Chapitre 43: Le jour le plus long


« Mr. Darcy ! Mr. Darcy ! »

Entendant son nom, le maître de Pemberley fit faire volte-face à son cheval pour regarder l'homme qui l'appelait. Il inspectait depuis le matin les champs aux environs d'Old Witthington, à huit miles de Pemberley, craignant de devoir bientôt rebrousser chemin car les nuages s'amoncelaient au loin. Néanmoins, le temps s'était maintenu, à son grand soulagement car il avait fort à faire. Aussi fût-il surpris en entendant son nom, et il nota immédiatement le ton urgent de l'homme qui s'avançait vers lui au galop.

« Mr. Darcy ! s'écria-t-il à nouveau.

- Mr. Lembath, que se passe-t-il ? demanda Darcy.

- J'arrive de Pemberley. Mrs. Darcy a disparu ! »

Un sentiment de panique s'empara immédiatement de Darcy, qui eut l'impression que son cœur manqua un battement.

« Comment cela, « disparu » ? » demanda-t-il, tenant de dissimuler son anxiété.

- D'après Mrs. Reynolds, elle a fait atteler en début d'après-midi pour se rendre à Ellsworth Hall mais elle n'en est pas revenue. » expliqua Mr. Lembath.

Darcy regarda sa montre. Il était presque dix-huit heures et le dîner devait débuter dans trente minutes à Pemberley, donc Elizabeth aurait dû être rentrée depuis au moins une heure. Il réfléchit à toute vitesse, tentant de trouver une explication rassurante, avant de remarquer que Mr. Lembath attendait ses ordres.

« Est-on sûrs qu'elle est allée à Ellsworth Hall ?

- Certains, nous y avons envoyé un domestique en toute urgence et Mrs. Bingley lui a confirmé que Mrs. Darcy a pris congé vers quinze heures et qu'elle se rendait tout droit à Pemberley.

- A quelle heure Mrs. Bingley vous a-t-elle dit cela ? demanda Darcy d'une voix qu'il voulut assurée mais dans laquelle ceux qui le connaissaient bien auraient pu sans peine déceler son angoisse.

- Il y a trente minutes, je me suis mis en route aussitôt pour vous avertir.

- Peut-être a-t-elle décidé de faire un détour par Matlock Castle ? Ou Lambton ? réfléchit Darcy, refusant de d'envisager la pire des options.

- Mrs. Bingley est certaine que Mrs. Darcy voulait revenir à Pemberley directement, car elle désirait apparemment s'entretenir avec vous. »

Agé de quarante ans, Mr. Lembath était employé à Pemberley depuis ses quinze ans, et il avait fréquemment eu l'occasion de travailler avec Mr. Darcy. Il le connaissait bien et, comme tous les employés de Pemberley, il n'ignorait pas les liens très proches qui unissaient Darcy à son épouse. En cet instant, il le voyait dévasté, devinant sans peine qu'il imaginait déjà les pires hypothèses. Le rôle de messager qu'on lui avait assigné le répugnait, mais il était l'un des meilleurs cavaliers du domaine, aussi Georgiana l'avait-elle chargé d'aller avertir son frère le plus rapidement possible.

« Mr. Darcy ? demanda-t-il, voyant que ce dernier n'était pas sorti de son silence torturé.

- N'a-t-on vraiment aucune idée de l'endroit où elle peut se trouver ? Le chemin entre Ellsworth et Pemberley n'est tout de même pas si long !

- Je suis désolé, Mr. Darcy… dit Mr. Lembath, peinant à avouer son impuissance.

- A-t-on commencé les recherches ?

- Mr. Bingley l'a fait immédiatement dans les environs autour d'Ellsworth lorsqu'il a appris que Mrs. Darcy n'était pas revenue à Pemberley. Et Miss Darcy a fait chercher le Colonel Fitzwilliam à Matlock Castle. Une battue est en train de s'organiser au départ de Pemberley, je pense qu'elle devrait se mettre en route sous les ordres du Colonel dès qu'il les aura rejoints avec Lord Matlock. »

Darcy eut l'impression de se noyer dans un cauchemar en entendant le mot « battue ».

« Je rentre à Pemberley immédiatement. » annonça-t-il en poussant son cheval au galop.

Le trajet jusqu'à Pemberley fut le plus long de sa vie, alors même qu'il pensait que son retour en catastrophe de Cardiff, au moment où Elizabeth avait fait sa fausse couche, resterait à jamais le pire voyage qu'il eût connu. Malgré lui, il ne put s'empêcher de faire le parallèle, et de se demander avec panique si les conséquences seraient identiques.

Son esprit réfléchissait à toute allure, cherchant à savoir ce qui avait pu arriver à Elizabeth. Les routes du Peak District dans lequel ils vivaient étaient habituellement sûres en pleine journée, mais Elizabeth avait-elle joué de malchance en faisant une mauvaise rencontre ? Quant aux chevaux, ils étaient parfaitement dressés, mais avaient-ils pu s'emballer, faisant verser la voiture ? Les probabilités étaient néanmoins si minces qu'il se demanda un bref instant si elle avait osé désobéir à son ordre de rester à Pemberley, avant de se rappeler que Lydia avait quitté l'Angleterre quatre jours plus tôt, et donc que Lizzie n'avait plus aucune raison de vouloir quitter le Derbyshire. A moins qu'elle lui en veuille encore trop pour vouloir rester à Pemberley ?

Et, pensant à cela, son cœur se serra davantage, l'étouffant presque de douleur, car il réalisait en cet instant que si le pire était arrivé à son épouse, les dernières paroles qu'elle aurait entendues de sa part auraient été des mots de reproche qu'il ne cessait de regretter depuis qu'il les avait prononcés. Il se fustigea de ne pas être allé vers elle plus tôt pour implorer son pardon au cours des deux semaines qu'ils avaient passées à s'ignorer froidement. Il se souvint de la dernière fois où il l'avait vue, la veille au soir. Elle lui avait parue épuisée et plus triste que jamais. Il s'était retenu de se précipiter à ses côtés pour la prendre dans ses bras, arrêté net dans son élan par son attitude distante.

Il fut presque soulagé d'apercevoir Pemberley, comptant sur son cousin pour l'aider dans ses recherches. Lorsqu'il s'arrêta devant le perron, il aperçut une vingtaine de personnes, la plupart des employés du domaine, en train d'écouter le Colonel Fitzwilliam parler. Ils étaient entourés de nombreux chiens, venant pour la plupart de Matlock Castle, Lord Matlock étant venu avec ses chiens de chasse qui, pensait-il, pouvaient s'avérer utiles pour retrouver Elizabeth et Harrison. Tous se dispersaient au moment où Darcy arrivait à leur niveau et mettait pied à terre, rejoignant le Colonel Fitzwilliam qui venait de prendre congé de son père, parti devant avec les autres hommes.

« Richard ! appela-t-il.

- Darcy, le salua son cousin.

- Quelles sont les nouvelles ? demanda Darcy fébrilement.

- Aucune, malheureusement, depuis que Georgiana a envoyé Mr. Lembath te prévenir. Mais nous allons la retrouver, j'en suis certain. Nous sommes une vingtaine et Mr. Bingley a déjà commencé à inspecter les alentours d'Ellsworth avec ses gens.

- Je ne comprends pas, Richard, qu'a-t-il pu lui arriver sur une route aussi sûre ? Crois-tu qu'elle a pu être attaquée ou…

- Ne pense pas au pire. Mrs. Bingley nous a dit qu'un orage s'annonçait au moment où Elizabeth l'a quittée, peut-être cela les a-t-il surpris ? En tout cas, nous allons rapidement le savoir puisque nous allons ratisser tous les alentours entre Pemberley et Ellsworth.

- Je veux aider, dit Darcy.

- Bien sûr. Prends un sifflet. C'est le signal. Deux longs sifflements pour dire qu'on a trouvé quelque chose, et trois sifflements rapides si on a besoin d'aide. »

Darcy acquiesça, prenant le sifflet dans sa main dans un geste mécanique.

« Ne t'inquiète pas, Fitzwilliam, nous allons la retrouver, je te le promets, dit le Colonel gravement tout en prenant son cousin par les épaules pour le ramener à la réalité.

- Elle est enceinte de huit mois, Richard, s'il lui est arrivé quelque chose… ou tout simplement si elle est coincée quelque part, elle doit être terrifiée… cela pourrait provoquer l'accouchement, et elle est seule ! dit Darcy.

- Raison de plus pour nous mettre en route dès maintenant. Chaque homme a un secteur bien précis à inspecter, mon père couvre l'est avec son équipe et je vais m'occuper de l'ouest. Reste avec moi. »

Au moment où Darcy remontait en selle, il aperçut brièvement Georgiana en haut des marches du perron de Pemberley. Elle lui fit signe gravement de la main, hochant la tête pour le rassurer et lui insuffler un peu de courage. Il lui répondit avec un sourire triste avant de se mettre en marche derrière le Colonel Fitzwilliam qui partait au galop en direction d'Ellsworth.

La première heure de la battue parut interminable aux deux cousins. Ils comprirent vite que Jane avait vu juste en supposant qu'un orage avait eu lieu lorsqu'ils découvrirent l'état des routes. Néanmoins, leurs recherches n'étaient pas fructueuses, et au bout de la deuxième heure, Darcy crut devenir fou en constatant que la nuit commençait à tomber, accentuée par les nuages qui avaient depuis longtemps caché le soleil, et la forêt qui s'intensifiait autour d'eux. Les images d'Elizabeth perdue en pleine forêt ne cessaient de défiler devant ses yeux, mais il se contint pour apporter toute son aide.

Il remercia le Ciel intérieurement des centaines de fois de lui avoir apporté l'aide de son cousin en cet instant. Concentré et plein de sang-froid, le Colonel Fitzwilliam menait l'équipe responsable de la zone occidentale des recherches avec une grande efficacité tout en rassurant son cousin à de nombreuses reprises lorsqu'il sentait que Darcy perdait pied, le forçant à se concentrer sur leur tâche. Fort heureusement, Darcy avait été confronté à suffisamment de drames dans sa vie pour surmonter son angoisse la plupart du temps, préférant l'action au désespoir. Il constatait néanmoins qu'il lui était bien plus difficile de s'en tenir à cette ligne de conduite lorsqu'il s'agissait d'Elizabeth et de leur enfant.

Ils eurent un sursaut d'espoir en entendant des cris à une cinquantaine de mètres, mais constatèrent bientôt qu'il s'agissait seulement de Mr. Bingley qui les rejoignait. Essoufflé, le jeune homme s'arrêta à leurs côtés, apaisant son cheval qui tremblait de tant d'efforts, car il l'avait visiblement poussé au galop sur une longue distance.

« Bingley, avez-vous des nouvelles ? demanda Darcy.

- Oui, j'ai refait tout le trajet qu'Elizabeth aurait dû emprunter pour rentrer chez vous. Le chemin habituel est impraticable.

- Comment cela ? demanda le Colonel.

- Un arbre s'est écrasé en plein milieu de la route, probablement à cause de l'orage. Il a été assez violent.

- Pensez-vous que… demanda Darcy, refusant d'imaginer que la voiture d'Elizabeth ait pu être prise au piège.

- Il n'y avait rien aux alentours, mais impossible de savoir si c'est arrivé avant ou après qu'ils ne passent. Néanmoins, vu qu'elle a quitté Ellsworth avant le début de l'orage, elle dû mettre un certain temps à arriver à cet endroit, donc j'aurais tendance à penser que l'arbre est tombé avant.

- Mais pourquoi n'ont-ils pas fait demi-tour ? demanda Darcy, pensant pendant une brève seconde que Lizzie n'apprendrait décidément jamais la prudence.

- C'est plus proche de Pemberley que d'Ellsworth, expliqua Mr. Bingley.

- Avec le chemin habituel, peut-être, mais tout laisse à penser qu'ils ont dû changer d'itinéraire, dit le Colonel.

- Et donc s'enfoncer plus vers l'ouest, dit Darcy sombrement.

- Il faut réorienter nos recherches. Si nous supposons juste, nous ne sommes pas du tout dans la bonne zone, dit son cousin. Bingley, êtes-vous certain que la route habituelle est vraiment impraticable ?

- Sans aucun doute possible. Jane est en route à cheval pour Pemberley, je l'ai croisée justement à cet endroit, et elle est passée sans souci. Mais Elizabeth n'aurait jamais pu continuer sur cette route si elle est effectivement passée après que l'arbre soit tombé. Donc je pense que vous avez raison, Darcy, votre cocher a dû changer de route et ils sont partis vers l'ouest. Néanmoins, je ne connais pas la région aussi bien que vous, donc j'ai préféré venir ici.

- Vous avez bien fait, comme ça vous avez pu nous prévenir et nous allons aller dans la bonne direction ensemble, dit le Colonel Fitzwilliam.

- La nuit commence à tomber, l'avertit Darcy.

- Raison de plus pour nous dépêcher. » répondit son cousin d'un ton tendu.

Lui aussi ne cessait de surveiller le ciel, rageant de voir qu'il s'assombrissait de minute en minute, sachant que cela compliquerait leurs recherches, et surtout que cela amenuiserait les chances de survie d'Elizabeth si elle était perdue dans la forêt. Mais il ne pouvait rien faire d'autre que d'ordonner à tous ceux qui cherchaient avec eux d'allumer leurs torches. En voyant son cousin et son meilleur ami allumer les leurs, Darcy sentit son angoisse grandir en lui, et seules des années de rigueur et de discipline lui permirent de prendre sur lui et de repartir pour une nouvelle recherche. Il les mena dans la zone où ils étaient plus susceptibles de retrouver Elizabeth et Harrison, soulagé que ce soit ce dernier qui ait accompagné Elizabeth ce jour-là, car il connaissait bien la région. S'il lui avait conseillé un détour, c'était le plus court, et Darcy était sûr que c'était dans la zone où ils se remirent à chercher.

La nuit rendait leur tâche plus ardue encore, et la pluie avait détrempé les sols, ralentissant leur progression. Les traces de l'orage étaient de plus en plus visibles, et Darcy frémit en voyant combien le vent avait dû être violent, car de nombreux arbres avaient chuté, et d'autres n'allaient pas tarder à les imiter. Il était sidéré de constater qu'il n'avait rien vu de cet orage si violent quand il était à Old Witthington, à moins de dix miles. Il commençait à désespérer de ne jamais retrouver Elizabeth quand soudain, ils entendirent les chiens aboyer au loin, relayés par deux longs coups de sifflet.

« Je crois qu'on tient quelque chose, dit le Colonel Fitzwilliam, faisant changer de direction à son cheval.

La scène qu'ils découvrirent en rejoignant les chiens et les hommes qui les accompagnaient était cauchemardesque. Malgré l'obscurité, Darcy l'embrassa d'un regard et en eut le souffle coupé. La calèche avait versé sur le côté, brisant les roues gauches et les deux chevaux gisaient, morts, écrasés par un arbre. Le Colonel Fitzwilliam mit pied à terre, allant tout de suite porter assistance à Harrison, inconscient, qui saignait abondamment à la cuisse, sa jambe ayant une fracture ouverte. Imitant d'instinct un geste qu'il avait vu chez les médecins de guerre pendant les batailles napoléoniennes auxquelles il avait participé, il dénoua sa cravate et en fit un garrot en haut de la cuisse.

« Il faut le ramener à Pemberley, il doit voir un médecin immédiatement ! » dit-il.

Mais Darcy ne l'entendit même pas, et ne devait jamais se souvenir que son cousin lui avait parlé à ce moment-là. S'arrachant à la contemplation du tableau morbide qu'il avait sous les yeux, il descendit de Parsifal dans un mouvement désespéré, et se précipita vers la calèche, hurlant à pleins poumons.

« ELIZABETH ! »

La secourir n'allait pas être aisé, car la voiture était renversée, et il se rendit compte qu'il devait l'escalader pour accéder à l'intérieur et porter secours à son épouse. Bingley le rejoignit et l'aida à grimper.

« Attention aux vitres, elles sont brisées, ne vous coupez pas… » l'enjoignit-il.

Il s'aperçut aussitôt que Darcy ne l'écoutait pas plus qu'il n'avait entendu le Colonel, trop occupé à s'escrimer furieusement sur la porte qui refusait de s'ouvrir. Bingley, qui était monté à son tour, aidé par Lord Matlock, joignit ses efforts aux siens, et, enfin, la porte céda. Darcy se pencha pour se glisser vers l'intérieur, et demanda à Bingley de l'éclairer en rapprochant la torche.

Enfin, il aperçut Elizabeth. Allongée à demi sur le côté, elle gisait, inconsciente et trempée par la pluie, et il fut terrifié en notant que ses lèvres étaient bleutées. Elle avait visiblement reçu un choc à la tempe mais le sang avait rapidement coagulé. Darcy se glissa à l'intérieur pour se rapprocher d'elle, cherchant son pouls d'instinct. Il poussa un cri rauque de soulagement en constatant qu'il battait encore.

« Elizabeth ! Réponds-moi, Lizzie, c'est moi. Réveille-toi, je t'en supplie ! dit-il frénétiquement en lui tapotant les joues.

- Comment va-t-elle ? demanda Mr. Bingley, la voix rongée par l'inquiétude.

- Elle est en vie mais son pouls est faible. Elle s'est cognée à la tête... des morceaux de verre l'ont coupée sur les bras. » répondit Darcy au fur et à mesure qu'il inspectait le corps de son épouse, faisant l'inventaire de ses blessures.

Il fut pétrifié en découvrant qu'un morceau de verre de plusieurs centimètres, provenant des vitres qui s'étaient brisées au moment de la chute, avait entaillé profondément une des jambes d'Elizabeth. N'ayant aucune idée de la façon dont il fallait le retirer pour ne pas faire plus de dégâts, il le laissa en place, reportant son attention sur le ventre d'Elizabeth, cherchant d'éventuels signes qu'elle était entrée en travail. Mais il n'était pas plus tendu que d'habitude, aussi se concentra-t-il à nouveau sur Elizabeth, décidant qu'il serait bien temps de s'inquiéter pour leur enfant une fois qu'elle serait hors de danger.

Malgré ses supplications, elle restait inconsciente. Bingley lui glissa une couverture et il en recouvrit le corps d'Elizabeth, paniqué de voir à quel point elle était gelée lorsqu'il touchait ses joues et ses bras. Enfin, après cinq longues minutes qui lui parurent une éternité, alors qu'il s'apprêtait à demander de l'aide à Mr. Bingley pour la sortir de la voiture il la sentit frémir sous ses mains.

« Elizabeth ? appela-t-il. Je suis là, mon ange, réveille-toi.

- William… dit-elle d'une voix rauque, avant d'ouvrir péniblement les yeux.

- C'est moi. Ca va aller maintenant. » dit-il d'une voix qu'il voulut rassurante.

Désorientée, Elizabeth cligna plusieurs fois des yeux, et commença à tourner la tête pour voir où elle était mais la douleur l'arrêta.

« Ne bouge pas, l'enjoignit Darcy, à la torture en l'entendant gémir.

- J'ai mal, William, dit-elle faiblement en tremblant de froid et de peur.

- Où ça ? Dis-moi… Lizzie ? Lizzie ! »

Il cria de frustration en la voyant qu'elle s'était évanouie à nouveau, et fut tiré de son désespoir par la voix de Mr. Bingley qu'il entendit de façon lointaine.

« Il faut la ramener à Pemberley, Darcy. Jane m'a dit en partant qu'elle y appellerait le docteur Edwards, donc il doit déjà être sur place, il pourra la soigner, dit Mr. Bingley.

- Dites à mon cousin de nous rejoindre, il me faut de l'aide pour la faire sortir ! lui demanda Darcy.

- Je suis là, dit le Colonel Fitzwilliam qui venait de grimper à son tour sur la calèche, rejoignant ainsi Mr. Bingley qui éclairait toujours l'intérieur. Comment va Elizabeth ?

- Il faut la ramener.

- Penses-tu qu'on peut la sortir sans danger ? Elle n'a pas de fracture ?

- Je n'en ai pas vu. Elle m'a dit qu'elle avait mal mais elle s'est évanouie à nouveau avant d'avoir pu me dire où. Elle est blessée à la tête et elle a un morceau de verre qui lui entaille la jambe, énuméra Darcy.

- Laisse-le, nous risquons de faire plus de mal que de bien. Peux-tu la porter et la hisser vers nous ?

- Je vais essayer. »

Prenant garde aux blessures de Lizzie, il passa un bras derrière sa nuque et l'autre sous ses genoux, et la souleva délicatement. Il la hissa avec précaution vers l'ouverture au-dessus de laquelle le Colonel Fitzwilliam tendait les bras pour la récupérer, ce qu'il fit sans effort. Puis Bingley, qui était redescendu au sol et avait confié la torche à Lord Matlock, la réceptionna à son tour. Darcy s'extirpa de la voiture avec l'aide de son cousin et les rejoignit, reprenant Elizabeth dans ses bras dès qu'il le put.

« J'ai fait avancer ma voiture jusqu'ici, annonça Lord Matlock à son neveu. Cela prendra plus de temps, mais ce sera plus confortable pour Elizabeth. Ton cocher est déjà en route pour Pemberley dans une autre voiture.

- Comment va-t-il ? demanda Darcy en portant Elizabeth jusqu'à la calèche de son oncle.

- Il a une jambe cassée, et l'os est apparent, répondit le Colonel Fitzwilliam. Je lui ai fait un garrot mais je ne sais pas s'il pourra conserver l'usage de sa jambe.

- Mais il va s'en sortir ? demanda Darcy.

- Je pense. »

Rassuré sur l'état de Harrison, Darcy reporta toute son attention sur Elizabeth, toujours inconsciente dans ses bras. Il remarqua que Mr. Bingley l'avait enveloppée dans une couverture mais qu'elle peinait à se réchauffer. Le Colonel Fitzwilliam l'aida à monter dans la voiture et resta à ses côtés pendant tout le trajet, après avoir ordonné au cocher de ne pas rouler trop vite pour éviter les soubresauts qui risquaient d'être douloureux pour Elizabeth.

Durant les quinze minutes qu'ils mirent à rejoindre Pemberley, Darcy inspecta attentivement les blessures d'Elizabeth. Les coupures sur ses bras étaient nombreuses et impressionnantes, mais il fut soulagé de voir qu'elles n'étaient pas profondes et guériraient probablement en quelques jours. La plaie qu'elle avait à la tempe l'inquiétait davantage. Le Colonel Fitzwilliam l'examina avec lui, mais décréta que tant qu'Elizabeth n'était pas consciente, il était difficile d'estimer si sa chute avait été dangereuse. Quant au morceau de verre qui avait entaillé sa cuisse, il n'avait pas bougé mais le sang ne coulait que faiblement de la blessure qu'il avait ouverte.

L'inquiétude de Darcy s'était légèrement calmée depuis qu'il avait réussi à la sortir de la voiture, sans compter qu'il pouvait constater que son souffle était régulier et son pouls plus fort que lorsqu'il l'avait retrouvée dans la voiture. Il posa alors la main sur le ventre d'Elizabeth, guettant un signe de vie de leur enfant. Il attendit plusieurs minutes, en vain.

« Cela ne veut rien dire… finit par lui dire son cousin, voyant la panique se peindre sur ses traits.

- Je sais, mais je serais tellement rassuré si…

- Je sais. Mais ne t'inquiète pas, aussi violente que la chute de la voiture ait pu être, je pense que comme Elizabeth était à l'intérieur, elle a été protégée de l'impact, et votre enfant aussi, dit Richard, se voulant rassurant.

- Elle m'a dit qu'elle avait mal, mais elle n'a pas eu le temps de me dire où… Mon Dieu j'espère que ce n'était pas ça… !

- Nous n'en savons rien, laisse-nous arriver à Pemberley, le médecin va l'examiner. »

Darcy acquiesça machinalement, à nouveau ravagé par l'inquiétude. Les images d'Elizabeth après sa fausse couche affluaient dans son esprit, et il refusait de revivre de tels instants.

« Elle n'y survivra pas si elle doit affronter ça à nouveau… surtout si proche de son accouchement… » dit-il d'une voix sourde.

Les mots étant impuissants à apaiser son angoisse, le Colonel Fitzwilliam garda le silence, mais il fut soulagé d'apercevoir les lumières de Pemberley dont ils se rapprochaient. Darcy n'eut pas un regard ni pour son domaine tant aimé, ni pour les nombreux domestiques rassemblés sur le perron, inquiets du sort d'Elizabeth et de Harrison. Portant Elizabeth, il entra dans le Grand Foyer où il fut accueilli par Jane et Georgiana.

« Merci mon Dieu ! s'écria Jane en se précipitant vers eux.

- Comment va-t-elle ? demanda Georgiana.

- Elle est en vie, et en-dehors de ses blessures à la tête et à la jambe, je crois qu'elle va bien, répondit Darcy qui montait déjà les escaliers pour étendre Elizabeth dans la chambre de sa mère.

- Elle a eu beaucoup de chance, les rassura le Colonel.

- Mrs. Bingley, où est le docteur Edwards ? demanda Darcy.

- Au chevet de Harrison. Vos gens l'ont ramené il y a dix minutes environ, et je crois que sa blessure est assez sérieuse, dit Jane.

- Qu'il vienne dès qu'il pourra, dit Darcy. Ses blessures ne semblent pas très graves, mais je n'ai pas senti le bébé bouger, il doit l'examiner.

- Nous allons lui transmettre le message. » dit Mrs. Reynolds qui les avait rejoints.

Elle lui ouvrit la porte de la chambre de la précédente Mrs. Darcy, et il entra, allant droit vers le lit pour y déposer doucement Elizabeth. Jane se mit à l'ouvrage aussitôt, s'approchant de sa sœur pour lui ôter ses vêtements trempés pour qu'elle se réchauffe enfin. Quant à Mrs. Reynolds, elle fit signe à Emma d'entrer avec l'eau qu'ils avaient fait chauffer. Darcy voulut lui prendre le linge des mains afin d'essuyer lui-même le sang qui avait coagulé sur la tempe et les bras de son épouse, mais Mrs. Reynolds l'en empêcha.

« Nous allons nous occuper d'elle, monsieur, dit-elle.

- Non, je vais le faire…! dit-il fébrilement.

- Vous feriez mieux d'aller vous laver et vous changer. Profitez-en pour reprendre vos esprits, car vous êtes à faire peur, dit la gouvernante sans fléchir.

- Je ne peux pas la quitter, je veux être là quand elle va se réveiller.

- Elle sera terrifiée de vous trouver dans cet état… »

Darcy regarda alors ses vêtements, couverts de boue, et réalisa qu'effectivement son apparence n'était guère engageante.

« Et votre visage est encore pire, monsieur. Reprenez vos esprits, Mrs. Darcy va avoir besoin de vous à son réveil. Prenez quelques minutes pour vous calmer, nous allons prendre soin d'elle, ne vous inquiétez pas. » dit-elle du même ton autoritaire mais plein d'affection dont elle usait avec lui lorsqu'il était encore enfant.

Elle l'entraîna doucement dans la pièce voisine où les attendait Samuel, le valet de Darcy, et à sa grande surprise, Darcy se laissa faire docilement, non sans avoir regardé une dernière fois Elizabeth, glacé d'effroi en voyant la blessure de sa jambe mise à nue par Jane et Emma. Depuis que Jane et Mrs. Reynolds avaient pris les choses en main pour soigner Elizabeth, il sentait ses forces l'abandonner, car toute l'adrénaline qui avait couru dans ses veines pendant les heures de recherche venait de disparaître, le laissant tremblant et terrifié. Se raccrochant au discours plein de bon sens de Mrs. Reynolds, il quitta la pièce, allant retrouver Samuel, mais lui ordonna de faire vite car il voulait retourner près d'Elizabeth le plus rapidement possible.

Lorsqu'il revint dans la chambre après s'être lavé et changé, il fut soulagé de voir que le docteur Edwards était au chevet d'Elizabeth, répondant à voix basse aux questions de Jane. Voyant Darcy entrer, il se redressa et le salua. Darcy lui serra brièvement la main, mais n'eut pas le temps de formuler sa question, devancé par le docteur.

« Mrs. Darcy a eu beaucoup de chance, dit celui-ci. Sa plaie à la tête n'est pas dangereuse, l'hématome qui commence à se former n'est pas gros. Elle risque d'avoir quelques migraines, mais rien de grave. Quant à sa jambe, j'ai retiré le morceau de verre et fait deux points de suture. Cela la fera sans doute souffrir une semaine ou deux, mais aucun nerf n'a été touché donc elle guérira très rapidement et n'aura aucune séquelle.

- Et le bébé ?

- Votre épouse ne montre aucun signe qu'elle est entrée en travail, et encore moins qu'elle a fait une fausse couche, mais je n'ai aucune certitude. C'est à surveiller très attentivement au cours des prochaines heures… Cela dit, votre cousin m'a décrit comment la voiture a versé, je pense que Mrs. Darcy a été relativement protégée du choc à ce moment-là, donc je ne suis pas très inquiet.

- En êtes-vous sûr ?

- Je pense qu'à ce stade, le plus grave serait que Mrs. Darcy accouche dans les prochaines heures ou les prochains jours. Mais elle arrivait bientôt à terme, il me semble ?

- Dans deux ou trois semaines, répondit Darcy d'une voix rongée par l'angoisse.

- Alors ce sera sans danger pour votre enfant, rien ne l'empêchera d'être en parfaite santé. En attendant, il va de soi que Mrs. Darcy est contrainte au repos complet jusqu'à sa délivrance. Mais vu l'état de sa jambe, je pense qu'elle ne sera guère tentée à l'idée de se lever.

- Pensez-vous qu'elle va bientôt reprendre connaissance ?

- Depuis combien de temps est-elle ainsi ?

- Elle était évanouie quand nous l'avons trouvée, vers vingt-deux heures. Elle s'est réveillée quand je lui ai parlé, mais seulement quelques instants.

- C'est bon signe qu'elle se soit réveillée, cela veut dire que sa chute n'a pas été trop violente. Je pense qu'elle était très choquée quand vous l'avez trouvée, et dans un tel état d'épuisement que cela ne m'étonne guère qu'elle se soit évanouie à nouveau. Je vais retourner au chevet de Mr. Harrison, je repasserai au chevet de Mrs. Darcy d'ici deux heures. N'hésitez pas à m'appeler si besoin.

- Comment va-t-il ?

- Sa blessure est très sérieuse. Il a été projeté assez loin de la voiture d'après ce que m'ont expliqué les hommes qui l'ont ramené, et sa fracture mettra plusieurs mois à guérir.

- Le Colonel Fitzwilliam m'a dit que c'était une fracture ouverte...

- En effet, j'ai réussi à remettre l'os en place et à contrôler l'hémorragie. Fort heureusement il était encore inconscient donc il n'a pas souffert, mais je crains qu'il n'ait besoin de fortes doses de laudanum à son réveil sans quoi la douleur sera insoutenable.

- Faites tout ce qu'il faudra, il doit recevoir les meilleurs soins. Mrs. Reynolds, merci de faire en sorte que le docteur Edwards ait à sa disposition tout ce dont il aura besoin. » dit Darcy.

Tandis que le médecin sortait pour aller retrouver Harrison, Darcy s'assit près du lit. Jane, Emma et Mrs. Reynolds avaient lavé le corps de son épouse, nettoyant même le sang qui avait coagulé dans les cheveux près de sa tempe. Le médecin retiré le morceau de verre dans sa jambe, et la blessure avait été parfaitement nettoyée et pansée. Avec soulagement, Darcy remarqua que les lèvres d'Elizabeth avaient repris leur couleur normale et que la main qu'il avait prise dans les siennes était chaude. Pour la première fois depuis que Mr. Lembath était venu l'avertir qu'Elizabeth avait disparu, il éprouva un sentiment de soulagement, réalisant qu'elle était saine et sauve, et qu'elle se remettrait de son accident.

Mais son soulagement fut de courte durée quand il regarda le ventre d'Elizabeth, posant la main dessus. Alors il repensa à la terrible phrase qu'il lui avait dite au moment de leur dispute.

« S'il arrive quoi que ce soit à notre enfant, je ne te le pardonnerai jamais. »

Comment avait-il pu seulement penser une telle phrase, et pire encore, la formuler ? Après l'épreuve qu'ils avaient traversée l'année précédente, c'était inconcevable, et de loin la chose la plus cruelle qu'il lui ait jamais dite. Et il rageait aujourd'hui de voir qu'ils s'étaient disputés si violemment pour éviter que pareil accident se produise, alors qu'il avait suffi d'une simple visite à Ellsworth, à quelques miles seulement de Pemberley, pour que ses pires craintes se réalisent.

« Je l'ai senti bouger. » lui dit Jane.

Elle était revenue dans la chambre si discrètement qu'il ne l'avait pas remarquée. Il se rendit d'ailleurs compte qu'il ne s'était pas non plus aperçu qu'elle s'était absentée quelques instants pendant qu'il parlait avec le docteur Edwards.

« Le bébé ? demanda Darcy, n'osant pas y croire.

- Oui, quand vous étiez dans vos appartements et que le médecin s'occupait d'Elizabeth. Il était vigoureux, il a même donné quelques coups de pied.

- Merci mon Dieu… ! » dit Darcy, portant la main d'Elizabeth à ses lèvres pour l'embrasser.

Il garda son autre main sur le ventre de Lizzie, priant de toutes ses forces pour que le miracle se reproduise à nouveau. Jane garda le silence, n'osant pas troubler les pensées de son beau-frère. Elle prit place de l'autre côté du lit, se laissant elle aussi aller au soulagement après les heures d'angoisse qu'elle avait passées sur le chemin puis dans Pemberley, aux côtés d'une Georgiana impuissante qui retenait ses larmes à grand-peine. Tous deux passèrent l'heure suivante dans un silence quasi religieux, tout à l'écoute de la respiration d'Elizabeth, guettant le moindre signe de vie de sa part ou de celle de son enfant.

Darcy remarqua à peine que Mrs. Reynolds les avait rejoints un instant pour leur annoncer qu'elle avait rapporté les bonnes nouvelles annoncées par le docteur Edwards au Colonel Fitzwilliam, à Lord Matlock ainsi qu'à Georgiana et Mr. Bingley, tous rassemblés dans le Grand Salon, attendant impatiemment d'en savoir plus. Darcy demanda alors à Mrs. Reynolds de transmettre ses remerciements à son cousin, son oncle et son meilleur ami pour leur aide inestimable, lui demandant de leur présenter ses excuses de ne pouvoir le faire en personne.

« Ils se doutent bien que vous n'allez pas quitter le chevet de Mrs. Darcy, monsieur. J'ai pris la liberté de leur faire préparer des chambres pour qu'ils puissent se reposer, car aucun d'eux ne veut partir avant d'être sûrs que Mrs. Darcy et votre enfant se portent bien, dit Mrs. Reynolds.

- Vous avez très bien fait. »

En le voyant reporter à nouveau toute son attention sur Elizabeth, Mrs. Reynolds sourit avec toute l'affection qu'elle vouait à Darcy depuis sa naissance. Elle repensa un bref instant à Lady Anne qui, du haut de son amour pour son fils, avait prédit alors qu'il était tout jeune qu'il n'aimerait qu'une fois, et trop passionnément pour ne pas en souffrir. Lorsqu'il était revenu du Hertfordshire après son mariage, et qu'il leur avait présenté la jeune Mrs. Darcy, Mrs. Reynolds avait pu constater que Lady Anne ne s'était pas trompée.

Et au cours des deux années de leur mariage, elle l'avait vu se métamorphoser, et elle était reconnaissante envers Elizabeth d'avoir fait renaître la joie de vivre à Pemberley. Aussi priait-elle de toutes ses forces pour que la jeune femme se remette de son accident, car elle devinait sans peine que dans le cas contraire, Darcy serait plus désespéré encore que son père lorsque ce dernier avait perdu son épouse après la naissance de Georgiana. Après avoir jeté un dernier regard à Darcy, la gouvernante s'éclipsa discrètement, allant s'enquérir de sa mission auprès des Fitzwilliam et de Mr. Bingley.

« Mrs. Bingley, vous devez être épuisée, finit par dire Darcy, notant les yeux rougis de sa belle-sœur. Vous devriez vous reposer, Charles doit vous attendre.

- Avec votre permission, Mr. Darcy, je préférerais rester. »

L'observant plus attentivement, Darcy constata que Jane, en plus de son inquiétude pour Elizabeth, semblait rongée par la culpabilité, ce qui ne lui ressemblait guère. Il se souvint des innombrables fois où Lizzie lui avait dit que Jane était la douceur et la générosité faites femme. Ce qui aurait dû la mettre à l'abri d'un sentiment tel que la culpabilité. Il se força à sourire, et lui dit en la regardant droit dans les yeux.

« Très volontiers, mais à une seule condition. Appelez-moi « Fitzwilliam ». L'heure n'est pas aux formules de politesse.

- Seulement si vous m'appelez par mon prénom aussi, dans ce cas, dit Jane en esquissant un faible sourire.

- Avec plaisir. »

Ils replongèrent à nouveau dans le silence, mais bientôt Jane ne tint plus, secouée à nouveau par des sanglots.

« J'aurais dû la retenir... finit-elle par dire.

- Voilà une chose très difficile à faire avec Elizabeth, dit Darcy sans pouvoir se retenir de sourire. Je ne m'y suis risqué qu'une fois, mais à quel prix...

- Tout de même ! J'avais vu qu'un orage s'annonçait...

- Vous ne pouviez pas savoir. Personne n'aurait pu deviner, c'est un concours de malchance assez incroyable. » dit Darcy sombrement.

Lui aussi n'avait pas manqué de penser que s'il ne s'était pas opposé à ce qu'elle aille à Southampton pour dire adieu à Lydia, elle serait très probablement en parfaite santé, aussi refusait-il de laisser Jane culpabiliser pour si peu.

Il appréciait beaucoup sa belle-sœur, ayant reconnu depuis longtemps ses qualités, séduit comme tout leur entourage par sa bonté. Elizabeth et elle étaient si complices que Darcy avait eu beaucoup d'occasions de se rapprocher d'elle depuis ses fiançailles. Il était ravi de voir qu'elle faisait le bonheur de son meilleur ami, et avait regretté plus d'une fois son aveuglement à ce sujet, ne manquant pas de remercier Elizabeth de lui avoir ouvert les yeux, permettant aux deux jeunes gens de se retrouver.

« Elle revenait vers vous... lui dit Jane, le tirant de ses pensées.

- Comment cela ?

- Elle m'a raconté ce qui s'est passé la veille de mon départ pour Southampton. Elle a fini par comprendre qu'elle était en tort. Elle a voulu rentrer tout de suite pour vous retrouver. Elle était si impatiente... »

Darcy mit quelques instants à réaliser la portée de ce que Jane venait de lui annoncer, se souvenant alors que Mr. Lembath lui avait dit, des heures auparavant qu'Elizabeth avait quitté Ellsworth dans l'intention de se rendre directement à Pemberley car elle voulait s'entretenir avec lui. Sur le moment, Darcy n'avait pas compris pourquoi, mais il avait vite oublié son désarroi à ce sujet, trop inquiet pour penser à autre chose qu'à la disparition d'Elizabeth.

« C'est impossible, pas après ce que je lui ai dit... dit-il, incrédule.

- Elle n'était pas en reste. Je connais Lizzie, je sais qu'elle n'a pas dû vous rendre la tâche aisée. Vous avez eu raison de la retenir ici.

- Pas comme je l'ai fait…

- Elle ne vous a guère laissé le choix, et dans ce cas précis, la fin justifie les moyens. Elle aurait dû vous écouter dès le début, et elle venait d'en prendre conscience quand elle a quitté Ellsworth tout à l'heure. Je n'ai pas eu le cœur de la retenir alors qu'elle voulait tant vous parler.

- Vous savez qu'elle ne vous aurait pas écoutée.

- Probablement pas, mais je ne peux m'empêcher de regretter de ne pas avoir au moins essayé...

- Ce n'est pas grave. Elle va bien. Elle est saine et sauve, et c'est tout ce qui compte. » dit Darcy d'une voix qu'il voulut réconfortante.

Mais soudain, il poussa une exclamation de surprise, réalisant que son enfant venait de bouger dans le ventre d'Elizabeth. Sa main ne l'avait jamais quitté, guettant le moindre signe de vie. Et pour la première fois depuis des jours, il esquissa un large sourire, fou de bonheur et de soulagement.

« Il a bougé, annonça-t-il à Jane.

- Voilà qui devrait rassurer Lizzie quand elle se réveillera, dit Jane. Est-il vigoureux ?

- Plutôt.

- Il l'était aussi tout à l'heure. »

Tout à son bonheur, Darcy se tut à nouveau, émerveillé de sentir que son enfant continuait à bouger. Puis, les mouvements cessèrent, mais ils avaient duré suffisamment longtemps pour rassurer Darcy. Ils attendirent plus d'une heure encore mais Elizabeth ne montra aucun signe de vie en-dehors de son souffle régulier. Darcy profita de cet instant pour demander à Jane comment s'était passé le départ de Lydia. Il fut sincèrement peiné pour toute sa belle-famille en entendant le récit qu'elle lui fit de l'attitude intransigeante et aigrie de Lydia. Tout comme elle l'avait expliqué à Elizabeth, Jane lui avoua alors que jamais elle ne pourrait pardonner à Lydia de les avoir tant fait souffrir, qui plus est pour un homme qui ne le méritait pas. Darcy la réconforta en lui disant que la jeune femme avait finalement pris la meilleure décision pour tous, même si leur incertitude sur son sort n'était guère rassurante.

Comme il l'avait promis, le docteur Edwards les rejoignit vers une heure du matin, examinant à nouveau Elizabeth. Il les rassura, leur affirmant qu'il n'était pas rare dans pareille situation que les blessés restent inconscients si longtemps. Il prit congé à nouveau, conduit par Mrs. Reynolds dans une chambre qu'elle avait fait préparer. Darcy encouragea Jane à l'imiter, arguant que son mari l'attendait probablement. Vaincue par la fatigue et les émotions, Jane céda, laissant Darcy seul avec son épouse. Malgré tous ses efforts, Darcy finit par céder lui aussi à la fatigue, et il s'endormit sur sa chaise, la tête posée au bord du lit, sans avoir lâché la main d'Elizabeth.


La première pensée qui lui vint fut qu'elle ne s'était jamais sentie si engourdie de sa vie, craignant presque un instant d'être paralysée. Lorsqu'elle essaya de bouger, la douleur fut telle qu'elle aurait pu lui arracher une plainte si sa gorge n'avait pas été si sèche. Néanmoins, elle prit conscience qu'elle se trouvait dans un lit, et il était si confortable qu'elle fut tentée de sombrer à nouveau dans le sommeil. Mais une angoisse sourde la poussa à se réveiller davantage. Ouvrir les yeux fut un supplice, et elle n'y parvint qu'après plusieurs tentatives, les refermant aussitôt, agressée par la lumière pourtant faible des bougies qui se consumaient sur la table de chevet non loin d'elle.

Ce fut précisément à ce moment-là qu'elle s'aperçut que sa main gauche était prisonnière, et elle bougea les doigts pour se libérer, tirant sans le savoir Darcy de son sommeil. Il fut éveillé en un instant, et en comprit immédiatement la cause en sentant les doigts d'Elizabeth bouger à nouveau dans sa main. Se redressant, il se rapprocha d'elle, caressant sa joue.

« Lizzie ? Réveille-toi, je t'en prie, dit-il presque suppliant.

- William... murmura-t-elle, luttant à nouveau pour ouvrir les yeux.

- Je suis là. Tu es en sécurité maintenant. »

Enfin, elle le vit, et remarqua immédiatement ses traits tirés. Il semblait ne pas avoir dormi depuis une éternité, et à la seule couleur de ses yeux, elle devina qu'il était anxieux. Elle observa avidement les traits du visage qu'elle aimait tant, prenant plus que jamais conscience à quel point il lui avait manqué au cours de leur dispute.

« Tu as une mine affreuse, dit-elle en murmurant toujours, déclenchant à sa grande surprise un rire aussi nerveux que bref chez son mari, dont le regard s'illumina légèrement.

- Je te retourne le compliment, mon amour… » dit-il, portant sa main à ses lèvres pour l'embrasser, sans parvenir à croire qu'elle réussissait encore à le taquiner en pareille situation.

Et brusquement, prenant Darcy de surprise, le souvenir de la gravité des événements qu'ils venaient de vivre affluèrent dans l'esprit d'Elizabeth. Prise de panique, elle tenta de se redresser, et l'air lui manqua. Darcy la retint sans peine aucune tant elle manquait de forces.

« Mon Dieu, la voiture… l'orage ! dit-elle fiévreusement, tandis que les images lui revenaient en mémoire.

- Chut, c'est fini, mon ange. Tu es à Pemberley, tout va bien maintenant…

- Le bébé ! William, oh non… ! Tu vas me détester ! dit-elle en se mettant à pleurer.

- Il va bien, Elizabeth. Je l'ai senti bouger tout à l'heure, il va bien, il va bien… » répéta-t-il.

Voyant qu'elle ne se calmait pas, il vint s'asseoir à ses côtés sur le lit et la prit dans ses bras. Puis, soulevant son visage, il plongea ses yeux dans les siens.

« Il va bien, je te le promets, dit-il gravement. Elizabeth, regarde-moi, crois-tu que je te mentirais sur un sujet pareil ? Je l'ai senti bouger, il était vigoureux, il a donné des coups de pieds. Vous allez bien, tous les deux. Vous êtes sains et saufs. » répéta-t-il telle une litanie.

Alors elle s'abandonna, et il la berça longuement, soulagé de voir qu'elle avait fini par le croire. Plusieurs minutes qui lui semblèrent une éternité s'écoulèrent avant qu'elle se calme et puisse reprendre son souffle.

« Je suis si désolée, William… dit-elle, toujours blottie contre sa poitrine. C'est toi qui avais raison…

- Cela n'a plus aucune importance, mon ange, dit-il, la berçant toujours.

- Si, ça en a… insista-t-elle, relevant la tête pour le regarder dans les yeux.

- Nous parlerons de tout cela plus tard, il faut que tu te reposes.

- Non, s'il te plaît, écoute-moi… ! J'ai été stupide, puérile… et si odieuse avec toi ! Je t'en prie, pardonne-moi, je ne sais pas ce qui m'a pris… » dit-elle, sentant les larmes couler le long de ses joues.

Avec une tendresse infinie, il les essuya du revers de la main avant de l'embrasser sur le front.

« Tu as perdu quelqu'un que tu aimes, voilà ce qui t'a pris. Et j'aurais dû mieux le comprendre.

- Ce n'est pas une excuse. Je vous aime infiniment plus, notre enfant et toi. J'aurais dû t'en parler au lieu de m'emporter. Mais j'étais perdue, je ne pouvais plus penser à rien d'autre qu'à Lydia… C'était injuste envers toi. Pardonne-moi, mon amour... »

Caressant sa joue et la regardant tendrement, il lui sourit.

« C'est déjà fait… depuis longtemps. » dit-il avant de l'embrasser.

Soulagée, elle se blottit davantage contre lui, savourant la sensation d'être entière à nouveau maintenant qu'elle avait retrouvé ses bras. Darcy en revanche n'était pas en paix avec lui-même, et les remords qui le rongeaient depuis deux semaines revinrent en force. Resserrant son étreinte, il enfouit son visage dans son cou.

« Et toi, me pardonneras-tu… ? » chuchota-t-il d'un ton tourmenté.

Elle releva les yeux, croisant son regard torturé.

« Tu as eu raison de me donner cet ordre, et de me rappeler mes responsabilités… Je ne t'aurais jamais écouté si tu ne l'avais pas fait.

- Je ne parle pas de cela.

- Oh… » dit-elle, comprenant qu'il faisait allusion à la menace qu'il avait proférée à la fin de leur dispute.

Elle resta songeuse un moment, posant la main sur son ventre.

« Après ce qui vient de se passer, on ne peut pas vraiment dire que tes craintes étaient infondées… dit-elle finalement sans oser relever les yeux.

- Tu seras une mère merveilleuse, Elizabeth, je n'en ai jamais douté, pas même à ce moment-là. C'est la colère qui m'a fait dire ça, j'ai perdu l'esprit moi aussi. Mais c'était cruel, et injustifié, surtout après ce que nous avons traversé l'an dernier. Je suis désolé, ma Lizzie.

- Je sais que tu l'es. Ne te torture pas avec ça. J'ai été insupportable, je t'ai poussé à bout… alors que je suis pourtant bien placée pour savoir que tu n'es pas l'homme le plus patient du monde !

- Quel doux euphémisme… dit-il en esquissant un sourire.

- Ne t'inquiète pas, mon amour, tout est oublié, dit-elle en caressant sa joue. Je te connais trop pour ne pas savoir que tu n'as jamais pensé une chose pareille, et que tu ne me ferais jamais souffrir intentionnellement.

- Pourtant je t'ai blessée, je le sais, je l'ai vu dans tes yeux au moment où je t'ai dit cette horreur… Si tu savais comme je m'en veux depuis !

- Tu as tout effacé à l'instant en me disant que tu penses que je serai une bonne mère. C'est tout ce que j'avais besoin d'entendre, cela vaut toutes les excuses du monde. Sois plus indulgent envers toi-même, William, tout le monde a droit à l'erreur, même toi. »

Elle se redressa davantage, tentant de passer ses bras autour son cou pour l'embrasser, mais elle fut arrêtée dans son élan par la douleur. Elle porta la main à sa jambe, mais Darcy l'en empêcha.

« Tu es blessée à la jambe, ne touche pas.

- Blessée ?

- Tu t'es coupée avec les morceaux de verre de la vitre où moment où la voiture a versé, expliqua-t-il. As-tu très mal ?

- Ca me lance un peu, mais c'est supportable. Mais je ne suis pas sûre de pouvoir me lever.

- Le médecin l'a interdit. Repos complet jusqu'à l'accouchement, dit-il sans pouvoir se retenir de sourire en la voyant grimacer à l'énoncé d'une telle nouvelle.

- Et Mr. Harrison ? demanda Elizabeth, se souvenant soudain qu'elle n'était pas seule au moment de l'accident.

- Il va bien, mais il a une jambe cassée. Le docteur Edwards a dit qu'il se remettra même si c'est très douloureux et que ça risque de prendre du temps. Vous avez eu beaucoup de chance… » dit Darcy sans pouvoir retenir un frisson en songeant combien l'accident aurait pu être bien plus dramatique.

Voyant que sa jambe la faisait toujours souffrir, il la fit se rallonger sur les oreillers, écartant d'un geste tendre les cheveux qui cachaient son visage avant de l'embrasser.

« Rendors-toi, ma Lizzie, tu as besoin de repos… dit-il, soulagé de voir qu'elle fermait déjà les yeux, vaincue par la fatigue.

- Ne t'en va pas, dit-elle.

- Ne t'inquiète pas, je reste avec toi.

- Prends-moi dans tes bras… » murmura-t-elle, à demi-endormie.

S'exécutant, il vint s'allonger à ses côtés, posant la main sur son ventre. Il l'observa glisser dans le sommeil, et bientôt, son souffle s'apaisa. Darcy se laissa aller au soulagement, même si les images du corps inconscient d'Elizabeth tel qu'il l'avait trouvé dans la voiture continuaient à hanter sa mémoire. Il mit longtemps à se calmer, avant de finalement s'endormir à son tour.


Quelques heures plus tard, alors que l'aube commençait à pointer, Elizabeth se réveilla à nouveau, peinant à comprendre ce qui lui arrivait. Elle sentit la chaleur du corps de son mari contre elle, et aperçut la lueur de l'aurore à travers les fenêtres. Mais bientôt, elle ne put plus penser, traversée d'une douleur sourde dans le ventre. Le souffle coupé, elle lutta pour ne pas gémir, portant les mains à son ventre, constatant qu'il était tendu. Et, tout aussi soudainement que la douleur était venue, elle cessa, la laissant en sueur.

Un sentiment de panique s'empara d'elle, et elle se demanda si elle était à nouveau en train de faire une fausse couche. Mais la douleur qu'elle venait de ressentir n'était en rien semblable à celle qu'elle avait endurée l'année précédente en perdant son premier enfant, ce qui la rassura légèrement. Néanmoins, elle ne put se rendormir, et elle resta dans l'obscurité, guettant d'autres douleurs. Pendant plus de dix minutes, rien ne se passa, et elle commençait à se demander si son imagination ne lui avait pas joué des tours quand une nouvelle douleur parcourut son abdomen, si intense qu'elle la ressentit jusque dans le bas du dos.

A nouveau, cela dura moins d'une minute, qui lui parut une éternité, mais lui permit de comprendre qu'elle ressentait ses premières contractions, et son inquiétude redoubla, persuadée qu'il était encore trop tôt pour mettre son enfant au monde. Elle commençait à paniquer au moment où Darcy se réveilla, la sentant bouger contre lui.

« Lizzie ? Que se passe-t-il ? Tu as mal ? demanda-t-il, cherchant à voir son visage dans la pénombre.

- Je crois que quelque chose ne va pas, William ! Le bébé… j'ai mal… » dit-elle, soulagée que son mari soit réveillé.

Instantanément, Darcy fut debout, et il alla allumer quelques bougies. Puis il se pencha vers elle, posant la main sur son ventre, constatant qu'il était tendu. Il ferma les yeux, tentant de d'apaiser le tumulte de ses émotions, conscient qu'Elizabeth avait besoin qu'il garde son calme. Il posa la main sur son front, tentant par ce simple geste de la rassurer.

« Dis-moi ce que tu sens, Lizzie… » demanda-t-il, pressant.

Tandis qu'elle lui décrivait les douleurs qu'elle avait eues quelques instants plus tôt, l'esprit de Darcy réfléchissait à toute allure.

« Tu dis que c'est différent de ce que tu as ressenti pendant ta fausse couche ?

- Oui, et je ne saigne pas. Je crois que ce sont des contractions, William. Mais c'est trop tôt ! Il reste encore au moins deux semaines !

- Non, ne t'inquiète pas. J'ai parlé avec le docteur Edwards hier soir, il m'a dit que ce ne serait pas grave que tu accouches maintenant. Il m'avait prévenu que cela risquait d'arriver plus tôt avec ce qui t'est arrivé hier.

- Pourquoi ne m'as-tu rien dit ?

- Ce n'était qu'une probabilité, je n'ai pas voulu t'inquiéter. Je vais sonner pour le faire venir. En attendant, essaie de te calmer, c'est mauvais pour le bébé de t'angoisser ainsi, et tu vas te fatiguer pour rien. »

Il lui serra la main dans un geste qu'il voulut réconfortant et alla tirer le cordon de la sonnette. Il ne lui fallut attendre que quelques instants avant qu'un domestique apparaisse, et il lui ordonna de faire venir le docteur Edwards, et de réveiller Jane. La jeune femme frappait à la porte au moment où Elizabeth était en proie à une nouvelle contraction. C'était la première que Darcy voyait, et il fut terrifié en voyant la femme qu'il aimait en proie à une telle douleur. Il pensait avoir été mis à rude épreuve par les événements de la veille, mais il comprit à cet instant que les heures à venir risquaient d'être plus angoissantes encore, car il était cette fois totalement impuissant.

Il accueillit Jane avec gratitude, la saluant d'un signe de tête, sans quitter le chevet d'Elizabeth, car cette dernière serrait fortement sa main, luttant contre la douleur. Jane la rejoignit, posant la main sur son ventre.

« Cela me rappelle quelque chose, dit-elle avec un sourire après avoir constaté qu'il était tendu.

- Pensez-vous que l'heure soit venue ? lui demanda Darcy.

- Je ne suis pas médecin, mais on dirait bien. Lizzie, combien de fois as-tu ressenti cela ?

- Trois.

- Et c'était rapproché ?

- Je ne sais pas… Quinze minutes, peut-être un peu moins… C'est assez difficile à dire. »

Le docteur Edwards fit son entrée sur ces entrefaites. Il se dirigea tout droit vers sa patiente pour l'examiner, et il constata rapidement que son accouchement avait effectivement commencé.

« Mais c'est trop tôt ! s'exclama Elizabeth.

- Vous n'avez que trois semaines d'avance… Rassurez-vous, j'ai pratiqué de nombreux d'accouchements dans ce cas, et la mère et l'enfant se portaient bien à chaque fois, dit-il, avant de se tourner vers Darcy et Jane. Je pense que vous devriez faire venir Mrs. Lowens, car je dois aller voir mes patients.

- Vous ne restez pas ?! dit Darcy, stupéfait.

- Il n'y a aucune raison : Mrs. Darcy vient seulement d'entrer en travail, cela va durer plusieurs heures, et j'ai des patients qui m'attendent. Mrs. Lowens prendra le relais à la perfection.

- Mais avec ce qui est arrivé hier… ! s'insurgea Darcy.

- Cela n'aura aucune incidence sur l'accouchement. Ma présence ici serait totalement inutile, et en cas de souci, Mrs. Lowens saura où et quand m'avertir. »

Malgré toute l'autorité dont Darcy tenta d'user pour le retenir, il ne fléchit pas, et prit congé vers sept heures du matin, avant même l'arrivée de Mrs. Lowens. Sur l'insistance de sa sœur, Jane s'absenta elle aussi afin de s'habiller et de prendre une rapide collation. En dépit de son angoisse, Darcy refusa quant à lui de quitter Elizabeth, devinant d'instinct qu'elle n'était pas encore pleinement rassurée sur le fait que son accouchement n'avait pas débuté trop tôt. Ses contractions étaient toujours espacées de dix minutes, ce qui laissa le temps à Elizabeth de se reposer entre chacune d'entre elles, et surtout d'écouter le discours plein de bons sens de Darcy qu'elle finit par croire lorsqu'il lui assurait que leur enfant serait en pleine santé.

Jane les avait rejoints depuis quelques minutes seulement lorsque Mrs. Lowens fut annoncée. Elizabeth et sa sœur ne l'avaient pas revue depuis la naissance de Henry un an plus tôt, mais elle n'avait guère changé, et surtout rien perdu de son franc-parler. Lorsqu'elle entra dans la chambre, elle fut instantanément outrée de constater que Darcy était toujours présent aux côtés de son épouse. Malgré tout, elle les salua avec déférence, demandant à Jane comment se portait son fils. Avec un sourire qu'elle n'arborait que lorsqu'elle parlait de Henry, la jeune femme répondit qu'il était en parfaite santé. Puis, Mrs. Lowens se tourna vers Darcy qui était toujours au chevet d'Elizabeth.

« Monsieur, je pense que vous devriez aller rejoindre les trois gentlemen que j'ai aperçus en arrivant. Vous serez ainsi en bonne compagnie pour attendre la naissance de votre enfant. » lui dit-elle, rappelant ainsi aux Darcy que le Colonel Fitzwilliam, Lord Matlock et Mr. Bingley n'étaient toujours pas rentrés chez eux.

Elizabeth serra la main de son mari plus fort, et un seul regard permit à Darcy de voir combien elle était terrifiée. Jane s'avança alors.

« Ca va aller, Lizzie, nous sommes là. » dit-elle à sa sœur.

Puis elle se tourna vers son beau-frère.

« Allez retrouver Charles, nous prendrons soin d'elle, ne vous inquiétez pas. »

La mort dans l'âme, Darcy se pencha vers Elizabeth et prit son visage entre ses mains.

« Je t'aime… » lui murmura-t-il avant de l'embrasser.

Puis il sortit, et une longue descente aux enfers commença pour lui. A sa grande surprise, malgré les mois qu'il avait eus pour se préparer à cette journée, il se rendait compte que malgré sa terreur au sujet de l'accouchement, rester aux côtés d'Elizabeth l'aurait rassuré davantage. Perdu, il se dirigea au hasard dans Pemberley, finissant par rejoindre Lord Matlock, le Colonel Fitzwilliam et Mr. Bingley, qui attendaient dans le salon où trônait le billard où ils avaient joué tant de parties effrénées à une époque qui semblait dater d'une autre vie à Darcy. Compatissants, son cousin et son meilleur ami l'accueillirent en lui demandant des nouvelles. Il leur raconta le peu qu'il savait, puis ils retombèrent dans le silence.

Mr. Bingley ne se souvenait que trop bien de la journée d'angoisse absolue qu'il avait vécue lorsque Jane endurait la même épreuve, et combien la présence de Darcy l'avait aidé à ne pas devenir fou. Il lui proposa un brandy, que son ami refusa d'un geste, surpris de voir entrer Georgiana, suivie de Lady Matlock qui venait d'arriver à Pemberley pour prendre des nouvelles d'Elizabeth. Tous discutèrent environ une heure, principalement pour relater les événements de la veille à Lady Matlock qui fut pétrifiée en écoutant leur récit.

Puis le silence retomba, et cette fois personne n'eut le courage de le rompre. Désireux d'épargner l'atmosphère pesante qui régnait à Pemberley, Darcy demanda à sa tante d'emmener Georgiana en promenade, et Lady Matlock s'exécuta volontiers. Aux yeux de Darcy, le temps semblait s'étirer avec une lenteur insoutenable, et il n'en crut pas ses yeux lorsque midi sonna. Cela faisait près de quatre heures qu'il avait quitté le chevet d'Elizabeth, et le fait de ne pas savoir comment elle allait le minait. Il était sourd aux tentatives de réconfort de son cousin et de Mr. Bingley, et, lorsqu'il ne faisait pas les cent pas nerveusement dans le salon, il restait prostré sur son siège, priant de toutes ses forces pour que son épouse survive à l'épreuve. Il ne savait si c'était une bénédiction ou une malédiction que Pemberley soit trop grand pour qu'il puisse l'entendre. Il se souvenait des cris de douleur de Jane qu'il avait entendus lorsqu'il soutenait Mr. Bingley, et la simple idée que Lizzie puisse souffrir à ce point lui soulevait le cœur. Mais il était étonné de constater que le silence était plus angoissant encore, car il le laissait dans l'ignorance la plus totale.

Et soudain, Jane entra dans la pièce. Elle n'arborait pas le sourire radieux que Lizzie qui avait illuminé son visage lorsqu'elle était venue leur annoncer la naissance de Henry un an plus tôt, aussi Darcy crût-il que le pire s'était produit, et il s'effondra. Au cours des jours suivants, lorsqu'il repenserait à cette minute précise, il ne manquerait pas penser que l'enfer devait ressembler à ce qu'il ressentit à ce moment-là. Mais, devinant ses tourments, Jane le rassura d'un léger sourire, s'approchant de lui.

« Elle n'est pas… ? demanda Darcy sans avoir la force de terminer sa phrase.

- L'accouchement se passe bien, répondit-elle immédiatement, chassant ses pires craintes. Mais je crois que vous devriez venir.

- Pourquoi ? » demanda Darcy, paniqué.

Mrs. Lowens lui avait clairement fait comprendre que sa présence dans la chambre de la parturiente n'était pas convenable, et il ne comprit pas pourquoi cela avait soudainement changé, à moins d'une raison grave. Voyant que Jane ne souhaitait pas en parler devant les Fitzwilliam et Mr. Bingley, il la suivit dans le Hall, intrigué de voir qu'elle remontait déjà les escaliers pour rejoindre Lizzie. De plus en plus inquiet, il lui emboîta le pas.

« Je vous en prie, Jane, dites-moi ce qui se passe ! supplia-t-il.

- Le travail progresse bien, et Lizzie est vigoureuse, ne vous inquiétez pas. Mais elle est terrifiée. Je ne comprenais pas ce qu'elle disait au début… Mais je crois qu'avec la douleur et l'épuisement, tout se mélange dans ses souvenirs. Elle est incohérente, et tantôt elle nous parle de l'accident d'hier, tantôt de sa fausse couche de l'an dernier. Elle a même mentionné le nom de Mr. Wickham à plusieurs reprises. Elle semblait avoir si peur que je n'ai pu m'empêcher de faire le rapprochement avec ce qu'il lui a fait. Elle confond les deux événements, et je crois qu'elle a peur que cela recommence. Rien de ce que nous lui avons dit n'a pu la rassurer, je ne savais plus quoi faire, alors j'ai préféré venir vous chercher.

- Elle m'a demandé ?

- Sans cesse. C'est aussi pour cela que je suis venue, je n'avais pas le cœur de lui refuser alors qu'elle a si peur. Je pense que vous êtes le seul à pouvoir la calmer. »

Mais bientôt Darcy ne l'écouta plus, car en arrivant à l'étage de leurs appartements, il entendit enfin Elizabeth. Et il comprit aussitôt que le silence, qu'il avait trouvé insoutenable, était infiniment moins angoissant que le cri qu'Elizabeth poussait précisément au moment où Jane ouvrit la porte de la chambre. Suivant Jane, il la vit, debout près de la fenêtre, soutenue par Mrs. Lowens, en proie à une nouvelle contraction. Elle était trempée de sueur, et son visage était rougi de tant d'efforts. Elle ne l'aperçut pas tout de suite, car elle avait gardé les yeux fermés pendant sa contraction. Enfin, elle les rouvrit, haletante, et elle vit son mari qui n'avait pas osé s'approcher davantage.

« William… dit-elle faiblement.

- Jane, je vous avais demandé de ne pas faire cela… Mr. Darcy, veuillez sortir, vous n'avez rien à faire ici ! » ordonna Mrs. Lowens.

Darcy n'eut que faire de son ordre. Il avait reconnu le regard terrifié qu'Elizabeth avait déjà arboré la veille en réalisant qu'elle avait eu un grave accident et que son enfant était en danger. Il comprit que les soupçons de Jane étaient fondés : Elizabeth avait peur, mais pas à cause de l'accouchement. En un instant, il fut à ses côtés et il la prit dans ses bras, écartant la sage-femme. Il sentit Elizabeth tremblante contre lui, et les reproches que Mrs. Lowens faisaient à Jane sur un ton virulent n'arrangeaient rien. Observant attentivement son épouse, Darcy entendit vaguement Jane demander à Mrs. Lowens de le laisser essayer de calmer Elizabeth. Cette dernière, malgré les bras de Darcy autour d'elle, continuait de murmurer des paroles incohérentes auxquelles il ne comprenait rien.

« Lizzie, regarde-moi, je suis là. Tout va bien, mon ange, tout va bien… murmura-t-il telle une litanie, avant de constater qu'elle s'était à nouveau rendue compte de sa présence.

- Il s'est passé quelque chose, n'est-ce pas ? lui demanda-t-elle longtemps après.

- De quoi parles-tu ?

- De l'escalier… je suis tombée ! Et je me suis réveillée dans une voiture, il faisait nuit, tu étais là mais je n'arrivais pas à te voir !

- Tout est fini, Elizabeth. Tu as eu un accident hier soir en revenant d'Ellsworth, mais tu es saine et sauve, et le bébé aussi. Vous allez bien tous les deux, ma chérie. Chut, ça va aller… » dit-il en la berçant.

Elle sanglotait toujours quand une nouvelle contraction la prit. Seulement trois minutes la séparaient de la précédente, et Darcy en déduisit que le travail progressait à un bon rythme, ce qui ne manqua pas de le rassurer grandement. Tandis qu'Elizabeth serrait sa main avec une force qu'il n'avait jamais soupçonnée chez elle, il nota que Jane avait réussi à calmer Mrs. Lowens, et que cette dernière rongeait son frein à l'autre bout de la pièce, et il devina qu'elle n'avait cédé que temporairement.

« Et Mr. Wickham ? demanda Elizabeth une fois la contraction terminée.

- Il est en Amérique, depuis un an et demi. Tu ne te souviens pas ?

- Je me souviens de son rire… dit Elizabeth en frissonnant.

- Il est loin, Elizabeth. C'était il y a longtemps… il est loin, c'est fini… calme-toi, mon amour… répéta-t-il plusieurs fois tandis qu'elle s'enfonçait à nouveau dans un discours incohérent qui dura longtemps.

- Il te déteste, William, finit-elle par dire.

- Je sais, mais ça ne doit plus te faire peur. Nous ne le verrons plus jamais, je te le promets. »

Mais il fut interrompu par une nouvelle contraction, et il lui fallut encore le temps de trois autres pour apaiser complètement Elizabeth. Sa crise d'anxiété ne se termina qu'avec de longs sanglots qu'il eut peine à calmer. Enfin, alors qu'une autre contraction se terminait, il lui sembla qu'elle revenait enfin vers lui, pleinement consciente de ce qui l'entourait, comme si elle s'éveillait d'un mauvais rêve. Alors, elle vit le regard bleu de son mari penché au-dessus d'elle, inquiet et amoureux. Epuisée, elle posa la tête contre sa poitrine.

« Tu m'as manqué… dit-elle dans un souffle.

- Toi aussi… » dit-il avec un sourire.

Et ainsi, au milieu de la souffrance, de l'angoisse et des souvenirs des événements terrifiants qu'ils avaient surmontés, ils savourèrent le simple fait de se retrouver dans les bras l'un de l'autre, oubliant jusqu'à la présence de Jane et Mrs. Lowens. Cette dernière néanmoins ne l'entendait pas ainsi. Elle se posta devant eux, regardant Darcy d'un air sévère.

« Elizabeth va mieux maintenant. Vous devriez redescendre et nous laisser nous occuper d'elle. » dit-elle d'un ton catégorique.

Bien que révolté à l'idée de devoir quitter à nouveau son épouse, Darcy s'apprêtait à s'exécuter, desserrant son étreinte autour d'Elizabeth. Instantanément, Elizabeth s'accrocha à son bras, le suppliant du regard.

« Elizabeth… ! » la prévint Mrs. Lowens qui n'avait rien perdu de la scène.

Darcy observa attentivement Elizabeth, notant la lueur d'inquiétude qui s'était rallumée dans ses yeux à l'instant où il avait commencé à la lâcher.

« Je t'en prie… murmura-t-elle.

- Veux-tu que je reste ? demanda-t-il tout bas.

- Je crois que je n'y arriverais pas sans toi, William… »

Pour toute réponse, il l'embrassa longuement sur la tempe, et elle comprit qu'il ne la quitterait pour rien au monde.

« Mais Anna ne va pas vouloir… murmura-t-elle.

- Je m'en occupe… l'assura-t-il.

- Mr. Darcy, vous n'y pensez pas ?! s'insurgea Mrs. Lowens.

- Je ne pense qu'à une chose : que vous devriez vous faire à l'idée que je vais rester car je n'ai pas l'intention de quitter cette pièce, dit-il fermement en se tournant vers elle.

- C'est inconvenant ! Les accouchements sont affaires de femmes, monsieur !

- Peut-être, mais le jour où j'ai épousé cette femme, je lui ai fait une promesse : que je la chérirai et la protégerai. Je n'ai pas l'intention de ne pas tenir parole, surtout pas aujourd'hui où elle a tant besoin de moi.

- Les hommes ne peuvent pas assister aux accouchements de leur femme !

- Une loi du Parlement l'interdirait-elle ? demanda-t-il ironiquement.

- La coutume, monsieur, et les convenances !

- J'ai toute autorité à Pemberley, et je déclare que c'est tout à fait convenable que j'assiste mon épouse pendant son accouchement.

- Toute autorité peut-être, mais pas dans cette chambre à partir du moment où votre femme est en train d'y accoucher sous ma supervision ! »

Elle s'apprêtait à le menacer de partir avant la délivrance de Lizzie quand cette dernière fut prise d'une nouvelle contraction, cette fois-ci plus violente que les autres. Darcy reporta alors toute son attention sur elle, l'encourageant à respirer profondément. Ce fut à ce moment que Jane décida d'intervenir.

« Toutes ces disputes sont mauvaises pour Lizzie et son bébé. Non, Fitzwilliam, laissez, dit-elle en voyant que son beau-frère s'apprêtait à répondre à nouveau Mrs. Lowens. Je m'en occupe, restez avec Lizzie. »

Elle entraîna alors la sage-femme dans la pièce voisine et Elizabeth, une fois sa contraction terminée, fut prise d'un fou-rire en les entendant se disputer. Ils ne devaient jamais savoir ce que les deux femmes se dirent exactement, mais Jane semblait furieuse.

« Qu'y a-t-il de si drôle ? demanda Darcy.

- Je crois que c'est la première fois que j'entends Jane crier…

- Il est vrai que cette Mrs. Lowens n'est pas un cadeau.

- Peut-être, mais elle a sauvé la vie de Jane et de Henry, alors ménage-la, j'ai encore besoin d'elle, plaisanta Elizabeth.

- Ton humour m'avait manqué, mon ange. » lui dit-il en souriant, sans parvenir à croire qu'ils arrivaient à discuter aussi légèrement dans un moment pareil.

Enfin les deux femmes revinrent. Mrs. Lowens était rouge de colère mais semblait résignée. Quant à Jane, elle arborait le même visage serein qui ne la quittait jamais, mais Elizabeth qui connaissait bien sa sœur put déceler une lueur de satisfaction dans ses yeux.

« Que lui as-tu dit ? lui murmura-t-elle.

- Que nous lui ferions une telle réputation dans la région si elle ne cédait pas qu'elle ne pourrait plus jamais travailler. » dit paisiblement Jane en lui essuyant le front avec un linge humide.

Elizabeth rit doucement, bientôt arrêtée par la douleur.

« Jane, c'est la chose la plus méchante que tu aies jamais dite !

- Non, j'ai qualifié Caroline de « perfide » un jour.

- Un qualificatif qui lui va à ravir, dit Darcy.

- Pauvre Mrs. Lowens, elle est la meilleure sage-femme du comté ! Elle a dû être terriblement vexée, dit Elizabeth.

- Justement : personne ne nous croirait si on essayait de répandre une pareille rumeur. Il fallait que je sois convaincante, donc j'ai ajouté qu'elle n'était pas vraiment en position de vous contredire, et que c'était terriblement mauvais pour toi et ton bébé.

- Quoique vous lui ayez dit en tout cas, cela semble avoir fonctionné… » s'émerveilla Darcy.

Mrs. Lowens revint en effet aux côtés d'Elizabeth pour l'examiner, la rassurant en lui disant que le travail progressait bien, et elle l'encouragea alors à faire quelques pas dans la pièce, laissant Darcy la soutenir. Ses contractions se rapprochaient, la laissant chaque fois un peu plus épuisée. Pendant une heure qui sembla interminable à Elizabeth, ils parcoururent la chambre, chaque pas étant un supplice à cause de sa blessure à la jambe. Lorsque Darcy s'en inquiéta, Elizabeth lui expliqua que la douleur des contractions étaient telles qu'elle en oubliait sa jambe, et préférait endurer cette souffrance supplémentaire si c'était le prix à payer pour accélérer la venue au monde de leur enfant.

Alors qu'elle entrait dans sa huitième heure de travail, elle sentit que ses forces, déjà tant mises à l'épreuve à cause de son accident, commençaient à l'abandonner. Ce fut précisément à cet instant, où elle s'allongea sur le lit dont elle ne devait plus se relever avant sa délivrance, que Mrs. Lowens se rendit compte de l'influence positive que la présence de son mari devait avoir sur Elizabeth.

Instinctivement, il savait trouver les mots et les gestes justes pour lui insuffler le courage dont elle manquait. Il avait constaté avec soulagement qu'il avait réussi à dompter l'angoisse qui l'avait tenaillé pendant des mois, prenant sur lui pour apporter à Elizabeth tout le soutien dont elle avait besoin, réalisant avec stupeur que malgré le combat intérieur qui se menait en lui, entre la peur et l'envie de vouloir faire cesser la douleur d'Elizabeth, il n'y avait pas un autre endroit au monde où il aurait souhaité être davantage en cet instant. Et pourtant, la voir endurer de telles souffrances restait une torture pour lui, et il aurait volontiers donné toute sa fortune, et même jusqu'à Pemberley, pour que son supplice prenne fin. Et tandis que Mrs. Lowens et Jane discutaient de la nécessité de faire venir le docteur Edwards, il se pencha vers elle, essuyant son front.

« Je suis désolé, ma Lizzie…

- Pourquoi donc ?

- De te faire endurer tout cela. »

Trop faible pour rire, Elizabeth esquissa un sourire.

« J'ai ma part de responsabilité, si tu te souviens bien, le taquina-t-elle, avant de plonger dans ses souvenirs de leur séjour à Florence où ils étaient sûrs d'avoir conçu leur enfant.

- A quoi penses-tu ? lui demanda-t-il en la voyant soudain rêveuse.

- A Florence. Et à la Villa Balbianello… Te souviens-tu ?

- Comment pourrais-je oublier…

- Tout était tellement parfait…

- Nous y retournerons un jour, je te l'ai promis.

- Et tu tiens toujours tes promesses, dit-elle, amusée.

- Surtout celles qui peuvent te rendre heureuse. » dit-il en lui embrassant la paume de la main, avant de grimacer en voyant qu'elle était en proie à une nouvelle contraction.


L'après-midi s'étira lentement, et l'inquiétude de Darcy ne cessait de grandir. N'y tenant plus, il demanda à Mrs. Lowens si elle ne jugeait pas bon de faire venir le docteur Edwards, mais elle l'assura que le travail se déroulait très bien. Dubitatif, il insista mais Jane l'apaisa en lui disant que le docteur Edwards devait repasser vers dix-neuf heures pour vérifier l'état de Harrison, et qu'il ne manquerait pas d'examiner Elizabeth à ce moment-là. Sa remarque arracha un gémissement à Elizabeth, qui protesta qu'elle ne tiendrait jamais si longtemps.

Les heures suivantes devaient lui donner tort, et elle s'enfonça dans un puits de douleur, malgré tous les efforts de Jane et Darcy pour l'en sortir. Elle avait atteint un tel état d'épuisement lorsque Mrs. Lowens lui annonça qu'elle allait bientôt commencer à pousser qu'elle ne l'entendit pas. Jane et Darcy se relayèrent alors au-dessus d'elle tels deux anges gardiens.

Jane, avec son calme olympien, savait la rassurer, mettant des mots sur ses souffrances et l'assurant que tout était parfaitement normal. Mais lorsque la panique et l'épuisement se faisaient trop forts, c'était à Darcy qu'Elizabeth s'accrochait. Par moments, c'était purement physique, et elle était rassurée par une simple caresse, ou soulagée de pouvoir serrer sa main lorsque les contractions étaient trop douloureuses. Mais ce fut sa voix, grave et familière, qui l'éloigna un nombre incalculable de fois de la tentation de baisser les bras et la força à se concentrer. Malgré sa terreur, Darcy sut d'instinct quand faire preuve de fermeté, lui répétant inlassablement qu'elle était forte et courageuse et combien il était fier d'elle, et quand redevenir tendre, lui rappelant qu'ils tiendraient bientôt leur enfant dans leurs bras.

Elizabeth avait senti un changement s'opérer en elle, et une force qui la dépassait lui crier de pousser pour mettre son enfant au monde. Mrs. Lowens revint à son chevet immédiatement lorsqu'elle la vit sur le point de le faire, lui criant d'attendre encore. Puis, quelques minutes plus tard, elle leur annonça qu'elle était prête. Elizabeth s'exécuta une première fois, et alors tout ce qu'elle avait enduré auparavant lui sembla anodin tant la douleur s'était intensifiée, la déchirant de part en part, lui ôtant jusqu'à la faculté de penser. Elle rejeta la tête dans les oreillers, et ferma les yeux, refusant de les rouvrir.

« Je ne peux pas… laissez-moi, je ne peux plus, je ne veux plus ! Je t'en prie, William, fais que ça s'arrête !

- Elizabeth, regarde-moi ! Tu VAS y arriver, je le sais, tu es forte. Non, ne referme pas les yeux, reste avec moi ! »

Mais il constata bientôt que la nature faisait son ouvrage, et malgré la souffrance qui lui donnait l'impression d'être brisée en deux, Elizabeth poussait de toutes ses forces. Darcy la força à se concentrer, suivant les indications de Mrs. Lowens qui disait à Elizabeth quand s'arrêter et quand pousser. Après un temps qui lui sembla une éternité, elle entendit enfin Mrs. Lowens annoncer qu'elle voyait la tête de son enfant. Darcy en eut le vertige, réalisant alors que dans quelques minutes à peine leur enfant viendrait au monde. Même Elizabeth en oublia l'espace d'un instant la douleur des contractions qui s'intensifiaient, et elle esquissa un sourire, plongeant ses yeux dans ceux de son mari. Mrs. Lowens lui demanda de se concentrer à nouveau, la rassurant en lui disant qu'elle serait bientôt délivrée.

« Courage, mon amour, lui murmura Darcy. C'est bientôt fini… Encore un dernier effort, et tu pourras tenir notre bébé dans tes bras. Je sais que tu peux le faire, je suis tellement fier de toi, ma Lizzie… »

Refermant ses yeux baignés de larmes, Elizabeth se força alors à ne plus penser qu'à la voix de son mari qui répétait inlassablement ses mots d'amour et d'encouragement. Et soudain, la douleur disparut presque entièrement, et la voix de Darcy fut couverte par un cri strident. A dix-huit heures vingt, le 06 juin 1819, Elizabeth venait de mettre au monde son premier enfant. Bouleversée, elle rouvrit les yeux, et aperçut alors le bébé que Mrs. Lowens tenait dans ses bras.

« C'est une fille ! » annonça-t-elle.

Serrant frénétiquement la main de son mari, Elizabeth éclata en sanglots, la joie et le soulagement la submergeant. Alors, elle sentit que Darcy l'embrassait, ses larmes se mêlant aux siennes. Elle rouvrit les yeux, et fut certaine qu'elle n'oublierait jamais l'expression de bonheur absolu qui s'était peinte sur le visage de son mari.

« Une fille… tu as entendu, mon amour ? Nous avons une fille ! Oh je t'aime, je t'aime tellement, Elizabeth… ! » dit-il en l'embrassant inlassablement.

Mais déjà, Elizabeth tendait les bras vers sa fille, que Jane avait récupérée et enveloppée d'une couverture.

« Je dois encore m'occuper de vous, Elizabeth, lui dit Mrs. Lowens. Ne craignez rien, Jane va s'occuper de votre fille et vous l'amènera tout de suite après.

- William, ne la laisse pas… » supplia Elizabeth.

Croisant le regard de Mrs. Lowens qui hocha la tête, Darcy embrassa Elizabeth une dernière fois avant de se lever pour suivre Jane. Cette dernière était déjà dans la pièce voisine où Emma et Mrs. Reynolds l'assistaient pour s'occuper du bébé. Ce fut précisément à cet instant que le docteur Edwards fit son entrée, à la grande surprise de Darcy qui avait oublié jusqu'à son existence au cours des minutes précédentes. Il examina l'enfant, déclarant qu'il était en parfaite santé, puis qu'il allait voir Elizabeth afin de s'assurer qu'elle allait bien également.

Alors, Darcy s'approcha de Jane qui baignait le bébé, et il eut l'impression que le temps s'arrêta au moment où il vit son visage pour la première fois. Il détailla la finesse de sa bouche, la courbe de son nez minuscule, et s'émerveilla de voir ses mains si petites. Souriant avec tendresse, Jane, qui avait terminé, s'approcha alors de lui et déposa sa fille dans ses bras. Trop ému pour parler, il hocha pour la remercier.

« Elle est magnifique. Félicitations, Fitzwilliam. » dit-elle, elle aussi bouleversée d'assister enfin au miracle qu'il avait tant attendu avec Elizabeth.

Perdu dans sa contemplation, il n'entendit pas Mrs. Lowens lui annoncer qu'il pouvait retourner voir Elizabeth, et il fallut que Jane l'appelle plusieurs fois pour qu'il les entende. Elizabeth ne devait jamais oublier les minutes qui suivirent. Emma l'avait baignée, et que le docteur Edwards déclaré qu'elle allait bien. Emma était en train de la border dans le lit au moment où Darcy entra. Il s'approcha d'elle, s'asseyant au bord du lit et, dans un moment de grâce parfait, il déposa leur fille dans ses bras. Muette d'émotion, Elizabeth resserra son étreinte autour de son enfant, tandis que Darcy s'asseyait au bord du lit, avant de passer un bras autour de ses épaules.

« Oh mon Dieu, elle est si parfaite… dit-elle d'une voix rauque, éclatant en sanglots, submergée de joie.

- Oui… parfaite, c'est le mot. » chuchota Darcy.

Elizabeth caressa délicatement la joue de sa fille, trop émue pour parler à nouveau, puis, elle porta ses lèvres à son front et l'embrassa doucement. Et, les prenant par surprise, leur fille choisit précisément cet instant pour ouvrir les yeux, voyant ses parents pour la première fois.

« William, elle a tes yeux ! » s'exclama Elizabeth.

Leur fille les regardait en effet attentivement de ses deux yeux d'un bleu si pur et si profond qu'il rappela à Elizabeth les eaux du lac de Côme. Elle regarda son mari, lui souriant avec tendresse.

« Je voulais tellement qu'elle ait tes yeux…

- Je sais… » dit-il avant de l'embrasser sur la tempe.

Tout à leur bonheur, ils n'avaient pas vu que Mrs. Reynolds et Emma attendaient sur le seuil de la porte, toutes deux souriant et retenant leurs larmes à grand-peine devant le tableau qu'elles contemplaient. Jane s'approcha alors d'eux.

« Comment allez-vous l'appeler ? » demanda-t-elle.

Elizabeth regarda Darcy, esquissant un sourire qu'il lui rendit avant de hocher la tête imperceptiblement. Ils avaient trouvé le prénom de leur fille à Vienne et, même, s'ils en avaient reparlé souvent pendant la grossesse d'Elizabeth, ils n'étaient jamais revenus sur leur décision.

« Leonora… Leonora Jane Georgiana Darcy, dit lentement Elizabeth.

- Leonora… C'est ravissant. Et rare ! Comment avez-vous eu l'idée ? demanda Jane, intriguée.

- Pour l'Italie. Et pour Beethoven… » dit Elizabeth, regardant rêveusement son mari.

Jane ne le savait pas, mais tous deux étaient perdus dans les souvenirs des mois idylliques qu'ils avaient vécus en Italie, durant lesquels ils avaient conçu Leonora. Elizabeth avait été si heureuse à Rome, Florence, Venise et au bord du lac de Côme, qu'elle avait dit à Darcy, pendant un de leurs interminables têtes-à-têtes amoureux dans leur lit de la Villa Balbianello qu'elle commençait à réfléchir à un prénom italien, pour rendre hommage à la terre qui avait vu leur vœu le plus cher s'exaucer et ne jamais oublier le bonheur qu'ils y avaient vécu.

Ils y avaient alors longuement réfléchi, sans en trouver un qui leur plût véritablement et les satisfasse tous les deux. Ils commençaient presque à abandonner l'idée lorsqu'ils arrivèrent à Vienne, où Elizabeth tomba amoureuse de Beethoven. Et lorsqu'ils étaient ressortis de l'opéra Fidelio, elle avait regardé Darcy avec un sourire qu'il comprit immédiatement. Leur enfant, si c'était une fille comme il le souhaitait ardemment, s'appellerait Leonora, en hommage à l'héroïne magnifiée par l'amour qu'elle portait à son mari dans l'opéra du compositeur préféré d'Elizabeth.

S'arrachant à leurs souvenirs, ils reportèrent alors leur attention sur Leonora. Jane vint embrasser sa sœur, lui annonçant qu'elle les laissait en famille. Darcy la remercia chaleureusement de son aide, lui demandant d'annoncer la bonne nouvelle à leur famille qui attendait impatiemment dans le salon de billard.

Enfin, ils se retrouvèrent seuls, et pendant longtemps, ils ne parlèrent pas, trop attentifs à guetter chaque mouvement de leur fille. Elizabeth ne s'était jamais sentie si heureuse, et elle craignait de briser la magie de cet instant en parlant. Darcy remarqua qu'elle s'était remise à pleurer, et il chassa ses larmes d'un baiser, la berçant légèrement.

« Je t'avais dit que ce serait une fille, dit-il pour la faire sourire, heureux de constater qu'elle dut même se retenir de rire pour ne pas réveiller Leonora qui s'était rendormie.

- On ne vous a jamais dit que c'est un vilain défaut d'avoir tout le temps raison, Mr. Darcy ?

- Tu as dû le mentionner quelques fois… »

Ils se turent à nouveau, mais Darcy reporta bientôt son attention sur Elizabeth.

« Comment te sens-tu, mon ange ? demanda-t-il, inquiet des séquelles que son accident et son accouchement avaient pu laisser.

- Endolorie, et épuisée, mais c'est supportable. Je suis sûre que ça ira mieux dans quelques jours…

- Je t'aime, Elizabeth… Tu m'as fait le plus beau des cadeaux, merci, mon amour, merci… » murmura-t-il à son oreille.

Elle se laissa bercer par ses mots d'amour. Entourée des bras de son mari, et serrant enfin contre elle l'enfant qu'elle avait tant attendu, elle se sentait épanouie comme elle ne l'avait jamais été.

« Tu avais raison, William… Je n'ai besoin de rien d'autre. Juste Leonora et toi. Tout est parfait, maintenant…, murmura-t-elle en luttant contre le sommeil.

- Dors, ma Lizzie…

- Leonora… dit-elle, submergée de fatigue.

- Je suis là, je vais veiller sur elle, ne t'inquiète pas. Repose-toi. » chuchota-t-il avant de l'embrasser tendrement.

Darcy l'observa s'endormir doucement. Il médita sur ce qu'elle venait de dire, se remémorant leur dispute, qui lui paraissait si lointaine et si dépourvue de sens désormais. Alors, il se rappela qu'à peine vingt-quatre heures plus tôt, Mr. Lembath venait le trouver pour lui annoncer qu'Elizabeth avait disparu. Et à présent, il la tenait saine et sauve dans ses bras, avec leur enfant. Alors qu'il avait failli tout perdre, il se retrouvait désormais le plus comblé des hommes, et il passa les heures suivantes à les contempler toutes les deux, le cœur empli de gratitude.