Chapitre 32: Révélations


Elizabeth se sentit maussade en se réveillant le lendemain de sa réception. Elle avait dormi plus tard que de coutume pour reprendre des forces et constata que le soleil était déjà haut dans le ciel lorsqu'elle regarda par la fenêtre de sa chambre. Darcy venait de quitter Darcy House pour ses affaires et il ne devait pas revenir avant la soirée, comme il le lui apprenait dans un billet laissé à son intention sur la table de leur salon privé où était dressé le petit déjeuner. Il lui suggérait d'annuler leur engagement de la soirée et elle fut enthousiaste à cette idée. La perspective d'assister à un énième bal ne l'attirait guère.

Peu tentée par son petit déjeuner, elle sonna Emma pour s'habiller et se coiffer. Une demi-heure plus tard, elle descendait l'escalier, croisant les domestiques qui nettoyaient et rangeaient suite à la soirée de la veille. Leur adressant un sourire bienveillant, elle poursuivit son chemin, se demandant quelle confrontation serait la plus pénible. Georgiana et son amour secret. Kitty et sa déception amoureuse qui semblait inéluctable tant que Mr. Bennet n'acceptait pas la proposition de Darcy. Et enfin Mrs. Bennet contre qui Elizabeth était furieuse suite à son esclandre de la veille.

L'air mélancolique que jouait Georgiana la décida. Elle entra discrètement dans le salon de musique et salua sa belle-sœur, guettant un signe encourageant des confidences sur la soirée de la veille mais la jeune fille garda les yeux obstinément baissés sur son clavier. Georgiana se contenta de demander à Elizabeth si elle avait bien dormi et si elle était satisfaite de la soirée, que pour sa part elle avait trouvée très réussie. Elizabeth la remercia. Georgiana lui dit alors combien elle était navrée d'avoir dû quitter la réception organisée en son honneur si tôt, mais sa belle-sœur la rassura en lui disant qu'elle comprenait parfaitement et n'en avait pas pris ombrage le moins du monde. Voyant que Georgiana ne semblait guère disposée à continuer leur conversation, elle la laissa à son piano.

Se doutant que Kitty était restée enfermée dans sa chambre et son chagrin, et n'ayant pas le courage d'affronter sa douleur, elle préféra aller frapper à la porte de la chambre de sa mère. Cette dernière venait tout juste de terminer de s'habiller et elle s'apprêtait à descendre prendre son petit déjeuner. Un regard lui suffit pour comprendre que Mrs. Bennet était de mauvaise humeur, et elle ne daigna pas se lever pour saluer sa fille.

« Elizabeth ! Que me vaut l'honneur de votre visite ?

- Je venais pour prendre de vos nouvelles et savoir si vous avez bien dormi. Mais je constate qu'apparemment vous vous portez bien.

- Je m'apprêtais à aller voir Kitty dès la fin de mon petit déjeuner. Voudrez-vous m'accompagner ?

- Je pense qu'il est plus sage de lui laisser un peu de temps avant d'essayer de forcer ses confidences. Je vous saurais gré de m'imiter sur cette question.

- Voilà qui est absurde. Je suis sa mère et j'ignore tout de ce qui s'est passé hier soir entre Mr. Cooper et elle. Mais à en juger par votre réponse, j'en déduis que leur conversation n'a pas eu l'issue que nous espérions tous.

- Ce ne fut pas le cas, en effet.

- Que s'est-il passé ?

- Mère, je ne suis pas venue afin de vous entretenir de cela. Jusqu'ici Kitty n'a jamais réellement souhaité vous faire de confidences à ce sujet et je m'en voudrais de le faire à sa place et sans son accord.

- Mais enfin je suis sa mère ! J'ai ses intérêts à cœur !

- Alors cessez de vous mêler de son existence. Votre intervention d'hier soir était le dernier service à lui rendre.

- Que voulez-vous dire ? demanda Mrs. Bennet, peinant à contrôler l'indignation qu'elle sentait monter en elle.

- Mr. Darcy et moi vous avons invitée à un événement auquel participaient les personnes les plus en vue de la société londonienne. Elles sont toutes-puissantes et ne tolèrent aucun faux pas. J'ai tendance à désapprouver une telle attitude car elle est poussée à l'excès, d'autant que ces individus ont de nombreux vices qu'ils tentent de dissimuler derrière une apparence hypocrite. Néanmoins, de ces gens dépendent beaucoup de choses : la réussite de mon époux, la mienne, le mariage de Miss Darcy, celui de Kitty et peut-être même à terme celui de Mary.

- Je ne vois pas où vous voulez en venir. Nous parlions de Kitty et vous compliquez tout.

- Je ne complique rien, c'est la situation qui est loin d'être aussi simple que vous l'imaginez. Vous n'êtes plus à Meryton où votre attitude fait sourire plus qu'elle ne dérange. Votre esclandre d'hier soir a été remarqué par de nombreux invités. C'est un manque de respect vis-à-vis de mon mari et moi qui recevions, mais c'était surtout mettre en péril de la relation entre Kitty et Mr. Cooper.

- Comme vous y allez ! Je tentais seulement à rendre service à Kitty.

- En faisant une scène sous les yeux de Mrs. Cooper ? Belle façon en vérité de la convaincre que notre famille ne doit en aucune façon être liée avec la sienne !

- J'ignore si elle a remarqué notre échange. Et je n'ai pas fait de scène. J'ai juste encouragé ce jeune homme à être franc avec elle.

- Mais d'une façon inqualifiable. Là où la discrétion était de mise, vous avez attiré tous les regards sur eux et sur vous. C'était la dernière chose à faire.

- Je ne pense pas que cela ait eu une influence négative sur l'issue de leur discussion.

- Votre attitude n'a fait que conforter la famille Cooper dans sa décision. Et comme je vous l'ai dit, il n'y avait pas que Kitty en cause. Vous êtes ma mère, le scandale que vous avez manqué de causer m'aurait atteint directement, de même que mon mari.

- Oh vous connaissant vous vous en seriez très bien remis tous les deux, dit Mrs. Bennet avec une pointe de sarcasme.

- Je vous demande pardon ? dit Elizabeth, sidérée devant tant d'aplomb.

- Vous savez très bien ce que je veux dire. Vous êtes riches à ne plus savoir quoi faire de votre argent. D'ailleurs quand on vous suggère comment vous en servir pour aider vos proches, vous refusez. Vous avez une grande influence, vous êtes reçus partout et vos affaires sont florissantes. Je ne vois pas ce qui pourrait vous atteindre.

- Notre réputation est notre bien le plus précieux et nous ne pouvons nous permettre aucun faux pas. Si vous ne pouvez comprendre cela, je crains que nous ne puissions trouver un terrain d'entente. Je vous demanderais simplement de me faire confiance sur ce point, ne serait-ce que pour Kitty et Mary si vous espérez qu'elles fassent de bons mariages.

- Ne me faites pas croire que cela vous intéresse. Vous êtes la première à me dire de ne rien faire à ce sujet.

- En ce qui concerne Kitty, je pense sincèrement que Mr. Cooper pourrait faire son bonheur. C'est pourquoi je suis la première à encourager leur mariage mais j'ai une idée plus juste que vous de la façon dont il faut s'y prendre. Vous n'avez jamais fréquenté les Cooper. Moi si. Votre attitude d'hier soir les a scandalisés et n'a fait que les conforter dans l'idée que leur fils ne doit pas épouser Kitty.

- C'est donc sa famille qui l'éloigne d'elle ?

- Comprenez-vous mieux maintenant ?

- Pas davantage : Kitty est une jeune femme charmante et il a des revenus bien suffisants pour faire vivre un ménage.

- Tant que ses parents sont encore en vie, il n'aura à sa disposition que ce qu'ils voudront bien lui donner. Or ils souhaitent consolider leur position dans le monde et s'enrichir, et ce n'est pas Kitty qui le leur permettra.

- Si votre mari était un peu plus disposé à faire preuve de générosité, la question ne se poserait pas car Kitty aurait une dot digne de ce nom !

- Comment pouvez-vous accuser Mr. Darcy d'ingratitude ? Nous avons accueilli Kitty plusieurs mois, et avec joie car nous l'apprécions beaucoup. Nous l'avons présentée à la Cour et avons élargi le cercle de ses relations. Nous sommes prêts à faire beaucoup plus encore pour son bonheur.

- Votre simple refus d'accorder une pension à Lydia suffit à m'éclairer sur la personnalité de Mr. Darcy. D'ailleurs j'ignore toujours quel rôle il a joué dans les malheurs de Lydia mais je le sais en partie responsable de sa situation actuelle.

- Vous parlez sans savoir de quoi il est réellement question.

- Et vous le défendez, bien sûr. Je ne peux vous en blâmer, une femme se doit d'obéir à son mari. Mais vous me décevez. J'espérais que vous auriez davantage le sens de la famille.

- J'ai bien peur de ne pas comprendre votre accusation, dit Elizabeth, en tentant de garder son calme.

- Vous comprenez parfaitement. Vous avez changé, Elizabeth. Vos belles voitures, vos toilettes somptueuses, vos relations, vos demeures… il n'est pas étonnant que Longbourn et votre famille soient devenus de lointaines préoccupations. Mais je n'aime pas cette arrogance et cette indifférence. L'accueil que vous m'avez réservé en dit long : vous n'étiez pas heureuse de me voir, vous avez même refusé qu'une de vos sœurs vienne séjourner chez vous. Vous qui pourriez tant faire pour nous, vous vous contentez de profiter de l'argent de votre mari sans même songer à partager. »

L'incrédulité d'Elizabeth était allée croissante pendant le discours de sa mère qui avait parlé avec un si profond mépris que, bien que n'ayant rien à se reprocher, sa fille en fut profondément blessée. Elizabeth sentit bientôt sa gorge se serrer, ne sachant qui de la tristesse ou de la colère l'emportait chez elle. Se forçant à rester calmer, elle garda le silence quelques instants, le temps pour elle de se ressaisir avant de reprendre la parole posément.

« Si telle est l'opinion que vous avez de moi, je me demande ce que vous faites encore dans cette maison. Jusqu'à preuve du contraire, j'ai accueilli Kitty pendant plusieurs mois, je l'ai gâtée, et avec plaisir. Je suis disposée à agir de même avec Mary. Ce sont mes sœurs, je les aime, et je veux partager la chance que j'ai eue en me mariant. Mais la question de Lydia est différente. Vous ignorez tout des événements qui ont engendré cette situation. Tout ce que je peux vous dire est que Mr. Darcy et moi ne sommes pas en tort. Si Lydia est la victime de quelqu'un, c'est de son mari. Mais compte tenu de la situation et de nos relations, il vaut mieux pour tout le monde que nous ne nous retrouvions pas sous le même toit. Il ne m'appartient pas de décider davantage de son sort mais je sais que Mr. Darcy œuvre pour que son avenir soit assuré.

- J'aimerais bien savoir comment ! dit Mrs. Bennet avec sarcasme, peu disposée à se laisser apaiser.

- Vous l'apprendrez en temps voulu. Ces arrangements sont privés et il ne m'appartient pas d'en parler.

- Quant à prendre soin de Mary, je n'y crois pas davantage. Elle est plus âgée que Kitty, vous auriez dû vous occuper d'elle en premier, or vous ne l'avez pas fait.

- Si ma mémoire est bonne, je lui ai proposé de séjourner chez nous. Elle a décliné notre invitation à deux reprises. Vous la connaissez aussi bien que moi, elle déteste les mondanités et seule la solitude lui convient. Quant à m'accuser d'ingratitude et d'arrogance… je préfère répondre à cela par de l'indifférence. Je sais ce qu'il en est. Je n'ai rien d'autre à ajouter si ce n'est que si c'est vraiment l'opinion que vous avez de Mr. Darcy et moi, alors je vous demanderais de ne pas prolonger votre séjour.

- Il est hors de question que je parte avant de m'être assurée du sort de Kitty !

- Il est loin d'être fixé et votre intervention d'hier soir n'a pas arrangé les choses, bien au contraire. Vous avez plutôt précipité la conclusion malheureuse que les Cooper cherchent à donner à cette histoire. En l'absence de Père et en tant qu'hôtes, Mr. Darcy et moi nous considérons responsables de Kitty. Aussi nous vous demandons de ne plus intervenir de cette histoire jusqu'à nouvel ordre.

- Et jusqu'à nouvel ordre je suis responsable de Kitty : je suis sa mère ! suffoqua Mrs. Bennet.

- Vous m'aviez promis de ne pas intervenir, justement pour le bien de Kitty ! Vous dites avoir ses intérêts à cœur mais vous n'écoutez aucun des conseils que l'on vous donne pour qu'elle puisse être heureuse. Pensez-vous connaître ces gens mieux que moi ? Si vous le croyez, alors vous êtes bien audacieuse d'accuser les autres de vos propres défauts en me taxant d'arrogance.

- Comment ai-je pu mettre au monde une créature telle que vous ?! J'ai toujours su que Mr. Darcy était hautain et méprisant. Je me demandais comment vous pouviez si bien vous entendre. Je comprends mieux désormais ! Comment avez-vous pu tant changer ? Je ne vous reconnais pas.

- Je n'ai pas changé, Mère. Je me suis tue pendant des années en voyant les soucis que pouvait causer votre attitude dès lors que vous êtes dans le monde. Je me suis tue en voyant Jane manquer de passer à côté du bonheur parce que vous n'avez pas su vous comporter comme les Bingley et les Hurst l'attendaient. Je ne veux pas que cela se reproduise avec Kitty. A la différence de Mr. Bingley, Mr. Cooper a des parents qui ont toute autorité sur lui et qui pourront l'empêcher de faire le mariage qu'il désire. Nous devons être extrêmement prudents. Je préfère me brouiller avec vous si c'est le prix à payer pour que ma sœur soit heureuse. Quant à Mr. Darcy, par respect pour l'hospitalité qu'il vous offre, je vous saurais gré de ne pas salir son nom en l'accusant des pires défauts sous prétexte qu'il n'abonde pas dans votre sens. Si vous n'en êtes pas capable, nous sommes tout disposés à vous prêter l'une de nos « belles voitures », comme vous dites, pour vous ramener à Longbourn. Maintenant si vous le permettez, je vais prendre congé.

- Nous n'avons plus rien à nous dire, en effet. »


La mère et la fille se battirent froid pendant les jours suivants. Elizabeth refusait de revenir sur ce qu'elle avait dit, estimant qu'elle était dans son droit et qu'il était plus que temps de faire comprendre à Mrs. Bennet que son attitude était inconvenante, et que les conséquences pourraient être extrêmement fâcheuses pour Kitty et Mary. Elle refusait de prendre ce risque, sûre que son père et Jane l'approuveraient dans sa décision. Darcy jubila presque en voyant que Mrs. Bennet avait enfin reçu une leçon bien méritée au sujet de son manque de bienséance. Mais en voyant le prix que cela avait coûté à son épouse, il en fut finalement attristé.

L'atmosphère qui régna à Darcy House durant les jours qui suivirent le bal fut donc plus que morose. Georgiana et Kitty s'étaient réfugiées dans le silence, ne parlant quasiment qu'entre elles, leurs peines de cœur respectives les ayant rapprochées. Mrs. Bennet n'adressait que peu de mots à Elizabeth et encore moins à son gendre, devinant qu'il lui ne tolérerait pas la moindre remarque déplacée suite à son attitude lors du bal puis avec Elizabeth. Qui plus est, il se montrait si distant avec elle que toute tentative de conversation aurait été de toute façon été découragée.

Elizabeth avait repris ses activités mondaines mais avec moins d'entrain qu'auparavant. Son inquiétude pour Kitty et Georgiana, ainsi que sa dispute avec sa mère, la tourmentaient trop pour qu'elle puisse s'impliquer réellement dans les conversations futiles de ses relations. Aucune d'entre elles ne revint sur la scène provoquée par Mrs. Bennet, toutes se contenant de louer les talents d'hôtesse d'Elizabeth, ce qui fut pour elle une maigre consolation. Elle déplorait par ailleurs l'absence de Lady Matlock, retournée dans le Derbyshire pour deux semaines afin d'organiser son traditionnel bal masqué annuel. Le soutien affectueux de sa tante par alliance manquait profondément à Elizabeth, qui s'aperçut qu'elle s'était beaucoup appuyée sur leur complicité pour surmonter les différents obstacles qu'elle avait rencontrés pendant la Saison. Insensiblement, elle commença à alléger son agenda afin de passer plus de temps auprès de Darcy dont la force tranquille et la tendresse discrète la rassuraient en ces temps troublés.

Ce fut avec une certaine fébrilité qu'elle reçut la réponse de Mr. Bennet à la proposition de Darcy. Par chance, ce dernier n'avait pas quitté la maison ce jour-là. Ils ouvrirent la missive ensemble. Darcy la lut à haute voix et ils eurent la satisfaction d'apprendre que Mr. Bennet acceptait la proposition de son gendre. Au ton de sa lettre, Elizabeth devina combien cette décision avait coûté à son père. Il ne parvenait à dissimuler le fait que seul le bonheur de Kitty le poussait à accepter une offre qui révoltait son honneur et il terminait sa lettre en annonçant qu'il rembourserait Darcy dès que possible.

Elizabeth conseilla à son mari d'accepter cette proposition de remboursement et, lorsque Darcy se révolta contre cette idée, elle lui suggéra alors de transformer cette somme en rente pour Mrs. Bennet et ses filles qui seraient encore célibataires au moment du décès de Mr. Bennet. Ce dernier ne devait jamais être au courant de cet arrangement, aussi Darcy hésita-t-il avant de donner son accord. A ses yeux, accepter de mettre sa fierté de côté pour le bonheur de ses enfants était une preuve d'honneur suffisante, et il eut bien du mal à entendre le raisonnement d'Elizabeth à ce sujet. Finalement, il se rangea à son avis car elle connaissait son père mieux que quiconque.

Il s'empressa de rédiger une réponse à son beau-père, tandis qu'Elizabeth faisait parvenir à Mrs. Cooper une invitation à prendre le thé, accompagnée d'une note l'informant qu'elle devait l'entretenir d'une affaire de la plus haute importance. D'un commun accord, les Darcy décidèrent qu'il valait mieux que Kitty ignore tout de sa nouvelle dot jusqu'à la décision finale des Cooper. Il leur semblait préférable de ne pas lui faire entretenir de faux espoirs.

Le lendemain fut la date convenue pour son entrevue avec Mrs. Cooper. Cette dernière se présenta à Darcy House très ponctuellement à deux heures de l'après-midi. En se levant pour l'accueillir, Elizabeth ressentit une nervosité intense, similaire à celle du jour de sa présentation à la Cour. Elle savait que l'enjeu était de taille, et que le bonheur de Kitty dépendait entièrement de cette femme si redoutable. Elles se saluèrent respectueusement, chacun de leurs gestes et de leurs paroles empreints de dignité et de réserve. Le thé fut servi et la conversation s'engagea sur le bal qu'avait donné Elizabeth, Mrs. Cooper renouvelant les compliments d'usage. Néanmoins, toutes deux savaient qu'elles avaient à aborder un sujet bien plus sérieux. Mrs. Cooper semblait y répugner et comptait laisser son hôtesse faire le premier pas. Refusant de repousser l'échéance davantage, Elizabeth se décida à prendre des nouvelles de Jonathan Cooper, songeant que ce serait là un bon préambule.

« Il a quitté Londres il y a quelques jours, l'informa-t-elle.

- Si tôt dans l'année ? Voilà qui est surprenant. Nous espérions le croiser à nouveau d'ici la fin de la Saison. Notre famille apprécie beaucoup sa compagnie.

- Cela ne m'étonne pas. Il a le don de se faire apprécier de tous ceux qu'il rencontre.

- Cela tient sans doute à son excellent tempérament, dit Elizabeth qui n'aimait guère la tournure que prenait la conversation, sentant Mrs. Cooper sur ses gardes.

- Mon époux et moi devons l'en protéger. Sa nature parfois trop confiante pourrait avoir de fâcheuses conséquences. Vous n'êtes pas sans savoir que nombreux sont les individus qui peuvent être tentés de profiter d'une telle faiblesse.

- Je n'ai jamais eu à me plaindre de ce type de comportement, dit Elizabeth d'un ton neutre.

- Vous cernez trop bien les caractères des gens pour vous laisser duper. Vos succès durant cette Saison le prouvent. Cela vous protège des mauvaises intentions. En ce qui concerne mon fils, j'espère que les années lui apprendront à distinguer les gens dignes de confiance parmi toutes ses connaissances. Il a tendance à trop se laisser porter par son enthousiasme. Il est du devoir des parents de guider leurs enfants, ne pensez-vous pas ?

- Je pense aussi que Mr. Cooper est un jeune homme intelligent. C'est aux parents d'encourager et de faire mûrir cette qualité afin que leurs enfants gagnent en maturité et en autonomie.

- Pas si cela doit déboucher sur une erreur.

- Seul l'avenir peut décider si certaines décisions sont bonnes ou mauvaises. Et ne dit-on pas que nous apprenons de nos erreurs ?

- Certaines sont irrévocables et peuvent gâcher une existence entière.

- Celle de votre fils ou la vôtre ? demanda franchement Elizabeth, fatiguée des louvoiements de son interlocutrice.

- Les deux, Mrs. Darcy. Mon mari et moi avons de grands projets pour notre famille, dont notre fils sera le premier bénéficiaire puisqu'il est notre héritier. Rien ne doit venir mettre en péril le chemin que nous avons tracé pour lui. Il nous en remerciera plus tard, j'en suis convaincue. Il est encore trop jeune pour le savoir. Et vous l'êtes également, malgré toutes vos qualités. Vous comprendrez mon point de vue lorsque vous deviendrez mère.

- Mrs. Cooper, permettez-moi d'être franche. La question est trop cruciale pour pouvoir être traitée à demi-mots.

- Je vous en prie.

- J'ai observé votre fils et ma sœur. Je ne crois pas me tromper en affirmant qu'il éprouve à son égard des sentiments sincères.

- Je le crois aussi. Je n'exagérais pas en évoquant sa nature enthousiaste. Je ne pense pas en revanche que ces sentiments soient destinés à durer.

- Moi si. Je connais le regard qu'il pose sur elle. Je ne l'ai vu qu'à de rares occasions mais les couples chez qui il existe sont bénis car ils se vouent une affection profonde et durable.

- C'est de peu d'importance dans un monde régi par des priorités bien différentes.

- Je ne crois pas. J'ai fait un mariage dicté, non par l'intérêt, mais par l'affection que mon époux et moi nous portons. Ma sœur aînée a fait de même, et je peux vous assurer que nos existences s'en trouvent transformées, de même que celles de nos époux.

- Qu'êtes-vous en train de me dire, Mrs. Darcy ? Que mon fils devrait réduire à néant tous les projets de ses parents pour s'accorder ce luxe que l'on dit si éphémère ?

- Nul ne peut présager de l'avenir. Et je crains fort que vous ne rendiez deux êtres malheureux en persistant dans votre décision.

- Je suis sincèrement désolée pour Miss Bennet. Elle m'a toujours parue charmante bien qu'un peu trop vive à mon goût. Mais elle ne peut en aucun cas épouser mon fils.

- Elle saurait tenir son rang.

- Sa famille ne peut être liée à la nôtre.

- Cette même famille à laquelle Mr. Darcy a accepté de se lier, alors que ses ancêtres ont dirigé Pemberley pendant des décennies ? persifla Elizabeth.

- Vous n'êtes pas sans ignorer qu'une telle union a étonné beaucoup de monde.

- Si c'est là leur seul souci de préoccupation, grand bien leur fasse.

- Jamais cette union n'aurait pu se faire dans la plupart des familles que vous fréquentez aujourd'hui, et vous le savez fort bien. Vous avez été chanceuse que la situation de Mr. Darcy soit différente de celle de mon fils. Nous espérons lui léguer davantage que ce que nous avons aujourd'hui, et nous espérons qu'il lèguera encore davantage à son propre fils. Miss Bennet, malgré l'affection sincère qu'elle semble lui porter, ne saurait être d'aucune aide dans ces projets. Je pense même qu'elle serait un obstacle.

- Vous ignorez sans doute le montant de sa dot. »

Elizabeth laissa planer le silence durant près d'une minute, observant Mrs. Cooper qui ne parvenait à dissimuler qu'elle hésitait entre l'orgueil et la curiosité. L'orgueil de repousser sans plus de précautions une jeune fille d'un rang très bas, et une curiosité intéressée et cupide.

« Je suppose que vous m'avez invitée chez vous pour me l'apprendre. » dit Mrs. Cooper sur un ton qu'elle voulut détaché.

Et Elizabeth n'eut alors plus de doutes sur les motivations des Cooper. L'intérêt et l'ambition régentaient leur vie. Ce serait la chance ou le malheur de Kitty.

« Elle disposera à son mariage de deux mille cinq cents livres. »

La déception puis le mépris qui se peignirent aussitôt sur le visage de Mrs. Cooper firent l'effet d'un coup de poignard à Elizabeth.

« Nous n'espérions pas marier notre fils à une jeune fille disposant d'une dot de moins de quinze mille livres. Il ne faut pas moins à un ménage pour s'établir dans le monde et à un jeune homme pour y réussir, dit Mrs. Cooper, dédaigneuse à l'égard de la proposition des Darcy qu'elle jugeait dérisoire.

- Mr. Cooper sera heureux s'il épouse ma sœur. N'est-ce pas là le bien le plus précieux que l'on puisse lui souhaiter ?

- Les premières années peut-être. Mais ces sentiments s'érodent bien trop souvent. Que reste-t-il aux couples qui se sont imprudemment mariés par inclination sans davantage songer à leur avenir matériel une fois que leurs sentiments se sont taris ?

- Mr. Cooper et ma sœur ne seront jamais en situation difficile si vous les autorisez à se marier. Vous l'avez rappelé : votre famille a une position confortable, celles de mon mari et de mon beau-frère le sont bien plus encore. Ils seraient ravis d'encourager Mr. Cooper à réussir sa carrière.

- Nous ne pourrons pas trouver de terrain d'entente, Mrs. Darcy, je le regrette. Ce n'est pas qu'une question d'argent. Je vous ai parlé des espoirs que nous fondons sur notre fils. Cela seul motive notre décision et exclut votre sœur de nos vies. C'est préférable pour tout le monde.

- Sauf pour les deux principaux intéressés.

- Je souhaite à Miss Bennet de se remettre de cette peine que je sais sincère. Et j'espère qu'elle fera un bon mariage. Quant à mon fils, il sera bien trop occupé au cours des années à venir pour laisser libre cours à une peine de cœur. Je crois que nous nous sommes tout dit. J'espère que nous nous reverrons dans le futur. Mon époux apprécie la compagnie du vôtre. Je vous remercie pour votre invitation. »

Elle se leva, signifiant ainsi que l'entretien était terminé. Elizabeth l'escorta jusque dans le foyer. Les deux femmes se saluèrent froidement. Ce fut une Mrs. Cooper satisfaite qui quitta Darcy House ce jour-là. De son côté, Elizabeth se laissa aller au découragement. Rien de pire n'aurait pu arriver à sa sœur. Darcy et elle avaient tout mis en œuvre pour son bonheur. En vain. Les Cooper ne fléchiraient pas, elle l'avait compris. Il ne restait plus qu'à espérer que Kitty ne se remettrait pas trop difficilement de ses espoirs déçus.

Quant à espérer qu'elle se laisse de nouveau aller à éprouver un jour ce type de sentiments pour un autre jeune homme, Elizabeth en était moins sûre. Elle n'aurait pas pu imaginer Jane oublier son affection pour Mr. Bingley et tomber sous le charme d'un autre homme si Mr. Bingley n'avait pas passé outre l'opinion de ses sœurs. Kitty suivrait très probablement l'exemple de Jane. Le cœur lourd, Elizabeth alla à la rencontre de la jeune fille qui était une de fois de plus dans sa chambre, murée dans son silence et sa solitude. Elle ne savait comment aborder l'entretien, comptant sur ses confidences pour aborder le récit de la conversation qu'elle venait d'avoir avec Mrs. Cooper. En effet, depuis le soir du bal, Kitty s'était refusée à prononcer le nom de Mr. Cooper.

Elle la trouva à son secrétaire, en train de rédiger une lettre. Voyant sa sœur entrer, Kitty se retourna pour l'accueillir. Elizabeth fut effarée en voyant ses traits tirés. Le plus douloureux fut d'affronter son regard vide de toute émotion et de toute vie. Elle ignorait si sa sœur entretenait encore un mince espoir mais elle répugnait à l'idée d'être celle qui devait le briser.

« Voulais-tu me parler ? Que puis-je faire pour toi ? lui demanda Kitty, abandonnant sa lettre.

- Je souhaitais m'entretenir avec toi. Comment vas-tu ?

- J'ai pris Londres en horreur. Mais la solitude m'apaise un peu.

- Je suis désolée de te déranger, dit Elizabeth, contrite.

- Tu ne me déranges pas, Elizabeth. Après tout, c'est ta maison, je ne suis qu'invitée.

- Mais j'aimerais t'aider…

- Tu as déjà tant fait.

- J'ai parlé avec Mr. Cooper au moment où il s'apprêtait à quitter le bal.

- Je suppose qu'il t'a tout raconté… dit Kitty en baissant les yeux, se retenant de pleurer.

- Assez pour que je comprenne ta peine.

- Alors tu sais que c'est sans espoir.

- Je pensais que ça ne l'était pas…

- Tu es pourtant plus perspicace que moi. Tu aurais dû te douter que j'étais la seule à m'engager dans cette voie. Il se distrayait, rien de plus.

- Oh, Kitty, est-ce vraiment ce que tu crois ?

- Évidemment !

- Ce n'est pas ce qu'il m'a dit. Et ce n'est pas ce que j'avais craint, dès le début. Tu te trompes sur la raison de son éloignement.

- N'essaie pas de me consoler. Je n'ai plus aucune illusion à son sujet.

- Voyons, tu as bien vu comment il se comportait avec toi à Noël. Il était sincère. Je sais que tu souffres mais je ne veux surtout pas que tu croies que tu étais la seule à éprouver des sentiments.

- Dans ce cas pourquoi s'est-il détourné de moi ? S'il était vraiment digne de l'opinion que tu as de lui, il ne se serait jamais comporté ainsi.

- Il l'a fait par devoir, et sous la contrainte. Et il en souffre beaucoup lui aussi.

- Par devoir ? Quel genre de devoir pourrait le pousser à rompre ses engagements ?

- Quels engagements avait-il pris ? T'a-t-il fait une promesse qu'il a rompue par la suite ? demanda Elizabeth, persuadée que le jeune homme ne s'était pas autorisé à parler de fiançailles à la jeune fille sans s'assurer l'accord de ses parents au préalable.

- C'était implicite. Sans cesse suggéré mais jamais avoué.

- Dans ce cas il n'est pas coupable. Il n'a fait qu'obéir à ses parents.

- Ses parents ? Ils ne m'apprécient pas ?

- Ce n'est pas personnel. C'est une question d'intérêts, comme je le redoutais depuis le jour où j'ai compris que vous éprouviez une affection mutuelle. Je viens d'en avoir la preuve.

- Tu sembles en savoir bien plus que moi… dit Kitty amèrement.

- Je ne sais si la vérité allégera ta peine ou l'accentuera.

- Tout pourvu que je sache qu'il n'est pas coupable ! Penser qu'il m'a trahie et qu'il n'est pas l'homme dont je suis tombée amoureuse est pire que tout.

- Savoir qu'il t'aime mais sans être libre de le faire ne serait pas plus cruel ?

- J'ai besoin de savoir si j'ai été aimée en retour… dit Kitty, fondant en larmes, désespérée.

- Oh tu l'es, Kitty, crois-moi, tu l'es ! Je n'en ai jamais douté une seconde ! » dit Elizabeth en prenant sa sœur dans ses bras.

Elle la laissa pleurer durant un long moment, attendant que les larmes se tarissent. Kitty se calma peu à peu. Ses hoquets de chagrin la laissèrent épuisée mais n'avaient pas altéré sa volonté.

« Raconte-moi tout, finit-elle par dire d'une voix sourde, le visage encore caché contre l'épaule de sa sœur.

- J'ai toujours soupçonné que le principal obstacle que Mr. Cooper et toi auriez à surmonter est votre différence de rang. Ses parents, et surtout sa mère, considèrent que se marier avec toi serait une mésalliance. Ils ont beaucoup d'ambitions pour leur famille et pour lui. Tu ne serais pas nécessairement un obstacle, mais tu ne serais d'aucune aide pour réaliser leurs projets. Ils veulent un mariage d'intérêt pour lui. A la fois une jeune fille de bonne famille avec des relations très importantes et une dot conséquente.

- Mais s'il m'aime ? N'est-ce pas le plus important ?

- Pas à leurs yeux. Ils sont persuadés que son bonheur passe par la réussite sociale et financière. Rien ne pourra les faire changer d'avis, et pourtant j'ai essayé.

- Leur as-tu parlé ?

- Mrs. Cooper vient de prendre congé. Mr. Darcy a voulu te venir en aide lorsqu'il a appris que Mr. Cooper ne pourrait pas t'épouser à cause de ses parents. Nous espérions alors qu'avec une dot plus conséquente ils seraient prêts à surmonter leurs réticences.

- Je ne comprends pas.

- Mr. Darcy t'offre une dot de deux mille livres, qui viendra s'ajouter à ta dot initiale de cinq cents livres. Malheureusement cela n'a pas suffi à les faire changer d'avis.

- Je ne peux pas accepter l'offre de Mr. Darcy ! dit Kitty d'un ton si catégorique qu'Elizabeth eut l'impression d'entendre leur père.

- Elle tient toujours, que Mr. Cooper soit ton futur époux ou non. Et Père est d'accord. Nous l'avons consulté avant d'en parler aux Cooper.

- L'offre de Mr. Darcy est généreuse mais inutile : puisque Mr. Cooper ne peut pas m'épouser, alors je ne me marierai pas. Pourras-tu remercier Mr. Darcy de son attention ?

- Ne sois pas si catégorique, Kitty. Tu ignores de quoi demain sera fait. Et connaissant Mr. Darcy, que tu te maries ou non, cette somme est à toi. Il n'est pas homme à reprendre ce qu'il a donné.

- Je ne peux me sentir éternellement redevable.

- Tu fais partie de la famille, Kitty. Tu as le droit d'être heureuse et de ne pas te préoccuper de ta situation financière. Je me sentirais une sœur bien ingrate si je ne vous venais pas en aide alors que à ma disposition tant de moyens de faciliter votre existence.

- Tu as déjà tant fait… Rien que ta démarche auprès de Mrs. Cooper le prouve. Je te suis redevable car tu as beaucoup œuvré pour que je sois heureuse.

- J'aurais voulu faire davantage. J'aurais voulu réussir à convaincre les Cooper, dit Elizabeth sur un ton de regret.

- Quel gâchis… Penses-tu réellement qu'il m'a aimée ?

- Et il t'aime toujours. J'en suis convaincue. Mais son plus grand tourment est de te faire souffrir. C'est un homme bon, et profondément généreux, il ne pense qu'à toi dans cette épreuve.

- Il faut que je quitte Londres.

- Il est parti, tu ne risques pas de le rencontrer.

- Je ne pars pas pour l'éviter. J'ai besoin de calme. Londres n'a plus rien à m'apporter. Je ne supporterai pas d'assister à d'autres mondanités. Je n'en aurai pas la force.

- Jane t'a invitée à Ellsworth. Tu y serais au calme, entourée d'affection.

- J'ai déjà décliné son invitation. Son enfant va bientôt naître, elle a d'autres préoccupations. Et, au risque de paraître égoïste, je ne sais pas si j'aurai la force de me réjouir de son bonheur avec Mr. Bingley et son bébé.

- Très bien, dit Elizabeth sans insister. Veux-tu que j'écrive à Père pour l'avertir ?

- Volontiers. Mais ne lui raconte pas les raisons de mon retour.

- Il va poser des questions. A moins d'un grave souci, tu n'aurais jamais quitté Londres en pleine Saison.

- Mère se chargera de lui apprendre ce qui s'est passé. C'est peut-être même déjà fait. »


Le souhait de Kitty fut exaucé. Trois jours plus tard, Mr. Bennet répondit qu'il viendrait en personne chercher sa fille et son épouse pour les escorter jusqu'à Longbourn. De manière implicite, la question du séjour de Mrs. Bennet chez les Darcy fut ainsi réglée. Elizabeth ne sut jamais si la demande émanait de sa mère ou si Mr. Bennet avait fait preuve d'un de ses rares accès d'autorité. Mais elle ne put réprimer sa sensation de soulagement.

La vie sous le même toit que sa mère était devenue pesante. Quand Darcy et elle ne sortaient pas le soir, les repas étaient pris dans un silence quasi-complet. Georgiana se faisait plus discrète que jamais, Kitty trouvait fréquemment une excuse pour ne pas se joindre à eux, et Mrs. Bennet se réfugiait dans un silence obstiné et méprisant. Quant à Darcy, il préférait attendre de se retrouver seul avec son épouse dans l'intimité de leurs appartements pour discuter avec elle. Le reste du temps, la mère et la fille s'évitaient soigneusement, Mrs. Bennet ayant même mis un point d'honneur à ne plus paraître aux jeudis de sa fille et à ne plus l'accompagner durant ses promenades dans Hyde Park.

Dans ce contexte difficile, Elizabeth se réjouissait à l'idée de revoir son père. Son flegme et son sens de l'humour lui semblaient être les meilleurs antidotes au tempérament maussade de Mrs. Bennet. Malheureusement, la visite de Mr. Bennet allait surtout être source de désagréments. Elle le comprit à l'instant même où, le matin de son arrivée, elle fut avertie par son majordome que des visiteurs souhaitaient la voir. Se pressant, elle se dirigea vers le foyer et se figea net en entendant la voix de Lydia récriminer contre la fatigue du voyage.

Son cœur manqua un battement et un sentiment de panique s'empara d'elle pendant quelques secondes. Mais sa première pensée fut pour son père : comment avait-il pu autoriser Lydia à l'accompagner alors qu'il n'ignorait rien des agissements de Mr. Wickham ? Mais elle se reprit pour les accueillir. Inspirant profondément, elle se dirigea calmement dans le hall. Evitant délibérément de regarder sa sœur, elle croisa immédiatement le regard de son père, empli d'excuses muettes. Lydia la rappela à la réalité.

« Lizzie, enfin ! C'est une véritable odyssée pour arriver chez toi, dit-elle d'un ton amer.

- Bonjour, Lydia. Bonjour, Père. J'espère que vous avez fait bon voyage ?

- Effroyable. Il faut dire que nous n'avons pas la chance de rouler dans une voiture aussi confortable que la tienne ou celle des Bingley, récrimina Lydia.

- Lydia, il suffit… tempéra Mr. Bennet. Bonjour, Lizzie. Merci de nous recevoir. Comment vous portez-vous ?

- Très bien, même si ces deux dernières semaines ont été riches en événements. Je suis heureuse de vous voir, dit-elle en prenant soin de ne regarder que son père.

- Lydia a tenu à m'accompagner. J'espère que cela ne vous dérange pas ? demanda-t-il d'un air contrit.

- Bien sûr que ça la dérange, Père. Cela fait des mois qu'elle met un point d'honneur à m'éviter. Mais peu m'importe, tout ce que je demande c'est une explication et je ne partirai pas d'ici avant de l'avoir eue.

- Lydia, calmez-vous. Vous m'aviez promis de faire des efforts. Nous venons à peine d'arriver ! s'insurgea Mr. Bennet.

- Père, je suis une femme mariée. Je ne dois obéissance qu'à mon mari, or nous savons tous qu'il est absent.

- Raison pour laquelle je suis en droit de vous demander d'attendre un moment plus propice avant d'aborder des sujets difficiles avec nos hôtes, insista Mr. Bennet.

- Lydia, n'es-tu pas impatiente de revoir Mère et Kitty ? intervint Elizabeth. Je suis sûre qu'elles seront très contentes de discuter avec toi. » suggéra Elizabeth pour faire diversion et apaiser les tensions.

Elle doutait fort que Kitty ait envie d'entendre les plaintes continuelles de sa sœur, mais elle aurait tout donné pour se débarrasser de la présence agressive de Lydia, ne serait-ce que quelques minutes.

« Soit. Mais nous aurons à parler toutes les deux. Et vite. » dit Lydia sur un ton de défi.

Elizabeth mena son père et sa sœur dans leurs chambres respectives. Les laissant s'installer, elle alla prévenir Mrs. Bennet et Kitty qu'ils étaient arrivés. Comme elle l'avait espéré, sa mère se précipita pour aller voir Lydia pour laquelle elle ne cessait de s'inquiéter depuis qu'elle était revenue s'installer à Longbourn après le départ de Mr. Wickham. Puis elle se retira au salon, se doutant que sa famille ne tarderait pas à la solliciter de nouveau. Elle ne se trompa pas, voyant son père entrer moins de dix minutes plus tard.

« Lizzie, je sais ce que vous allez dire : j'aurais dû vous prévenir. Mais j'ignorais qu'elle projetait de venir. Elle a fait une scène incroyable pour m'accompagner au moment de mon départ. Elle estime avoir le droit à des explications. Et pour tout vous avouer… Je pense que sa demande est légitime, même si elle la formule d'une façon que je ne peux que condamner.

- Mr. Darcy et moi sommes tout disposés à apporter les réponses à ses questions. Aujourd'hui même, si elle le désire. Même si cette épreuve a été difficile pour nous, elle reste l'épouse de Mr. Wickham et en tant que telle, elle a des droits.

- Voulez-vous que je sois présent ?

- Non je préfère être seule avec elle. A moins que Mr. Darcy ne désire se joindre à nous. Mais assez parlé de cela ! Si vous me racontiez plutôt comment vont nos amis ? Et Mary ? »

La conversation qui suivit fut agréable pour le père et la fille qui retrouvèrent en un instant leur complicité d'antan. Il l'informa que Mary avait refusé de se joindre à eux car elle avait Londres en horreur et ne voulait pas abandonner ses études, même pour quelques jours. De son côté, Elizabeth lui relata comment Mrs. Cooper avait réduit à néant les espoirs de Kitty.

A la demande de son mari, Mrs. Bennet occupa Lydia durant le restant de l'après-midi, l'emmenant faire les boutiques dans les meilleurs quartiers de Londres avec la voiture que Lizzie avait mise à leur disposition. Darcy rentra à Darcy House vers dix-sept heures. Il fut ravi de découvrir son beau-père en pleine discussion avec Elizabeth.

« Mr. Bennet, c'est un plaisir de vous voir, dit Darcy avant de prendre la main de son épouse dans les siennes et de l'embrasser tendrement.

- Pour moi aussi. Je vous remercie de nous accueillir. J'ai cru comprendre que Kitty voulait rentrer à Longbourn très rapidement.

- C'est une triste histoire. Je suppose qu'Elizabeth vous l'a déjà racontée.

- Nous aurions voulu faire tellement plus pour elle… déplora Elizabeth.

- Vous ne pouvez forcer le destin, Lizzie, dit Mr. Bennet. Il ne reste plus qu'à espérer qu'elle surmonte son chagrin rapidement…

- Combien de temps souhaitez-vous rester ? Ma demeure vous est ouverte, offrit Darcy.

- Nous repartons demain, je doute fort que mes filles veuillent rester très longtemps ici.

- Vos filles ? s'étonna Darcy.

- Lydia est ici, annonça Elizabeth, sentant la main de son mari se crisper instantanément dans la sienne.

- Vraiment ? dit-il, surmontant son trouble.

- Elle tenait à nous parler, lui expliqua Elizabeth. Elle veut savoir pourquoi Mr. Wickham est parti pour les Amériques.

- Dans ce cas, nous lui expliquerons tout. Sauf si tu préfères être seule avec elle. Cela sera peut-être plus facile pour vous deux. » dit-il avec sollicitude.

Lydia vint justement les interrompre quelques minutes plus tard, suivie de près par Mrs. Bennet.

« Il faut que nous parlions. » annonça-t-elle très sobrement à sa sœur.

Mr. Bennet et Mr. Darcy se levèrent et prirent congé aussitôt. Elizabeth, sans mot dire, regarda sa mère droit dans les yeux pour lui faire comprendre qu'elle devait les imiter.

« Je reste pour soutenir Lydia, affirma Mrs. Bennet avec détermination.

- Mère, je vous ai répété à plusieurs reprises qu'il s'agit d'une affaire privée.

- Une affaire privée ! Je suis votre mère à toutes les deux, si un différend vous oppose, je dois pouvoir le régler.

- Pas cette fois. Je vous remercie de votre aide, mais nous sommes toutes les deux adultes. Nous pourrons régler cela entre nous.

- Et si je lui demande de rester ? dit Lydia d'un ton provocateur.

- Dans ce cas, je ne serai pas en mesure de répondre à tes questions. Ce qui n'est pas dans ton intérêt.

- Oh, tu y répondras. Je ne quitterai pas cette maison tant que tu ne m'auras pas dit la vérité.

- Dans ce cas j'espère que tu as appris la patience, parce que je ne te révélerai rien tant que nous ne serons pas seules.

- Vous êtes d'une effronterie incroyable ! s'exclama Mrs. Bennet, outrée.

- Je vous renvoie à la définition du terme, Mère. Il me semble que je sois la seule personne dans cette pièce à ne pas me présenter chez les gens sans avoir été invitée au préalable. »

La pique cinglante atteignit sa cible. Mrs. Bennet soupira bruyamment, et maugréant, sortit de la pièce. Lydia ne perdit pour autant rien de sa superbe.

« Je veux tout savoir depuis le début, exigea Lydia. Je veux comprendre pourquoi Wickham est parti.

- Je pense qu'il faut remonter assez loin. Mais avant de commencer, je te demanderai une chose : ne m'interromps pas. Les événements que je vais te raconter sont très douloureux pour moi, et je n'aurai pas la force de me répéter.

- Douloureux ! Et moi donc, abandonnée par mon époux, je n'ai pas le droit de dire que ce que j'éprouve est douloureux ?

- Ne monte pas sur tes grands chevaux, Lydia. Et pour une fois, l'espace d'un instant, essaye de comprendre que les gens qui t'entourent ont aussi des sentiments et de vrais ennuis. »

Quantité de répliques assassines jaillirent dans l'esprit de Lydia mais un sursaut de prudence la retint. Elle connaissait Elizabeth et savait que son aînée pouvait être très obstinée et n'hésiterait pas à mettre sa menace de ne rien lui révéler à exécution. Intérieurement, elle se fit le serment de se venger une fois qu'elle saurait tout.

« Je t'écoute, dit-elle, faussement docile.

- J'ignore à quel degré de confidences Mr. Wickham et toi étiez quand vous viviez à Newcastle. Je ne sais pas s'il t'avait dissimulé ses soucis d'argent et si non, s'il t'avait révélé l'ampleur de ses dettes.

- Je n'étais pas dupe.

- Ce que tu ignores en revanche, c'est la haine qu'il voue à Mr. Darcy.

- Non, je n'en ignore rien. Et elle est plus que justifiée à mon sens.

- Tu es sous son toit, donc je te prie de prendre modérer tes propos.

- Je n'en pense pas moins.

- Réserve ton jugement jusqu'au moment où tu connaîtras toute la vérité. Et rappelle-toi que je t'ai demandé de ne pas m'interrompre. Je disais donc que Mr. Wickham hait Mr. Darcy depuis des années. Par pure jalousie. Toutefois, Mr. Wickham était très aimé de feu mon beau-père, qui, à sa mort, lui a légué la cure de Lambton. Mr. Wickham l'a refusée, se jugeant inapte à occuper une fonction religieuse. Mr. Darcy, qui venait alors d'entrer dans son héritage, lui a donc versé la somme équivalente à la cure. Et leurs relations ont pris fin. Mr. Wickham a perdu la somme de la cure au jeu en quelques mois. Suite à quoi, il a de nouveau sollicité Mr. Darcy pour de nouveaux subsides. Cette fois, mon mari n'avait plus aucune raison de lui venir en aide, d'autant que commencer à verser de l'argent à Mr. Wickham est un cycle sans fin. Il a donc refusé. Mais Mr. Wickham s'est obstiné à trouver de l'argent par tous les moyens. Son but était alors de séduire une riche héritière, s'enfuir avec elle pour compromettre sa réputation, et, à terme, la forcer à se marier avec lui pour qu'il puisse toucher sa dot. Mais ses tentatives ont échoué. Il a finalement été contraint de s'engager dans l'armée pour subsister. Sa haine pour Mr. Darcy est restée intacte, il n'a pas cessé d'être rongé par la jalousie à son égard. Il avait deviné, Dieu sait comment, l'attachement que Mr. Darcy me portait bien avant nos fiançailles. Et il a tenté de s'en prendre à notre famille, pour le blesser indirectement. »

Elizabeth savait qu'elle abordait une partie difficile. Elle ignorait comment annoncer à sa sœur que l'homme qu'elle aimait ne l'avait épousée que par calcul. Néanmoins, c'était essentiel pour que Lydia connaisse tous les tenants et les aboutissants de cette histoire.

« Il t'a séduite pour essayer de ruiner ta réputation. S'il avait réussi, Mr. Darcy n'aurait pas pu m'épouser et Mr. Wickham aurait atteint son but.

- Tu mens ! Il m'aimait ! Et je suis sûre qu'il m'aime toujours ! s'insurgea Lydia, se levant et commençant à faire les cent pas dans la pièce.

- Lydia, tu t'illusionnes sur cet individu depuis que tu l'as rencontré. Il t'a séduite pour atteindre Mr. Darcy. Malheureusement pour lui, mon mari a contourné le problème. Il connaît le point faible de Mr. Wickham : l'argent. Il est sans cesse poursuivi par ses créanciers. Il ne pouvait pas refuser la proposition que Mr. Darcy lui a faite : payer toutes ses dettes, son poste à Newcastle et de quoi s'y installer avec toi. L'unique condition était qu'il t'épouse. Et il a monnayé son accord très cher !

- Serais-tu jalouse qu'il soit tombé amoureux de moi ? Si je me souviens bien, tu n'étais pas insensible à son charme quand nous l'avons rencontré, persifla Lydia.

- C'était bien avant de découvrir sa véritable personnalité. Et elle m'est apparue plusieurs mois avant que tu ne t'enfuies avec lui.

- Je me demande bien comment !

- En recueillant les confidences au sujet d'une jeune fille dont il avait failli ruiner la réputation, dit Elizabeth.

- Pourquoi n'as-tu rien dit ?

- Par respect pour cette jeune fille qui souhaitait garder le secret de cette mésaventure pour préserver sa réputation. Mais si tu te souviens bien, j'ai tenté d'empêcher Père de te laisser partir à Brighton. Je redoutais que tu croises sa route. Les semaines qui ont suivi m'ont donné raison.

- Pourquoi devrais-je te croire ? Tu dis qu'il t'a fait souffrir, tu pourrais vouloir te venger.

- Cela ne m'apporterait rien : il est sorti de nos vies à jamais. Aujourd'hui mon seul souhait est de guérir de toute cette sombre histoire. Mais si tu souhaites des preuves, elles sont très faciles à fournir. Crois-tu que l'accord entre ton mari et le mien se limitait à payer ses dettes et sa commission à Newcastle ? Bien sûr que non ! Mr. Wickham a exercé un odieux chantage car il refusait de t'épouser en échange de ces seuls avantages. Et il en a coûté plusieurs milliers de livres à mon mari pour le convaincre de t'épouser. Veux-tu voir le reçu de cette somme ? »

Devenue livide, Lydia se rassit.

« Mr. Darcy pouvait largement se le permettre ! finit-elle par dire avec mépris après avoir surmonté son humiliation. Et tu ne m'apprends rien de bien nouveau. J'ai toujours su que Mr. Darcy était intervenu pour convaincre Wickham de m'épouser dans le seul but de te séduire.

- Tu connais bien mal Mr. Darcy. Son seul espoir à ce moment-là était de sauver notre famille du déshonneur.

- Pour pouvoir t'épouser ! Alors cesse de me vouloir me faire croire que Wickham était le seul à être intéressé ce jour-là. De toute façon, ses motivations au moment de notre mariage ne regardent que moi, se défendit Lydia.

- Etant donné l'accord qu'il a passé avec mon mari, ce n'est pas tout à fait vrai. Mais soit, passons. Il t'a donc épousée, et vous êtes partis vivre à Newcastle. Sans grande surprise, à en juger par les lettres que tu nous envoyais à Jane et moi, j'en ai déduit que vous aviez rapidement épuisé l'argent que Mr. Wickham avait réussi à soutirer à mon mari, et j'ai vite compris que ses dettes s'accumulaient. Ce que j'ignorais en revanche, c'était la gravité de la situation, et la façon dont il comptait y remédier. C'est alors que sa haine pour Mr. Darcy lui a soufflé un plan abominable. Le 15 janvier dernier, il a fait incendier un des navires marchands de mon mari à Cardiff. Un navire qui s'appelle le Louisiana. Cet incident a coûté la vie à l'un des marins qui travaillaient à bord. Dès le lendemain, Mr. Darcy s'est rendu à Cardiff. Le même jour, dans l'après-midi, Mr. Wickham s'est introduit dans Pemberley. Sans prévenir quiconque, et au mépris de l'interdiction qui lui avait été faite de passer le seuil de notre maison, il est parvenu jusqu'à mon salon privé.

- Pour te demander de l'argent ! La belle affaire !

- Pour m'enlever et en vue de réclamer une rançon à Mr. Darcy. » rectifia Elizabeth, la voix tremblante, peinant à revivre ces souvenirs.

Elle paraissait si éprouvée que Lydia la crut, à son grand soulagement. Elle n'aurait pas supporté devoir se justifier.

« A-t-il réussi ?

- Presque. Il a compris que j'étais enceinte. Alors il a éclaté de rire en disant que son plan n'en serait que plus efficace. Et il m'a fait comprendre que pour le bien de mon enfant je ne devais pas résister. Mais en arrivant en haut de l'escalier qui nous aurait menés à l'extérieur, je me suis débattue. Je ne pouvais pas le laisser faire. C'était mon enfant, ma vie, je devais les défendre. Mais il a été plus fort que moi. Je suis tombée dans l'escalier et j'ai perdu connaissance. »

Elle se tut quelques instants. Lydia n'osa pas rompre le silence.

« Il a dû penser qu'un corps inconscient serait un risque trop grand pour la suite de son plan. Il s'est enfui, et je ne l'ai jamais revu. Dans la nuit qui a suivi, j'ai perdu l'enfant que je portais, dit-elle d'une voix vacillante.

- Tu aurais toutes les raisons de vouloir te venger de lui… murmura Lydia.

- Je ne suis pas comme ça. Je ne suis pas comme lui. Il a passé sa vie à vouloir se venger d'une injustice qui n'existait que dans son imagination. La vengeance ne me rendra pas l'enfant que j'ai perdu.

- Que s'est-il passé ensuite ?

- Mr. Darcy est revenu à mon chevet aussi vite qu'il a pu. J'avais perdu la mémoire sur ce qui s'était passé, et il m'a fallu quelques jours pour retrouver mes souvenirs. Mr. Wickham avait eu le temps de s'enfuir et de se cacher, probablement à Londres. Mr. Darcy a demandé à ses cousins de le retrouver. En quelques jours, c'était fait. Et il lui a laissé le choix : soit il le dénonçait et il passait le restant de ses jours en prison, mais le scandale risquait d'éclater et de rejaillir sur nous tous, ce qui aurait compromis les futurs mariages de Kitty et Mary, soit il partait pour les Amériques sans jamais revenir en Europe. Comme tu t'en doutes, il a préféré la liberté. »

Elizabeth avait volontairement décidé de falsifier la vérité. Elle ne pouvait révéler que Darcy avait provoqué Mr. Wickham en duel, sous peine de risquer que Lydia le dénonce. Le Régent était inflexible avec les duellistes, et Elizabeth frémissait à la seule pensée de la peine qu'encourrait Darcy si son duel était connu. Et elle ne faisait pas confiance à Lydia pour garder pareil secret.

« Il a choisi de partir sans moi ? demanda Lydia d'une voix blanche.

- Maintenant que tu connais la vérité, tu as le choix de le rejoindre ou non. Mais sache que Mr. Wickham s'est montré très dédaigneux à l'idée que tu l'accompagnes. Il a faiblement protesté quand Mr. Darcy lui a dit qu'il vaudrait mieux pour ta sécurité et ton confort que tu restes en Angleterre auprès de ta famille. Mr. Wickham disait que tu serais davantage un poids qu'autre chose. Il a parlé de toi dans les termes les plus vils.

- Je ne te crois pas ! Si toi tu ne veux pas te venger, ton mari le veut ! Il veut venger son honneur en s'attaquant à moi ! »

Quelque chose se brisa en elle, tandis qu'elle éclatait en sanglots et poussait des gémissements plaintifs de plus en plus forts, hoquetant sous l'émotion. Elizabeth n'aurait pas su dire si sa sœur sentait au fond d'elle-même qu'on ne lui mentait pas ou si elle était réellement aveuglée par l'amour qu'elle portait à son mari au point de prêter de mauvaises intentions à ceux qu'il avait tant fait souffrir.

« Lydia, je sais que tout cela est très douloureux. Plusieurs mois après, je souffre encore énormément de toute cette histoire. Tu crois sans doute que je ne me mets pas à ta place, que je ne pense qu'à moi et à ce qui m'est arrivé, mais c'est faux ! Les conséquences que tu as à endurer à cause des actes de ton mari m'ont fait vivre des nuits blanches interminables.

- Tu te moques de ce que je traverse ! Tu te moques bien que ma vie soit finie ! Tu es dans ton palais, avec plus d'argent que tu ne peux en dépenser, et tu viens te plaindre d'avoir à subir un petit malheur dans ton existence parfaite !

- Un petit malheur ?! J'ai perdu mon enfant ! dit Elizabeth d'une voix brisée.

- Tu en auras d'autres ! »

Sidérée de tant de cruauté, Elizabeth refoula ses larmes, tentant une ultime fois d'apaiser sa sœur.

« Je me suis mise à ta place maintes fois, je sais ce que tu endures et ce que tu vas devoir subir pendant les années qui vont suivre. J'aimerais pouvoir t'aider !

- Oh ton mari et toi en avez assez fait ! Tu accuses mon cher Wickham de haïr Mr. Darcy depuis des années, mais je comprends pourquoi il le hait ! Il a tout fait pour ruiner son bonheur, depuis toujours ! Et maintenant que tu l'as épousé, tu l'aides, sans même te soucier de la vie et du bonheur de ta propre sœur !

- Tu es injuste, Lydia ! Mr. Darcy n'a jamais souhaité faire de mal à personne ! Si quelqu'un veut détruire les autres, c'est ton mari. Pourquoi refuses-tu de le voir ? Ne comprends-tu pas qu'il est venu chez moi, délibérément, pour m'enlever, et qu'à cause de lui, j'ai perdu mon enfant ? Il a posé la main sur moi, et m'a frappée, sans la moindre hésitation !

- Ce que je comprends c'est qu'à cause de ton mari, et à cause de toi, je suis séparée de lui pour toujours et que ma vie est ruinée. Alors ne viens pas me parler de tes petits soucis. Des enfants tu en auras d'autres. Et ton mari est encore là, près de toi, il t'offre une vie dorée, après toutes les monstruosités que vous avez fait subir à mon cher Wickham ! »

La crise de nerfs qui la menaçait depuis plusieurs minutes finit par l'emporter, et Lydia énuméra alors des insultes sans fondement, les hurlant avec une violence croissante, tandis qu'Elizabeth l'écoutait, tétanisée. Tous à Darcy House purent entendre les cris de Lydia, et Mrs. Bennet finit par se précipiter dans la pièce, talonnée de près par Darcy et Mr. Bennet. Mrs. Bennet prit sa benjamine dans les bras, jetant un regard noir à Elizabeth.

Cette dernière, bouleversée d'avoir dû revivre les heures les plus sombres de sa vie et de constater, impuissante, que cela n'avait servi qu'à aggraver le malentendu entre sa sœur et elle, resta prostrée sur son siège. Oublieux des autres occupants de la pièce, Darcy vint s'asseoir près d'elle, prenant ses mains avec tendresse, plongeant son regard dans le sien. Elle n'esquissa pas un geste pour retenir ses parents au moment où ils entraînèrent Lydia en dehors de la pièce, cette dernière hurlant que les Darcy étaient des meurtriers.

Resté seul avec Elizabeth, et terrifié à l'idée que la scène qui venait de se produire ne réduise à néant les efforts qu'elle avait faits pour surmonter le drame qu'ils avaient traversé, Darcy lui proposa un brandy ou un thé, mais elle les refusa d'un geste.

« Comment te sens-tu ?

- Terriblement lasse. Aucune explication ne pouvait convaincre Lydia. Elle est aveuglée. Elle refuserait de voir le pire des crimes qu'il pourrait commettre.

- Il est plus facile pour elle d'accuser les autres que d'admettre qu'il ne l'a jamais aimée et qu'il l'a trahie. Je regrette que tu aies eu à l'affronter seule. Elle m'aurait peut-être davantage écouté.

- Pour elle, tu restes un étranger, sans compter que Wickham s'est assuré qu'elle te déteste également... Elle ne t'aurait jamais laissé terminer. Au moins désormais elle connaît la vérité, même si elle est douloureuse. Il n'y a plus qu'à espérer.

- Que crois-tu qu'elle fera ?

- Je n'en ai pas la moindre idée. J'ai tenté de lui expliquer qu'elle avait le choix de le rejoindre si elle le souhaite, mais elle n'a rien voulu savoir. Je doute qu'elle puisse entendre quiconque en ce moment…

- Je sais qu'il s'agit de ta sœur, et qu'elle souffre de la situation, mais elle n'aurait pas dû réagir ainsi. Tu as eu ton lot de souffrances toi aussi.

- A ses yeux cela ne compte pas car j'ai fait un beau mariage qui est sensé me consoler de tous les malheurs présents et à venir.

- Elle est aussi jalouse que Wickham. Cela ne m'étonne plus qu'elle se soit éprise de lui. »

Ils furent interrompus par Mr. Bennet.

« Nous devons prendre congé ce soir, leur annonça-t-il.

- Je comprends votre demande, monsieur. Et même si je désire autant que vous ne pas prolonger une cohabitation si douloureuse pour Elizabeth et Mrs. Wickham, je ne peux pas vous laisser partir. Voyager de nuit est trop dangereux. Dormez ici, vous pourrez partir tôt demain matin. Je mettrai tout en œuvre pour faciliter votre voyage, dit Darcy.

- Lydia souhaite partir dès maintenant. Elle dit ne pas vouloir passer la nuit sous votre toit. Et elle est dans un tel état de nervosité que je doute de la voir se calmer tant que nous serons chez vous.

- Voulez-vous que nous fassions venir un docteur ? proposa Elizabeth. Je serai très inquiète si vous partez ce soir.

- Notre médecin est excellent, ajouta Darcy. Il pourra l'aider à la calmer pour qu'elle puisse dormir. Que vous preniez la route ou non, elle a de toute façon besoin de repos, sa crise ne peut durer trop longtemps sans mettre sa santé en péril. »

Leur discours était si plein de bonté et de sollicitude que Mr. Bennet ne put qu'accepter. Cela n'alla pas sans mal car ni Lydia ni Mrs. Bennet n'étaient disposées à rester. Il dut faire preuve d'autorité pour qu'un médecin soit finalement admis dans la chambre de Lydia et que Mrs. Bennet cesse de réclamer un départ immédiat. Le médecin prescrivit un calmant pour Lydia, qu'elle but sans protester, à la surprise de son entourage, et le départ des Bennet et de leurs deux plus jeunes filles fut arrangé pour le lendemain matin à la première heure.

Lorsque Lydia fut enfin endormie, Mr. Bennet redescendit dans le grand salon, attendri de la scène qu'il y découvrit. Darcy n'avait pas quitté Elizabeth, la prenant dans ses bras pour la réconforter. Et si nul n'avait échangé un mot depuis de longues minutes, leur seule présence mutuelle suffisait à les apaiser en ces heures délicates. Apercevant son beau-père, Darcy se leva immédiatement et le salua.

« Comment va Lydia ? demanda Elizabeth.

- Elle vient de s'endormir. Je vous remercie d'avoir fait venir votre médecin, je crois que rien n'aurait réussi à la calmer sans cela.

- J'espère qu'elle ira mieux dans les jours à venir, dit sa fille.

- Connaissant Lydia, cela n'ira pas sans mal… dit sombrement Mr. Bennet avant de se tourner vers son gendre. Mr. Darcy, puis-je solliciter un entretien en privé avec vous ? »

Ignorant le regard intrigué d'Elizabeth, Darcy acquiesça. Après avoir embrassé son épouse une dernière fois, il guida Mr. Bennet jusqu'à la bibliothèque de Darcy House dont il se servait comme bureau.

« Que puis-je faire pour vous, Monsieur ? demanda Darcy.

- Vous en avez déjà fait beaucoup. J'ai souhaité vous parler en privé précisément pour vous remercier.

- Il était tout naturel de venir en aide à Mrs. Wickham compte tenu des circonstances…

- Je ne parle pas de cela, Mr. Darcy, mais de tout ce que vous avez fait pour Elizabeth depuis que Mr. Wickham a tenté de l'enlever. J'ai deviné au ton de ses lettres et des vôtres combien elle était dévastée après avoir perdu son enfant. Or quand je l'ai revue lors de mon arrivée tout à l'heure, si elle m'a semblé changée, et toujours attristée, j'ai compris qu'elle avait commencé à surmonter cette épreuve et reprendre goût à la vie.

- Elizabeth a été très forte, et très courageuse. Bien plus que je ne l'aurais été à sa place… dit sombrement Darcy.

- Elle ne l'aurait pas été autant sans vous à ses côtés pour la soutenir, j'en suis convaincu. C'est grâce à vous seul qu'elle n'a pas sombré dans le désespoir. Acceptez donc toute ma gratitude. Vous faisiez déjà son bonheur avant ces événements, mais vous m'avez désormais prouvé que vous êtes de taille à l'épauler même dans les épreuves les plus difficiles.

- Je vous ai fait une promesse le jour où vous m'avez accordé sa main, monsieur, et je la tiendrai. Malgré les semaines terribles que nous avons vécues en janvier, Elizabeth me comble de joie. Prendre soin d'elle et la rendre heureuse sont mes uniques souhaits. Mais comme vous l'avez compris, elle n'est pas encore totalement remise, et j'espère que le temps sera notre meilleur allié pour qu'elle redevienne complètement elle-même à nouveau.

- Croyez-vous que ce soit possible ? Cette épreuve l'a changée.

- Certes, mais j'ai confiance en elle. Elizabeth est d'une nature trop optimiste et enjouée pour laisser l'attaque de Wickham l'empêcher d'être heureuse à nouveau.

- En parlant de Wickham… Vous ne m'avez pas tout dit, n'est-ce pas ? »

Les deux hommes se dévisagèrent longuement, Mr. Bennet cherchant à deviner ce qu'Elizabeth et son mari lui avaient caché.

« Certains événements ne pouvaient pas être relatés par écrit. Et, pour le bien de cette famille, je ne suis pas convaincu qu'ils doivent être révélés, avança prudemment Darcy.

- Elizabeth et Lydia sont mes filles, contra Mr. Bennet. Où est Wickham, Mr. Darcy ? »

Voyant que son gendre ne répondait toujours pas, Mr. Bennet s'approcha.

« Est-il seulement encore en vie ?

- Oui. Je l'ai exilé en Amérique. Le Colonel Fitzwilliam a personnellement veillé à ce qu'il embarque sur un navire en partance pour Boston. Vous pourrez lui demander de confirmer mes dires, proposa Darcy.

- Inutile, vous ne vous abaisseriez jamais à mentir, éluda Mr. Bennet d'un geste. Mais que s'est-il passé ?

- Je vous l'ai dit, je l'ai exilé.

- Et il aurait accepté sans discuter ? J'ai du mal à le croire. Tout comme j'ai du mal à croire que vous vous soyez contenté de cela. Vous êtes trop épris d'Elizabeth pour avoir simplement exilé l'homme qui s'en est pris à elle. D'autant que je n'ignore rien du rôle que vous avez joué dans le mariage de Lydia. Je ne pense pas que vous soyez intervenu pour contraindre Wickham à épouser Lydia uniquement pour le bien d'Elizabeth. Vous avez un lourd passé avec lui, me trompé-je ?

- C'est un euphémisme. Et je vous dois des excuses : jamais il n'aurait compromis Lydia sans la rancune qu'il me voue depuis des années.

- De mes trois gendres, vous êtes le plus honorable, et il est le plus vil. Donc si l'un de vous doit me présenter des excuses, c'est bien lui.

- Qu'il se tienne éloigné de ma famille m'aurait amplement suffi.

- Mais il ne l'a pas fait, justement. Et vous n'êtes pas homme à rester impassible lorsqu'on s'en prend vos proches, j'en suis convaincu. Donc je vous le demande encore une fois : que s'est-il passé exactement ? »

Comprenant que son beau-père ne cèderait pas, Darcy l'invita à s'asseoir d'un geste, avant de leur servir un brandy à chacun.

« J'ai demandé à mes cousins de le retrouver à Londres, où il se cachait. Puis je l'ai provoqué en duel. »

Il lui raconta alors en détails le déroulé de cette journée qu'il avait revécue inlassablement dans son esprit au cours des mois précédents. Lorsqu'il eût terminé, Mr. Bennet garda le silence un long moment, avant de secouer la tête sombrement.

« Ma dette à votre égard s'alourdit…

- Pourquoi donc ?

- Vous avez fait ce que tout père voudrait faire pour sa fille en pareille situation.

- Je ne l'ai pas fait pour venger Elizabeth ou la perte de notre enfant. Ni même par honneur. Je l'ai fait pour mettre notre famille à l'abri, se défendit Darcy.

- Elizabeth est trop jeune et a une trop grande confiance en vous pour mettre cette version en doute. Et peut-être même y croyez-vous vous-même. Pour ma part, je pense que vous l'avez provoqué en duel à la fois pour venger votre famille et la mettre à l'abri.

- Pourquoi pensez-vous cela ?

- C'est une réaction parfaitement naturelle. Cet homme a attaqué la femme que vous aimez et est responsable de la mort de votre enfant. Et de probablement bien davantage au vu de votre passé commun. Tous dans votre situation auraient réagi de la même façon. Mais je ne suis pas sûr que tous auraient eu le courage de se retenir de le tuer. Vous l'avez eu, et c'est très honorable. Même si une part de moi regrette que vous ayez retenu votre main à ce moment-là.

- Je le regrette parfois aussi, dit Darcy en baissant les yeux.

- Ne le regrettez pas. Jamais. Vous avez pris la bonne décision. Vous n'auriez jamais pu vivre avec vous-même si vous l'aviez tué. Et Elizabeth aurait cessé de vous estimer si vous aviez fait de sa sœur une veuve. Wickham aurait alors réussi à détruire votre mariage, et c'est mon dernier souhait pour vous deux.

- Pourquoi regrettez-vous que je l'aie laissé en vie, dans ce cas ?

- C'est une réaction toute légitime pour un père.

- Et pas pour un mari ?

- C'est une réaction humaine, corrigea Mr. Bennet, mais pas légitime pour le mari d'Elizabeth. Vous êtes un meilleur homme que moi, Mr. Darcy. C'est pour cette raison que je vous ai accordé sa main. Vous avez réagi exactement comme il le fallait. Un simple exil ne m'aurait pas suffi. Je vous suis très reconnaissant de lui avoir donné une bonne leçon.

- Il est trop vil pour la retenir.

- Certes, mais il la méritait. Et l'exiler était la solution parfaite.

- Pas pour Lydia.

- Elizabeth et vous devez cesser de culpabiliser à son sujet. Lydia paie le prix de sa stupidité. Quel besoin avait-elle de se compromettre en s'enfuyant de Brighton avec lui ? Je sais que Lizzie et vous êtes convaincus que vous auriez pu empêcher cela en révélant la vraie nature de Wickham, mais Lydia était seule à Brighton pour décider de se compromettre. Aucun de nous ne l'y a contrainte. Même sans connaître la duplicité de Wickham, Jane ou Mary n'auraient jamais agi de la sorte.

- Elle paie néanmoins très cher le prix d'une erreur de jeunesse, et je reste convaincu que j'aurais dû mettre Wickham hors d'état de nuire bien avant cela. Ni Lydia ni Elizabeth n'auraient eu à souffrir de ses manigances.

- Vous êtes trop jeune encore pour accepter l'idée qu'on ne refait pas le passé. Vous devez apprendre cette leçon-là, tout comme Elizabeth. Vous êtes trop complices tous les deux pour qu'elle ne devine pas vos remords. Et tant qu'elle vous sentira en proie à ces regrets-là, elle ne pourra pas tourner définitivement pas la page de l'attaque de Wickham. Donc si vous ne faites pas ce travail sur vous-même pour vous, faites-le pour elle. »

Méditant la sagesse des paroles de son beau-père, Darcy finit par acquiescer.

« Je m'y emploierai. Mais de grâce, ne me parlez plus de gratitude. J'aurais tout fait pour protéger Elizabeth et l'aider à surmonter cette épreuve.

- Je n'en doute pas, mais je ne vous en suis pas moins reconnaissant. Allez donc la retrouver, je crains que sa discussion avec Lydia l'ait beaucoup éprouvée. »

Les deux hommes se serrèrent la main, conscients que les aveux de Darcy et les conseils de Mr. Bennet venaient de changer leur relation définitivement.


Kitty s'était prudemment tenue à l'écart de la confrontation entre ses deux sœurs. Tout comme Georgiana, elle voulut rester dans sa chambre, protégée de toute agitation. Le sort en décida autrement, bouleversant son existence d'une manière qu'elle n'aurait jamais crue possible. Au moment où Lydia et Mrs. Bennet exigeaient des explications auprès d'Elizabeth, un mot fut apporté à Kitty dans sa chambre. Son nom, inscrit avec élégance sur la missive, la fit tressaillir, car elle avait reconnu l'écriture de Mr. Cooper. Tremblante, elle l'ouvrit pour en découvrir le contenu, qui était fort court.

Miss Bennet,

Mon cœur saigne depuis le soir où j'ai dû prendre congé de vous. Je n'ai nul droit de solliciter un entretien, mais il m'est insupportable de ne pas vous voir pour m'expliquer. Je suis convaincu que Mrs. Darcy vous a apporté des éclaircissements au sujet de ma conduite inqualifiable. Je vous en conjure, acceptez de me recevoir une dernière fois, je dois vous parler pour vous en dire davantage sans quoi je le regretterais éternellement.

Je vous attends au pied de Darcy House. Une fois la nuit tombée, je partirai et vous n'aurez plus jamais à souffrir ma présence.

Respectueusement,

Jonathan Cooper

Le cœur de Kitty se mit à battre à tout rompre. Elle ne savait que penser. Les jours qui avaient suivi les révélations d'Elizabeth l'avaient mise à la torture. Elle n'espérait plus revoir celui qu'elle tentait de s'interdire d'aimer. Sa missive venait ébranler ses meilleures résolutions, d'autant que sa conduite présente se rapprochait dangereusement de l'inconvenance. Passé le premier choc, elle tenta de mettre de l'ordre dans ses idées pour savoir quel parti adopter. Une ultime confrontation lui semblait trop douloureuse, car elle ne se sentait pas la force de revivre ce qu'elle avait traversé après le bal des Darcy. Elle sentait qu'en refusant de le voir, elle finirait par retrouver sa paix intérieure, même si elle devrait sans doute attendre des années pour y parvenir. Aussi décida-t-elle de rédiger une réponse informant le jeune homme qu'elle ne pouvait accéder à sa requête. Elle sonna pour la transmettre au majordome. Mais occupé à l'office, il ne répondit pas à son appel.

Ne souhaitant pas prolonger l'attente de Mr. Cooper qu'elle devinait insoutenable, elle descendit elle-même pour trouver un domestique qui pourrait transmettre sa réponse. A sa grande surprise, elle rencontra Mr. Cooper dans le foyer. Tétanisée, elle resta sur les marches, sa lettre à la main. Leurs regards se croisèrent et les sentiments que Kitty tentait de réprimer rejaillir en elle avec force, bouleversant tout sur leur passage. Elle pouvait lire dans ses yeux qu'il ressentait la même chose. Cela la soulagea, rien n'étant plus douloureux que la froideur des regards qu'il lui avait adressés lors de leur dernière conversation.

Les éclats de voix de Lydia les ramenèrent à la réalité. Terrifiée à l'idée qu'on les surprenne, Kitty réfléchit rapidement. Elle devait trouver une solution pour lui parler sans courir le risque qu'on les surprenne, d'autant plus que Mr. Bennet était sous le même toit, ce qui compliquerait singulièrement la situation s'il venait à apprendre que sa fille avait reçu un jeune homme sans chaperon. Une seule issue était possible : le salon où les Darcy prenaient les petits déjeuners lorsqu'ils recevaient des membres de leur entourage.

« Miss Bennet, pardonnez mon inconduite, il fallait que je vous voie !

- Chut ! Suivez-moi ! » dit-elle en se dirigeant prestement vers la salle qui devait leur servir de refuge.

Il la suivit docilement, trop heureux de découvrir qu'elle ne le repoussait pas. Elle referma discrètement la porte derrière eux. La pièce était plongée dans une semi-obscurité où un début de crépuscule faisait danser des ombres irréelles autour d'eux. Instinctivement, ils se mirent à chuchoter.

« Parlez vite, je vous en conjure ! dit-elle, terrifiée à l'idée qu'on les découvre.

- Je ne pouvais rester dehors, vous n'auriez jamais accepté de m'y rejoindre. Par chance, personne n'était dans l'entrée pour me recevoir et ma présence est passée inaperçue, rassurez-vous. Pardonnez-moi de vous forcer la main ainsi.

- Je croyais que vous aviez quitté Londres.

- C'est exact, je suis revenu à l'instant.

- Pourquoi vouliez-vous me revoir ? demanda-t-elle, presque sur la défensive.

- Je ne pouvais vous quitter sur un mensonge. Vous méritez infiniment mieux. Mrs. Darcy vous a-t-elle parlé ?

- Oui.

- Alors vous n'êtes pas sans savoir que vous êtes ma seule joie, ma seule raison de vivre. Et que mes parents ont détruit tout espoir de bonheur pour moi lorsqu'ils ont refusé que j'unisse mon existence à la vôtre, dit-il la voix étranglée par l'émotion, voyant les larmes perler au coin des yeux de Kitty.

- Nous ne sommes pas maîtres de nos vies. Mais je vous sais gré de ne pas m'avoir laissée croire que mes sentiments n'étaient pas réciproques. C'était pour moi la pire torture que de croire que vous vous étiez joué de moi.

- Oh jamais, Miss Bennet, jamais ! Pas une minute ne s'est écoulée depuis l'instant de notre rencontre sans que je ne pense à vous. J'ai dû me faire violence pour ne pas courir à votre rencontre lorsque vous êtes arrivée à Londres. Et le plus atroce était de savoir que je vous faisais souffrir en agissant de la sorte.

- Vous n'aviez pas le choix, je le comprends aujourd'hui.

- Je l'ai toujours eu, malgré l'interdiction de mes parents. J'aurais dû faire preuve de plus de volonté pour mériter mon bonheur et pour vous rendre heureuse comme vous le méritez. Je ne referai plus la même erreur.

- Que voulez-vous dire ? demanda Kitty, confuse.

- Épousez-moi ! déclara-t-il brusquement, se mettant à genoux devant elle. Faites-moi l'honneur de me donner votre main et je m'engage à faire de vous la plus heureuse des femmes !

- Mais c'est impossible ! Votre famille n'y consentira jamais, dit-elle, à la torture.

- Je me passerai donc de leur consentement.

- Vous savez qu'il est indispensable.

- Rien ne l'est, hormis votre présence à mes côtés. Puisque nous n'avons pas le choix, enfuyons-nous pour nous marier. »