Chapitre 33: A l'aube d'une vie
Les occupants de Darcy House se réveillèrent à l'aube le lendemain de la confrontation dramatique entre Lydia et Elizabeth. La jeune Mrs. Wickham avait dormi d'un sommeil lourd qui la laissa épuisée à son réveil. Ses parents n'étaient guère plus à envier. Mr. Bennet avait longuement discuté avec Elizabeth, lui avouant que Darcy lui avait tout révélé de son duel avec Wickham, et l'enjoignant à définitivement tourner la page de ce sombre épisode de leurs vies. Tous deux s'étaient couchés fort tard. Mrs. Bennet, tiraillée par l'angoisse, avait attendu le retour de son mari dans leur chambre afin qu'il lui donne les explications qui pouvaient lever tous ses doutes au sujet des événements de la journée. Les révélations de Mr. Bennet l'avait bouleversée à un tel point que dès le lendemain, elle se leva avant 7h et demanda à parler à sa fille. Elizabeth, qui avait fort peu dormi, rejoignit sa mère dans la salle à manger où leur petit déjeuner les attendait.
« Vous vouliez me parler, Mère ? demanda Elizabeth en prenant place en bout de table.
- En effet. Je souhaiterais surtout faire amende honorable, dit Mrs. Bennet d'un ton contrit qui surprit sa fille.
- A quel sujet ?
- J'ai été trop dure avec vous. Je vous ai mal jugée, sans prendre le temps de connaître la vérité. Je vous présente mes excuses.
- J'en déduis que Père vous a tout expliqué…
- Il m'a raconté ce qui vous est arrivé en janvier. J'ignorais tout de cette histoire. Tout ce que je savais c'est que vous aviez perdu l'enfant que vous attendiez. Je croyais que la douleur vous aveuglait au point de chercher un coupable à tout prix.
- Au point d'inventer une telle histoire ? Le plan de Mr. Wickham était si machiavélique que jamais je n'aurais pu en échafauder un pareil moi-même…
- En effet, cela dépasse l'entendement. Vous aviez raison depuis le début à son sujet. C'est un être sombre et égoïste. Je frémis en pensant que je me suis réjouie de l'union de ma fille à un tel homme.
- Il est passé maître dans l'art de dissimuler sa véritable nature. Je me suis laissée abuser au début, tout comme vous.
- Est-il vrai que Mr. Darcy l'a contraint à s'exiler en Amérique ?
- C'était la seule façon de nous mettre à l'abri de ses manigances. Il nourrit une haine farouche à l'égard de mon mari depuis des années.
- Je vois. Mais que va-t-il advenir de Lydia ?
- Je ne sais pas, Mère, honnêtement. L'exil de Mr. Wickham était la seule solution possible, mais elle nous place dans une position impossible vis-à-vis de Lydia. C'est pour cela que nous avons souhaité tout lui révéler, afin qu'elle puisse prendre une décision.
- Mais quel choix s'ouvre à elle ? Rester ici, ni veuve ni jeune fille à marier, sans mari pour subvenir à ses besoins, ou rejoindre cet individu dans un pays sauvage où elle risquerait de périr à tout instant, et auprès d'un mari sans cœur ? Je ne peux m'y résoudre.
- Néanmoins la décision lui appartient.
- Je ne vous cache pas que je préférerais qu'elle reste ici. Sa vie serait plus confortable.
- Mais sa position serait plus compliquée, vous l'avez dit vous même. Je pense que pour l'instant elle doit avant tout se remettre du choc. Je lui déconseille de prendre une décision hâtive. Mais j'imagine qu'étant donné son opinion à mon égard, mon avis n'a aucun poids. Je ne peux lui en vouloir. Mais j'espère que vous saurez l'aider à prendre la meilleure décision. Elle vous fait confiance.
- Grands dieux, je ne saurais jamais quoi lui conseiller ! Il faudra d'abord lui laisser du temps avant d'en arriver là… En attendant… comme vous le savez nous allons prendre congé de vous aujourd'hui. Elle refuse de rester ici davantage. Et nous ramenons aussi Kitty, puisqu'elle a insisté pour rentrer à Longbourn.
- La maison va me paraître bien vide sans elle. Je m'étais habituée à sa compagnie. Mais retrouver Longbourn lui fera le plus grand bien. J'espère qu'elle se remettra rapidement de son chagrin.
- Et il vous faudra prendre soin de vous. Maintenant que je connais toute la vérité, je mesure à quel point les mois que vous venez de vivre ont dû être éprouvants pour vous.
- Le pire est derrière nous, heureusement. Venir à Londres m'a été d'un grand secours, la Saison m'a forcée à sortir de ma souffrance. M'isoler aurait été la pire des solutions.
- Allez-vous rester jusqu'à la fin de la Saison ?
- Je l'ignore encore. Mr. Darcy et moi allons retourner dans le Derbyshire pour que je puisse assister Jane à la naissance de son enfant. Nous y resterons deux ou trois semaines, je pense. Puis nous reviendrons à Londres pour la fin de la Saison, à moins que mon époux ne désire prolonger notre séjour à Pemberley.
- Lizzie, je suis vraiment désolée… je me suis comportée d'une façon abominable. Il n'y a pas de mot… je me sens terriblement coupable. J'ai été aveugle dans cette histoire, et au lieu de vous soutenir je n'ai fait qu'ajouter des reproches infondés à votre peine.
- N'en parlons plus. Il me suffit de savoir que vous connaissez maintenant la vérité et que vous comprenez pourquoi Mr. Darcy et moi agissons ainsi. Nous ferons tout pour venir en aide à Lydia dans les mois et les années à venir. Même si je vous avoue que son attitude d'hier ne m'y encourage guère.
- Je vous comprends, mais ne soyez pas trop dure avec elle. Elle a été très éprouvée par cette histoire.
- Comme nous tous. J'espère qu'avec le temps elle fera preuve de plus de mesure et de maturité et reviendra à une attitude plus juste à mon égard.
- C'est tout ce que je vous souhaite à toutes les deux. En tant que mère, il m'est insupportable de voir deux de mes enfants se déchirer.
- Lydia et moi n'avons jamais été proches et je doute que nous le soyons un jour. Elle a ses défauts, tout comme j'ai les miens, mais elle n'a pas un mauvais fond. Elle reviendra à de meilleurs sentiments, même si cela doit prendre des années… dit Elizabeth.
- En attendant, comment puis-je me faire pardonner de toutes les horreurs que je vous ai dites ?
- En prenant soin de Kitty. Ne forcez pas ses confidences, et ne la poussez pas à sortir si elle n'en éprouve pas l'envie. Ce qu'elle ressent pour Mr. Cooper est très fort, il faudra lui laisser le temps de se remettre.
- Je suivrai vos conseils. Je ne suis peut-être pas la mère la mieux inspirée du monde, mais votre bonheur à toutes les cinq me tient vraiment à cœur.
- Je n'en ai jamais douté. Offrez à Kitty un refuge calme et une oreille attentive si elle le demande. C'est tout ce que nous pouvons faire pour elle pour l'instant. »
Tandis que la mère et la fille réconciliées s'étreignaient avec émotion, elles étaient loin de se douter que Kitty était dans un état d'esprit bien différent de ce qu'elles imaginaient. Sa rencontre de la veille avec Mr. Cooper avait changé sa vie de façon radicale. Elle savait qu'elle était aimée, et cette seule certitude lui avait redonné goût à la vie. Néanmoins, elle n'était pas comblée pour autant. Maints obstacles se dressaient encore sur sa route et il lui faudrait faire preuve de patience avant d'obtenir ce qu'elle désirait tant. Mr. Cooper devrait suivre son exemple, et elle avait eu bien du mal à l'en convaincre. Leur route vers le bonheur était encore pleine d'obstacles.
A son grand désarroi, elle ne pouvait révéler ses projets à personne, pas même à Elizabeth. Le cœur lourd, elle s'était résignée à quitter Londres et à s'éloigner de l'homme qu'elle aimait, ne pouvant annoncer à ses parents qu'elle avait changé d'avis aussi rapidement alors que son père venait de faire le voyage depuis Longbourn expressément pour venir la chercher. La séparation avec Mr. Cooper serait douloureuse mais nécessaire. Et elle devait admettre que quitter le rythme effréné de la Saison n'était pas pour lui déplaire, même si la perspective de vivre à nouveau avec Lydia ne l'enchantait guère, d'autant qu'elles devraient toujours partager leur chambre, Mary occupant celle de Lizzie et Jane depuis le mariage de ces dernières.
En effet, Lydia avait manifestement décidé de mener la vie dure à son entourage pour se venger des tours que la vie lui avait joué ces derniers mois. De manière incompréhensible, elle se montra dès son réveil odieuse avec quiconque osait l'approcher. La femme de chambre qu'Elizabeth avait assignée au service de Mrs. Bennet et de Lydia en fit les frais la première. Quinze minutes après son réveil, toute la domesticité de Darcy House savait à quoi s'en tenir sur la plus jeune sœur de Mrs. Darcy. Prudente, Kitty évita soigneusement la chambre de sa sœur, se contentant de descendre prendre son petit déjeuner en compagnie de sa famille.
Ses parents furent moins avisés, et Mr. Bennet finit par s'impatienter que sa fille ne les rejoigne pas. Outre un manque de politesse impardonnable, il s'exaspérait en effet du retard que Lydia était en train de leur faire prendre, alors même qu'elle avait insisté pour quitter Darcy House à une heure aussi matinale. Il s'excusa plusieurs fois auprès de ses hôtes, relayé par Mrs. Bennet. Mr. Darcy finit par perdre lui aussi patience et les pria de cesser de leur présenter des excuses pour un comportement dont ils n'étaient pas responsables. Mrs. Bennet, croyant bien faire, monta dans la chambre de sa fille pour la convaincre de descendre. Sa stupéfaction fut grande lorsqu'elle entra dans la pièce : Lydia était à moitié vêtue, et un désordre sans nom régnait autour d'elle. Sa mère n'en crut pas ses yeux. Il fallut l'intervention de Mr. Bennet pour que Lydia consente à se calmer et laisser sa femme de chambre terminer de remplir sa malle, tandis que sa mère l'aidait à se préparer.
Au rez-de-chaussée, les cris de Lydia et les reproches de ses parents parvenaient aux oreilles des Darcy. Rouge de honte, Elizabeth gardait les yeux obstinément baissés, les yeux fixés sur son thé auquel elle n'avait presque pas touché. Darcy lui prit la main et la serra doucement, tentant par ce geste anodin de la réconforter. La position de Kitty n'était guère plus confortable. Au cours des mois précédents, elle avait fait partie de la meilleure société londonienne, et l'inconvenance de la conduite de Lydia tranchait brutalement.
Enfin, Mr. Bennet redescendit, suivi par son épouse et Lydia. Cette dernière était rouge de colère et de chagrin, contenant à grand-peine ses sanglots. Les Darcy se levèrent à leur arrivée. Mr. Bennet leur annonça qu'ils partaient sur le champ, tout en les remerciant de leur hospitalité et de leur patience. Darcy lui serra la main et l'assurant que c'était tout à fait naturel. Les adieux des deux familles furent pénibles. Lydia refusa d'accorder la moindre attention aux paroles d'Elizabeth et Darcy, se réfugiant dans un mutisme obstiné. Prendre congé de Kitty et de Mr. Bennet ne fut guère plus aisé pour Elizabeth : elle s'était habituée à la présence de la première à ses côtés, et répugnait de la laisser s'éloigner d'elle à un moment de sa vie où elle était si vulnérable, et elle déplorait de n'avoir pas pu profiter davantage de la présence de son père. Mais Kitty semblait absente, et Mr. Bennet était trop en colère après Lydia pour y prêter véritablement attention. Il se contenta de promettre à Elizabeth qu'ils se reverraient très prochainement, à Pemberley ou en Hertfordshire. Enfin, ils montèrent en voiture et partirent pour Longbourn.
Lorsqu'ils retrouvèrent Darcy House, rendue à sa sérénité, les Darcy poussèrent un long soupir de soulagement. Pour tenter d'oublier la sensation de vide causée par le départ de Kitty, Elizabeth relata alors sa discussion avec sa mère, et son mari fut heureux de constater que sa belle-mère était enfin revenue à de meilleurs sentiments et avait cessé d'accuser sa fille d'événements dont elle n'avait été que la première victime.
« Tu dois te sentir moins seule. Je suis soulagé d'apprendre que ta mère est enfin de ton côté. Son aveuglement ne pouvait pas durer plus longtemps.
- J'ai bien peur en revanche que celui de Lydia ne s'éternise.
- Si elle était moins égoïste, elle pourrait peut-être voir que tu n'as aucune responsabilité dans toute cette histoire, et pardonner. Je peux comprendre que son mari lui manque et que sa situation actuelle est difficile, mais la souffrance n'excuse pas tout. Je n'ai aucune indulgence pour ta sœur après l'attitude qu'elle vient d'avoir. Elle se complait dans sa souffrance et tente de le faire payer à tout son entourage.
- Je suis navrée, William, elle a été d'une impolitesse sans nom et…
- S'il ne s'agissait que de cela je pourrais encore passer outre. Après tout elle n'est pas restée une journée, et rien de ce qui s'est passé n'a filtré en dehors de Darcy House. Mais la fureur dont elle a fait preuve envers toi me met hors de moi. Je plains tes parents et tes sœurs, vivre avec elle ne va pas être de tout repos.
- Elle va leur mener la vie dure, je le crains.
- Je n'oublie pas mes projets à son sujet. J'en parlerai à ton père dès que possible. Si Bingley et moi nous associons avec ton père, il sera possible de lui verser une rente suffisante pour qu'elle ait son propre logement.
- Encore faut-il qu'elle ne veuille pas aller retrouver son mari en Amérique.
- Cela m'étonnerait. Laissons-lui quelques semaines, voire quelques mois, pour retrouver ses esprits et prendre sa décision, nous aviserons après. Je ne vais pas en parler avec Bingley et ton père tout de suite. En attendant, je ne veux plus que tu t'inquiètes de tout cela. Ce n'est pas ta responsabilité. Je m'en charge. »
Les deux époux décidèrent de passer la journée ensemble. Elizabeth, croyant que son père allait rester plusieurs jours à Darcy House, avait annulé toutes ses obligations sociales. Ils purent donc profiter à loisir de leur compagnie mutuelle, reprenant leurs habitudes tranquilles de Pemberley. Ils lurent beaucoup, firent une partie d'échecs, et profitèrent du temps clément pour passer l'après-midi dans le jardin de Darcy House, avant de terminer la journée en écoutant Georgiana jouer du piano. Darcy saisit l'occasion pour demander à Elizabeth de jouer un morceau, et tous purent ainsi constater à quel point son jeu s'était amélioré, même si elle n'avait guère eu le temps de s'entraîner depuis le début de la Saison.
Les jours suivants s'écoulèrent sensiblement sur le même rythme, Elizabeth ne recevant que ses amies les plus proches. Darcy déplorait de voir son épouse perdre le goût de ses activités londoniennes, convaincu que le départ de Kitty n'en était pas le seul responsable. Il savait qu'elle culpabilisait pour ce qui était arrivé à Lydia et méprisait la société londonienne et ces gens bien-pensants qui avaient détruit les espoirs de bonheur de Kitty. Il tentait de l'entourer de son mieux avec sa tendresse, conscient que seul le temps et l'éloignement de Londres l'apaiseraient.
Epuisée par un fardeau trop lourd à porter, Elizabeth décida finalement de se confier à Jane, dont la générosité naturelle devait agir comme un baume sur son âme meurtrie depuis la tentative d'enlèvement dont elle avait fait l'objet. Aussi décida-t-elle de prendre la plume deux jours après le départ de sa famille.
Chère Jane,
Plus de deux semaines sans t'écrire ! Je manque à tous mes devoirs de sœur ! Ma première pensée est pour ta santé, que j'espère resplendissante. Ne souffres-tu pas trop de la chaleur que nous avons eue ces jours derniers ? Mr. Bingley se porte-t-il bien également ? Les travaux d'aménagement d'Ellsworth sont-ils achevés ? Et qu'en est-il de ton projet de serre ? Ne te surmène pas trop, je t'en prie !
A Londres, ces derniers jours ont été riches en événements… Tant de choses se sont passées que je ne sais pas par où commencer pour t'en informer. Je n'ai même pas eu l'occasion de te relater la réception que nous avons donnée à Darcy House à l'occasion de notre anniversaire de mariage. Tu sais mieux que quiconque à quel point j'étais angoissée à l'idée de commettre un impair ou que tout ne soit pas parfait. Il n'en a rien été, la soirée a été un succès complet. Tous nos invités ont été enchantés et Mr. Darcy m'a affirmé que sa mère n'aurait pas mieux fait en son temps. Tu n'imagines pas à quel point j'ai été enchantée de ce compliment. Mon amie la Comtesse Von Lieven a honoré notre réception de sa présence, et elle m'a confié qu'elle s'y était beaucoup divertie.
Malheureusement, la soirée n'a pas connu que des événements heureux. J'ignore si Kitty s'en ouvrira à toi, mais je ne peux me retenir de te confier que Mr. Cooper ne reviendra pas vers elle comme nous l'espérions. L'interdiction de ses parents est formelle, il a les mains liées s'il ne veut pas être déshérité et rompre tout contact avec sa famille. Pourtant, je suis plus convaincue que jamais qu'ils étaient destinés l'un à l'autre. Il était présent à Darcy House ce soir-là, et, tu t'en doutes, Kitty lui a parlé (mal inspirée par notre mère dont l'attitude m'a une fois de plus plongée dans le plus grand embarras). J'ai eu l'occasion de parler à Mr. Cooper après leur discussion. Il était effondré après avoir rompu tout contact avec elle pour leur éviter à tous deux de souffrir encore davantage.
Il est évident après cela que les sentiments qu'elle lui porte sont réciproques. J'ai longuement parlé avec elle. Il me semblait moins cruel de tout lui avouer plutôt que de lui laisser croire qu'il s'était joué d'elle et de son amour. Elle m'a en effet affirmé être plus tranquille suite à mes révélations. Néanmoins, elle a préféré quitter Londres qui lui rappelle trop de mauvais souvenirs. Père est donc venu la chercher, et Mère est partie avec eux.
Kitty sera sans doute heureuse de recevoir de tes nouvelles. Je sais que sa situation te rappelle de bien mauvais souvenirs, mais si quelqu'un comprend ce qu'elle endure, et est capable de l'apaiser, c'est bien toi. Nous avons beaucoup parlé de toi toutes les deux, et tu lui manques profondément.
Malheureusement, l'arrivée de Père à Darcy House a eu d'autres conséquences que j'étais loin de prévoir… Ma chère sœur, pardonne-moi de ne pas t'avoir confié certaines choses que je vais te révéler aujourd'hui, mais la douleur était trop grande ! Père était accompagné de Lydia, et cela a rouvert bien des cicatrices. Je ne peux te cacher plus longtemps ces événements qui ont des répercussions sur toute notre famille. Tu dois être très intriguée, aussi ne te ferais-je pas attendre davantage. Je te révèle tout, certaine que tu respecteras notre secret.
Il me faut remonter au mois de janvier. Tu sais que j'ai vécu à cette époque les heures les plus sombres de ma vie en perdant l'enfant que je portais. Ce que tu ignores, ce sont les circonstances dans lesquelles cela s'est produit. Un homme est responsable : Mr. Wickham. Oui, notre propre beau-frère, dont je croyais déjà connaître toute la duplicité. Mr. Darcy m'avait fait de tristes confidences sur de mauvaises actions passées de Mr. Wickham, que je ne puis te révéler pour protéger l'identité de sa victime.
Tu comprendras donc combien j'ai pu frémir lorsque nous avons appris que Lydia s'était enfuie avec lui, et combien mon soulagement a été mitigé lorsqu'ils se sont mariés. Contrairement à Mère qui se réjouissait uniquement de voir une des ses filles mariées et les autres sauves du scandale, je savais à quel genre d'homme Lydia avait uni son destin. Mr. Darcy a alors tout fait pour l'éloigner de nous et assurer à Lydia une vie confortable en donnant un emploi à Mr. Wickham. Cela n'a pas suffi, car tu connais la nature dépensière et peu responsable de Lydia. Non seulement Mr. Wickham n'a rien à lui envier, mais il est doté en plus d'une cupidité sans bornes et surtout d'une haine incommensurable à l'encontre de mon mari, due à une jalousie qui remonte à leur enfance.
Tout comme moi, tu connais la situation difficile des Wickham : depuis des mois, ils nous réclamaient des subsides, que nous peinions à refuser pour ne pas mettre Lydia dans l'embarras. En réalité, les dettes de Mr. Wickham atteignaient des sommes faramineuses que nos cassettes personnelles n'auraient jamais pu rembourser. Il a alors conçu un plan diabolique pour éloigner mon mari de Pemberley, le contraignant à m'y laisser seule, donnant ainsi à Mr. Wickham toute la liberté pour tenter de m'enlever et ensuite demander une rançon. Son plan aurait pu fonctionner à merveille si je ne m'étais pas débattue pour m'échapper alors qu'il était sur le point de me faire sortir du manoir. Ma seule erreur a été de le faire en haut d'un escalier, ce qui m'a fait chuter. Tu connais la suite, qui a été fatale pour mon enfant.
J'ai retrouvé la mémoire quelques jours plus tard. Mr. Darcy a alors tout mis en œuvre pour retrouver Mr. Wickham. Je ne connais pas tous les détails de leur confrontation lorsqu'il a été retrouvé, mais il l'a contraint à s'exiler en Amérique. Si Dieu l'a bien voulu, son navire a dû accoster il y a quelques semaines et nous n'entendrons plus jamais rien à son sujet.
C'est une solution que je sais nécessaire mais qui me fait frémir en pensant au sort de Lydia. Que va-t-il advenir d'elle ? A dix-sept ans à peine, elle n'est ni vraiment mariée, ni veuve, dans l'incapacité de se construire une vie décente. Il nous a semblé légitime de lui laisser le choix entre une vie choyée en Angleterre, entourée de sa famille et pourvue d'une rente confortable, ou aller retrouver son époux en Amérique, car elle semble l'aimer sincèrement malgré la noirceur de son âme. C'est pourquoi je lui ai révélé tous les événements que je viens de te relater, il y a deux jours, alors qu'elle accompagnait Père qui venait chercher Kitty et Mère.
Sa réaction a été extraordinaire de violence et d'injustice. Elle nous blâme, mon mari et moi, d'être responsables de cette sombre histoire, alors que nous en sommes les premières victimes. Elle ne veut entendre à ce sujet aucune explication. Nous n'avons même pas eu l'occasion de parler tranquillement de l'alternative qui s'offre à elle. J'en suis affreusement peinée. J'ai toujours eu du mal à m'entendre avec Lydia, mais nos rapports n'étaient pas conflictuels pour autant. Elle me déteste, je le sais, et ce sentiment est dupliqué par la jalousie qu'elle ressent du fait du grand mariage que j'ai fait avec Mr. Darcy. Mon seul espoir est que le temps apaise ses blessures et lui donne une vision plus juste de ces événements et de notre part de responsabilité.
Son sort est très incertain. Elle n'est qu'amertume et colère, et la vie à ses côtés ne va pas être douce pour nos parents et nos deux autres sœurs. J'aimerais faire davantage, tout en sachant que je suis la dernière personne au monde dont elle acceptera l'aide. Depuis son départ, je lutte contre un sentiment de culpabilité intense, malgré les conseils de Père, et tous les efforts de Mr. Darcy pour m'apaiser et me rendre la vie douce.
Je t'en prie ma sœur, donne-moi ton avis juste et éclairé à ce sujet. Et si tu peux apaiser Lydia quelque peu, use de toute ton influence. Nos parents s'y emploieront aussi, je le sais. J'ai eu une longue discussion avec Mère à ce sujet. Mes rapports avec elle se sont améliorés suite à la conduite scandaleuse de Lydia sous notre propre toit, car elle a enfin compris tout ce que mon mari et moi avons souffert depuis janvier, et elle ne nous blâme en rien. Elle a même fini par entendre mes réserves au sujet de son attitude depuis son arrivée à Londres, et sa part de responsabilité dans le refus des Cooper de laisser leur fils épouser Kitty. A toute chose malheur est bon…
Je suis navrée de t'adresser une lettre si sombre quand tu attends des nouvelles divertissantes de Londres et de ses réceptions. Malheureusement, les temps ne s'y prêtent guère. Sois néanmoins assurée de mon affection sincère. Donne-moi vite de tes nouvelles car je souffre de ne pas savoir si tu te portes bien.
Ta sœur affectionnée,
Elizabeth Darcy
Après avoir envoyé cette lettre à Ellsworth, Elizabeth se sentit plus sereine et elle reprit peu à peu ses activités londoniennes, ouvrant à nouveau son salon du jeudi et participant à ceux de ses amies. Néanmoins, elle se refusait désormais à suivre le rythme effréné qu'elle s'était imposé au début de la Saison. Elle employa son temps libre à se consacrer à son mari, qui l'avait taquinée de nombreuses fois depuis le début de la Saison en l'accusant de l'abandonner. Ils passèrent donc davantage de temps ensemble, délaissant Almack's au profit de l'opéra, et Darcy lui-même passait désormais la plupart de ses journées à Darcy House, étant parvenu à régler presque toutes ses affaires.
Elizabeth reçut une lettre de Kitty une semaine après le départ de cette dernière pour Longbourn. La jeune fille la remerciait une nouvelle fois de toute l'aide que les Darcy lui avaient apportée, d'abord en l'accueillant chez eux, puis en l'incluant au sein d'un cercle de relations dont elle n'aurait jamais osé rêver, et enfin en encourageant sa relation avec Mr. Cooper, même si cela n'avait pas eu l'heureuse conclusion que tous espéraient alors. Elizabeth fut très émue de ce témoignage, d'autant qu'à la lecture de cette lettre, Kitty lui paraissait plus apaisée. Elle lui fit une réponse pleine d'affection, relayée par Georgiana qui se languissait de sa nouvelle amie.
La sœur de Darcy n'était en effet guère plus enjouée que ses deux belles-sœurs. Depuis le bal donné à Darcy House, elle refusait de sortir. Le départ de Kitty, qui était sa principale confidente, accentua sa mélancolie. Pour tromper son ennui, elle se plongea davantage dans ses études et son piano, refusant la plupart des divertissements que lui proposaient Elizabeth et Darcy. Pour sa belle-sœur, ce n'était qu'une question de temps avant que la jeune fille ne retrouve sa joie de vivre, mais Darcy était moins rassuré. Il ne cessait de passer en revue leurs relations pour tenter de deviner l'identité de celui qui osait repousser l'affection de sa sœur.
Ils n'eurent néanmoins pas l'occasion de s'attarder sur ce sujet. Une semaine seulement après avoir envoyé sa lettre à Jane, Elizabeth reçut une réponse. Dans une missive fort laconique, Jane invitait les Darcy à venir sans plus tarder dans le Derbyshire, le médecin ayant affirmé que la naissance de son enfant était imminente. Fidèle à sa promesse, Elizabeth donna des ordres pour préparer ses bagages quelques minutes à peine après avoir terminé la lecture de la lettre et consulté Darcy. Ce dernier était mitigé sur leur départ, prévu pour le lendemain matin. Il ne pouvait qu'encourager son épouse à quitter Londres quelques jours pour se reposer, mais il craignait que la naissance de l'enfant des Bingley lui rappelle cruellement la perte du leur. Mais Elizabeth avait devancé cette inquiétude. Le voyant soucieux, elle aborda franchement le problème avec lui.
« N'es-tu pas heureux que nous quittions Londres ? lui demanda-t-elle le soir même alors qu'ils s'apprêtaient à se coucher.
- Tu sais bien que si. Cela fait des semaines que je n'attends que cela. Tu me connais : j'ai Londres en horreur, surtout pendant la Saison, dit-il d'un ton qu'il voulait léger.
- William… tu me caches quelque chose, je le vois bien, dit-elle en s'asseyant au bord du lit dans lequel il se trouvait déjà, lui prenant la main.
- Je suis ravi de rentrer chez nous, même si ce n'est que pour une ou deux semaines. Et tout aussi ravi de revoir les Bingley. On ne peut te tenir séparée de ta sœur trop longtemps, la taquina-t-il, avant d'embrasser le creux de sa paume.
- Tu as peur que je vive mal la naissance de leur enfant, n'est-ce pas ? demanda-t-elle, gravement.
- Comment pourrais-je ne pas m'en inquiéter ? Cela risque de raviver de bien mauvais souvenirs, murmura-t-il sourdement en lui caressant la joue, observant avec dévotion le visage qu'il aimait tant.
- J'y ai pensé. J'en ai même parlé avec Jane dans notre correspondance. Elle avait la même crainte que toi. Mais c'est ma sœur, William. Je suis si heureuse de son bonheur ! Cet enfant fait bientôt de ma famille, et je veux qu'il soit accueilli au milieu de tout l'amour possible. Jane me demande d'être à ses côtés, et cela me fait plaisir. Qui plus est, elle va vivre des heures difficiles, alors si ma présence peut la rassurer un peu, je serais bien égoïste de penser à mes propres souvenirs.
- Soit, tu m'as convaincu. Mais sache que si tu éprouves ne serait-ce qu'une once de tristesse, je serai là pour toi, ma Lizzie.
- Oh je pense que Jane et moi serons bien trop occupées pour cela ! dit Elizabeth en souriant.
- Je suis sérieux.
- Bien, Mr. Darcy, je ne vous oublierai pas. Mais il faudra que tu t'occupes de Mr. Bingley, ce qui, à mon avis, sera aussi une occupation à temps complet ! »
Dès le lendemain, Elizabeth supervisait la fin de la préparation des malles tandis que Darcy confiait Georgiana à Lady Matlock, tout juste revenue à Londres, car la jeune fille ne souhaitait pas retourner dans le Derbyshire dans l'immédiat. Puis, après une rapide collation, Elizabeth monta en voiture, suivie par son mari. Leur voyage jusqu'à Pemberley se déroula sans encombre et, début mai, ils parcoururent la grande allée bordée d'arbres séculaires qui menait au manoir.
Ravis, ils arrivèrent sur le perron et furent aussitôt accueillis par Mrs. Reynolds qui était très heureuse de les revoir. A sa grande surprise, Elizabeth ressentit une plénitude complète lorsqu'ils entrèrent dans le Grand Foyer et, admirant comme toujours les fresques peintes au plafond, elle écouta d'une oreille distraite Mrs. Reynolds qui leur demandait s'ils préféraient que le thé soit servi dans le salon ou dans les appartements. Prenant la main de son mari, Elizabeth lut dans le regard de ce dernier qu'il éprouvait la même satisfaction qu'elle en retrouvant Pemberley. Et Darcy était soulagé de voir que les mauvais souvenirs de janvier n'étaient plus associés au manoir, et qu'Elizabeth y revenait sans souffrance ou nostalgie. Leur satisfaction dura jusqu'au soir, quand ils se couchèrent à nouveau dans leur grand lit, entourés des murs familiers de leur chambre.
Très matinale, Elizabeth se leva à sept heures le lendemain, insistant pour aller rendre visite à sa sœur dans l'heure qui suivait. Répugnant à lui refuser quoi que ce soit, Darcy obtempéra, et dès dix heures, Elizabeth étreignait sa sœur dans le salon d'Ellsworth, tandis que leurs maris respectifs se serraient la main, s'éclipsant discrètement pour laisser les deux jeunes femmes échanger leurs confidences.
« Lizzie, je suis si contente que tu aies pu te libérer à temps ! Je sais que tu es très prise à Londres, et je n'en suis que plus touchée.
- Sottises ! J'aurais tout abandonné pour venir aux côtés de ma sœur chérie pour un tel événement ! Comment te sens-tu ? demanda Elizabeth, désignant du regard le ventre démesuré qui réduisait considérablement les mouvements de la future mère.
- Fatiguée, pour tout t'avouer. Je ne fais pourtant rien, Charles tient à ce que je respecte la consigne de repos complet que m'a donné le docteur. Mais je n'ai jamais autant dormi de ma vie, et j'ai tout de même l'impression que ce n'est jamais assez ! J'ai hâte d'être enfin mère, et désormais ce n'est pas seulement pour pouvoir prendre mon enfant dans mes bras, mais aussi parce que j'aimerais redevenir comme avant ! dit Jane, le sourire aux lèvres. Le bébé bouge tout le temps, et me donne des coups de pieds, c'est éreintant à force. Mais c'est un signe de vigueur, alors j'en suis heureuse.
- Il bouge même la nuit ?
- Bien sûr ! Parfois il me réveille ! Cela fait beaucoup rire Charles !
- Mr. Bingley doit être sur des charbons ardents !
- En réalité, il est très angoissé. Il essaye de me le cacher, et fait comme si de rien n'était, mais je sens qu'il ne va pas très bien.
- C'est normal qu'il s'inquiète, c'est votre premier enfant. Mais j'imagine que le docteur t'a dit que tout se déroulait comme il faut ?
- A merveille ! D'ailleurs, il faut que je te confie quelque chose, Lizzie : je crois que c'est un garçon.
- Comment le sais-tu ?
- C'est un pressentiment. Je n'arrive pas à imaginer que ça soit une fille. Le docteur m'a dit que c'était très fréquent que les futures mères arrivent à deviner avant la naissance quel sera le sexe de leur enfant.
- L'as-tu dit à Mr. Bingley ?
- Non, tu es la seule à être au courant. Ce sera notre secret. J'aurais trop peur qu'il soit déçu si je me trompe.
- Bien sûr que non… Garçon ou fille, il sera très heureux à partir du moment où ton bébé et toi vous vous portez bien.
- Certes, mais je sais aussi qu'il a une petite préférence pour un garçon… Mais assez parlé de cela ! Il faut absolument que nous parlions de ce que tu m'as dit dans ta lettre ! Elle m'a beaucoup inquiétée, tu sais… Je regrette que tu ne te sois pas confiée plus tôt, j'aurais tellement voulu t'aider !
- Je reconnais là ton bon cœur, Jane. Mais tu as été là pour moi, et j'étais très bien entourée par William et par Lady Matlock.
- Je n'arrive toujours pas à croire que Mr. Wickham ait pu agir ainsi. Quel genre d'individu s'en prend ainsi à une femme innocente, et qui plus est une femme de sa famille ? C'est infâme ! Je frémis en pensant que Lydia a vécu avec ce monstre.
- Apparemment elle était heureuse.
- Cela je ne peux pas le croire. Comment serait-ce possible auprès d'un tel homme ? Tu ne penses tout de même pas qu'elle va aller le rejoindre ?
- Je l'ignore. La décision lui appartient. Pour l'instant, mes révélations ont été trop brutales pour qu'elle puisse prendre une décision dans l'immédiat. Le choc était grand, il faut qu'elle s'en remette, elle réfléchira après, je suppose.
- Je ne pense pas que Mère l'acceptera.
- Elle est contre l'idée, en effet. Elle me l'a dit lorsque nous avons parlé avant son départ. Mais Lydia n'en fera qu'à sa tête, comme toujours.
- Elle exagère, elle n'aurait pas dû t'accuser ainsi !
- Qui donc ? Mère ou Lydia ?
- Les deux ! Cela dit, je suis heureuse que Mère soit revenue à de meilleurs sentiments à ton égard. Cela frisait le ridicule !
- Jane, deviendrais-tu mauvaise langue ? la taquina Elizabeth.
- Oh voyons, ne dis pas de bêtises ! Il est évident que Mère a exagéré. Je comprends qu'elle veuille soutenir Lydia dans ces temps difficiles, mais ces derniers mois ont été douloureux pour toi aussi.
- Mais j'ai un mari attentionné à mes côtés, il est le seul soutien dont j'ai besoin à ses yeux.
- C'est entièrement faux, elle reste ta mère. Ce n'est pas parce que nous sommes mariées qu'elle doit considérer que nous n'avons plus besoin de notre famille. Je ne sais pas ce que je ferais sans toi… ou sans Kitty. Même si en ce moment c'est plutôt elle qui a besoin de nous. Comment était-elle en quittant Londres ? As-tu reçu de ses nouvelles ?
- Elle était étrange. Absente, je dirais. Cela tranchait avec son attitude de ces dernières semaines. Elle semblait plus apaisée. Peut-être que la certitude de savoir que Mr. Cooper éprouve les mêmes sentiments l'aide à surmonter cette épreuve. Et pour répondre à ton autre question, non elle ne m'a pas encore écrit, ou alors sa lettre est arrivée à Londres. Je viens seulement de prévenir Père que nous sommes à Pemberley.
- Elle doit le savoir désormais, car je lui ai écrit pour tenter de la réconforter, et je l'ai informée de ton arrivée prochaine à Pemberley. J'attends sa réponse.
- Je suis sûre que ta lettre va lui faire très plaisir. J'espère que le calme de Longbourn y concourra aussi, même si le climat que va faire régner Lydia ne sera pas des plus sereins.
- Londres ne va pas trop te manquer ? Contrairement à Kitty, tu semblais adorer ! Je suis désolée de t'arracher ainsi à la Saison !
- Ne le sois pas, je suis heureuse d'être partie de Londres. Les premiers temps ont été époustouflants. Je n'avais pas une minute à moi, c'était grisant. Toutes ces rencontres, avec des gens fascinants, d'autres un peu moins. Je suppose que c'était l'attrait de la nouveauté. Mais le chagrin de Kitty m'a fait réfléchir. Beaucoup de ces fréquentations sont en réalité des gens que je n'apprécie pas vraiment, je vois trop leurs défauts pour cela. Mais je me suis fait quelques très bons amis. Je suppose que les années prochaines je vais privilégier des cercles un peu plus intimes.
- Ne regretteras-tu pas le succès éclatant que tu as connu cette année ?
- C'était la chance du débutant ! Je laisse la place aux autres. A toi par exemple ! dit Elizabeth en souriant.
- Il est vrai que si tout se déroule comme prévu, Charles et moi serons à Londres pour la Saison prochaine. Mais je n'aurai jamais autant de popularité que toi, tu as toujours su te faire aimer de tous.
- Toi aussi, tout le monde te trouve adorable.
- Non, je suis plus réservée. Mais cela me convient très bien. Je ne suis pas à l'aise au milieu des foules. Ma vie tranquille avec Charles et nos futurs enfants me convient. La seule perspective d'être présentée à la Cour me fait frémir.
- C'est si rapide qu'une fois que c'était terminé je ne me suis même pas rendue compte que cela m'était vraiment arrivé. Mais je te présenterai à la Comtesse Von Lieven, je suis sûre que vous allez très bien vous entendre.
- Elle paraît si fascinante ! Est-elle si belle qu'on le dit ?
- Sublime. Et très élégante. Elle fait et défait les modes en un jour. Et elle connaît absolument tout le monde, se souvient du moindre détail, sans parler de sa maîtrise des langues étrangères. Sa compagnie est vraiment très agréable. Malheureusement elle va bientôt repartir en Bavière.
- Si tôt ?
- Elle est arrivée en février, elle ne reste que jusqu'au mois d'août. Elle repartira après avoir donné son bal annuel. Elle attend toujours que la Saison touche presque à sa fin pour recevoir. Ainsi tout le monde l'attend avec impatience.
- Y es-tu conviée ?
- Elle n'a pas encore lancé les invitations, mais je suppose que oui. »
Les deux sœurs passèrent ainsi la journée à échanger des nouvelles sur leur famille, leurs époux, le bébé qu'attendait Jane, la Saison, ainsi que les aménagements d'Ellsworth. Au cours du déjeuner, Darcy et Mr. Bingley vinrent les rejoindre, avant de proposer une promenade que Jane déclina, de même qu'Elizabeth qui souhaitait rester auprès de sa sœur. Les deux couples se quittèrent en fin de journée, les Darcy retournant à Pemberley.
Les jours suivants furent paisibles. Elizabeth en profita pour évoquer avec Mrs. Reynolds de l'intendance de Pemberley, mais celle-ci était gérée d'une telle main de maître qu'elle n'eut presque rien à faire. Elle s'occupa donc de sa correspondance qui avait pris du retard, répondant à ses parents, à Kitty, ainsi qu'aux Matlock et à la Comtesse Von Lieven qui était impatiente de recevoir des nouvelles de son amie. Darcy passa quant à lui plusieurs jours à inspecter les champs à cheval, cette période de l'année étant cruciale pour les récoltes. Ils se retrouvaient pour le thé, et savouraient leur intimité retrouvée, profitant du soleil déclinant de la fin de journée pour faire des promenades dans le parc. Elizabeth se rendit deux autres fois à Ellsworth pour tenir compagnie à Jane qui trouvait le temps long. Elle ne se lassait pas d'écouter les anecdotes savoureuses de sa sœur au sujet de Londres et de ses relations. Toutes deux attendaient également des nouvelles de leur famille à Longbourn, mais celles-ci tardaient à venir.
Enfin, dix jours après l'arrivée des Darcy à Pemberley, ils furent réveillés en pleine nuit par un valet pétrifié à l'idée de les déranger, mais, pressé par le serviteur qui arrivait d'Ellsworth pour annoncer que Jane était entrée en travail, il s'exécuta. En un instant, Elizabeth fut debout, alors que son mari refermait la porte de leur chambre après avoir remercié le domestique et lui avoir demandé de faire atteler immédiatement. Elle s'habilla à la hâte, sans l'aide d'Emma qu'elle ne voulut pas réveiller, mettant la première robe qu'elle trouva. Ayant attaché ses cheveux rapidement, elle pressa son mari qui peinait à se vêtir sans l'aide de son valet. S'il n'avait pas senti l'inquiétude de son épouse au sujet de Jane, il aurait pu rire de la façon dont elle s'était préparée et de sa coiffure désordonnée. Mais il n'en fit rien, car il sentait derrière son impatience l'angoisse de ne pas arriver à temps pour sa sœur et de la laisser souffrir sans son soutien.
Vingt minutes seulement après s'être levée, Elizabeth donnait la direction d'Ellsworth au cocher, suivie par son mari silencieux. Le trajet en pleine nuit n'était pas sans risque, aussi Darcy força-t-il le cocher à ralentir la cadence : mieux valait être en retard que de verser dans un fossé, ce qui ne serait d'aucune aide à Jane. Rongeant son frein, Elizabeth s'adossa nerveusement contre le siège de la voiture. Enfin, ils passèrent le portail d'Ellsworth. En pleine nuit, le domaine avait des allures fantomatiques qu'Elizabeth n'avait jamais remarquées, mais elle n'eut pas le loisir de s'y attarder. Ce fut Mr. Bingley qui les accueillit dans le foyer éclairé. Sa veste déboutonnée, ses cheveux en bataille et sa barbe non rasée attestaient de son angoisse. Les Darcy eurent l'impression d'être accueillis comme de vrais sauveurs par leur hôte qui bégayait tant il ne parvenait à formuler une pensée cohérente. Immédiatement, Elizabeth prit les choses en main.
« Mr. Bingley, calmez-vous tout va bien se passer… Mr. Bingley ? dit-elle alors qu'il ne semblait pas l'entendre, répétant sans cesse que Jane endurait le martyre depuis des heures.
- Bingley ! dit Darcy de sa voix la plus autoritaire, ce qui fonctionna, leur hôte les regarda, prêt à entendre ce qu'ils avaient à dire.
- Mr. Bingley, tout va bien se passer. Je suis là, je vais prendre soin de Jane, je vous le promets. La sage-femme est-elle arrivée ?
- Oui… il y a une… une heure environ.
- Depuis quand Jane souffre-t-elle ?
- Je… je ne sais plus. Trois ou quatre peut-être. Peut-être plus, je ne sais pas ! Ce n'était pas longtemps après qu'elle se soit endormie. Elle ne voulait pas vous faire venir tout de suite. Mais je n'en pouvais plus de la savoir seule dans cette chambre avec la sage-femme. Alors j'en envoyé un serviteur pour vous avertir. Je n'aurais pas dû ? demanda-t-il d'un air angoissé.
- Vous avez très bien fait. Pouvez-vous me conduire à sa chambre ? »
Peinant à tenir son candélabre tellement il tremblait, Mr. Bingley les mena jusque devant la porte de Jane. Alors qu'ils commençaient seulement à monter les marches de l'escalier qui menaient aux chambres, les cris de la jeune femme se firent entendre.
« C'est de plus en plus fréquent, dit Mr. Bingley d'une voix qui trahissait combien il détestait voir sa femme endurer une telle souffrance.
- Ce qui est très bon signe, cela veut dire que tout va bien. Tranquillisez-vous…, dit Elizabeth d'une voix apaisante. William, peux-tu redescendre avec Mr. Bingley dans le salon ? Je crois qu'un brandy s'impose au vu des circonstances. »
Sans un mot, mais impressionné par le sang-froid de son épouse alors que lui-même n'en menait pas large, surtout lorsqu'il réalisa qu'un jour Elizabeth serait à la place de sœur, Darcy prit son ami par le bras pour le faire descendre, ce dernier semblant sourd à toute parole, pétrifié par les cris de douleur de Jane.
Laissée seule, Elizabeth prit une grande inspiration, frappa deux fois à la porte, avant d'entrer sans attendre qu'on l'y invite. Elle y découvrit sa sœur, vêtue d'une simple chemise de nuit, appuyée lourdement au bras d'une femme inconnue qui tentait de la faire marcher dans la pièce. Elizabeth peina à reconnaître Jane tant son visage était marqué par la souffrance. Rouge et en sueur, elle tentait de respirer régulièrement. Elle esquissa un sourire maladroit en voyant sa sœur.
« Lizzie ! Tu es déjà arrivée ? Mais j'avais demandé à ce qu'on te laisse dormir jusqu'à ce que le jour se lève ! Nous sommes encore… »
Mais elle ne put achever, pliée en deux par une nouvelle contraction.
« Je m'appelle Mrs. Anna Lowens, je suis la sage-femme de votre sœur, dit l'inconnue tout en soutenant Jane.
- Mrs. Elizabeth Darcy. Je suis la sœur de Mrs. Bingley.
- J'avais cru comprendre. Vous devriez défaire votre manteau. Vous risquez d'être ici pour un long moment, le travail en est encore au début, votre sœur a perdu les eaux il y a une heure seulement. Et vous pouvez m'appeler Anna. Vu le temps que nous allons passer ensemble et les circonstances, je pense que nous pouvons nous passer des formalités.
- Comment il vous plaira, Anna. Vous pouvez m'appeler Elizabeth. »
Les trois femmes entamèrent ainsi le début d'un calvaire qui, elles ne le savaient pas encore, devait durer toute une journée. Mrs. Lowens et Elizabeth firent connaissance, mutuellement séduites par leurs personnalités franches. Anna Lowens était la sage-femme la plus réputée des environs depuis plus de vingt ans. Maîtresse femme, dotée d'un fort embonpoint et d'une personnalité enjouée, elle avait mis au monde des milliers de bébés, et on la disait plus compétente que bien des médecins. Sa réputation n'était plus à faire dans le comté car elle avait sauvé de nombreuses vies, et Elizabeth était soulagée de savoir que sa sœur avait à ses côtés une personne aussi experte sur qui tout son entourage pouvait se reposer.
Jane se montra au début enjouée de voir que sa sœur l'avait rejointe, puisant dans sa présence un réconfort bienvenu. Les contractions n'étant espacées que de cinq minutes lors de l'arrivée des Darcy, elles eurent l'occasion de discuter pour distraire la parturiente. Jane raconta avec force détails la dernière lettre de ses parents et de Kitty. La jeune fille semblait reprendre goût à la vie progressivement, ce qui réjouissait ses deux aînées.
Elizabeth était vive, attentive, et surtout très calme, malgré l'inquiétude qu'elle ressentait dès lors que sa sœur était en proie à une contraction, ce qui arriva de plus en plus fréquemment au cours des heures suivantes. Pour accélérer le travail, et sur le conseil de Mrs. Lowens, Jane tentait de marcher le plus possible dans la chambre, soutenue par ses deux compagnes. Mais ce fut bientôt impossible, du fait des contractions trop rapprochées. De plus en plus rouge et essoufflée, la jeune femme perdait des forces mais montrait un courage admirable dans l'épreuve. Après tout, sa propre mère n'avait-elle pas mis cinq filles au monde sans le moindre problème ?
Attentive au bien-être de sa sœur, Elizabeth veillait à ce qu'elle n'ait jamais soif et la rafraîchissant à l'aide d'un linge humide aussi souvent que nécessaire. A la demande de Jane, elle descendit deux fois dans la bibliothèque où Darcy tenait compagnie à Mr. Bingley, aussi bien tranquilliser Jane que son jeune mari qui tournait comme un ours en cage.
La première fois qu'il vit paraître Elizabeth, Mr. Bingley crut que l'épreuve était enfin terminée, mais Elizabeth le détrompa en l'annonçant que tout suivait son cours et que Jane lui transmettait toute sa tendresse en le priant de ne pas s'inquiéter. Il avait alors replongé la tête entre ses mains. Elizabeth en avait profité pour échanger un regard avec son mari, qui l'assura muettement qu'il s'en occupait. Lui-même n'était guère rassuré, d'une part parce qu'il tenait beaucoup à Jane, et voir son meilleur ami dans un tel état lui déplaisait grandement, mais d'autre part parce que les cris de souffrance que Jane laissait échapper occasionnellement le terrifiaient. Il ne pouvait s'empêcher d'imaginer quelle épreuve ce serait pour lui lorsqu'Elizabeth serait à la place de sa sœur.
La seconde fois, Mr. Bingley murmura de vagues remerciements à sa belle-sœur de s'être donnée la peine de descendre, et demanda à ce qu'on fasse venir le médecin. Son épouse souffrait depuis plus de huit heures, et l'incertitude le minait. Il voulait qu'on l'assure que tout se déroulait bien.
Mrs. Lowens consentit à ce que l'on fasse venir le docteur Edwards, le médecin des Darcy, qui avait également suivi la grossesse de Jane depuis l'installation des Bingley dans le Derbyshire. Il arriva à Ellsworth peu avant midi, soit dix heures après le début du travail. Sa patiente était allongée sur le lit lorsqu'il fut introduit dans la chambre par la sage-femme. Elizabeth ne lâchait pas la main de sa sœur et l'encourageait alors que celle-ci était en proie à une nouvelle contraction. La résolution de Jane l'abandonnait, détruite petit à petit par la souffrance qui semblait ne jamais vouloir prendre fin.
L'examen du docteur Edwards les rassura tous quelque peu, mais il ne cacha pas que le travail progressait très lentement, ce qui était fréquent pour la naissance d'un premier enfant.
« Combien de temps encore ? demanda Elizabeth.
- C'est impossible à déterminer, Mrs. Darcy. La nature progresse au rythme qu'elle veut.
- Allez-vous rester ? demanda Jane d'une voix étouffée.
- Vous vous en sortez très bien pour l'instant, Mrs. Bingley. J'ai d'autres patients à voir, aussi vais-je vous quitter quelques heures. Je reviendrai cet après-midi. Vous devriez être prête à pousser à ce moment-là.
- Cet après-midi ? Mais c'est dans une éternité ! s'exclama Jane.
- Il est midi trente, Jane, lui annonça sa sœur.
- Déjà ? Cela fait déjà dix heures que ça a commencé ? Mon Dieu…
- Il est normal de perdre la notion du temps pendant un accouchement, Jane, la rassura Mrs. Lowens.
- Dix heures… bientôt onze… ça n'en finira jamais… » gémit Jane.
La sage-femme et le médecin s'entretinrent quelques instants à la porte, puis le docteur Edwards prit congé, raccompagné par un domestique. A la demande d'Elizabeth, il alla rassurer le futur père, scandalisé que le médecin songe à s'absenter dans de telles circonstances. Il fallut à Darcy des trésors de patience pour le convaincre que le médecin savait ce qu'il faisait et que Jane était entre de bonnes mains avec sa sœur et Mrs. Lowens. De plus, s'il s'absentait, c'était signe que l'accouchement se déroulait très bien.
L'après-midi s'étira plus lentement encore que la matinée. A la demande de Darcy, transmise par une domestique, Elizabeth abandonna sa sœur quelques minutes pour se rafraîchir et prendre une rapide collation. La jeune femme n'accepta que parce que c'était le seul moyen de faire en sorte que Mr. Bingley en prenne une aussi, ce dont il avait grand besoin. Tous trois mangèrent dans un silence tendu. Après avoir esquissé un geste tendre envers Darcy, Elizabeth remonta dans la chambre de Jane.
Elle se tordait à présent de douleur sur son lit, et semblait avoir perdu conscience de qui l'entourait. Mais la voix forte, ferme et calme de Mrs. Lowens la ramena auprès de sa sœur. Elizabeth devait à présent prendre sur elle pour encourager sa sœur, car la peur commençait à la gagner elle aussi. N'ayant aucune expérience des accouchements, elle en venait à penser que les Bingley avaient raison et que cela prenait beaucoup de trop de temps. Mais Mrs. Lowens la rassura à demi-mots.
Lorsque le docteur Edwards revint vers dix-sept heures, il ne fut néanmoins pas du même avis. Les contractions étaient encore beaucoup trop espacées à son goût, et l'examen de la parturiente acheva de le convaincre que le travail avançait trop lentement, épuisant inutilement les forces de Jane. Il lui administra une potion destinée à accélérer les choses, et il les informa qu'il ne les quitterait pas. Aux yeux de Mrs. Lowens, c'était mauvais signe. Elle n'avait pas pour habitude d'assister les médecins lors des accouchements, même pour les familles de la haute société.
La soirée qui suivit donna raison au docteur Edwards. Il fallut en effet attendre vingt-deux heures passées, soit près d'une journée de travail complète, pour que Jane soit prête à pousser pour faire naître son enfant. Ce fut un nouveau supplice pour la jeune femme, vidée de ses forces depuis bien longtemps. Frénétiquement, elle suppliait tour à tour son mari et sa sœur de faire cesser la douleur. D'abord désemparée, Elizabeth prit exemple sur Mrs. Lowens et fit preuve d'une fermeté mêlée de tendresse pour l'encourager. Lorsque Jane commença enfin à pousser, elle émit de nouveaux cris de douleur. Le docteur Edwards lui demanda d'arrêter au bout de quelques minutes. Il comprenait enfin ce qui n'allait pas.
« Par le siège ? demanda Mrs. Lowens, qui reçut pour toute réponse un hochement de tête.
- Qu'est-ce que cela veut dire ? demanda Elizabeth, relayant sans le savoir la question de Jane qui n'avait pas la force de la formuler.
- Que l'enfant se présente mal, répondit sommairement le docteur Edwards tandis qu'il retroussait ses manches.
- Normalement la tête sort la première. Là ce sont les pieds, précisa Mrs. Lowens en voyant qu'Elizabeth n'avait pas compris le médecin.
- Est-ce… dangereux ? haleta Jane.
- Cela peut l'être. Mais je vais faire en sorte que tout se passe bien, et pour vous et pour votre enfant, dit le docteur Edwards. Je vais vous demander de bien suivre mes instructions, et de ne pousser que lorsque je vous le dirai. C'est très important. Je sais que vous en êtes capable, vous êtes très forte, Mrs. Bingley, vous vous en sortez très bien depuis le début. »
Le docteur Edwards tenta vainement de laisser la nature suivre son cours en demandant à Jane de pousser à plusieurs reprises. Au bout d'une demi-heure, il renonça, le danger étant trop grand pour l'enfant. A la demande du médecin, et pour la plus grande terreur d'Elizabeth, Mrs. Lowens s'approcha alors de la parturiente, et fit une manipulation qui avait déjà sauvé quantité de vies. Assise près de sa sœur pour la rafraîchir, Elizabeth ne vit rien de ce que faisait la sage-femme, mais les cris de Jane, plus effroyables que tous ceux qu'elle avait poussés jusque-là, lui laissèrent deviner qu'elle repositionnait l'enfant.
« Tout va bien, Mrs. Bingley, respirez fort, j'ai fini. Je ne vous ferai plus ça, je vous le promets. Maintenant tout ira beaucoup mieux.
- Allez-y poussez ! cria presque le docteur Edwards, voyant que le travail reprenait son cours normal. »
Elizabeth et Jane ne devaient l'apprendre que bien des heures après, mais en entendant son épouse pousser des hurlements aussi terrifiants, Mr. Bingley avait bondi, montant quatre à quatre les escaliers qui le menaient à la chambre de sa femme. Darcy dut le retenir d'entrer, arguant que Mrs. Lowens le ferait sortir dès qu'elle le verrait, et qu'il ne pouvait rien pour sa femme pour l'instant. Mr. Bingley se laissa glisser près du mur, et ce fut assis à terre, à deux pas de la chambre de Jane qu'ils attendirent jusqu'à la fin, malgré les tentatives de Darcy pour faire redescendre son ami.
« Si je ne peux entrer, au moins je veux me rapprocher d'elle le plus possible. » répéta inlassablement Mr. Bingley.
La dernière heure du travail de Jane fut de loin la plus éprouvante, et elle ne devait en garder que des souvenirs confus, nourris pour la plupart de ce que lui relata Elizabeth dans les jours qui suivirent. Encouragée par ses trois gardiens, Jane obéissait aveuglément à leurs consignes. Elle n'était plus que souffrance, et s'étonnait encore que son corps lui obéisse, à moins que ce ne soit sa volonté qui se plie devant son corps. Enfin, à deux heures trente-cinq du matin, un hurlement de nouveau-né se fit entendre, au grand soulagement des deux sœurs, qui faillirent ne pas entendre Mrs. Lowens annoncer fièrement qu'il s'agissait d'un garçon. Aveuglée par des larmes de joie dont elle n'avait même pas conscience, Elizabeth étreignit sa sœur avec force. Quelques secondes plus tard, le temps pour Mrs. Lowens de couper le cordon et d'essuyer légèrement l'enfant, Jane tenait son fils contre son cœur. Muette d'émotion, la jeune femme serrait son enfant, pleurant et tentant de parler tout à la fois.
« Mon Dieu qu'il est beau… Henry. Il s'appelle Henry. Henry Charles Bingley.
- C'est un bien beau prénom pour un bien beau bébé, Jane, dit Mrs. Lowens.
- Un garçon, tu avais raison, Jane ! Il est adorable. » dit Elizabeth, en larmes.
Mais le docteur Edwards reprit vite l'enfant à sa mère, car il devait encore s'occuper de sa patiente. Mrs. Lowens entraîna alors Elizabeth près de la bassine disposée non loin du lit pour qu'elles lavent l'enfant.
A trois heures du matin, Elizabeth sortit de la chambre, tenant fièrement son neveu revêtu d'un adorable vêtement de dentelle blanche. Elle eut alors la surprise de découvrir son mari et son beau-frère qui attendaient impatiemment derrière la porte.
« Je vous présente Henry Charles Bingley, dit-elle en tendant l'enfant à Mr. Bingley, qui eut un moment d'hésitation, terrifié à l'idée de le faire tomber.
- Je suis père ! je suis père ! Je n'arrive pas à y croire ! Il est splendide ! » dit Mr. Bingley, les yeux rivés sur son fils qui dormait paisiblement.
A ses côtés, Elizabeth retrouvait les bras de Darcy. Ce ne fut qu'à son contact qu'elle se rendit compte qu'elle était épuisée. Il lui adressa un regard inquiet, mais elle le rassura d'un sourire.
« N'est-il pas merveilleux ? lui dit-elle en désignant Henry des yeux.
- Splendide, dit-il, ému.
- Comment va Jane ? demanda Mr. Bingley.
- Elle va bien, mais elle est épuisée. Mrs. Lowens s'occupe d'elle, le docteur ne va pas tarder à partir. Je pense qu'elle va bientôt s'endormir. Voulez-vous que j'aille voir si elle est prête pour vous voir ? proposa Elizabeth.
- Volontiers. Reprenez-le donc, dit Mr. Bingley.
- Non, vous vous en sortez très bien. Je suis sûre que Jane sera très heureuse de vous voir entrer avec votre fils.
- Un fils. J'ai un fils… » dit Mr. Bingley d'une voix émerveillée en observant son enfant.
Et Elizabeth s'éclipsa. Comme elle l'avait annoncé à Mr. Bingley, le docteur Edwards était sur le point de partir, et il prit congé d'elle. Mrs. Lowens finissait de revêtir Jane d'une chemise de nuit propre, après avoir nettoyé son lit. Poussant un soupir de soulagement, Jane s'adossa à la montagne d'oreillers que Lizzie avait disposés pour elle. Alors que Mrs. Lowens et le docteur Edwards quittaient la chambre, Elizabeth demanda à sa sœur si elle voulait voir Mr. Bingley. Ce dernier entra avec Henry dans les bras, toujours aussi paisiblement endormi.
Le regard que les Bingley échangèrent valait tout l'or du monde. Bien que vaincus par l'épuisement, le bonheur l'emportait et les tenait éveillés. Mr. Bingley s'assit délicatement au bord du lit, et déposa Henry dans les bras de Jane. Au moment où Elizabeth s'éclipsait discrètement, Mr. Bingley l'interpella :
« Elizabeth… dit-il, et elle se retourna. Merci.
- Je vous en prie, c'était tout naturel. Je suis très heureuse pour vous trois. »
Et elle sortit, refermant doucement la porte derrière elle. Darcy l'attendait dans le couloir, n'ayant rien perdu du spectacle des retrouvailles de Jane et Bingley qui faisaient connaissance avec leur premier-né. Darcy ouvrit les bras à Elizabeth. Elle s'y blottit de toutes ses forces. Vaincue par l'émotion, elle laissa une nouvelle fois ses larmes couler. Darcy ne sut jamais très bien quelle était la part de joie pour les Bingley, et la part de tristesse pour l'enfant qu'eux-mêmes avaient perdu quelques mois plus tôt. Il se contenta de la serrer contre lui tendrement pendant de longues minutes, puis, sans un mot, il la souleva pour l'entraîner dans la chambre que les Bingley avaient mise à leur disposition. Vidée de ses forces, sans même prendre la peine de se changer, Elizabeth le laissa la poser sur le lit et s'endormit aussitôt. Darcy la recouvrit d'une légère couverture avant de s'allonger près d'elle et de s'endormir à son tour, non sans l'avoir enserrée dans ses bras auparavant.
Ils se réveillèrent vers dix heures du matin, après une nuit qu'Elizabeth jugea trop courte après vingt-quatre heures passées au chevet de sa sœur. Toutefois, la seule perspective de retrouver une Jane rayonnante de bonheur et son adorable neveu, Elizabeth se leva rapidement, forçant Darcy à l'imiter. Jane avait tout prévu avant son accouchement, aussi les Darcy avaient-ils chacun un domestique à leur service, qui étaient allés chercher à Pemberley les affaires nécessaires à un court séjour. Ils purent donc prendre un bain qui avait des allures de paradis après la journée qu'ils venaient de vivre. Elizabeth revêtit une robe en en mousseline d'un jaune tendre qui fi fondre Darcy tant elle mettait en valeur sa beauté primesautière.
Puis ils descendirent dans la salle où manger où les attendait Bingley. Ce dernier rayonnait littéralement. Darcy plaisanta en affirmant que visiblement ses pieds ne touchaient plus terre. Après un petit déjeuner copieux, Elizabeth monta retrouver sa sœur. Jane avait déjà bien meilleure mine et, comme son mari, elle était éclatante de bonheur. Ayant refusé de faire appel à une nourrice, Jane était en train de donner à le sein à son fils. Lorsqu'elle eût terminé, elle le confia à Elizabeth qui le prit dans ses bras avec joie. Mr. Bingley et Darcy furent alors autorisés à entrer dans la chambre, ce qui mit Darcy profondément mal à l'aise, mais il ne pensa plus à rien en voyant Elizabeth tenir le nouveau-né dans ses bras. Alors que Mr. Bingley allait s'asseoir au bord du lit, Elizabeth s'installa sur la causeuse près de la fenêtre, afin que Darcy puisse la rejoindre. Profondément ému, il ne put s'empêcher d'imaginer qu'elle tenait leur propre enfant dans ses bras. Mais Henry le ramena à la réalité en ouvrant ses grands yeux bleus qu'il tenait de ses parents.
« Il est beau n'est-ce pas ? dit Elizabeth, le tirant de sa rêverie.
- Magnifique.
- Comme sa mère, ajouta Mr. Bingley qui tenait la main de Jane.
- Approche ta main. » dit Elizabeth.
A la grande surprise de Darcy, Henry s'empara de son petit doigt avec vivacité et ne le lâcha plus.
« Je crois qu'il t'a adopté, plaisanta Elizabeth.
- A ce propos, Jane et moi souhaitions vous demander quelque chose… dit Mr. Bingley solennellement.
- Nous avons longuement réfléchi… nous allons faire baptiser Henry dimanche, et nous souhaiterions que vous soyez son parrain et sa marraine. Ce serait un grand honneur pour nous.
- Oh Jane ! C'est pour nous que c'est un grand honneur ! dit Elizabeth.
- Je ne sais comment vous remercier. Elizabeth et moi sommes très touchés. Et bien sûr, nous acceptons de tout cœur, dit Darcy.
- Alors c'est entendu ! » dit Mr. Bingley, ravi.
Jane devait garder jusqu'à la fin de ses jours l'image des êtres qu'elle aimait le plus au monde, rassemblés autour d'elle et de son fils. Elle s'attarda sur le visage de son mari qui reflétait tant d'amour que son cœur se serra d'émotion. Puis elle reporta son regard sur les Darcy, si touchants, penchés au-dessus de leur filleul, alors qu'Elizabeth parvenait enfin à convaincre son mari de le prendre dans ses bras. Jane dit alors une prière silencieuse pour qu'ils connaissent très vite le bonheur parfait qu'elle vivait en cet instant.
