Chapitre 40: Sérénité


« Ne triche pas, Lizzie. » dit Darcy.

Sourd aux protestations amusées de son épouse, il lui avait bandé les yeux et pris les deux mains dans les siennes pour la guider dans les couloirs de Pemberley.

« William, vas-tu enfin me dire où tu m'emmènes ? demanda Elizabeth pour la dixième fois alors qu'ils s'étaient arrêtés de marcher et qu'elle l'entendait ouvrir une porte.

- Où serait l'intérêt d'une surprise si je la dévoile trop tôt ? demanda-t-il d'un ton joyeux.

- M'éviter de mourir de curiosité, répondit-elle, mutine.

- Rassure-toi, mon cœur, ton attente va bientôt prendre fin.

- J'espère bien, tu me connais, la patience n'est pas mon fort.

- C'est bien cela qui m'amuse. » la taquina-t-il.

Il reprit ses mains dans les siennes et la fit avancer à nouveau. Puis, se plaçant derrière elle, il dénoua le foulard qui lui bandait les yeux. A son grand étonnement, Elizabeth découvrit un salon dont les murs étaient tendus de soie bleu tendre, et à la décoration sobre mais indubitablement féminine. Intriguée, elle se tourna vers Darcy, qui guettait sa réaction avec attention.

« Où sommes-nous ? demanda-t-elle, légèrement confuse. Je ne me souviens pas de cette pièce…

- C'est le salon voisin de mon bureau.

- Mais il n'était pas comme cela avant… si ?

- Non, en effet, dit-il en la prenant par la taille. J'ai profité de notre séjour en Europe pour le faire redécorer. Je me suis dit que tu serais contente d'avoir une autre pièce pour toi que le boudoir de ma mère que tu utilisais l'an dernier. »

Pourtant habituée aux innombrables attentions de son mari, Elizabeth resta sans voix. Le boudoir de Lady Anne était entaché pour elle de sombres souvenirs, car c'était précisément la pièce où Wickham l'avait confrontée le jour où il avait tenté de l'enlever. Elle n'y était jamais revenue, trop bouleversée par les événements. Darcy n'avait pas manqué de le remarquer pendant leur dernier séjour à Pemberley en mai pour assister Jane à la naissance de Henry.

« Cela te plaît ? demanda-t-il, inquiet de son absence de réaction.

- Oui, évidemment ! C'est magnifique. Et exactement dans les tons que je préfère.

- Je me suis souvenu que tu as une préférence marquée pour le bleu. » dit-il avec un sourire.

Elizabeth peinait à reprendre le contrôle de ses émotions. Depuis quelques semaines, elle avait remarqué qu'elle était plus sensible que d'ordinaire, et Jane l'avait rassurée en mettant cela sur le compte de sa grossesse. Néanmoins, voyant que Darcy guettait sa réaction, elle se tourna va lui et l'embrassa.

« Merci, mon amour. C'est… parfait. Comment as-tu deviné… ?

- Simple déduction, répondit-il immédiatement, refusant de la laisser évoquer les souvenirs d'une époque qui avait été éprouvante pour eux. Sans compter que dès ton arrivée à Pemberley après notre mariage, j'avais envie de t'avoir plus près de moi. Mon bureau est juste à côté, tu pourras venir me déranger que tu le voudras.

- Dis plutôt que tu pourras venir me déranger quand tu voudras ! dit-elle d'un ton malicieux.

- Cela m'a traversé l'esprit, je le confesse. Mais je n'en ferai rien, c'est ton espace, pour que tu sois au calme.

- Tu peux venir me voir quand tu veux, tu le sais bien. » dit-elle.

Lâchant sa main, elle parcourut le salon en admirant chaque détail. Il était meublé de deux causeuses, d'un sofa idéal pour la lecture, d'un secrétaire, et de quelques guéridons. Connaissant les goûts de son épouse, Darcy avait privilégié la simplicité, et Elizabeth sut d'emblée qu'elle s'y plairait. Touchée par son attention, elle lui sourit à nouveau.

« Je l'adore. » le rassura-t-elle.

Elle revint vers lui et l'embrassa à nouveau.

« Merci, William. C'est exactement ce dont j'avais besoin. »

Ayant fort à faire, Darcy l'embrassa une dernière fois et alla rejoindre Mr. Cooper qui l'attendait pour travailler. Cela faisait à peine une semaine qu'ils étaient rentrés en Angleterre, et, au grand plaisir de Darcy, la vie à Pemberley avait presque repris son cours habituel. Les premiers jours avaient été un peu chaotiques du fait de leur longue absence, et à la grande déception de Darcy, il n'avait pas eu le temps d'emmener son épouser visiter le salon qu'il avait fait décorer pour elle. Sa longue absence d'Angleterre avait contraint Mr. Daniels, Mr. Leighton et Mr. Cooper à laisser quelques affaires en suspens dont il s'occupa avec diligence dès son retour. Il passa la majeure partie de ses journées avec Mr. Cooper qui avait géré ses affaires d'une main de maître qui impressionna Darcy qui l'en félicita et le remercia chaleureusement.

Quant à Elizabeth, sourde aux protestations de son mari, avait entamé dès le lendemain de la visite de leurs familles de nombreuses visites aux alentours, impatiente de retrouver Harriet Vernon, qui venait d'accoucher de son deuxième enfant, et de visiter Basildon Park où les Cooper résidaient depuis quelques semaines. Elle en revint enchantée, décrivant à son mari le havre de paix où vivait le jeune couple.

Toutefois, Darcy insista rapidement pour qu'elle prenne du repos et quitte Pemberley le moins possible, inquiet à l'idée qu'elle ne s'épuise en trajets qui étaient déconseillés dans son état, d'autant qu'il estimait que leur tour d'Europe avait été suffisamment fatigant pour elle. Enceinte de quatre mois et demi, Elizabeth estimait qu'elle était parfaitement à même de faire quelques courts trajets pour passer du temps avec ses proches, et elle lui expliqua, sans se départir de sa bonne humeur, que sa grossesse n'était pas une maladie et qu'elle préférait justement faire ses visites pendant la période où les déplacements lui étaient encore faciles.

Connaissant le caractère obstiné de son épouse, Darcy n'insista pas, mais, avec son intelligence redoutable et un entêtement rivalisant avec celui d'Elizabeth, il décida d'aborder sous un angle différent ce qu'il considérait comme un problème à régler rapidement. Il fut donc ravi de constater que les travaux qu'il avait ordonnés pour le salon attenant à son bureau étaient terminés. Après les avoir inspectés, et constaté que toutes ses demandes avaient été respectées à la lettre, il avait alors décidé d'y conduire Elizabeth.

La réaction de son épouse avait été à la hauteur de ses espérances. Elle avait succombé à l'atmosphère paisible et raffinée du salon et s'y plut d'emblée. Par chance pour Darcy, le temps fut exécrable le lendemain. Dès leur réveil, Elizabeth aperçut l'importante couche de neige qui recouvrait les jardins, et les épais flocons qui continuaient à tomber. Elle fut déçue en réalisant qu'elle n'allait pas pouvoir aller rendre visite aux Matlock comme elle l'avait prévu. Se retournant vers son mari qui était couché près d'elle, elle aperçut son sourire satisfait.

« Évidemment cela t'arrange bien… Je suis presque tentée de croire que tu l'as fait exprès ! le taquina-t-elle.

- Je peux beaucoup de choses, ma Lizzie, mais je ne sais pas encore commander aux éléments. »

Voyant qu'elle restait assise dans leur lit à contempler la neige, il la prit dans ses bras.

« Viens donc te recoucher. Il n'est que huit heures, tu pourrais profiter de quelques heures de sommeil en plus, suggéra-t-il.

- J'ai tout sauf envie de dormir. Tu sais bien que je déteste faire la grasse matinée.

- Tu ne disais pas cela à la Villa Balbianello, dit-il avec un sourire séducteur.

- Nous ne dormions guère, si mes souvenirs sont bons… dit-elle, entrant dans son jeu.

- Rien ne nous empêche de reprendre nos habitudes italiennes.

- C'est ta conception du « repos » ?

- Non, mais c'est une alternative tout à fait intéressante. » dit-il avant de l'embrasser.

Oubliant la charge de travail qui l'attendait, Darcy remonta les couvertures sur eux et nul à Pemberley ne les vit de la matinée. Main dans la main, souriants et plus amoureux que jamais, ils rejoignirent Georgiana dans la salle à manger pour le déjeuner. Et c'est tout naturellement qu'Elizabeth décida à la fin du repas d'aller passer l'après-midi dans son nouveau salon. Elle s'y installa avec délice, en profitant pour écrire à ses parents et aux Gardiner afin de leur annoncer sa grossesse, mais également pour entamer la rédaction de ses souvenirs de voyage.

Son tour d'Europe avait été pour elle une succession de surprises et de découvertes. Néanmoins, toute à la joie de se retrouver seule avec son mari, elle n'avait pas voulu perdre ce qu'elle estimait être de précieuses heures à rédiger des souvenirs de voyage, et n'avait noté à la hâte que de brèves indications sur les dates, les monuments et les villes où ils s'étaient rendus. Elle comptait sur sa solide mémoire pour les retranscrire une fois à Pemberley et ne fut pas fâchée en commençant sa rédaction de constater qu'elle n'avait quasiment rien oublié.

Cette première journée dans son nouveau boudoir inaugura le rythme de vie qui devait être le leur pendant les semaines suivantes, durant lesquels le froid tardif prit les habitants de Pemberley par surprise, les dissuadant tous de sortir du domaine, à l'exception de Mr. Cooper qui faisait le trajet chaque jour depuis Basildon Park pour travailler avec Darcy. Les proches d'Elizabeth et Darcy les imitèrent, Kitty ne sortant guère de Basildon Park à cause de sa grossesse. Seule Jane était assez courageuse pour braver les éléments une fois par semaine pour rendre visite tour à tour à ses deux sœurs. Quant aux Matlock et aux Vernon, ils avaient déjà repris le chemin de Londres pour participer à la Saison.

Tout à sa volonté de voir Elizabeth prendre du repos, Darcy expliqua à Georgiana qu'ils n'iraient pas à Londres pour la Saison, ce qui combla la jeune fille qui ne se sentait pas la force d'affronter plusieurs mois de mondanités. Mr. Stafford s'étant fiancé, la dernière chose qu'elle souhaitait était de le croiser au hasard des bals et réceptions auxquels elle aurait dû assister si elle avait dû participer à la Saison.

Darcy insista également pour qu'Elizabeth se décharge de la gestion de Pemberley, lui rappelant que Mrs. Reynolds le gérait parfaitement et qu'il était plus que temps que Georgiana s'attelle à cette tâche car elle devait apprendre à tenir sa propre demeure, apprentissage auquel elle ne s'était pas suffisamment consacrée selon lui. Néanmoins, Elizabeth refusa de ne plus être impliquée dans l'intendance de la maison, qu'elle considérait comme sa responsabilité et qui l'avait toujours intéressée. Elle conserva donc les comptes et quelques autres tâches, passant beaucoup de temps avec Georgiana pour la former avec Mrs. Reynolds.

Toutefois déchargée de nombreuses heures de travail, Elizabeth se replongea dans la découverte des œuvres entreposées dans la bibliothèque de Pemberley, souvent guidée par Darcy, car ils avaient constaté avec plaisir dès leurs fiançailles qu'ils avaient des goûts littéraires très similaires. Elle avait également vainement tenté de se remettre à la broderie et à la couture sur le conseil de Jane. Désirant réaliser quelques vêtements pour son futur enfant, Elizabeth s'escrima plusieurs jours avant d'abandonner, décrétant qu'elle n'était définitivement pas habile de ses mains et que ce type d'activité la laissait énervée et de mauvaise humeur.

Mais son plus grand bonheur fut de retrouver la serre de Pemberley, dont l'un des jardiniers avait pris le plus grand soin pendant son absence. Au cours de son séjour à Nice, elle avait réussi à faire venir à Pemberley plusieurs espèces méditerranéennes. Elle avait passé de nombreuses heures en grands conciliabules avec le jardinier de la villa que Darcy avait louée pour connaître les caractéristiques de chaque espèce et la façon de les cultiver. Revenue à Pemberley, elle constata que le jardinier en charge de la serre avait suivi ses instructions à la lettre et que les fleurs qu'elle avait fait envoyer étaient très belles. Elle en prit grand soin au cours des semaines qui suivirent leur retour, guettant la floraison des espèces qui attendaient toujours un temps plus clément.

Ainsi, lorsque Darcy la cherchait et qu'elle n'était pas dans son salon ou avec Georgiana, il n'était pas surpris de la trouver dans la serre. Malgré tous les efforts d'Elizabeth, qui était en cela la digne fille de son père, il n'avait jamais réussi à se prendre de passion pour la botanique. Néanmoins, il regardait toujours avec plaisir les fruits de tous les soins qu'elle portait à ses espèces rares, et il adorait la voir s'enthousiasmer lorsqu'elle lui montrait les changements intervenus depuis sa dernière visite.

Contrainte de rester sur le domaine à cause de la neige, et ne quittant généralement pas leurs appartements à moins de se rendre à la serre, Elizabeth réalisa que le repos qu'elle prenait enfin était le bienvenu et commença même à y prendre goût. Le temps glacial n'était à vrai dire guère engageant, aussi ne pouvait-elle regretter aucune promenade ! Elle fut forcée d'admettre que sa grossesse commençait à la fatiguer un peu plus chaque semaine au fur et à mesure que ses déplacements devenaient plus pénibles. Si, à son arrivée à Pemberley, peu de gens avaient pu deviner qu'elle était enceinte, elle gagna en quelques semaines plusieurs centimètres de tour de taille qui la ravissaient même s'ils commençaient à la gêner dans ses mouvements. Ainsi, elle n'enviait même pas Darcy qui était heureux de retrouver ses chevaux et de pouvoir faire quelques promenades avec eux malgré le temps glacial, trop heureuse de pouvoir rester au chaud en toute tranquillité.

Si Elizabeth avait voulu quitter le domaine à tout prix après sa fausse couche, elle était très contente désormais d'y séjourner à nouveau, ne pensant plus qu'aux bons souvenirs qui la liaient à Pemberley, et elle estimait que c'était l'endroit parfait où passer les mois de son confinement. Un soir, tout en se préparant pour la nuit, environ trois semaines après leur retour, Elizabeth songeait justement à son bonheur de se retrouver dans le Derbyshire. Assise à sa coiffeuse, elle rêvassait tout en se brossant les cheveux, admirant le jardin enneigé baigné par le clair de lune qu'elle apercevait à travers la fenêtre. Soudain, elle sentit son enfant bouger brusquement, lui arrachant une exclamation de surprise. Aussitôt, elle posa les mains sur son ventre, guettant d'autres mouvements. Au cours des semaines précédentes, elle avait sentit son enfant bouger légèrement, mais toujours de façon très diffuse. Ce soir-là en revanche, c'était un mouvement très net, qu'il renouvela d'ailleurs tout de suite après. Alerté par son cri, Darcy s'était précipité dans la chambre.

« Lizzie, que se passe-t-il ? Tu as mal ? » demanda-t-il d'un ton inquiet.

Mais l'expression émerveillée et le sourire qu'il vit sur le visage de son épouse l'arrêtèrent net dans son élan.

« Il a bougé, William ! » s'exclama-t-elle.

Sans un mot, il s'approcha et s'agenouilla devant elle, joignant ses mains aux siennes sur son ventre. Il dut attendre quelques instants, et Elizabeth guida ses mains lorsqu'elle sentit à nouveau leur enfant bouger.

« Là… tu le sens ? » dit-elle d'une voix émue.

Incapable de parler, il acquiesça tout en échangeant un long regard avec elle, touché de voir qu'elle avait les larmes aux yeux. Trop émus pour parler, ils restèrent un long moment les yeux dans les yeux, toute leur attention portée sur le ventre d'Elizabeth et leur enfant qu'ils sentaient pour la première fois. Lorsqu'enfin il cessa, ils reprirent pied avec la réalité. Darcy embrassa le ventre de Lizzie et la prit dans ses bras.

« Viens te coucher, il ne faut pas que tu prennes froid. » finit-il par dire.

Elle entrelaça ses doigts aux siens, et le laissa la guider dans leur chambre, se glissant sous les couvertures. Son ventre l'empêchait désormais de dormir dans sa position favorite, blottie contre son mari, et la contraignait à dormir sur le dos. Aussi Darcy avait-il changé ses habitudes, et c'était désormais lui qui se blottissait contre elle. Mais ce soir-là, il resta un long moment penché au-dessus d'elle, caressant et embrassant son ventre. Elizabeth éclata de rire en l'entendant parler à leur enfant, d'autant qu'il le faisait toujours en partant du principe qu'ils attendaient une fille.

« Préférerais-tu vraiment une fille ? demanda-t-elle.

- Bien sûr. Une petite fille ravissante, qui te ressemblera.

- Sais-tu qu'il y a un risque que je te contredise en mettant au monde un garçon ? le taquina-t-elle.

- Aucun risque, j'obtiens toujours ce que je veux. Ce sera une fille, tu verras, dit-il avec un sourire obstiné qui fit éclater de rire Elizabeth à nouveau.

- Une fille aussi têtue que moi ? Tu es bien intrépide de souhaiter cela !

- Si elle est à moitié aussi adorable que toi, alors je lui pardonnerais tous ses défauts.

- Cela m'étonnerait. Tu seras trop sévère pour ça.

- Certes, mais elle saura trouver les bonnes failles, tout comme toi. Généralement, il suffit que tu me souris pour que je cède.

- Je ne savais pas que c'était si efficace ! Heureusement pour toi, je ne me sers pas beaucoup de cette ruse-là.

- Nous sommes presque toujours d'accord, voilà pourquoi. » dit-il en lui faisant un clin d'œil.

Ils retombèrent dans un silence paisible, Elizabeth observant son mari laisser libre cours à sa fascination devant le ventre de son épouse qui s'arrondissait au fil des semaines.

« Seras-tu déçu si nous avons un garçon ? » demanda-t-elle soudain.

Se redressant, Darcy vint déposer un baiser sur ses lèvres avant de se blottir dans son cou.

« Bien sûr que non. Dès lors que vous serez tous les deux en bonne santé, je serai le plus heureux des hommes.

- Mais tu veux un garçon pour notre deuxième enfant, tout de même ?

- Oui… je pourrai lui apprendre à faire du cheval.

- Interdiction formelle, Mr. Darcy ! s'insurgea Elizabeth.

- Pas avant ses sept ans alors. De toute façon si c'est une fille je lui apprendrai aussi. » la taquina-t-il.

Le regard d'Elizabeth en disait long sur le fait qu'ils s'affronteraient à plusieurs reprises sur le sujet, mais pour l'heure, il se contenta de l'embrasser à nouveau et de la serrer contre lui pour qu'elle glisse tout doucement dans le sommeil.


Les semaines s'écoulèrent lentement, d'autant plus que l'hiver tirait en longueur et était particulièrement rigoureux. Confortablement installée à Pemberley, Elizabeth se laissait aller au bien-être, pleinement épanouie dans le cocon de douceur que son mari avait tissé autour d'elle, et impatiente à l'idée de devenir enfin mère. Malgré son emploi du temps chargé, et ses longues promenades avec Parsifal, Darcy s'organisait pour passer une grande partie de ses journées à ses côtés, refusant de s'éloigner d'elle plus de quelques heures. Attendri, il suivait les changements du corps de son épouse avec attention, et il était soulagé de voir qu'elle avait enfin écouté ses conseils et ralenti son rythme de vie. Ils passaient de nombreuses heures ensemble à préparer la venue au monde de leur enfant, et leur vie paisible les ravissait.

Leur seule inquiétude concernait Georgiana. Si Darcy ne l'avait évoqué qu'à mots couverts, Elizabeth devinait qu'il était très soucieux, et elle partageait ses craintes. La jeune fille faisait bonne figure devant son frère qu'elle ne voulait pas troubler davantage en lui rappelant la tentative de séduction de Mr. Stafford, d'autant qu'elle s'en voulait toujours d'avoir repoussé Darcy pendant de nombreux mois. Avec sa belle-sœur, Georgiana était tout aussi secrète, et elle rusait en orientant systématiquement leurs conversations sur leur voyage en Europe ou l'enfant qu'Elizabeth attendait.

Mais ni Elizabeth ni Darcy n'étaient dupes, d'autant qu'ils prirent rapidement conscience d'un changement radical de comportement chez Georgiana. Elizabeth le remarqua dès le lendemain du retour de la jeune fille à Pemberley, lorsqu'elle s'enferma dans le salon de musique pour travailler son piano. Georgiana avait toujours été passionnée par son art, mais Elizabeth comprit au fil des jours qu'il ne s'agissait plus de passion mais d'obsession. Quand elle n'était pas en train d'étudier, Georgiana travaillait son piano d'arrache-pied. Et, le plus grand changement, qui marqua davantage son entourage, était son répertoire. Georgiana avait toujours accordé sa préférence à des pièces mélancoliques ou tendres, ou au contraire très joyeuses. Désormais, elle ne travaillait quasiment plus que des pièces tourmentées et les jouait avec une intensité surprenante pour une jeune fille aussi délicate.

Un soir, environ un mois après leur retour, alors que Lizzie venait de remonter dans leur chambre et qu'elle s'était changée pour la nuit, elle trouva Darcy songeur près du feu. Elle s'assit à ses côtés, intriguée de voir qu'il ne l'accueillait pas avec sa tendresse habituelle et restait perdu dans ses pensées, sans esquisser un geste vers elle. Elizabeth lui prit la main et la porta à ses lèvres.

« A quoi penses-tu ?

- Georgiana m'inquiète. Comment la trouves-tu ?

- Elle est loin d'être la jeune fille pleine d'entrain que j'ai toujours connue, mais je pense que c'était à prévoir étant donné les circonstances.

- Elle ne parle pas beaucoup, en effet. Et elle n'évoque jamais Mr. Stafford. Enfin pas avec moi en tout cas. »

Croisant le regard interrogateur de Darcy, Elizabeth secoua la tête.

« Avec moi non plus. Elle ne m'a fait aucune confidence.

- Crois-tu que nous devrions lui parler ? Je ne veux pas qu'elle croie que nous pensons que cette histoire est réglée.

- Vous avez déjà parlé tous les deux quand nous sommes revenus à Pemberley. Je pense qu'elle serait venue vers nous depuis si elle en avait ressenti le besoin à nouveau.

- Oui mais j'espérais qu'elle se confie à toi. Au lieu de cela, elle s'enferme dans son mutisme.

- Un mutisme qui n'en est pas vraiment un.

- Que veux-tu dire ?

- Le fait qu'elle travaille autant son piano n'est pas anodin. J'ai pensé au début que c'était un dérivatif, un moyen pour elle de penser à autre chose. Mais elle joue avec trop d'acharnement pour cela. Je pense qu'elle y a trouvé un moyen d'exprimer sa colère, d'une certaine façon.

- Je ne suis pas sûr que cela l'aidera...

- Elle est musicienne avant tout. Nous ne raisonnons pas comme elle. Je pense que cela peut peut-être l'aider.

- Ne veux-tu pas lui parler ? demanda-t-il.

- Ce serait forcer ses confidences…

- Non, je pense qu'elle n'ose pas venir vers toi. Elle s'en veut encore terriblement de son attitude des mois passés, donc je suppose qu'elle ne veut pas t'embêter à ressasser le passé.

- Je peux essayer, mais je ne te promets rien. Je ne veux pas insister si elle ne souhaite pas en parler.

- Elle te fait confiance, je suis sûr que cela lui fera du bien de s'ouvrir à toi.

- Peut-être. Pour ma part, je pense qu'il lui faut surtout du temps. »

Voyant que son mari était tourmenté par l'état de Georgiana, Elizabeth lui promit qu'elle ferait tout ce qu'elle pourrait pour aider la jeune fille, mais sans grande conviction.

Tout comme son frère, Georgiana développait en grandissant une personnalité complexe. Les deux trahisons qu'elle avait subies l'avaient laissée brisée et avaient réduit sa confiance en elle à néant, sans compter qu'elles l'avaient poussée à adopter la même règle de vie que Darcy à savoir que sa confiance une fois trahie l'était à jamais. Mais si elle détestait Mr. Stafford pour ce qu'il lui avait fait endurer, elle devait admettre qu'une part d'elle-même était toujours amoureuse de lui même s'il n'en était pas digne. La sensation de manque qu'elle éprouvait depuis que Darcy avait interdit à Mr. Stafford de chercher à revoir Georgiana peinait à s'estomper.

Mais tout autant que son cœur, son orgueil avait été profondément blessé et cela la mettait à la merci d'émotions contradictoires, car elle se sentait tour à tour vulnérable et furieuse. Si la trahison de Mr. Wickham avait fini par la laisser indifférente au vu de ce que son frère lui avait révélé à son sujet, il n'en était pas de même pour Mr. Stafford, qui les avait tous dupés. George Wickham avait été un ami de la famille pendant si longtemps que Georgiana avait admis avec le temps que ses sentiments pour lui n'étaient qu'un béguin enfantin. Ce n'était pas le cas avec Mr. Stafford qu'elle avait aimé passionnément. Ses sentiments pour lui avaient été plus matures, et elle s'était réellement imaginée mariée avec lui. Georgiana admettait difficilement qu'elle ait pu être aussi aveugle à son sujet, et sa fierté se révoltait quand elle pensait qu'elle avait pu se tromper aussi lourdement deux fois. Et plus que tout, elle ne tolérait pas l'idée d'être réduite à une simple affaire commerciale, ce à quoi sa dot l'exposait trop fréquemment à son goût.

Elle fut reconnaissante à son frère de ne pas avoir abordé à nouveau le sujet après son retour. Elle avait besoin de temps pour se réconcilier avec elle-même et oublier véritablement ses sentiments pour Mr. Stafford et son attitude envers Darcy. Néanmoins, elle fut extrêmement touchée de la présence discrète et réconfortante d'Elizabeth. Patiemment encouragée par sa belle-sœur, Georgiana se laissa aller à quelques confidences quelques jours après que Darcy ait demandé à Elizabeth d'aider sa sœur.

Elizabeth offrit à la jeune fille une oreille attentive, mais la discussion entre les deux jeunes femmes ne fut pas aisée pour autant, car Elizabeth ne minimisa pas les erreurs de Georgiana comme Darcy l'avait fait. Elle avait vu Darcy souffrir trop longtemps de l'obstination de sa sœur pour ne pas en parler en toute franchise avec Georgiana. Mais elle la rassura en lui rappelant que l'inquiétude avait toujours été leur sentiment dominant depuis que Darcy avait percé à jour les véritables motivations de Mr. Stafford, et qu'ils espéraient désormais qu'elle se remettrait le plus rapidement possible. Lorsqu'enfin Elizabeth aborda l'obstination de Georgiana à vouloir rester cloîtrée dans Pemberley, et plus particulièrement devant son piano, elle se heurta à un silence obstiné.

« Georgie, tu sais que tu inquiètes profondément William en réagissant ainsi ?

- Cela me fait du bien de travailler mon piano. Cela m'a toujours apaisée.

- Oui mais je n'ai pas l'impression qu'il s'agisse là d'un apaisement, bien au contraire. Tu as beaucoup de colère en toi, et c'est normal. Mais je ne veux pas qu'elle te ronge. Le piano a toujours été une passion pour toi, or là j'ai le sentiment que c'est plus une obsession qu'autre chose. Je ne peux pas croire que tu y prennes le même plaisir qu'auparavant.

- Disons que, comme tu dis, c'est un moyen d'exprimer ma colère.

- Je le comprends, mais ne te renfermes pas sur toi-même. Tu as besoin de voir du monde, de laisser ta famille prendre soin de toi.

- J'ai commis trop d'erreurs avec vous tous. Même avec les Matlock. Je n'ai pas été d'une compagnie très agréable quand j'ai séjourné chez eux pendant votre tour d'Europe.

- A titre de comparaison, ma sœur Lydia mène la vie impossible à ma famille. Tu es bien loin d'être aussi égoïste et insupportable, crois-moi. Tante Madeline m'a dit que tu étais surtout triste d'être séparée de Mr. Stafford, puis dévastée et furieuse en apprenant ses fiançailles. Elle n'a jamais fait mention du caractère invivable que tu me décris, dit Elizabeth en souriant.

- Il n'empêche que j'ai été d'un égoïsme sans nom avec William, et même avec toi.

- Tu n'aurais pas dû oublier qu'il cherchait uniquement à te protéger et à te rendre heureuse, en effet. Mais ce qui l'a le plus fait souffrir était de savoir que tu serais si malheureuse en découvrant la véritable nature de Mr. Stafford. Maintenant, il faut que tu ailles de l'avant, tu as un bel avenir devant toi. Nous te laisserons le temps qu'il faudra, mais ne te renfermes pas sur toi-même

- Il faudrait pour cela que je cesse d'être aussi naïve !

- Pour l'instant j'ai surtout peur que tu tombes dans l'excès inverse et que tu ne fasses plus confiance à personne, alors que beaucoup de gens en sont dignes. Sois vigilante à cela, Georgie. Ce qui t'est arrivé t'aidera à mieux cerner les gens, et le temps sera un allié précieux pour cela aussi. » conclut Elizabeth.

Ayant renoué avec leur complicité, les deux belles-sœurs se remirent au piano ensemble, Elizabeth constatant avec déception qu'elle n'était plus aussi douée que l'année précédente. Elle n'avait que très peu joué pendant la Saison, et pas une seule fois pendant son voyage en Europe. Néanmoins, le piano ne revêtait plus autant de plaisir pour elle que l'année précédente, aussi n'insista-t-elle pas. En revanche, Georgiana continua à travailler d'arrache-pied, et ses progrès étaient considérables.

Elizabeth et Darcy étaient justement en train de l'écouter un après-midi lorsqu'une lettre arriva de Longbourn, adressée à leur attention. Elizabeth fut immédiatement intriguée, car ses parents lui écrivaient généralement personnellement et lui demandaient de transmettre leurs amitiés à Darcy. Ce dernier laissa néanmoins Elizabeth décacheter la lettre, et quelques instants lui suffirent pour en prendre connaissance. Bouleversée, elle la tendit à son mari. Lorsqu'il eut terminé sa lecture, il prit la main d'Elizabeth, l'observant avec inquiétude car il craignait l'effet qu'une telle nouvelle produirait sur elle. Voyant qu'ils avaient reçu une mauvaise nouvelle, et croisant le regard de Darcy qui la rassura d'un hochement de tête, Georgiana prit congé pour leur laisser un peu d'intimité.

« Elle veut partir… murmura Elizabeth.

- C'était à prévoir. Elle menace tes parents depuis plusieurs mois déjà.

- Mais qu'est-ce qu'il l'attend en Amérique ? Nous ne savons même pas où se trouve Mr. Wickham. Tu ne le sais pas, William ? demanda-t-elle, espérant qu'il avait mis en place le même système de surveillance que celui qu'il avait déployé à Newcastle pour veiller à la sécurité de Lydia.

- Non, j'ai perdu sa trace à l'instant où j'ai été sûr qu'il avait bien débarqué à Boston.

- Alors pourquoi veut-elle partir ?

- Pour le retrouver, évidemment. N'as-tu pas lu ce que disent tes parents sur la façon dont elle parle de lui ?

- Si, mais nous avons pourtant été clairs l'an dernier quand nous lui avons raconté qu'il ne voulait pas qu'elle l'accompagne.

- Ta sœur se montre rarement raisonnable, et encore moins lorsqu'il s'agit de Wickham. »

Très inquiets, car ils avaient reçu la même lettre, les Bingley et les Cooper se réunirent dès le lendemain à Pemberley. Jane était inquiète de savoir que sa sœur souhaitait partir dans un pays si lointain et inconnu, et Kitty était quant à elle effondrée. Même si elle avait profondément changé depuis le mariage de Lydia, elle n'en restait pas moins la sœur dont elle avait été la plus proche pendant tant d'années. Leurs maris étaient plus sceptiques. Mr. Cooper n'ayant jamais rencontré Mr. Wickham, il ignorait tout des faits passés, il ne voyait en réalité pas d'inconvénient à ce que la jeune femme rejoigne son mari. En revanche, Darcy et Mr. Bingley pensaient davantage à leur belle-famille, sachant que leurs épouses et Mrs. Bennet auraient du mal à se remettre d'une telle décision.

Kitty leur fut reconnaissante de cette prise de position, car elle refusait à tout prix de laisser partir sa sœur. Jane et Elizabeth, informées des méfaits commis par Wickham, l'appuyèrent aussitôt, convaincues que Lydia n'avait aucun avenir en Amérique et qu'il valait mieux pour elle rester dans le Hertfordshire où elle était entourée de sa famille. Après de longues minutes de discussions mouvementées, Darcy fit taire tout le monde

« Tous nos discours sont vains. Si Lydia a décidé de partir, je la crois suffisamment têtue pour ne pas tenir compte de nos avis. Après tout, je suis convaincu que ses parents et Miss Bennet ont déjà essayé maintes de la dissuader de partir, et visiblement sans succès.

- Lydia n'a jamais tenu compte de l'avis de nos parents, et encore moins de celui de Mary. Depuis son mariage, elle considère qu'elle n'a plus à obéir à notre père, dit Kitty.

- Que proposes-tu ? demanda Mr. Cooper.

- Si leurs avis ne comptent pas, peut-être est-ce parce qu'ils ne sont pas suffisants. Si toute sa famille lui demande de rester, peut-être changera-t-elle d'avis, affirma Kitty.

- J'en doute fort, dit Elizabeth.

- Néanmoins cela vaut la peine d'être tenté, dit Jane.

- Je vais partir pour Longbourn, dit Kitty. De nous toutes, je suis sa sœur la plus proche. J'ai plus de chance qu'elle m'écoute.

- Mais enfin tu n'y penses pas, Kitty, dans ton état ! s'exclama Jane.

- Je suis enceinte de trois mois seulement. A la même période, Lizzie a parcouru toute l'Europe, et elle est en pleine forme.

- Tout de même, je ne vois pas pourquoi ce serait à toi d'y aller, il faut que tu te ménages si tu le peux, dit Elizabeth.

- C'est un voyage moins long que le tien, et je me répète, si elle doit écouter quelqu'un, ce sera moi. Toi, Lizzie, tu ne peux pas partir, c'est hors de question dans ton état…

- Et je suis de toute façon la dernière personne qu'elle écoutera… ajouta Elizabeth sombrement.

- Et Jane, tu n'es pas assez proche d'elle, continua Kitty.

- S'il y a un avis d'un membre de la famille que Lydia doit respecter c'est bien celui de Jane ! s'exclama Elizabeth. Elle ne pourra pas ne pas l'écouter.

- Non, elle a raison, Lizzie. Je ne la connais pas aussi bien que Kitty la connait. Il faut mettre toutes les chances de notre côté, et même si je suis inquiète à l'idée que Kitty fasse ce voyage dans son état, je pense en effet que c'est elle qui aura le plus de chances de convaincre Lydia. »

L'affaire fut donc entendue, et les Cooper se mirent en route pour le Hertfordshire le 07 mars, et ils furent rapidement suivis par les Bingley qui se rendaient à Londres pour la Saison. Jane vint rendre une dernière visite à Elizabeth à Pemberley, la rassurant en lui disant qu'elle reviendrait en juin pour sa délivrance. Elizabeth fut attristée de voir qu'elle n'assisterait pas à la première Saison de sa sœur, d'autant qu'elle devait être présentée à la Cour cette année-là.

Les Darcy durent patienter près de deux semaines avant de recevoir des nouvelles de Longbourn. Elizabeth ouvrit fébrilement la lette de Kitty tout en se dirigeant vers le bureau de son mari.

Ma chère sœur,

J'espère que ma lettre te trouve en pleine santé et que ta grossesse se déroule bien. Je prie également pour que Mr. Darcy et Georgiana se portent bien. Pardonne-moi d'avoir tant tardé à te donner des nouvelles sur ce qui se passe ici à Longbourn, mais je voulais être sûre de ce que je devais t'annoncer.

Je crains malheureusement de ne pas avoir su m'acquitter de ma mission. Voilà dix jours que je tente de parler avec Lydia pour la convaincre de rester en Angleterre, lui proposant plusieurs options comme nous l'avions évoqué avec Mr. Darcy et Mr. Bingley. Néanmoins, elle ne veut rien entendre. Je ne l'avais pas revue depuis mon mariage avec Jonathan, et je dois avouer que les changements intervenus dans sa personnalité m'ont laissée pantoise. Elle rend la vie de nos parents et de Mary impossible, est d'une impolitesse à peine croyable avec les domestiques, et Mère m'a confié que leurs relations ne veulent plus la recevoir car elle s'est montrée extrêmement désagréable avec tous.

Je n'ai pas fait exception à la règle : elle m'a accueillie de fort méchante humeur en me toisant presque, et j'ai dû me souvenir qu'elle a un jour été une sœur bien-aimée pour la reconnaître tant son apparence physique a changé. Sa colère et sa frustration (car c'est bien de cela qu'il s'agit) rejaillissent sur toute sa personne.

Mais toute à mon désir de lui éviter un terrible destin en Amérique, j'ai pris sur moi pour lui parler à de nombreuses reprises pour essayer de la persuader de rester à nos côtés. C'est peine perdue, elle affirme ne plus vouloir vivre sans son mari, que l'Angleterre lui est devenue insupportable, et que nous sommes tous responsables de son malheur. Elle va même jusqu'à nous accuser de vouloir l'empêcher d'être heureuse car nous tentons de la convaincre de rester ! De fait, elle refuse même de vivre dans une maison louée pour son usage personnel, qui lui aurait permis de gagner une certaine indépendance tout à fait légitime compte tenu du fait qu'elle est mariée.

Elle fait preuve d'une telle violence dans ses propos, tant dans la forme que dans le fond, que j'en arrive à me demander si elle ne commence pas à perdre la raison. Je ne peux croire qu'un individu puisse traiter une famille aimante avec tant de méchanceté sans cette excuse… Nous étions si proches, si complices dans notre enfance, or aujourd'hui je ne la reconnais pas, et elle affirme qu'il en est de même à mon sujet. Je l'ai toujours soutenue, même quand il ne le fallait pas, et néanmoins elle m'accuse de m'être liguée contre elle avec toi. Je n'ai eu de cesse de lui répéter qu'il n'était question d'aucune autre alliance que celle désirant son bien-être et son bonheur, elle n'a pas démordu de l'idée que mon mariage, d'après elle très avantageux, m'avait changée et rendue hypocrite et arrogante, et que cela justifiait le retrait de sa confiance.

J'ai tout tenté, Lizzie, mais je crains malheureusement d'avoir échoué. Elle ne veut écouter personne. Père a tenté l'autorité, Mère les supplications, Mary la raison, moi tour à tour la tendresse et la fermeté, et j'ai même essayé de lui faire comprendre qu'il était possible que Mr. Wickham soit décédé, auquel cas son voyage serait bien inutile, mais rien n'y fait. Je pense que nous devons accepter l'idée qu'elle va vraiment partir… Père s'est résigné lui aussi à la voir partir, mais il refuse qu'elle quitte l'Angleterre avant de savoir où se trouve Mr. Wickham. Pour l'instant, c'est le seul argument auquel elle se montre sensible, et je la soupçonne même d'attendre de l'aide pour localiser son époux afin de le rejoindre plus facilement.

Nos parents, Jonathan et moi attendons des nouvelles de Mr. Darcy et toi, ainsi que des Bingley, pour savoir quelle suite donner à sa décision, même si je pense que nous sommes tous d'accord sur le fait que nous devons impérativement retrouver Mr. Wickham.

Chère Lizzie, j'espère que cette lettre ne t'inquiètera pas trop, et que nous aurons rapidement une réponse de votre part, car il devient un peu plus difficile chaque jour de vivre sous le même toit que Lydia.

Ta sœur affectionnée,

Catherine Cooper

Elizabeth avait terminé la lecture de sa lettre dans le bureau de Darcy, et ce dernier guettait anxieusement ses réactions, espérant que Kitty avait réussi à raisonner Lydia. Néanmoins, il comprit rapidement qu'il n'en était rien, ce qu'Elizabeth lui confirma en lui résumant brièvement le contenu de la lettre de Kitty.

« C'est ce que je craignais. Voilà trop longtemps que ta sœur est en colère contre toute ta famille. Elle ne s'est jamais calmée, donc c'est la suite logique des choses qu'elle soit si intransigeante aujourd'hui.

- Je pensais vraiment qu'elle écouterait Kitty. Elles étaient si proches toutes les deux ! Autant que Jane et moi le sommes. Comment a-t-elle pu changer à ce point ?

- En étant mariée à pareil homme, ce n'est guère étonnant… dit sombrement Darcy. Je n'aurais jamais dû arranger ce mariage, j'ai mené ta sœur à sa perte.

- Je t'interdis de t'en vouloir à cause de cela, William ! s'insurgea-t-elle. Lydia s'est compromise toute seule à Brighton, et tu as justement tout fait pour l'en sauver, et éviter que toute notre famille en pâtisse.

- A quel prix ! Regarde donc où cela l'a menée.

- Ce n'est pas son mariage qui l'a rendue aigrie et vindicative à ce point. Et quand bien même il l'a mise dans une position délicate, elle le souhaitait et en était heureuse, et, bien plus important encore, tu as sauvé la réputation de ma famille. Aucune d'entre nous n'aurait pu se marier si tu n'étais pas intervenu.

- Je t'aurais épousée. Rien n'aurait pu m'en empêcher. En revanche, je ne suis pas sûr que Bingley serait revenu vers Jane…

- Jane et moi aurions refusé, tu n'imagines pas à quel point nous avions honte lorsque Lydia s'est enfuie.

- Tu m'aurais repoussé une seconde fois ? Vous n'avez vraiment pas de cœur, Mrs. Darcy, la taquina-t-il.

- Évidemment, je t'aurais repoussé ! Jamais je n'aurais pu tolérer qu'un membre de ma famille entache ainsi la réputation de la tienne ! J'étais déjà suffisamment mortifiée d'apprendre sa fuite en ta présence pendant ma visite avec les Gardiner.

- J'en suis heureux, au contraire. Sinon je n'en aurais jamais eu connaissance, en tout cas pas à temps, et je n'aurais pas pu intervenir. Le destin a joué en notre faveur ce jour-là.

- Tu reconnais donc que c'était une bonne chose d'arranger le mariage de Lydia… dit-elle avec un sourire triomphant.

- Très habile, Mrs. Darcy. Un jour il faudra que tu m'expliques de quelle façon tu parviens à faire en sorte que je me range toujours à tes avis. Il faut dire que j'ignorais que tu m'aurais repoussé une seconde fois si Lydia avait réussi à compromettre ta famille. Cela change ma vision des choses. Jamais plus je ne regretterais de les avoir mariés. En tout cas, tu te demandais pourquoi Lydia est devenue si horrible, la réponse est toute trouvée.

- Elle a toujours été prompte à s'emporter et être rancunière. Donc à mon avis, c'est l'exil de Wickham qui a accentué ces défauts.

- Encore une décision que j'ai prise. C'est moi qui ai envoyé Wickham en exil. Je savais en le faisant que cela mettait Lydia dans une situation impossible mais je n'aurais jamais imaginé que cela prenne de telles proportions.

- Tu n'avais pas le choix, tu n'allais tout de même pas le tuer en duel…

- J'ai sérieusement hésité.

- Tu n'es pas un meurtrier, William. Et je préfère voir Lydia partir en Amérique que de la savoir veuve.

- Elle aurait pu refaire sa vie, ce qui lui est interdit aujourd'hui.

- Je ne pense pas qu'elle l'aurait fait. Et tu aurais difficilement pu vivre avec ce poids sur tes épaules. Tu aurais fini par éprouver du remords.

- Je ne suis pas sûr. Pas après tout ce qu'il nous a fait subir.

- Non, tu n'es pas comme cela, mon amour. Contrairement à lui, tu es quelqu'un de noble, et de profondément généreux. Tu te serais abaissé à son niveau en faisant cela. Je suis heureuse que tu aies trouvé une autre solution.

- Et comment va Kitty ? A en juger par le son de ta voix, sa lettre était vraiment triste.

- Je pense que Lydia l'a profondément blessée. Je n'ose pas imaginer comment je me sentirais si Jane devait me retirer son estime et sa confiance. Et encore faudrait-il pour cela que je fasse quelque chose de terrible qui le justifie, ce qui n'est pas le cas de Kitty. Elle doit vivre cela comme une terrible injustice.

- Cela va être difficile pour elle, mais il faut que Kitty admette que Lydia a terriblement changé, et que la jeune fille avec qui vous avez grandi a définitivement disparu. Maintenant il faut penser à l'avenir, et voir ce que nous pouvons faire.

- Penses-tu vraiment qu'il faut la laisser partir ?

- Je ne vois pas comment nous pourrions la retenir.

- Elle n'a pas d'argent.

- Ton père lui verse une rente qu'il ne peut lui retirer, c'est un arrangement écrit sur lequel nous ne pouvons pas revenir. De toute façon, je pense qu'on ne doit pas la retenir.

- Vraiment ?

- Oui, te souviens-tu de ce que nous nous étions dit tous les deux au moment où nous avons décidé de lui raconter que Wickham a tenté de t'enlever ? Que nous le faisions justement pour lui laisser le choix car elle avait le droit de savoir pour quelles raisons précises son mari est parti à l'autre bout du monde. Ce choix elle l'a fait, Elizabeth. Nous ne pouvons pas l'en empêcher. »

Elizabeth entendait parfaitement le discours de son mari. Mais elle n'arrivait pas encore à comprendre comment sa sœur pouvait privilégier un mari violent et égoïste à une famille soudée et aimante. Darcy la laissa songeuse quelques minutes avant de lui prendre la main, embrassant sa paume.

« Elle a fait son choix, ma chérie. Il faut l'accepter.

- Que dirais-tu si Georgiana t'annonçait qu'elle partait à l'autre bout du monde ?

- Je la séquestrerais dans ses appartements, répondit-il le plus sérieusement du monde. Mais la situation est bien différente. Je suis son cotuteur jusqu'à son mariage. Donc elle ne pourrait pas décider, seule, de partir, Richard et moi devrions donner notre accord. Or Lydia est mariée, elle ne doit répondre qu'à Wickham. Comme il est absent, elle est libre de faire ce qu'elle veut, et elle ne s'en prive pas. Néanmoins, nous pouvons intervenir pour l'empêcher de partir dans de mauvaises conditions. Ce qui implique que nous retrouvions Wickham rapidement.

- Mais comment faire ? Tu l'as dit l'autre jour, tu n'as aucune idée de l'endroit où il peut être. Nous ne savons même pas s'il est encore en vie.

- Tout est possible à condition de s'en donner les moyens et d'être patient. J'ai déjà écrit aux quelques contacts que j'ai sur place pour qu'ils le recherchent. Je vais en informer ton père, Mr. Bingley et Mr. Cooper dès aujourd'hui. Lydia devra attendre que nous en sachions davantage.

- Ce qui peut prendre des mois ! s'exclama Elizabeth.

- Voire un an ou deux. Je ne suis pas sûr que ta sœur acceptera d'attendre si longtemps. Enfin l'avenir nous le dira. Pour l'instant nous ne pouvons rien faire de plus. »


Cet épisode assombrit l'humeur d'Elizabeth pendant quelques temps. Elle n'avait jamais été très proche de Lydia, mais chacune des cinq sœurs avait sa place bien à elle dans la fratrie des Bennet. Lorsque Lydia avait annoncé qu'elle souhaitait partir, c'était aux yeux d'Elizabeth une façon de détruire cet équilibre, même s'il avait déjà été mis à mal par les mariages de quatre d'entre elles en seulement trois ans.

En outre, elle était très inquiète à l'idée de la voir partir pour une contrée si lointaine réputée dangereuse. Selon elle, c'était le dernier endroit souhaitable pour une femme, et qui plus est sans son mari. Rien à ce jour ne pouvait les rassurer sur le fait que Mr. Wickham pourrait être retrouvé, et encore moins qu'il verrait d'un bon œil l'arrivée de son épouse, car il n'avait jamais caché son mépris pour elle.

Mais au fil des jours, les paroles de Darcy firent leur chemin dans son esprit, et Elizabeth reconnut que la demande de Lydia avait une certaine légitimité même si elle la formulait extrêmement mal. Encouragée discrètement mais tendrement par son mari, elle prit sur elle pour commencer à se résigner à ce sujet. Elle savait que c'était un travail sur elle-même qui durerait plusieurs mois voire des années, mais reconnaissait qu'elle avait toutes les raisons d'être heureuse et que l'attitude de Lydia ne devait pas venir ternir son bonheur. Au grand soulagement de Darcy, elle relégua son inquiétude pour Lydia au second plan et ne pensa bientôt plus qu'à leur enfant et leur famille.

A Londres, Jane suivait sensiblement les traces d'Elizabeth, elle aussi encouragée par Mr. Bingley à laisser Lydia faire ses propres choix et les assumer. Qui plus est, la jeune mère était très occupée par ses activités mondaines et Henry. Elizabeth fut très amusée lorsqu'elle reçut à la fin du mois de mars une lettre de sa sœur lui relatant sa présentation à la Cour, qui s'était bien passée même si Jane avait été pétrifiée par la peur et la timidité. Jane semblait visiblement déjà lassée des mondanités londoniennes, ayant toujours préféré la tranquillité de sa vie de famille aux côtés de son mari et de son fils. Darcy sourit en lui disant qu'il ne serait pas étonné de voir les Bingley revenir à Ellsworth Hall dès le mois de mai même si la délivrance d'Elizabeth n'était pas prévue avant la mi-juin.

La correspondance d'Elizabeth continua d'ailleurs à lui réserver bien des surprises, car quelques jours plus tard, elle reçut une lettre de la Comtesse Von Lieven. Elle s'était réveillée ce matin-là d'excellente humeur, tirée de son sommeil par son bébé qu'elle avait une fois de plus senti bouger, ce dont elle ne se lassait pas. Darcy était resté à ses côtés dans leur lit, la main une fois de plus posée sur son ventre à guetter le moindre mouvement. Lorsque leur enfant avait cessé de bouger, Darcy avait alors reporté toute son attention sur Elizabeth, et, renouant avec les habitudes qu'ils avaient prises à la Villa Balbianello, ils avaient consacré plusieurs heures à leurs confidences, entrecoupées de fous-rires et de câlineries.

La journée, débutée sur cette note tendre, commençait donc sous de très bons auspices. Après s'être levée et habillée, elle avait rejoint son mari dans le salon où ils prenaient leur petit déjeuner en tête-à-tête, et avait été surprise de découvrir qu'une lettre de la Comtesse Von Lieven l'attendait. Darcy la regarda avec curiosité, brûlant d'envie de savoir ce que la Comtesse lui disait, et surtout quelle serait la réaction d'Elizabeth. Ils n'avaient pas reparlé des Von Lieven depuis qu'ils avaient décidé d'un commun accord de reléguer la tentative du Comte dans le passé le lendemain de leur départ de Lievenhof. De fait, Darcy n'avait aucune idée de la façon dont Elizabeth voyait désormais ces événements.

Chère Elizabeth,

J'espère que ma lettre vous trouve en bonne santé de même que Mr. Darcy, et que votre grossesse se déroule bien. Vous connaissant, j'imagine combien vous l'avez attendue avec impatience, et je vous souhaite des mois paisibles pour la vivre en toute tranquillité.

Ma chère amie, j'ai longuement hésité à vous écrire mais je n'ai pu m'y résoudre pendant plusieurs semaines. Du fait de la naissance prochaine de votre enfant, je savais que vous ne participeriez pas à la Saison. Toutefois, mon retour à Londres me fait cruellement sentir votre absence, ce qui m'a définitivement convaincue de faire taire mes scrupules. Votre amitié m'est trop précieuse pour ne pas payer le prix d'une explication franche qui, je l'espère, vous rendra un peu de paix, car nous en avons toutes deux bien besoin.

Je dois commencer par un aveu difficile, mais indispensable : je n'ignore rien de l'attitude ignominieuse de mon mari à votre égard lorsque vous avez séjourné à Lievenhof en décembre dernier. Tout comme je n'ignore rien de son altercation avec Mr. Darcy, dont je salue d'ailleurs le tact et l'élégance. Il a su faire preuve de l'intelligence et de la discrétion dont mon mari aurait cruellement manqué si la situation avait été inverse.

Je vous dois à tous les deux des excuses pour avoir dissimulé le fait que j'étais informée de ces scènes déplorables, mais les heures qui ont suivi l'annonce de votre départ ont été marquées par le sceau de la honte, et je n'ai pas trouvé le courage de vous en parler de vive voix. Mais aujourd'hui, alors que Londres me paraît bien terne sans votre présence, je prends pleinement conscience de la place que votre amitié a prise dans ma vie, et de la nécessité de cette explication.

Je crains fort de ne plus faire le bonheur de mon époux depuis très longtemps. Mon mariage n'a pas eu les mêmes fondements que le vôtre, mais il a tout de même été basé sur un respect et une estime mutuels pendant de longues années. Mais le temps détruit bien des choses… et change les gens. C'est le cas de mon époux, que je ne reconnais plus. Je vous présente mes plus humbles excuses pour son comportement inqualifiable, et vous prie de croire que je n'ai jamais songé, un seul instant, que vous aviez la moindre part de responsabilité dans cette sombre histoire. Votre tempérament honnête, vos valeurs, et enfin votre mariage très heureux avec Mr. Darcy vous mettent à l'abri de tout soupçon, et je prie pour qu'il en soit toujours ainsi car je souhaite votre bonheur.

J'ai rencontré bien des gens au cours de mon existence, et peu d'entre eux avaient votre droiture et votre bonté. En un mot, rares ont été ceux que j'ai jugés dignes de mon estime, tandis que j'ai compris dès notre première rencontre que vous n'étiez pas taillée pour frayer avec ces gens-là sans les mépriser profondément comme je le fais. Je comprends d'ailleurs aisément pourquoi Mr. Darcy a choisi d'unir son destin au vôtre, car vous avez tous les deux le même tempérament.

Ainsi, je vous en conjure, Elizabeth, ne me retirez pas votre amitié. Je sais que je n'en suis plus aussi digne à cause de mon époux, mais croyez bien que je suis la première à condamner vivement son attitude ! Il n'a plus droit aujourd'hui qu'à mon mépris et mon indifférence, mais j'espère que vous ne me réserverez pas le même traitement.

Si cela est nécessaire, je plaiderai ma cause auprès de Mr. Darcy que je crois connaître suffisamment pour savoir qu'il souhaite vous éloigner à tout prix de mon époux pour vous protéger de ses méfaits. Mais par voie de conséquence, je redoute qu'il vous éloigne de moi. J'ose espérer que vous estimerez tous les deux que notre amitié est trop précieuse pour être sacrifiée à cause de l'erreur d'un homme que je n'ose plus qualifier de gentleman, et dont je serai la première à vous protéger si vous m'honorez en me conservant votre affection.

Chère Elizabeth, prenez le temps qu'il vous faudra pour réfléchir, car je sais que mon aveu est lourd de conséquences. En attendant, sachez que tous mes vœux vous accompagnent pour que votre confinement et votre délivrance se passent bien. J'espère vous revoir très bientôt, et d'ici là je m'emploierai à veiller sur votre sœur aînée, cette si charmante Mrs. Bingley qui est tout aussi adorable que vous. Mais votre panache et votre humour me manquent, ma chère amie. Revenez-nous vite !

Je vous envoie, à Mr. Darcy et vous, toute mon affection. Profitez bien de ce merveilleux havre de paix qu'est Pemberley.

Je suis votre etc.,

Susan Von Lieven

Elizabeth fut à la fois interloquée et émerveillée à la lecture d'une telle lettre. Elle connaissait la noblesse de la Comtesse, et n'aurait donc jamais pensé qu'elle évoque, même à demi-mots, les travers de son mari. Néanmoins, elle fut soulagée de découvrir que son amie n'était pas dupe au sujet des événements qui l'avaient poussée à quitter Lievenhof en toute hâte avec Darcy. Se sentant plus légère, elle reporta alors son attention sur son mari qui l'observait avidement.

« Elle est… incroyable. Tu devrais lire sa lettre, elle est presque autant adressée à toi qu'à moi. » dit-elle en la lui tendant.

En quelques instants, Darcy avait pris connaissance de la missive de la Comtesse. Il releva les yeux et adressa un sourire à Elizabeth.

« Voilà qui devrait te rassurer, lui dit-il en lui rendant la lettre.

- Je l'admire de rester si digne malgré l'attitude de son mari qui doit la mortifier. M'avouer qu'elle est au courant de tout a dû terriblement lui coûter.

- Elle tient beaucoup à toi, et je suis convaincu qu'elle pense que ses rares amitiés valent plus à ses yeux que son mariage. Etant donné la personnalité de son mari, je ne peux l'en blâmer.

- Mais comment est-elle au courant de ta discussion avec le Comte ?

- Elle nous aura entendus… supposa Darcy. Nous étions au pied de l'escalier de Lievenhof. Vas-tu lui répondre ?

- Bien sûr ! Je m'étonne qu'elle redoute que tu souhaites que je cesse toute relation avec elle par crainte que je rencontre son mari.

- Cela fait sens, au vu de la discussion qu'elle a dû surprendre entre le Comte et moi.

- Tu ne m'as jamais raconté ce que vous vous êtes dit exactement.

- C'était bien inutile.

- Mais je suis curieuse.

- Je sais que tu l'es, mon amour, dit-il en souriant. Rassure-toi, je suis resté très calme, alors que je rêvais d'en découdre avec lui par les armes.

- Précisément. Tu n'étais pas calme en me quittant pour les informer de notre départ.

- Je me suis contenu, même si cela me coûtait. Mais je ne lui en ai pas moins fait comprendre qu'il ne devait plus t'approcher.

- Et la Comtesse, en te voyant si calme, se serait mise à craindre que tu veuilles que nous rompions toute relation avec eux ? dit Elizabeth en haussant un sourcil sarcastique. Je ne te crois pas, William.

- Il s'obstinait à te manquer de respect et à sous-entendre que tu ne ferais pas exception à la règle qui veut, selon lui, que toutes les femmes finissent par être infidèles à leur mari. J'ai fini par perdre patience en lui rappelant que tu es mon épouse, et que notre mariage est d'une telle nature que rien ni personne ne pourra s'immiscer entre nous. Il se peut que je l'aie légèrement… malmené à ce moment-là, avoua-t-il d'un ton faussement contrit. C'est sans doute cet instant qui justifie l'inquiétude de la Comtesse. »

Amusée, Elizabeth observa son mari, qui soutint son regard, lui faisant comprendre implicitement qu'il n'en dirait pas plus. Le connaissant, elle choisit d'abandonner le sujet.

« Dans ce cas, je vais lui répondre que je serai ravie de la revoir pendant la prochaine Saison. Néanmoins, ne penses-tu pas que nous devrions lui rendre son hospitalité dès cette année ?

- Et accueillir une vipère en notre sein ? Tu n'y penses pas ! Elle viendra accompagnée de son mari, elle n'aura pas le choix. C'est hors de question. Compte tenu des circonstances, et du fait qu'elle est pleinement consciente de tout ce qui s'est passé, je pense qu'elle ne s'attend de toute façon pas à ce retour d'invitation, et ne s'offensera donc pas de ne pas en recevoir. De toute façon, notre enfant sera tout juste né quand la Saison se terminera, je refuse d'inviter qui que ce soit pendant les mois suivants. Tu auras besoin de repos, et je ne veux pas que les moments heureux que nous vivrons à cette période soient ternis par des retrouvailles embarrassantes ou indésirables. »

Le ton catégorique de son mari dissuada Elizabeth d'évoquer une éventuelle visite de ses parents après la naissance de leur enfant. Elle ne les avait pas vus depuis près d'un an, et ils lui manquaient profondément. Malgré sa correspondance assidue avec son père, leurs longues discussions et leur complicité lui manquaient. Néanmoins, elle pressentait que la présence de Lydia à Longbourn rendait toute invitation très difficile, car elle ne concevait pas que la jeune femme réside à nouveau sous leur toit après l'esclandre qu'elle avait fait à Darcy House l'année précédente.

Refusant de ternir cette journée, elle chassa ses pensées nostalgiques et alla répondre à la Comtesse immédiatement après avoir pris sont petit déjeuner.

Chère Susan,

C'est avec le plus grand plaisir que j'ai reçu votre lettre. Je suis heureuse de constater que votre santé est florissante et que votre retour à Londres s'est bien déroulé. Pour répondre à votre question, je me porte à merveille, de même que Mr. Darcy. Ma grossesse ne me pose aucun souci de santé et je prie pour qu'il en soit ainsi jusqu'à ma délivrance qui est prévue pour juin. Et comme vous l'avez deviné, je suis heureuse de retrouver Pemberley et mes habitudes, car après tant de mois passés sur les routes d'Europe, j'aspirais sans le savoir à un peu de paix et de repos.

Je dois toutefois vous avouer ma surprise, et mon soulagement, à la lecture de votre lettre. J'éprouvais de grands remords d'avoir dû prendre congé de vous si abruptement à Lievenhof, sans explication aucune. De plus, je ne savais pas quelle suite donner à notre amitié suite aux événements de décembre, car l'idée de vous mentir, même par omission, me révoltait. Votre confiance m'est très précieuse, et je ne voulais la trahir sous aucun prétexte.

Malgré la gravité des faits, et la difficulté pour vous d'en avoir été informée, je suis heureuse d'apprendre aujourd'hui que vous n'en ignorez rien, et plus encore que vous connaissez ma position à ce sujet. Le seul obstacle qui se dressait entre vous et moi était ma répugnance à vous cacher des faits si graves. Votre lettre a balayé tous mes doutes à ce sujet, et je me suis empressée de prendre la plume pour vous répondre et vous assurer que je n'ai jamais envisagé de vous retirer mon affection pour le seul et unique motif que votre mari n'est pas digne de notre estime.

Chère Susan, mon amitié vous est toute acquise, et s'il est une vertu dont je peux me vanter, c'est bien la fidélité, tant en amour qu'en amitié. Vous mesurez donc toute l'étendue du dilemme qui m'a agitée pendant de nombreux mois, jusqu'à ce matin où j'ai eu la joie de recevoir votre lettre qui a levé tous mes doutes et toutes mes inquiétudes ! Je vous remercie de la preuve de confiance que vous vous venez de m'accorder, et m'emploierai au cours des prochaines années à en rester digne.

Soyez également pleinement rassurée sur le fait que Mr. Darcy m'encourage vivement à vous conserver mon affection. Le respect et l'amitié qu'il vous a toujours portés n'ont en rien été ternis par les événements de décembre, et c'est donc avec plaisir que nous vous reverrons pendant la Saison 1820, car il va de soi que nous ne nous rendrons pas à Londres avant votre départ pour la Bavière l'été prochain.

Et puisque j'évoque la Saison, je vous sais gré de veiller sur Jane, dont la timidité naturelle me faisait redouter qu'elle ne se sente pas parfaitement à l'aise à Londres. Sa gentillesse extrême et sa douceur ne la prédestinent pas à évoluer comme nous le faisons au sein de nos relations, mais pourtant son tempérament en fait une amie précieuse, et je m'estime extrêmement chanceuse de l'avoir pour sœur.

Ma chère Susan, je vous souhaite de passer une excellente Saison, en espérant que l'ennui ne vous pèse pas trop en mon absence, que vous n'avez pas manqué d'évoquer à plusieurs reprises. N'hésitez pas à égayer mon quotidien et à me transmettre des nouvelles et anecdotes savoureuses au sujet de nos nombreuses connaissances, comme vous savez si bien le faire.

Mr. Darcy et moi vous saluons, et vous transmettons toute notre amitié.

Je suis votre etc.,

Elizabeth Darcy

Elizabeth était très heureuse que les problèmes soulevés par l'attitude honteuse du Comte soient enfin résolus, et elle s'aperçut en cachetant sa lettre que l'humour et l'amitié de la Comtesse lui manquaient profondément. Si le début de leur relation avait été placé sous le signe d'une collaboration pour assurer un grand succès à Elizabeth pendant la Saison, et faire taire les mauvaises langues qui commentaient à n'en plus finir la mésalliance de Darcy, les deux femmes s'étaient rapidement découvert tant de goûts communs et d'affinités que leur amitié était née naturellement. C'était à l'instant où Elizabeth avait cru perdre cette dernière qu'elle avait véritablement pris conscience de la place que la Comtesse avait prise dans sa vie.

Darcy fut reconnaissant à la Comtesse d'avoir pris les devants au sujet d'une affaire qu'Elizabeth, il en était persuadé, n'aurait jamais osé aborder d'elle-même. Il informa son épouse qu'il avait lui aussi rédigé une réponse à la Comtesse pour la rassurer pleinement sur le fait qu'il ne voyait aucun inconvénient à ce qu'elles restent amies, car il estimait injuste que les deux femmes pâtissent de l'attitude déplorable du Comte tout en étant parfaitement innocentes. Ainsi, le désagréable épisode de la tentative de séduction du Comte à Lievenhof ne fut plus jamais abordé ni par les Darcy ni par la Comtesse au cours des années suivantes, et tous se contentèrent dès lors de saluer le Comte brièvement et avec une indifférence teintée de mépris lorsqu'ils le croisaient.


Le mois d'avril marqua le retour du soleil et d'un temps plus clément qui ravit Elizabeth. Même si elle adorait Pemberley, sa serre et ses salons, sa patience était mise à rude épreuve, et elle avait besoin de retrouver le plein air. Elle réussit à convaincre Darcy de l'emmener faire quelques promenades dans les jardins, arguant que la marche à pied était excellente dans son état étant donné que sa grossesse se déroulait à merveille. Appelé tous les mois, le docteur Edwards avait confirmé qu'Elizabeth était en pleine forme, de même que son enfant, et qu'il ne voyait aucun inconvénient à ce qu'elle se promène un peu chaque jour. En outre, connaissant sa patiente, il convainquit Darcy à mots couverts qu'il valait mieux céder sur ce point s'il ne voulait pas voir son épouse devenir irritable à force d'enfermement et d'ennui !

Et au grand plaisir des Darcy, les Cooper revinrent dans le Derbyshire au début du mois. Mr. Cooper était impatient de reprendre son travail auprès de Darcy, désireux de ne pas oublier ses responsabilités et ses devoirs car il s'estimait encore trop redevable envers Darcy. Quant à Kitty, elle fut soulagée de quitter Longbourn après un mois de cohabitation avec une Lydia invivable. Les récits qu'elle fit du tempérament de la jeune femme firent frémir Elizabeth et Georgiana, et tiquer profondément Darcy qui pensait en son for intérieur qu'il était plus que temps qu'elle parte pour le Nouveau Monde.

Mais il oublia bien vite ces sombres considérations, reportant toute son attention sur Elizabeth, trop heureux de voir qu'elle vivait sa grossesse en étant parfaitement épanouie. Il était soulagé de constater qu'elle était en excellente santé, n'avait rien perdu de son énergie et de sa bonne humeur. Il était en outre très ému de voir les changements de son corps au fil des semaines. Son impatience à l'idée de devenir père grandissait de jour en jour, même si elle était toujours quelque peu ternie par son inquiétude sur le déroulement de l'accouchement.

Fidèle à la promesse qu'il s'était fait à la Villa Balbianello, il ne l'évoquait plus avec Elizabeth pour ne pas ternir sa joie. Mais au fond de lui, l'angoisse grandissait, et il devait faire preuve d'un grand contrôle sur lui-même pour ne rien en montrer. Il savait qu'Elizabeth n'était pas dupe, car elle surprenait souvent son regard anxieux et lisait sans peine en lui. D'un regard ou d'un geste, elle parvenait généralement à chasser son inquiétude, à défaut de l'éradiquer totalement. Mais le plus souvent, son sentiment dominant était la joie, et il constatait qu'il était chaque jour un peu plus amoureux de son épouse qui s'apprêtait à lui faire le plus beau des cadeaux.

Avril était un mois que Darcy chérissait particulièrement, car il marquait leur anniversaire de mariage. A l'inverse de l'année précédente où ils l'avaient célébré en grande pompe à Darcy House avec un bal somptueux, ils prévoyaient cette année de le fêter de façon plus intime avec leurs proches.

Mais Darcy avait prévu une autre surprise qui devait ravir Elizabeth. Le 18 avril, deux jours avant leur anniversaire de mariage, tandis qu'elle était dans le salon en train de discuter avec Georgiana, il les rejoignit et annonça à Elizabeth que des visiteurs étaient en vue et qu'ils devaient aller les accueillir. Intriguée, Elizabeth prit la main qu'il lui tendait pour l'aider à se lever et le suivit. Sourd à ses questions, il arbora un sourire satisfait en la guidant jusque dans le foyer de Pemberley. Il recouvrit ses épaules d'un châle, arguant que malgré le retour du printemps, le vent était encore frais, puis ils sortirent sur le perron. A cet instant, Elizabeth vit deux voitures, dont celle des Bingley, s'arrêter devant eux. N'osant y croire, elle regarda un bref instant son mari, l'interrogeant muettement, puis, entendant son nom, elle se retourna à nouveau vers les voitures, pour découvrir Mr. Bennet qui souriait fièrement et lui tendait les bras.