Chapitre 41: Noces de cuir


Mr. Bennet observait avec attention le paysage qui défilait sous ses yeux depuis qu'il était entré dans le Derbyshire, et plus encore maintenant qu'ils parcouraient les terres de Pemberley. Cela faisait désormais deux ans qu'Elizabeth était mariée, et il ne connaissait de son cadre de vie que ce ses deux aînées lui avaient décrit dans leurs lettres. Il fut charmé en découvrant le panorama unique qui s'offrait à ses yeux en pénétrant dans le parc de Pemberley. Ils parcoururent une longue allée de chênes centenaires, et il s'émerveillait déjà devant le jardin et le canal, où s'ébattaient de nombreux cygnes, tentant vainement de faire abstraction des exclamations exubérantes de son épouse, qui multipliait les superlatifs, et dont la voix devenait plus aiguë à mesure que son impatience augmentait.

Et enfin, Pemberley apparut dans toute sa splendeur, baigné de soleil en ce début de printemps. Pourtant longuement préparé par les multiples descriptions d'Elizabeth, il resta sans voix devant la magnificence sobre et équilibrée du manoir. Ses filles n'avaient pas menti, l'endroit était superbe, et il comprenait mieux désormais pourquoi son gendre n'évoquait son domaine qu'avec une pointe de fierté dans la voix. Mais bientôt, ses pensées furent interrompues lorsque la voiture s'arrêta devant le perron, et il aperçut Elizabeth aux côtés de son mari et de Georgiana. Quelques instants plus tard, elle était dans ses bras, riant et l'embrassant avec effusion. Il l'étreignit longuement, peinant à réaliser qu'il ne l'avait pas vue depuis presque un an. Il était enchanté de constater que Darcy avait réussi à cacher cette heureuse surprise à Elizabeth jusqu'à la dernière seconde, et riait de ce bon tour.

« Père, je suis si heureuse de vous voir ! Vous m'avez manqué ! s'exclama Elizabeth, les larmes aux yeux.

- Et moi donc ! Mais laissez-moi vous regarder, ma parole vous êtes radieuse ! dit Mr. Bennet avec un grand sourire.

- Lizzie, enfin ! J'avais tellement hâte d'arriver ! dit Mrs. Bennet, interrompant les retrouvailles entre le père et la fille. Mais cet endroit est absolument splendide ! J'ai hâte de tout visiter dans les moindres recoins ! »

Elle embrassa Elizabeth distraitement, toujours perdue dans sa contemplation du manoir, tandis que Darcy descendait à son tour les marches du perron pour accueillir les Bingley qui sortaient de la seconde voiture. Elizabeth fut alors surprise de découvrir que Mary s'était jointe à ses parents pour le voyage. Elle l'embrassa chaleureusement, lui souhaitant la bienvenue à Pemberley, ravie de retrouver une sœur qu'elle n'avait pas vue depuis un an et demi. Puis, elle se retourna à nouveau vers son père qui lui souriait toujours malicieusement et il lui offrit son bras pour la conduire à la voiture des Bingley, où Darcy et Georgiana étaient déjà en grande conversation avec Jane et son mari.

Elizabeth croisa alors le regard de Darcy, et le bonheur qu'il lut dans ses yeux valait tout l'or du monde… et la présence exaspérante de Mrs. Bennet qui accourait à ses côtés, l'inondant de compliments sur « son beau domaine de Pemberley » ! Mais Elizabeth ne put venir à son secours, car Jane l'avait déjà prise dans ses bras, trop heureuse de retrouver sa sœur, et surtout d'avoir échappé à l'étouffante atmosphère qui régnait à Londres pendant la Saison. Sollicitée de toutes parts par les membres de sa famille, Elizabeth peinait à reprendre ses esprits, encore trop bouleversée d'avoir retrouvé son père, et émue de la surprise que lui avait réservée Darcy en invitant tous les membres de sa famille pour célébrer leur anniversaire de mariage. Mais très vite, elle revint vers son père, et ils allèrent retrouver Darcy, Mr. Bennet n'ayant pas encore eu l'occasion de saluer son gendre.

« Mr. Bennet, soyez le bienvenu à Pemberley. J'espère que vous avez fait bon voyage ? demanda Darcy.

- Excellent, mais je vous avoue que je ne suis pas fâché d'arriver ! dit Mr. Bennet d'un air entendu en faisant allusion aux bavardages incessants de son épouse.

- Rassurez-vous, vous allez pouvoir profiter du calme de Pemberley pour vous reposer. » dit Elizabeth.

Elle avait pris le bras que son mari lui tendait, lui adressant le plus amoureux des sourires pour le remercier.

« En tout cas, je suis ravi de constater que vous avez réussi à cacher la surprise jusqu'au bout, Mr. Darcy. C'est un exploit, car Lizzie est généralement trop maligne pour qu'on puisse lui dissimuler quelque chose très longtemps.

- En deux ans de mariage, je suis passé maître en la matière, plaisanta Darcy. Mais venez donc à l'intérieur, vos chambres vous attendent, vous devez être impatients de vous rafraîchir. »

Il parlait à l'attention de tous les Bennet désormais, car sa belle-mère les avait rejoints. Offrant toujours son bras à Elizabeth, Darcy précéda ses invités, pénétrant dans le Grand Foyer de Pemberley.

« Comment as-tu pu organiser tout cela sans que je sois au courant ? lui demanda Elizabeth à voix basse.

- Tu as décidé fort à propos de passer beaucoup de temps dans la serre. Et j'ai une jeune sœur très enthousiaste qui m'a beaucoup aidé. » dit Darcy en souriant.

Elizabeth n'eut pas le temps de remercier son mari, car à l'instant où Mrs. Bennet pénétra dans le Grand Foyer de Pemberley, elle se répandit à nouveau en exclamations d'admiration et de flatterie, affirmant qu'elle n'avait jamais rien vu d'aussi grandiose de sa vie, à part peut-être « la magnifique demeure des Darcy à Londres ».

« Lizzie, comme vous êtes chanceuse de vivre dans un tel endroit ! Ma parole, je n'aurais jamais cru qu'une de mes filles serait un jour maîtresse d'un tel château ! »

Elizabeth leva les yeux au ciel, et l'interrompit pour l'encourager à l'accompagner dans l'aile des invités où leurs chambres les attendaient.

« Laisse-moi les accompagner, Elizabeth. Evite-toi autant que tu le peux les escaliers. » se proposa Georgiana.

Enceinte de sept mois, Elizabeth lui en fut reconnaissante, aussi accompagna-t-elle Darcy et les Bingley dans le salon où le thé les attendait, tandis que les Bennet suivaient Georgiana et Mrs. Reynolds.

« Vous avez tous bien caché votre jeu ! s'exclama Elizabeth avec un grand sourire, après s'être assise entre son mari et sa sœur.

- Il le fallait bien, tu es difficile à surprendre ! dit Jane en souriant.

- Georgiana et moi avons dû développer des trésors d'ingéniosité pour que tu ne te doutes de rien, dit Darcy.

- Depuis quand avais-tu prévu cela ? lui demanda Elizabeth.

- Février environ. Quasiment dès le jour de notre retour d'Europe. Nous en avons parlé avec Mrs. Bingley et nous avons pensé que c'était une excellente idée. Il ne restait plus qu'à écrire à tes parents pour les inviter avec Miss Bennet, et ils ont accepté immédiatement.

- Je pense qu'ils étaient très heureux de pouvoir échapper à Longbourn et surtout à Lydia pour quelques temps, ajouta Jane.

- Elle est donc restée là-bas ? demanda Elizabeth.

- Je crois qu'elle loge chez les Lucas d'après ce que ton père m'a expliqué, répondit son mari.

- Ce n'était pas un cadeau à leur faire… dit Elizabeth.

- Non, mais je pense qu'ils étaient contents de rendre service à vos parents. Ils les voient endurer la cohabitation avec votre sœur depuis presque un an et ont donc compris à quel point une coupure était nécessaire. » dit Mr. Bingley.

Mais chassant ces sombres considérations, Elizabeth les remercia chaleureusement d'avoir organisé ces retrouvailles, et elle s'engagea bientôt dans une grande discussion avec Jane pour lui demander comment se passait la Saison.

« A vrai dire, je n'y prends pas autant de plaisir que je l'aurais cru, confessa Jane. Tu m'avais pourtant prévenue que je serais bien déçue de la plupart des rencontres que je ferais. Néanmoins, je me suis fait quelques amis précieux et j'en suis heureuse.

- Et j'ai cru comprendre que la Comtesse Von Lieven t'a prise sous son aile ?

- Oui, elle est vraiment exceptionnelle, et d'une telle gentillesse ! J'ai vraiment été surprise. J'apprécie sa compagnie mais je t'avoue qu'elle m'impressionne un peu. En tout cas, elle me parle de toi très souvent. Je crois que tu lui manques beaucoup.

- Nous sommes devenues très proches en effet. Et comment s'est passée ta présentation à la Cour ?

- Pas très bien, j'en ai peur…

- Sottises ! Tu te sous-estimes, comme toujours, ma chérie, la contredit Mr. Bingley. Elle était absolument parfaite ! ajouta-t-il à l'intention des Darcy.

- Terrifiée, tu veux dire ! rectifia Jane.

- Qui ne le serait pas ? dit Elizabeth. Je te rassure, Kitty et moi n'en menions pas large ce jour-là. Et finalement tout s'est très bien passé.

- Et cela a été le cas pour Jane. C'était une journée inoubliable. » dit Mr. Bingley en adressant un tendre regard à son épouse, faisant sourire les Darcy.

Ils furent rapidement rejoints par les Bennet et Mary. Jane s'écarta légèrement pour laisser Mr. Bennet s'installer près d'Elizabeth, tandis que Darcy et Mr. Bingley s'engageaient dans une grande conversation car les deux amis ne s'étaient pas vus depuis février. Mrs. Bennet, après une nouvelle salve de compliments sur Pemberley que Darcy fit mine de ne pas entendre, reporta son attention sur Elizabeth, lui demandant comment sa grossesse se déroulait, l'inondant de conseils pour sa santé, que sa fille écouta d'une oreille distraite. Quand elle demandait des conseils à ce sujet, ce qu'elle faisait rarement, elle s'adressait invariablement à Jane en qui elle avait une confiance absolue, et qui savait trouver les mots justes pour répondre à ses interrogations et apaiser ses quelques craintes.

Le reste de l'après-midi passa fort agréablement, Elizabeth ayant réussi à trouver un peu d'intimité avec son père, et tous deux conversèrent longuement. Elizabeth prit ainsi des nouvelles de la plupart de leurs relations du Hertfordshire, heureuse d'apprendre certains mariages et quelques naissances chez des relations dont elle était avant son mariage très proche. Quant à Mr. Bennet, il ne se lassa pas d'entendre sa fille évoquer son voyage en Europe avec enthousiasme. Darcy finit par les rejoindre, et tous trois échangèrent alors leurs impressions.

Elizabeth profita également de ces quelques heures pour observer Mary, et ce qu'elle vit l'inquiéta profondément. Elle se souvenait d'une jeune fille studieuse, réservée et presque austère. Un an et demi plus tard, elle la retrouvait pâle, triste et encore plus silencieuse que dans ses souvenirs. Et lorsqu'elle tenta d'entamer une conversation avec elle, Mary ne lui répondit que laconiquement, sans même s'intéresser à son interlocutrice. Même Georgiana, qui avait pourtant lié un début d'amitié avec la jeune fille lorsqu'elles s'étaient vues à Londres pour le vingt-et-unième anniversaire d'Elizabeth, ne parvint pas à la tirer de son mutisme, alors même qu'elle tenta de parler musique, sachant qu'elles étaient toutes deux passionnées par leur piano.

Cela ne s'arrangea guère pendant le dîner qu'ils prirent tous ensemble. Tandis que Mr. et Mrs. Bennet, ainsi que Jane, étaient ravis de retrouver les Darcy, et que les parents d'Elizabeth étaient émerveillés de la beauté de Pemberley, Mary semblait sourde et aveugle à tout ce qui l'entourait. N'y tenant plus, Elizabeth finit par aborder discrètement le sujet avec son père à la fin du repas, tandis qu'il l'escortait vers le salon.

« Mary me semble très taciturne. Bien plus que dans mes souvenirs. Est-elle toujours ainsi ?

- La situation à Longbourn est compliquée, répondit Mr. Bennet laconiquement.

- A cause de Lydia ?

- Oui, je crains que Mary souffre beaucoup de son attitude.

- Elle est pourtant du genre à se protéger de tout ce qu'il entoure en s'isolant.

- Elle est la seule de vous toutes à ne pas s'être mariée, cela lui pèse. Pas tant le fait de ne pas être mariée, car je crois que le mariage ne la tente guère, mais surtout parce qu'elle se sent seule maintenant que vous êtes parties. Et on ne peut pas dire que la compagnie de Lydia y a remédié, bien au contraire ! J'ai tenté de protéger votre mère et Mary de son influence négative, mais ce n'est pas une mince affaire.

- Peut-être faudrait-il que Mary passe un peu de temps à Londres. Elle aurait bien besoin d'un changement d'air et d'entourage.

- Elle déteste Londres, vous le savez bien.

- Cela lui ferait du bien de voir du monde. Ce n'est pas bon de rester si isolée.

- J'ai pensé quelques temps l'envoyer passer quelques semaines ici, dans le Derbyshire, mais Kitty et vous attendez votre délivrance, ce n'est pas le moment, vous avez bien mieux à faire.

- Mais le veut-elle seulement ? Il semble qu'elle se soit enfoncée dans un mutisme bien profond… s'inquiéta Elizabeth. Je me réjouis de la revoir après tant de temps, mais il semble que cela ne soit guère réciproque.

- Laissons-lui du temps. Vous retrouver, Jane, Kitty et vous, même pour quelques semaines seulement, devrait lui faire le plus grand bien. Et cela lui permettra d'échapper quelques temps aux plaintes continuelles de Lydia, et à l'insistance de votre mère à vouloir la marier à tout prix.

- Avec quatre filles mariées, ne s'estime-t-elle pas encore satisfaite ?

- « Mr. Bennet, vous pouvez mourir demain, et dans ce cas que deviendra Mary ? » singea Mr. Bennet. Voici la sempiternelle complainte de votre mère. Enfin, je ne vous apprends rien, vous avez entendu ce discours pendant des années ! »

Le père et la fille riaient encore en entrant dans le salon. Désireuse de dérider Mary, Elizabeth se tourna alors vers Georgiana et lui demanda de jouer quelque chose. La jeune fille acquiesça timidement, rougissant légèrement. Elle joua deux ravissants morceaux qui charmèrent l'assemblée, Mrs. Bennet applaudissant plus fort que les autres. Avec sa générosité et son humilité habituelles, Georgiana se tourna alors vers Mary, lui proposant de venir jouer à quatre mains avec elle. A la grande surprise de l'assemblée, Mary refusa, arguant que son jeu était bien trop mauvais en comparaison de celui de Georgiana. Elizabeth taquina sa sœur en disant qu'elle avait subi la même punition en visitant Pemberley pour la première fois, alors qu'elle jouait encore plus mal, mais rien n'y fit.

Les Bingley, grâce à leur tempérament aimable et enjoué, parvinrent à adoucir l'atmosphère et la conversation roula bientôt sur des sujets bien plus agréables. La fin de la soirée fila tout aussi plaisamment que le reste de la journée, même si Elizabeth se retira tôt afin d'aller dormir. Darcy ne tarda pas à la rejoindre, mais elle était déjà couchée et à moitié endormie lorsqu'il se glissa sous les draps à son tour.

« William ? demanda-t-elle d'une voix endormie.

- Je suis désolé, je t'ai réveillée. Rendors-toi, je suis là, dit-il en se blottissant contre elle.

- Non, ce n'est pas grave. Je voulais te parler. Je n'ai pas pu te remercier comme j'aurais dû le faire. Je suis tellement heureuse que tu aies organisé tout cela ! C'était une idée merveilleuse.

- Je sais que tu avais terriblement envie de revoir ton père. Je m'étonne même que tu n'aies pas suggéré de l'inviter plus tôt.

- Je n'ai pas osé, tu disais que tu voulais que je me repose et que tu ne voulais pas que nous invitions qui que ce soit.

- Ton père est une exception. Vous êtes très proches, et j'apprécie beaucoup sa compagnie. Cela faisait presque un an que vous ne vous étiez pas vus. Encore que son dernier séjour à Darcy House, avec Lydia, n'ait pas vraiment été des plus agréables… Il était temps de réparer cela.

- Merci, mon amour… » dit-elle avant de l'embrasser.

Ils savourèrent leur calme retrouvé quelques instants encore, Darcy caressant doucement le ventre de son épouse, entrelaçant ses doigts aux siens. Puis, il l'entendit soupirer profondément.

« Qu'y a-t-il, mon ange ? murmura-t-il.

- Je ne regrette qu'une chose, c'est que Georgiana et toi deviez supporter ma mère pendant les jours à venir. Elle est insupportable, je pensais pourtant que l'attitude de Lydia l'avait un peu calmée.

- Ta mère ne changera jamais, ma Lizzie, dit-il en souriant. C'est dans sa nature d'être exubérante et de mépriser les règles de convenance les plus élémentaires.

- Ce qu'elle a fait fréquemment aujourd'hui, dit Elizabeth en se mordant la lèvre. Je suis désolée, William.

- Ne le sois pas. Je savais parfaitement à quoi m'attendre en invitant tes parents, je l'ai fait en connaissance de cause. Et ce n'est pas ta faute si ta mère agit de la sorte. Pour ma part, je l'écoute à moitié, acquiesce quand elle dit quelque chose d'un tant soit peu intéressant, et l'ignore le reste du temps.

- Et c'est une technique qui fonctionne ? demanda Elizabeth, amusée.

- Elle a fait ses preuves, mais uniquement à doses infinitésimales. Mais pour toi, je serais patient bien volontiers, afin que tu puisses profiter de la présence de ton père. Et moi aussi d'ailleurs. Je me réjouis d'avance de nos conversations. Sans compter qu'il m'a avoué être amateur de billard. Tu ne me l'avais jamais dit ?

- Cela m'aura échappé. Il n'y joue guère, et le plus souvent chez les Lucas. Mais je crois qu'il se défend assez bien. Mais connaissant ton talent dans ce domaine, il n'aura aucune chance avec toi, dit Elizabeth en souriant.

- Je lui proposerai néanmoins si cela lui fait plaisir. »

Ils retombèrent à nouveau dans le silence pendant plusieurs minutes et Darcy finit par croire que son épouse s'était endormie. Elle le surprit lorsqu'elle lui demanda comment il avait trouvé Mary.

« Pas très expansive, mais elle ne l'a jamais beaucoup été d'après mes souvenirs. Mais je ne suis pas très bon juge, de toutes tes sœurs c'est sans doute celle avec qui j'ai le moins parlé.

- Elle semble avoir beaucoup changé. Je l'ai trouvée très triste. Mon père dit que c'est dû à l'attitude de Lydia et au fait qu'elle se sent désormais très seule depuis le mariage de Kitty.

- Peut-être que son séjour dans le Derbyshire lui fera du bien. Espérons qu'elle renoue un peu ses liens d'amitié avec Georgiana. Elles semblaient bien s'entendre lorsqu'elles se sont revues à Londres.

- Espérons.

- Ne t'inquiète pas, Lizzie, je suis sûr que c'est passager. Les choses finiront bien par se résoudre, surtout si Lydia part vraiment pour l'Amérique, ce dont je doute de moins en moins.

- Je ne le souhaite pas, ni pour Lydia ni pour ma mère.

- Tu n'y pourras rien, ma chérie. Essaie de dormir, tu as besoin de repos. »

Malgré son inquiétude pour ses deux sœurs, Elizabeth finit par s'endormir, et elle se réveilla d'excellente humeur le lendemain. Elle rejoignit son mari et ses parents dans le salon du rez-de-chaussée où ils prirent leur petit déjeuner. Le temps était excellent, Darcy et Georgiana proposèrent à leurs invités une promenade dans le parc. Bien que très tentée, Elizabeth déclina l'invitation, car elle ne se sentait pas la force de marcher aussi longtemps. Son père se proposa de rester à ses côtés, et c'est tout naturellement qu'ils se dirigèrent vers la serre tandis que le reste de leur famille s'engageait vers le grand canal.

Elizabeth ne vit pas les heures de la matinée passer, car son père et elle parcoururent longuement la serre, échangeant à n'en plus finir sur les différentes espèces qui y poussaient. Mr. Bennet fut fasciné par tout ce que sa fille lui présenta. Il n'avait jamais eu les moyens de cultiver des espèces rares car ses revenus ne lui avaient pas permis de construire une serre, et était donc admiratif de celle de Pemberley. Il lui donna de nombreux conseils, la réprimandant de certaines erreurs qu'elle avait commises sur quelques plants. Toutefois, leur conversation finit par tourner sur des sujets beaucoup plus personnels, Mr. Bennet profitant de leur intimité pour demander à Elizabeth comment elle allait.

« A merveille ! dit-elle en indiquant son ventre qui s'arrondissait chaque semaine un peu plus.

- Je n'ai pas encore eu l'occasion de vous dire à quel point je suis heureux pour Mr. Darcy et vous, et de vous féliciter convenablement. Après ce que vous avez enduré l'an dernier, j'imagine que vous avez dû trouver le temps long en attendant cette nouvelle grossesse.

- A vrai dire, oui et non. Les premiers mois ont été les plus durs, et je crois que Londres a vraiment été salutaire. J'avais besoin d'activité et de nouvelles rencontres pour ne pas sombrer, et la Saison m'en a donné plus qu'il ne m'en fallait. Et quand mon mari et moi sommes partis pour la France, j'allais déjà un peu mieux. Notre tour d'Europe a été idyllique, et je crois n'avoir jamais été aussi heureuse de toute ma vie. Je ne regrette pas d'avoir consacré quelques mois à ce voyage plutôt qu'à la maternité.

- Cela se ressentait dans vos lettres. L'idée de Mr. Darcy de vous emmener faire ce voyage était excellente. Et il était effectivement bien plus simple de le faire avant que vous ne deveniez parents.

- J'ai compris cela, au fil du temps. Néanmoins, l'envie de devenir mère me taraudait depuis longtemps, et plus encore depuis ma fausse couche. Quand j'ai appris que mon attente allait enfin prendre fin, j'ai été comblée.

- Je n'ai donc pas à regretter d'avoir donné votre main à Mr. Darcy ? la taquina Mr. Bennet.

- Pas un instant, Père ! dit Elizabeth en souriant, serrant davantage le bras de son père auquel elle était appuyée. J'oserais même dire que malgré la joie que j'ai ressentie le jour de nos fiançailles, je n'aurais jamais pu deviner que nous serions heureux comme nous le sommes aujourd'hui.

- Quand je pense que vous ne pouviez souffrir sa présence dans les mois qui ont suivi votre rencontre avec lui ! rappela-t-il. La vie nous réserve parfois bien des surprises. Je gage qu'il en sera de même avec vos enfants, en tout cas je vous souhaite de les voir si épanouis que vous l'êtes en ce moment. Mais avec des parents tels que Mr. Darcy et vous, je ne m'inquiète pas. »

Ils rebroussèrent chemin tranquillement et furent surpris en remontant les marches du perron d'y croiser Darcy. Il les accueillit d'un sourire.

« Je vous cherchais justement. Je ne te trouvais nulle part, Lizzie, dit-il, heureux de la retrouver.

- Oh rassurez-vous, je vous la ramène, plaisanta Mr. Bennet.

- Je n'étais pas inquiet, répondit Darcy avec un sourire. Je suppose qu'Elizabeth vous a montré la serre ?

- En effet. C'est une petite merveille que vous avez là, et que je vous envie !

- Je me suis fait gronder pour avoir commis une erreur de débutante avec un des pieds que j'ai ramenés de Nice, dit Elizabeth à l'intention de son mari.

- Une erreur de débutante, c'est le mot ! Elle a tué une plante ! dit Mr. Bennet, feignant l'indignation.

- Voilà un crime bien pardonnable, dit Darcy en souriant à son épouse.

- Il n'empêche, je l'ai mieux formée que cela ! » dit Mr. Bennet.

Tous trois rejoignirent le salon de Pemberley où les attendaient Mrs. Bennet, Mary et Georgiana. En s'asseyant, Elizabeth sentit à nouveau son enfant bouger, et avec plus de vigueur que ce à quoi il l'avait habituée. Elle posa ses mains sur son ventre, puis croisa le regard de son mari et de son père.

« Il promet d'avoir un tempérament agité, plaisanta-t-elle.

- Rien d'étonnant à cela, avec une mère telle que vous, dit son père. S'il est à moitié aussi turbulent que vous l'étiez enfant, je vous promets quelques années mouvementées.

- Elizabeth n'était tout de même pas si terrible ? demanda Darcy.

- Pas si terrible ? Où croyez-vous donc que j'ai attrapé ces cheveux blancs ? Avec cette jeune femme ici présente, qui n'avait rien trouvé de mieux à faire que de grimper aux arbres dès qu'elle en avait l'occasion, et ce dès son plus jeune âge !

- Votre père dit vrai, Lizzie ! Vous avez bien fait souffrir mes pauvres nerfs… ajouta Mrs. Bennet.

- Grimper aux arbres, vraiment ? C'est une passion que vous m'aviez cachée, Mrs. Darcy… dit Darcy, taquinant son épouse.

- Tu viens donc de nous découvrir un nouveau point commun, répondit Elizabeth.

- Qui t'a dit que je le faisais aussi ?

- Tante Madeline a trahi ton secret.

- Il faudra décidément que je lui demande de ne pas révéler trop d'anecdotes sur mon passé.

- Espérons que nos enfants se montreront plus raisonnables, en tout cas. » conclut-elle.

Les Bingley et les Cooper les rejoignirent après le déjeuner, et la journée fut à nouveau placée sous le signe des retrouvailles car les Bennet étaient ravis de revoir Kitty. La jeune femme eut droit aux mêmes conseils qu'Elizabeth pour que sa grossesse se déroule bien. Quant à Mr. Bennet, il en profita pour passer un peu de temps avec Mr. Cooper, qui était celui de ses gendres qu'il connaissait le moins.

Il avait été extrêmement surpris de voir le jeune homme arriver à Longbourn quelques jours après le retour de Kitty, suite à leur séparation désastreuse pendant le bal qu'Elizabeth avait donné à Darcy House pour célébrer son premier anniversaire de mariage. Il était persuadé que tous les espoirs de mariage de Kitty avaient disparu, aussi l'arrivée de Mr. Cooper avait-elle surpris tout le monde. Mr. Bennet avait d'emblée apprécié le jeune homme, franc et enjoué, qui semblait surtout très épris de Kitty. Seule sa réticence sur la capacité de Mr. Cooper à subvenir aux besoins de leur ménage l'avait retenu de lui accorder immédiatement la main de Kitty. Néanmoins, la bonne foi du jeune homme et l'affection évidente qui liait le couple avaient fini par le convaincre. Il avait été très soulagé d'apprendre que Darcy avait pris Mr. Cooper sous son aile en l'engageant. Un an plus tard, Mr. Bennet était heureux de constater que le mariage du couple semblait harmonieux et surtout serein. La grossesse de Kitty, tout comme celle d'Elizabeth, se déroulait extrêmement bien. Seules l'attitude de Lydia, qui avait profondément blessé Kitty, et la séparation de Mr. Cooper d'avec sa sœur Alice venaient ternir leur bonheur.

Mais le grand événement de la journée fut la présentation de Henry Bingley aux Bennet, car ces derniers n'avaient encore jamais vu leur petit-fils. Lorsque Jane entra dans le salon avec son fils dans les bras, ce fut l'effervescence, Mrs. Bennet se répandant en exclamations et en compliments, affirmant haut et fort qu'elle n'avait jamais vu plus bel enfant. Néanmoins, le petit Henry ne trouva guère à son goût les effusions excentriques de sa grand-mère, et préféra se réfugier dans les bras de Jane pendant la majeure partie de l'après-midi. Son grand-père l'impressionnait davantage encore, aussi se contenta-t-il de l'observer de très loin, ce qui fit beaucoup rire l'ensemble de l'assemblée, à l'exception du principal intéressé.


Le lendemain était le 20 avril, date qu'Elizabeth et Darcy chérissaient entre toutes. Lorsqu'elle s'éveilla ce matin-là, Elizabeth arborait un grand sourire, que son mari lui rendit. Il guettait son réveil depuis de longues minutes lorsqu'elle ouvrit les yeux, et il l'embrassa aussitôt.

« Joyeux anniversaire, mon amour, dit-il.

- Joyeux anniversaire à toi aussi.

- Deux ans déjà…

- N'es-tu pas encore lassé de moi ?

- Je crois que même cinquante ans n'y suffiront pas, ma Lizzie… dit-il amoureusement.

- Le temps passe si vite… te rends-tu compte que dans deux mois nous serons parents ?

- Vaguement… mais en attendant je t'ai encore toute à moi, et je compte bien en profiter.

- Dois-je m'attendre à de grandes surprises pour aujourd'hui ?

- Au risque de te décevoir, non. J'ai pensé que tu serais plus heureuse de fêter notre anniversaire calmement avec nos proches. Mrs. Reynolds, Georgiana et moi avons prévu un dîner avec tes parents, les Bingley, les Cooper, les Matlock et les Vernon ce soir. Et d'après ce que ton père m'a dit hier soir, tes parents vont aller visiter Ellsworth aujourd'hui, car ils voulaient nous laisser un peu d'intimité.

- Voilà une excellente initiative de leur part, dit Elizabeth malicieusement.

- Je trouve aussi.

- Il faut que je te montre quelque chose, dit-elle d'un ton mystérieux.

- Quoi donc ?

- Ton cadeau, bien sûr. C'est une surprise, Mr. Darcy. Et étant donné que vous m'en faites très régulièrement, vous connaissez certainement la définition ?

- Je ferai donc taire ma curiosité, mais ne me torture pas trop longtemps.

- Alors allons-y dès ce matin ! suggéra Elizabeth.

- « Allons-y » ? Ce n'est pas à Pemberley ?

- Ton cadeau est suffisamment proche pour que nous puissions aller le découvrir à pied, dit-elle d'un ton énigmatique.

- Tu m'intrigues de plus en plus… »

Darcy ne se fit donc pas prier pour se lever et s'habiller. Ils prirent leur petit déjeuner en tête-à-tête dans leur salon privé. Elizabeth arborait un sourire satisfait, peinant à contenir son envie de dévoiler la surprise qu'elle avait réservée à son mari.

« N'ai-je pas droit à un indice ? tenta Darcy.

- Rien du tout. Tu es trop perspicace, tu risques de deviner tout de suite. Cela fait des mois que je brûle de t'en parler mais que je me retiens pour te faire la surprise. Je serais déçue d'éventer le secret si près du but ! »

N'y tenant plus, elle se leva. Il la suivit, intrigué, et constata qu'elle l'entraînait dans les jardins. Il lui demanda à quelques reprises si elle était sûre que c'était proche, ou en tout cas suffisamment pour qu'elle ne se fatigue pas à marcher trop longtemps. Darcy ne tarda pas à constater qu'ils se dirigeaient vers les écuries, mais il ne parvenait pas à comprendre pourquoi elle l'entraînait dans cette direction. Elle contourna les longs bâtiments de l'écurie où se trouvaient les box des chevaux et s'arrêta à quelques mètres du rond de longe, espace clos circulaire en plein air qui servait généralement au dressage. C'était là qu'elle était venue voir Farnley près de deux ans plus tôt, juste après la chute de Darcy.

Darcy, qui regardait attentivement son épouse, n'avait pas compris qu'ils étaient arrivés. Elizabeth se retourna vers lui, arborant un grand sourire. Alors, il regarda derrière elle, et découvrit un poulain. Très jeune, il était encore petit mais avait une robe magnifique, d'un noir luisant, et il était parfaitement proportionné. Darcy sut d'emblée qu'il avait un excellent pedigree mais cela l'intrigua encore plus.

« Un cheval ? demanda-t-il.

- Pas n'importe quel cheval… Celui-ci, mon cher Mr. Darcy, est un futur champion ! exulta Elizabeth.

- J'ignorais que mon épouse était devenue une spécialiste hippique, dit-il, amusé. A quoi le sais-tu ?

- Je le sais parce que c'est le fils d'Azor, vainqueur du Derby d'Epsom en 1817, et d'Eleanor, qui a gagné la même course, et qui est la seule jument à l'avoir gagnée à ce jour. Mais je ne te l'apprends pas, j'imagine ?

- Et tu l'as acheté ? finit-il par demander, peinant à croire qu'elle lui avait fait un tel cadeau.

- Je sais que tu rêves de gagner le Derby d'Epsom depuis des années. Avec un tel pedigree, ce poulain-là est une graine de champion et devrait te le permettre. En tout cas, cela met toutes les chances de ton côté. »

Darcy resta muet quelques secondes, son regard allant plusieurs de son épouse au poulain.

« Il ne te plaît pas ? » demanda Elizabeth, soudainement inquiète.

Il peina à reprendre ses esprits pour lui répondre, rendu muet par la joie.

« Evidemment qu'il me plaît ! s'exclama-t-il. Il est magnifique ! Mais je n'arrive pas à croire que tu m'aies fait un tel cadeau, mon amour ! dit-il en la prenant dans ses bras.

- Pourquoi donc ?

- A cause de ce qui s'est passé avec Farnley.

- C'est différent, l'interrompit Elizabeth. Farnley était rétif. Celui-ci est jeune, malléable. Ton entraîneur n'aura aucune peine à le dresser. Et j'ai bien vu lorsque nous avons assisté au Derby d'Epsom l'été dernier à quel point cette course te passionne.

- Mais quand bien même ! Ce monde t'est tellement inconnu, comment as-tu pu organiser cela ?

- La Comtesse Von Lieven a été d'une aide précieuse, c'est d'ailleurs elle qui m'a présentée aux propriétaires d'Eleanor, et donc de son poulain. Il n'était pas encore né quand nous avons assisté au Derby d'Epsom. Ses parents et lui n'étaient pas sur le champ de course bien sûr, mais la Comtesse savait que ses propriétaires cherchaient déjà un acquéreur. Avec des tels géniteurs champions, nous étions nombreux à le vouloir ! Tu étais tellement absorbé par Empery ce jour-là que je n'ai eu aucun mal à m'éclipser pour aller les rencontrer. Nous avons fait affaire quelques semaines plus tard alors que nous étions encore à Rome. Fin octobre, Mr. Bingley est allé voir Eleanor et son petit pour vérifier qu'ils étaient en bonne santé et qu'il valait la peine d'être acheté.

- Quelle cachotière vous faites, Mrs. Darcy !

- J'ai appris du meilleur, le taquina-t-elle, faisant référence aux nombreuses surprises que Darcy lui avait réservées depuis qu'ils étaient mariés.

- Mais où était-il pendant tout ce temps ?

- Les Bingley l'ont accueilli à Ellsworth dès le mois dernier, car je ne voulais pas tu le découvres avant aujourd'hui. Je suis allée le voir il y a quelques semaines et je dois avouer que j'ai été conquise.

- Quel âge a-t-il ?

- Six mois. Il vient tout juste d'être sevré. »

Darcy s'approcha du rond de longe, laissant Elizabeth quelques pas derrière lui, et il observa le poulain attentivement. Son épouse n'avait pas menti, tout chez lui laissait présager qu'il serait un champion, et il était splendide. Il se retourna, apercevant Elizabeth qui l'observait attentivement, guettant chacune de ses réactions. Il revint vers elle, et prit son visage entre ses mains avant de l'embrasser longuement.

« Merci…, murmura-t-il, appuyant son front contre le sien.

- Cela te fait plaisir ?

- Tu n'as pas idée ! J'ai décidément épousé une femme parfaite !

- Têtue, insupportable, impertinente…

- C'est bien ce que je dis : tu es parfaite pour moi. Je crois qu'on ne m'a jamais fait un cadeau aussi beau, mon amour. Hormis bien sûr celui que tu vas me faire dans quelques semaines, dit-il en posant ses mains sur le ventre de son épouse.

- Tu devras partager celui-là avec moi, tandis que celui-ci, dit-elle en désignant le poulain, sera tout à toi.

- Absolument pas. S'il doit gagner dans deux ans, alors nous gagnerons tous les deux. Toi et moi. C'était une idée merveilleuse, ma chérie. J'ai tellement hâte de le voir courir cette course !

- Ne sois pas trop pressé, cela voudra dire que notre enfant aura bien grandi et je ne veux pas que cela arrive trop rapidement. Songes-tu qu'il fêtera ses deux ans à ce moment-là ? Ne souhaite pas que le temps passe trop vite, William. » dit-elle en se blottissant contre lui.

Ils restèrent dans les bras l'un de l'autre pendant de longues minutes, observant le poulain.

« Comment s'appelle-t-il ? finit par demander Darcy.

- Il est né quand nous étions au bord du lac de Côme. Cela m'a semblé un bon signe. J'ai pensé à « Balbianello » un instant, car nous y avons été si heureux, mais c'est un peu long, même pour un cheval. Et comme nous avions visité Bellagio la veille du jour où Mr. Bingley m'a écrit, alors je l'ai appelé ainsi.

- « Bellagio »… c'est parfait.

- Aimes-tu ?

- Beaucoup. C'est élégant, et fort. Cela lui va bien. Et cela nous rappellera l'Italie. Je n'aurais pas pu trouver mieux. »

Les yeux de Darcy brillaient comme ceux d'un enfant le matin de Noël, et Elizabeth n'était pas peu fière d'avoir réussi à le surprendre, et surtout à le combler autant. Ils restèrent longtemps à observer Bellagio, Darcy commençant déjà à l'apprivoiser. Puis, voyant qu'Elizabeth commençait à être fatiguée à force de rester debout, il insista pour rentrer à Pemberley, lui promettant qu'ils reviendraient voir Bellagio très souvent.

« Qui plus est, j'ai moi aussi une surprise pour toi. » annonça-t-il.

Ils revinrent lentement vers Pemberley et, malgré l'insistance de Darcy pour qu'elle se repose, Elizabeth ne put contenir son impatience et voulut voir immédiatement la surprise qu'il lui réservait. Il la conduisit alors à l'étage où se trouvaient leurs appartements et elle fut étonnée de constater qu'il s'était arrêté devant la porte de la pièce qu'ils avaient choisie pour établir la chambre de leur premier-né, à deux pas de leurs propres appartements. Ils entrèrent, et Elizabeth n'en crut pas ses yeux.

Depuis que son mari et elle étaient rentrés à Pemberley, ils avaient commencé à préparer la naissance de leur enfant, et la décoration de sa chambre avait fait l'objet de longues discussions. Si Darcy avait été très directif et exigeant sur la décoration du nouveau boudoir d'Elizabeth, car il connaissait les goûts de son épouse, il lui avait laissé toute latitude pour la décoration de la chambre de leur enfant. En y pénétrant ce jour-là, Elizabeth fut surprise de constater que tout était terminé. Une semaine plus tôt, bien des choses étaient encore à faire, et la pièce n'était même pas meublée.

« Comment as-tu fait ? demanda-t-elle.

- Tu avais laissé des instructions très précises. J'ai demandé au décorateur de terminer plus tôt, voilà tout. »

Elle observa la pièce dans les moindres détails, de la soie crème tendue aux murs aux meubles délicatement sculptés disposés ça et là. Puis, son regard s'arrêta sur le berceau. Darcy lui prit la main et l'embrassa.

« C'était le mien. Et celui de Georgiana. Mais nous pouvons le changer si tu en veux un autre.

- Non ! s'exclama-t-elle. C'est parfait, William. Il est très beau, je l'aime beaucoup. Et un peu de tradition n'a jamais fait de mal à personne. Je trouve que c'est une très bonne idée.

- Vous êtes pourtant tout sauf traditionnelle, Mrs. Darcy, la taquina-t-il.

- Tu t'ennuierais avec une femme traditionnelle. » riposta-t-elle.

Elle alla s'asseoir dans la chaise à bascule près du berceau et parcourut à nouveau la pièce du regard.

« Je m'y sens bien. Et je pense que notre bébé y sera parfaitement installé.

- Alors ma mission est remplie. » dit-il en souriant.


Tard dans l'après-midi, après avoir fait une sieste bienvenue dans les bras de son mari, Elizabeth se prépara pour la soirée qui les attendait. Elle revêtit une robe en soie bleu profond qui mettait son teint en valeur. Elle l'avait fait réaliser spécialement pour l'occasion, et elle était ravie de voir qu'elle lui allait à ravir malgré son ventre. Depuis qu'elle était revenue à Pemberley, ce dernier avait considérablement grossi, et elle ne se lassait pas de l'observer. Elle demanda à Emma de la coiffer en relevant ses cheveux très haut, les retenant par un large ruban en organza bleu, enroulé autour de son chignon presque à la façon d'un turban. Darcy vint la rejoindre à l'instant où elle s'apprêtait à attacher à son cou le collier en saphirs qu'il lui avait offert peu après leur mariage. Emma s'éclipsa aussitôt, saluant les Darcy. Il s'approcha de son épouse.

« Laisse-moi faire. » dit-il doucement.

Il accrocha le collier, puis l'embrassa tendrement dans le cou.

« Tu es ravissante… dit-il.

- Malgré mon nouveau tour de taille ? plaisanta Lizzie.

- Tu n'as jamais été aussi jolie. Attendre un enfant te va à ravir. »

Croisant son regard amoureux dans le reflet du miroir, elle le crut sans peine et lui sourit.

« Il manque quelque chose pour compléter ta tenue, ne trouves-tu pas ? demanda-t-il.

- Tu sais que je préfère la simplicité.

- En es-tu sûre ? demanda-t-il en posant une boîte en velours devant elle.

- William, tu n'aurais…

- Pas un mot… dit-il après l'avoir embrassée pour la faire taire. Joyeux anniversaire, ma Lizzie. »

Elle lui adressa un regard mi-amusé, mi-contrarié, mais elle avait appris en deux ans de mariage qu'il était inutile de résister. Elle ouvrit le coffret, et découvrit deux pendants d'oreille très simples, constitués chacun d'un diamant rond et d'un saphir en forme de goutte.

« Ils sont magnifiques… dit-elle simplement, émue malgré elle.

- Ils te plaisent ?

- Je serais bien difficile de ne pas les aimer !

- On ne sait jamais, tu pourrais devenir exigeante, la taquina-t-il tandis qu'elle les accrochait à ses oreilles. Tu as devancé mes souhaits en t'habillant en bleu ce soir.

- Tu l'as su quand j'ai commandé cette robe…

- Détrompe-toi, je les ai achetés à Rome. J'ai tout de suite pensé qu'ils t'iraient à ravir, et qu'ils seraient la parure parfaite avec ce collier. »

Elle se leva pour l'embrasser à plusieurs reprises.

« Je les adore. Merci, dit-elle en se blottissant longuement contre lui.

- Tu me rends si heureux, mon amour, murmura Darcy d'une voix émue à son oreille.

- Et tu me le rends au centuple, William !

- Je l'espère, car je m'y emploie chaque jour. Es-tu vraiment heureuse, Lizzie ?» demanda-t-il gravement.

D'abord étonnée qu'il lui pose une question dont la réponse était si évidente, elle garda le silence quelques instants avant de répondre.

« Je suis si heureuse que certains jours en me réveillant à tes côtés je n'arrive pas à croire que tout cela est réel, et que j'ai eu la chance de t'épouser. J'ai peur de me réveiller un jour, et de me rendre compte que ce n'était qu'un rêve.

- Cela ne risque pas d'arriver. Je serai toujours là pour toi. Je t'aime, ma Lizzie.

- Je t'aime, William.»

Ils s'embrassèrent à nouveau, cette fois-ci passionnément, et il fallut une grande force de caractère à Darcy pour se souvenir que leurs invités les attendaient. Il sentait Elizabeth frémissante dans ses bras, lui promettant des heures de passion auxquelles il rêvait de s'abandonner. Néanmoins, il s'arracha à leur étreinte, lui rappelant qu'ils étaient attendus. Il fut amusé de voir que le regard d'Elizabeth était plein de défi et déception mêlés. Scellant ses lèvres d'un dernier baiser, il lui murmura à l'oreille qu'ils auraient toute la nuit, avant de lui prendre la main pour descendre au salon.

Ils y retrouvèrent les Bennet et Georgiana, qu'ils n'avaient pas vus de la journée. Tous leur offrirent leurs félicitations pour leur anniversaire de mariage. Les Bingley, les Cooper, ainsi que le Colonel Fitzwilliam, ne tardèrent pas à les rejoindre. Elizabeth fut ravie de tous les voir réunis autour d'elle. Le repas se déroula dans la bonne humeur et les éclats de rire fusèrent très souvent. Darcy ne manqua pas de demander des nouvelles des Matlock, restés à Londres pour la Saison.

« Tout se passe bien, mais je crois qu'ils sont un peu las de toutes ces festivités. Mère ne devrait pas tarder à revenir à Matlock Castle pour organiser son bal masqué annuel, expliqua le Colonel Fitzwilliam.

- Lady Mary s'y rendra-t-elle ? demanda Elizabeth, curieuse.

- Bien sûr. Elle est très impatiente de faire connaissance avec nos relations du Derbyshire.

- Voilà une excellente nouvelle ! Mais je ne suis pas sûr de pouvoir assister au bal de tes parents cette année, dit Darcy.

- Et pourquoi donc ? s'étonna son cousin.

- Elizabeth ne pourra pas y aller, expliqua Darcy.

- Et quand bien même, William ? Je suis sûre que Georgiana serait ravie d'y assister avec toi ! le contredit son épouse.

- Je suis d'accord avec Elizabeth, dit le Colonel. Mes parents seront très déçus si tu ne te joins pas à nous. Déjà qu'ils déplorent l'absence d'Elizabeth, alors si tu déclines leur invitation, quel dommage !

- Et c'est une tradition familiale, tu dois y aller, insista Elizabeth.

- Je ne peux lutter contre vous deux réunis… dit Darcy avec un sourire. C'est entendu, nous viendrons avec Georgiana. Cela me donnera l'occasion de faire plus ample connaissance avec Lady Mary, et j'espère qu'elle se montrera plus loquace que toi, Richard, au sujet de vos fiançailles. »

Rougissant, le Colonel détourna habilement la conversation, décuplant ainsi sans le savoir la curiosité des Darcy. Après le dîner, les femmes se retirèrent pour discuter entre elles autour d'un thé et de quelques sucreries. Elizabeth en profita alors pour évoquer la nursery dont les travaux venaient d'être achevés. Jane et Kitty se montrèrent très enthousiastes, et elle leur promit de leur faire visiter un jour prochain.

« J'aimerais voir cela aussi, Lizzie, dit Mrs. Bennet. J'imagine que tout cela a dû coûter une petite fortune et cela doit être somptueux !

- La chambre est ravissante, mais elle n'a en aucun cas coûté une fortune, Mère. Nous préférons la simplicité, je pensais que vous l'aviez compris.

- Si vous le dites. De toute façon, un bébé ne remarquerait rien de tout cela. En tout cas, nous n'avons vu aucun décorateur, ils ont été d'une discrétion à toute épreuve. Pourtant la nursery se trouve bien dans notre aile ?

- Non, elle est dans la nôtre, non loin de nos appartements.

- De vos appartements ? Mais enfin, Lizzie, vous n'y pensez pas !

- Et pourquoi non ?

- Dans les familles du rang de votre mari, les enfants sont éloignés de leurs parents le plus souvent, afin de ne pas les déranger par leurs cris, notamment la nuit. Vous n'avez guère fait preuve de sens pratique, et je m'étonne que Mr. Darcy vous ait passé ce caprice, car il va vite se lasser des cris de votre enfant.

- Bien au contraire, Mrs. Bennet, si mon enfant a besoin d'attention, j'aimerais en être le premier averti. Et ce n'est pas dans les habitudes d'Elizabeth de faire des caprices. » la coupa Darcy d'un ton froid.

Mrs. Bennet se tint coite un instant, impressionnée par l'air sévère qu'arborait Darcy. Ce dernier était agacé de voir que sa belle-mère se mêlait une fois de plus de ce qui ne la regardait pas.

« Je n'ai pas voulu vous offenser, ni vous ni Elizabeth, se défendit Mrs. Bennet. Mais cela me semble tellement étrange, et si peu conventionnel ! Les grandes familles comme la vôtre ne raisonnent jamais ainsi.

- Seul le bonheur de ma famille compte, madame, peu m'importe ce que font les autres. Elizabeth a instinctivement souhaité que notre enfant soit installé près de nous, et je pense qu'il ou elle n'en sera que plus heureux.

- Ne dites pas « elle », Mr. Darcy… Soyez tranquille, je suis sûre qu'Elizabeth vous donnera un héritier dans quelques semaines.

- Pas si elle suit la tradition familiale des Bennet. » dit-il d'un ton sec.

Mrs. Bennet fut mortifiée et ne sut que répondre. Darcy venait de toucher son talon d'Achille. Elle n'avait jamais surmonté sa déception de n'avoir mis au monde que des filles, et depuis que Jane et Elizabeth étaient mariées, elle craignait qu'un de ses gendres ne le lui reproche, car ils avaient des noms et des patrimoines à transmettre bien plus importants que ceux de Mr. Bennet.

Ainsi, elle avait été immensément soulagée lorsque Jane avait mis au monde un fils, même si elle ne redoutait guère Mr. Bingley, qui était d'un tempérament si doux que Mrs. Bennet était convaincue qu'il aurait accepté d'attendre leur deuxième voire leur troisième enfant pour avoir un héritier. Mais le cas de Mr. Darcy était bien différent à ses yeux. Sa fortune était colossale, et elle était persuadée qu'il n'était pas homme à souffrir la moindre contrariété dans ses projets et qu'avoir un héritier très vite revêtait une importance capitale à ses yeux.

Darcy l'observa se torturer ainsi avec délectation pendant quelques instants. Il avait aperçu le sourire d'Elizabeth, rassuré de voir qu'elle n'avait pas cru une seule seconde qu'il avait fait cette remarque comme un reproche.

« Mais tranquillisez-vous, Mrs. Bennet. Garçon ou fille, tant que cet enfant et Elizabeth iront bien, je serai le plus heureux des hommes. J'irais même jusqu'à vous avouer que je préférerais une fille, dit-il d'un ton plus doux, ayant finalement pitié de sa belle-mère et des affres dans lesquelles elle se trouvait.

- Mais, tout de même, vous devez souhaiter un héritier, dit-elle piteusement. Je suis persuadée que vous ne dites cela que pour rassurer Lizzie ?

- Elizabeth sait fort bien à quoi s'en tenir sur mes préférences. Qui plus est, je vous prie de vous rappeler que je suis jeune et en pleine santé, je n'ai pas besoin d'un héritier. » dit Darcy sur un ton tel que Mrs. Bennet comprit que le sujet était clos.

Les Darcy se détournèrent alors de Mrs. Bennet pour parler avec leurs autres invités, et la soirée se termina sans autre incident, les Darcy savourant leur anniversaire de mariage le cœur léger. Néanmoins, Elizabeth connaissait trop bien son mari pour ne pas deviner que les remarques déplacées de Mrs. Bennet l'avaient profondément irrité. Il se montra très distant avec sa belle-mère pendant les jours qui suivirent, et, comme il l'avait confié à Elizabeth, il n'endura sa présence que pour permettre à son épouse de passer du temps avec son père, ce que Lizzie faisait à longueur de journée.

C'était compter sans les Bingley. Si Jane connaissait sa sœur à la perfection et devinait qu'elle était mortifiée par certaines réactions de sa mère, Bingley en revanche ne se faisait guère d'illusions au sujet de Darcy et il devinait que la cohabitation avec Mrs. Bennet devenait impossible. Même s'il tentait de le dissimuler au maximum, Darcy était suffisamment anxieux à l'approche de l'accouchement d'Elizabeth pour faire preuve de moins de patience que d'ordinaire, et la situation menaçait d'empirer malgré les efforts conjugués d'Elizabeth et Mr. Bennet pour contenir Mrs. Bennet.

En discutant tous les deux, Jane et son mari convinrent que le seul motif qui poussait Darcy à tolérer la présence de sa belle-mère à Pemberley était sa volonté de laisser Elizabeth passer du temps auprès de son père. Aussi convinrent-ils d'une solution qui devait arranger tout le monde – à l'exception peut-être de Mrs. Bennet qui n'était pas peu fière de résider à Pemberley ! – à savoir inviter les Bennet et Mary à Ellsworth Hall pour le reste de leur séjour dans le Derbyshire.

Ainsi, environ deux semaines après leur arrivée, les Bennet déménagèrent à Ellsworth Hall, et Darcy ne put retenir un soupir de soulagement lorsque leur voiture quitta le parc de Pemberley. Elizabeth avait chaleureusement remercié Jane d'avoir invité leurs parents, car elle ne comptait plus les fois où elle avait été terriblement gênée en entendant les remarques déplacées de sa mère. Tout était prétexte à ses commentaires déplaisants, de l'argenterie « somptueuse », aux domestiques « si stylés », en passant par les « innombrables » œuvres d'art que renfermait le manoir et qui, selon elle, méritait que l'on érige Pemberley au rang de musée. Amusée, Jane la rassura en lui disant qu'elle comprenait parfaitement sa position, et que tous voulaient lui éviter la moindre contrariété jusqu'à son accouchement. Elle insista en lui disant que recevoir leurs parents et Mary ne la gênaient pas, d'autant plus que cela permettrait à Henry de passer plus de temps avec ses grands-parents.


La seule qui regretta le départ des Bennet fut Georgiana, car ils entraînèrent Mary avec eux. A force de patience, Georgiana avait réussi à se rapprocher de la jeune fille. Comme Elizabeth l'avait pressenti, les deux jeunes filles avaient fini par beaucoup échanger autour de la musique et du piano qui étaient leurs passions mutuelles. Même si Mary restait réservée et mélancolique, Georgiana avait réussi à la dérider suffisamment pour rassurer quelque peu ses sœurs. Kitty et Elizabeth avaient d'ailleurs été outrées de constater que leur mère ne s'inquiétait guère de l'état de Mary, si ce n'est pour déplorer son air triste, « qui ne l'aiderait définitivement pas à trouver un mari ! ».

En pénétrant dans la salle de bal de Matlock Castle le 10 mai au soir au bras de son frère, Georgiana était donc presque impatiente à l'idée de revoir la jeune fille, car, même si elle adorait son entourage habituel, elle déplorait parfois de ne pas pouvoir échanger davantage autour de la musique. Darcy et Elizabeth étaient mélomanes, mais ni l'un ni l'autre n'étaient musiciens et donc capables de comprendre à quel point la passion de Georgiana la dévorait parfois. Or, en discutant avec Mary, Georgiana avait compris que la jeune fille était animée de la même flamme.

Les pensées de Darcy étaient toutes autres ce soir-là en saluant son oncle et sa tante. En quittant Pemberley, il avait été attristé d'y laisser Elizabeth seule, mais elle l'avait rassuré en lui ordonnant de s'amuser et de lui rapporter plus de détails sur les fiançailles du Colonel Fitzwilliam et Lady Mary. La mélancolie de Darcy s'était encore accentuée en découvrant Georgiana qui l'avait rejoint en bas du grand escalier de Pemberley. Agée désormais de dix-neuf ans, il lui semblait que sa sœur avait encore embelli pendant son absence en Europe, et il la découvrit ce soir-là très élégante, ressemblant à leur mère plus que jamais.

Elizabeth les avait embrassés avec affection avant de les laisser monter en voiture. Ils avaient fait le trajet en silence, Darcy songeant non sans tristesse que le temps passait très vite, craignant que sa sœur ne lui échappe bientôt. Quant à Georgiana, elle réalisa qu'elle renouait ce soir-là avec les mondanités qu'elle avait abandonnées depuis un an lorsque Darcy avait refusé d'accorder sa main à Mr. Stafford. Néanmoins, cette blessure-là commençait à guérir, et elle se sentait depuis quelques semaines plus sereine en repensant au jeune homme.

Lord et Lady Matlock les accueillirent chaleureusement, les informant que les Bingley étaient déjà arrivés avec les Bennet. Darcy alla les saluer rapidement, désireux de ne pas trop frayer avec sa belle-mère, tandis que Georgiana s'empressait d'entamer une grande discussion avec Mary. Darcy attendit avec impatience l'arrivée de ses cousins. Malgré le fait qu'ils résidaient à Matlock Castle, ils tardèrent à descendre dans les salons de réception. Gerald fut le premier à rejoindre ses parents, en compagnie de son épouse Priscilla qui sembla plus laconique que jamais à Darcy. Tandis que les deux cousins discutaient, Darcy aperçut Lady Mary Crawley faire son entrée et saluer ses futurs beaux-parents. Elle était au bras d'un jeune homme que Darcy n'identifia pas. Interrogé, Gerald lui répondit qu'il s'agissait d'Edward Thorne, Comte de Worth, le frère de la jeune fille. Mais bientôt, le Colonel Fitzwilliam les rejoignit, saluant sa fiancée d'un grand sourire. Puis, apercevant Darcy et Gerald, il les invita d'un geste à venir les rejoindre.

« Darcy, tu te souviens probablement de Lady Mary Crawley, lui dit le Colonel.

- Que j'aurai bientôt le plaisir de pouvoir appeler « cousine », si j'ai bien compris, dit Darcy en saluant la jeune fille.

- Tout comme je pourrai vous appeler « cousin », Mr. Darcy, répondit Lady Mary, très avenante. Je suis ravie de vous revoir. Voici mon frère, Edward, Comte de Worth. »

Tous se saluèrent à nouveau. Curieux, Darcy observa longuement les deux jeunes gens pendant la conversation qui suivit et à laquelle il ne prit guère part pendant un premier temps. Agée de vingt ans, Lady Mary était plus blonde encore que ne l'était Georgiana, et avec de grands yeux gris qui captivaient tous ses interlocuteurs. Très grande, elle dépassait presque son futur époux qui, au grand amusement de sa famille, ne détachait pas son regard de sa promise. Dotée d'un rire clair, elle charma rapidement l'assemblée, et semblait à l'aise avec tous.

Quant à son frère, le Comte de Worth, Darcy n'y prêta tout d'abord qu'une vague attention, notant son caractère réservé mais également ses manières impeccables et son élégance. Le frère et la sœur semblaient extrêmement proches, même si leurs caractères étaient visiblement diamétralement opposés. S'apercevant que la conversation avait finit par rouler sur le thème des fiançailles de Lady Mary et du Colonel, Darcy fut alors tiré de son mutisme.

« Lady Mary, il faut absolument que vous nous éclairiez davantage à ce sujet. Les lèvres de Richard sont scellées depuis le jour où il nous a annoncé vos fiançailles. »

Les Matlock et le Vicomte de Vauxhall approuvèrent, réclamant le récit complet de leurs fiançailles, dont ils n'avaient eu jusque-là que des bribes.

« J'ai bien peur qu'il s'agisse là d'une histoire au fond très ennuyeuse… avança prudemment la jeune fille.

- Une histoire ennuyeuse, les fiançailles de mon frère ? Alors qu'il jurait de ne jamais se marier ? J'ai peine à y croire ! s'exclama Gerald.

- Mon cher Colonel, m'autorisez-vous à relater toute l'histoire ? demanda Lady Mary à son fiancé.

- Vous savez fort bien que je ne peux rien vous refuser. Mais prenez garde à vos commentaires ! dit Richard à l'intention de son frère et de son cousin.

- En vérité, le Colonel et moi sommes fiancés secrètement depuis bientôt deux ans, laissa tomber Lady Mary, stupéfiant le groupe. Seul son frère, qui semblait dans la confidence, ne broncha pas.

- Mais comment est-ce possible ? demanda Lady Matlock, interdite.

- Richard, pourquoi ne nous avoir rien dit ? s'exclama Lord Matlock.

- J'étais tenu au secret.

- Par ma faute, j'en ai peur, dit Lady Mary. J'ai honte aujourd'hui de l'affirmer, mais j'ai longuement hésité avant d'admettre l'affection que j'éprouve pour votre fils.

- Et pourtant vous lui êtes fiancée depuis deux ans, contra Lord Matlock. Puis-je savoir pourquoi vous hésitiez, et pourquoi vous nous l'avez caché pendant deux ans ?

- J'ai hésité pour des raisons inavouables, dues à mon rang. Je m'aperçois aujourd'hui qu'elles étaient sans fondement et surtout très injustes à son égard. Néanmoins, mes sentiments étaient trop profonds pour être ignorés, aussi ai-je accepté sa demande en mariage. Mais mon orgueil ne pouvait se résoudre à l'avouer à mes parents et à la société en général, raison pour laquelle nous l'avons dissimulé pendant près de deux ans.

- Des raisons dues à votre rang ? demanda Gerald, vexé pour son frère.

- Le Colonel n'a pas comme vous la chance d'être l'aîné de sa famille, Lord Vauxhall, répondit la jeune fille sans se départir de son assurance.

- Il n'en est pas moins estimable !

- J'en ai toujours été intimement persuadée. Et je me flatte d'être suffisamment exigeante dans le choix de mes affections pour savoir que je n'ai pas accordé mon amour et ma main à un homme qui ne les mérite pas.

- Vous ne manquez pas de courage de nous faire cet aveu, dit Lady Matlock, blessée que la jeune fille ait été si franche envers eux.

- C'est un cheminement difficile, Tante Madeline, intervint Darcy. Et croyez-moi, je suis bien placé pour savoir quels tourments on endure quand la raison et le cœur se contredisent.

- Je ne pense pas que vous puissiez comparer Mrs. Darcy et le Colonel, monsieur, lui dit Lady Mary d'un ton hautain.

- Un mot de plus de votre part, et j'aurais du mal à continuer à me réjouir des fiançailles de mon cousin, Lady Mary, la prévint Darcy.

- Ne prenez pas ombrage de mes paroles, elles étaient maladroites. Je n'ai vu votre épouse qu'une seule fois, à Londres, et elle m'a parue toute à fait charmante. Je voulais simplement dire que vous aviez une liberté que je n'ai pas. Je suis redevable à mes parents, et j'avais terriblement peur de les décevoir en faisant un mariage qui n'était pas à la hauteur de leurs espérances.

- Et comment votre dilemme s'est-il résolu ? demanda Darcy, qui s'était radouci.

- Grâce à mon frère Edward.

- Je suis trop proche de Mary pour ne pas avoir remarqué que le Colonel et elle s'étaient beaucoup rapprochés pendant notre séjour à Bath en 1816, expliqua Lord Worth. Et de nombreux détails au cours des mois qui ont suivi ont confirmé mes doutes.

- Nous nous sommes revus très fréquemment, à Londres et à Brighton, continua le Colonel. Comme le disait Lady Mary, nous avons dû surmonter plusieurs obstacles. La crainte d'une mésalliance pour elle, et mon attachement à mon célibat de mon côté.

- Rien de bien surprenant jusqu'ici, mon cher frère ! plaisanta Gerald.

- Et c'est alors que tu t'es fiancé, Darcy, dit le Colonel à son cousin.

- Quel est le lien ? dit Darcy, intrigué.

- J'étais avec toi dans le Kent quand tu y as retrouvé Elizabeth. Crois-tu que je n'ai pas compris, même très vaguement, ce que tu endurais alors ? J'ai deviné presque immédiatement tes sentiments pour elle. Le dîner chez Lady Catherine m'a suffit. Cela m'a surpris, car jamais je n'aurais envisagé un tel parti pour toi. Et lorsque j'ai appris vos fiançailles quelques mois plus tard, cela m'a longuement fait réfléchir. D'une part, parce que j'ai compris que tout comme toi, Lady Mary pouvait s'accorder le luxe d'un mariage d'amour. Et d'autre part, parce que je ne te reconnaissais plus. Si toi, si austère, tu pouvais être si heureux, alors je pouvais bien cesser de m'accrocher à cette stupide obsession de célibataire car cela en valait certainement la peine. Et j'ai ressenti une telle joie en demandant à Lady Mary de m'épouser que j'ai compris que j'avais fait le bon choix, et à quel point j'ai été stupide de lutter contre une telle évidence. » confessa le Colonel.

Son entourage resta silencieux de longs instants, peinant à réaliser la portée des aveux des deux fiancés. Lady Mary et le Colonel se regardèrent le temps que dura le silence de leurs interlocuteurs, échangeant un long sourire.

« Quand vous êtes-vous fiancés exactement ? demanda Lady Matlock.

- En septembre 1817, répondit son fils.

- Seigneur… murmura Lord Matlock.

- Ceci explique tes nombreuses absences… dit Gerald à son frère.

- Et pourquoi ne l'avoir révélé qu'en novembre dernier ? demanda Lady Matlock.

- C'est le temps qu'il m'aura fallu pour convaincre ma sœur que nos parents accepteraient cette union. Ce fut une entreprise longue et difficile, dit Lord Worth en regardant sa sœur avec un sourire en coin.

- Mon frère a été notre meilleur allié, et je dois avouer que je n'aurais sans doute pas eu le courage d'aborder le sujet avec nos parents s'il n'avait pas été à mes côtés ce jour-là. J'ai beau aimer profondément le Colonel Fitzwilliam, et ne pas pouvoir imaginer ma vie sans lui, j'étais terrifiée à l'idée d'affronter mes parents.

- Et comment ont-ils réagi ? demanda Darcy.

- Ils avaient déjà deviné. Ils sont moins orgueilleux que moi, sans doute, car à ma grande surprise ils ont approuvé mon choix immédiatement. Je les soupçonne d'avoir mis quelques mois à l'accepter, mais le jour où j'ai trouvé le courage de leur parler, ils avaient déjà accepté notre projet de mariage. Le Colonel est arrivé une semaine plus tard pour leur demander ma main officiellement.

- Quelle patience, mon cher frère ! Je ne suis pas sûr que j'aurais pu attendre si longtemps ! plaisanta Gerald.

- J'ai fait attendre Lady Mary presque autant. »

Bien que tous soient encore stupéfaits de tant de rebondissements, Lady Matlock invita les Thorne à profiter de la soirée, encourageant le Colonel Fitzwilliam à présenter Lady Mary à leurs relations du Derbyshire, ce qu'il s'empressa de faire. Darcy alla quant à lui retrouver Mr. Bingley, satisfait de constater que les Bennet étaient en grande conversation avec Jane et les Vernon.

Quant à Georgiana, malgré son enthousiasme en début de soirée, elle ne tarda pas à s'ennuyer ferme. Fidèle à ses habitudes pendant les bals, Mary était de fort méchante humeur, détestant toute mondanité où la danse tenait un rôle central. A la grande déception de sa mère, elle refusa systématiquement toute invitation à danser, et finit par s'isoler dans un coin, attendant le signal du départ des Bingley.

Désœuvrée, et n'ayant osé rejoindre le groupe des Matlock et des Thorne pendant les explications des deux fiancés, elle avait donc erré sans but. Elle fut heureuse de finalement apercevoir son frère en grande discussion avec Mr. Bingley. Darcy l'accueillit avec un sourire, lui relatant brièvement les révélations du Colonel Fitzwilliam et de Lady Mary. Georgiana n'en crut d'abord pas un mot, persuadée qu'il s'agissait d'un nouveau tour du Colonel, habituée à plaisanter son entourage de toutes les manières possibles et inimaginables. Mais le Colonel lui-même, rejoignant sa pupille, lui confirma les dires de Darcy. Il en profita pour la présenter à Lady Mary, que Georgiana n'avait jamais rencontrée. Méfiante comme son frère, Georgiana l'observa longuement, tentant de déceler ce que pouvait cacher une jeune fille si sûre d'elle, et capable de dissimuler ses fiançailles si longtemps. Elle adorait son cousin et tuteur, et, si elle s'était réjouie de l'annonce de son futur mariage, elle craignait à présent de le voir accorder son amour à quelqu'un qui n'en était pas digne. En effet, son affection et son bon cœur s'étaient révoltés en apprenant que la fière Lady Mary avait d'abord jugé le Colonel indigne de son rang.

« Ne sois pas si prompte à la juger, Georgie, temporisa son frère, tandis que Lady Mary et le Colonel allaient danser.

- Richard, indigne de son rang ? Pour qui se prend-elle, cette grande Lady ? Toute fille de Marquis qu'elle soit, comment peut-elle considérer Richard de la sorte ?

- Souviens-toi qu'il n'y a pas si longtemps, je ne tenais pas un discours plus glorieux en énumérant toutes les raisons pour lesquelles je ne devais pas épouser Elizabeth.

- C'est entièrement différent ! s'insurgea Georgiana.

- En quoi donc ?

- A l'instant où tu m'as parlé d'elle pour la première fois, j'ai su qu'en dépit de tous tes doutes, tu étais très épris d'elle, que tu ferais tout pour être digne d'elle, et qu'elle te rendrait très heureux.

- Qui te dit que ce n'est pas le cas de Lady Mary ?

- Pourquoi avoir caché leurs fiançailles si longtemps ? C'était mettre Richard à la torture !

- Je soupçonne Richard d'avoir apprécié ce délai supplémentaire pour réfléchir au bien-fondé de sa décision et dire adieu à son célibat. Ils sont en cela très différents d'Elizabeth et moi. A l'instant où nous avions levé tous les obstacles, il nous tardait de nous unir enfin. En tout cas, ne juge pas Lady Mary trop hâtivement. Elle me semble avoir beaucoup de qualités.

- Ton jugement est meilleur que le mien… dit sombrement la jeune fille.

- Le privilège de l'âge ! la taquina Darcy. Et pour que tu cesses de ressasser tout cela, je t'invite à danser. »

Ils attendirent le début de la danse suivante et se joignirent à la ligne des danseurs. L'orchestre entama alors une contredanse, et les couples se croisèrent à n'en plus finir, enchaînant les figures complexes. Georgiana se retrouva quelques instants face à Mr. Bingley, puis face à un inconnu. Ce dernier la regarda longuement, comme fasciné par le visage qu'il admirait. Indifférente, Georgiana ne lui accorda qu'un vague sourire de politesse, et elle l'avait déjà oublié lorsque la danse se termina et que Darcy l'entraîna à nouveau vers les Matlock. Au même instant, Lady Mary retrouvait son frère.

« Qui est-ce ? demanda-t-il en désignant Georgiana.

- Georgiana Darcy. La cousine et pupille de Richard.

- La sœur de Fitzwilliam Darcy ?

- La seule et unique. Pourquoi ? demanda distraitement Lady Mary.

- Pour rien. » répondit Lord Worth, perdu dans sa contemplation, tandis que sa sœur s'engageait à nouveau dans une grande conversation avec son fiancé.

Edward Thorne, Comte de Worth, passa le reste de la nuit dans un état second, sourd à tout ce qu'on lui disait, et n'ayant d'yeux que pour la ravissante jeune fille blonde avec qui il avait échangé quelques pas de danse. Il venait de tomber amoureux, follement, et irrémédiablement. Ni sa sœur, pourtant très proche de lui, mais ce soir-là trop sollicitée de la part de sa future belle-famille et de leurs invités pour lui prêter une grande attention, ni la principale intéressée, ne s'en rendirent compte.

Plus fine, et surtout intriguée par les deux héritiers du Marquis de Crawley suite aux révélations qu'ils avaient faites ce soir-là, Lady Matlock avait longuement observé le jeune homme, et elle ne manqua pas de remarquer qu'il ne quittait plus Georgiana des yeux. Légèrement inquiète, car elle ne faisait plus totalement confiance aux Thorne, et également parce qu'elle savait que sa nièce n'était pas encore totalement remise de la trahison de Mr. Stafford, elle choisit de s'en ouvrir à Darcy alors que le bal touchait à sa fin.

« Fitzwilliam, sais-tu si Lord Worth a invité Georgiana à danser ?

- Je ne pense pas, mais je n'étais pas avec elle tout le temps. Mais je n'ai pas souvenir de les avoir vus ensemble. Pourquoi cette question ?

- Il me semble qu'il s'intéresse à elle. »

Darcy resta muet devant cette annonce. Il respectait infiniment le jugement de sa tante, qui se trompait rarement sur les gens, et dont il savait sans l'ombre d'un doute qu'elle avait ses intérêts, et ceux de Georgiana, à cœur. Il chercha donc Edward Thorne du regard, et fut surpris de constater que Lady Matlock disait vrai. Le jeune homme ne quittait pas Georgiana des yeux, quand bien même était-elle à l'autre bout du salon, en grande conversation avec Jane Bingley et Harriet Vernon.

« Je me trompe peut-être, tenta de le rassurer Lady Matlock.

- Vous ne vous trompez que très rarement, Tante Madeline. Pensez-vous que…

- Qu'elle l'a remarqué ? Non, elle ne l'a pas regardé une seule fois. Et chat échaudé craint l'eau chaude : je ne pense pas que Georgiana se laissera approcher et conquérir facilement dorénavant. Je serais même prête à parier que le prochain qui touchera son cœur sera le bon, car elle y veillera. Lord Worth a beau de ne pas l'avoir quittée des yeux, cela ne changera rien pour elle.

- Croyez-vous qu'il se soit pris d'affection pour elle ?

- Si rapidement ? Voilà qui serait fort étonnant. Non, en revanche, je pense qu'il est très attiré par elle. Il faut dire qu'elle est absolument ravissante. Elle a tellement grandi ces derniers temps !

- Je me faisais la même réflexion ce soir en quittant Pemberley. Elle ressemble à notre mère, ne trouvez-vous pas ?

- Si, de plus en plus. » répondit Lady Matlock d'un ton ému.

Voyant que ses révélations avaient inquiété son neveu, elle le rassura du mieux qu'elle put, l'encourageant à rentrer à Pemberley car la soirée touchait à sa fin. Impatient de retrouver Elizabeth, même s'il s'avait qu'elle dormirait toujours à son retour, Darcy l'approuva, et Georgiana et lui se mirent en route après avoir pris congé de leurs proches. Lorsqu'il se glissa sous les draps une heure plus tard, Darcy se blottit contre Elizabeth, tentant vainement de se rassurer à son contact.

Sa courte nuit de sommeil n'arrangea rien, et lorsqu'Elizabeth vint s'installer à ses côtés pour le petit déjeuner, elle comprit d'emblée que quelque chose n'allait pas. Darcy lui relata alors la rencontre de Georgiana et de Lord Worth et les suppositions de Lady Matlock.

« Tu vas un peu vite en besogne, William, le coupa-t-elle. Tu dis que Tante Madeline a noté que Georgiana ne l'a pas remarqué. De quoi t'inquiètes-tu ?

- J'ai peur qu'elle souffre à nouveau.

- Ils ont échangé deux pas de danse, il a pu certes s'enticher d'elle, ce qui me paraît tout à fait compréhensible étant donné qu'elle était jolie comme un cœur hier soir, et tu l'imagines déjà en train de lui briser le cœur ! Tu es bien trop méfiant. Fais confiance au jugement de Tante Madeline et au bon sens de Georgiana. Crois-moi, ces deux déceptions lui ont ouvert les yeux, on ne l'y reprendra pas une troisième fois. Raconte-moi plutôt comment était Lady Mary, car des deux Thorne, c'est elle qui m'intéresse le plus. »

Darcy lui raconta alors les circonstances des fiançailles du Colonel Fitzwilliam et de la jeune fille, et Elizabeth fut toute aussi surprise qu'il l'avait été la veille.

« Il a été bien mystérieux. Mais je comprends mieux désormais ses réticences à nous raconter comment tout cela s'est déroulé.

- Ne trouves-tu pas cela étrange ?

- Peu commun, oui, étrange, non, pourquoi ?

- Je ne sais si nous pouvons faire confiance à Lady Mary et si elle rendra Richard heureux.

- Décidément, tu n'es pas tendre avec cette famille… Tu m'as pourtant relaté qu'elle vous a avoué être très éprise de lui. Au vu de ce que tu me racontes au sujet de ses parents, il lui fallait être très amoureuse pour oser les braver ainsi. N'oublie que tu me les as présentés à Londres, Lord Crawley est très intimidant, et j'aurais tendance à penser, tout comme sa fille, qu'il avait de grands espoirs pour le mariage de ses deux enfants.

- Je ne sais plus quoi penser de tout cela, et je crois qu'Oncle George et Tante Madeline non plus. J'ai bien besoin de toi pour démêler le vrai du faux dans mes impressions. Heureusement, Richard m'a dit qu'il passerait très certainement cet après-midi avec Lady Mary pour te la présenter, il tient beaucoup à ce que vous fassiez connaissance. »

Le Colonel Fitzwilliam tint parole et il se présenta vers quinze heures à Pemberley avec la jeune fille. Elizabeth profitait du soleil sur la terrasse, et elle les accueillit avec un grand sourire.

« Lady Mary, je suis très heureuse de vous revoir. Toutes mes félicitations pour vos fiançailles, je vous souhaite à tous les deux beaucoup de bonheur.

- Je vous remercie, Mrs. Darcy. J'étais impatiente de faire votre connaissance, le Colonel m'a tellement parlé de vous !

- En bien j'espère ? » plaisanta Elizabeth en les invitant à s'asseoir tandis que Darcy se joignait à eux.

Ils discutèrent tous les quatre pendant près de deux heures, et le Colonel Fitzwilliam prit congé avec Lady Mary en étant enchanté de l'après-midi qu'ils avaient passé. Elizabeth avait accueilli Lady Mary avec sa bonne humeur habituelle, mettant la jeune fille à l'aise, même si cette dernière n'en avait guère besoin car elle se laissait difficilement impressionner. Lorsqu'ils furent à nouveau seuls, Elizabeth tenta de rassurer son mari, en lui disant qu'elle avait trouvé Lady Mary charmante, vive, très cultivée, et surtout pleine d'humour, ce qui était essentiel pour un homme tel que le Colonel.

« N'est-elle pas un peu fière ? lui demanda Darcy.

- Ce n'est pas un défaut qui met un mariage en péril, mon amour, je pense que nous en sommes la preuve vivante, dit Elizabeth en souriant. Je la sens très attachée à son rang, et à ses privilèges, mais suffisamment éprise de ton cousin pour passer outre et redéfinir ses priorités comme tu as su le faire. Je pense qu'ils seront très heureux. Et je crois que tu le sais aussi, c'est uniquement ton affection pour Richard qui te rend méfiant. Tu as eu des doutes similaires au sujet Jane et Mr. Bingley, et à tort, si tu te souviens bien. »

Darcy resta songeur avant d'acquiescer. Il faisait confiance au jugement de son épouse au moins autant qu'à celui de Lady Matlock, aussi décida-t-il d'accorder le bénéfice du doute à Lady Mary, devinant que les prochains mois lui confirmeraient sans doute les intuitions d'Elizabeth. Quant à Lord Worth, il n'y pensa plus dès lors qu'il sut que le jeune homme était retourné chez ses parents dans le Sussex, rassuré de constater que Georgiana ne risquait pas de le revoir avant le mariage du Colonel Fitzwilliam, prévu pour juillet.

Il se réveilla donc d'humeur plus sereine le lendemain, ravi de la journée qui s'annonçait. Le temps étant très clément, Darcy avait invité leurs amis et parents à un pique-nique dans le parc de Pemberley. Et comme il l'avait prédit, la proposition enchanta Elizabeth. La journée se déroula sous les meilleurs auspices, tous passant un agréable moment au bord de la rivière qui s'écoulait paresseusement au cœur du parc. Fidèle à ses habitudes, Elizabeth passa de longs moments avec Jane et son père. Ils étaient engagés dans une grande conversation au sujet de Henry qui jouait avec Georgiana non loin d'eux, lorsqu'un cavalier arriva au galop, s'arrêtant à deux pas d'eux, manquant de faire mourir d'effroi Mrs. Bennet.

« Je cherche Mr. Bennet ! annonça-t-il fébrilement. J'ai un message urgent à lui transmettre !

- C'est moi. » dit Mr. Bennet en se levant.

Il décacheta la lettre que lui tendait le cavalier, la lisant rapidement. Puis, sans lever les yeux, il annonça d'une voix glaciale.

« Cela vient de Lucas Lodge. Sir William Lucas m'annonce que Lydia veut embarquer pour l'Amérique dès que possible. Elle ne veut plus attendre. »


Petite explication concernant les noms et titres de Lady Mary et son frère, car comme dirait Maggie Smith dans Downton Abbey : « Si vous voulez de la logique, ce n'est pas dans la noblesse britannique qu'il faut la chercher ».

- Leurs parents sont Marquis et Marquise de Crawley, et leur nom de famille est « Thorne » (tout comme Lord et Lady Matlock, dont le nom de famille est « Fitzwilliam », même s'ils ne l'utilisent jamais étant donné qu'on s'adresse à eux par leur titre de noblesse)

- Leur fils (anciennement appelé à tort « Lord Edward » dans la première version de cette fic), en tant qu'aîné, porte automatiquement le titre de « Comte » tant que son père est encore en vie. Mais il ne peut pas porter le titre de « Comte de Crawley » car une terre = un titre. Le fils aîné d'un marquis porte donc généralement le titre de « Comte » d'une localité proche de celle du titre de son père. Et si vous vous penchez sur une carte du Sussex, vous constaterez que la ville de Worth se trouve non loin de celle de Crawley. Et quand on connait la suite des événements entre lui et Georgiana, je trouvais le clin d'œil assez amusant car ENFIN, la sœur de Darcy rencontre un prétendant digne d'elle (pour les non-anglophones, « worth » signifie « le mérite » lorsqu'il est employé comme nom, et « digne de » lorsqu'employé comme adjectif. Très approprié pour ce cher Edward !)

Son nom complet est donc « Edward Thorne, Comte de Worth », et les gens s'adressent à lui en tant que « Lord Worth »

- Leur fille, née noble, porte automatiquement le titre de « Lady Mary Crawley », en référence au marquisat de son père. Et elle continuera à porter le titre de « Lady Mary » puisqu'elle épouse un homme qui n'a aucun titre de noblesse. Après son mariage, son nom complet sera « Lady Mary Fitzwilliam », mais il sera d'usage de l'appeler uniquement « Lady Mary » et non avec le nom de famille de son mari. Tout comme une certaine Lady Catherine de Bourgh qui a épousé un baron.

Je vous rassure, même après des semaines de recherches, je m'y perds encore parfois parmi tous ces titres !