Chapitre 39: La vertu amoureuse
« Oh Mrs. Darcy… Elizabeth ! Ne voyez-vous pas combien vous me mettez à la torture ? dit-il d'un ton brûlant. Voilà des mois que je suis amoureux de vous ! »
Elizabeth s'était levée précipitamment au moment où le Comte s'était approché d'elle, suffisamment près pour tenter de lui prendre la main. Brusquement, elle s'écarta de lui, et mit quelques secondes à reprendre ses esprits.
« Monsieur, vous vous égarez ! finit-elle par dire fermement.
- Oh non, Elizabeth, je me suis enfin trouvé ! Voilà des années que j'erre sans but, et enfin, j'ai croisé votre chemin !
- Cessez cette folie !
- Oui c'est bien de folie dont il s'agit, car je suis fou d'amour pour vous, et ce depuis le bal que vous avez donné à Darcy House. Vous n'avez pas idée de votre beauté ce soir-là, de la façon dont vous m'avez ouvert les yeux ! Vous étiez divine !
- Monsieur ! Avez-vous oublié à qui vous parlez ?
- A la plus extraordinaire des femmes, très certainement.
- A une femme mariée ! Laissez-moi prendre congé ! dit-elle, tentant de rejoindre la porte, dont il bloquait l'accès.
- Pas tant que vous n'aurez pas écouté ce que j'ai à vous dire. Voilà des mois que je brûle d'amour pour vous et je n'ose m'en ouvrir à personne.
- Encore heureux que vous ayez fait preuve de discrétion en la matière ! railla-t-elle.
- Je vous en prie, laissez-moi vous parler… Elizabeth… !
- Mrs. Darcy, le corrigea-t-elle fermement. Et non, je ne vous laisserai pas salir votre nom et le mien et en vous écoutant. Laissez-moi passer !
- Un instant, juste un seul instant… supplia-t-il. Vous ne me laisserez donc pas une lueur d'espoir ? »
Interdite, Elizabeth le regarda quelques secondes.
« De l'espoir ? Ma parole, vous avez perdu l'esprit ! Comment pouvez-vous penser, un seul instant, que vous pouvez espérer quelque chose de moi ?
- Vous ne seriez pas la première femme… » laissa-t-il tomber.
A ces mots, elle le gifla, et ils s'affrontèrent du regard un long moment.
« Vous m'insultez, monsieur, et vous insultez mon mari ! finit-elle par dire d'une voix glaciale. Et vous qui avez épousé la meilleure des femmes, vous salissez son nom et sa réputation !
- Vous ignorez tout de mon mariage. Il est un échec depuis de nombreuses années. Vous rencontrer m'a redonné goût à la vie.
- J'en suis navrée pour vous, mais si votre mariage est un échec, le mien est très heureux. Je vous prierais donc de ne plus jamais tenter de vous immiscer entre mon mari et moi.
- Toujours votre mari ! dit-il, amer. Aurais-je donc poussé l'ironie jusqu'à tomber amoureux de la seule femme vertueuse de Londres ?
- Il ne s'agit pas de vertu mais d'amour.
- Oh je n'ai pas manqué de remarquer que vous n'avez d'yeux que pour lui ! dit-il avec un mépris évident.
- J'ignorais que c'était un crime d'être fidèle à son mari non par devoir mais par inclination ! » dit Elizabeth sèchement.
Rendu brusquement muet par cette répartie, il la regarda un long moment. Plus que les mots qu'elle venait de prononcer, c'était son regard plein de défi qui fit comprendre au Comte Von Lieven qu'elle ne cèderait pas. Vaincu, il s'écarta lentement de la porte. Sans un regard pour lui, Elizabeth sortit, et monta les escaliers aussi rapidement qu'elle put, allant s'enfermer à double tour dans sa chambre. Puis elle s'adossa à la porte, à bout de souffle. Sans s'en apercevoir, elle se laissa glisser au sol, ramenant ses genoux contre elle. Elle resta immobile de longues minutes, tentant de reprendre son souffle et de remettre de l'ordre dans ses idées. Elle n'y parvint pas immédiatement, car la scène qu'elle venait de vivre avait douloureusement ravivé le souvenir de son affrontement avec Wickham lorsqu'il avait tenté de l'enlever.
En quelques minutes néanmoins, sa peur s'estompa, et la colère prit le dessus. Elle était furieuse contre le Comte Von Lieven qui avait manqué à son rang, à ses devoirs d'hôte, et qui, par-dessus tout, l'avait insultée comme elle ne l'avait jamais été. Au cours des deux heures qui suivirent, tout en faisant les cent pas nerveusement dans sa chambre, elle devait se demander plus d'une fois si elle n'avait pas donné de signe d'encouragement au Comte pendant la Saison ou même pendant son séjour à Lievenhof. Elle pensa brièvement à la Comtesse, se demandant comment elle pourrait à nouveau lui parler après une telle scène. Les aveux du Comte au sujet de l'échec de leur mariage l'avaient bouleversée car elle ne s'était jamais doutée que son amie était loin d'être aussi heureuse qu'elle-même l'était.
Mais plus que tout, elle pensa à Darcy. Elle connaissait suffisamment son mari pour savoir qu'il serait furieux si elle lui avouait toute la scène. Elle le savait possessif et protecteur à l'extrême, et elle craignait sa réaction, d'autant qu'ils n'étaient pas sous leur toit et dépendaient de l'hospitalité des Von Lieven, ce qui les mettait dans une situation délicate.
Néanmoins, l'idée de lui cacher un tel événement la répugnait. La tentative de séduction de Miss Bingley dans la bibliothèque de Pemberley l'année précédente, et surtout ses conséquences, étaient suffisamment présentes dans la mémoire d'Elizabeth pour savoir que Darcy serait bien plus furieux s'il devait apprendre un jour qu'elle avait gardé le silence sur une telle scène. Et elle devinait d'instinct que le poids d'un tel secret était bien trop lourd à porter pour elle seule. Leur intimité des mois précédents les avait tant rapprochés qu'elle s'était habituée à tout partager avec lui, et à s'appuyer sur lui en toutes circonstances. Elle le comprit alors, leur complicité était trop grande pour qu'elle garde le silence sur pareil événement.
Lorsque Darcy, repassa le seuil de Lievenhof avec la Comtesse après leur promenade, la décision d'Elizabeth était prise, mais elle s'interrogeait encore sur la façon de lui présenter les événements de l'après-midi. Après s'être changé, Darcy alla immédiatement retrouver Elizabeth, et il fut surpris de trouver la porte de sa chambre fermée à clé. Inquiet, il s'enquit de sa santé à travers la porte, et lorsqu'elle lui ouvrit, il ne put s'empêcher de remarquer son teint pâle.
« Elizabeth ? Que se passe-t-il, tu es souffrante ? » demanda-t-il en refermant la porte derrière lui.
La jeune femme observa Darcy quelques instants, notant ses joues rougies par le froid, et surtout son regard inquiet. Le connaissant, elle savait qu'en la voyant troublée ainsi il était déjà en train d'imaginer mille hypothèses, toutes plus angoissantes les unes que les autres. Son cœur fondit, et elle se reprocha intérieurement tous les doutes qu'elle avait éprouvés au cours de l'après-midi. Elle avait toute confiance en lui, et elle sut précisément quoi faire en cet instant.
« Lizzie, tu m'inquiètes… tu es toute pâle, dit-il en lui prenant la main.
- Je vais bien. Et notre enfant aussi. Rassure-toi.
- Alors que se passe-t-il ? Pourquoi t'es-tu enfermée ?
- Je vais tout t'expliquer, mais nous devrions nous asseoir.
- Elizabeth… dit-il d'une voix grave qui fit comprendre à son épouse qu'il ne ferait pas preuve de beaucoup de patience.
- Il s'est passé quelque chose cet après-midi, mais tu vas être furieux quand tu sauras tout. Promets-moi que tu vas garder ton calme. »
Il l'observa quelques secondes, cherchant une réponse dans son regard, mais elle était redevenue maîtresse de ses émotions. Lui en revanche était de plus en plus inquiet malgré toutes les tentatives d'Elizabeth pour le rassurer.
« A en juger par ton agitation, je devine que ce n'est pas rien, mais tu sais bien que je ne pourrais jamais être furieux contre toi, dit-il en caressant sa joue.
- Il ne s'agit pas seulement de moi… dit-elle d'une voix sombre.
- Elizabeth, je t'en prie, arrête les énigmes, je suis sur des charbons ardents !
- Promets-moi, alors… Crois-moi si je te le demande c'est pour une bonne raison.
- Je peux te promettre d'essayer. »
Elizabeth connaissait suffisamment son mari pour savoir qu'elle n'obtiendrait rien de plus. Elle inspira profondément avant de prendre la parole, gardant la main de Darcy dans les siennes.
« Après que tu sois parti avec la Comtesse, je suis allée dans le salon pour écrire à mes parents. Le Comte m'y a rejointe. Et il m'a fait des avances, dit-elle péniblement, osant à peine regarder Darcy.
- Des avances ? demanda Darcy froidement.
- Oui, il m'a dit être amoureux de moi depuis plusieurs mois. Depuis notre bal à Darcy House d'après ses dires. Je l'ai repoussé et je suis revenue ici. Je me suis enfermée, plus par réflexe qu'autre chose. Je pense que j'avais besoin d'être rassurée mais je ne crois pas qu'il aurait osé me suivre jusqu'ici.
- Que t'a-t-il dit exactement ? » demanda Darcy.
Sa voix était devenue glaciale, et il avait lâché les mains de son épouse pour se lever et se diriger vers la fenêtre.
« Les détails sont sans importance, William, dit-elle doucement.
- Elizabeth, te souviens-tu du jour où je t'ai avoué que Miss Bingley m'avait fait des avances ? demanda-t-il en se retournant.
- Comme si c'était hier.
- Tu m'as demandé de tout te raconter en détails, et je t'ai fait la même réponse que celle que tu viens de me donner… Tu as insisté pour tout savoir, parce que tu en ressentais le besoin. » lui rappela-t-il.
Elle baissa les yeux.
« Je comprends mieux aujourd'hui combien cela a dû être difficile pour toi… » murmura-t-elle.
Il revint vers elle, et prit son visage entre ses mains.
« Elizabeth, je t'en prie. » dit-il doucement.
Alors elle lui répéta toute la conversation. Elle se l'était remémorée inlassablement au cours des heures précédentes, aussi put-elle tout lui raconter en détails sans difficulté. Au fil du récit qu'elle lui fit, il peina à rester à ses côtés, et n'y tenant plus, il se mit à faire les cent pas. En entendant Elizabeth raconter que le Comte avait supposé qu'elle ne serait pas la première femme à tromper son mari, les yeux de Darcy s'assombrirent et une lueur de colère les traversa.
« Comment a-t-il osé ?!
- Je l'ai remis à sa place, rassure-toi.
- Que lui as-tu dit ?
- J'ai bien peur de l'avoir giflé. » dit Elizabeth, dont la voix trahissait pourtant toute absence de regrets et laissait même deviner qu'elle en était fière.
Darcy faillit éclater de rire, mais sa rage reprit le dessus. Néanmoins, il revint vers son épouse, légèrement amusé de voir qu'elle n'avait rien perdu de son panache et de son sens de la répartie. D'un regard, il l'encouragea à lui raconter le reste de sa confrontation avec le Comte, et il sourit tendrement lorsqu'elle lui dit qu'elle avait clôt la conversation en lui disant qu'elle n'estimait pas commettre un crime en étant fidèle autant par amour que par devoir.
« Mon amour, tu es parfaite, je n'aurais pas mieux fait.
- Alors tu n'es pas furieux contre moi ?
- Contre toi ? Grands dieux, non ! Pourquoi le serais-je ?
- Je ne sais pas… je n'ai pas arrêté de me demander si je n'avais pas ma part de responsabilité, si je ne lui avais pas donné de signe d'encouragement dans le passé…
- Elizabeth Darcy, regarde-moi, dit-il doucement mais fermement. J'étais avec toi, ici à Lievenhof, à Londres, à Darcy House, tout le temps. Tu n'as échangé que de vagues civilités avec ce vieux barbon. Et subitement, il déclare qu'il est amoureux de toi ? Crois-moi, tu n'es en rien responsable de sa lubie.
- Mais comment dans ce cas a-t-il pu croire qu'il avait la moindre chance de me séduire ? »
Voyant le regard troublé d'Elizabeth, Darcy la prit sur ses genoux et la serra contre lui.
« Parce qu'il est fou, vaniteux, et aveugle. Elizabeth, crois-tu sincèrement que je n'aurais eu aucune réaction si j'avais eu le moindre soupçon ? Amoureux comme je le suis ?
- Non…
- Alors ne me dis plus jamais que c'est de ta faute. Notre mariage est trop heureux pour que je puisse avoir le moindre doute à ton sujet. Qui plus est, je ne te vois pas jeter ton dévolu sur un homme qui a plus du double de ton âge, la taquina-t-il pour la détendre.
- Arrête, c'est répugnant ! » dit-elle en souriant malgré elle, tout en se blottissant contre lui, pleinement rassurée.
Il la berça durant de longues minutes, davantage pour se calmer lui-même que pour apaiser son épouse. Elle n'était pas dupe, et le sentait suffisamment tendu pour deviner qu'il menait un combat intérieur de taille pour reprendre le contrôle de ses émotions, tout en réfléchissant à l'attitude à adopter.
« Qu'allons-nous faire maintenant ? » finit-elle par demander lorsqu'elle n'y tint plus.
Il baissa les yeux, plongeant son regard dans le sien. Ému de voir qu'elle s'appuyait totalement sur lui, il lui prit le menton pour l'embrasser doucement.
« Toi, mon amour, tu vas rester ici. Tu as reçu cet après-midi une lettre t'informant d'une mauvaise nouvelle au sujet d'un membre de ta famille qui t'a mise dans tous tes états, et tu ne peux pas paraître au dîner.
- Très bien… dit-elle d'un air entendu, attendant la suite.
- Évidemment, cette mauvaise nouvelle nous impose de rentrer en Angleterre dans les plus brefs délais, et nous devons nous mettre en route dès demain. Donc je te conseille de demander à Emma de commencer à préparer tes malles immédiatement. En attendant, je vais descendre informer nos hôtes que nous devons prendre congé d'eux, et que je préfère rester à tes côtés ce soir car tu ne te sens pas très bien.
- Très habile, Mr. Darcy. Mais le Comte n'en croira pas un mot.
- J'espère bien qu'il comprendra que nous partons à cause de lui. Seules la bienséance et ma volonté de vous protéger la Comtesse et toi me poussent à mentir, alors que tu sais combien j'ai cela en horreur.
- Ne vas-tu rien faire d'autre ? s'étonna-t-elle.
- Préférerais-tu que je le provoque en duel ? lui dit-il en esquissant un demi-sourire.
- Jamais ! Tu m'as fait une promesse, William ! s'insurgea-t-elle, en faisant référence à la longue discussion qu'ils avaient eue après le duel de Darcy avec Wickham.
- En effet, ma chérie, je t'ai promis que je ne te ferai plus jamais vivre cela. Mais je vais lui faire comprendre qu'il ne doit plus jamais s'approcher de toi, dit-il gravement. Je refuse que tu affrontes à nouveau ce genre de situation. »
A ces mots, il l'embrassa sur le front, et sortit. Il descendit immédiatement au salon pour aller retrouver les Von Lieven. En quelques mots, il leur expliqua qu'Elizabeth et lui devaient prendre congé dès le lendemain matin. Ignorante des véritables motifs qui poussaient Darcy à quitter Lievenhof, la Comtesse se montra tout de suite très inquiète pour Elizabeth, s'enquérant de sa santé et demandant si elle pouvait lui être d'une quelconque assistance. Darcy la rassura en lui disant qu'il remontait pour rester au chevet d'Elizabeth, et remercia la Comtesse de sa sollicitude. Puis, avec sa réserve habituelle, il les salua et quitta le salon.
Au moment où il commençait à remonter les escaliers, voulant retrouver Samuel pour lui ordonner de préparer ses affaires pour se mettre en route dès le lendemain matin, le Comte l'appela. Avec une lenteur calculée, Darcy fit demi-tour et le regarda.
« J'espère que l'affaire qui vous rappelle à Londres n'est pas trop grave ? demanda le Comte.
- A votre avis, monsieur ? demanda Darcy d'un ton glacial.
- Il n'y a pas de problème à Londres, n'est-ce pas ? Vous avez parlé à Elizabeth ?
- Ce sera « Mrs. Darcy » pour vous. Et que cherchez-vous à faire ? A semer la discorde entre elle et moi ? demanda Darcy en descendant les quelques marches qu'il avait montées.
- Loin de moi cette idée !
- Et pourtant vous tentez de me faire croire qu'elle aurait quelque chose à me cacher. Vous me prouvez là combien vous la connaissez mal. Elle n'a pas le moindre secret pour moi.
- Je n'ose croire que vous prenez congé à cause de cela, il s'agit d'un simple malentendu.
- Un simple malentendu ? demanda Darcy d'une voix si froide que le Comte comprit immédiatement à quel point il prenait sur lui pour ne pas laisser exploser sa colère. Vous vous permettez de faire des avances à mon épouse, sous votre toit, pendant mon absence, vous l'insultez en insinuant qu'elle pourrait m'être infidèle sans que cela lui pose le moindre problème moral, et vous appelez cela un malentendu ?
- J'ai commis une terrible méprise.
- Une méprise, parce qu'elle s'est révélée fidèle et amoureuse de son mari et que vous avez compris qu'à cause de cela vous n'aviez aucune chance de la séduire ? Si vous étiez un gentleman, monsieur, vous auriez l'intelligence de reconnaître que ce n'était pas une méprise, comme vous dites, mais une erreur, la plus grave qui soit, indigne de votre rang, et du nôtre.
- Je vous présente mes plus sincères excuses, j'aurais dû comprendre que…
- Je n'accepterai jamais vos excuses, le coupa Darcy. Et maintenant écoutez-moi bien, dit-il en se rapprochant, forçant le Comte à reculer. Je ne vous provoquerai pas en duel car je refuse de causer une telle inquiétude à mon épouse, et la vôtre ne le mérite pas non plus. Mais à l'avenir, je vous interdis de parler à Mrs. Darcy, je vous interdis même de vous approcher d'elle. Si je vous vois outrepasser cette interdiction, ou si elle m'informe du moindre écart de votre part, vous le regretterez amèrement, je peux vous le garantir ! »
D'abord désarçonné et impressionné par Darcy qui l'avait repoussé contre le mur et parlait avec une telle rage que le Comte en avait perdu ses moyens, ce dernier se reprit rapidement, et éclata d'un rire sarcastique.
« Tant d'efforts pour une seule femme ! C'est drôle, je ne vous aurais jamais imaginé romantique, Darcy.
- Cette seule phrase me prouve à quel point vous êtes indigne du nom que vous portez, et me conforte dans ma décision de vouloir protéger mon épouse de vos méfaits, dit Darcy en s'éloignant, recommençant à monter l'escalier.
- Remarquez, je vous comprends, vous l'avez choisie ravissante, intelligente et très spirituelle. Attendez-vous à rencontrer ce genre d'ennuis fréquemment, vous continuerez à faire de nombreux envieux à l'avenir ! Etes-vous si sûr qu'elle vous restera fidèle avec autant de tentations ? » dit-il avec ironie.
Darcy s'arrêta net et fit demi-tour, rejoignant le Comte en quelques enjambées et l'empoignant par le col.
« Elle est mienne ! Nous nous sommes choisis et personne ne pourra jamais rien contre cela, murmura-t-il d'un ton glacial.
- Allons, allons, dit le Comte. J'ai bien compris que vous teniez à votre charmante épouse. Rejoignez-la donc, avant que vous ne soyez tenté de me provoquer en duel. Je connais trop votre réputation de bretteur pour vouloir m'y risquer, sans compter qu'aucune femme ne mérite qu'on se batte pour elle, et encore moins de perdre la vie ! Et nous ne voulons pas que ces dames se fassent du souci à notre sujet, n'est-ce pas ?»
Darcy relâcha le Comte et le fusilla du regard, tandis que ce dernier époussetait négligemment sa veste.
« Pensez-vous sincèrement ce que vous venez de dire ? Qu'aucune femme ne mérite qu'on se batte pour elle ? »
Le Comte acquiesça, et Darcy éclata d'un rire noir pendant une brève seconde.
« Et vous espériez séduire mon épouse ! Quand bien même aurait-elle été tentée de m'être infidèle, vous n'auriez pas eu l'ombre d'une chance, car elle n'est pas de celles qu'on obtient sans se battre. Vous n'avez aucune noblesse, aucune grandeur d'âme. Elle ne vous aurait pas accordé un regard et le seul sentiment que vous auriez réussi à lui inspirer aurait été son mépris, tout comme vous m'en inspirez en ce moment. »
Darcy fit demi-tour et monta enfin les escaliers, peinant à se maîtriser. Sans cesser de sourire, le Comte rajusta sa veste, et rebroussa chemin pour revenir dans le salon. Mais à l'instant où il se retourna, il aperçut la Comtesse sur le seuil de la porte. Elle n'avait rien perdu de la scène, et la tête haute, et elle lui tourna le dos. Soupirant car il devinait qu'une nouvelle scène pénible l'attendait, il la suivit et la découvrit debout près de la cheminée du salon, tentant de se réchauffer. Elle ne bougea pas en l'entendant en entrer, ne daignant pas le regarder.
« Je regrette que vous ayez assisté à cette scène déplorable, dit-il avec nonchalance. Je crains fort qu'il ne se soit laissé emporter par ses émotions.
- Taisez-vous ! dit-elle d'une voix tremblante. Comment avez-vous osé ? Entre toutes les femmes, il a fallu que vous choisissiez Elizabeth Darcy !
- Elle ou une autre, quelle importance ? Vous n'avez jamais vu aucun inconvénient à me partager.
- Une de mes meilleures amies ! C'est du dernier degré de la bassesse ! Elle était l'une des seules femmes dont je ne voulais pas que vous vous approchiez. J'ai fermé les yeux pendant des années sur vos écarts, et même sur votre petite baronne bavaroise que vous n'avez pas craint d'inviter jusque sous mon toit.
- Parce que cela vous arrangeait bien… la coupa-t-il en se servant un verre de brandy.
- En effet. Mais Elizabeth Darcy ! N'avez-vous pas remarqué combien elle m'est chère ?
- Pardonnez-moi, Susan, je n'avais pas compris que vous teniez autant à elle. Mais vous choisissez vos amies avec soin, elle est exceptionnelle, vous ne pouvez pas me reprocher d'avoir jeté mon dévolu sur elle.
- C'est justement là que Mr. Darcy vous a très justement remis à votre place : quand on porte votre nom, on tait ses sentiments.
- Voyons, Susan ! Darcy est un idéaliste, nous le savons tous. Combien de femmes et d'hommes vertueux comptons-nous parmi nos relations ?
- Vous pouvez en compter au moins trois : les Darcy et moi.
- Vous ne comptez pas, vous êtes fidèle à un mort. Je suis même convaincu que vous considérez notre mariage comme un adultère à son égard.
- Et que faites-vous des Darcy ? dit la Comtesse, ignorant l'insulte.
- Ils sont jeunes mariés, cela leur passera ! dit-il en sirotant son brandy après s'être assis sur son fauteuil.
- En plus d'être méprisable, vous êtes aveugle… ou stupide !
- Et pourquoi cela ? Eclairez-moi donc, vous qui savez si bien cerner les gens.
- Nul besoin d'être fin observateur pour comprendre que les Darcy sont follement épris l'un de l'autre. Tout Londres n'a parlé que de cela pendant la Saison ! Rien que pour cela, vous n'aurez jamais l'ombre d'une chance avec Elizabeth. Et contrairement à ce que vous venez de dire, je ne pense pas que c'est un béguin qui leur passera avec le temps.
- Vous croyez ? dit-il, ironique.
- Nous ne sommes pas tous comme vous. Certains d'entre nous éprouvent des sentiments destinés à durer.
- J'oubliais. Lady Susan Darlington, éternelle amoureuse de son fiancé disparu. Voilà plus de vingt ans qu'il nous a quittés, peut-être serait-il temps de faire votre deuil, ma chère.
- Il ne s'agit pas de moi, dit-elle d'une voix tremblante.
- Bien sûr que si, il s'agit de vous, et de moi ! Vous avez votre part de responsabilité dans l'échec de notre mariage. Jamais vous ne m'avez regardé !
- Et jamais je ne vous ai menti. Vous saviez en m'épousant que je ne vous aimais pas.
- Je n'ai pu m'empêcher d'espérer !
- Alors que je vous disais précisément de n'entretenir aucun espoir. Et pour cela que j'ai toujours fermé les yeux sur vos aventures, en espérant que vous pourriez trouver le bonheur ailleurs, car je n'avais pas le droit de vous en priver. Mais vous approcher d'Elizabeth Darcy, c'est indécent et d'un égoïsme inouï ! Parce qu'elle est mon amie, et innocente, à des lieues de toutes ces manigances sordides de femmes infidèles auxquelles vous êtes habitué. Comment avez-vous pu l'insulter en sous-entendant qu'elle pouvait tromper son mari ? Elle fait partie de la meilleure société de Londres !
- Ce qui n'est pas un gage de noblesse et d'élégance, vous êtes bien placée pour le savoir, puisque vous êtes lassée de toutes nos relations précisément pour cette raison. Quant à Elizabeth, j'aurais tenté ma chance.
- C'est bien ce que je vous reproche ! A cause de vous j'ai perdu une amie précieuse, et pour rien !
- Je ne pouvais pas deviner qu'elle n'a pas épousé Darcy pour sa fortune mais parce qu'elle s'est bel et bien entichée de lui. »
Choquée par tant d'impudence, la Comtesse eut le souffle coupé, et elle dut s'asseoir pour reprendre ses esprits.
« Je ne vous reconnais plus.
- Cela fait pourtant longtemps que je suis ainsi. Si vous aviez pris la peine de me regarder au lieu de simplement vivre à mes côtés comme si je n'existais pas, vous vous en seriez rendu compte il y a bien longtemps.
- Je ne vous savais pas égoïste et méprisable à ce point.
- C'est une question de point de vue. Pour ma part, je considère qu'il est plus que temps que je trouve le bonheur. A mon âge, je n'ai plus d'années à perdre à vous attendre. Je n'ai pas honte d'admettre mes sentiments pour Elizabeth. Elle a toutes les qualités que je recherche. Vous connaissez la société londonienne comme personne, vous n'allez pas me faire croire que je suis le seul à avoir été séduit par ses charmes pendant la Saison ?
- A ma connaissance, vous êtes le seul à avoir été aveugle au point de ne pas voir l'amour qui la lie à son mari. On ne salit pas de tels sentiments. Tout comme vous n'auriez jamais dû salir mon amitié avec elle. Je ne vous le pardonnerai jamais. » dit-elle en se levant et en quittant le salon sans un regard pour son mari.
Si Darcy s'était empressé de prendre congé du Comte dont la présence le répugnait, il prit son temps pour rejoindre Elizabeth. Il savait qu'elle était très probablement en train de s'inquiéter de la tournure des événements, mais il jugea indispensable de reprendre le contrôle de ses émotions avant d'aller la retrouver. Son affrontement avec le Comte avait été plus violent qu'il ne l'avait présagé, car il n'aurait jamais deviné que sous des dehors affables et une politesse si raffinée le Comte dissimulait en réalité une personnalité aussi méprisable. Il frémit en pensant qu'Elizabeth avait dû se défendre seule face à pareil individu, mais il sourit en se rappelant qu'elle l'avait parfaitement remis à sa place, avec un doigté qu'elle seule possédait et qu'il lui enviait en cet instant.
Il revint dans sa chambre, ordonnant à Samuel de préparer ses bagages après l'avoir informé qu'ils partaient pour Vienne le lendemain à la première heure. Il ne voyait aucune raison d'annuler leur séjour en Autriche, même s'il commençait à lui tarder de retourner à Pemberley. Puis, il alla retrouver Elizabeth, qui était en plein préparatifs au milieu de ses malles avec Emma. Cette dernière salua Darcy en le voyant entrer, et prit congé immédiatement.
« William, enfin ! dit Elizabeth.
- Je suis désolé, cela a pris plus de temps que je ne pensais.
- Les Von Lieven se doutent-ils de quelque chose ?
- Pas la Comtesse, elle s'est même montrée très inquiète à ton sujet, mais je l'ai rassurée. Le Comte en revanche, c'est une autre histoire.
- Il a compris ? demanda Elizabeth en se mordant la lèvre.
- Il est stupide mais pas à ce point. J'en ai profité pour mettre les choses au clair avec lui, et il devrait désormais te laisser tranquille.
- Que lui as-tu dit ?
- Que tu m'avais tout raconté dans les moindres détails, et qu'il n'avait pas intérêt à t'approcher à nouveau, et encore moins à t'adresser la parole. Il s'est montré arrogant, et d'une désinvolture inconvenante au plus haut point. Je crains de m'être totalement trompé sur son compte, il n'a de gentleman que le nom. Pauvre Comtesse, je frémis en pensant qu'elle est mariée à pareil homme !
- La Comtesse… dit Elizabeth tristement.
- Ce n'est pas ta faute, Elizabeth, dit-il en s'asseyant près d'elle tout en lui prenant les mains.
- Je le sais bien, mais je n'oserai plus jamais la regarder dans les yeux. Il a détruit notre amitié.
- Je n'en suis pas si sûr.
- Je ne pourrai jamais lui mentir de la sorte. Tu sais bien que déteste l'hypocrisie.
- Je ne pense pas qu'elle soit dupe au sujet de son mari.
- Que veux-tu dire ?
- Je suis persuadé qu'elle est au courant qu'il ne lui est pas fidèle.
- Mais je n'ai pas…
- Je ne parlais pas de toi, ma chérie.
- Oh… dit Elizabeth en comprenant ce que Darcy avait voulu dire. Crois-tu que… ?
- Cela me paraîtrait logique, au vu du personnage que j'ai découvert ce soir.
- Comment peut-il…? Il a épousé une femme merveilleuse ! s'insurgea Elizabeth.
- Tous les couples n'ont pas la chance de connaître un mariage aussi heureux que le nôtre. Et en ce qui concerne les Von Lieven, cela ne m'étonne guère, surtout connaissant le passé de la Comtesse. Ne t'en a-t-elle jamais parlé ?
- Non… Que s'est-il passé ?
- J'étais trop jeune quand cela s'est produit pour m'en souvenir, mais Tante Madeline m'a raconté toute l'histoire quand j'ai commencé à fréquenter les salons de Londres pendant la Saison, et que j'y ai rencontré la Comtesse. Il y a vingt ans environ, alors qu'elle était plus jeune que toi, elle a rencontré le Comte Strang, d'une excellente famille. Ils étaient très épris l'un de l'autre, et leur fiançailles ont semblé évidentes à tout le monde, à commencer par leurs familles. Mais quelques semaines avant leur mariage, le Comte a été victime d'une fièvre infectieuse violente et il n'a pas survécu. La Comtesse, qui s'appelait Lady Susan Darlington à l'époque, a été dévastée, et je la soupçonne de ne s'en être jamais vraiment remise. En tout cas, je suis convaincu que son mariage avec le Comte Von Lieven était une union d'intérêt, en tout cas en ce qui la concerne. J'ignore quels étaient ses motifs à lui, mais je ne suis pas surpris de découvrir aujourd'hui à quel point leur mariage est un échec.
- Quel gâchis… dit Elizabeth, ébranlée par le récit de son mari. Mais comment peut-elle accepter qu'il la traite de la sorte ? Si tu devais ne serait-ce que regarder une autre femme, je crois que j'en deviendrais folle !
- Elle ne l'a jamais aimé, et il est plus facile de tolérer ce genre d'écarts quand il n'y a pas de sentiments en jeu.
- Dans ce cas pourquoi l'avoir épousé ?
- Je ne saurais te dire, mais elle devait avoir ses raisons, et leur cas n'est pas exceptionnel. Rares sont les gens heureux en ménage, et les adultères sont monnaie courante.
- Je pensais que la Comtesse faisait partie des exceptions. Et surtout que nous étions à l'abri de ce type d'ennui, précisément parce que nous n'avons jamais caché à quel point notre mariage est harmonieux. »
A ces mots, Darcy éclata de rire.
« Tu es adorable, ma Lizzie, tu n'as rien perdu de ta candeur sur ce sujet, même après aujourd'hui. Tu oublies une chose essentielle, dans ton raisonnement, et que le Comte a d'ailleurs relevée, malgré toutes les horreurs qu'il a proférées ce soir : tu es ravissante, et bien plus intelligente que la plupart des femmes de la société que nous fréquentons. Deux qualités qui sont rarement réunies chez une seule et même personne. De fait, cela nous place en première ligne face à ce genre d'ennui, la taquina-t-il.
- William, ce n'est pas drôle ! s'insurgea-t-elle.
- Non, ça ne l'est pas. Mais si tu as très bien cerné les défauts de la bonne société de Londres, il en est visiblement un que tu n'as pas encore remarqué. La fidélité est une valeur désuète à leurs yeux, et ils n'hésitent pas à tenter de séduire tout nouvel arrivant qui leur plait un tant soit peu. Tu n'as pas fait exception à la règle.
- Je ne te crois pas. Hormis le Comte…
- Hormis le Comte, tu n'as pas manqué de plaire à quelques autres pendant la Saison.
- Mais … tu ne m'en as jamais parlé !
- Parce qu'ils ne t'ont jamais approchée, donc je ne voyais pas l'utilité de t'ennuyer avec cela. Mais pourquoi crois-tu que j'étais si réticent à l'idée de m'éloigner de toi pendant ces interminables réceptions ? Même si je les surveillais de près.
- Pourquoi cela ne m'étonne pas ? le taquina-t-elle.
- Je ne te partagerai pas, Elizabeth. La simple pensée me… dit-il, redevenu grave.
- Cela n'arrivera jamais, mon amour. Mais tu aurais dû me parler pendant la Saison.
- Aurais-tu préféré ?
- Oui. Tu dis que je suis candide, mais tu ne m'aides pas à ouvrir les yeux. Si tu m'avais parlé, j'aurais été mieux préparée s'ils avaient dû oser quoi que soit. Me protéger ne veut pas dire que tu dois me laisser dans l'ignorance.
- Je tâcherai de m'en souvenir à l'avenir, mais ne leur accorde pas trop d'attention, ils n'en valent pas la peine.
- Ne me donneras-tu aucun nom ? insista-t-elle.
- Je ne parlerai pas, même sous la torture, dit-il, charmeur.
- N'avais-tu rien remarqué au sujet du Comte ? demanda-t-elle.
- Crois-tu que j'aurais accepté de venir séjourner chez lui si j'avais eu le moindre doute à son sujet ?
- Mais alors je ne comprends pas… Nous nous sommes à peine parlé depuis que tu nous présentés au début de la Saison ! Comment a-t-il pu tomber amoureux de moi ? Cela dépasse l'entendement !
- Ce n'est pas de l'amour, Elizabeth. J'ai mieux cerné le personnage après ma… discussion avec lui.
- Et ?
- Ce n'est qu'une théorie, bien sûr, mais je pense qu'il veut ce qu'il ne peut pas avoir. Ce qui explique son mariage avec la Comtesse, quand tu y songes. Elle a toujours été inaccessible pour tous les hommes car elle n'a jamais cessé d'aimer son fiancé. Tout comme tu es inaccessible parce que tu es amoureuse de moi. Il fait mine de le découvrir aujourd'hui, mais je suis persuadé qu'en son for intérieur il l'avait déjà compris à Londres. Et c'est pour cela qu'il s'est mis cette chimère en tête. Mais ce n'est pas de l'amour.
- Voilà qui me rassure.
- Ne me dis pas que tu as eu peur de lui briser le cœur ?
- Bien sûr que non. Mais je préfère savoir que son soi-disant « attachement » n'est finalement qu'une lubie qui ne va pas durer.
- Prions pour que tu aies raison. Vu la piètre opinion qu'il a des femmes, je pense qu'il jettera rapidement son dévolu sur une proie plus facile. »
Elle le serra contre elle de longues minutes, devinant que les événements de l'après-midi l'avaient ébranlé plus qu'il ne l'admettait.
« Tu es heureux que nous n'allions pas à Londres pour la prochaine Saison, n'est-ce pas ? finit-elle par demander.
- Je l'étais déjà avant aujourd'hui, mais je le suis plus encore désormais. Cela va nous faire du bien de nous retrouver à Pemberley, d'autant que tu as désormais Jane et Kitty à proximité. Mais toi, ne vas-tu pas regretter Londres ?
- Pas cette année. Je serai bien trop impatiente en attendant la naissance de notre enfant. Et ce sera une bonne chose de ne pas avoir à croiser les Von Lieven. Je ne suis pas sûre que j'aurais su comment me comporter. Je ne sais déjà pas comment les adieux de demain vont se passer… »
Comme elle le pressentait, ils furent pénibles, et très inconfortables. Les Darcy ignoraient que la Comtesse savait tout des événements de la veille, et elle n'en montra rien. Elle prit congé d'Elizabeth avec d'autant plus de chaleur qu'elle avait honte de la façon dont son mari avait parlé à la jeune femme. Mais Elizabeth était trop entière dans ses amitiés pour se comporter normalement, et, comme elle l'avait prédit, elle n'osa pas regarder la Comtesse dans les yeux. Darcy en revanche fut très affable avec la Comtesse, la remerciant de son hospitalité, et lui disant qu'il espérait la revoir prochainement à Londres.
Le plus dur vint lorsqu'ils durent saluer le Comte. Si elle n'avait pas osé regarder la Comtesse, Elizabeth ne fut en rien timide face au Comte qu'elle toisa du regard, lui faisant comprendre qu'elle ne l'avait pas pardonné. Darcy fut quant à lui glacial, et sa rage fut décuplée lorsqu'il constata que le Comte ne s'était pas départi de son flegme en leur présence.
Avec soulagement, Elizabeth monta en voiture, et, toutes à ses pensées, elle remarqua à peine Darcy qui avait pris place à ses côtés et rajoutait sur elle plusieurs couvertures, le froid hivernal sévissant toujours. Elle oscillait entre la colère à l'égard du Comte et le remords vis-à-vis de la Comtesse. Ces pensées la tourmentèrent tant qu'elle ne parvint pas à se réjouir à l'idée de découvrir Vienne, dont Darcy lui avait pourtant fait une description plus qu'élogieuse.
Darcy ne fut guère plus loquace pendant la première journée de leur voyage vers l'Autriche. Il avait réussi à faire passer une bonne soirée à Elizabeth la veille, ne voulant pas laisser le Comte gâcher leur bonne humeur et leur Grand Tour. Mais en le recroisant au moment de prendre congé, toute sa colère était revenue. Il peinait à démêler ses sentiments, car il était furieux contre le Comte, son manque d'éducation, son attitude répugnante et sa désinvolture. Dans le même temps, il était frustré que le Comte ait entaché un voyage qui était parfait depuis ses débuts, et inquiet car il craignait qu'Elizabeth mette du temps à retrouver sa bonne humeur et sa sérénité après cet épisode. Il la connaissait et savait qu'elle avait déjà relégué la conduite du Comte au passé, mais ses relations futures avec la Comtesse étaient une autre histoire, et elle se tourmentait désormais à l'idée d'avoir perdu une amie.
Et plus que tout, il était rongé par la jalousie. L'idée qu'un autre homme ait pu convoiter son épouse le révulsait. S'il n'avait aucun doute concernant Elizabeth, il ne pouvait s'empêcher de vouloir l'éloigner le plus possible de tous ceux qui seraient tentés de lui faire des propositions similaires à celle du Comte. Il se souvenait bien de la première fois où il avait ressenti de la jalousie à l'égard d'Elizabeth, lorsqu'il l'avait vue en compagnie de Wickham à Meryton. La violence de ses sentiments en cet instant l'avait surpris, et avait achevé de le convaincre de ses sentiments pour la jeune femme.
Mais alors qu'ils chevauchaient vers Vienne, presque deux ans après leur mariage, malgré toute la confiance qu'il avait en elle, il était dévoré par la jalousie. Il avait déposé son cœur et sa vie dans les mains d'Elizabeth. En conséquence, il se sentait entièrement dépendant d'elle. Cette réalité ne l'inquiétait pas, et elle le ravissait même la plupart du temps car il savait qu'Elizabeth l'aimait tout autant. Mais de fait, il voyait toute personne susceptible de vouloir s'immiscer entre eux comme un ennemi à repousser par tous les moyens, car il considérait leur amour comme bien trop précieux pour être souillé de la sorte. Les avances du Comte avaient réveillé sa possessivité vis-à-vis de Lizzie, et seule la promesse qu'il avait faite à son épouse après s'être battu avec Wickham l'avait retenu de provoquer Von Lieven en duel. Non pour laver son honneur, encore que toute son éducation et tous ses principes l'y poussaient, mais par pure vengeance. Il n'était pas fier de cette envie instinctive qui était tout sauf noble, mais son amour pour Elizabeth était bien trop fort pour qu'il puisse trouver une juste mesure lorsqu'elle était menacée d'une quelconque façon.
Pour toutes ces raisons, il savait qu'il lui faudrait plusieurs jours, et mettre une grande distance entre les Von Lieven et eux, pour retrouver un semblant de sérénité. Néanmoins, il n'aurait avoué ses tourments à Elizabeth pour rien au monde, car il sentait au fond de lui que c'était injuste envers elle, et qu'elle n'aurait pas manqué de s'en inquiéter. Les quelques doutes qu'Elizabeth avait nourris au sujet de sa propre attitude des mois précédents avec le Comte, lorsqu'elle avait craint de lui avoir donné des signes d'encouragement, avaient prouvé à Darcy qu'elle était prompte à se remettre en question, alors qu'elle n'avait justement rien à se reprocher.
Il l'observa pendant une grande partie du trajet, et il fut attristé, lorsqu'ils s'arrêtèrent pour la nuit, de voir qu'elle n'avait pas cessé de repenser aux événements de la veille. Et lorsqu'elle se blottit dans ses bras pour s'endormir le soir, il n'y tint plus.
« Il faut que tu cesses de ressasser tout cela, Lizzie, dit-il.
- Je suis désolée, je sais que je n'ai pas été d'une compagnie très agréable.
- Ce serait de peu d'importance si je ne te sentais pas aussi inquiète. C'est derrière nous maintenant.
- Le Comte, oui, je l'espère. Mais que fais-tu de la Comtesse ?
- Je suis navré pour elle de la savoir mariée à pareil individu, mais je ne vois pas ce que tu pourras y faire.
- Je ne parlais pas de son mariage, mais de notre amitié.
- Vous n'allez pas vous revoir avant plus d'un an. Beaucoup de choses se seront produites entretemps, et je gage que cet épisode déplorable ne sera plus qu'un mauvais souvenir pour toi à ce moment-là. Sachant que tu n'as rien à te reprocher, je ne vois vraiment pas pourquoi tu ne pourrais pas rester amie avec la Comtesse.
- Vraiment, Mr. Darcy, vous n'avez pas peur que je croise le Comte à nouveau ? plaisanta-t-elle.
- Nous les croiserons tous les deux, c'est inévitable. En pleine journée en revanche, tu auras plein d'occasions de voir la Comtesse seule à seule ou avec d'autres amies, et il ne sera pas présent. Quant aux réceptions, je serai à tes côtés, et s'il est intelligent, il se souviendra de mes mises en garde et ne t'approchera pas.
- Cela implique que je cache la vérité à la Comtesse, nuança Elizabeth.
- Un petit mensonge par omission. D'ici un an tout cela aura perdu de son importance, Elizabeth, fais-moi confiance.
- Nous verrons bien. Mais je ne sais pas si ma gêne à l'égard du Comte disparaîtra un jour.
- Tout passe, ma chérie. Et je pense que ton amitié avec la Comtesse est bien plus importante que ce scélérat. Ne le laisse pas se mettre entre vous. Tout comme je refuse que tu le laisses gâcher le reste de notre voyage. Je veux que tu cesses de penser à toute cette histoire. C'est mauvais pour toi, et pour notre enfant. Nous allons séjourner à Vienne, que tu vas adorer, j'en suis convaincu, et ensuite nous rentrerons à Pemberley. »
Elle plongea son regard dans le sien, n'y lisant que douceur et adoration, et elle lui sourit.
« Très bien, Mr. Darcy, mais à une seule condition. Que tu cesses toi aussi d'y penser. Je sais que tu rêves de faire souffrir mille tourments au Comte, mais comme tu l'as si bien dit, il ne mérite pas tant d'intérêt.
- Je suis bien trop amoureux de toi pour ne pas y penser.
- Jaloux ?
- Terriblement.
- Mais pourtant, tu viens de le dire, cette histoire est derrière nous. Je suis comme toi, je veux que nous profitions du reste de notre voyage. Alors embrasse-moi…
- Est-ce une requête ou un ordre, Mrs. Darcy ? murmura-t-il contre ses lèvres, rieur.
- Une suggestion pour te faire penser à des choses bien plus agréables que les Von Lieven… Et pour apaiser ta jalousie en te rappelant que je suis à toi corps et âme. »
Son sourire malicieux et son baiser passionné laissèrent présager à Darcy qu'ils ne dormiraient guère, et les heures qui suivirent furent à la hauteur de ses espérances.
A son grand plaisir, Elizabeth retrouva tout son enthousiasme lorsqu'ils entèrent dans Vienne. La ville la charma par son élégance et son architecture, qui n'étaient pas sans lui rappeler certains quartiers de Londres. Ils y entrèrent le 30 décembre, et séjournèrent dans un hôtel près du Prater. Darcy connaissait très bien la ville car il y avait vécu plusieurs mois lors de son tour d'Europe, aussi la guida-t-il à travers leurs nombreuses visites, et notamment Schönbrunn et la Hofburg.
Mais plus que l'architecture, ce fut véritablement la musique qui conquit Elizabeth. Vienne était pour Darcy et sa sœur d'abord et avant tout le berceau des musiques qu'ils aimaient tant, ainsi que de la valse. Elizabeth insista d'ailleurs pour que son mari lui raconte comment il avait appris cette danse lorsqu'il avait séjourné à Vienne pendant son Grand Tour.
Tout naturellement, Darcy l'entraîna à l'opéra à plusieurs reprises, et ce fut en Autriche qu'Elizabeth découvrit Beethoven, qui devait devenir son compositeur préféré, et pour qui elle se prit d'une passion qui ne se démentit jamais jusqu'à la fin de ses jours. Dès les premières notes de la Symphonie Pastorale, elle fut transportée. La partition de Beethoven, magnifiée par le meilleur orchestre du monde, l'entraîna dans les contrées où Beethoven avait imaginées pour son public. Instinctivement, les mélodies lui évoquèrent le domaine de Pemberley, et le tableau musical se peignit instantanément dans son imagination.
La deuxième partie du concert, qui mettait à l'honneur le concerto pour piano « L'Empereur », fut un autre émerveillement. Si elle était habituée à écouter jouer Georgiana qui était une excellente pianiste, le virtuose qu'elle entendit ce soir-là la laissa sans voix, et il l'émut aux larmes lorsqu'il interpréta l'adagio du concerto. Dès le lendemain, heureux de la voir si passionnée, Darcy l'entraîna à nouveau à l'opéra, pour assister cette fois à l'opéra Fidelio, qui acheva de la convaincre de son amour pour Beethoven. Elle fut captivée par l'histoire, et elle vibra pour Florestan et Leonora, ses deux héros principaux. Darcy lui-même ne connaissait pas cet opéra, créé en 1805, mais il l'apprécia beaucoup. Avant de quitter Vienne, il ne manqua d'ailleurs pas de se procurer les partitions de la réduction pour piano et chant de Fidelio, devinant que Georgiana serait ravie d'un tel présent.
S'il avait débuté sous d'excellents auspices, leur séjour à Vienne fut assombri une dizaine de jours après leur arrivée, lorsque Darcy découvrit une lettre de Lady Matlock qui l'attendait à l'hôtel le soir lorsqu'ils rentrèrent. Elizabeth observa le visage de son mari se fermer au fil de sa lecture, et elle redouta le pire.
« Mr. Stafford s'est fiancé, annonça-t-il, après s'être assis avec lassitude une fois sa lecture terminée.
- Ce qui n'est pas une mauvaise chose en soi… dit Elizabeth en lui prenant la main. Comment va Georgiana ?
- Elle est dévastée. Lady Matlock me raconte qu'elle ne veut voir personne, pas même Richard qu'elle adore et avec qui elle a toujours été très complice. Quel scélérat ! Si je le tenais ! dit Darcy en se relevant brusquement.
- Il a montré sa vraie nature. Malheureusement, nous craignions depuis le début que cela se termine ainsi. S'il était pressé par ses créanciers, ce n'était qu'une question de temps. Je suppose qu'il est fiancé à une jeune fille disposant d'une dot confortable ?
- Quarante mille livres, laissa-t-il tomber. Lady Matlock me dit que Georgiana alterne entre les moments où elle est furieuse et ceux où elle est effondrée. Ce n'est pas dans son tempérament…
- Etant donné qu'elle a été trahie deux fois de suite, par Mr. Wickham, puis par Mr. Stafford, cela ne m'étonne guère qu'elle réagisse ainsi. C'est même très sain, car je pense qu'ainsi elle guérira plus rapidement.
- Si elle est comme moi, elle sera rancunière, et ce n'est pas une bonne chose.
- Ce qui m'inquiète davantage c'est qu'elle devienne méfiante à l'égard de tout le monde.
- Je ne pourrais pas lui en vouloir de cela.
- Là c'est le frère aîné qui parle, le taquina-t-elle. Elle est bien trop jeune pour ne plus faire confiance à personne.
- Comment veux-tu qu'elle se remette de cela ? demanda-t-il sombrement.
- Avec le temps. Avec ce qu'il vient de faire, je pense qu'elle ne va plus le regretter très longtemps.
- J'enrage de ne pouvoir rien faire ! J'aurais dû cerner la vraie nature de ce misérable bien plus tôt !
- C'était déjà trop tard, elle était amoureuse de lui. Ne ressasse pas le passé, William. Il faut l'entourer le plus possible, mais tu ne pourras rien faire de plus. »
Darcy resta silencieux plusieurs minutes, et Elizabeth devina qu'il tentait de démêler ses sentiments. Elle savait qu'il était très proche de sa sœur, et qu'il considérait comme son devoir de la protéger de tout. Par conséquent, la situation présente était insoutenable pour lui. Elizabeth s'approcha de son mari, posant sa main sur bras.
« Veux-tu que nous rentrions à Pemberley ?
- Je n'osais pas te le proposer. Mais nous ne devions pas repartir avant la fin du mois. Et nous voulions aller à Salzbourg.
- Deux semaines de plus ou de moins ne changeront rien. Or je pense qu'il est vraiment temps que Georgiana et toi vous parliez. Elle a besoin de toi plus que jamais.
- Elle ne m'a pas écrit, sans doute m'en veut-elle encore. Ne crois-tu pas qu'elle pense que je suis responsable des fiançailles de Mr. Stafford ?
- Je ne pense pas. A mon sens, elle l'avait placé sur un piédestal, et elle n'a pas dû manquer de souffrir du fait qu'il n'ait pas tenté de la revoir, et qu'il ne l'ait pas attendue. Elle ne peut pas te rendre responsable de cela.
- Je les ai séparés. A ses yeux, c'est peut-être tout ce qui compte. Si elle ne m'en voulait plus, elle m'aurait écrit !
- Je pense qu'elle est bien trop triste pour le faire. Et si elle a enfin ouvert les yeux, elle doit terriblement s'en vouloir de t'avoir rejeté ainsi depuis l'été dernier. Elle sait que nous devons rentrer en février, elle attendra probablement de te revoir pour te parler. C'est pour cela que je t'ai proposé de repartir dès demain.
- Je prie pour que tu aies raison… De toute façon, il vaut mieux pour toi que nous rentrions le plus tôt possible. Tu es enceinte de presque quatre mois, je ne veux pas que nous tardions trop pour voyager.
- Alors c'est entendu. » dit-elle avant de l'embrasser.
Ils se remirent en route le surlendemain, le 14 janvier 1819. Le cœur de Darcy se serra lorsqu'il réalisa que deux jours plus tard arriverait la date un anniversaire bien triste, à savoir l'attaque de Wickham. Si Elizabeth lut dans ses pensées, mais elle ne s'en ouvrit pas à lui avant le 16 janvier, alors qu'ils s'étaient arrêtés dans une auberge pour la nuit. Elle était fatiguée par le voyage, aussi Darcy ordonna-t-il que leur dîner soit monté directement dans leur chambre. Lorsqu'il la rejoignit pour se mettre à table, il fut surpris de voir qu'elle s'était changée et avait revêtu une robe ravissante, parmi une de celles qu'il préférait. Elle l'accueillit avec un baiser, et le surprit lorsqu'elle lui offrit un sourire radieux.
« Tu me surprendras toujours… dit-il. Moi qui pensais que tu serais attristée…
- Oui, je sais. Mais cela n'a plus aucune importance. Nous attendons un enfant, je ne pouvais rêver mieux pour tourner la page sur ce qui s'est passé l'an dernier.
- Il t'a vraiment fallu cela, n'est-ce pas ? demanda-t-il sombrement.
- Comment cela ?
- Ces derniers mois, à Londres, puis à Paris, et Rome… Tu allais mieux, mais tu n'étais pas entièrement remise... »
Elle garda le silence un instant, cherchant ses mots.
« J'ai commencé à aller bien mieux le jour où tu m'as fait prendre le bateau pour quitter l'Angleterre. Mais même si j'ai adoré chaque instant de notre voyage, je dois admettre que je ressentais toujours un vide en moi. Il n'a disparu complètement que lorsque nous avons appris que j'étais enceinte. »
Emu de sa confidence, Darcy la serra longuement contre lui.
« Je suis désolé, mon amour, murmura-t-il.
- Pourquoi ?
- J'aurais voulu t'épargner toute cette souffrance. Ou au moins t'aider davantage à surmonter cela…
- Auriez-vous oublié ma philosophie, Mr. Darcy ? dit-elle en posant un doigt sur ses lèvres pour le faire taire.
- Ne songez au passé que lorsque vos souvenirs sont agréables, récita-t-il.
- Nous allons avoir un enfant, William. Je n'ai jamais été si heureuse. Alors laissons le passé là où il est. Il est plus que temps. »
Et à ces mots, elle l'embrassa, scellant leur promesse.
Ils mirent près de trois semaines à faire le trajet jusqu'à Pemberley, car Darcy tenait à s'arrêter fréquemment pour permettre à Elizabeth de se reposer, malgré les protestations vigoureuses de son épouse qui se sentait en pleine forme. Ses nausées matinales avaient cessé au cours de leur séjour à Lievenhof. En revanche, la traversée de la Manche fut insoutenable pour elle, car sa grossesse lui donna le mal de mer entre Calais et Douvres. Elle fut donc soulagée de retrouver la terre ferme.
Enfin, Pemberley fut en vue le 08 février, et ils entrèrent dans le Grand Foyer aux alentours de minuit. Mrs. Reynolds les accueillit avec effusion, très heureuse de revoir les Darcy qui n'étaient pas venus à Pemberley depuis plus de huit mois. Elizabeth était profondément émue de revoir le domaine, sans compter qu'ils l'avaient retrouvé sous la neige, ce qui n'était pas sans lui rappeler son tout premier Noël avec Darcy. Toutefois, elle n'eut pas le temps de s'attarder sur ces souvenirs, car Darcy, inquiet de la voir si fatiguée, insista pour qu'ils aillent dormir immédiatement. Moins d'une heure plus tard, elle le retrouva dans leur chambre, et lorsqu'elle se coucha contre lui, elle se surprit à pousser un soupir de contentement, toute à son bonheur de se retrouver chez eux.
Le lendemain, elle se réveilla alors que le soleil était haut dans le ciel, et elle dut argumenter longuement avec Darcy pour se lever alors qu'il tenait à ce qu'elle prenne du repos, arguant que c'était plus que nécessaire dans son état après les mois de voyage qu'ils venaient de faire. Haussant les épaules, elle l'abandonna dans la chambre, l'encourageant à aller retrouver Mr. Leighton pour faire un point sur les affaires du domaine, ce qui était plus que nécessaire après une si longue absence. Néanmoins, il la retrouva deux heures plus tard, trop habitué depuis des mois à rester à ses côtés à chaque instant, et rebuté à l'idée d'être séparé d'elle.
Ce furent donc ensemble qu'ils accueillirent les Matlock qui se présentèrent à Pemberley vers quinze heures, Darcy les ayant prévenus de leur arrivée dès le matin. Lady Matlock enlaça les deux jeunes gens avec chaleur, tandis que Lord Matlock leur posait déjà quantité de questions au sujet de leur voyage et de leurs impressions. Malgré toute l'affection qu'il avait pour eux, Darcy ne leur prêta qu'une attention distraite, trop occupé à observer Georgiana qui se tenait en retrait. La jeune fille avait séjourné chez les Matlock pendant tout le voyage des Darcy, et c'était tout naturellement qu'ils l'avaient ramenée à Pemberley dès le retour de son frère.
Elle gardait les yeux obstinément baissés, et Darcy craignit un instant qu'elle lui en veuille toujours de l'avoir séparée de Mr. Stafford. Elizabeth n'avait pas les mêmes doutes que lui, aussi s'avança-t-elle vers sa belle-sœur avec un sourire bienveillant et elle la prit dans ses bras en lui disant qu'elle lui avait manqué. Ce fut à cet instant que Georgiana perdit ses moyens et éclata en sanglots. Elle observa son frère à travers ses larmes, n'osant aller vers lui. Croisant le regard d'encouragement de Lizzie, Darcy s'avança alors, et prit Georgiana dans ses bras.
Elizabeth entraîna les Matlock dans le salon, afin de laisser plus d'intimité au frère et à la sœur. Après l'avoir longuement enlacée, Darcy invita Georgiana à l'accompagner dans le salon de musique où trônait toujours le pianoforte qu'il lui avait offert plusieurs années auparavant. Georgiana peinait toujours à maîtriser ses larmes. Dérouté par la situation, et craignant de heurter la pudeur de sa sœur, Darcy ne sut que dire les premiers instants. Mais bientôt, toujours entre deux sanglots, Georgiana prit la parole.
« William, je suis tellement, tellement désolée ! Je regrette d'avoir agi de la sorte. Non, ne m'interromps pas, il faut que je te dise tout cela, dit-elle en voyant qu'il tentait de la couper pour la rassurer. J'ai été injuste envers toi, et j'ai perdu tout sens commun. Tu n'as jamais voulu que mon bonheur, je ne sais pas comment j'ai pu oublier cela.
- Georgie, regarde-moi, dit-il doucement. Tout est déjà pardonné depuis longtemps. D'ailleurs, je ne sais même pas si je t'en ai voulu un jour.
- Mais j'ai été si aveugle, et si stupide ! Comment ai-je pu ne pas voir que je lui étais indifférente ?
- Parce que tu l'aimais. Cela t'a encouragée à lui faire confiance, alors qu'il ne le méritait pas.
- Cette erreur-là est bien pardonnable. Mais je m'en voudrai toujours de t'avoir repoussé de la sorte. J'ai été insupportable même avec Lizzie, alors que vouliez seulement m'ouvrir les yeux.
- Elizabeth ne t'en a jamais tenu rigueur, elle comprenait parfaitement ce que tu ressentais. Tu l'as vu à l'instant, elle te considère comme sa propre sœur, et elle s'est beaucoup inquiétée pour toi.
- Tu as toujours été mon plus fidèle soutien, et je t'ai repoussé comme si tu ne comptais pas. Pire, je t'ai même accusé d'avoir voulu détruire mon bonheur… Je ne mérite vraiment pas ton indulgence.
- C'est tout sauf de l'indulgence. Je te connais trop pour avoir cru un seul instant que tu pensais véritablement ce que tu disais. Lorsqu'on traverse ce type d'épreuve, il est difficile de démêler le vrai du faux. Désormais, fais-moi plaisir, oublie ce scélérat qui ne te méritait pas.
- Crois-moi, je ne suis pas prête à laisser qui que ce soit s'approcher de moi désormais !
- Voilà qui réchauffe le cœur de ton grand frère. Tu me connais, tu sais que je serais très heureux si tu devais rester à mes côtés pour toujours, mais je ne souhaite pas cela pour toi. Tu mérites d'être heureuse, et de fonder ta propre famille.
- Pourtant ma décision est prise. Plus jamais je ne me laisserai aller à cette faiblesse ! dit-elle fougueusement.
- Georgie, Georgie… dit Darcy en éclatant de rire. Ne veux-tu pas connaître le même bonheur que celui qu'Elizabeth m'offre tous les jours ?
- Vous êtes l'exception qui confirme la règle, contra-t-elle.
- Et nos parents ? Et Oncle George et Tante Madeline ? Et les Bingley ?
- Vous avez tous eu de la chance. Moi je n'attire de que des opportunistes. Je maudis cette horrible dot qui ne me crée que des ennuis !
- C'est justement cette dot qui te permettra de choisir celui qui te rendra heureuse, et d'éliminer tous ceux qui ne te méritent pas. Car quoi que tu en dises, ton futur mari existe bien quelque part, j'en suis convaincu. Sois patiente, et tu finiras par le rencontrer.
- Je ne suis pas pressée, qu'il prenne son temps ! Je suis heureuse, ici à Pemberley, avec toi et notre famille. J'ai oublié trop longtemps cette chance que j'ai d'être si bien entourée, maintenant je veux en profiter pleinement.
- Cela me va pour l'instant. Maintenant, viens, allons retrouver Elizabeth, je sais qu'elle est très impatiente de passer un peu de temps avec toi. »
Lorsqu'ils entrèrent dans le grand salon, les Matlock et Elizabeth étaient en grande conversation. Elizabeth croisa le regard de Darcy, et ce qu'elle y lut la soulagea grandement. Elle était heureuse de voir que Georgiana était revenue à de meilleurs sentiments envers son frère. Elle prit la jeune fille par le bras, et la coupa lorsqu'elle tenta de lui présenter des excuses.
« Nul besoin d'excuses, Georgiana, je ne t'en ai jamais voulu. Dis-moi plutôt comment tu vas. » demanda-t-elle avec sollicitude.
Les deux jeunes femmes parlèrent un long moment, profitant du fait que Darcy leur avait laissé un peu d'intimité en régalant les Matlock avec le récit de leur voyage en bateau de Nice jusqu'à Ostie. Voyant que Georgiana était toujours mélancolique, Darcy lui confia alors qu'ils avaient une grande nouvelle, et c'est main dans la main qu'Elizabeth et lui annoncèrent qu'ils allaient avoir un enfant en juin. Pleurant de joie, Georgiana les étreignit, très émue de voir que leur attente avait enfin pris fin, et pleine d'enthousiasme à l'idée de devenir tante. Lady Matlock, qui ne se souvenait que trop bien de la douleur du couple l'année précédente au moment de la fausse couche d'Elizabeth, fut elle aussi très heureuse, et tous les félicitèrent chaleureusement.
Au cours de l'après-midi, ils furent rejoints peu à peu par le reste de leur famille. Les Bingley furent les premiers à arriver. Elizabeth et Jane se jetèrent dans les bras l'une l'autre. Au premier regard, Jane devina la grossesse de sa sœur. Elle l'interrogea en chuchotant, et Elizabeth acquiesça. Jane la serra à nouveau contre elle en apprenant la nouvelle. Tandis que Darcy et Bingley conversaient, et que Miss Bingley, qui avait accompagné son frère, se tournait vers Georgiana, Elizabeth put ainsi passer du temps avec le petit Henry, que Jane n'avait pas eu le cœur de laisser à Ellsworth Hall.
Âgé de presque neuf mois, Henry était un enfant rieur, et Elizabeth ne le quitta pas de l'après-midi. Elle était émerveillée de voir qu'il avait tant grandi depuis le mois de mai, très amusée de le voir marcher à quatre pattes dans tous les coins du salon. Elle ne put s'empêcher d'éclater de rire en entendant Mr. Bingley déplorer que son fils ait hérité de ses cheveux roux. Elle le contredit immédiatement en disant que son filleul était le plus bel enfant qui soit, et que s'il avait hérité de la moitié de la beauté de ses parents, alors il serait très chanceux. Elle était heureuse de constater que, désormais enceinte, elle n'éprouvait plus le léger pincement au cœur qu'elle avait ressenti à la naissance de Henry. Elle était pleinement épanouie, et c'était visible aux yeux de tous, comme Lady Matlock ne manqua d'ailleurs pas de le dire à Darcy lorsqu'elle le surprit en train d'échanger un sourire avec son épouse, de part en part du salon.
« Elizabeth est radieuse. Je suis très heureuse pour vous, Fitzwilliam.
- Merci, Tante Madeline. Tous nos vœux sont comblés, désormais.
- Vous le méritez. Surtout après l'épreuve que vous avez traversée l'an dernier. C'était une excellente idée de l'emmener en Europe. Je pense qu'elle avait vraiment besoin de cela pour tourner la page.
- Cela nous a fait beaucoup de bien. Je vous avoue que Londres avait mis ma patience à rude épreuve. Nous avions besoin de nous retrouver tous les deux.
- Oui, et maintenant qu'Elizabeth attend un enfant, je pense qu'elle s'est finalement remise de ce tout ce qui lui est arrivé. »
En fin de journée, les Cooper arrivèrent à leur tour, et les trois sœurs devinrent alors inséparables pendant les heures qui suivirent. Kitty raconta qu'elle était heureuse d'avoir sa propre maison et se plaisait beaucoup à Basildon Park, ne manquant pas d'inviter les Darcy à venir découvrir le domaine. Elizabeth trouva sa sœur changée, mûrie par les mois précédents. Si son union avec Mr. Cooper semblait harmonieuse, elle nota son regard triste lorsqu'elle lui demanda si la situation avec les parents de Mr. Cooper avait évolué. Ce n'était malheureusement pas le cas, et Mr. Cooper souffrait visiblement de ne plus pouvoir voir sa sœur.
Le Colonel Fitzwilliam les rejoignit pour le dîner. Il était seul car Lord Matlock leur expliqua le Vicomte de Vauxhall et son épouse Priscilla étaient déjà à Londres pour le début de la Saison. Gerald Fitzwilliam envisageait de se lancer dans la politique et de se présenter aux élections pour intégrer le Parlement à la place de son père, aussi sa présence à Londres était-elle essentielle. Mais Darcy remarqua à peine l'absence de Gerald, accueillant le Colonel avec un sourire narquois.
« Richard, l'heureux fiancé de l'année ! Je suis soulagé de voir que tu n'oublies pas ta famille pour autant.
- N'écoutez pas mon mari, Colonel, dit Elizabeth, qui venait de les rejoindre et offrait le plus ravissant des sourires à son cousin par alliance. Félicitations pour vos fiançailles, je suis très heureuse pour vous.
- Merci, mais je vous en prie, appelez-moi Richard, il est plus que temps d'abandonner cette étiquette rigide entre nous ! En tout cas, je suis heureux de vous revoir, et de constater que vous vous portez bien. J'espère que vous avez fait bon voyage ?
- Excellent, merci, répondit-elle.
- Mais ne détourne pas la conversation, tu me dois une explication ! dit Darcy. Je note que tu as pris soin d'éviter de répondre à mes lettres. D'ailleurs, où est l'heureuse élue ?
- William, laisse donc Richard tranquille, il vient à peine d'arriver, le rabroua Elizabeth. Qui plus est, le dîner est prêt, nous allons passer à table.
- Merci d'avoir pitié de moi ! dit le Colonel galamment.
- Ce n'est que partie remise ! l'avertit Darcy, rieur.
- Elizabeth, me ferez-vous l'honneur… ? demanda le Colonel en lui offrant son bras.
- Avec plaisir, dit-elle.
- Et en plus tu me voles mon épouse. Tu as déjà une fiancée, je te rappelle ! plaisanta Darcy en escortant sa sœur dans la salle à manger.
- Cela dit, je suis d'accord avec William, où est donc Lady Mary ? Je me faisais une joie de la rencontrer ! demanda Elizabeth tandis qu'ils cheminaient vers la salle à manger.
- Elle est chez ses parents dans le Sussex, je dois l'y retrouver dans quelques jours. J'ai bien peur de ne pouvoir vous la présenter avant plusieurs semaines car il n'est pas prévu qu'elle revienne dans le Derbyshire plus tôt.
- Vous allez nous raconter tout cela pendant le repas, car je brûle de curiosité moi aussi ! »
Contrairement à ce qu'il avait laissé présager en taquinant son cousin, Darcy ne parla guère pendant le dîner, se contentant d'observer ses proches se retrouver. Elizabeth et ses sœurs ne cessaient de parler entre elles, se coupant fréquemment la parole, et même la paisible Jane s'était prise au jeu, avide d'entendre les récits d'Elizabeth sur l'Europe. Rougissant, le Colonel Fitzwilliam s'amusa à éluder les quelques questions qu'on lui posa au sujet de ses fiançailles, et ce fut son père qui vint à son secours à la fin du repas en demandant à Georgiana de se mettre au piano, arguant qu'elle avait fait des progrès considérables au cours des mois précédents. Il cacha en revanche qu'elle s'était en réalité jetée à corps perdu dans la musique pour supporter l'absence de Mr. Stafford, mais Darcy et Elizabeth le devinèrent aisément.
La soirée se termina en apothéose. Après avoir écouté Georgiana jouer plusieurs morceaux, les Darcy annoncèrent à nouveau qu'ils attendaient un enfant car les Bingley, les Cooper et le Colonel Fitzwilliam ne le savaient pas encore. Au milieu des félicitations qui fusaient de toutes parts dans le salon, la surprise vint de Kitty au moment où elle serrait Elizabeth dans ses bras, car elle lui annonça qu'elle venait d'apprendre qu'elle était elle aussi enceinte, et devait accoucher en septembre. A cette annonce, les exclamations de joie redoublèrent, et les Cooper furent à leur tour félicités. Les discussions reprirent de plus belle pour plusieurs heures encore.
Lorsqu'enfin tous prirent congé, et qu'Elizabeth se retrouva seule avec Darcy, elle était épuisée de tant d'émotions, mais son sourire parlait de lui-même. Elle avait constaté en retrouvant leurs proches à quel point ils lui avaient manqué. Darcy la prit par la main et l'entraîna dans leur chambre sans un mot, mais avec la même étincelle de joie dans les yeux. Avant de s'endormir, elle contempla son mari, heureuse de se retrouver à nouveau seule avec lui. Il lui rendit son sourire et l'embrassa sur le front, et elle sombra dans le sommeil en quelques minutes, la main posée sur son ventre. Darcy posa sa main sur la sienne, et il ressentit une joie indescriptible en sentant les courbes du ventre d'Elizabeth qui s'étaient accentuées au fil des semaines. Sur cette pensée et cette journée parfaites, il s'endormit à son tour.
