Chapitre 34: L'Illusion perdue
« Chère Mrs. Darcy quel plaisir de vous revoir ! »
Entendant son nom, Elizabeth se retourna et découvrit Mrs. Tanner, qu'elle avait rencontrée au début de la Saison et dont la flagornerie et le bavardage incessant l'avaient vite lassée et l'exaspéraient fréquemment.
« Je suis ravie de retrouver Londres, dit-elle gracieusement en saluant son interlocutrice.
- Par pitié, ne vous absentez plus pendant la Saison, cette ville est d'un ennui mortel sans vous ! J'ai beaucoup regretté vos jeudis. »
Elizabeth remarqua la finesse de cette remarque. Mrs. Tanner cherchait à se faire inviter à ses jeudis depuis qu'ils avaient du succès, alors même qu'elle avait mis un point d'honneur à éviter Elizabeth au début de la Saison. Choisissant son entourage avec soin, Elizabeth avait toujours omis d'inviter les personnes qu'elle trouvait inintéressantes. Mrs. Tanner en faisait partie.
« Alors nous sommes deux, ils m'ont manqué énormément durant mon absence, éluda-t-elle.
- Etes-vous de retour pour de bon ?
- Jusqu'en juillet je pense. Mr. Darcy ne manquerait le derby d'Epsom et la Royal Ascot pour rien au monde.
- Comme je le comprends ! »
Mrs. Tanner entama alors une description exhaustive des courses hippiques les plus courues de la Saison. Elizabeth cessa rapidement de l'écouter, reportant son attention sur les invités de Lady Matlock qui recevait pour dîner, et tout particulièrement sur Georgiana qui était en grande conversation avec Mr. Stafford.
Une semaine après son retour, elle s'étonnait encore de tous les changements qui s'étaient produits durant leur courte absence de Londres. Darcy et elle avaient eu leur lot d'émotions avec la naissance et le baptême d'Henry, le fils des Bingley. Ils étaient restés deux semaines de plus dans le Derbyshire, se rendant quotidiennement à Ellsworth Hall. Elizabeth avait assisté sa sœur dans la préparation du baptême. Henry Bingley était un bébé facile, ne pleurant que très rarement et souriant déjà à son entourage. Il avait adopté Darcy, son parrain, avec une facilité étonnante, à tel point qu'Elizabeth en était presque jalouse.
A peine relevée de ses couches, Jane arborait pourtant une mine radieuse, les traits à peine marqués d'une légère lassitude qui attestaient combien sa délivrance avait été éprouvante. Mais comme le Dr Edwards l'avait prédit, le bonheur était le meilleur des remèdes, et elle s'était rétablie très vite. Quant à Mr. Bingley, il exultait, sa bonne humeur n'ayant même pas été contrariée par la scène que Miss Bingley lui avait faite lorsqu'elle avait appris qu'elle n'était pas la marraine de son neveu.
Darcy et Elizabeth raffolaient de leur filleul et le baptême avait été très émouvant pour eux. Néanmoins, ils avaient dû se résigner à repartir pour Londres quelques jours plus tard. Ce fut donc pleine de nostalgie pour Pemberley et le bonheur familial des Bingley qu'Elizabeth repassa le seuil de Darcy House fin mai. Son carnet d'invitations était extrêmement chargé, mais elle prit soin de prendre des nouvelles de son entourage avant toute autre visite. Les lettres de Kitty et de son père s'étaient accumulées sans qu'elle ait pris le temps d'y répondre lorsqu'elle séjournait dans le Derbyshire, aussi s'y attela-t-elle dès son arrivée à Londres. Elle rendit également visite aux Gardiner, aux Matlock, aux Vernon et à la Comtesse Von Lieven qui se montra enchantée de la revoir.
Mais la plus grande surprise fut la métamorphose de Georgiana. La jeune fille rayonnait. Elizabeth eut grand-peine à se l'expliquer dans les jours suivant son arrivée à Londres car Georgiana refusa de s'ouvrir à elle, disant simplement que les jours de tristesse et de mélancolie étaient loin derrière elle. Darcy, suivant de loin les émois de sa sœur pour ne pas forcer ses confidences et respecter son intimité, s'en montra ravi, persuadé qu'elle avait réussi à surmonter sa déception amoureuse. Plus fine, Elizabeth se montra d'emblée peu convaincue par cette explication. Néanmoins, l'énigme resta complète jusqu'au dîner donné par les Matlock.
Ce fut au cours du repas qu'elle comprit pourquoi sa belle-sœur n'était plus du tout la jeune fille mélancolique que Darcy et elle avaient laissée à Londres quelques semaines plus tôt. Elle ne quitta quasiment pas Mr. Benjamin Stafford de la soirée et échangea avec lui de nombreux regards pendant le repas durant lequel ils étaient séparés. Les deux jeunes gens semblaient très proches et ils conversaient le plus aimablement du monde.
Elizabeth eut beau chercher dans ses souvenirs, elle ne se rappelait pas les avoir vus ensemble auparavant. Le jeune homme lui avait toujours semblé froid et presque hautain, ne quittant jamais la compagnie de ses amis, sans même se donner la peine de danser avec les jeunes filles de l'assistance. Elle ne comprenait pas ce soudain revirement, et elle se demandait surtout s'il s'agissait bien du jeune homme pour lequel Georgiana nourrissait des sentiments depuis plusieurs mois. Si oui, alors qu'avait-il bien pu se passer ? N'y tenant plus, elle prit congé de Mrs. Tanner dont le babillage l'exaspérait au plus haut point, et elle se dirigea vers Lady Matlock, qui avait hébergé Georgiana durant l'absence de Darcy.
« Tante Madeline, savez-vous depuis quand Mr. Stafford et Georgiana sont amis ? demanda-t-elle discrètement après avoir marché quelques pas avec elle pour l'entraîner dans un coin plus discret du salon où les invités conversaient.
- Ils ont eu l'occasion de se voir trois ou quatre fois durant votre absence. Ils ont sympathisé à l'opéra le mois dernier, et se sont beaucoup revus pendant les réceptions auxquelles nous l'avons croisé avec ses parents.
- Vraiment ? C'est étrange.
- Pourquoi donc ? Les Stafford sont très amis avec notre famille depuis des décennies.
- Oui, William m'en a parlé. Mais leur fils s'est toujours montré très distant avec tout le monde, y compris Georgiana. Aussi son revirement me paraît-il soudain et étonnant.
- Peut-être est-ce juste de la timidité… en tout cas ils s'entendent très bien à présent.
- Avez-vous remarqué combien Georgiana a changé ?
- Elle est plus gaie. Mais vous savez comment sont les jeunes filles ! Elles passent de la mélancolie à la joie en une heure à peine !
- Je pense que Mr. Stafford n'est pas étranger à ce changement.
- Je suis persuadée qu'il lui plaît beaucoup. Cela se voit. Ce serait une très belle union, ne trouvez-vous pas ?
- Je l'ignore, Tante Madeline. Pour tout vous dire, je me sens mal à l'aise en présence de ce jeune homme.
- Il est pourtant charmant. Et regardez comment il est attentionné !
- En ce moment, oui. Mais je l'ai aussi connu froid et presque méprisant.
- Je suis convaincue qu'il ne s'agit que de timidité.
- Seul le temps nous le dira. » dit Elizabeth, peu convaincue et légèrement inquiète pour sa belle-sœur.
Lady Matlock s'excusa auprès de sa nièce par alliance, ses invités requérant son attention et sa présence. Elizabeth resta songeuse pendant toute la soirée, y compris dans la voiture les ramenant tous trois à Darcy House. Son mari l'interrogea du regard mais elle le rassura d'un sourire, disant qu'elle était un peu fatiguée par sa journée.
Ses réflexions étaient en réalité de plus en plus sombres. Elle était arrivée à la conclusion qu'il y avait de fortes chances pour que le jeune homme dont Georgiana se soit éprise plusieurs mois auparavant fût Mr. Stafford. Pour une raison qu'Elizabeth ne parvenait pas à s'expliquer, ce dernier avait changé son attitude du tout au tout, et cela ne lui disait rien qui vaille. Elle ne savait pourquoi, mais elle avait la désagréable impression qu'il était tout sauf sincère. Georgiana, candide et confiante, toute à la joie de pouvoir enfin faire connaissance avec celui qu'elle aimait ne remarquait visiblement rien.
Elizabeth fut donc face à un dilemme de taille, se demandant si elle devait en parler à Darcy. Elle savait combien il était protecteur envers sa jeune sœur. La simple idée qu'elle puisse être amoureuse lui déplaisait au plus haut point. Qu'en serait-il lorsqu'il découvrirait la vérité ? Elizabeth redoutait sa réaction, d'autant plus qu'elle n'avait aucune certitude quant à la sincérité de Mr. Stafford et l'intensité des sentiments que Georgiana lui portait. Elle prit donc le parti de ne rien dire tant qu'elle n'en saurait pas plus, la situation devant bien finir par se dénouer d'elle-même.
Les jours suivants ne lui apportèrent aucun élément de réponse. Elizabeth avait repris son rythme mondain habituel et était rarement à Darcy House. Néanmoins, sans la présence de Kitty, elle prenait moins de plaisir à rendre visite à ses connaissances, même si Georgiana l'accompagnait fréquemment. La succession de bals et de dîners la lassa très rapidement. Elle se rendait néanmoins à l'opéra et au théâtre avec un plaisir grandissant, et Darcy multipliait ce type de sorties car il savait qu'elle les appréciait beaucoup.
Elizabeth tenta vainement de convaincre Georgiana de se confier à elle. Mais la jeune fille, très épanouie dans son bonheur tout neuf, n'en ressentait pas le besoin. Elle chérissait dans sa solitude ce qu'elle croyait être un secret. Mais même Darcy finit par s'en apercevoir. Il n'avait pas manqué de noter depuis son retour que sa sœur allait mieux, et qu'elle s'enfermait de plus en plus dans des rêveries interminables, le regard vague et un demi-sourire aux lèvres. N'y tenant plus, il finit par aborder le sujet avec Elizabeth un soir alors qu'ils rentraient d'un dîner.
« As-tu remarqué comme Georgiana semble aller mieux ces derniers temps ?
- C'est un euphémisme. Elle rayonne, dit Elizabeth, soulagée que son mari aborde le sujet de lui-même.
- Je suppose qu'elle a surmonté sa déception… Après tout si ce jeune homme ne s'est pas donné la peine de s'intéresser à elle, c'est qu'il n'était pas digne d'elle.
- Je ne te savais pas naïf, William, dit Elizabeth en souriant.
- Comment cela ?
- Crois-tu vraiment qu'elle est ainsi uniquement parce qu'elle aurait surmonté sa peine de cœur ? Bien sûr que non. Si c'était cela, elle serait redevenue la Georgiana d'avant, telle que nous l'avons toujours connue. Hors ce n'est pas le cas.
- Penses-tu qu'elle soit à nouveau tombée amoureuse ?
- Ou alors que celui qu'elle aime a enfin commencé à s'intéresser à elle.
- Nous l'aurions remarqué.
- Tu n'es pas toujours perspicace lorsqu'il s'agit de tes proches, mon amour, dit-elle sur un ton énigmatique.
- Vous savez quelque chose que j'ignore, Mrs. Darcy, dit-il, enjôleur pour la faire parler.
- Ce ne sont que des suppositions.
- Ne t'a-t-elle rien dit ?
- Non.
- J'aurais pensé qu'elle se confierait à toi...
- Elle est très secrète. Je ne suis même pas sûre que Kitty connaisse l'identité de celui dont elle est tombée amoureuse lorsque nous sommes arrivés à Londres.
- Le même jeune homme qui s'intéresse maintenant à elle ?
- Nous ignorons s'il s'agit de la même personne.
- Je l'espère pour elle. As-tu une idée ?
- Oui. J'ai noté qu'elle est assez proche de Mr. Stafford.
- Benjamin Stafford ?
- Oui. N'as-tu pas remarqué qu'ils se parlent à chaque entracte à l'opéra ?
- Maintenant que tu me le dis… Mon Dieu… »
Darcy fut bouleversé, et Elizabeth le devina à la seule façon dont il tenait sa main dans la sienne. Elle le rassura d'un geste tendre.
« Rien n'est fait, William… je doute qu'il fasse sa demande avant plusieurs mois, si tant est qu'il la fasse un jour.
- Crois-tu que c'était de lui dont elle était amoureuse ?
- Je crois que oui. Leurs attitudes ont radicalement changé. Il était froid, et elle malheureuse. Et maintenant qu'ils se sont rapprochés, elle est radieuse.
- Pourquoi ce revirement de la part de Mr. Stafford ?
- C'est ce que je ne parviens pas à m'expliquer, et qui m'inquiète.
- Tu ne lui fais pas confiance, dit Darcy sans vraiment lui poser la question.
- Ce sera difficile tant que je ne saurai pas comment cette métamorphose s'est accomplie. Ce n'est pas sans raison, et j'espère que la naissance ou la découverte de ses sentiments pour Georgiana en sont l'explication.
- Peut-être devrions-nous inviter les Stafford à dîner pour en savoir un peu plus.
- Il vaudrait mieux attendre pour voir comment cela va évoluer dans les semaines à venir. Ne prenons pas le risque d'accélérer un événement qui pourrait être fâcheux pour Georgiana.
- Tu ne sembles vraiment pas faire confiance à Mr. Stafford, s'étonna Darcy.
- Il me met mal à l'aise.
- Parce qu'il est froid et hautain ? demanda Darcy en haussant un sourcil.
- Parce qu'il a changé du tout au tout en quelques semaines.
- Tout comme moi, si tu te souviens bien.
- Tu n'avais pas changé. Tu étais réservé, et tu l'es resté même pendant nos fiançailles…
- Même pendant nos fiançailles ? l'interrompit Darcy, taquin. Moi qui pensais que j'étais devenu plus doué pour te montrer mes sentiments.
- Pas lorsque nous avions de la compagnie. Lui c'est… différent. C'est un revirement complet. Et lorsque je l'observe, je ne peux pas m'empêcher de penser que son attitude est fausse. J'ai un mauvais pressentiment à son sujet. »
Cette dernière remarque laissa Darcy songeur. Perdus dans leurs pensées, ils n'abordèrent plus le sujet de toute la soirée. Durant la semaine qui suivit, Darcy tenta de parler à sa sœur, se souvenant qu'elle s'était confiée à lui lors du bal qu'Elizabeth et lui avaient donné en avril. Malheureusement, le temps des confidences était bien loin pour Georgiana, et elle se contenta d'éluder ses questions. Elizabeth refusait quant à elle d'essayer d'en discuter avec sa belle-sœur, respectant son intimité, arguant que si elle voulait parler, elle savait qu'Elizabeth serait toujours disposée à l'écouter.
Darcy était la torture, d'autant qu'il eut bientôt l'occasion de constater par lui-même à quel point les deux jeunes gens s'étaient rapprochés, confirmant les suppositions d'Elizabeth. En soi, Darcy voyait le jeune homme d'un très bon œil. Il était de bonne famille, et qui plus est les Stafford étaient de très bons amis. Il aurait été enchanté d'un rapprochement avec eux. Mais sa sœur lui semblait encore terriblement jeune pour se marier. Il lui semblait peu judicieux de choisir un compagnon pour le restant de ses jours avant d'avoir fréquenté le monde et mûri quelque peu. Même si Georgiana était mature pour son âge, elle ne semblait pas l'être suffisamment à ses yeux pour prendre une décision de cette importance. Et il ne pouvait s'empêcher de se souvenir des doutes qu'Elizabeth nourrissait à l'égard du jeune homme, même si, en observant les deux jeunes gens, il n'eut pas la même méfiance envers Benjamin Stafford.
Mais Darcy faisait confiance à l'instinct de son épouse, qui se trompait rarement sur les gens. Et lui-même se souvenait combien Georgiana avait été malheureuse plusieurs mois auparavant quand son amour n'était pas réciproque. S'il s'agissait bien du même jeune homme, alors les motifs de Mr. Stafford étaient plus que mystérieux. Et Darcy, d'un naturel franc et honnête, haïssait le mystère. L'expérience lui avait appris que rien de bon n'en ressortait jamais. Il était néanmoins prêt à laisser à Mr. Stafford le bénéfice du doute, faisant confiance à ses parents qu'il connaissait depuis de nombreuses années.
Elizabeth n'ignorait rien des pensées de son mari. Ils en parlaient rarement, mais en toute franchise. Elle préconisait la patience, l'exhortant à ne pas demander des explications à Mr. Stafford. L'attitude de ce dernier était qui plus est exemplaire, au grand dam de Darcy qui aurait presque préféré qu'il enfreigne une règle de bienséance pour le confronter et lui demander des explications sur son rapprochement avec Georgiana.
La situation perdura encore une semaine. Elizabeth n'y prêtait plus guère d'attention, toute occupée à ses activités sociales et à sa correspondance avec Jane, qui lui donnait fréquemment des nouvelles d'Henry, et avec son père qui l'informait de l'évolution de la situation de Kitty et Lydia, cette dernière rendant toujours la vie impossible à son entourage.
C'est pourquoi la surprise de Lizzie fut grande de voir son mari arriver furieux un soir à Darcy House. D'instinct, Elizabeth sentit qu'il s'était passé quelque chose de grave et que Darcy mettrait des heures à se calmer. Elle annula l'invitation qu'ils avaient acceptée pour ce soir-là avant d'aller rejoindre dans leurs appartements privés où Darcy faisait les cent pas furieusement.
« William, pourquoi ne t'assieds-tu pas ? Raconte-moi ce qu'il s'est passé, nous pourrons peut-être trouver une solution ensemble.
- Une solution ? Oh mais c'est tout trouvé ! Je sais déjà ce que je vais faire !
- Si tu me disais au moins de quoi il s'agit ?
- A ton avis ? Le problème c'est ce maudit Benjamin Stafford ! Je savais que je n'aurais jamais dû faire confiance à ce malotru !
- Qu'a-t-il fait ? En sais-tu davantage ?
- J'en sais plus qu'il ne m'en faut !
- Je t'en prie, calme-toi et raconte-moi. Lui as-tu parlé ?
- Non mais crois-moi cela ne va pas tarder ! Je refuse que cet individu s'approche à nouveau de Georgiana, je ne le tolérerai pas. Et ses parents ne valent guère mieux !
- Ses parents ? Qu'ont-ils à voir dans cette histoire ?
- J'étais à mon club, et j'ai surpris une conversation entre deux de mes connaissances. Je sais que je n'aurais jamais dû écouter ce qu'ils disaient. Mais ils parlaient de Benjamin Stafford, alors ma curiosité a été la plus forte.
- Et qu'as-tu appris ?
- Il est criblé de dettes ! Ses dépenses ont apparemment été faramineuses durant son tour de l'Europe. Il a vécu bien au-dessus de ses moyens. Ses créanciers commencent à le harceler et l'un d'entre eux, un de ses amis d'université, est tout sauf discret.
- Et ses parents ne veulent pas régler ses dettes ? interrogea Elizabeth.
- Ils ne peuvent pas. Je sais que les capitaux de son père sont engagés dans une autre affaire. Ce serait catastrophique pour lui de les retirer maintenant.
- Et donc Mr. Stafford courtise Georgiana car il espère que sa dot règlera ses dettes. Un grand classique…
- Ma sœur semble en effet avoir une préférence pour les hommes dépensiers… dit amèrement Darcy.
- Nul n'aurait pu s'en douter. Il semblait bien sous tous rapports.
- Il y a pire. C'est son père qui le force à faire cela. Je l'ai déduit de la conversation que j'ai surprise.
- Ce qui explique son revirement soudain alors qu'il ne lui daignait même pas lui adresser la parole… Mon Dieu c'est sordide. » dit Elizabeth en s'asseyant lourdement.
Elle n'osait imaginer combien la nouvelle allait blesser Georgiana, tandis que Darcy continuait à faire les cent pas furieusement.
« Je n'arrive pas à croire que cette famille avec qui je suis ami depuis toujours nous traite de la sorte ! Comme si ma sœur était une vulgaire affaire commerciale ! Un investissement !
- Mrs. Stafford se sera aperçue de l'attachement que Georgiana portait à son fils… supposa Elizabeth.
- Mais comment ? Même nous qui l'avons observée pendant des mois n'avons pas réussi à deviner qu'elle était éprise de lui !
- Simple hypothèse. Peut-être n'a-t-elle pas deviné que Georgiana avait des sentiments pour lui, mais elle est l'un des meilleurs partis du pays. Cela a pu suffire pour les motiver à la choisir pour future bru.
- Ou Benjamin Stafford l'a deviné et il a choisi la simplicité. Si je le tenais ! Il ne remettra plus jamais un pied dans cette maison ! Et ses parents non plus !
- Mais que vas-tu dire à Georgiana ?
- Ce n'est pas ce qui m'inquiète le plus pour l'instant. Jamais je n'aurais dû la laisser faire ses Débuts cette année, elle était bien trop jeune !
- Elle vient d'avoir dix-huit ans, William, il était normal qu'elle soit présentée cette année.
- Oh je sais combien cela vous tenait à cœur à Tante Madeline et toi ! Mais ce n'est pas vous qui allez devoir régler cette situation ! Je n'aurais pas dû vous écouter toutes les deux.
- Tu deviens injuste, William, se défendit son épouse.
- Non, je ne le suis pas, dit Darcy, cessant de faire les cent pas pour venir se poster devant elle. Il était de votre responsabilité de veiller sur Georgiana et d'éviter qu'elle fasse de mauvaises rencontres comme celle-ci. J'ai bien mal placé ma confiance en vous deux !
- Puisque je suis si indigne de votre précieuse confiance, Mr. Darcy, je vous laisse régler le problème de la façon qui vous semblera la plus efficace. » dit Elizabeth froidement.
Et elle le quitta, tremblante de rage face à ses accusations injustifiées. Elle le devinait bouleversé par ce qu'il venait d'apprendre, mais rejeter la responsabilité des méfaits de Mr. Stafford sur Lady Matlock et elle, deux des personnes qui avaient le plus à cœur le bonheur et les intérêts de Georgiana, lui semblait particulièrement indigne. Mais en cet instant, plus qu'à sa fureur envers son mari, Elizabeth ne pensait qu'à Georgiana, et à la cruelle façon dont ses espoirs allaient être à nouveau détruits.
Le dîner fut glacial. Toujours aveuglé par sa colère, Darcy n'avait pas compris combien il avait blessé son épouse. Il rumina sa rage à l'encontre de Mr. Stafford, et nourrissait de profonds remords à l'idée d'avoir laissé Georgiana faire ses Débuts si tôt, ce qui était à ses yeux le début de tous leurs problèmes. Elizabeth ignora quant à elle son mari délibérément, au grand étonnement de Georgiana, et les deux belles-sœurs conversèrent tranquillement tandis que Darcy s'enfermait dans un mutisme obstiné.
Ce ne fut que lorsqu'Elizabeth ne le rejoignit pas dans leur chambre qu'il comprit qu'il l'avait offensée. Frappant à sa porte, il fut accueilli par son épouse qui était confortablement installée dans son lit, un livre à la main.
« Cela recommence ? dit Darcy d'un ton froid en désignant la chambre, faisant ainsi allusion à leurs précédentes disputes.
- Il semblerait, dit Elizabeth, imperturbable.
- Et puis-je savoir ce que tu me reproches cette fois ? demanda-t-il avec dédain.
- Moi rien. C'est toi qui as visiblement des reproches à me faire, bien que je ne comprenne pas comment tu peux me tenir responsable de l'attitude de Mr. Stafford.
- Tu as insisté pour que Georgiana soit présentée cette année. Et par la suite, tu n'as pas veillé sur elle comme tu aurais dû le faire.
- Tu étais parfaitement d'accord pour qu'elle fasse ses Débuts. Même avec ton obstination légendaire tu devras bien admettre qu'il était nécessaire qu'elle les fasse un jour.
- Je m'y étais résigné en effet ! Mais je comptais sur Lady Matlock et toi pour la guider et la protéger contre de nouveaux chasseurs de dot. Mais vous l'avez laissée se rapprocher de cet opportuniste ! Vous avez failli misérablement, et désormais elle s'apprête à avoir à nouveau le cœur brisé parce que vous avez manqué de discernement.
- Nous avons manqué de discernement ? Vous ne manquez pas d'audace, Mr. Darcy ! Tu oublies que j'étais la première à me méfier du revirement de Mr. Stafford alors que tu lui accordais le bénéfice du doute uniquement parce que tu tenais ses parents en haute estime. Ton jugement te semble-t-il toujours si infaillible ? railla Elizabeth.
- Oh je suis le seul à blâmer désormais ?!
- Bien sûr que non. Mais n'aie pas la mauvaise foi de rejeter la faute sur Tante Madeline et moi. Malgré tous les soins dont nous l'avons entourée, il est de notoriété publique que Georgiana héritera de trente mille livres à son mariage, cela seul suffit à tenter bien des hommes ! Georgiana est jeune et confiante, nous pouvons la protéger de beaucoup de choses mais ce n'est pas non plus un service à lui rendre que de la couper du monde. Comment veux-tu qu'elle apprenne à reconnaître la cupidité et le mensonge si elle n'y est jamais confrontée ?
- Elle est totalement immature ! Je pensais que ce qui s'était passé avec Wickham avait suffi à lui servir de leçon !
- Donc sous prétexte qu'elle a été trompée une fois, elle doit se résigner à ne plus aimer personne ? C'est absurde. Encore heureux que ta sœur soit toujours capable de faire confiance, parce que tu en sembles incapable ! Tu te prépares un bien triste avenir si tu poursuis dans cette voie.
- Je préfère être trop méfiant que naïf.
- Même avec ta propre épouse et ta tante ? Nous sommes les premières à désirer le bonheur de Georgiana, comment peux-tu oublier cela ? Pourquoi n'avoues-tu pas plutôt que tu t'en veux de ne pas avoir percé les Stafford à jour plus tôt ? Tu préfères nous accuser plutôt que le reconnaître. »
Voyant que son mari ne répondait pas, commençant à méditer ses propos, Elizabeth reprit d'un ton plus posé :
« Ta culpabilité est infondée, William. Georgiana ne peut pas vivre coupée du monde pour éviter les trahisons et les mensonges. L'essentiel est que tu aies découvert la vérité à temps pour protéger Georgiana. »
La sagesse de ses propos et la douceur de son épouse eurent raison de la colère de Darcy qui retomba aussi rapidement qu'elle était montée. S'asseyant lourdement sur le lit d'Elizabeth, il l'observa longuement.
« Tu as raison. Comme toujours. Pardonne-moi, dit-il d'un ton contrit en prenant ses mains dans les siennes, soulagé de voir qu'elle ne le repoussait pas.
- Vous progressez, Mr. Darcy, vous ne vous êtes entêté que quelques heures, cette fois, le taquina Elizabeth.
- Ce n'est pas drôle.
- Non, ça ne l'est pas, c'était uniquement ma façon de te dire que oui, bien sûr, je te pardonne. » dit-elle en se penchant vers lui pour l'embrasser.
Ils s'étreignirent longuement, heureux que leur différend se soit réglé si aisément. Comme toujours, Darcy s'aperçut que la présence d'Elizabeth agissait tel un baume sur ses tourments, et il finit par pousser un long soupir, soudain presque amusé de voir que leurs mauvais caractères avaient refait surface aussi rapidement.
« J'ai été surpris de vous trouver ici, Mrs. Darcy. Je croyais que tu détestais cette chambre… finit-il par murmurer à l'oreille de son épouse pour détendre l'atmosphère.
- Je n'ai jamais dit cela, se défendit Elizabeth.
- Non, mais tu la détestes tout de même, insista Darcy avec un sourire taquin.
- Comment sais-tu… ? Je n'en ai jamais rien dit !
- Tu n'en avais pas besoin. Je l'ai vu dans ton regard dès le jour de notre mariage lorsque je t'ai fait visiter Darcy House. »
Amusée, Elizabeth échangea un sourire avec son mari.
« Pourquoi n'en as-tu jamais rien dit ? demanda-t-il.
- Je n'en voyais pas l'utilité, nous dormons toujours dans ta chambre.
- Jusqu'à ce soir.
- Maintenant que tu es revenu à de plus justes sentiments, je ne compte plus m'éterniser ici, dit-elle, mutine.
- Et que feras-tu lors de notre prochaine dispute ?
- Il ne tient qu'à toi d'abonder dans mon sens pour que nous évitions de nous disputer, dit Elizabeth en haussant les épaules avec une fausse innocence.
- Et m'avouer vaincu ? Absurde, Mrs. Darcy !
- Pas tant que cela. Que ne ferais-tu pas pour ne pas être privé de mes bras pendant une nuit entière ? »
Rieuse, elle s'approcha de lui pour l'embrasser à nouveau. Sans briser leur étreinte, Darcy la souleva dans ses bras et l'emporta dans sa chambre, où il la borda dans leur lit avant de venir la rejoindre, soulagé de la sentir se blottir contre lui.
« Il n'empêche, lorsque la Saison aura pris fin et que nous quitterons Londres, il faudra que tu engages un décorateur pour remédier à cela, insista-t-il.
- En vue de notre prochaine dispute, Mr. Darcy ? le taquina-t-elle.
- Nous connaissant, c'est inévitable.
- C'est inutile, William, j'y passe à peine une heure par jour !
- C'est non négociable, Mrs. Darcy, dit-il avec un sourire entêté.
- Tu sais ce que je pense de ces dépenses superflues.
- Tu n'oserais tout de même pas désobéir à ton mari ? »
Croisant son regard, Elizabeth comprit qu'il ne cèderait pas, et elle leva les yeux au ciel avant d'acquiescer. Mais bientôt, malgré son soulagement d'avoir retrouvé les bras d'Elizabeth, de nouveaux tourments agitèrent Darcy.
« Comment allons-nous annoncer la nouvelle à Georgiana ? dit-il, redevenu soudain sérieux.
- Je l'ignore. Mais je crois qu'il n'y aucune bonne façon de le faire.
- Nous ne sommes même pas supposés être au courant qu'elle a des sentiments pour lui ! Notre position est intenable.
- Ceci n'est qu'un détail. L'essentiel est de la protéger des Stafford. A tout prix. Il faut que tu lui parles le plus tôt possible afin qu'elle ne tombe pas davantage amoureuse de lui.
- Crois-tu qu'elle s'en remettra ? De l'amour elle a connu deux fois la tromperie alors qu'elle a à peine dix-huit ans ! dit Darcy, effondré.
- Seul le temps pourra nous le dire… »
Songeurs, ils se turent à nouveau, avant qu'Elizabeth ne pousse un long soupir.
« Qu'y a-t-il, ma Lizzie ?
- J'aurais tant préféré me tromper au sujet de Mr. Stafford… Georgiana mérite de rencontrer un homme digne d'elle. Hormis Jane, je n'ai jamais rencontré personne au cœur aussi pur… Et pourtant tous s'acharnent à la trahir.
- Justement parce qu'elle est généreuse et innocente. Elle est une proie facile pour ce genre d'individus.
- Je suis désolée de ne pas avoir mieux veillé sur elle, William… dit-elle, contrite.
- Elizabeth… je ne pensais pas un mot de ce que j'ai dit tout à l'heure. Tu as pris soin d'elle mieux que je n'aurais jamais su le faire, et je t'en suis très reconnaissant. Elle n'aurait pas pu surmonter sa timidité et toutes ses appréhensions au sujet de ses Débuts sans ta présence et tes conseils.
- Mais je n'ai pas réussi à la protéger de Mr. Stafford.
- Leur rencontre était inévitable, étant donné mes relations avec ses parents. Et tu es justement la seule à avoir été alertée par son attitude alors que j'étais aveugle à son sujet. Tu n'as pas failli, Elizabeth. Moi, en revanche, c'est une autre histoire. J'aurais dû t'écouter dès que tu m'as fait part de tes doutes, et empêcher Georgiana de continuer à le fréquenter…
- Le mal était déjà fait.
- Sans doute. Mais maintenant, il va falloir agir vite pour éviter que la situation ne s'envenime. Même si je n'ai aucune idée de la façon dont nous devons procéder pour qu'elle souffre le moins possible. »
Darcy savait qu'ils étaient face à un dilemme de taille. Il lui répugnait d'annoncer à Georgiana que les semaines idylliques qu'elle venait de vivre n'avaient été que tromperie, mais il ne pouvait pas laisser dans l'ignorance. Aussi prit-il la résolution de lui parler dès le lendemain matin.
Mais c'était sans compter Benjamin Stafford. Pressé lui aussi par le temps et surtout par ses créanciers, il sonna à la première heure le lendemain chez les Darcy alors qu'ils prenaient leur petit déjeuner silencieusement en compagnie de Georgiana, déterminés à lui parler à cette occasion. Suffoqué par tant d'inconvenance, Darcy demanda à ce qu'on fasse entrer le visiteur dans son bureau. Georgiana qui avait esquissé un mouvement de joie en lisant la fureur dans les yeux de son frère et l'angoisse dans ceux d'Elizabeth.
Contrôlant difficilement sa rage, Darcy se leva et alla à la rencontre du jeune homme. Elizabeth ne sut jamais ce qui se dit exactement entre les deux hommes mais Darcy devait s'en souvenir jusqu'à la fin de ses jours.
« Mr. Darcy, merci de me recevoir de si bonne heure, j'ai conscience de l'inconvenance de ma visite…
- Votre conduite toute entière est inconvenante et peu digne d'un gentleman, Stafford, le coupa brutalement Darcy.
- J'ai peur de ne pas comprendre…
- Et moi j'ai peur de trop bien lire dans votre jeu. Je suppose que vous êtes ici pour me parler de ma sœur ? »
Décontenancé de s'apercevoir que les sentiments qu'il feignait d'éprouver pour la jeune fille n'étaient pas passés inaperçus, il ne comprit d'abord pas pourquoi l'attitude de Darcy était si froide. Il pouvait sentir la fureur dans chaque regard et chaque mot que lui adressait son hôte.
« En effet, monsieur, je suis venu pour solliciter l'immense honneur d'un entretien en privé avec Miss Darcy.
- Ni aujourd'hui ni jamais. Ni en privé ni en public. Je vous défends d'adresser la parole à ma sœur à compter de ce jour. Tout comme je vous défends de l'approcher. D'ailleurs à votre place, j'aurais l'intelligence et la décence d'éviter toute réception où elle serait présente, dit Darcy d'un ton glacial, fixant Mr. Stafford droit dans les yeux, l'observant se décomposer un peu plus à chaque mot.
- Mais… je ne comprends pas… Aurais-je fait ou dit quelque chose qui vous aurait déplu ? J'ai toujours témoigné du plus grand respect pour Miss Darcy.
- Pour sa dot de trente mille livres, vous voulez dire ? Je n'ignore rien de vos dettes. Tout comme je n'ignore rien de la façon dont vous vous êtes subitement intéressé à elle lorsque vos créanciers ont commencé à devenir pressants. Vous n'étiez pas sans savoir qu'elle vous appréciait, n'est-ce pas ? N'éprouvez-vous donc aucun dilemme moral à vous jouer d'une jeune fille candide et sincère ?
- Monsieur, je suis confus… il est vrai que j'espérais demander la main de Miss Darcy aujourd'hui, mais je vous assure que mes dettes ne sont en rien un motif pour le faire ! J'éprouve des sentiments sincères à son égard et je m'emploierai à…
- Vous vous emploierez à l'éviter si vous ne voulez pas que je ternisse à jamais votre réputation et celle de votre famille, dit Darcy sèchement. Seules des années d'amitié entre vos parents et les miens me persuadent de ne rien en faire. Mais sachez que je serais prêt à tout pour protéger ma sœur du mariage sordide que vous avez envisagé pour elle. Alors ne vous abaissez pas davantage en prétendant l'aimer et vouloir la rendre heureuse. Je sais parfaitement qu'elle vous est totalement indifférente. Elle mérite mieux que votre médiocrité et votre cupidité. Maintenant sortez de chez moi et n'y revenez jamais. Et ne vous avisez pas de tenter de communiquer avec elle de quelque façon que ce soit. J'en serais averti et je n'hésiterais pas une seconde à mettre mes menaces à exécution. »
Pétrifié de honte, Mr. Stafford sortit du bureau précipitamment. Ce ne fut qu'une fois sur le perron de Darcy House qu'il prit pleine conscience des ennuis dans lesquels il se trouvait et que la colère s'empara de lui. Lui, Benjamin Stafford, qui s'était abaissé à vouloir demander une femme en mariage alors qu'il les avait en horreur, on le refusait et on menaçait de le mettre au ban de la société ! Il maudit intérieurement les Darcy tandis qu'il remontait dans sa voiture.
Son plan avait échoué, il allait devoir affronter ses parents, qui l'avaient poussé à cette extrémité, menaçant de le déshériter s'il ne remboursait pas ses dettes par ses propres moyens. Et cette stupide Miss Darcy, écœurante dans toute sa perfection de jeune fille de bonne famille ! Il avait deviné au premier regard qu'elle se pâmait d'admiration pour lui et qu'une semaine suffirait à en faire son jouet. Il ne s'était pas donné cette peine, méprisant le sexe faible, préférant la compagnie de ses amis d'université. Mais il n'avait guère eu le choix quand on lui avait demandé de régler ses dettes. Epouser cette oie blanche n'aurait présenté après tout que peu d'inconvénients. Elle aurait appris à se contenter d'un train de vie modeste dans la maison de campagne des Stafford, ce qui lui aurait laissé toute liberté pour mener sa vie de célibataire habituelle.
Il savait que les menaces de Darcy n'étaient pas à prendre à la légère. L'homme était connu pour son attitude droite et incorruptible. Stafford se maudit de ne pas avoir joué plus finement. Il était pourtant persuadé que la cour qu'il avait faite à la jeune fille avait été plus que discrète. Puis il se souvint des regards appuyés que l'épouse de Darcy avait posés sur eux à de nombreuses reprises. C'était cette parvenue qui l'avait percé à jour, bien sûr ! Mais comment son mari et elle avaient-ils deviné qu'il la courtisait uniquement pour éponger ses dettes ? Ce devait être Mark Lockwood qui avait parlé de ses dettes, maudit soit-il lui aussi ! Par sa faute, il ne lui restait plus d'autre choix que de trouver une autre héritière… Le choix ne manquait pas, mais il lui faudrait à nouveau subir ces conversations insipides et ces regards langoureux qu'il abhorrait ! Maudits soient-ils tous ! s'écria-t-il avant de donner l'adresse de ses parents à son cocher.
La mine sombre, Darcy revint dans la salle à manger où Elizabeth et Georgiana l'attendaient. Blanche d'anxiété, Georgiana comprit que ses espoirs de bonheur étaient compromis.
« Georgiana, il faut que nous parlions.
- Il s'agit de Mr. Stafford, n'est-ce pas ? dit faiblement la jeune fille.
- En effet.
- Je vais vous laisser, proposa Elizabeth en commençant à se lever, mais Georgiana l'arrêta d'un geste.
- Reste, je t'en prie. Je suppose que tu as deviné de longue date mes sentiments, dit Georgiana en se tournant à nouveau vers son frère.
- J'ignore depuis quand ils datent, mais cela ne nous regarde pas, dit Darcy. Ce que je sais en revanche, c'est qu'ils ne sont pas réciproques. Mr. Stafford n'est pas un bon parti pour toi. Il venait te demander ta main ce matin, et je l'ai éconduit.
- Mais pourquoi ? s'écria Georgiana, pâlissant davantage.
- Parce qu'il ne vaut guère mieux que Wickham. Il ne cherche à t'épouser que pour rembourser ses dettes.
- Tu mens !
- Georgiana, ne me parle pas sur ce ton. Tu te trompes d'adversaire. Je ne cherche qu'à te protéger. Ce mariage serait une erreur irréparable. Tu t'apercevrais en un mois qu'il ne t'aime pas et je doute qu'il prenne soin de te rendre heureuse une fois qu'il aura obtenu ce qu'il désire.
- Comment peux-tu savoir cela ? Tu le connais à peine !
- Et toi tu ne connais que ses mensonges et ses tromperies. Dois-je te rappeler combien il était froid à ton égard il y a deux mois à peine ? Ne t'es-tu jamais demandé pourquoi il a fait preuve d'un tel revirement ? Tout simplement parce qu'entretemps ses créanciers sont devenus plus pressants et il n'a plus d'autre choix que d'épouser un bon parti. Il t'a choisie parce qu'il te sentait vulnérable, mais il aurait très bien pu porter son choix sur une autre. D'ailleurs crois-moi, maintenant que je l'ai éconduit, il ne devrait pas tarder à le faire.
- Tu le détestes, je ne sais pas pourquoi, mais tu le détestes ! Et tu ne veux pas que je me marie, tu ne veux pas que je te quitte ! Je serai heureuse avec lui !
- Je connais ce genre d'individu, Georgiana. Il ne pense déjà plus à toi mais se demande quelle autre jeune fille courtiser. Je suis désolé, j'aurais sincèrement voulu qu'il soit digne de toi.
- Tu n'es pas désolé du tout, cela t'arrange bien ! dit Georgiana en se levant de table précipitamment.
- Georgiana, tu es injuste ! dit Elizabeth qui avait jusqu'à présent gardé le silence. William a raison. Tu es intelligente, alors demande-toi pourquoi il est passé de la froideur la plus extrême à son attitude courtoise de ces dernières semaines.
- Parce qu'il est tombé amoureux ! Est-ce donc si difficile à comprendre ? Cela t'est bien arrivé avec mon frère, Elizabeth. Tu devrais être la moins étonnée de ce revirement.
- Ce n'est pas du tout la même situation. J'ai commis une erreur de jugement à propos de William, mais il avait des sentiments pour moi dès notre rencontre.
- Peut-être Mr. Stafford en avait-il pour moi aussi.
- Pas au point d'expliquer un tel revirement. Nous ne voulons pas que tu sois malheureuse, Georgiana. Si tu avais été aimée d'un jeune homme sincère et déterminé à faire ton bonheur, nous aurions été les premiers à encourager ton mariage.
- Tu n'as rien à encourager, Elizabeth. Tu n'es ni ma mère ni mon tuteur, dit Georgiana, glaciale, regrettant presque aussitôt ses paroles en voyant le regard attristé de sa belle-sœur devant un tel rejet.
- Parle à Elizabeth sur un autre ton, intervint Darcy. Nous essayons de t'aider, rien de plus.
- Vous ruinez mon bonheur !
- Non, ça c'est un mariage sans amour qui le ferait définitivement. Et nous ne pourrions plus rien faire pour t'aider, dit Darcy.
- Je refuse de vous croire. Rien ne m'empêchera de continuer à le voir et alors vous serez obligés de reconnaître que j'avais raison !
- Tu n'en auras pas l'occasion. Je lui ai interdit de te revoir. Il ne sera plus jamais invité à Darcy House, et même si tu as fait tes débuts cette année, rien ne m'empêchera de t'interdire de participer aux réceptions où tu risquerais de le croiser si tu refuses de te montrer raisonnable. En un mot, tu n'auras pas d'autres occasions de le recroiser pendant la Saison.
- Si tu crois que je ne suis pas capable de l'attendre, tu te trompes.
- Oh je te sais fidèle et persévérante. C'est loin d'être son cas. Et quand on apprendra qu'il s'est fiancé à une autre, je doute que tes sentiments résistent longtemps. J'espère qu'il ne tardera pas à le faire, afin que tu souffres le moins longtemps possible, dit Darcy.
- Il est difficile d'admettre que l'on a été trompé par une personne à laquelle on tient beaucoup, dit Elizabeth. J'imagine que cela va prendre plusieurs semaines voire plusieurs mois pour que tu acceptes cette idée. Je suis désolée, Georgiana, tu mérites tellement mieux que ces tromperies permanentes. Mais un jour crois-moi tu rencontreras la bonne personne.
- Je me moque des autres. C'était lui que je voulais. Je ne vous le pardonnerai jamais ! »
Avant que son frère ait pu esquisser le moindre geste pour la retenir, elle avait quitté la pièce. A ce moment-là seulement, Darcy réalisa combien la dispute avait été violente. C'était la première fois qu'il était face à un tel désaccord avec sa sœur et qu'elle se révoltait contre l'une de ses décisions. Il ne sentait que trop combien sa confiance en lui souffrirait de cet incident et cela le rendit triste. Elizabeth posa sa main sur la sienne.
« Tu as eu raison d'agir ainsi, William. Il était vital d'éloigner Mr. Stafford. Et Georgiana finira par se rendre à l'évidence. La vérité est encore trop douloureuse pour qu'elle puisse l'accepter. Mais elle le fera. Et ce jour-là, elle comprendra que tu ne cherchais qu'à la protéger.
- Mais dans combien de temps ? » murmura Darcy.
Il se leva avec lassitude, et sortit. Elizabeth ne devait pas le revoir avant le soir. Elle prit le parti de ne pas tenter de parler à sa belle-sœur dans l'immédiat. La jeune fille avait été instruite de tous les faits, il lui fallait du temps pour tous les comprendre et mettre de l'ordre dans ses pensées et ses sentiments. Mais Elizabeth sentit à quel point son mari avait été ébranlé par les événements. Il avait toujours adoré sa jeune sœur et chéri la confiance qu'elle lui portait, et Elizabeth devinait que Mr. Stafford avait ébranlé leur relation privilégiée.
Georgiana s'enferma dans un silence obstiné, ne paraissant que pour les repas, refusant de les accompagner aux réceptions et à l'opéra, daignant à peine répondre à demi-mots quand Darcy et Elizabeth tentaient d'engager la conversation avec elle. Darcy faisait surveiller le courrier que sa sœur recevait et envoyait, mais à son grand soulagement, Benjamin Stafford ne tenta pas de prendre contact avec elle à nouveau. Leurs relations avec les Stafford s'espacèrent peu à peu, ces derniers ayant compris que tout espoir de mariage avec Georgiana était perdu.
Ce fut Miss Bingley qui apporta le plus grand réconfort à Georgiana. Deux jours après la dispute entre Darcy et sa sœur, elle se présenta à Darcy House. Elizabeth la reçut et fut très étonnée d'apprendre qu'elle s'était déplacée pour rendre visite à Georgiana. Après avoir effectué la courte visite de politesse à Elizabeth que réclamait la bienséance, Miss Bingley fut introduite dans le salon de musique où l'attendait Georgiana. Dès lors, elles se revirent presque tous les jours. Georgiana trouvait une oreille compatissante en la personne de Miss Bingley. Une telle réaction de la part de Miss Bingley étonnait Elizabeth car elle savait que la jeune femme ne croyait pas au mariage d'amour. Elle peinait donc à comprendre de quelle façon elle pouvait aider Georgiana.
C'était sans compter sur leur longue amitié qui datait d'avant les fiançailles de Darcy avec Elizabeth. Miss Bingley, cherchant à se rapprocher de Darcy en devenant amie avec Georgiana, s'était prise à son propre jeu et elle appréciait beaucoup la jeune fille. Au fil des ans, cette amitié s'était nourrie de quelques visites chaque année et d'une correspondance très riche. Darcy voyait leur relation d'un très bon œil, car s'il connaissait les défauts de Miss Bingley, il savait également combien elle était accomplie et combien la présence d'une jeune femme était importante pour sa sœur.
Aussi, lorsque Miss Bingley lut la missive de Georgiana lui racontant ses fiançailles avortées et son désespoir, elle accourut dès que possible. Elle n'encourageait pas l'attitude de la jeune fille car elle partageait secrètement l'opinion de Darcy et Elizabeth, mais se garda bien d'en informer Georgiana. Par simple amitié, elle l'écouta et tenta de la réconforter de son mieux au cours des semaines qui suivirent.
Mais bientôt Elizabeth et Darcy furent repris par les activités frénétiques de la Saison. L'événement que Darcy attendait le plus allait enfin avoir lieu : le Derby d'Epsom, une course hippique qui se tenait chaque année au début du mois de juin. Véritable fête populaire, elle était si exceptionnelle que les membres du Parlement ne se réunissaient pas ce jour-là. La course était réservée exclusivement aux poulains âgés de trois ans, et Darcy en faisait concourir un pour la première fois depuis le décès de son père.
Dès la veille de la course, Elizabeth et lui se rendirent à Epsom Downs, dans le Surrey, à une trentaine de kilomètres au sud de Londres. Darcy retrouva Empery, son poulain, entraîné depuis plusieurs mois par son écurie à Pemberley, ainsi que son jockey. Les préparatifs se déroulaient à merveille. Elizabeth rejoignit son mari et fut émerveillée de la beauté d'Empery. Issu des meilleurs croisements de pur-sang anglais, il avait un corps harmonieux et longiligne. Sa robe alezan soulignait la finesse de ses lignes et la puissance de ses muscles. Lorsqu'il se mit à trotter sous leurs yeux, il apparut plus majestueux encore. La fierté se lisait dans le regard de Darcy, et Elizabeth se montra pour la première fois de son existence impatiente à l'idée qu'une course débute.
« Penses-tu qu'il a une chance de gagner ? demanda-t-elle.
- C'est peu probable. L'écurie de mon père se place toujours très bien mais jamais sur le podium. D'autres écuries concurrentes sont bien au-delà de nos performances. Si nous avions un entraîneur comme Robert Bobson ou Dixon Boyce, ce serait différent, mais ils travaillent pour d'autres propriétaires.
- Qui sont-ils ?
- Les deux entraîneurs qui se partagent la plupart des victoires sur cette course depuis une quinzaine d'années. Face à eux nous avons très peu de chances. Mais c'est pour le plaisir de concourir. Et qui sait ? Peut-être qu'un jour nous aurons la perle rare !
- Mais pas demain.
- Sans doute pas. Mais ce sera une belle course. Empery a toutes les qualités d'un bon coureur et notre jockey est excellent. J'espère que nous finirons au moins dans les dix premiers. »
Elizabeth adorait voir son mari parler de ses chevaux, malgré leur différend autour de Farnley l'année précédente. D'une nature réservée, il s'adonnait pourtant à ses passions avec un enthousiasme qui avait surpris Elizabeth pendant leurs fiançailles et au début de leur mariage. Mais elle savait aussi qu'il s'accordait rarement des moments de détente. Ses chevaux étaient l'un des quelques domaines pour lesquels il s'enflammait. En voyant la beauté d'Empery, elle comprenait pourquoi.
Le jour tant attendu arriva enfin. La course devait avoir lieu à quinze heures, mais l'hippodrome était déjà plein à treize heures lorsque les Darcy arrivèrent. Ils y retrouvèrent la Comtesse Von Lieven dont c'était l'un des événements préférés de la Saison. Elle s'entendait en cela très bien avec Darcy car elle élevait elle aussi des chevaux en Bavière, bien qu'elle ne le fasse jamais concourir en Angleterre. Tandis que Darcy s'absentait pour aller donner les dernières consignes à son entraîneur et son jockey qui préparaient Empery, la Comtesse expliqua tout le fonctionnement de la course et de l'hippodrome à Elizabeth pour qui tout cet univers était totalement nouveau. Elle apprit ainsi que la course se courait sur 2423 mètres et elle fut stupéfiée en apprenant que les vainqueurs mettaient généralement moins de trois minutes à parcourir cette distance.
A quatorze heures trente, il fut l'heure de monter dans la tribune pour assister au départ de la course. Les Matlock se joignirent à eux, et Elizabeth ne put s'empêcher de sourire en voyant les mines de conspirateurs de Darcy et Lord Matlock lorsqu'ils se racontèrent leurs paris. Encouragée par son mari qui lui avait assuré que cela rendait la course encore plus savoureuse, Elizabeth avait misé quelques guinées sur les chevaux que faisaient courir les deux entraîneurs dont il lui avait parlé la veille. Elle avait aussi misé sur Empery, pariant qu'il se classerait dans les dix premiers, ce qu'espérait fortement son mari.
Enfin, les chevaux se mirent en place pour le départ de la course. Elizabeth fut surprise de l'exaltation qu'elle ressentit lorsque le top départ fut donné et qu'ils s'élancèrent. Le spectacle était impressionnant de beauté et de puissance. Les meilleurs pur-sang du pays rivalisaient de vitesse dans un bruit assourdissant, et la foule hurlant des encouragements faisait monter l'excitation. Tout se déroula très vite, Elizabeth peinant à ne pas perdre Empery de vue sur le champ de course, ce qui s'avérait très difficile au milieu de ses adversaires. Très vite, un pur-sang splendide prit la tête, à la grande satisfaction de Darcy qui avait parié pour lui.
« C'est Sam, le cheval de Thomas Thornhill, un ami de Mr. Cooper. Je l'ai vu en revenant de l'écurie tout à l'heure. Il a toutes les qualités d'un champion. J'ai parié sur lui car je suis sûr qu'il va gagner.
- Pourquoi ne m'as-tu pas conseillé d'en faire autant ? demanda Elizabeth qui s'était prise au jeu.
- Je ne donne pas toutes mes astuces, Mrs. Darcy, dit-il en souriant d'un air taquin.
- Je ne vois plus Empery.
- Il est troisième. Casaque rouge et jaune.
- Troisième ? Mais c'est fantastique !
- Ils ne sont qu'à mi-parcours, tout peut encore changer. » dit la Comtesse.
La suite lui donna raison, car au cours des cinq cents derniers mètres, tout se précipita. Les chevaux qui avaient gardé leurs forces pour la dernière ligne droite se tendirent vers la victoire, bouleversant le classement, sans toutefois pouvoir dépasser Sam.
Le cœur tambourinant dans sa poitrine, Elizabeth assista, médusée, aux derniers mètres, ne se rendant même pas compte qu'elle criait pour encourager Empery qui termina à une honorable cinquième place. Elle comprit que son mari avait eu raison, parier une petite somme lui avait rendu la course passionnante, et elle fut satisfaite d'apprendre que l'un des chevaux sur lesquels elle avait misé s'était classé second.
Tous quittèrent peu à peu la tribune. Darcy emmena Elizabeth voir Empery. Couvert de sueur, le poulain haletait et tremblait presque. Elizabeth félicita le jockey et l'entraîneur. La cinquième place était bien plus que ce que Darcy avait envisagé pour Empery, et il songeait déjà à quelles autres courses il pourrait le faire concourir, car il était très prometteur. Le reste de l'après-midi fut une succession de mondanités. La remise des prix aux trois vainqueurs donna lieu à de nombreuses félicitations, et Elizabeth put ainsi admirer Sam, le splendide pur-sang noir qui avait gagné.
Mais la plus grande surprise de l'après-midi fut sans conteste Miss Alice Cooper. La jeune fille qui accompagnait ses parents, de fervents adeptes des courses hippiques, s'échappa de la surveillance de sa mère grâce à l'aide de la Comtesse Von Lieven qui la conduisit à Elizabeth.
« Mrs. Darcy, je suis navrée de vous déranger… J'aurais souhaité vous parler.
- Miss Cooper. Comment vous portez-vous ? demanda Elizabeth, s'efforçant de dissimuler son étonnement. Depuis plus de six mois qu'elle connaissait la jeune fille, jamais cette dernière ne lui avait adressé plus de deux phrases, et toujours sous la surveillance de sa mère.
- Bien, je vous remercie. Félicitations pour la course du poulain de Mr. Darcy. Il s'est très bien classé.
- Oui mon mari est très fier. Votre père faisait-il concourir un de ses poulains ?
- Non pas cette année. Aucun d'entre eux n'a réussi à passer les qualifications.
- J'espère que ce sera pour l'année prochaine.
- Moi aussi. Mrs. Darcy, pardonnez mon audace, mais j'aurais voulu m'entretenir avec vous de mon frère.
- Vraiment ? Je vous écoute, dit Elizabeth, légèrement sur la défensive.
- Je tenais à vous dire que je suis sincèrement désolée de tout ce qui s'est produit ces derniers mois. Je n'en ai rien montré, mais j'apprécie beaucoup votre sœur, et je sais que ses sentiments à l'égard de mon frère sont sincères. J'aurais voulu les voir heureux tous les deux.
- Je vous remercie, Miss Cooper. Je crains malheureusement que tout espoir soit perdu pour eux.
- Je le crains aussi. J'espère que Miss Bennet s'en remet sans trop de peine. Ce n'est pas le cas de mon frère.
- Vraiment ? Est-il présent parmi nous ?
- Non, pas aujourd'hui. En fait, il a disparu depuis plusieurs semaines, sans prévenir mes parents. Ils pensent qu'il s'agit d'une simple rébellion, mais je suis plus inquiète. Il était vraiment très malheureux la dernière fois que je l'ai vu.
- Rassurez-vous, Miss Cooper. Pour l'amour de ma sœur, je suis sûre qu'il prend soin de lui. Il ne voudrait la faire souffrir pour rien au monde, il me l'a dit.
- Merci pour ces paroles de réconfort. J'ignore où il se trouve, mais j'espère qu'il fera preuve de la sagesse que vous avez évoquée. Je dois vous quitter avant que ma mère s'aperçoive de mon absence. Transmettez mes amitiés à Miss Bennet.
- Je n'y manquerai pas. Portez-vous bien, Miss Cooper. »
Cette discussion laissa Elizabeth dans la plus grande stupeur. Voir Alice Cooper s'échapper ne serait-ce que quelques minutes de la tutelle impitoyable de sa mère n'était pas la moindre des surprises. Il fallait que la jeune fille soit vraiment inquiète pour son frère et déçue de voir l'affection entre lui et Kitty découragée pour qu'elle ose braver ainsi ses parents et venir parler à Elizabeth ! Par ailleurs, Elizabeth se demandait où Mr. Cooper pouvait bien s'être réfugié. Au cours des semaines qui avaient suivi son bal, il lui avait paru évident que le jeune homme avait quitté Londres car il ne paraissait plus à aucune réception. S'il était comme Kitty, alors le calme et la solitude devaient être de meilleurs remèdes que l'agitation de la Saison pour sa peine de cœur.
Elizabeth se sentit triste pour Alice Cooper pour la première fois depuis qu'elle la connaissait. Elles avaient à peu près le même âge mais étaient très différentes. Miss Cooper était discrète et réservée à l'extrême, étouffée par une mère autoritaire et étroite d'esprit. Elizabeth soupçonnait Alice Cooper d'être intelligence mais de n'oser le montrer de peur d'encourir le courroux de Mrs. Cooper. Ses espoirs de mariage avec un homme de son choix étaient minces, et son affection pour son frère avait été mise à l'épreuve avec la rébellion de ce dernier lorsqu'il avait voulu épouser Kitty.
Mais très vite, Elizabeth fut à nouveau entraînée dans le tourbillon de la course, recevant aux côtés de Darcy les félicitations d'usage pour Empery. Lorsqu'ils reprirent la route de Londres à dix-huit heures, ils étaient exténués. C'est pourquoi Darcy annula de son propre chef leur présence à un bal donné par un couple d'amis. Elizabeth lui en fut reconnaissante lorsqu'elle l'apprit. Néanmoins, il lui demanda de se changer, prenant l'air le plus mystérieux du monde.
« Où allons-nous ?
- Nous ne serons que tous les deux, tu n'as pas besoin d'une tenue de soirée.
- Tout de même… Ne veux-tu rien me dire ?
- Ce ne serait plus une surprise si je t'en parlais. Prends un châle, c'est tout ce que je peux te conseiller. »
Lorsqu'elle monta dans leur voiture, Elizabeth n'avait toujours pas la moindre idée de l'endroit où son mari comptait l'emmener. Leur trajet ne fut pas long, car cinq minutes plus tard, la calèche s'arrêta et Darcy aida son épouse à descendre.
« Que faisons-nous devant Hyde Park ?
- Une promenade loin des foules.
- A cette heure ? Mais c'est interdit…
- Je dirais que je t'y ai contrainte si on nous surprend, dit Darcy d'un air amusé.
- Oh mais je comptais bien te dénoncer ! » répliqua Elizabeth, mutine.
La soirée qui suivit se déroula comme dans un rêve. Alors que le soleil se couchait au loin, Darcy conduisit son épouse à un belvédère devant lequel elle passait très souvent au cours de ses promenades avec ses amies. A sa grande surprise, il était éclairé et une table y était dressée. Ils s'installèrent et dînèrent au son d'un violon qui jouait non loin d'eux. Le repas, s'il était simple, n'en était pas moins savoureux, et Elizabeth s'étonna que son mari ait pu organiser tout cela au milieu d'un parc.
« Rien ne m'est impossible quand il s'agit de te faire plaisir, répondit-il.
- Mais pourquoi tout ceci ? Nous aurions pu rester dans le jardin de Darcy House.
- Cela aurait été bien moins romantique, ne trouves-tu pas ? Et j'avais envie de me retrouver seul avec toi, ma chérie. Nous n'avons pas pu le faire assez souvent au cours de ces derniers mois.
- Pardonne-moi d'avoir dû te délaisser autant.
- Il n'y a rien à pardonner. Tu as tenu ton rôle à la perfection pendant toute la Saison. Je suis très fier. Ton succès est éclatant.
- Mais le prix à payer est trop élevé si nous devons nous éloigner.
- Ce n'est que temporaire, et rien ne dit que nous participerons à la Saison tous les ans.
- J'ai promis à Jane d'assister à celle de l'année prochaine.
- Mais en 1820, nous aviserons. Je ne dis pas que nous n'y assisterons pas du tout, mais peut-être pourrions-nous être à Londres deux mois au lieu de quatre ? Ou bien faire des allers-retours entre Londres et Pemberley.
- Cela me paraît un bon compromis, dit Elizabeth.
- En attendant, j'ai des projets pour les prochains mois. Je souhaitais t'en parler depuis plusieurs semaines déjà.
- Vraiment ? A Pemberley ?
- Non. Je voudrais t'emmener en voyage. Te souviens-tu que j'avais organisé pendant nos fiançailles un voyage de noces que nous avons dû annuler car je devais rentrer à Pemberley ?
- Comment pourrais-je oublier ? D'autant que vous n'avez jamais voulu me révéler en quoi il consistait, Mr. Darcy ! dit Elizabeth.
- Je voulais que tu aies la surprise. Et je pense que c'est désormais le bon moment. Nous n'avons pas vraiment eu l'occasion de partir depuis notre mariage, et il y a beaucoup d'endroits que j'aimerais te faire découvrir.
- Où irions-nous ?
- En Europe, pour faire un Grand Tour. A Paris, et au bord de la Méditerranée. La Riviera est somptueuse à cette période de l'année. Puis nous pourrions aller dans les Etats Italiens, à Rome, Florence, Venise... Et ensuite nous pourrions remonter vers la Suisse, pour que tu découvres les lacs italiens et les Alpes. La Comtesse Von Lieven s'est même proposé de nous accueillir quelques temps en Bavière. C'est une région magnifique que je ne connais que très peu, nous pourrions la découvrir ensemble. Ensuite nous pourrions terminer par l'Autriche et visiter Vienne. Si tu es tentée par d'autres endroits, nomme-les et nous irons. »
Elizabeth resta sans voix quelques instants. Elle pensait connaître la générosité de son mari, mais elle venait de découvrir qu'il réussissait toujours à la surprendre.
« C'est merveilleux, William ! Je ne sais pas quoi dire… j'ai terriblement envie de faire tout cela avec toi ! Mais est-ce bien raisonnable ? Comment t'absenter de Pemberley et de tes affaires pendant si longtemps ? Car nous partirions plusieurs mois, n'est-ce pas ?
- Minimum quatre ou cinq. Peut-être même six. Mais cela peut s'arranger. Mr. Daniels, mon homme de loi, restera en contact avec moi pour les décisions qu'il ne peut prendre de lui-même. Quant à Mr Leighton et Mrs. Reynolds, ils savent gérer Pemberley en parfaite autonomie. Je ne suis pas inquiet pour cela.
- Et Georgiana ?
- Elle pourrait venir avec nous, à moins que tu préfères être seule avec moi.
- Non, je serais ravie qu'elle nous accompagne. Et étant donné les circonstances, je pense que cela lui fera le plus grand bien.
- Je crois aussi.
- Oh William j'ai tellement hâte ! Je ne sais comment te remercier, j'ai toujours entendu parler de ces endroits, sans jamais pouvoir espérer les découvrir un jour, et voilà que tu me le proposes !
- Ne me remercie pas. Cela me rend tout aussi heureux que toi. J'ai beaucoup aimé mon tour d'Europe, j'ai hâte de revoir toutes ces merveilles et de te les faire découvrir. Si cela n'avait tenu qu'à moi, nous aurions fait ce voyage dès le lendemain de notre mariage…
- Quand souhaites-tu partir ?
- La Comtesse donnera son bal annuel dans quelques semaines et les courses de la Royal Ascot auront lieu à peu près à cette période. Je pense qu'après ces deux événements plus rien ne nous retiendra à Londres. Cela nous laisse un mois pour découvrir la France, avant d'aller à Rome et Florence. D'ici la mi-octobre nous pourrons être au bord du lac Léman, y rester jusqu'aux premières neiges, puis aller en Bavière et enfin en Autriche. Nous serions de retour pour Noël, qu'en dis-tu ?
- C'est parfait. Je vois que tu as déjà tout organisé.
- Pas encore, j'attendais ton accord pour commencer les préparatifs.
- Je n'arrive pas à croire que dans deux mois nous serons à Paris ! »
Le reste de la soirée fut idyllique. Profitant du cadre enchanteur et de leur repas en tête-à-tête, ils planifièrent leur tour d'Europe, tout à leur bonheur de se retrouver seuls après tant de mois agités. Darcy peinait à contenir son impatience à l'idée de faire découvrir les endroits qui l'avaient tant enthousiasmé lorsqu'il était plus jeune.
A la fin de leur repas, ils se levèrent et Darcy offrit son bras à Elizabeth pour une promenade au clair de lune. Hyde Park plongé dans le noir avait une atmosphère particulière, propice à l'intimité et aux confidences. Néanmoins, les deux époux préférèrent un silence éloquent au cours de leur promenade, savourant leur solitude. Puis il fut temps de rentrer à Darcy House, au grand regret d'Elizabeth. Mais elle savait que les semaines à venir leur réserveraient quantité d'autres bonnes surprises, aussi esquissa-t-elle un sourire lorsque la voiture s'ébranla.
