que tu me portes un tel toast. Tu devrais avoir honte de m'avoir tant fait rougir devant mes invités, le taquina-t-elle.
- Je ne pouvais pas ne pas évoquer la merveilleuse épouse que tu es. Et je tenais à te remercier de tout le bonheur que tu m'apportes.
- Tu n'es pas en reste. Je n'aurais jamais imaginé pouvoir être si heureuse avant de t'épouser. Pourtant je savais que notre mariage serait réussi lorsque nous nous sommes fiancés. Mais je n'espérais pas être si heureuse. Cela semble irréel certains jours…
- Je comprends ce que tu veux dire. Cette année a passé à une telle vitesse ! Il me semblait que c'était hier que je demandais ta main. Tellement de choses se sont passées depuis. Tu me combles, ma Lizzie.
- Je n'ai pas réalisé tous tes souhaits.
- Bien sûr que si, et même plus encore.
- Nous n'avons toujours pas d'enfant, dit-elle d'une petite voix.
- Nous sommes mariés depuis à peine un an. Sois patiente, ma chérie. Cela peut prendre du temps, je te l'ai déjà dit. Je suis sûr que nous deviendrons parents. Et le jour où cela arrivera, ce sera encore plus beau car nous l'aurons attendu et espéré plus longtemps que nous ne l'aurions voulu. En attendant, je suis le plus heureux des hommes et il n'y a pas de raison pour que cela change. »
Avec force de mots tendres, il parvint à la rassurer. Il savait qu'elle peinait toujours à faire le deuil de l'enfant qu'ils avaient perdu, et qu'elle priait désespérément pour devenir mère. Depuis sa fausse couche, elle n'avait présenté aucun signe de nouvelle grossesse mais ils gardaient espoir. Il se demandait souvent ce qui se passerait une fois que la Saison serait terminée, car il savait qu'Elizabeth s'en servait comme d'un dérivatif à son chagrin, sans parvenir à faire totalement le deuil de l'enfant qu'elle avait perdu. Un plan commençait déjà à se former dans son esprit pour surmonter le calme qui suivrait la Saison, et qui ne manquerait pas de faire retomber Elizabeth dans l'ennui et la tristesse.
Néanmoins, il comptait sur leur amour et leur affection sans failles pour l'aider à surmonter définitivement sa peur de ne pas avoir d'enfant, espérant que leur vœu serait rapidement exaucé. Pour l'heure, ils profitèrent des derniers instants de leur anniversaire de mariage, tous deux repoussant au plus tard le moment d'aller dormir afin de prolonger la magie de la soirée. A bout de forces, Elizabeth finit par s'endormir alors que l'aube pointait. Darcy la porta jusqu'au lit, la contemplant longuement avant de sombrer lui aussi dans le sommeil.
