Chapitre 42: Jours orageux


Elizabeth Darcy était d'excellente humeur en ce jour de mai 1819. Comme c'était le cas depuis de nombreux mois, la journée avait commencé sous d'excellents auspices et elle s'était une fois de plus réveillée en sentant son enfant bouger. Lorsqu'elle se plaignait du tempérament énergique de leur futur enfant, Darcy ne manquait jamais de plaisanter en lui disant qu'il avait très probablement hérité ce trait de caractère de sa mère, ce qui faisait sourire Elizabeth. Après deux ans de mariage, le fier Mr. Darcy de Pemberley avait appris à plaisanter et, plus incroyable encore, à aimer être taquiné par son entourage le plus proche, même si son épouse était l'une des rares à s'y risquer. Elle n'aimait rien tant que cette complicité qui s'était nouée entre eux en quelques semaines de mariage à peine, et elle ne manqua pas de penser en se levant ce matin-là que la vie aux côtés de son mari était décidément bien douce.

Quelques heures plus tard, le pique-nique que Darcy avait organisé pour leurs proches au bord de la rivière de Pemberley se déroulait à merveille. Le cadre était idyllique et le temps divin. Au cœur d'un océan de verdure et de fleurs, tous s'étaient installés entre ombre et soleil non loin de la rivière, dans une atmosphère conviviale et pleine de joie de vivre. Tandis qu'elle savourait la chaleur du soleil, Elizabeth écoutait distraitement le babillage de son neveu, Henry Bingley, au centre de toutes les attentions de Jane et de Mr. Bennet, tous deux assis à ses côtés. Le petit Henry vint la tirer de sa rêverie en se blottissant contre elle, réclamant un câlin, comme à tous ceux qui l'entouraient ce jour-là, ayant oublié depuis longtemps sa timidité initiale avec ses grands-parents.

Elizabeth rouvrit les yeux et lui offrit un sourire. Elle adorait son filleul, qui avait hérité de la bonne composition de ses parents et promettait d'avoir un tempérament tout aussi doux et généreux. Il l'abandonna tout aussi vite, allant rejoindre à quatre pattes sa tante Kitty non loin de là pour lui offrir le même traitement, ce qui fit sourire Jane et Elizabeth. Les deux sœurs étaient ravies de ces retrouvailles familiales, d'autant que Mr. Bennet n'avait pas sa pareille pour s'installer le plus loin possible de son épouse, ce qui put lui garantir quelques heures de tranquillité aux côtés de ses deux aînées, et tous trois en profitaient pleinement.

Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, Mrs. Bennet s'était donc rapprochée de Kitty et Mary, les épuisant de son babillage incessant dont même la chaleur du mois de mai ne pouvait venir à bout. Plus prudents, Mr. Bingley et Mr. Cooper s'étaient rapprochés de la rivière une fois le repas terminé, sous couvert de vouloir pêcher. Il n'en avait pas fallu davantage à Mrs. Bennet pour s'éloigner d'eux à grands pas, rebutée à l'idée d'être tenue à un silence absolu, point sur lequel ces gentlemen n'avaient pas transigé !

Après s'être assuré qu'Elizabeth était installée confortablement et n'avait besoin de rien, Darcy s'était résolu à les rejoindre, vivement encouragé par le Colonel Fitzwilliam, en proie aux affres de la solitude suite au départ de Lady Mary pour le Sussex, car la jeune fille était attendue par ses parents pour les préparatifs de son trousseau, son mariage étant prévu pour juillet.

Les Matlock s'étaient quant à eux réfugiés à l'ombre d'un grand chêne, d'ailleurs non loin d'Elizabeth. Lady Matlock et son mari discutaient avidement des fiançailles du Colonel Fitzwilliam avec Georgiana, tous trois étant à demi-convaincus de l'union heureuse que Richard espérait pour Lady Mary et lui-même. Les entendant à demi, Elizabeth ne put retenir un sourire. Elle savait désormais d'où Darcy tenait sa méfiance innée à l'égard des soupirants et promises de ses proches ! Elle-même avait trouvé Lady Mary charmante, et très éprise du Colonel Fitzwilliam, ce qu'elle n'avait pas manqué d'affirmer à son mari à plusieurs reprises. Du reste, elle soupçonnait Darcy d'être méfiant à l'égard de Lady Mary uniquement parce que son frère, Lord Worth, s'était semble-t-il pris d'une affection aussi violente de que soudaine pour Georgiana.

Reconnaissant que c'était injuste envers Lady Mary, Darcy avait fini par se ranger à l'opinion d'Elizabeth. Néanmoins, il profita tout de même de la présence de son cousin cet après-midi-là pour obtenir plus d'informations au sujet de ses mystérieuses fiançailles, et surtout de sa fiancée. Le colonel Fitzwilliam ne cessa de parler de Lady Mary en des termes si élogieux que Darcy se rangea peu à peu à ses arguments et se surprit à être à nouveau très heureux des fiançailles de son cousin, et très confiant pour le bonheur de leur union.

Tel un coup de tonnerre dans un ciel d'été, le messager en provenance de Lucas Lodge vint brutalement troubler cette belle quiétude, alors que tous, une fois le repas terminé, commençaient à plonger dans une douce indolence. Il arrêta net sa monture et en descendit dans un mouvement souple et élancé.

« Je cherche Mr. Bennet ! J'ai un message urgent à lui transmettre. »

Le père de Lizzie se leva péniblement et tendit la main pour prendre la lettre et la décacheter fébrilement.

« Cela vient de Lucas Lodge. Sir William Lucas m'annonce que Lydia veut embarquer pour l'Amérique dès que possible. Elle ne veut plus attendre. »

Son annonce plongea l'assistance dans le désarroi le plus total, et Mrs. Bennet fut la première à rompre le silence, poussant des exclamations pleines d'effroi.

« Mais c'est impossible ! Comment peut-elle seulement y songer ? Cette enfant a perdu la tête ! s'écria-t-elle.

- Père, il ne peut s'agir que d'un caprice de plus… s'interposa Jane avec sa douceur habituelle, s'étant levée pour rejoindre Mr. Bennet et le soutenir, voyant qu'il était très éprouvé à l'annonce de cette nouvelle.

- Je crains fort que non. Sir William Lucas ne m'aurait pas écrit sans motif valable. Son message m'informe que si elle ne reçoit pas de nouvelles de nous sous trois jours, elle partira seule à Southampton.

- Elle n'en a pas les moyens, fort heureusement… » dit Kitty qui avait rejoint Jane.

Les minutes suivantes ne furent qu'un gigantesque brouhaha, comme seuls les Bennet savaient les créer, où chacun donnait son avis à qui voulait l'entendre. Seuls les Matlock, le Colonel Fitzwilliam et les Darcy gardèrent le silence. Darcy s'était hâté de rejoindre Elizabeth après avoir vu la pâleur de son visage en entendant l'annonce de Mr. Bennet. Il s'agenouilla devant elle, notant la tristesse de ses yeux.

« Nous allons rentrer, dit-il en lui caressant la joue, sourd à tout ce qui les entourait. Tu as besoin de repos.

- Je vais parfaitement bien, William. Je suis juste inquiète, mais des jours entiers de sommeil n'y changeraient rien, dit-elle d'un air sombre.

- Dans tous les cas, je pense que nous devrions retourner à Pemberley car la discussion va durer longtemps, insista-t-il.

- Mais Oncle George et Tante Madeline…? demanda-t-elle.

- Ne vous inquiétez pas pour nous, Elizabeth, intervint Lady Matlock. Nous allons rentrer à Matlock Castle avec Richard, vous avez besoin de vous retrouver en famille. Nous reviendrons vous voir dans quelques jours. D'ici là, prenez soin de vous et de mon futur petit-neveu, votre santé à tous les deux est primordiale.

- Petite-nièce, tante Madeline, petite-nièce… corrigea Darcy avec un sourire.

- Ma parole, Fitzwilliam, tu sembles bien sûr de toi ! le taquina Lady Matlock. Sache que même toi, tu ne peux commander à la nature.

- Il est surtout convaincu que je ne peux rien lui refuser et que je vais accéder même à cette requête-là pour lui faire plaisir. » dit Elizabeth avec un sourire, tandis que son mari l'aidait à se relever.

Sur cette note affectueuse, Lady Matlock embrassa le couple ainsi que Georgiana, qui se tenait non loin d'eux, avant de prendre congé avec son mari et son fils. Les Darcy reportèrent alors leur attention sur les Bennet, les Bingley et les Cooper qui étaient en grande discussion à quelques pas de là. D'une voix avenante mais suffisamment ferme pour se faire entendre de tous, Darcy les invita à remonter vers le domaine où ils seraient plus à l'aise pour discuter et prendre les décisions qui s'imposaient. Tous accueillirent la proposition avec soulagement, car Mrs. Bennet s'épuisait en plaintes et en cris, répétant à n'en plus finir qu'elle refusait catégoriquement de laisser sa fille partir à l'autre bout du monde sans garantie de pouvoir y retrouver son mari. Désireux de tranquilliser son épouse, Mr. Bennet fut heureux de retrouver le calme de Pemberley.

Tandis que Jane confiait Henry à sa nourrice, Elizabeth invita sa mère à la suivre pour aller se reposer dans l'une des chambres mais Mrs. Bennet la repoussa sans ménagements, se lançant dans une nouvelle diatribe contre Mr. Wickham qui était « allé faire Dieu seul sait quoi en Amérique, abandonnant son épouse au plus triste des sorts ! ». A nouveau furieux contre sa belle-mère, Darcy ne cacha pas son mécontentement, se détournant d'elle ostensiblement pour offrir son bras à Elizabeth tandis qu'ils entraient tous dans le grand salon de Pemberley, à l'exception de Georgiana qui s'éclipsa discrètement, toute à sa volonté d'être mêlée le moins possible à une histoire liée de près à Mr. Wickham.

« Il faut que nous l'en empêchions ! s'écria Mrs. Bennet à l'instant où tous prenaient place dans le salon.

- Je ne vois pas comment, Mère, elle a décidé de partir depuis longtemps, et rien ne la fera changer d'avis, dit Kitty, résignée.

- Mais elle nous avait promis d'attendre que nous réussissions à localiser son mari… contra Mr. Bingley.

- Elle a clairement changé d'avis. Sir William Lucas vous explique-t-il ce revirement ? demanda Darcy à son beau-père.

- Il n'en dit rien, mais je ne suis pas étonné, car cela couvait depuis longtemps. Elle nous a fait une scène terrible il y a trois semaines avant que nous nous mettions en route pour venir vous rejoindre… Elle nous a fait les mêmes menaces qu'aujourd'hui, mais je crains fort que ce ne soit justement plus des menaces. Je pense que ses résolutions sont bien arrêtées et qu'elle va vraiment partir.

- Mais comment le pourrait-elle ? Elle n'en a pas les moyens, ni financiers ni pratiques, dit Elizabeth.

- Au vu de ses réactions, elle n'agit plus rationnellement, dit Mr. Cooper.

- Raison de plus pour ne pas la laisser partir ! Après tout, quel sort l'attend en Amérique ? dit Jane.

- D'autant que nous n'avons toujours pas retrouvé son mari, dit Mr. Bingley. Comment espère-t-elle pouvoir le faire, seule, dans un pays immense où elle n'a aucune relation susceptible de lui venir en aide ?

- Père, elle a bien dû l'évoquer quelques fois ? demanda Elizabeth.

- Elle disait que rien ne l'en empêcherait, et qu'elle retournerait tout le pays s'il le fallait.

- Un pays qui n'est même pas encore complètement exploré… émit Darcy.

- Peut-être même Mr. Wickham est-il mort… dit Kitty. Tout ceci est ridicule, elle ne peut pas partir avant que nous ayons une certitude sur son sort.

- Elle ne nous laisse pas le choix, dit Mr. Bennet. Dans sa note, Sir William Lucas m'informe qu'elle ne transigera pas. Il la connaît depuis l'enfance, et je pense qu'il sait qu'elle est sérieuse. Nous ne devons pas prendre son avertissement à la légère.

- La première chose à faire pour vous, monsieur, est donc de retourner à Longbourn aussitôt avec Mrs. Bennet, pour essayer de la ramener à la raison, dit Mr. Bingley.

- Mais vous n'y arriverez pas… dit Elizabeth.

- Non, Lizzie, elle ne nous écoutera pas cette fois, je le crains, dit Mr. Bennet.

- Il ne nous reste donc plus qu'à préparer son départ pour qu'il se déroule dans les meilleures conditions possibles, conclut Darcy.

- Je vous interdis de raisonner de la sorte ! s'emporta Mrs. Bennet. Je ne vous laisserai pas planifier le départ de mon enfant pour une contrée lointaine et dangereuse, dans la solitude la plus misérable, sous prétexte qu'elle dérange votre quotidien bien ordonné !

- Mère, il suffit ! s'énerva Elizabeth. N'avez-vous pas compris ? Lydia est plus obstinée que nous tous ici réunis. Voilà des mois que vous tentez de la convaincre de rester, et pourtant elle ne vous écoute pas. Sa décision est prise, et même si cela me terrifie de l'imaginer là-bas, nous ne pourrons pas l'en empêcher. La seule chose que nous pouvons faire, c'est l'aider à réaliser ce projet au mieux.

- Évidemment cela vous arrange bien ! s'écria Mrs. Bennet.

- Mrs. Bennet ! la ramena à l'ordre son mari.

- Il n'y a pas de « Mrs. Bennet ! » ! Êtes-vous donc tous sans cœur ?

- Si nous l'étions nous l'abandonnerions à son sort sans chercher à l'aider. » laissa tomber Darcy.

Il avait parlé d'un ton si froid que Mrs. Bennet en fut pétrifiée et ne sut plus que dire. Voyant que ni son mari ni ses filles ne la soutenaient, elle se leva et sortit sans un mot, au grand soulagement de tous.

« Que faisons-nous alors ? demanda Mary, osant briser le silence la première.

- Dans un premier temps, nous allons retourner à Ellsworth préparer nos affaires pour nous mettre en route dès demain matin, dit Mr. Bennet.

- Mais pour annoncer quelle décision à Lydia ? demanda Mary.

- Qu'elle peut partir, bien sûr… mais à nos conditions. Je ne peux pas l'imaginer embarquer seule pour un si long voyage. Il faut quelqu'un pour l'accompagner, répondit son père.

- Elle n'a pas les moyens de payer une dame de compagnie ! dit Kitty.

- Elle touche une rente depuis le départ de Mr. Wickham. » l'informa Darcy.

Elizabeth ne put retenir un mouvement de surprise. Observant son mari, elle se souvint alors d'une lointaine discussion qu'elle avait eue avec lui à Darcy House l'année précédente, lorsqu'il avait proposé de doter Kitty pour qu'elle puisse épouser Mr. Cooper. Ils avaient ensuite évoqué une rente possible pour Lydia, d'ailleurs réclamée par Mrs. Bennet quelques jours auparavant. Elizabeth n'avait plus jamais évoqué le sujet, refusant que sa famille profite une fois de plus de la générosité de son mari, surtout pour Lydia dont il avait vivement condamné l'attitude envers Elizabeth lorsqu'elle était venue à Darcy House en exigeant des explications au sujet du départ de Mr. Wickham pour l'Amérique.

« Mr. Bingley et moi lui versons une rente depuis un an environ, précisa Darcy, répondant au regard intrigué de Lizzie. Et Mr. Bennet veille à ce qu'elle en fasse bon usage.

- Autant dire que je ne la laisse pas en dépenser grand-chose étant donné son comportement déraisonnable au possible, dit Mr. Bennet. Aurait-elle choisi de vivre dans une maison bien à elle, les choses eussent été différentes, mais elle a préféré rester à Longbourn, donc je gère ses revenus. De fait, elle aura de quoi payer le voyage.

- Je le prends à ma charge, tout comme les gages de sa dame de compagnie pendant la première année que Lydia voudra passer en Amérique, offrit Darcy. Par la suite, elle devra se contenter de la rente que nous lui versons.

- William, tu n'as pas à… commença Elizabeth.

- C'est décidé, Elizabeth, la coupa-t-il d'un ton catégorique qui la dissuada d'insister.

- Et qu'en est-il de la dame de compagnie qui devra l'accompagner ? demanda Kitty.

- Connais-tu quelqu'un qui pourrait convenir pour cet emploi, William ? demanda Elizabeth.

- Malheureusement non. En revanche, je pense qu'elles devront être accompagnées par un homme, ce sera plus sûr. Et je crois connaître la personne qui pourrait convenir. Mr. Hatkins, avec qui je fais affaires en Amérique depuis plusieurs années. Il est actuellement à Londres pour négocier quelques contrats, et doit bientôt repartir là-bas. Il pourrait les accompagner pendant le voyage et veiller sur elles pendant leurs premières semaines sur place. Il a beaucoup de contacts à Boston et pourra ainsi faire en sorte qu'elles soient bien installées, et leur présenter les personnes à même de commencer les premières recherches de Mr. Wickham.

- Et je peux rechercher sa future dame de compagnie, proposa Jane. Mrs. Gardiner a beaucoup de contacts à Londres, je suis sûre qu'elle pourra nous conseiller quelqu'un. »

Ils parlèrent pendant deux heures encore, réglant un à un tous les points pour organiser le voyage de Lydia, qui devait débuter le 1er juin, au départ de Southampton, Darcy sachant de source sûre qu'un de ses navires partait pour Boston ce jour-là. Elizabeth s'éclipsa vers la fin de la discussion, désireuse de rejoindre avec sa mère pour savoir comment elle allait. Elle la retrouva sur la terrasse de Pemberley, plus attristée que furieuse. Elizabeth fut soulagée de voir qu'elle était revenue à de meilleurs sentiments et que seule son inquiétude sur le sort de Lydia l'avait conduite à s'emporter contre ses filles et ses gendres. Elles parlèrent longuement, et Elizabeth tenta vainement de la rassurer. Mr. Bennet vint les interrompre, informant son épouse qu'il était grand temps pour eux de regagner Ellsworth afin de préparer leur départ du lendemain.

Les adieux furent pénibles, car Elizabeth savait que des jours douloureux attendaient ses parents, et elle rageait de ne pouvoir les soutenir davantage. Elle retint difficilement ses larmes lorsque son père l'embrassa avant de monter en voiture, prise d'un funeste pressentiment qu'elle ne parvint pas à chasser. Elle fut d'une humeur sombre jusqu'au coucher, ne pouvant s'empêcher de déplorer que cette journée qui aurait dû être parfaite avait tourné au cauchemar.


Au cours des jours qui suivirent, Darcy tenta vainement de la dérider, mais les nouvelles qui leur parvenaient n'étaient guère encourageantes. Hormis Jane qui reçut en une semaine à peine une réponse de Mrs. Gardiner l'informant qu'elle avait trouvé la personne parfaite pour occuper le poste de dame de compagnie auprès de Lydia, tout les inquiétait. Dès leurs retrouvailles avec Lydia, Mr. et Mrs. Bennet avaient écrit à Jane, Elizabeth et Kitty pour leur confirmer que la décision de Lydia était irrévocable, et qu'ils avaient dû argumenter des heures durant pour la convaincre d'attendre le 1er juin pour embarquer sur le bateau que Darcy avait retenu. Ils organisèrent, non sans mal, une rencontre entre la jeune femme et sa future dame de compagnie ainsi qu'avec Mr. Hatkins, à qui Darcy s'était empressé d'écrire pour l'informer de la situation et lui demander d'escorter sa belle-sœur jusqu'à Boston.

Lydia se rebella plus d'une fois, arguant qu'elle n'avait besoin de personne et refusait d'être suivie « par les sbires de Mr. Darcy », qu'elle considérait comme des espions. Il fallut toute l'autorité conjuguée de Mr. Bennet et de Mr. Gardiner pour qu'elle cède, réalisant au fond d'elle-même qu'un peu d'aide ne serait pas de trop, si loin de son entourage. Si sa rencontre avec Mrs. Lodge, la dame de compagnie recommandée par l'une des meilleures amies de Mrs. Gardiner, se passa bien, les relations entre Lydia et Mr. Hatkins en revanche furent tendues dès les premiers instants car il ne cacha pas son antipathie, informé par Darcy de l'attitude ignominieuse dont elle faisait preuve avec toute sa famille. Néanmoins, sa présence était non négociable, aussi Lydia fit-elle contre mauvaise fortune bon cœur et se rangea aux arguments de son père, et surtout aux supplications de sa mère qui la pria presque à genoux d'accepter qu'un homme veille sur sa sécurité pendant le voyage.

A Pemberley, les jours s'écoulaient avec une lenteur insupportable. Elizabeth, fatiguée par sa grossesse qui devenait chaque jour plus inconfortable avec la chaleur, peinait à rester inactive tandis que l'avenir de sa sœur se jouait si loin d'elle. Georgiana se fit plus discrète que jamais, partageant son temps entre son piano et Matlock Castle. Darcy passait quant à lui la majeure partie de ses journées à cheval à parcourir ses terres, sa présence étant indispensable à cette période de l'année où les métayers préparaient les moissons. Il ne voyait son épouse que le matin et en fin de journée, et rageait de ne pouvoir la soutenir davantage. Elle lui semblait un peu plus distante chaque jour malgré tous ses efforts. Seule la présence réconfortante de Jane, toujours porteuse des dernières nouvelles de Longbourn, soulageait un peu l'inquiétude d'Elizabeth. Fort heureusement, Jane ne ménageait pas sa peine, et partageait son temps entre Basildon Park et Pemberley, désireuse d'éviter tout déplacement à ses deux sœurs enceintes, ce dont Darcy et Mr. Cooper lui étaient très reconnaissants.

Néanmoins, la situation devenait intenable pour Darcy. Dix jours après le départ des Bennet, il décida de profiter du dimanche pour s'accorder un peu de temps avec Elizabeth et lui offrir une journée qui devait renouer avec les habitudes qu'ils avaient prise pendant leur séjour en Europe. Après s'être rendu à la messe avec sa sœur et Elizabeth, il entraîna cette dernière dans un recoin du parc de Pemberley qu'Elizabeth connaissait bien même si elle ne s'y rendait qu'avec lui. Elle resta songeuse pendant la majorité du trajet, mais fut tirée de ses méditations lorsqu'ils arrivèrent près du lac qu'il lui avait fait découvrir près de deux ans auparavant. La barque flottait toujours, amarrée à un arbre, faisant naître un sourire sur les lèvres d'Elizabeth lorsqu'elle se souvint de la première journée qu'ils avaient passée sur l'île à quelques mètres d'eux.

« Enfin ton visage s'illumine un peu… murmura Darcy à son oreille après l'avoir entourée de ses bras.

- Je sais… Je n'ai pas été la meilleure des épouses ces derniers temps… dit-elle d'un ton contrit.

- C'est bien pardonnable étant donné les circonstances. Et pour ne rien arranger j'ai dû te laisser très souvent… C'est pourquoi j'ai pensé qu'une journée ici, où nous avons toujours passé de si bons moments, te ferait du bien. Nous avons de quoi faire un festin de roi, car je sais que tu adores les pique-niques, et j'ai même amené de la lecture, dit-il.

- Vous me connaissez décidément fort bien, Mr. Darcy, dit-elle, amusée.

- J'y travaille depuis deux ans… dit-il avec une fierté malicieuse. Si vous voulez bien, Mrs. Darcy… ? » dit-il en lui tendant les mains pour qu'elle le rejoigne dans la barque.

Fidèle au vœu qu'il avait fait en son for intérieur, il lui fit passer une journée idyllique, parvenant à la faire rire à de nombreuses reprises, et l'espace de quelques heures, elle oublia tout ce qui pouvait lui rappeler Lydia. Au grand soulagement de Darcy, elle reporta toute son attention sur lui et leur enfant, évoquant à nouveau sa naissance qui approchait à grands pas. Darcy était toujours émerveillé de voir à quel point son épouse était sereine à l'idée de devenir mère. Pas une fois elle n'avait émis un doute ou une inquiétude, se demandant comment se comporter et comment gérer l'écrasante responsabilité qui allait être la leur. Lorsqu'il s'en ouvrit à elle cet après-midi-là, elle en fut attendrie et l'embrassa.

« Comment pourrais-je être inquiète alors que j'ai tant désiré cet enfant ?

- Je l'ai désiré aussi.

- Et tu es inquiet ?

- Soucieux parfois, terrifié le reste du temps, avoua-t-il. Après tout, nous aurons une vie entre nos mains, ce n'est pas rien.

- Non, en effet, mais tu devrais avoir plus confiance en toi, mon amour, tu seras un père formidable.

- Et à quoi le sais-tu ? Serais-tu devenue voyante ? la taquina-t-il.

- Non, mais je t'ai vu avec Georgiana. Tu as su la protéger, l'élever, en faire une jeune femme ravissante, intelligente, talentueuse… Elle a toutes les qualités, et, plus important encore, tu as fait en sorte qu'elle s'épanouisse et soit heureuse.

- Elle avait déjà douze ans lorsque je suis devenu son tuteur, c'est bien différent.

- Oui, mais moins que tu ne le crains.

- Ce n'est pas parce que je m'efforce d'être un bon frère que je serai un bon père.

- Non mais c'était tout de même un bon entraînement ! Nous commettrons forcément des erreurs, mais je suis convaincue que nous saurons rendre nos enfants heureux et les aider à devenir des adultes pleins de mérite et de qualités.

- J'aimerais avoir ta confiance.

- Cela viendra avec le temps.

- Ou cela empirera… !

- Fais-moi confiance, alors.

- J'ai une confiance aveugle en toi, tu le sais bien, mais je ne sais pas si elle suffira dans ce cas.

- Tu es trop anxieux, et à tort. Je n'ai pas connu tes parents, mais je te connais bien, et je sais qu'ils t'ont parfaitement élevé. Instinctivement, tu les prendras comme modèles pour élever notre enfant, ce que tu as déjà fait avec Georgiana. Et cela vous a plutôt bien réussi.

- Serais-tu en train de me dire que tu t'appuies sur moi pour savoir comment t'y prendre, ma chérie ? demanda-t-il sans pouvoir réprimer un sourire.

- Je m'appuie sur toi pour bien des choses. Et l'éducation de notre enfant ne fera pas exception. Mais tu peux t'appuyer sur moi aussi.

- Je le fais bien plus que tu ne l'imagines, et dans presque tous les domaines. Et je pense que je vais le faire de plus en plus une fois que notre enfant sera né puisque tu me parais plus sûre de toi que je ne le suis.

- Je pense que c'est une question d'instinct. Tu essaies trop de rationaliser les choses, et cela ne fait qu'accroître tes angoisses. Tu auras bien le temps de t'inquiéter dans quelques années quand nos enfants seront grands et remettront notre autorité en question ! » plaisanta-t-elle.

Malgré le ton léger de son épouse, Darcy resta songeur un long moment, l'observant attentivement.

« Quand êtes-vous devenue si sage, Mrs. Darcy ?

- A ton contact, très probablement. Mais si je le deviens trop un jour, surtout dis-le moi, il n'y a rien de plus ennuyeux ! dit Elizabeth, rieuse.

- Je crois que « ennuyeuse » est un adjectif que je ne pourrai jamais t'appliquer, ma Lizzie ! »

Ainsi rassuré, du moins pour quelques heures, Darcy n'aborda plus le sujet, et ils se plongèrent dans la lecture des sonnets de Shakespeare jusqu'à la fin de la journée. Ils revinrent vers le domaine en début de soirée, au moment où le soleil commençait à se coucher au loin, leur offrant une vue sublime sur les jardins. Elizabeth fut forcée d'admettre que cette journée loin des tracas autour de Lydia lui avait fait le plus grand bien et elle remercia tendrement son mari d'avoir pris cette heureuse initiative. Elle ne le savait pas encore, mais cette parenthèse bucolique n'était que le calme avant la tempête.


Le mois de juin approchait, et avec lui deux événements aux antipodes l'un de l'autre, le premier ardemment désiré par Elizabeth et le second très redouté par tous les Bennet. Elizabeth souffrait beaucoup de savoir qu'elle allait perdre une sœur au moment où Darcy et elle devaient accueillir leur premier enfant. Prévu pour le 1er juin, le départ de Lydia pour Boston planait comme une ombre au-dessus d'elle, et était un poids bien trop lourd à porter pour elle.

A sa grande surprise, Kitty, qui lui rendit visite avec Jane la veille du départ des Bingley pour Longbourn, semblait bien moins éprouvée alors même qu'elle était la plus proche de Lydia parmi toutes les sœurs Bennet. Kitty s'en expliqua aisément : après avoir été rejetée si violemment par la jeune femme lorsqu'elle avait joint ses prières à celles de ses parents pour la convaincre de rester en Angleterre, elle s'était volontairement détachée de Lydia, préférant reporter son attention sur les autres membres de sa famille et surtout son mari, qui était d'un grand soutien, et sur l'enfant qu'elle attendait.

« Il s'agit tout de même de notre sœur, intervint Jane en l'entendant parler ainsi.

- Oui, mais elle ne souhaite plus avoir cette place dans nos cœurs, donc que pouvons-nous faire pour la convaincre du contraire ? contra Kitty.

- Nous sommes impuissants et ne pouvons que la regarder nous quitter. Mais tu ne peux tout de même pas lui tourner le dos ainsi, Kitty…

- Tu n'étais pas à Longbourn avec moi, Jane. Quand as-tu vu Lydia pour la dernière fois ? »

Jane mit du temps à répondre, cherchant dans ses souvenirs. Elle prit soudain conscience du temps qui s'était écoulé depuis sa dernière rencontre avec leur plus jeune sœur.

« Mon Dieu, c'était à ton mariage, Lizzie !

- Il y a plus de deux ans ! précisa Kitty. Autant dire que bien de l'eau a coulé sous les ponts, et tu ne reconnaîtrais pas la femme amère et aigrie qu'elle est devenue.

- Je pourrai le constater moi-même lorsque j'irai lui dire adieu à Southampton.

- Tu vas y aller ? demanda Kitty, sincèrement étonnée.

- Bien sûr ! Comment pourrais-je ne pas y aller ? C'est sans doute la dernière fois que je pourrai la voir. Mais, toi, avec ta grossesse, tu comptes sans doute rester à Basildon Park ?

- Même si je n'étais pas enceinte, je resterais ici. Je ne veux plus la voir. Ce n'est plus ma sœur.

- Tu es dure, Kitty, intervint Elizabeth qui avait jusque-là gardé le silence.

- Ce n'est plus la sœur avec qui nous avons grandi. Elle s'est détournée de moi, donc je ne pense pas qu'elle veuille de moi à ses côtés pour son départ.

- Ne risques-tu pas de le regretter ? demanda Elizabeth.

- Je regrette que nous l'ayons déjà perdue. Mais malheureusement, nous ne pourrons plus rien y changer. »

L'attitude intransigeante de Kitty marqua profondément Elizabeth et, lorsque ses deux sœurs prirent congé d'elle, elle était très songeuse. Jane lui avait annoncé que son mari et elle partaient le lendemain pour Longbourn afin d'y retrouver leurs parents, Mary et les Gardiner pour ensuite se mettre en route pour Southampton où ils feraient leurs adieux à Lydia.

Elizabeth aurait tout donné pour pouvoir les accompagner. Darcy avait détruit tous ses espoirs à ce sujet au cours de la grande discussion avant le départ des Bennet du Derbyshire, lorsqu'il leur avait annoncé qu'Elizabeth et lui-même ne les accompagneraient pas à Southampton. Elle n'avait pas osé aborder le sujet depuis, trop prudente pour contrarier Darcy sur une décision qu'il avait prise aussi catégoriquement. Mais la discussion avec Jane et Kitty lui avait rappelé à quel point la fratrie des Bennet avait été soudée, et combien le départ de Lydia la mettrait à mal, bien plus que les divers mariages qui avaient eu lieu au cours des trois dernières années. En prenant congé de Jane qu'elle ne reverrait pas avant le départ définitif de Lydia, Elizabeth réalisa qu'elle n'avait jamais accepté la décision de son mari.

N'y tenant plus, elle rejoignit ses appartements et fit appeler Emma pour lui ordonner de commencer à préparer ses malles. Habituée à obéir sans discuter aux ordres d'Elizabeth, la jeune femme se mit au travail sans un mot, dissimulant tant bien que mal son étonnement. Incapable de rester inactive, Elizabeth se joignit à elle pour l'aider, et ne vit pas le temps passer.

Elle était si concentrée qu'elle n'entendit pas son mari entrer dans la pièce une demi-heure plus tard. Darcy fut abasourdi en découvrant la scène qui se déroulait sous ses yeux, et l'angoisse s'empara de lui, craignant qu'un événement grave se soit produit, nécessitant la présence d'Elizabeth loin de Pemberley.

« Elizabeth ? Que fais-tu ?

- Je prépare mes malles, répondit-elle sans le regarder en tendant des vêtements à Emma.

- Je vois bien, mais pour aller où ? Est-il arrivé quelque chose ?

- Je pars pour Longbourn avec les Bingley. »

Darcy se figea. Instantanément, il venait de comprendre les projets de son épouse.

« Je suppose que quand tu dis « Longbourn », tu dis « Southampton » ?

- En effet, répondit Elizabeth sur un ton plein de défi mais en continuant d'éviter son regard.

- Emma, veuillez nous laisser s'il vous plaît, dit-il.

- Non, restez, Emma, j'ai encore besoin de vous.

- Cela attendra. » dit Darcy fermement.

Tiraillée, la jeune fille observa le couple, mais réalisa qu'elle n'avait guère le choix : même si elle ne répondait en théorie qu'à Elizabeth, elle savait qui de Darcy ou son épouse avait le plus d'autorité à Pemberley. Aussi fit-elle une brève révérence et avant de sortir sans un mot.

« William, tu n'aurais pas dû faire cela, s'insurgea Elizabeth. Je ne serai jamais prête à temps si Emma ne m'aide pas !

- Tu n'as pas besoin d'être prête à temps puisque tu ne vas pas quitter Pemberley, dit posément Darcy.

- Je sais que tu ne veux pas que j'y aille, mais je ne peux pas faire autrement.

- Nous en avons déjà parlé, Elizabeth.

- Nous n'avons parlé de rien. Tu as annoncé à mes parents une décision que tu as prise seul, sans même me consulter.

- Parce qu'il n'y a pas d'autre option possible.

- Bien sûr que si, rien ne m'empêche de partir pour dire adieu à ma sœur.

- Rien hormis le fait que tu entames ton dernier mois de grossesse.

- La belle affaire ! Même si le voyage ne sera pas aisé, il n'est pas impossible ! C'est un cas exceptionnel, qui justifie parfaitement que je parte.

- Sois raisonnable, Elizabeth, tu sais bien que c'est dangereux. Et étant donné que nous parlons de Lydia, le jeu n'en vaut vraiment pas la chandelle, dit-il froidement.

- Comment oses-tu ? Il s'agit de ma sœur ! dit-elle, outrée.

- Une sœur qui ne veut plus te voir. » laissa-t-il tomber.

Lui tournant le dos, Elizabeth reprit son ouvrage, remplissant une des malles au hasard avec des gestes saccadés qui trahissaient son agitation. Darcy l'observa un moment. Il connaissait son épouse, et même s'il ne l'avait pas vue en colère contre lui depuis près d'un an, il savait en reconnaître les signes. Il pressentait que les minutes à venir allaient être difficiles car il la savait aussi obstinée que lui, et bouleversée pour les événements. Prenant sur lui pour garder son calme malgré l'angoisse qu'il sentait naître en lui à l'idée de la savoir sur les routes à moins d'un mois de sa délivrance, il vint vers elle et lui prit les mains pour qu'elle s'immobilise. Elle le repoussa d'abord, mais il insista, soulagé de la voir finalement céder.

« Lizzie, je sais que toute cette histoire est difficile à vivre…

- Non tu ne le sais pas. Ce n'est pas ta sœur, le coupa-t-elle.

- Je peux tout de même l'imaginer. Je te connais, je sais que tu tiens à elle. Et je peux parfaitement comprendre à quel point elle vous fait tous souffrir en partant aussi loin, et pour toujours. Et crois-moi, mon amour, je donnerais tout pour apaiser cette souffrance.

- Dans ce cas laisse-moi y aller…

- Non, Elizabeth, c'est trop dangereux. Je tiens trop à toi et à notre enfant pour te laisser parcourir une telle distance dans ton état. Tu ne vois pas les choses clairement en ce moment car tu es en proie à beaucoup d'émotions contradictoires…

- Ne prends pas ce ton, Fitzwilliam, le coupa-t-elle brusquement. J'y vois très clairement et je sais une chose, une seule : si je ne dis pas adieu à Lydia, je le regretterai toute ma vie. Et tu ne pourras rien faire pour arranger cela !

- Tu ne peux pas faire un tel voyage, Elizabeth, tu dois accoucher dans moins d'un mois. Même Kitty reste à Basildon Park, elle est bien plus raisonnable que toi.

- Kitty a déjà dit adieu à Lydia à Longbourn en mars. Elle nous l'a dit tout à l'heure. Je n'ai pas eu cette chance. Ma dernière conversation avec elle était une dispute, je ne peux pas rester sur une telle fin.

- Quand bien même pourrais-tu partir, Lydia ne te laisserait pas arranger les choses. Je doute qu'elle veuille de toi à Southampton. Je commence même à penser qu'elle ne veut personne d'autre que Wickham à ses côtés.

- Là n'est pas la question. Au moins j'aurais essayé, et je n'aurai pas de regret. »

Elle libéra ses mains et se dirigea à nouveau vers ses malles.

« Je ne te laisserai pas partir, Elizabeth, dit-il fermement.

- Je ne te demande pas ton avis.

- Elizabeth… dit-il d'un ton menaçant qui l'aurait fait reculer instantanément si elle n'avait pas été si tourmentée.

- Je vais partir, William. Je ne peux pas faire autrement, c'est ma sœur !

- Tu es mon épouse et la mère de mon enfant avant d'être la sœur de Lydia, argua-t-il.

- C'est ma dernière chance d'arranger les choses avec elle, et je refuse de la manquer. »

Voyant qu'elle se dirigeait vers le cordon de la sonnette pour faire venir Emma, il s'interposa.

« Je ne te laisse pas le choix !

- Je n'ai pas besoin de ton approbation ! s'écria-t-elle, tentant à nouveau d'appeler Emma, plus furieuse qu'elle ne l'avait jamais été au cours de toute sa vie.

- Cesse ceci immédiatement ! dit-il en lui saisissant les mains l'empêcher de bouger.

Au grand étonnement de Darcy, elle réussit à se dégager brutalement et finit par tirer le cordon. Soudain, le silence régna dans la pièce. Elizabeth prit conscience de la colère de son mari, notant la fureur dans ses yeux, et elle comprit qu'elle venait de commettre une erreur en appelant Emma.

« Je t'interdis de quitter Pemberley, dit-il, glacial, avec toute l'autorité dont il était capable.

- Tu me connais, tu sais que je vais partir.

- Et toi tu me connais moins bien que je ne pensais si tu crois que je vais te laisser faire. Tu n'as pas compris, Elizabeth : je t'ordonne de rester à Pemberley. Et c'est non négociable, dit-il fermement, voyant son épouse se figer sur place en l'entendant.

- Comment peux-tu… ? murmura-t-elle, tremblante de rage.

- Je le peux car je suis ton mari. Dois-je te rappeler que tu as promis de m'obéir le jour où tu m'as épousé ?

- Je ne t'aurais jamais épousé si j'avais soupçonné que tu userais de ce droit un jour !

- Je ne le fais pas de gaieté de cœur et tu le sais bien ! Je ne m'y résous que parce que tu te comportes de façon déraisonnable et que tu oublies tous tes devoirs !

- Mes devoirs ? cria-t-elle.

- Je te l'ai dit tout à l'heure, tu es une épouse et une mère avant d'être une sœur. Et puisque tu sembles l'avoir oublié, alors c'est à moi de te le rappeler.

- Et qu'est-ce qui te fait croire que je vais t'obéir ?

- Cela ne dépend plus de toi. Tu resteras à Pemberley, que tu le veuilles ou non.

- Tu vas m'enfermer, peut-être ? railla-t-elle, méprisante.

- S'il le faut ! s'emporta-t-il.

- Tu me sous-estimes, Fitzwilliam Darcy, j'arriverais bien à partir si je le veux !

- Tu comptes t'échapper par la fenêtre du premier étage en étant enceinte de huit mois ? demanda-t-il ironiquement.

- Peut-être bien ! » dit-elle sur un ton plein de défi qui rendit Darcy plus furieux encore.

Et sur ces mots, elle se détourna de lui et se dirigea vers la porte.

« Je te préviens, Elizabeth, s'il arrive quoi que ce soit à notre enfant, je ne te le pardonnerai jamais. » dit-il d'un ton glacial qu'elle n'avait jamais entendu chez lui.

Il regretta ses mots à l'instant où il les prononça, avant même de voir la douleur remplir le regard d'Elizabeth. Le spectre de la fausse couche provoquée par Wickham plana au-dessus d'eux, et Darcy se maudit d'avoir usé d'une telle menace.

« Pardonne-moi, ce n'est pas ce que j'ai voulu dire… Lizzie… dit-il en esquissant un geste pour la prendre dans ses bras, tandis qu'elle le repoussait violemment.

- Très bien, je ne partirai pas. Tu as gagné, Fitzwilliam. Mais ne t'avise plus de m'adresser la parole, car pour ma part, je ne te pardonnerai jamais ce que tu viens de dire. »

Elle le quitta sans un regard, brisée, et peinant à retenir ses larmes, qu'elle ne voulait laisser couler devant lui pour rien au monde. Darcy sut d'instinct qu'il était vain de tenter de lui parler en cet instant. Tous deux avaient dit des phrases trop cruelles pour pouvoir se réconcilier si rapidement, et lui-même était encore trop sous le choc pour démêler la colère et le remords qui s'affrontaient en lui, et trouver les mots justes pour demander le pardon de son épouse. Avec lassitude, il quitta la chambre de Lady Anne où les malles et les vêtements en désordre d'Elizabeth lui rappelaient douloureusement la dispute qu'ils venaient de vivre. Il croisa Emma qui accourait, appelée par Elizabeth, et il lui demanda de ranger toutes les affaires qu'elles avaient sorties, l'informant que Mrs. Darcy ne partirait finalement pas en voyage.

La soirée fut insoutenable. Darcy avait rejoint la salle à manger le cœur lourd pour y dîner en compagnie de Georgiana. Sans grande surprise, il apprit par son majordome qu'Elizabeth ne paraîtrait pas. Darcy lui demanda où elle se trouvait, et ne fut pas étonné d'apprendre qu'elle s'était réfugiée dans la serre et n'en avait pas bougé depuis leur dispute. Intriguée, Georgiana nota la mine sombre de son frère mais n'osa pas le questionner. Elle avait entendu la rumeur qui avait couru dans le large cercle des serviteurs de Pemberley, apprenant ainsi qu'ils s'étaient disputés, ce qui était assez rare pour être noté de tous ! Georgiana ignorait le motif de leur altercation, mais connaissait suffisamment leurs caractères obstinés pour deviner qu'elle avait été violente. Elle s'abstint de tout commentaire et ils dînèrent dans un silence quasi absolu. Lorsqu'elle se leva à la fin du repas, elle se dirigea vers lui, posant une main sur son épaule.

« Tu devrais aller la chercher…

- Je doute qu'elle veuille me voir en ce moment, dit-il sombrement.

- Sans doute, mais elle a besoin de repos, et ce n'est pas dans la serre qu'elle va le trouver.

- Je ne peux pas… Tu ne sais pas ce que je lui ai dit, Georgie.

- Cela ne peut pas être si terrible.

- Si, ça l'est.

- Alors c'est qu'elle n'a pas dû être en reste, car je vous connais, tous les deux. Tu n'as pas pu dire quelque chose de blessant à moins d'être poussé à bout. Tu tiens trop à elle pour lui faire du mal volontairement.

- Ce n'est pas une excuse. »

Il baissa la tête à nouveau, et Georgiana sentit son cœur se serrer en le voyant ainsi.

« Veux-tu que j'aille la chercher ? » proposa-t-elle.

Il acquiesça pour toute réponse, et elle s'empressa de sortir du manoir pour rejoindre la serre, non sans avoir demandé à Mrs. Reynolds de lui apporter un châle. Elle y découvrit sans peine Elizabeth, et fut frappée de constater combien sa posture était identique à celle de Darcy. Sans un mot, elle posa le large châle sur ses épaules et l'aida à se lever. Elizabeth se laissa guider docilement jusqu'à la chambre de Lady Anne. Elle la parcourut du regard, interloquée de voir que toute trace de sa dispute avec son mari avait disparu, et qu'Emma avait rangé toutes ses affaires. Georgiana fit venir cette dernière, observant sa belle-sœur attentivement. Puis, n'y tenant plus, elle s'assit à ses côtés.

« Lizzie, j'ignore ce qui s'est passé, mais je ne peux pas te laisser dans un tel état.

- Merci, Georgiana, mais tu ne pourras rien y changer. Je vais attendre Emma et me coucher. Je suis fatiguée. Si fatiguée… dit Elizabeth en sentant à nouveau les larmes perler au bord de ses yeux.

- C'est sans doute mieux. Tu y verras plus clair demain matin.

- Décidément… Tout le monde semble penser que j'ai perdu la raison…

- Si William a dit cela, je suis convaincue qu'il ne le pensait pas.

- Il pensait tout ce qu'il a dit ! contra Elizabeth d'un ton virulent.

- En es-tu sûre ? Après tout, n'as-tu pas dit des choses que tu ne pensais pas ?

- Je ne sais pas…

- Alors accorde-vous le bénéfice du doute. En attendant, essaie de dormir un peu. »

Elle l'embrassa sur la joue et prit congé au moment où Emma entrait pour préparer Elizabeth pour la nuit. A son grand soulagement, Darcy ne tenta pas de venir la rejoindre ce soir-là. Sombrement, Elizabeth repensa à leur première dispute après leur mariage, qui avait suivi la tentative de séduction de Miss Bingley. Cette fois-là aussi, elle s'était réfugiée dans la chambre de Lady Anne. Ils avaient ri tous les deux après s'être réconciliés lorsque Darcy lui avait confié qu'à leur prochaine dispute elle n'avait pas intérêt à refaire chambre à part car il était bien décidé à venir la rejoindre à tout prix.

Il ne s'y risqua ce soir-là, trop tourmenté pour affronter le regard de son épouse. Il restait furieux contre elle d'avoir osé commencé à préparer sans même le consulter un voyage qui devait mettre la vie de leur enfant en danger. Mais il reconnaissait qu'il avait été particulièrement injuste en ne tenant pas assez compte de sa douleur à l'idée de perdre Lydia. Mais il sentait au fond de lui que sa colère, et l'autorité dont il avait fait preuve, avaient été à la mesure de son inquiétude à l'idée de voir Elizabeth entamer un tel voyage dans son état. Il n'avait pourtant pas la même excuse lorsqu'il repensait à la seconde fatale où il lui avait dit qu'il ne lui pardonnerait pas si quelque chose devait arriver à leur enfant, il se maudissait violemment. Il ignorait comment, après les mois de torture qu'elle avait endurés après sa fausse couche, il avait pu ne serait-ce que raisonner ainsi.

La réponse ne devait lui apparaitre qu'au bout de quelques jours, lorsqu'il constata que malgré leurs torts plus que partagés, aucun des deux ne prenait l'initiative d'aller vers l'autre. Il se souvint alors avec une lucidité étonnante, à quel point leurs caractères étaient similaires, ce qui les ravissait la plupart du temps, et leur assurait un mariage heureux. Mais en cet instant, il réalisait que c'était à double tranchant car leur entêtement n'avait d'égal que leur orgueil.

Aussi s'évitèrent-ils soigneusement, se saluant froidement les peu de fois où ils se croisaient pendant les deux semaines suivantes. Darcy se plongea à corps perdu dans le travail, partant à l'aube et revenant après le dîner, laissant sa sœur en compagnie d'Elizabeth. Cette dernière vivait quant à elle des jours plus éprouvants encore, et lorsque le 1er juin arriva, elle passa la journée entière à pleurer. Elle ne cessait d'imaginer sa sœur en train de monter à bord du navire qui devait l'emporter loin d'eux à jamais. Lorsqu'elle ne pensait pas à Lydia, elle était à nouveau furieuse contre son mari, blessée dans son orgueil en se souvenant du ton autoritaire qu'il avait employé en lui interdisant de quitter Pemberley. Néanmoins, elle admettait en son for intérieur qu'il lui manquait chaque jour un peu plus, et qu'elle se sentait accablée de ne pas l'avoir à ses côtés, trop habituée à sa présence réconfortante pour pouvoir en être privée longtemps.

La vie à Pemberley devait intenable pour Georgiana aussi. Elle avait brièvement pensé à les réunir dans une même pièce pour les contraindre à discuter, mais elle respectait trop l'autorité de son frère pour l'acculer à une telle situation. Elle savait pourtant qu'avec de tels tempéraments, la situation risquait de s'éterniser si une tierce personne n'intervenait pas pour leur ouvrir les yeux sur l'absurdité de la situation. Respectant trop son frère pour endosser un tel rôle, elle prit le parti de les éviter le plus soigneusement possible, attendant des jours plus propices à leur réconciliation.


Ce fut dans ce contexte difficile qu'Elizabeth reçut le 05 juin une note de Jane l'informant qu'elle était de retour à Ellsworth. Cela faisait deux semaines que Darcy et elle s'ignoraient. Elizabeth devina à la lecture de sa note que Jane était elle aussi très morose. Sans attendre, elle donna l'ordre de faire atteler et se rendit à Ellsworth Hall. Elizabeth se surprit elle-même tout autant que Jane en fondant en larmes en retrouvant les bras de sa sœur.

« Lizzie, que se passe-t-il ? demanda Jane en l'entraînant dans le salon.

- J'aurais tellement voulu t'accompagner…

- N'aie aucun regret, Lizzie. J'ai préféré t'en parler de vive voix car je ne voulais pas que tu l'apprennes par écrit, mais il était préférable que tu n'assistes pas au départ de Lydia.

- Pas toi aussi !

- Comment cela ?

- Rien, je t'expliquerai après. Raconte-moi comment d'abord cela s'est passé.

- Encore plus mal que je ne le redoutais. Kitty avait raison de dire que Lydia a bien changé. Je ne l'aurais pas reconnue, même physiquement. Je crains qu'elle ne soit en train de perdre la raison peu à peu.

- N'était-elle pas heureuse de te voir ?

- Elle s'est détournée de nous tous. Seule mère a réussi à éveiller une réaction chez elle au moment des adieux. »

Jane raconta alors à sa sœur en détails comment s'étaient déroulés leur séjour à Longbourn, puis leurs adieux sur le quai de Southampton. Mr. Bennet n'avait pas menti lorsqu'il avait écrit que les relations entre Mr. Hatkins et Lydia étaient orageuses, et la jeune femme ne tolérait sa présence que pour rassurer sa mère au sujet de son voyage. En retrouvant Jane à Longbourn, Lydia s'était lancée dans une longue diatribe au sujet des mariages très heureux de ses trois aînées, tandis qu'elle-même était condamnée à un sort intenable, séparée de son époux et emprisonnée au sein d'une famille qu'elle ne pouvait plus supporter.

« Comment peut-elle t'en vouloir ? Tu es la douceur et la gentillesse incarnées ! s'insurgea Elizabeth.

- Elle a perdu tout sens commun. Seul Mr. Wickham compte encore à ses yeux. Je ne comprends pas pourquoi, car après tout ce que tu m'as raconté à son sujet, je le juge vraiment indigne de tant d'affection et de dévouement. »

Elle relata ensuite la scène de l'embarquement à bord du navire, décrivant les larmes de Mrs. Bennet et de Mary, et l'attitude inflexible de Lydia qui ne fléchit jamais. A peine avait-elle laissé échapper une larme au moment où sa mère l'avait suppliée une ultime fois de renoncer à ses projets. Elles s'étaient étreintes brièvement puis, sans un regard pour ses sœurs et son père, Lydia était montée sur la passerelle et avait disparu à l'intérieur du navire en quelques secondes, ne daignant pas même rester sur le pont pour leur adresser un dernier adieu.

Une fois le récit de Jane terminé, les deux sœurs se turent un long moment, se serrant les mains avec force. Au grand désarroi d'Elizabeth, Jane semblait paisible et à peine attristée de la tournure des événements. Jane quant à elle ne se lassait pas d'observer sa sœur, notant ses cernes et devinant ainsi les nombreuses nuits blanches qu'elle avait endurées.

« Ne regrette rien, Elizabeth. Elle ne voulait pas de toi à ses côtés, elle ne voulait d'aucun d'entre nous.

- A-t-elle parlé de moi ?

- Vaguement, surtout quand elle s'adressait à moi pour me reprocher mon mariage. A ses yeux, tu es encore plus coupable, car elle est persuadée que tu partages la haine que Mr. Darcy éprouve pour Wickham. Elle vous le rend d'ailleurs très bien, elle m'a glacé le sang lorsqu'elle vous a évoqués tous les deux.

- Je n'arrive pas à comprendre ce qu'elle peut te reprocher…

- Peu importe. Tu dois la laisser partir, c'est fini maintenant. Si tu me racontais plutôt ce qui s'est passé en mon absence ?

- Qu'est-ce qui te fait croire qu'il s'est passé quelque chose ?

- Tu es ma sœur, et qui plus est ma préférée. Je te connais mieux que tu ne le crois. Tu sembles si fatiguée. Tu vas bientôt devenir mère, et je ne t'ai jamais vue si triste ! Je ne peux pas croire que le départ de Lydia en soit la seule raison. »

Encouragée par la tendre insistance de sa sœur, Elizabeth lui conta alors la dispute qu'elle avait eue avec Darcy la veille du départ des Bingley pour Longbourn. De minute en minute au fil de son récit, Jane fronça les sourcils, et fut sincèrement choquée lorsque sa sœur lui avoua comment la confrontation s'était terminée. Jane resta songeuse un moment et, secouant la tête, elle reprit la parole.

« Lizzie, tu es aveugle.

- Oui, j'aurais dû deviner que William serait si furieux que je veuille vous accompagner.

- Non, tu es aveugle de ne pas voir à quel point il était terrifié. Il ne s'est emporté que pour cette raison, et n'a usé de son autorité que parce que tu l'as poussé à bout et que c'était pour lui le dernier moyen qu'il avait en sa possession pour te protéger.

- Me protéger de quoi, grands dieux ?

- De toi-même, quand tu pensais que tu pouvais faire un tel voyage sans risque, ce qui est totalement déraisonnable. Et de Lydia, car il a deviné juste : elle t'aurait insultée bien plus encore qu'elle ne l'a fait à Darcy House l'an dernier.

- J'aurais voulu en avoir le cœur net.

- Et maintenant que tu l'as, après ce que je t'ai raconté… ? Ne comprends-tu pas que ce voyage aurait été non seulement dangereux mais inutile ? »

Voyant que sa sœur restait silencieuse, Jane la laissa réfléchir un long moment avant de reprendre la parole.

« Tu as perdu ton premier enfant. Tu sais mieux que quiconque à quel point cela t'a brisée. Tu ne voulais tout de même pas prendre le risque que cela se reproduise ? Ton inquiétude et ta culpabilité au sujet de Lydia t'ont fait oublier cette évidence.

- A juste titre ! Je ne voulais pas laisser partir Lydia sans essayer d'arranger les choses.

- Il faut que tu l'oublies. Tu me connais, je suis bien plus indulgente que toi. Et pourtant, je ne le suis plus avec Lydia. Elle a failli briser cette famille, elle nous a tous fait souffrir alors que nous l'avons entourée de tout notre amour et de tous nos soins. Je ne pourrai pas lui pardonner ce qu'elle a fait endurer à nos parents. Quant à toi, tu dois laisser cette histoire derrière toi. Toute cette histoire : l'attaque de Mr. Wickham, la perte de ton enfant, l'attitude de Lydia, ce qui l'attend en Amérique… Elle a choisi son destin, ainsi soit-il.

- Mais alors comment expliques-tu que je n'arrive pas à prendre du recul ?

- Tu as laissé cette histoire prendre trop de place dans ta vie, au détriment de ton mariage et de ta grossesse. Tu vas devenir mère, tu ne devrais penser à rien d'autre qu'à cet enfant dont tu vas avoir la responsabilité. »

Retenant ses larmes, Elizabeth pensa une énième fois à sa dispute avec Darcy. Ramenée à la raison par le discours de Jane, elle revécut mentalement toute la scène, parvenant cette fois à discerner l'angoisse de son mari derrière sa colère, et la frustration derrière l'ordre qu'il lui avait donné. Mais la colère s'empara d'elle à nouveau lorsqu'elle se souvint de la fin de leur dispute.

« Il m'a dit qu'il ne me le pardonnerait jamais s'il arrivait quelque chose à notre enfant… murmura-t-elle.

- Cela t'étonne-t-il ? Il a souffert autant que toi lorsque vous avez perdu votre enfant. Je l'ai vu, j'étais à ton chevet lorsqu'il est revenu de Cardiff après ta fausse couche, il était dévasté. Il te l'a caché pour te soutenir car il savait que tu avais besoin qu'il soit fort pour t'aider à surmonter cette épreuve…

- Raison de plus pour ne pas me dire une telle horreur ! s'emporta Elizabeth.

- Il est comme toi, têtu, orgueilleux, et il peut être terriblement maladroit. Lizzie, tu as le meilleur des époux, l'aurais-tu oublié parce qu'il a commis une seule erreur ? N'en as-tu pas commis toi aussi en t'entêtant alors que tu savais bien au fond de toi qu'il avait raison de te retenir à Pemberley ? »

Jane se tut à nouveau, voyant qu'elle avait finalement réussi à ébranler les certitudes de sa sœur. La laissant songeuse quelques instants, elle pensa à Mr. Bingley, notant avec amusement qu'elle préférait de loin le bonheur tranquille qu'il lui offrait à la passion orageuse entre le maître de Pemberley et son incorrigible et impétueuse sœur ! Certes, leur bonheur était sans nuage la plupart du temps, et Jane percevait que leur amour était bien plus exceptionnel que celui qu'elle éprouvait pour son mari, mais leurs caractères emportés et orgueilleux leur garantissaient des jours bien tumultueux au cours des années à venir !

« J'ai été si aveugle… dit Elizabeth d'une voix sourde, ramenant Jane à la réalité.

- Je t'ai connue plus clairvoyante, en effet, approuva Jane en esquissant un sourire attendri.

- Oh mon Dieu, cela fait deux semaines que je l'évite, il doit tellement m'en vouloir !

- Si je ne me trompe pas, il doit penser exactement la même chose à ton sujet, peut-être en ce moment même.

- Je dois rentrer à Pemberley.

- Oui, et tu ne devrais pas tarder, je crois qu'il va y avoir de l'orage. » dit Jane en regardant par la fenêtre.

Elizabeth se leva péniblement, soutenue par sa sœur. Jane la raccompagna à sa voiture, et elles s'étreignirent longuement.

« Je ne sais pas comment te remercier, dit Elizabeth.

- En m'invitant à Pemberley où je pourrai vous voir réconciliés et impatients de tenir votre enfant dans vos bras. » dit la jeune femme avec un sourire, amusée de voir à quelle vitesse sa sœur s'était métamorphosée, passant de la colère et la rancune à la douceur et l'impatience amoureuse, toute à sa volonté de retrouver Darcy le plus vite possible.

Elizabeth l'embrassa chaleureusement une dernière fois avant de monter en voiture. Le véhicule s'ébranla, et elle se prit à souhaiter que le chemin entre Ellsworth et Pemberley soit plus court. Elle repensa aux reproches de Jane, à son attitude intransigeante envers Lydia, qui lui avait enfin ouvert les yeux sur sa trop grande magnanimité envers une sœur d'un égoïsme et d'une rancœur impardonnables. Mais plus que tout, elle repensa à Darcy, se fustigeant contre son attitude insensée, comprenant qu'elle était la seule à l'avoir poussé à réagir de la sorte. Elle ne désirait plus que lui présenter ses excuses et retrouver ses bras, la douleur causée par son absence devenant plus aiguë de minute en minute.

Perdue dans ses pensées, elle n'avait pas remarqué la pluie qui s'était mise à tomber violemment ainsi que le vent qui s'était levé. Les premiers coups de tonnerre la ramenèrent à la réalité, et elle pria pour que son mari soit à l'abri à Pemberley et non en train d'inspecter les champs de la campagne environnante. Soudain, la voiture s'arrêta. Regardant au-dehors, elle ne distingua rien à travers le rideau de pluie, hormis les arbres de la forêt qu'elle devait traverser pour rejoindre Pemberley. Tapant contre le panneau de bois de la voiture, elle appela le cocher. Ce dernier descendit de son siège et vint à la fenêtre.

« Mr. Harrison, que se passe-t-il ?

- Je suis désolé, Mrs. Darcy, un arbre s'est écrasé sur la route, nous devons prendre un autre chemin.

- Cela va-t-il beaucoup nous rallonger ?

- De quinze minutes environ, mais nous n'avons pas le choix, la route est impraticable.

- Dans ce cas faites vite, il faut nous mettre à l'abri le plus rapidement possible. Soyez prudent ! »

Ils se remirent en route, mais leur progression devint plus difficile au fil des minutes. La forêt était toujours plus dense, mais sans pour autant les protéger de la pluie qui continuait à tomber drue. Soudain, les chevaux se cabrèrent, et il fallut toute la dextérité de Harrison pour les retenir et éviter à la voiture de verser. Mais jouant de malchance, moins d'une minute plus tard, avant même d'avoir le temps de comprendre ce qui leur arrivait, Harrison entendit un long craquement sourd, mais ne vit pas l'arbre s'abattre sur les chevaux devant lui, assommé par la chute qu'il fit au moment où la voiture versait violemment sur le côté.