Chapitre 37: Sei l'amore della mia vita


Ma très chère Jane,

J'espère que ma lettre te trouve en bonne santé, ainsi que Mr. Bingley et mon adorable filleul. Le Derbyshire est somptueux en cette saison, je suppose que vous en profitez pleinement. Henry a-t-il bien grandi ? J'aimerais tellement vous revoir tous les deux !

Je suis désolée de ne pas avoir eu l'occasion de venir te rendre visite une dernière fois à Ellsworth Hall avant notre départ, mais ce dernier a été un peu précipité, car il nous tardait de quitter Londres et d'entamer notre voyage afin de profiter des beaux jours. Nous venons tout juste de quitter la France et d'arriver à Nice, et je réussis enfin à trouver une heure pour t'écrire ! J'imagine ton étonnement en lisant que nous avons déjà quitté Paris, car voilà seulement douze jours que nous sommes partis d'Angleterre… En réalité, Paris n'a pas été aussi merveilleux que je me le représentais, et ce malgré les avertissements de William qui s'attendait à une petite désillusion de ma part.

Ne te méprends pas, ce début de voyage m'enchante énormément, et Paris est très distrayant. J'ai déjà beaucoup de merveilleux souvenirs, mais l'accueil des Parisiens était un peu froid. Nous y sommes arrivés voilà neuf jours. Il régnait une chaleur étouffante. La ville est très chaotique, et encore plus peuplée que Londres semble-t-il, et surtout plus sale et chaotique. L'architecture est très imposante, mais je la trouve moins harmonieuse qu'à Londres. On sent que les Français peinent à se remettre de Napoléon et de ses interminables guerres.

D'ailleurs, avec l'arrivée du nouveau régime, qu'ils nomment « Restauration », certains projets ont été avortés, notamment la construction de l'Arc de Triomphe de Napoléon. En tant qu'Anglaise, je ne peux que m'en féliciter, mais j'avoue que c'est justement notre nationalité qui a posé le plus de problèmes. Les Parisiens m'ont semblé très accueillants envers de nombreuses relations de William, à partir du moment où elles n'étaient ni anglaises ni autrichiennes. Il était donc clair que leur impolitesse était dirigée contre les Anglais, et non vers les étrangers en général. Quel dommage de se laisser guider par un tel ressentiment !

Cela a quelque peu terni ma joie à l'idée de découvrir cette ville, même si elle recèle d'innombrables merveilles. Je suis sûre que tu adorerais le Louvre et le Palais des Tuileries. Les jardins en sont magnifiques ! Toutefois ma grande déception a été de ne pas pouvoir visiter les jardins de Versailles dont Père nous a tant vanté la beauté. Quelques Parisiens avec qui nous avons lié amitié (certains restent anglophiles envers et contre tout), nous ont expliqué que le château et les jardins ont été très détériorés pendant la Révolution. Voilà qui est typiquement français. Jamais nos ancêtres n'auraient eu l'idée de détruire leur patrimoine en faisant leur révolution, quelle idée !

Tu serais émerveillée de la mode parisienne, les Françaises sont mille fois plus élégantes que nous ne le serons jamais. Ils sont de vrais artistes. Je t'avoue que même si ce n'est pas dans mon tempérament, j'ai totalement succombé. William m'a encouragée à commander l'équivalent d'une véritable petite fortune dont je devine le montant astronomique. J'ai trouvé pour toi de ravissantes choses, que j'ai fait envoyer à ton intention, tu devrais les recevoir à Ellsworth d'ici la fin du mois d'août, tout comme j'ai eu une petite pensée pour Kitty qui raffolera de ce que je lui ai envoyé.

Et plus que la mode, tu devrais absolument venir pour découvrir leur théâtre. J'avais eu l'occasion de découvrir Racine et Molière car le père de William leur avait fait une place de choix dans la bibliothèque de Pemberley, et je comprends aujourd'hui pourquoi. William a insisté pour que nous allions voir Andromaque de Racine et Le Malade Imaginaire de Molière. La tragédie intemporelle dont on connaît le triste dénouement dans un cas, une comédie qui m'a fait rire aux larmes dans l'autre. Les vers de Racine sont de toute beauté, surtout lorsqu'ils sont déclamés par les comédiens du Français (1) ! Fort heureusement, j'ai eu maintes occasions de travailler mon français lorsque j'étais à Pemberley, car je m'étais déjà plongée avec délice dans ces chefs-d'œuvre, et j'ai pu les comprendre sans trop de peine.

Ces neuf jours sont donc passés à une vitesse incroyable, d'autant qu'ils ont été très remplis. Mais nous nous sommes lassés du chaos et de l'attitude hostile de certains Parisiens que nous avons côtoyés. Nous envisageons éventuellement d'y revenir sur le chemin du retour, mais pour l'heure nous avons décidé de nous remettre en route pour nous diriger vers la Riviera, car William m'a affirmé qu'il faut absolument en profiter à cette période de l'année où les paysages sont sublimes.

Nous voici donc à Nice depuis hier soir. Nous avons passé la frontière du Piémont-Sardaigne (2) sans difficulté. Quand bien même aurions-nous rencontré des soucis, le paradis sur terre se mérite ! Jamais je n'ai autant regretté de ne pas savoir peindre pour garder une trace de la beauté des paysages que j'ai à mes pieds en cet instant. J'aimerais tellement que tu sois à mes côtés pour les contempler ! Il m'est difficile de te le décrire car tu n'as jamais vu la mer. Mais imagine une immense étendue d'eau bleu outremer où le soleil viendrait déposer des milliers de diamants scintillants. Ajoute à cela des fleurs sublimes, telle une aquarelle de rose avec les lauriers-roses, de rouge avec les roses les plus vives que j'aie vues, et tu obtiens un tableau idyllique. Même la chaleur, qui est bien plus forte qu'en Angleterre, n'est pas un souci, car le vent marin vient l'atténuer par moments, et nous évitons de sortir aux heures les plus chaudes de la journée. Je comprends que de plus en plus d'Anglais choisissent cette destination pour y passer des hivers plus cléments.

Nous comptons y rester deux semaines, peut-être trois. Même si nous venons d'arriver, je pressens déjà que je quitterai cette région à contrecœur. Mais nous aurons tant d'autres choses à voir, notamment Rome et Florence dont William me parle avec un enthousiasme tel que je suis impatiente d'y séjourner.

Ma chère Jane, je dois arrêter là ma lettre, mais sois assurée que je ne t'oublie pas malgré la distance qui nous sépare. Prends bien soin de toi et de mon filleul et ne manque pas de saluer Mr. Bingley.

Je t'embrasse affectueusement.

Elizabeth Darcy.

Relevant les yeux, Elizabeth aperçut son mari qui l'observait depuis plusieurs minutes à l'autre bout de la terrasse. Darcy l'avait rejointe en montant quatre à quatre les escaliers qui y menaient. Désireux de faire découvrir la région sous son jour le plus beau à Elizabeth, il avait loué une villa sur le Mont Boron qui surplombait la Méditerranée. La terrasse où se tenait Elizabeth offrait une vue sublime sur la Baie des Anges et les toits ocres de la vieille ville de Nice, qui devait connaître bien des bouleversements dans les années à venir, notamment la construction de la Promenade des Anglais en 1820.

Dans les mêmes tons fauves, la villa que Darcy avait louée était de taille raisonnable. Il connaissait les goûts de son épouse, et avait deviné sans peine qu'après les mois qu'ils venaient de vivre, elle aspirait à la tranquillité, et par-dessus tout à la simplicité. Se faisant violence car c'était contre-nature pour lui, il avait loué une petite villa d'une quinzaine de pièces, et Elizabeth, arrivée la veille, s'y plaisait déjà. S'il avait fait des concessions sur la taille de la demeure, il avait été intransigeant sur son emplacement, désirant la plus belle vue de la région, et ils n'avaient pas été déçus en arrivant. Mêlant les tons outremer et émeraude, la Méditerranée s'étendait à leurs pieds, et où qu'ils portent leurs regards. Elizabeth ne parvenait pas à s'arracher à sa contemplation.

Elle n'avait pas menti en décrivant à Jane la beauté de la flore qui parachevait le paysage : le jardin de la villa était petit, mais regroupait quasiment toutes les espèces botaniques de la région. Elizabeth, qui avait dû délaisser la serre de Pemberley pendant la Saison, n'en crut d'abord pas ses yeux devant tant de variétés et de beauté. Habituée au triste climat de l'Angleterre, elle n'avait jamais eu l'occasion de voir les espèces qu'elle découvrait à présent à Nice, et qui représentaient pour elle le comble de l'exotisme. Elle se promettait déjà d'avoir une longue discussion avec le jardinier de la villa pour ramener des boutures et des plants à Pemberley, car elle voulait à tout prix les faire pousser dans sa serre.

Pour l'heure, le tableau que Darcy contemplait était plus que ravissant, et la présence de son épouse le sublimait à ses yeux. Vêtue d'une robe de mousseline blanche et vaporeuse – la seule qu'elle pouvait tolérer par une telle chaleur – elle s'était protégée du soleil en s'installant sous la tonnelle blanche de la terrasse pour écrire à sa sœur. Ses cheveux étaient relevés dans un chignon très simple, et encore ne l'avait-elle fait que pour éviter de souffrir de la chaleur. Jamais elle n'avait parue aussi ravissante aux yeux de Darcy. Croisant son regard après avoir terminé d'écrire, elle lui sourit, et il la rejoignit, prenant la main qu'elle lui tendait.

« N'as-tu pas trop chaud ? s'inquiéta-t-il.

- Moins que toi sous cette épaisse couche de vêtements, mon pauvre ! Tu devrais vraiment enlever ta veste. Nous ne sommes pas à Londres, oublie un peu le décorum ! le taquina-t-elle.

- C'est une habitude à prendre.

- Où étais-tu ?

- Je suis descendu en ville.

- Pour te promener ? Sans moi ? » s'étonna-t-elle.

Son mari avait refusé de la quitter au cours des dix jours précédents, et elle avait dû argumenter ferme pour s'absenter de temps en temps avec quelques relations avec qui elle avait lié connaissance à Paris.

« Aurais-tu oublié quel jour nous sommes ? dit-il en arborant un sourire conspirateur.

- Ma mémoire ne me fait jamais défaut dès lors qu'il s'agit de toi.

- Donc tu sais parfaitement que tu n'as pas le droit de me poser des questions. »

A ces mots, elle se laissa emporter à se souvenir du jour où elle était venue visiter Pemberley, deux ans plus tôt, et avait retrouvé Darcy, quelques mois après leur dispute si violente lors de sa première demande en mariage, mais également du 29 juillet précédent, passé à Pemberley. Elle sourit d'un air songeur, tandis qu'il lui caressait la main, partageant les mêmes pensées. Ils avaient vécu tant de choses depuis, et les souvenirs heureux et douloureux se bousculaient dans leur mémoire. Ce fut Elizabeth qui rompit le charme la première.

« Mais n'essaie pas de changer de sujet. Qu'es-tu allé faire ?

- Dois-je te rappeler la définition d'une surprise, ma Lizzie ? dit-il amusé, tandis qu'il s'approchait d'elle pour s'embrasser.

- Tu ne t'en sortiras pas comme ça.

- Je m'en sors toujours comme ça… » murmura-t-il contre ses lèvres avant de l'embrasser.

Après quelques secondes durant lesquelles elle perdit toute notion de la réalité, elle rouvrit les yeux, pour les plonger dans le regard espiègle de son mari.

« Un jour ça ne marchera plus, dit-elle sur un ton plein de défi.

- J'en aurais le cœur brisé, mais je ne suis pas inquiet car ce n'est pas prêt d'arriver. En attendant, ne me gâche pas mon plaisir, ma chérie, je t'en prie.

- Très bien, je ferai taire ma curiosité. Mais comme la patience n'est pas mon fort, je ne vais pas attendre pour ma propre surprise ! »

Délaissant soudain son mari, elle se leva et rentra dans la villa, en revenant quelques instants après, un paquet dans les mains.

« Et ne me dis pas « Tu n'aurais pas dû », sans quoi tu vas m'offenser, Fitzwilliam Darcy, le prévint-elle en voyant le regard désapprobateur qu'il arborait.

- A vos ordres, Mrs. Darcy. » dit-il, rieur.

A sa grande surprise, il découvrit deux recueils : les œuvres complètes de Racine et Molière, en clin d'œil à leur récent séjour à Paris. Elle fut ravie devoir qu'il adorait son cadeau, qu'elle avait eu du mal à trouver dans les méandres des rues parisiennes, d'autant plus qu'elle voulait absolument une édition rare, qu'elle serait certaine de ne pas déjà trouver dans la bibliothèque de Pemberley. Touché par son attention, il la prit sur ses genoux et l'embrassa, ils passèrent le reste de l'après-midi à savourer les vers de Racine.

Le soir, après un succulent dîner qui fit découvrir à Elizabeth le charme, parfois surprenant pour les palais britanniques, de la cuisine méditerranéenne, et que Darcy avait commandé spécialement pour cette occasion, ils descendirent dans la vieille ville se promener sur le chemin des Anglais qui longeait la plage. La température était redevenue raisonnable et bien plus au goût de Darcy. Elizabeth, émerveillée par la soirée, en avait totalement oublié que son mari lui réservait une surprise, jusqu'au moment où ils arrivèrent au port. Darcy s'arrêta devant un deux-mâts, et il sourit devant l'étonnement de son épouse, tandis qu'elle déchiffrait le nom de l'embarcation, le « Cassini ».

« Un bateau ? finit-elle par demander.

- Je n'ai pas oublié à quel point tu as adoré notre traversée de la Manche. J'ai pensé que tu serais heureuse d'aller à Rome en bateau plutôt que par voie terrestre. Sans compter que ce sera plus beau et moins fatigant.

- William… ! C'est merveilleux !

- J'ai contacté le propriétaire du Cassini, qui mettra à disposition son équipage pour la traversée. Nous n'avons plus qu'à choisir la date du départ et la destination. Etant donné que nous commencerons par Rome, je pense qu'il est plus judicieux d'arriver à Ostie.

- Combien de temps cela prendra-t-il ?

- Je ne suis pas un spécialiste, mais d'après le capitaine du bateau avec qui j'ai discuté cet après-midi, si la mer est clémente nous devrions arriver en trois jours, quatre peut-être, mais pas davantage.

- Oh… dit-elle, d'un ton déçu. Cela signifie-t-il que nous allons déjà quitter Nice ?

- Absolument pas. Nous pouvons y rester autant de temps que tu voudras. Le Cassini est à notre disposition à partir d'aujourd'hui, jusqu'à notre arrivée à Rome, quelle que soit la date. Nous pourrons même faire des sorties en mer certains jours, et aller jusqu'à Marseille, la côte est splendide à cette période de l'année. »

Elizabeth ne sut que répondre. Elle savait que Darcy avait pour habitude de gâter les membres de son entourage, mais ce qu'il avait prévu pour leur tour d'Europe la laissait sans voix, et encore ne connaissait-elle que la moitié des détails, car il lui avait laissé entendre qu'il lui réservait de nombreuses surprises. Emue, elle lui prit la main, maudissant les convenances qui l'empêchaient d'embrasser son mari en public. Ravi de voir qu'il lui avait fait plaisir, il lui offrit son bras, et ils rentrèrent tranquillement à la villa.


Les deux semaines qu'ils passèrent à Nice furent idylliques. Ils goûtaient chaque jour davantage leur intimité retrouvée. S'ils s'étaient imposé un rythme effréné à Londres et à Paris, Darcy insista en revanche pour qu'ils s'offrent un peu de tranquillité à Nice. Elizabeth en fut ravie. Certains jours, ils ne quittaient pas la villa, profitant de la vue sublime de la terrasse et s'accordant des siestes aux heures les plus chaudes de la journée. Confirmant sans le savoir les doutes de son mari, Elizabeth s'aperçut que la Saison l'avait épuisée, et elle appréciait d'autant plus la quiétude de leur nouvelle vie.

Quant à Darcy, il put pleinement profiter de la présence de son épouse. Au cours des mois précédents, elle lui avait profondément manqué même s'il la voyait tous les jours. S'étant habitué durant les premiers mois de leur mariage à vivre seul avec elle et leur famille la plus proche, Londres avait parfois mis sa patience à rude épreuve. Il se réjouissait désormais d'avoir Elizabeth toute à lui.

Ils partaient parfois à la découverte de Nice, qui avait déjà le charme qui devait conquérir tant d'Anglais au cours des décennies suivantes. Elizabeth adorait les rues pleines de vie, de couleurs et de parfums, et elle ne se lassait pas de les parcourir. Mais les moments qu'Elizabeth préférait étaient les longues heures qu'ils passaient à la plage. Leur villa étant idéalement située, ils n'étaient pas loin de petites criques où nul ne venait jamais s'aventurer. Si elle veillait scrupuleusement à se protéger du soleil la plupart du temps, elle ne résista pas au plaisir de se baigner quelques fois, plaisir qu'elle avait découvert à Newquay, prenant des couleurs que Darcy trouvait ravissantes, mais qui la désespéraient le soir lorsqu'elle croisait son reflet dans le miroir de leur chambre en rentrant. Mais le plaisir de la baignade était trop grand pour qu'elle y résiste. A sa grande surprise, l'eau était bien plus chaude qu'à Newquay, raison pour laquelle Darcy ne la suivit que rarement. Le reste du temps, ils restaient longtemps à contempler la ligne de l'horizon, discutant interminablement de tout et de rien, riant à n'en plus finir. Et enfin, comme Darcy l'avait proposé, ils embarquèrent un jour à bord du Cassini pour naviguer le long de la côte méditerranéenne jusqu'à Marseille, admirant en chemin les calanques de Cassis qui les émerveillèrent.


Ce fut à regret qu'Elizabeth se décida à quitter Nice. Fidèle à sa promesse, Darcy ne la pressa pas, ravi de voir qu'elle était tombée sous le charme de la région. Néanmoins, au bout de deux semaines, elle évoqua leur départ pour Rome. Elle savait qu'ils avaient encore beaucoup d'endroits à voir, et elle ne voulait pas mettre en péril l'organisation que son mari avec élaborée avec tant de soin pour leur Grand Tour.

C'est ainsi qu'ils montèrent à bord du Cassini le 16 août au matin, par un temps sublime. Le navire était fin et élégant, tout en restant confortable. Elizabeth passa les trois jours de la traversée sur le pont, sourde aux recommandations de Darcy qui la suppliait de se protéger du soleil. Son mari n'ayant quasiment aucune connaissance en matière de navigation, elle passa de longs moments auprès du capitaine pour se faire expliquer en détails les secrets de la voile et du navire. Le reste du temps, elle contemplait les paysages, car ils ne s'éloignèrent jamais de la côte, et elle put découvrir ainsi toute la beauté de la Riviera et de ses côtes sauvages.

Darcy ne fut quant à lui pas fâché d'arriver à Ostie, la vie en mer ne présentant pas les mêmes attraits à ses yeux qu'à ceux d'Elizabeth, et il fut soulagé de retrouver la terre ferme. Le 19 août, ils entrèrent dans Rome à la nuit tombante, après une route qui sembla interminable à Elizabeth. Epuisée après ces trois jours passés en mer, elle s'endormit d'un sommeil sans rêves dans les bras de Darcy malgré la chaleur étouffante qui régnait.

Elle se réveilla le lendemain à l'aurore, ayant oublié qu'elle se trouvait dans la Ville Eternelle. Désorientée, elle posa les yeux sur Darcy qui dormait encore à ses côtés. La lumière matinale qui filtrait à travers les volets attira son regard. Elle se leva sans bruit, et poussa la porte-fenêtre qui était entrebâillée et s'accouda au balcon. La vue qu'elle découvrit lui coupa le souffle. Rome s'étendait à ses pieds, offrant à son regard ses toits orangés et son charme séculaire. Au loin, elle aperçut un dôme qu'elle devina être celui de la Basilique Saint-Pierre. La chaleur était encore plus étouffante qu'à Nice, mais elle ne la remarqua pas tant elle était fascinée par ce qu'elle voyait. Ce fut Darcy qui la tira de sa contemplation, venu l'enlacer dans son dos avant de déposer un baiser dans son cou.

« Tu as donc succombé toi aussi… murmura-t-il dans le creux de son oreille.

- Moi aussi ? demanda-t-elle, intriguée.

- Rome est connue depuis des siècles pour cela : tous ceux qui ont la chance de s'y rendre en tombent amoureux au premier regard.

- Toi aussi ?

- Oui, même si je n'ai pas eu la chance d'avoir une vue aussi belle que celle-ci.

- Où sommes-nous exactement ?

- Sur le Mont Pincio, pas très loin de la Villa Medicis et de la Villa Borghese (3). Ce que tu aperçois en bas, c'est la Piazza del Popolo. Et sur notre gauche, nous ne la voyons pas mais nous avons la Trinité des Monts. Encore plus à gauche, c'est la direction vers le Forum Romanum et le Colisée. Et là-bas au fond, c'est la basilique Saint-Pierre, bien sûr. » énuméra-t-il.

Perdue dans sa contemplation, Elizabeth ne répondit pas, et il la laissa savourer ce moment unique. Lui-même ne se souvenait que trop bien de son émerveillement lors de son arrivée à Rome sept ans auparavant, et il ne voulait gâcher cet instant pour rien au monde. Longtemps après, elle se retourna, lui faisant face, et l'embrassa. Elle joignit ses mains aux siennes, et son baiser se fit plus langoureux. Sans un mot, elle l'entraîna à nouveau dans leur chambre. Elle ne comprit jamais vraiment ce qui l'avait poussée à agir ainsi, mais intuitivement, elle sentait que la beauté de Rome qui s'étendait paresseusement à leurs pieds avait éveillé en elle une passion à laquelle elle s'abandonna totalement, et à laquelle son mari répondit avec délice.


Le soleil était très haut dans le ciel ce jour-là lorsqu'ils quittèrent leur villa pour rejoindre le centre de Rome. Darcy ordonna au cocher de s'arrêter lorsqu'ils atteignirent la jonction entre la Piazza Venezia et la Via del Corso, artère principale de Rome, qui menait au Forum Romain. Il dut plonger loin dans ses souvenirs pour expliquer à Elizabeth le plan du Forum Romain, la Curie, lieu des débats des sénateurs, et l'Arc de Septime Sévère étant les seuls vestiges dont il se souvenait véritablement.

Ils parcoururent lentement le Forum, s'arrêtant ça et là au gré des ruines, admirant le temple de Vesta, la Regia ou encore le Temple de Vespasien. Elizabeth frémit en l'entendant réciter la sombre histoire de l'assassinat de Jules César sur les marches de la Curie, poignardé vingt-trois fois, et lorsqu'il lui expliqua le châtiment réservé aux vestales n'ayant pas respecté leur vœu de chasteté. Leurs pas finirent par les mener à la Via Sacra qui les conduisit directement au Colisée. Et là, ce fut un nouvel émerveillement pour Elizabeth. La structure imposante bien qu'à moitié démolie avait gardé toute sa majesté.

« Quels barbares… murmura-t-elle en écoutant son mari réciter les combats de gladiateurs et les massacres des premiers Chrétiens.

- Barbares, les Romains ? Alors qu'ils ont fondé la plus grande civilisation du monde antique ? s'insurgea Darcy, formaté par des années d'éducation classique, dévolue entre autres au latin et au grec.

- Une grande civilisation se reconnaît aussi à la façon dont elle rend la justice, ne crois-tu pas ? »

Ils argumentèrent à n'en plus finir, le débat faisant encore rage alors que Darcy, qui leur avait fait faire demi-tour, l'avait conduite sur le Mont Palatin où reposaient les ruines des villas des patriciens. La paix qui y régnait en faisait un endroit hors du temps, où Elizabeth devait fréquemment revenir au cours de leur séjour.

Pendant les jours suivants, Darcy n'eut de cesse de lui faire remonter le temps. Il avait commencé avec l'Antiquité, et c'est donc tout naturellement qu'il la conduisit au Panthéon, ancien temple païen qu'Hadrien avait choisi comme lieu de culte pour toutes les divinités antiques sans exception, fonction d'où il tirait son nom. Elizabeth put admirer la plus grande coupole jamais construite sous l'Antiquité. Intriguée par l'oculus au sommet, elle se tourna vers Darcy qui lui expliqua que les architectes de l'Antiquité ne connaissaient pas encore la clé de voûte. Intriguée, Elizabeth observa pendant plus d'une heure l'unique rayon de soleil qui pénétrait par l'oculus courir le long de la coupole au fil des minutes qui s'écoulaient.

« Mais que se passe-t-il lorsqu'il pleut ? demanda-t-elle soudainement, interrompant sa rêverie et provoquant un éclat de rire chez son mari.

- L'éternelle question. Il pleut à l'intérieur.

- Et cela ne les dérange pas ?

- Visiblement non. Néanmoins, la pluie est bien plus rare ici qu'en Angleterre.

- Qu'ils sont chanceux, ces Romains ! » plaisanta Elizabeth.

La situation idéale du Panthéon permit ensuite à Darcy de faire découvrir à Elizabeth en un même après-midi les deux plus belles fontaines de Rome : la fontaine de Trevi, et la fontaine des Quatre-Fleuves sur la Piazza Navona. Darcy avait pour sa part une préférence pour la seconde, plus aboutie artistiquement d'après lui. La symbolique de l'œuvre lui plaisait également davantage. Et ce fut avec la Fontaine des Quatre-Fleuves qu'Elizabeth découvrit l'œuvre du Bernin, pour laquelle elle se passionna pendant tout le reste de leur séjour à Rome. Ils remontèrent le même jour la Via del Corso à pied pour rejoindre la Piazza Spagna, où ils découvrirent le monumental escalier de la Trinité des Monts qu'ils visitèrent, avant de rentrer dans la villa où ils logeaient, non loin de là.

Les jours suivants furent consacrés à la découverte des chefs-d'œuvre de la Renaissance : Darcy entraîna Elizabeth sur la colline du Capitole, non loin du Forum Romain, où ils admirèrent la place du Capitole, construite par Michel-Ange. Chef-d'œuvre d'harmonie et de perspective, elle étonnait toujours, des siècles plus tard, par l'esthétisme et la modernité de sa conception. Mais Elizabeth était loin d'être au bout de ses surprises, et si elle fut transportée par la place du Capitole, elle resta sans voix devant la Place Saint Pierre, qui acheva de la convaincre de son admiration pour Le Bernin.

La suite de la journée devait lui réserver bien des surprises, car après avoir parcouru la Place Saint Pierre pendant plus d'une heure, Elizabeth fut entraînée par Darcy dans la basilique Saint Pierre. Elle ne devait plus en ressortir avant le soir, et insista pour y revenir dès le lendemain, au grand plaisir de Darcy. Il lui semblait qu'une semaine n'aurait pas suffi pour en apprécier tous les détails et tous les chefs-d'œuvre qui y étaient rassemblés. Son émerveillement grandit encore lorsqu'elle pénétra pour la première fois dans la Chapelle Sixtine, où elle écouta vaguement un prêtre qui leur détaillait les différentes scènes peintes au plafond, comprenant vaguement son discours, car son italien était plus que balbutiant.

Encore muette de saisissement, Elizabeth se résigna à reprendre le chemin de leur villa, et une discussion animée commença entre les deux époux. Tous deux anglicans, Elizabeth et Darcy avaient été habitués depuis leur enfance à la sobriété extrême dans les lieux de culte qu'ils fréquentaient en Angleterre. Ce fut un choc pour la jeune femme lorsqu'elle découvrit le cœur du catholicisme, son luxe prodigieux et son raffinement extrême. Si Darcy le voyait d'un œil plus sévère, ses convictions religieuses allant à l'encontre d'une telle débauche de luxe dans un lieu de culte, Elizabeth n'en vit que la valeur artistique, et elle finit par accuser Darcy de vouloir jouer les rabat-joie en boudant son plaisir. Mais il était trop amoureux des arts pour qu'elle le taquine longtemps à ce sujet, et ils riaient encore de leur différend lorsqu'ils rentrèrent le soir, n'ayant pas réussi à tomber d'accord pour autant.

Mais plus que des chefs-d'œuvre de l'Antiquité, de la Renaissance et de l'époque Baroque, Elizabeth tomba sous le charme de la vie romaine. Naturellement gourmande, elle s'abandonna avec délice à la découverte de la cuisine italienne, haute en couleurs et en saveurs. Tout semblait avoir plus de goût qu'en Angleterre, et elle ne bouda pas son plaisir, gagnant des rondeurs plus que féminines là où les épreuves du début d'année l'avaient laissée amaigrie. Et elle tomba amoureuse de la langue italienne, qu'elle travailla avec acharnement dès son arrivée, frustrée de ne pas avoir l'accent chantant des Romains, et surtout de ne rien comprendre à ce qui se disait autour d'elle car ils parlaient incroyablement vite.

Elle s'étonna aussi de leur joie de vivre exubérante, si contraire à la retenue britannique, et fut séduite de cette liberté et de cet hédonisme permanents. Darcy, souvent agacé par le comportement extraverti des Romains qu'il jugeait excessif, ne fut pas surpris de constater qu'Elizabeth appréciait la personnalité des Romains et l'atmosphère qui régnait dans Rome autant qu'elles le rebutaient par moments, lorsque sa patience atteignait ses limites. Un après-midi, alors qu'ils se promenaient une fois de plus sur la Piazza Navona, Elizabeth ayant voulu revoir la Fontaine des Quatre Fleuves, elle s'étonna de voir autant de Romains assis aux terrasses et sur les marches de la fontaine.

« J'ai parfois l'impression qu'ils ne font rien de leurs journées à part discuter et manger ! plaisanta-t-elle.

- C'est ce qu'ils appellent le « farniente » expliqua Darcy.

- « Farniente » ? répéta-t-elle maladroitement.

- Littéralement « ne rien faire ». Un concept totalement inconnu pour le reste du monde, mais ils sont passés maîtres en la matière, dit-il en souriant.

- « Farniente », répéta-t-elle songeusement, cette fois avec plus de succès. Quel joli mot. Cela leur va à ravir. »

Ce fut à regret que Darcy annonça qu'ils quitteraient Rome le lendemain de l'anniversaire d'Elizabeth pour se rendre à Naples quelques jours, car il souhaitait lui faire découvrir Pompei. Ils passèrent une dernière journée idyllique dans la capitale des Etats Pontificaux, Darcy ayant réussi à faire venir de Londres tout ce qu'il souhaitait pour offrir ses cadeaux d'anniversaire à Elizabeth pour célébrer ses vingt-deux ans. Elle le réprimanda en lui disant qu'il la gâtait bien trop, mais il la fit taire d'un baiser. Se souvenant de son plaisir pendant leur dernier pique-nique à Pemberley, il en organisa un dans les jardins de la Villa Borghese, et ce fut sur cette note amoureuse qu'ils achevèrent leur séjour dans la Ville Eternelle.

Mais avant de prendre la route, il l'entraîna une dernière fois devant la Fontaine de Trevi. A la grande surprise d'Elizabeth, il plaça deux pièces de monnaie dans la main de son épouse, et prit à son tour deux pièces dans sa propre main.

« Que fais-tu ? demanda-t-elle intriguée.

- Il est de tradition de jeter deux pièces de monnaie dans la fontaine, de la main gauche, et dans son dos, avant de quitter Rome. Ainsi, tu es assurée d'y revenir un jour pour les récupérer. »

Amusée, elle l'imita en tournant le dos à la fontaine, et d'un même mouvement, ils jetèrent leurs pièces. Puis elle se retourna, et observa longuement les sculptures.

« Reviendrons-nous vraiment ? » demanda-t-elle d'une voix nostalgique, sans même regarder Darcy.

Il lui prit la main, et la fit se tourner vers lui, l'enlaçant.

« Quand tu le voudras. Tu n'auras qu'un mot à dire, je te le promets. »

Avec le plus doux des sourires, elle embrassa sa main, et l'entraîna vers leur voiture qui les attendait non loin de là.


Le voyage vers Naples devait durer presque trois jours car les routes étaient difficiles à pratiquer, et ils atteignirent leur destination le 07 septembre. Elizabeth avait profité du voyage pour dévorer les quelques livres d'Histoire antique que Darcy avait emporté avec lui de Pemberley. Elle put ainsi perfectionner ses connaissances sur ce qu'elle avait pu découvrir à Rome, et elle découvrit le site de Pompéi avec davantage de connaissances.

Les ruines de Pompéi avaient été découvertes dès le début du XVIIème siècle, mais il avait fallu attendre le XVIIIème pour que les fouilles mettent véritablement à jour les splendeurs dévastées par l'éruption du Vésuve. Le site ne devait pas être complètement fouillé avant la fin du XIXème, mais l'arrivée de Murat, nommé Roi de Naples par Napoléon en 1808, donna une nouvelle impulsion aux découvertes archéologiques car il se passionna pour le site. Darcy fut stupéfait de constater que de grands progrès avaient été faits depuis sa première visite sept ans auparavant.

Si Elizabeth fut très intriguée et impressionnée par les vestiges, elle fut loin de ressentir le même émerveillement qu'à Rome, confiant à Darcy que la sombre histoire de la fin tragique des habitants de Pompéi l'empêchait de se passionner tout à fait pour les ruines qu'elle découvrit. L'ombre du Vésuve qui planait au loin n'arrangeait rien. Ce fut donc sans regret qu'ils se remirent en route trois jours plus tard, et ils se dirigèrent cette fois vers le grand-duché de Toscane pour rejoindre Florence.

Si Rome les avait séduits par sa vitalité et sa joie de vivre, la beauté de Florence était plus subtile encore. Plus paisible mais plus romantique, elle conquit d'emblée Elizabeth avec son charme indolent. Ils y restèrent dix jours, commençant leurs visites par la cathédrale Santa Maria del Fiore. Elizabeth taquina son mari en lui disant qu'il avait été bien inspiré de lui faire visiter Rome en premier, car ses monuments ne souffraient presque pas la comparaison avec le célèbre Duomo.

Au cours des jours suivants, elle fut déconcertée par l'originalité de l'église Santa Maria Novella et du Baptistère Saint Jean, charmée par l'Arno, qui coulait paresseusement au cœur de la ville, et par le Ponte Vecchio. Elle arpenta longuement la Galerie des Offices où étaient rassemblés d'innombrables chefs-d'œuvre, ainsi que la Galerie Palatine du Palais Pitti, terminant sa visite par les jardins de Boboli… L'ombre des Médicis planait partout où ils se rendaient, et elle se plongea avec fascination dans leur histoire. Darcy acheva leur séjour en l'entraînant au pied de la basilique San Miniato Al Monte d'où ils surplombaient tout Florence, apercevant au loin le Duomo.

A regret, ils quittèrent Florence le 23 septembre, mais dès lors qu'ils parcoururent la Toscane, rejoignant Sienne puis Pise en passant par San Gimignano, Elizabeth en oublia presque toutes les beautés qu'elle avait vues à Rome et Florence, conquise par le charme unique de la campagne toscane. Malgré le début de l'automne, le temps était encore clément, voire parfois très chaud certains jours, et Elizabeth fut surprise de découvrir un climat si doux à cette période de l'année.


La prochaine étape de leur voyage les conduisit à Venise, qui appartenait alors à l'Empire d'Autriche depuis 1815. Darcy avait longuement décrit à son épouse les canaux et les îles qui composaient la cité des Doges, mais rien ne l'avait préparée à ce qu'elle découvrit lorsqu'ils remontèrent le Grand Canal en bateau. Elle fut déroutée en comprenant que la majorité des déplacements ne pouvaient s'effectuer qu'à pied ou en bateau, mais se laissa bientôt emporter avec plaisir au mode de vie si particulier des Vénitiens, d'autant que la cité regorgeait de trésors. Ils débutèrent avec la place Saint Marc et sa basilique d'inspiration byzantine ainsi que par le Palais des Doges. Elizabeth frémit en apprenant que le Pont des Soupirs n'était en rien aussi romantique que son nom le laissait présager.

Ce fut sur la place Saint Marc, au Caffè Florian, qu'ils renouèrent avec la vie sociale. Lieu de rencontre et d'échanges des plus grands artistes depuis sa création en 1720, il incarnait à lui seul le charme et la richesse artistique de la vie vénitienne. Ils y retrouvèrent, cinq jours après leur arrivée, Mr. Hodge, un ami de Darcy. Tous deux s'étaient rencontrés sur les bancs de Cambridge et ne s'étaient pas revus depuis des années. Mr. Hodge s'était installé à Venise lors de son Grand Tour pour y monter son commerce, et n'était jamais revenu en Angleterre. Homme d'affaires avisé, il avait réussi à faire fortune en quelques années, et il restait désormais à Venise par pur agrément, étant tombé amoureux de la ville, et surtout d'une charmante Vénitienne qu'il avait épousée trois ans après son arrivée.

Les deux amis se retrouvèrent avec grand plaisir au Caffè Florian, Mr. Hodge ayant reçu la lettre de Darcy l'informant de son arrivée une semaine plus tôt. Elizabeth l'apprécia d'emblée, son regard franc et empli de joie de vivre étant irrésistibles et son rire communicatif. Elle ne put s'empêcher d'être étonnée que Darcy ait pu se lier d'amitié avec une personne aux antipodes de son tempérament. En effet, Mr. Hodge était aussi extraverti et rieur que Darcy était réservé. Toutefois, si l'adage selon lequel les contraires s'attirent se confirmait dans son mariage, il se vérifiait aussi visiblement dans certaines de ses amitiés.

Ravi de revoir son ami, et charmé par Elizabeth, Mr. Hodge les invita à une réception donnée par son amie la Comtesse Albrizzi (4) qui régnait sur la vie mondaine de Venise, à l'instar de la Comtesse Von Lieven à Londres. Ils se retrouvèrent donc ainsi le lendemain soir devant l'hôtel particulier de la Comtesse, qui avait épousé secrètement le Comte Albrizzi vingt ans plus tôt. Agée de cinquante-huit ans, elle n'avait rien perdu de son charme, et elle se montra très accueillante, ravie de revoir Mr. Hodge et son épouse, et surtout de faire connaissance avec les Darcy, car elle n'aimait rien tant que la nouveauté et les rencontres.

Elizabeth fut néanmoins déçue de la soirée, de nombreux invités ne parlant pas anglais, et son français étant encore trop approximatif pour mener une conversation. Fort heureusement, Darcy la quitta rarement, mais lorsqu'il s'engagea dans une grande discussion en italien avec la Comtesse, Elizabeth ne put s'empêcher de commencer à s'ennuyer. Mr. Hodge vint alors à son secours. Depuis ses retrouvailles avec Darcy, il était sous le charme d'Elizabeth. Bien que très amoureux de son épouse, il ne pouvait s'empêcher d'envier le choix très heureux de son ami, et surtout d'être étonné de l'attachement profond que Darcy éprouvait pour Elizabeth. Un seul regard l'avait renseigné sur les sentiments que se portaient les deux époux, et jamais il n'aurait pu imaginer Darcy transfiguré par une telle passion, lui qui lui avait toujours donné à voir une image si froide et distante lors de leurs études à Cambridge !

Mr. Hodge avait retrouvé son ami reposé, souriant, riant même fréquemment et plus expansif. A la seule façon dont il regardait Elizabeth, Mr. Hodge avait compris que leur union était tout sauf un mariage de raison. Dès lors, il fut intrigué sur la façon dont ces deux êtres aussi dissemblables en apparence avaient pu se trouver. Aussi Mr. Hodge n'hésita-t-il pas à rejoindre Elizabeth pour faire plus ample connaissance avec elle.

« Mrs. Darcy, je ne peux tolérer de vous voir si seule. Une jeune femme aussi ravissante ne devrait pas être délaissée, dit-il charmeur.

- Rassurez-vous, ce n'est pas dans les habitudes de mon mari de m'abandonner ainsi, répondit-elle avec le sourire.

- J'espère que vous appréciez votre voyage ? Je crois savoir que vous avez déjà vu beaucoup des Etats italiens…

- Rome, Florence, la Toscane et maintenant Venise. Nous devons ensuite repartir par Vérone pour rejoindre Milan.

- Voilà un programme alléchant. Je suis tombé sous le charme de Florence lorsque je l'ai visitée pour la première fois, et depuis je ne m'en lasse pas, j'y séjourne au moins une fois par an avec mon épouse. »

Ils discutèrent des mérites de Rome et de Florence pendant près d'une heure, Elizabeth évoquant ensuite le reste de leurs projets, car leur tour d'Europe devait se terminer à Vienne après un détour en Bavière chez les Von Lieven. Alors qu'elle était en train de parler de la Comtesse Von Lieven, Elizabeth entendit le rire de son mari, et elle l'observa quelques secondes avant de regarder à nouveau Mr. Hodge.

« C'est fascinant, lui dit-il alors.

- Quoi donc ?

- Je ne reconnais pas Darcy. Nous étions pourtant très proches pendant toutes nos années à Cambridge, donc je croyais très bien le connaître. Il a énormément de qualités, mais il m'a toujours semblé d'une réserve extrême, presque austère. Et aujourd'hui, je ne le reconnais pas, il est comme transfiguré. Je ne peux m'empêcher de penser que vous êtes l'artisane de cette transformation.

- Ce serait m'accorder une bien trop grande influence, dit Elizabeth, rougissant légèrement.

- Vous y êtes tout sauf étrangère, j'en suis convaincu ! Il m'a suffi pour cela de vous observer tous les deux. Il est rare de voir des couples de votre rang aussi bien assortis et aussi proches.

- Nous avons beaucoup de chance, se contenta de dire Elizabeth, contemplant Darcy à l'autre bout de la pièce.

- Je vous avoue que nous étions inquiets pour lui, avec Mr. Bingley, un autre ami, que vous connaissez peut-être ?

- Je le connais d'autant mieux qu'il a épousé ma sœur aînée.

- Ma parole ! Il faudra vraiment que je me décide à venir vous rendre visite en Angleterre, je risque de ne plus y reconnaître personne ! Toujours est-il que nous étions inquiets à son sujet. La mort de son père l'a laissé très préoccupé, et beaucoup trop sérieux. J'oserais même dire anxieux. Prendre ses responsabilités à cœur est une chose, s'empêcher de vivre et d'être heureux en est une autre. Je suis ravi d'apprendre que vous avez réussi à changer ce trait de caractère chez lui.

- Je ne crois pas l'avoir changé, il était simplement enfoui très profondément. Mr. Darcy est plein de joie de vivre lorsqu'il est entouré de sa famille, mais il ne laisse que peu de personnes entrer dans ce cercle très restreint.

- Il ne se laisse pas approcher facilement. Aussi comprenez-vous mon étonnement lorsque je vous ai rencontrée. Je l'ai toujours imaginé marié, tardivement, à une femme aussi sévère que lui, austère et plus attachée à son rang qu'à sa famille. Or vous êtes la joie de vivre incarnée et votre union semble très harmonieuse.

- Je me faisais la même réflexion à votre sujet. En vous voyant tous les deux, on a du mal à croire que vous étiez amis plus jeunes, dit Elizabeth.

- En tout cas je ne saurais trop vous remercier de faire le bonheur de mon ami. Darcy est quelqu'un que j'apprécie beaucoup, une des personnes les plus loyales que je connaisse, et il mérite d'être heureux. »

Emue, Elizabeth sourit et ne sut que répondre. Sa discussion avec Mr. Hodge lui confirmait une fois de plus que l'exigence extrême de Darcy dans le choix de ses amis et de ses relations le servait beaucoup car tous lui étaient extrêmement fidèles et attachés. Elle ne put s'empêcher de regretter une fois de plus son aveuglement pendant les premiers mois qui avaient suivi leur rencontre, et qui l'avait empêchée de reconnaître ses qualités.

Mais Darcy la rejoignit quelques instants après, chassant ses pensées. Il était ravi de voir que son épouse et Mr. Hodge étaient en train de faire connaissance avec enthousiasme, même s'il n'avait pas douté que deux tempéraments aussi similaires puissent s'accorder. Le regard amoureux qu'il posa sur elle confirma les impressions de Mr. Hodge. Il lui prit la main tendrement, la posant sur son bras, et se joignit à leur conversation, au grand plaisir d'Elizabeth à qui il manquait déjà.

Ils rentrèrent à leur hôtel en gondole, type d'embarcation pour laquelle Elizabeth s'était prise d'affection dès leur arrivée, car elle la trouvait très pittoresque. Elle ressentait désormais une grande fatigue, devinant que les deux mois de voyage qu'ils venaient d'accomplir commençaient à se faire sentir. Soupirant, elle reposa sa tête sur l'épaule de Darcy, se blottissant contre lui pour se réchauffer car les nuits d'automne étaient très fraîches à Venise, puis elle ferma les yeux. Sans un mot, il entrelaça ses doigts aux siens et les porta à ses lèvres.

« As-tu tout de même passé une bonne soirée ? demanda-t-il.

- Oui, ne t'inquiète pas. La Comtesse Albrizzi avait des invités divertissants, même si je ne comprenais pas la moitié de ce qu'ils disaient. Que t'a-t-elle raconté de si passionnant ? Tu semblais captivé.

- Elle me parlait du séjour de Lord Byron à Venise. Apparemment il a beaucoup fréquenté son salon. Mais je suis désolé d'avoir dû te laisser seule si longtemps.

- Cela n'a pas duré, Mr. Hodge est venu me tenir compagnie, apparemment son épouse l'avait délaissé aussi, elle n'a pas quitté ses amis de la soirée.

- T'a-t-il parlé de Venise ?

- Un peu, et nous avons aussi échangé nos impressions sur Rome et Florence. Puis nos impressions sur toi, dit-elle en rouvrant les yeux, arborant un sourire espiègle.

- Vraiment ? En bien j'espère ?

- Il m'a félicitée d'avoir transformé le misanthrope que tu étais quand je t'ai rencontré en personnage sociable et de bonne humeur, dit-elle, rieuse.

- Misanthrope ! Tout de suite les grands mots, se renfrogna faussement Darcy.

- Oh je ne suis pas loin de la vérité, Mr. Darcy, et vous le savez. Tu n'étais pas un modèle d'amabilité les premières fois où nous nous sommes vus.

- Je le confesse. Mais je n'ai jamais été misanthrope. Si ?

- Non. Je l'ai cru, longtemps, mais tu as fini par me laisser voir ton vrai visage, et j'en suis heureuse.

- Je ne l'aurais fait pour personne d'autre, ma Lizzie, dit-il doucement, posant son front contre le sien.

- C'est aussi ce qui a surpris Mr. Hodge. Apparemment il s'était résigné à te voir épouser sur le tard une femme sévère et renfrognée. Il a été très étonné que tu as fait un choix bien différent.

- Rien d'étonnant à cela, tu as illuminé ma vie. Sei l'amore della mia vita… (5) » dit-il tendrement avant de l'embrasser.

Quelques instants après, tandis qu'ils s'embrassaient toujours, ils accostèrent. Darcy la souleva dans ses bras et l'entraîna jusque dans leur chambre, tous deux succombant une fois de plus au romantisme italien qui réveillait leur passion, et ils ne pensèrent plus à rien d'autre que leur amour pendant le reste de la nuit.


Ils ne restèrent que quatre jours de plus à Venise, terminant leur séjour en apothéose par une soirée à la Fenice, car Darcy tenait absolument à y assister à un opéra. Inaugurée en 1792, la salle avait déjà la réputation d'être l'une des meilleures du monde. Georgiana n'en parlait d'ailleurs toujours qu'avec une ferveur presque religieuse qui faisait sourire son frère. Il ne manqua pas de lui écrire dès le lendemain pour lui raconter leur soirée. Depuis le début de leur voyage, il lui écrivait ponctuellement une fois par semaine, malgré le mutisme de Georgiana qui ne lui avait pas répondu une seule fois, à la grande déception de Lady Matlock et d'Elizabeth qui tentaient vainement de les réconcilier.

Dès le lendemain, ils se mirent en route pour Vérone, qu'ils atteignirent dans l'après-midi. Darcy était d'une humeur sombre, car il pressentait que la lettre qu'il venait d'envoyer à sa sœur resterait une fois de plus sans réponse. Elizabeth perdait patience à l'égard de Georgiana, qu'elle trouvait injuste. Voyant son mari songeur et peu loquace, elle se contint pendant une grande partie du trajet, puis n'y tenant plus, elle lui prit la main avant de lui dire :

« Tu ne devrais pas te mettre pareil martel en tête, William. Ta sœur finira forcément par revenir à de meilleurs sentiments.

- Cela fait presque cinq mois, Elizabeth.

- Justement, à ce stade, elle commence à exagérer. J'adore Georgiana, tu le sais, mais là je ne peux être d'accord avec elle, tout comme je ne peux plus faire preuve d'indulgence. Je t'adore encore plus, et je ne veux pas qu'elle te fasse souffrir ainsi.

- Elle souffre certainement encore davantage.

- Pour un misérable qui ne le mérite pas. Alors que tu lui as prouvé ton affection et ta loyauté maintes fois. Elle devrait savoir que tu n'agis que dans son intérêt, comme tu l'as toujours fait. Comment a-t-elle pu oublier cela ?

- Elle est amoureuse, cela peut faire perdre la raison aux plus sages d'entre nous. Elle ne fait pas exception.

- Au bout de cinq mois, il me semble qu'elle devrait commencer à se poser des questions. Son précieux Mr. Stafford a-t-il fait mine de se battre une seule fois pour elle ? A-t-il seulement essayé de reprendre contact avec elle ?

- Il n'a pas intérêt, je le lui ai interdit ! s'insurgea Darcy.

- Et quand bien même tu ne l'aurais pas fait… je suis sûre que cela ne lui aurait pas effleuré l'esprit à partir du moment où tu as refusé de le laisser faire sa demande en mariage. Il est immédiatement allé chercher une proie plus facile.

- Nous n'en savons rien, à ma connaissance il n'est fiancé à personne.

- Ce n'est qu'une question de temps, surtout si ses créanciers le pressent. Mais Georgiana devrait comprendre que ses sentiments n'étaient pas réciproques. Et par-dessus tout elle devrait comprendre que tu ne cherchais pas à la séparer de lui uniquement pour éviter qu'elle quitte Pemberley.

- Je t'avoue que je ne sais plus quoi faire. Elle ne répond à aucune de mes lettres, et pourtant Tante Madeline n'a de cesse d'essayer de la convaincre.

- Peut-être faut-il justement que tu arrêtes de lui écrire… Pas sans la prévenir, bien sûr, mais lui écrire une dernière fois en lui expliquant que tu la laisses réfléchir, et la laisser revenir vers toi, proposa Elizabeth.

- Jamais, tu n'y penses pas ! Je lui ai toujours écrit fidèlement toutes les fois où nous avons été séparés.

- Je le sais bien, et je ne te suggère pas cela de gaieté de cœur. Mais je me demande si ce n'est pas cela qui lui fera prendre conscience que tu lui manques et que tu as seulement tenté de la protéger.

- Non, je ne peux me résoudre à faire cela, trancha-t-il après un long moment d'hésitation.

- Dans ce cas, il faut espérer qu'elle revienne à de meilleurs sentiments toute seule. Ou que Mr. Stafford se fiance très vite. » conclut-elle.

Le reste de la journée fut morne, Elizabeth ne parvenant pas à dérider son mari. Elle savait à quel point il était proche de sa sœur et souffrait de la situation. Fort heureusement, le charme de Vérone agit rapidement sur lui. Darcy ne s'y était jamais rendu, aussi découvrit-il la ville des Capulet et des Montaigu avec plaisir. Ils n'y restèrent que trois jours, mais la ville revêtait une telle place dans l'imaginaire d'Elizabeth qu'elle avait à tout prix voulu y faire une halte.

Elle trouva sublimes les arènes de Vérone. Mais si elle avait insisté pour découvrir la ville, c'était surtout pour la Casa di Giuletta, et son célèbre balcon, hommage aux amants maudits de Shakespeare. Elizabeth savait qu'il n'y avait en réalité aucun lien entre l'œuvre et la maison qu'elle contempla, mais elle n'en fut pas moins touchée de la voir, d'autant plus que l'atmosphère de Vérone rendit ce moment unique. Darcy la laissa savourer l'instant, puis il s'approcha dans son dos et murmura à son oreille :

« He jests at scars that never felt a wound.

But soft, what light through yonder window breaks?

It is the east, and Juliet is the sun?

Arise, fair sun, and kill the envious moon,

Who is already sick and pale with grief?

That thou her maid are far more fair than she.

She speaks, yet she says nothing? what of that?

Her eye discourses, I will answer it.

I am too bold, tis not to me she speaks?

Two of the fairest stars in all the heaven,

Having some business, do entreat her eyes

To twinkle in their spheres till they return.

What if her eyes were there, they in her head?

The brightness of her cheek would shame those stars,

As daylight does a lamp? her eyes in heaven

Would through the airy region stream so bright

That birds would sing and think it were not night?

See, how she leans her cheek upon her hand?

O, that I were a glove upon that hand,

That I might touch that cheek?» (6)

Elizabeth se laissa bercer par la voix profonde de son mari qui récitait les vers intemporels de Shakespeare, et main dans la main, ils reprirent leur chemin. Dès le lendemain, ils se remirent en route, pour arriver cette fois au bout de leur périple italien en entrant dans Milan le 17 octobre. Ils ne devaient pas y rester plus de cinq jours. La ville n'avait pas le même charme que celles qu'ils avaient visitées jusqu'à présent, hormis la cathédrale de Milan qu'Elizabeth trouva impressionnante.

Néanmoins, elle ne tarda pas à comprendre pourquoi Darcy avant tenu à faire une halte dans cette ville avant de rejoindre le lac de Côme. Le lendemain de leur arrivée, il lui demanda de s'habiller pour sortir. Vêtue de la robe en satin vert jade qu'il lui avait offerte pour son anniversaire précédent à Londres, elle finit par comprendre lorsqu'il l'aida à descendre de voiture. Ils se trouvaient devant la Scala de Milan. Ils donnaient ce soir-là La Gazza Ladra (7) de Rossini, opéra créé un an plus tôt. La soirée passa comme dans un rêve, et fut inoubliable car elle vit naître la passion d'Elizabeth pour le bel canto italien, qui ne devait jamais se démentir au cours de sa vie. Sans le livret qu'on lui donna avant le début du spectacle, elle aurait été bien en peine de comprendre l'intrigue. Mais cela ne compta bientôt plus.

Dès l'ouverture, qui devait rester célèbre, elle succomba totalement, et se laissa porter par la musique. Darcy fut comblé de la voir s'émerveiller ainsi. Les nombreux opéras auxquels ils avaient assisté à Londres avaient nourri le goût pour la musique d'Elizabeth, mais ce n'était rien en comparaison de l'émotion qu'elle ressentit ce soir-là. Elle ne sut d'ailleurs jamais expliquer si c'était la magie de la salle, ou la beauté de la langue italienne qui sublimait la musique, mais l'émotion qu'elle ressentit fut si intense que les larmes perlèrent au coin de ses yeux sans qu'elle s'en rende compte.

Ce fut sur ce souvenir ému qu'ils quittèrent Milan le 21 octobre, pour se rendre au bord du lac de Côme. Le voyage dura à peine une journée, et ils arrivèrent alors que le soleil déclinait et parait le lac de teintes ambrées. Elizabeth s'était endormie pendant le trajet, et elle n'avait encore rien vu de la beauté qui les entourait lorsque Darcy la réveilla doucement au moment où il fallut monter dans un bateau. Subjuguée, elle descendit de la calèche sans même regarder son mari, n'ayant d'yeux que pour le lac. Le paysage était le plus beau qu'il lui avait été donné de contempler, sublimé par les couleurs magiques de la fin de la journée.

Muette de saisissement, elle tenta d'embrasser toute la vue, du lac qui scintillait sous les reflets du soleil, aux montagnes qu'elle apercevait au loin. Le paysage était poétique et d'un lyrisme à couper le souffle. D'emblée, elle tomba amoureuse. Rien dans ses souvenirs n'était aussi beau que le paysage qu'elle contemplait, pas même Pemberley, Nice ou la Riviera, qui lui semblaient pâles en comparaison. A contrecœur, Darcy l'arracha à sa rêverie, lui expliquant qu'ils devaient faire leur trajet en bateau avant que la nuit ne tombe. Intriguée, elle lui demanda pourquoi ils n'étaient pas allés sur l'autre rive directement en calèche.

« Nous n'allons pas sur l'autre rive. » répondit Darcy d'un ton énigmatique.

Elle fronça les sourcils mais le suivit sans mot dire. Et ce fut un nouveau spectacle qui s'offrait à elle lorsqu'ils se retrouvèrent sur le lac, s'éloignant peu à peu de la rive. Le trajet ne dura que dix minutes. A mi-chemin, Darcy lui indiqua une villa à cinq niveaux perchée sur les pentes abruptes d'une presqu'île. Dans les tons jaune pâle, à demi recouverte de lierre et avec ses toits orangés, elle était clairement d'inspiration italienne, et semblait avoir été posée sur le lac par une intervention divine. Un jardin en terrasses semblait l'entourer, délimité par des balustrades à flanc de roche plongeant directement dans le lac. Une loggia au sommet, constituée de trois arches, complétait l'architecture. Jamais Elizabeth n'avait vu une demeure aussi originale, et aussi belle. Tout le charme italien y était rassemblé, et au cœur d'un panorama unique.

« C'est la Villa Balbianello (8), dit Darcy, anticipant sa question. J'en suis tombé amoureux lors de mon premier voyage il y a sept ans. J'avais peur de ne pas pouvoir la louer pour notre séjour, mais cela n'a finalement pas posé de problème. »

Incapable de parler, Elizabeth se contenta de lui serrer la main, émue de cette énième preuve d'amour qu'il lui offrait depuis leur mariage. Quelques instants plus tard, il l'aidait à monter sur le débarcadère. Puis, sans avoir lâché sa main, il l'entraîna sur la terrasse, d'où ils admirèrent le soleil couchant. La nuit tomba rapidement après, et voyant qu'elle tombait de sommeil, il l'encouragea à aller dormir, la rassurant en lui disant qu'elle aurait tout le temps d'explorer la villa et ses jardins au cours des jours suivants, voire des semaines suivantes si elle le souhaitait.


Darcy se réveilla à une heure très matinale le lendemain matin, constatant qu'Elizabeth dormait encore. Il s'en voulut de lui avoir imposé un tel rythme au cours des semaines précédentes, mais elle s'était montrée si avide et curieuse de découvertes qu'il n'avait pas résisté au plaisir de lui montrer le plus d'endroits possibles. Sa réaction lorsqu'ils étaient arrivés la veille au soir le rassurait : comme il l'avait pressenti, Elizabeth était tombée amoureuse du lac de Côme, et il espérait qu'elle souhaiterait y rester au moins deux ou trois semaines pour qu'ils prennent un repos bien mérité avant de se diriger vers la Suisse et la Bavière.

Il se leva doucement, prenant garde à ne pas réveiller Elizabeth, et sortit sans bruit. Leur chambre était idéalement située, donnant à la fois sur le lac et les jardins, et avec un accès quasi direct à la loggia. Il admira la vue sur le lac pendant près d'une heure, se laissant envahir par la même paix intérieure qu'il avait ressentie sept ans auparavant en découvrant la région. Entendant du bruit dans la chambre, il revint sur ses pas et, effaré, découvrit Elizabeth qui sortait du cabinet de toilette, le teint pâle et le front perlé de sueur. Paniqué, il se précipita à ses côtés pour la soutenir et la ramener sur le lit.

« Lizzie, que se passe-t-il ? Tu es malade ? » demanda-t-il fébrilement, tâtant son front.

Elle mit quelques secondes à reprendre sa respiration et ses esprits, qui parurent une éternité à son mari. Puis, plongeant son regard dans le sien, elle lui annonça dans un souffle :

« William… je crois que je suis enceinte. »


(1) « Le Français » est bien sûr la Comédie-Française, souvent encore appelée ainsi de nos jours. A l'origine, c'était pour distinguer cette salle de celle qui jouait des comédies italiennes.

(2) Nice était redevenue française pendant l'Empire, mais a été restituée au royaume de Piémont-Sardaigne, de même que Monaco, par les traités de Paris de 1814 et 1815.

(3) Rome ayant été conquise par Napoléon, il décida en 1803 de transférer l'Académie de France dans la Villa Médicis. Et c'est sa sœur préférée, Pauline, ayant épousé le prince Camille Borghèse en secondes noces, qui vécut quelques temps à la Villa Borghèse. Aujourd'hui encore, on peut y admirer la Vénus Vitrix de Canova, sculpture de marbre pour laquelle elle a servi de modèle.

(4) La Comtesse Albrizzi a réellement existé (1760 – 1836) et tenu un célèbre salon littéraire pendant des années de nombreuses années, fréquenté notamment par Lord Byron, Chateaubriand et Mme de Staël.

(5) « Tu es l'amour de ma vie »

(6) Shakespeare, Roméo et Juliette, Acte II, scène 2 :

« Il se rit des plaies, celui qui n'a jamais reçu de blessures ! Mais doucement ! Quelle lumière jaillit par cette fenêtre ? Voilà l'Orient, et Juliette est le soleil ! Lève-toi, belle aurore, et tue la lune jalouse, qui déjà languit et pâlit de douleur parce que toi, sa prêtresse, tu es plus belle qu'elle-même ! Ne sois plus sa prêtresse, puisqu'elle est jalouse de toi sa livrée de vestale est maladive et blême, et les folles seules la portent : rejette-la !... Voilà ma dame ! Oh ! voilà mon amour ! Oh ! si elle pouvait le savoir !... Que dit-elle ? Rien... Elle se tait... Mais non son regard parle, et je veux lui répondre... Ce n'est pas à moi qu'elle s'adresse. Deux des plus belles étoiles du ciel, ayant affaire ailleurs, adjurent ses yeux de vouloir bien resplendir dans leur sphère jusqu'à ce qu'elles reviennent. Ah ! si les étoiles se substituaient à ses yeux, en même temps que ses yeux aux étoiles, le seul éclat de ses joues ferait pâlir la clarté des astres, comme le grand jour, une lampe et ses yeux, du haut du ciel, darderaient une telle lumière à travers les régions aériennes, que les oiseaux chanteraient, croyant que la nuit n'est plus. Voyez comme elle appuie sa joue sur sa main ! Oh ! que ne suis-je le gant de cette main ! Je toucherais sa joue ! »

(7) La Pie Voleuse.

(8) La villa Balbianello est construite en 1787 sur les ruines d'un couvent franciscain du XIIIe siècle par le cardinal de Milan Ange-Marie Durini. Il y fait construire la « loggia » au sommet qui offre une vue panoramique sur les Alpes et sur le lac. Il dessine le jardin raffiné en terrasse sur un domaine de 13 hectares. La propriété est vendue en 1796 suite à la disparition du cardinal, à la famille Porro-Lambertenghi qui enrichit la villa.

Elle a servi de lieu de tournage pour Star Wars Episode II (la scène où Padme et Anakin s'embrassent pour la première fois et la scène de leur mariage on été tournées sur l'une des terrasses) mais également à Casino Royale (pour la scène de la convalescence de James Bond et Vesper).

Ma passion pour la Villa Balbianello est très ancienne, et j'ai hâte de pouvoir m'y rendre un jour. Je vous conseille vraiment d'aller voir des photos sur Internet, car cet endroit est le paradis sur terre. Il me semblait logique que le périple italien de notre couple préféré se termine là, car leur amour mérite bien un tel écrin (quitte à faire une infidélité à l'Histoire, car il est peu probable que la villa ait été à louer au début du XIXème siècle, mais je n'ai pas pu résister à la tentation !).