Chapitre 44: Sacrements


En cette matinée de juin 1819, Lady Matlock éprouvait la délicieuse sensation d'être grand-mère à nouveau tandis qu'elle cheminait avec Georgiana vers les appartements d'Elizabeth pour y rencontrer Leonora. Les deux jours précédents avaient été éprouvants pour tous, et elle se réjouissait qu'ils connaissent un dénouement aussi heureux, après avoir craint pour la vie d'Elizabeth et son enfant à plus d'une reprise.

Elle ne devait jamais oublier l'angoisse absolue qu'elle avait ressentie lorsque son mari et son fils lui avaient annoncé qu'ils partaient à Pemberley organiser une battue pour retrouver Elizabeth. Tard ce soir-là, elle avait enfin reçu un messager en provenance de Pemberley l'informant que la jeune femme était saine et sauve à Pemberley et que ni elle ni son enfant n'étaient en danger. Sa surprise avait été grande d'apprendre, en arrivant à Pemberley le lendemain matin, que sa nièce par alliance était entrée en travail aux premières heures du jour.

Une longue attente avait alors commencé, d'autant plus insoutenable que tous observaient, impuissants, l'angoisse grandissante de Darcy qui était à la torture. Tous avaient tenté de lui faire penser à autre chose, notamment en relatant à Lady Matlock les événements de la veille. Puis, malgré son anxiété, Darcy avait eu une pensée pour Georgiana, soumise à son lot de tourments depuis la veille, et avait demandé à sa tante d'emmener la jeune fille en promenade pour la soustraire à l'atmosphère étouffante qui régnait alors dans le manoir. Toutes deux avaient parcouru les allées des jardins de Pemberley en accordant une attention plus que distraite à ce qui les entourait. Elles avaient à peine osé rompre le silence au cours des deux heures de leur promenade.

A leur retour, Lady Matlock était fermement décidée à imposer à tous une rapide collation, notamment à Darcy qui, elle le savait, n'avait rien mangé depuis la veille. Elle n'eut pas l'occasion de l'inviter à se joindre à eux à table, car Mrs. Reynolds lui apprit qu'il était monté au chevet d'Elizabeth une heure plus tôt et n'était pas revenu depuis. Lord Matlock et le Colonel Fitzwilliam s'en inquiétaient, mais Lady Matlock les fit taire avec un sourire mystérieux.

« Ce n'est pas signe que les choses se passent mal à mon sens, les rassura-t-elle.

- Il serait redescendu ! argua Lord Matlock.

- C'est mal connaître Fitzwilliam, George. Bien téméraire sera celui qui voudra le séparer d'Elizabeth… » dit-elle avec un sourire, échangeant un regard entendu avec Georgiana.

L'après-midi s'était étiré lentement, confirmant les doutes de Lady Matlock car ils n'avaient pas revu Darcy. Jane vint les retrouver à deux reprises, les rassurant sur l'état d'Elizabeth. La conversation entre les Matlock, Georgiana et Mr. Bingley était retombée, et aucun d'entre eux n'avait eu le courage de la relancer. Aussi Lady Matlock avait-elle prié, avec ferveur, au cours des heures suivantes, pour que la délivrance d'Elizabeth se déroule bien. Et enfin, à dix-huit heures trente, son vœu avait été exaucé. Jane Bingley était venue les retrouver, arborant un sourire lumineux, pour leur annoncer que Leonora Jane Georgiana Darcy était née, en parfaite santé, et qu'Elizabeth se portait bien. Georgiana avait alors éclaté en sanglots, tandis que Lady Matlock la serrait contre elle, émue aux larmes elle aussi.

D'un commun accord, ils avaient tous décidé de laisser les jeunes parents profiter de leur première soirée avec leur fille, d'autant qu'Elizabeth avait besoin de repos. Ils avaient attendu donc le lendemain pour leur rendre visite. Et au moment où Lady Matlock entra dans la chambre d'Elizabeth, elle était tout aussi émue que le jour où Gerald et Priscilla lui avaient présenté leurs jumelles. D'emblée, son regard se porta vers le lit où reposait Elizabeth qui tenait sa fille dans les bras. Installée sur une montagne d'oreillers et parée d'une profusion de dentelles, Elizabeth était rayonnante malgré la fatigue peinte sur ses traits, et elle arborait le même sourire ébloui que Darcy, assis près d'elle. Lady Matlock en était certaine, elle avait rarement contemplé un tableau si heureux. Enfin, le couple les aperçut, et ils les accueillirent avec chaleur.

« Georgiana, Tante Madeline, leur dit Darcy en se levant pour les saluer.

- Fitzwilliam, félicitations, dit sa tante en l'embrassant avec affection.

- Merci, ma tante. Venez, que je vous présente. »

Lady Matlock se pencha au-dessus d'Elizabeth, l'embrassant sur la joue.

« Comment allez-vous, chère enfant ? lui demanda-t-elle.

- Très bien, merci, Tante Madeline.

- Vous nous avez fait si peur ! De grâce, ne vous infligez plus jamais cela !

- Oui, le docteur Edwards m'a dit que dans mon malheur j'ai eu beaucoup de chance.

- C'est un euphémisme… dit sombrement Darcy qui se tenait à ses côtés.

- Tout est bien qui finit bien, et maintenant, n'êtes-vous pas trop fatiguée ? Vous remettez-vous bien ? demanda Lady Matlock.

- Elle me fait tout oublier… » dit Elizabeth en désignant Leonora.

Lady Matlock observa alors sa petite-nièce qui s'était éveillée dans les bras de sa mère quelques minutes plus tôt. Depuis sa naissance la veille, elle était d'une nature paisible, et Darcy plaisantait déjà en disant à Elizabeth qu'il s'agissait probablement du calme avant la tempête. Lady Matlock remarqua d'emblée les yeux bleus de Leonora, qui observait avidement les visages penchés au-dessus d'elle.

« Elle est magnifique, dit Lady Matlock.

- Elle est la digne fille de sa mère, dit alors Darcy avec un sourire attendri.

- Flatteur ! plaisanta Elizabeth. Il est encore bien trop tôt pour savoir de qui elle tient. »

Darcy remarqua alors que Georgiana, fascinée, n'avait pas quitté Elizabeth et Leonora des yeux, sans pour autant oser s'approcher. Il lui prit les mains et la guida jusqu'à Elizabeth qui déposa Leonora dans ses bras. Paralysée à l'idée de blesser sa nièce, Georgiana n'osa plus bouger après s'être assise sur le siège qu'occupait Darcy quelques minutes auparavant.

« Tout va bien, Georgiana ? demanda Elizabeth, voyant sa belle-sœur submergée par l'émotion, retenant difficilement des larmes de joie.

- Oui… c'est juste… je ne m'attendais pas à un tel effet ! Elle est si belle, et si minuscule à la fois !

- Oui, Leonora a cet effet sur les gens, la taquina Darcy.

- Leonora… dit Georgiana d'un ton songeur. C'est très joli. »

Elle reporta un instant son attention sur Elizabeth et Darcy, notant leur joie communicative, les sourires qu'ils ne pouvaient réprimer, et surtout les regards émerveillés qu'ils posaient sur leur fille. Georgiana avait été le témoin privilégié de leur attente interminable, et surtout de la fausse couche d'Elizabeth l'année précédente. Elle savait mieux que quiconque combien ils devaient être heureux en ce jour, et elle était presque aussi bouleversée qu'eux.

L'arrivée des Bingley, accompagnés du Colonel Fitzwilliam, vint interrompre le cours de ses pensées. Jane se dirigea aussitôt vers Elizabeth, désireuse de savoir comment sa sœur se portait. Pendant ce temps, Mr. Bingley et le Colonel félicitaient Darcy à grands renforts de superlatifs et de bonne humeur, s'approchant de Georgiana pour découvrir, enfin, l'objet de leur curiosité. Sans que nul ne s'en aperçoive, Leonora s'était rendormie dans les bras de sa tante, et Georgiana refusa de la lâcher pour éviter de la réveiller, appuyée par son frère qui lui fit un rempart contre l'enthousiasme du Colonel Fitzwilliam. Avec force de cajoleries, ce dernier finit tout de même par attendrir Georgiana et il vint se placer à ses côtés pour voir Leonora. Il affirma à Darcy que c'était le plus bel enfant qu'il avait vu de sa vie, ajoutant à voix basse que même les jumelles de Gerald et Priscilla ne soutenaient pas la comparaison, mais qu'il ne fallait surtout pas le dire devant Lady Matlock qui risquait de s'en offusquer. Georgiana se retenait de rire à grand-peine aux plaisanteries de son cousin lorsqu'Elizabeth les interrompit.

« Richard, j'ai une dette immense envers vous.

- Pas dans mes souvenirs… dit-il modestement.

- Mais moi j'ai très bonne mémoire, et je n'oublierai jamais combien vous avez été d'une aide précieuse pour me secourir avant-hier.

- Darcy y serait parvenu tout aussi bien sans moi.

- Je ne pense pas, Richard. J'aurais passé des heures à retrouver Elizabeth, et Dieu sait ce qui aurait alors pu lui arriver, ainsi qu'à Leonora. Elizabeth a raison, nous te sommes éternellement reconnaissants, dit solennellement Darcy.

- Point de cela entre nous. Elizabeth fait partie de la famille, il était normal que nous nous portions tous à son secours. Et quand on voit le résultat, je ne suis pas peu fier d'avoir pu vous aider, dit-il en désignant Leonora.

- D'ailleurs en parlant de cela, Elizabeth et moi avons pensé à quelque chose… dit Darcy avant de se tourner vers son épouse.

- William et moi y songions déjà cet hiver, mais c'est devenu une évidence pour nous hier soir. Etant donné que Jane et vous avez été d'une si grande aide pour Leonora et moi, nous souhaiterions que vous deveniez son parrain et sa marraine. » dit Elizabeth en regardant tour à tour sa sœur et le Colonel.

Tandis que Jane serrait sa sœur contre elle pour la remercier, touchée de cette preuve d'affection, le Colonel Fitzwilliam resta un instant muet, avant de remercier les jeunes parents, assurant d'une voix vibrante de sincérité qu'il prendrait son rôle très à cœur, avant de réclamer d'un ton faussement mélodramatique le droit de pouvoir tenir sa filleule dans ses bras afin de l'embrasser pour lui souhaiter la bienvenue.

« Donc si j'ai bien compris, c'est cette jeune demoiselle qui fera la pluie et le beau temps à Londres avec ses grands yeux bleus dans quelques années ? plaisanta-t-il après avoir obtenu gain de cause.

- Ne parle pas de malheur, dit Darcy, amusé.

- Connaissant William, c'est à peine s'il la laissera sortir de Pemberley, dit Elizabeth.

- Je ne vois absolument pas de quoi tu parles, se renfrogna Darcy.

- De ta méfiance irrépressible envers tous ceux qui s'approchent de ton entourage, peut-être ? Mon intuition me dit que ce sera décuplé pour nos enfants.

- Si elle hérite de ton tempérament, j'aurais toutes les raisons de me faire du souci !

- Et avec un parrain tel que moi, tu peux être sûr qu'elle sera intrépide ! dit le Colonel.

- Heureusement que sa marraine sera là pour compenser, contra Darcy, échangeant un sourire avec Jane.

- Vous êtes tous bien mauvaise langue, elle pourrait bien vous surprendre ! rétorqua Jane.

- Nous en reparlerons dans quelques années ! » dit le Colonel.

Les Cooper arrivèrent sur ces entrefaites, et le reste de la matinée ne fut plus que félicitations et bonne humeur. Vers midi, Jane et Lady Matlock donnèrent le signal du départ, car elles n'avaient pas manqué de remarquer la fatigue s'emparer à nouveau d'Elizabeth, et les regards inquiets que Darcy lui portait. Tous les quittèrent à l'exception de Jane qui prit Leonora dans ses bras, rassurant ses parents en leur disant qu'elle la conduisait à la nursery où elle l'attendait déjà sa nourrice. Resté seul avec Elizabeth, Darcy s'approcha d'elle, prenant sa main dans les siennes.

« Comment te sens-tu ? demanda-t-il en s'asseyant au bord du lit.

- Elle me manque déjà.

- A moi aussi. Mais tu pourras la retrouver dans quelques heures. Tu devrais dormir un peu en attendant que le docteur Edwards vienne te voir.

- C'est inutile de le faire venir tous les jours, William, je me sens parfaitement bien.

- Dans ce cas, il pourra nous le confirmer. Ta blessure à la jambe est profonde, Elizabeth, il faut que tu sois raisonnable et que tu le laisses te soigner si besoin.

- Un peu de repos est tout ce qu'il me faut, j'en suis convaincue.

- Et tu en auras plus qu'il n'en faut, j'y veillerai personnellement.

- Je te fais confiance pour cela, dit-elle avec humour.

- Si tu ne le fais pas pour toi, fais-le pour moi, je t'en prie. » dit-il d'un ton soudain très grave, laissant planer au-dessus d'eux le fantôme des heures d'angoisse qu'il avait traversées pendant la disparition d'Elizabeth.

Observant le regard tourmenté de son mari, Elizabeth porta sa main à ses lèvres.

« Très bien, je ne jouerai pas les entêtées cette fois. Mais je ne suis pas malade, Mr. Darcy, alors cessez de me traiter comme telle, dit-elle en lui souriant.

- Ah ! Tu reconnais tout de même que tu joues les entêtées d'habitude…

- Quelle révélation ! Tu n'as même pas eu besoin d'attendre que nous soyons mariés pour découvrir cela.

- Non, mais je dois avouer que tu parviens encore à me surprendre en rivalisant avec mon propre entêtement, ce qui est assez extraordinaire pour être noté.

- C'est pour te préserver de l'ennui, mon amour, dit-elle, malicieuse.

- S'il y a un sentiment qui n'aura jamais la moindre place dans notre mariage, c'est bien l'ennui ! Maintenant essaie de dormir un peu. Le docteur Edwards doit venir vers quinze heures.

- Et tu m'amèneras Leonora juste après, dit-elle avec détermination, faisant naître un sourire sur les lèvres de Darcy.

- Une fois qu'elle aura mangé et dormi un peu, car elle doit se reposer aussi. Ce sera ta récompense pour avoir été raisonnable.

- Te servir de ta propre fille comme monnaie d'échange… Je ne te félicite pas, William, tu commences très mal ton rôle de père, dit-elle sans se départir de son humour.

- Je suis sûr qu'elle serait tout à fait d'accord avec cet arrangement du moment que c'est pour ton bien. »

Epuisée malgré elle par les événements et les visites qui s'étaient succédé dans la matinée, Elizabeth n'eut pas besoin de se laisser convaincre davantage. Quelques minutes plus tard, elle s'était assoupie, et Darcy la quitta pour se rendre à son bureau, non sans être allé vérifier que sa fille se portait bien, rassuré de voir que la nourrice s'occupait d'elle à la perfection.

Elizabeth et lui avaient longuement discuté de l'organisation qu'ils souhaitaient mettre en place après la naissance de leur premier-né. Aux yeux de Darcy, il était impératif qu'ils engagent une gouvernante, mais il avait dû argumenter durant plusieurs semaines avec Elizabeth pour la convaincre. Elevée avec ses quatre sœurs sans gouvernante, Elizabeth avait adoré l'atmosphère familiale de Longbourn, et avait au contraire les plus mauvais échos des familles qui reléguaient l'éducation de leurs enfants à des gouvernantes, des femmes parfois froides, sans guère d'affection pour les enfants, exerçant ce métier par pure nécessité matérielle. Elle désirait en outre éviter de laisser une étrangère s'immiscer entre son enfant et elle.

Toutefois, Darcy lui avait rappelé fort à propos qu'elle n'était pas dans la même position que Mrs. Bennet, et que la gestion de Pemberley et Darcy House, ainsi que ses obligations pendant la Saison, occuperaient trop d'heures dans ses journées pour pouvoir apporter tous les soins nécessaires à Leonora. Et il avait été assez fin pour deviner que les raisons de son refus étaient davantage liées à son angoisse à l'idée que leur enfant ne soit pas suffisamment choyé qu'à son préjugé sur les gouvernantes en général. Aussi l'avait-il longuement rassurée en lui disant qu'ils seraient très exigeants sur le choix de la personne à qui ils confieraient cette responsabilité.

Elizabeth avait fini par se ranger à ses arguments. Elle devait en outre admettre que, même si elle comptait changer beaucoup de choses dans son organisation, ses responsabilités à Pemberley et à Londres lui prendraient en effet toujours trop de temps pour se consacrer pleinement à Leonora comme Mrs. Bennet avait pu le faire avec ses cinq filles, et comme elle-même aurait souhaité le faire. Mais elle ne pouvait et ne voulait pas se dérober à ses responsabilités de Maîtresse de Pemberley, étant persuadée qu'elle finirait par trouver le juste équilibre.

Ils avaient rencontré une dizaine de jeunes femmes, et avaient fini par arrêter leur choix sur Miss Sarah Woodward avec qui Elizabeth s'était d'emblée très bien entendue. Miss Woodward était âgée d'une trentaine d'années, avait de solides références et elle était recommandée par la mère d'Harriet Vernon en personne car elle s'était occupée des neveux des Vernon pendant six ans. En outre, tout dans son apparence laissait deviner une grande douceur doublée d'une fermeté suffisante, et Harriet confirma aux Darcy qu'elle adorait les enfants.

Il n'en fallut pas plus à Elizabeth pour se sentir en confiance, et son mari avait approuvé son choix. Ils avaient décidé de lui verser des gages plus élevés que la moyenne, arguant que son expérience le méritait, et espérant ainsi la convaincre de rester à leur service très longtemps afin de ne pas infliger de séparation douloureuse à leurs futurs enfants. L'avenir devait leur donner raison, car elle resta à leur service durant de nombreuses années.

La question des nourrices avait été bien plus simple. Comme les autres femmes de son entourage, Elizabeth n'avait pas envisagé d'allaiter son enfant elle-même, et Mrs. Reynolds s'était mise en quête de deux nourrices qui pourraient se relayer à Pemberley. Fort heureusement, le domaine employait suffisamment de gens pour trouver les deux candidates idéales rapidement. Mrs. Elliot et Mrs. Barlow avaient accouché début mai, et avaient été ravies lorsqu'on leur avait proposé ce poste. Elles vivaient non loin du manoir, ce qui était plus simple pour leurs familles respectives.

Lorsque Darcy entra dans la nursery, il constata ainsi que Mrs. Barlow venait d'allaiter Leonora et que Miss Woodward s'occupait de la coucher. Leonora était jusque-là en parfaite santé et semblait ne garder aucune séquelle de l'accident qu'avait eu sa mère deux jours plus tôt. Ainsi rassuré, Darcy redescendit dans son bureau où Mr. Leighton l'attendait pour lui parler de l'avancement des travaux dans les champs. Il rédigea ensuite plusieurs lettres urgentes, surveillant régulièrement la pendule afin d'aller accueillir lui-même le docteur Edwards lorsque ce dernier se présenta à Pemberley en milieu d'après-midi. Il le conduisit ensuite à la chambre où Elizabeth prenait une légère collation après s'être réveillée.

« Mrs. Darcy, bonjour. Je suis heureux de constater que l'appétit ne vous fait pas défaut.

- J'espère que vous en déduirez que je suis en excellente santé et que je pourrai bientôt me lever ! dit Elizabeth avec sa bonne humeur habituelle, ignorant délibérément le froncement de sourcils de Darcy.

- J'ai bien peur que non, madame. Votre jambe doit rester au repos complet pendant encore une semaine, sans quoi elle risque de ne pas bien guérir. Et d'expérience, je conseille à mes patientes de rester alitées pendant une dizaine de jours après leur accouchement.

- « Alitée », voilà un bien grand mot… se renfrogna Elizabeth.

- Vous avez eu des jours difficiles, une semaine de repos ne sera pas superflue, croyez-moi.

- Certes non, mais je suis sûre que dans trois ou quatre jours il n'y paraîtra plus. Pourrai-je me lever alors ?

- Dans une semaine, pas moins, je suis formel. »

Il l'examina alors, et se déclara satisfait de l'état de sa jambe, avant de poser un nouveau bandage. Il discuta avec elle plusieurs minutes afin de savoir comment elle se sentait tandis qu'il l'examinait. Puis il déclara qu'elle allait aussi bien que possible compte tenu des circonstances, mais insista à nouveau pour qu'elle se repose. Darcy lui assura qu'il y veillerait, avant de demander à Mrs. Reynolds de le raccompagner. Il se tourna alors vers Elizabeth qui faisait la moue.

« Ne me regarde pas ainsi, Lizzie, je n'y suis pour rien dit-il en réprimant son amusement. Le docteur Edwards a raison, tu ne me feras pas croire que tu n'es pas épuisée… » dit-il en lui caressant la joue.

Elizabeth devait en effet l'admettre, elle ne s'était jamais sentie si fatiguée. Mais toute sa volonté et toutes ses pensées étaient tendues dans un seul but : ne rien perdre des précieuses premières heures de la vie de sa fille. Darcy devinait sans peine son dilemme, mais il était trop inquiet de sa santé pour ne pas insister pour qu'elle se repose, sans compter qu'il avait vu l'état de sa jambe, et il savait qu'elle la faisait souffrir bien plus qu'elle ne voulait l'admettre. Et le simple fait qu'elle cède si rapidement lorsqu'il l'encourageait à dormir lui prouvait qu'elle était bien plus éprouvée qu'elle ne tentait de le dissimuler.

« Laisse-moi me reposer deux jours, et je serai complètement sur pied, dit-elle d'un ton plein de défi, le tirant de ses pensées.

- Une semaine, Lizzie, et ensuite nous aviserons. Nous serons tous à tes côtés pour te distraire, ne t'en fais pas. Et il y a Leonora.

- Oui, d'ailleurs tu m'as fait une promesse…

- Je ne l'oublie pas. »

Il tira alors le cordon de la sonnette pour faire venir une domestique qu'il envoya auprès de Miss Woodward. Cette dernière ne tarda pas à les rejoindre quelques minutes plus tard, Leonora dans les bras. Elle la confia immédiatement à Elizabeth, la rassurant en lui disant qu'elle avait très bien mangé et dormi paisiblement, avant de les laisser en famille.

« Nous sommes chanceux, je crois, dit Elizabeth en contemplant sa fille.

- Indubitablement.

- Je voulais dire que nous le sommes parce qu'elle est très calme. Dans mes souvenirs, mes sœurs étaient toujours en train de pleurer lorsqu'elles étaient bébés.

- Ne parle pas trop vite, elle n'a pas encore un jour, elle a le temps de changer ! » plaisanta Darcy.

Il observa Elizabeth bercer et cajoler leur fille pendant de longues minutes, peinant à croire qu'il ne s'agissait pas d'un rêve. Il avait attendu sa naissance avec une impatience égale à celle de Lizzie, et ne parvenait toujours pas à réaliser que les événements tragiques des jours précédents connaissaient un dénouement si heureux. Lorsqu'il avait pris conscience de ses sentiments pour Elizabeth et avait commencé à envisager de lui demander sa main, il s'était parfois surpris à l'imaginer tenant leur premier-né dans ses bras. Mais c'était sans commune mesure avec ce qu'il avait commencé à imaginer après leur mariage. Et désormais, il se rendait compte que son imagination ne l'avait pas préparé au bonheur qu'il ressentait en cet instant.

Il se sentait comblé, et les angoisses qu'il avait éprouvées à l'idée de devenir père avaient toutes disparu, remplacées par une plénitude complète, et une tendresse bouleversante envers Elizabeth et Leonora. En tenant sa fille dans ses bras pour la première fois, il s'était découvert un amour inconditionnel pour elle, devinant qu'il serait dévoué à son bonheur jusqu'à la fin de ses jours. Et son imagination s'emballait déjà en se demandant quelle personne elle deviendrait, espérant qu'elle ressemblerait à sa mère.

Et tout naturellement, il observa alors Elizabeth. S'il l'avait sentie très épanouie pendant sa grossesse, elle était désormais rayonnante, et il avait du mal à se rappeler que moins de quarante-huit heures auparavant elle gisait, inconsciente et gelée, dans une voiture renversée. Devenue la mère de son enfant, elle prenait une place plus importante encore dans son cœur, et son sentiment de gratitude et sa tendresse à son égard l'étouffaient presque par moments. Toutefois, leur bonheur présent était entaché du souvenir des jours précédents, et il craignait à tout moment la manifestation d'une séquelle ou d'un effet secondaire à ses blessures. Mais pour l'heure, elle était trop émerveillée par la présence de sa fille pour s'en préoccuper. Notant que son mari était resté silencieux depuis de longues minutes, elle finit pourtant par relever les yeux.

« Tu es bien songeur…

- J'étais en train de me dire que je n'ai jamais contemplé plus joli tableau. »

Elle lui offrit un sourire, avant de lui tendre Leonora. Il s'assit à ses côtés, s'adossant contre le lit, et elle déposa leur fille dans ses bras. Se blottissant contre lui, Elizabeth se pencha au-dessus de Leonora pour pouvoir continuer à l'observer.

« Cela me paraît toujours aussi irréel… murmura-t-elle.

- Je t'assure que nous ne sommes pas en train de rêver. » dit-il doucement dans le creux de son oreille.

Elle ne répondit pas, savourant l'instant et se délectant de la même paix intérieure qu'elle avait déjà ressentie la veille en tenant sa fille pour la première fois dans ses bras. Blottie contre l'épaule de son mari, elle ne tarda pas à sentir la fatigue la gagner à nouveau, et elle ferma les yeux. Ce fut l'arrivée de Georgiana, entrée timidement dans la pièce en fin d'après-midi, qui la tira de son sommeil. Elle leur annonça que les Bingley souhaitaient prendre congé. Les Darcy les accueillirent chaleureusement et les remercièrent à nouveau pour toute l'aide qu'ils leur avaient apportée. Les deux sœurs s'embrassèrent affectueusement, Jane promettant de revenir dès le lendemain pour lui tenir compagnie. Darcy leur proposa ensuite de les raccompagner jusque sur le perron où les domestiques avaient déjà fait avancer leur voiture.

Restée seule avec Elizabeth et Leonora, Georgiana resta tout d'abord silencieuse. Sa belle-sœur, avec toute l'affection qu'elle portait à la jeune fille, engagea naturellement la conversation en lui demandant si les Matlock étaient bien repartis, et comment le Colonel Fitzwilliam se sentait à l'idée de devenir parrain.

« Il est très flatté, il ne s'y attendait pas du tout.

- Il est très proche de William, c'était tout naturel !

- Je crois qu'il était persuadé que vous demanderiez à Mr. Bingley.

- Non, William a toujours songé à Richard. Même s'il apprécie beaucoup Mr. Bingley, je pense qu'il tenait vraiment à choisir Richard car ils ont grandi ensemble. »

La conversation retomba à nouveau, mais cette fois Elizabeth comprit que Georgiana avait terriblement envie de se confier sans oser le faire. A force d'observer sa belle-sœur qui tenait Leonora dans les bras, Georgiana n'y tint plus.

« Lizzie, je ne sais pas comment te remercier…

- De quoi donc ?

- De rendre mon frère si heureux. Je n'ai pas cessé de le constater depuis qu'il m'a annoncé vos fiançailles, mais j'ai fait preuve d'une grande ingratitude à ton égard…

- Ingrate, toi ? Voyons, Georgiana, tu es l'une des personnes les plus généreuses que je connaisse.

- Mais je ne t'ai jamais remerciée du bonheur que tu as apporté dans notre famille, et de veiller si bien sur William. Et maintenant que Leonora est là, c'est encore plus vrai, il est transfiguré. »

Emue, Elizabeth regarda longuement la jeune fille avant de lui tendre la main pour qu'elle se rapproche. Georgiana s'assit à ses côtés, mais Elizabeth ne lâcha pas sa main.

« Tu n'as pas à me remercier, Georgiana. Vous m'avez tous accueillie dans votre famille comme l'une des vôtres, c'est à moi de me montrer reconnaissante. Quant à William… rien ne me rend plus heureuse que de le voir ainsi.

- Je le sais bien. Mais je voulais te remercier néanmoins, car tu as tout changé dans sa vie, il n'est plus du tout le même. Et moi qui l'ai connu si sombre pendant des années, je ne peux que m'émerveiller d'un tel changement. C'est à toi que je dois de voir mon frère si heureux, et je ne l'oublierai jamais, Elizabeth, surtout pas maintenant que tu es la mère de son enfant. »

Les larmes aux yeux, Elizabeth se pencha pour embrasser sa belle-sœur sur la joue.

« Regarde dans quel état tu me mets ! Déjà que je n'arrête pas de pleurer depuis hier, tu n'arranges rien ! dit-elle en esquissant un sourire à travers ses larmes.

- Pardonne-moi… Mais ce n'était que justice après ce matin, car tu m'as fait pleurer aussi ! dit-elle avec amusement.

- Moi ? Absolument pas, ta nièce est la seule responsable…

- Ma nièce… je n'arrive toujours pas à y croire ! » dit Georgiana, sentant à nouveau les larmes perler au bord ses yeux.

Darcy fut stupéfié en les rejoignant de les trouver entre rires et larmes, souriant avec indulgence, pleinement heureux de pouvoir profiter de la présence des trois femmes de sa vie pour le reste de la journée.


Les jours suivants s'écoulèrent sensiblement de la même manière, partagés entre les visites de leur entourage, l'émerveillement des jeunes parents et de Georgiana pour la jeune Miss Darcy et le repos d'Elizabeth. Darcy fut rassuré de constater que la nature faisait son ouvrage, le dispensant d'avoir à argumenter pour qu'elle se repose. Malgré sa nature énergique et sa santé florissante, son accident et son accouchement successifs avaient eu raison de ses forces, et elle partageait ses journées entre sa fille et d'interminables heures de sommeil. Fort heureusement, ses blessures guérissaient rapidement. Ses coupures sur les bras disparurent en une semaine à peine, et sa jambe ne la fit bientôt plus souffrir.

Lorsqu'elle ne dormait pas, elle profitait pleinement du cocon de douceur et de tendresse que tout son entourage avait tissé autour d'elle. Darcy avait souhaité que seul leurs parents et amis les plus proches lui rendent visite afin de ne pas la fatiguer. Hormis les Bingley, les Cooper et les Matlock, elle ne reçut donc que les Vernon. Tous se relayaient auprès d'elle pour lui tenir compagnie l'après-midi.

Elizabeth mit sa convalescence à profit pour tenter de s'adapter à son nouveau rôle de mère. Elle avait vécu sa grossesse dans une plénitude complète, n'éprouvant pas une fois les angoisses qui s'étaient emparées de Jane quand elle attendait Henry. Et pourtant désormais, elle était submergée d'émotions diverses. Lorsque Darcy avait déposé leur fille dans ses bras pour la première fois, la joie indescriptible qu'elle avait ressentie l'avait privée de toute faculté, et elle n'avait pas lutté contre cette sensation, en savourant chaque seconde. La force des sentiments qu'elle avait ressentis en contemplant son enfant l'avait surprise, et était sans commune mesure avec ce qu'elle avait imaginé pendant sa grossesse, alors même qu'elle était déjà persuadée d'adorer le bébé qu'elle portait.

Mais dès son réveil le lendemain, cette joie ineffable s'était teintée de multiples sentiments, car elle sentait désormais le poids de sa responsabilité de mère, devinant qu'elle tenterait sans succès de protéger sa fille de tout ce qui pourrait la faire souffrir, et qu'elle commettrait sans doute des erreurs. Elle ne s'en était pas ouverte à Darcy, car tous deux étaient encore trop émerveillés par la naissance de leur fille pour pouvoir mettre de l'ordre dans leurs sentiments.

Toutefois, elle se souvenait avec une pointe de regret de la discussion qu'ils avaient eue le mois précédent lorsqu'il l'avait emmenée sur l'île de Pemberley. Elle lui avait confié alors qu'elle n'éprouvait pas la moindre inquiétude à l'idée de devenir mère. Elle réalisait désormais combien elle avait été naïve. Si son bonheur et son amour pour Leonora étaient plus grands qu'elle les avait imaginés, ses doutes étaient eux aussi amplifiés.

Néanmoins, un regard sur Darcy suffisait généralement à la rassurer. Elle savait qu'elle pouvait s'appuyer sur lui en toutes circonstances. Sa force tranquille et sa tendresse lui avaient terriblement manqué pendant leur dispute, et elle sentait plus que jamais combien il lui était indispensable, d'autant plus maintenant qu'ils partageaient une si grande responsabilité. Et en voyant son bonheur, elle chassait invariablement tous ses doutes de son esprit, refusant de les laisser ternir sa joie et l'empêchant de savourer pleinement le miracle qu'ils avaient tant attendu.

Au cours de la semaine suivant la naissance de Leonora, ils reçurent de nombreux messages de félicitations, dont le plus attendu, celui des Bennet. Dans un style décousu qui ne lui ressemblait pas et trahissait son émotion, Mr. Bennet avait chaleureusement félicité les jeunes parents, souhaitant tout le bonheur du monde à sa première petite-fille. Elizabeth s'empressa de lui répondre en lui disant que Darcy et elle l'invitaient à venir la rencontrer en personne en septembre, où ils célébreraient par la même occasion l'anniversaire de Lizzie. L'invitation fut aussitôt acceptée, et Elizabeth ne pouvait s'empêcher de sourire en songeant à son père qu'elle imaginait en train de tourner impatiemment dans Longbourn en attendant septembre.

La lettre de sa mère, écrite séparément, ne lui apporta pas le même plaisir. Mrs. Bennet l'avait félicitée du bout des lèvres, la sermonnant en disant qu'elle espérait qu'elle serait enceinte à nouveau le plus rapidement possible afin de donner un héritier à son mari, ce qu'elle aurait déjà dû accomplir après deux ans de mariage. Elle terminait en lui prodiguant quelques conseils qu'elle avait déjà donnés à Jane après la naissance d'Henry. Grimaçante, Elizabeth avait replié la lettre, sachant d'emblée qu'elle n'en parlerait pas avec Darcy qui ne manquerait pas de s'emporter contre le manque de tact et la stupidité de sa belle-mère. Un seul regard sur lui, alors qu'il arborait un large sourire en discutant avec les Bingley non loin d'elle, suffit à chasser son agacement, et elle admit que sa mère ne changerait jamais et qu'elle devait en prendre son parti.

Elle reçut également une lettre charmante de la Comtesse Von Lieven qu'Elizabeth devina très émue. Elle commençait à connaître suffisamment son amie pour savoir qu'elle regrettait profondément de ne jamais avoir eu d'enfant. Le cœur serré, elle songea que la vie de la Comtesse n'avait décidément pas été simple, car le destin lui avait refusé les deux grands bonheurs qu'elle avait espérés, la privant tour à tour de l'amour de sa vie et des joies de la maternité qui auraient pu lui permettre de se consoler de la mort du Comte Strang. Touchée, Elizabeth rédigea une réponse très simple où elle l'assurait de sa sincère amitié et de son souhait de la revoir le plus tôt possible.

Les Collins ne furent pas en reste, leurs lettres arrivant toutes les deux le 15 juin. Leonora était née depuis huit jours, et Elizabeth ne tenait plus en place. Désormais parfaitement reposée, elle sentait son impatience grandir et la chambre dans laquelle elle vivait depuis son accident lui devenait insupportable. Qui plus est, le temps sublime qu'elle apercevait à travers les fenêtres la tentait irrésistiblement. Elle devinait les jardins sublimes, et se languissait du grand air. Elle avait donc prié Darcy à plus d'une reprise de la laisser sortir. Il s'était montré inflexible, car toutes les tentatives d'Elizabeth pour faire quelques pas dans sa chambre sans l'aide de quiconque s'étaient soldées par un échec.

Mais c'était compter sans l'obstination de son épouse, ainsi que sa logique imparable. Elle devait certes se reposer et éviter de marcher, mais rien ne lui interdisait de le faire en extérieur ! Aussi avaient-ils trouvé un compromis, et il avait accepté de la porter jusqu'au grand balcon qui reliait ses appartements à ceux de Lizzie. Etendue sur une méridienne, à l'ombre d'une tonnelle que Darcy avait fait installer spécialement, elle put ainsi profiter à la fois du grand air et de la vue sublime des jardins en fleurs qui s'étendaient à ses pieds. Leonora reposait dans son berceau à ses côtés, et Elizabeth se sentait revivre. Elle avait délaissé son livre, les richesses de la bibliothèque de Pemberley ayant été son seul loisir pendant sa convalescence, et avait profité de la vue et du calme qui régnait sur le domaine pendant près de deux heures, avant de reporter son attention sur les lettres qu'elle avait reçues ce jour-là.

Même si Elizabeth n'avait pas revu Charlotte Collins depuis son mariage avec Darcy deux ans plus tôt, les deux amies n'avaient jamais cessé de correspondre, et pas un mois ne passait sans qu'elles ne s'écrivent. Dans des termes très chaleureux, Charlotte lui adressait ses félicitations, lui annonçant qu'elle attendait pour sa part son deuxième enfant, et qu'elle priait pour que ce soit une fille, après avoir eu un fils, désormais âgé de près de deux ans. Elizabeth la devinait depuis plusieurs mois très lasse de l'existence qu'elle menait dans le Kent, partagée entre un mari ridicule et une Lady Catherine plus autoritaire que jamais.

Et comme pour confirmer les doutes d'Elizabeth, la lettre de Mr. Collins la fit osciller entre éclats de rire et agacement lorsqu'elle la lut à voix haute à Darcy. Dans un style si fleuri qu'il en devenait difficile à lire, il louait le Ciel d'avoir permis à la glorieuse famille des Darcy et de sa chère bienfaitrice de s'agrandir, et félicitait sa « chère cousine » d'avoir si bien accompli son devoir d'épouse, tentant toutefois de la consoler de ne pas avoir connu le bonheur suprême d'offrir un héritier à Pemberley. Il souhaitait néanmoins à la fin de sa lettre tout le bonheur possible à la jeune Miss Leonora Darcy qui, il en était sûr, posséderait bientôt toutes les grâces de son rang illustre. Relevant les yeux, Elizabeth observa sa fille qui dormait paisiblement dans son berceau à ses côtés, et lui caressant la joue, elle lui dit à mi-voix :

« Tu possèdes déjà toutes les grâces, ma chérie, n'écoute pas les élucubrations du plus stupide pasteur d'Angleterre !

- Je crois que tu as trouvé la définition idéale, dit Darcy. Cet homme est véritablement impossible ! Je ne comprends pas qu'il ne se rende pas compte à quel point il est ridicule.

- Son entourage l'aura sans doute encouragé dans cette voie…

- Ma tante, tu veux dire ?

- Tout flatteur vit aux dépends de celui qui l'écoute...

- Il est vrai qu'il est désormais le seul entourage de Lady Catherine, à l'exception de cette pauvre Anne dont j'ose à peine imaginer l'existence qu'elle doit subir. Encore que j'ai une nouvelle à t'annoncer à ce sujet, dit-il d'un ton plein de réticence.

- Tu m'intrigues…

- Lady Catherine sera présente au mariage de Richard et Lady Mary dans deux semaines.

- C'est une bonne nouvelle, dit immédiatement Elizabeth, surprenant ainsi son mari. Pourquoi sembles-tu contrarié ?

- Ne me dis pas que tu es heureuse de la revoir ? Elle n'a présenté d'excuses à personne, alors que c'était la condition pour qu'elle puisse renouer avec la vie en société.

- Tu connais Lady Catherine. Tu sais bien qu'elle ne présentera jamais d'excuse à personne. Je n'en ai jamais attendu de sa part, car je sais que quand bien même en ferait-elle, elles ne seraient pas sincères. Mais je reste persuadée qu'il est important que tu te réconcilies avec elle.

- Je n'en vois pas l'utilité.

- Elle fait partie de la famille, et pour cette raison, tu devrais te montrer plus conciliant. Votre différend est de trop peu d'importance pour que vous restiez en froid plus longtemps.

- Tant qu'elle ne t'acceptera pas comme un membre de la famille à part entière et qu'elle ne te respectera pas, il n'y aura pas d'entente possible.

- Peut-être sera-t-elle plus aimable au mariage de Richard. Je suis sûre qu'elle approuve son union avec Lady Mary, cela devrait la mettre de bonne humeur. Et je trouve normal qu'elle y assiste. Cela doit faire plaisir à Oncle George d'inviter sa sœur.

- C'est légitime, j'en conviens. Je serai cordial avec Lady Catherine, mais guère plus. »

Souriant de son obstination, Elizabeth lui prit la main pour l'apaiser.

« Qui sait, si nous faisons le premier pas, peut-être sera-t-elle plus encline à être aimable…

- Nous n'avons pas à faire le premier pas. As-tu oublié comment elle t'a traitée ? Et l'esclandre qu'elle a fait chez tes parents la veille de nos fiançailles ? Sans parler de la façon dont elle a insulté ta sœur au bal de la Comtesse Von Lieven…

- J'ai très bonne mémoire, William, là n'est pas la question. Trop d'orgueil n'est jamais bon pour conserver de bonnes de relations familiales, et encore moins quand il s'agit de les rétablir. Je sais que tu as du mal à le comprendre, mais je tiens beaucoup à ce que tu te réconcilies avec ta tante. »

Intrigué, Darcy garda le silence quelques instants, observant son épouse qui venait de parler avec le plus grand sérieux.

« J'ignorais que cela te tenait à cœur. Pourquoi donc ? Nous sommes très heureux sans elle, et assurément plus tranquilles !

- Peut-être, mais elle reste ta tante, quoi que tu en dises, et quoi qu'elle ait fait. Les Matlock lui ont donné une seconde chance, fais-en de même. Si tu ne le fais pas pour toi ou pour moi, ou même pour Anne qui doit souffrir de la situation, fais-le pour Leonora. Elle mérite de grandir dans une famille unie.

- Notre famille est très unie, Elizabeth. Avec ou sans Lady Catherine, dit-il, obstiné.

- Fitzwilliam Darcy, tu es l'homme le plus intelligent que je connaisse. Tu l'es infiniment plus que ta tante, alors ne faillis pas à ta réputation…

- Faire preuve de clémence envers quelqu'un qui ne le mérite pas serait donc une preuve d'intelligence à vos yeux, Mrs. Darcy ?

- Elle s'est rendue ridicule toute seule, et à plus d'une reprise. Poursuivre ce bras de fer avec elle ne fait que nous abaisser à son niveau. Donc si tu y mets un terme, oui, je considérerai cela comme une preuve d'intelligence. »

L'argument fit son chemin dans l'esprit de Darcy. En réalité, il n'avait guère repensé à sa tante depuis sa dernière altercation avec elle à Londres, lorsque Lord Matlock et lui l'avaient contrainte à séjourner à Rosings jusqu'à nouvel ordre. Une rupture définitive ne l'aurait pas dérangé, surtout si elle lui avait permis de protéger Elizabeth des attaques injustifiées de Lady Catherine. Néanmoins, il reconnaissait que son épouse se montrait bien plus sage que lui, et il ne voulait pas que leur entourage souffre de son obstination. Il pensait notamment à Anne, dont il n'avait aucune nouvelle et pour laquelle il s'inquiétait souvent.

« Très bien. Mais je ne le fais que pour toi, et certainement pas pour elle.

- Rassure-toi, je pense qu'elle ne se fait pas assez d'illusions sur l'état de vos relations pour espérer un excès de générosité de ta part ! » le taquina Elizabeth.

Incapable de résister à son sens de l'humour, Darcy lui sourit avant de la serrer contre lui, s'émerveillant de la découvrir plus sage de jour en jour. Désireux de ne pas s'étendre sur le sujet, il reporta alors toute son attention sur Leonora, et ils n'évoquèrent plus Lady Catherine avant de la revoir au mariage du Colonel Fitzwilliam.


Ils avaient volontairement fixé la date du baptême de Leonora au 25 juin, allant à l'encontre de la coutume qui voulait que les nouveau-nés soient baptisés deux ou trois jours seulement après leur naissance. Mais Elizabeth n'imaginait pas ne pas pouvoir y assister, et Darcy l'avait vivement soutenue, la présence de son épouse lui semblant essentielle. Il lui aurait en outre paru cruel de priver Elizabeth d'assister à un événement de cette importance. A son grand soulagement, elle avait recommencé à marcher seule et sans trop souffrir quelques jours auparavant. Elle parcourait chaque jour des distances de plus en plus longues à l'étage de leurs appartements, et la veille du baptême, elle était même parvenue à descendre le Grand Escalier seule, repoussant Darcy qui s'approchait à chaque pas pour la soutenir.

Lorsque le 25 juin arriva, Elizabeth fut ravie de découvrir en se réveillant le matin que le temps était sublime. En chemin vers la chapelle de Pemberley, elle put savourer à loisir la journée estivale qui s'annonçait. La nature leur offrait le plus bel écrin de verdure et des fleurs, pleinement épanouie et gorgée de soleil. Leur famille les attendait déjà lorsqu'ils arrivèrent à la chapelle et ils entrèrent tous ensemble.

La cérémonie fut simple mais émouvante, et Elizabeth ne put se retenir de sourire en voyant la joie et le trouble du Colonel Fitzwilliam lorsqu'elle lui confia sa fille. Elle ne manqua pas de penser qu'il devait lui tarder, après deux ans de fiançailles, de se marier enfin, et de fonder sa propre famille. Quant à Jane, elle ne put réprimer un large sourire pendant toute la cérémonie, adorant déjà sa filleule, et étant très flattée que les Darcy l'aient choisie pour être sa marraine. Cela ne l'étonnait pas de la part d'Elizabeth, mais en apercevant le visage grave et ému de Darcy tandis que Leonora passait des bras de ses parents à ceux de son parrain et de sa marraine, Jane devina sans peine que c'était là un choix qui témoignait de l'immense confiance qu'il lui portait désormais.

Quant à la principale intéressée, elle fut la seule à ne pas trouver l'événement à son goût, pleurant presque sans interruption, sans doute fort mécontente d'avoir été dérangée dans son sommeil, et manifestant ainsi la première colère de son existence. Cela n'entama pourtant pas la bonne humeur et l'émotion de tout son entourage, et ils étaient tous très attendris lorsqu'ils quittèrent de la chapelle pour revenir à Pemberley où les attendait un repas de fête. La table avait été dressée sur la grande terrasse, à l'abri du soleil, et tous passèrent un moment délicieux, se délectant de la joie de se retrouver tous ensemble et du temps radieux. Quant à Elizabeth, c'était son premier repas familial depuis son accouchement, et elle renoua avec la vie en société et ses responsabilités de maîtresse de maison avec soulagement.

Tous les regards et toutes les conversations convergèrent alors vers le Colonel Fitzwilliam dont le mariage était prévu pour le 10 juillet. Ce dernier se montra fort discret, comme toujours lorsqu'il s'agissait de ses fiançailles ou de Lady Mary, et il fallut l'intervention de Lady Matlock pour que le Vicomte de Vauxhall et Darcy cessent leurs taquineries.

« Ma tante, laissez-nous savourer l'instant. Il s'est vanté des années durant que ce jour n'arriverait jamais, et le voilà pris à son propre piège ! dit Darcy.

- Pauvre Richard, il ne dit rien car il sent bien qu'il vit ses derniers jours de liberté ! dit le Vicomte.

- Voilà qui n'est pas très aimable pour Priscilla, Gerald, le sermonna sa mère.

- Priscilla sait bien que je lui suis tout dévoué, n'est-ce pas, ma chérie ? »

Lady Vauxhall acquiesça du bout des lèvres, avant de replonger dans son assiette. Plus de deux ans après son mariage avec Darcy, Elizabeth ne parvenait toujours pas à se faire une idée précise sur la personnalité de sa cousine par alliance. Elle était un mystérieux mélange de discrétion et de snobisme qui rebutait la nature franche des Darcy, et semblait tout aussi austère que son mari était épicurien. Le Vicomte de Vauxhall était un homme très sociable, brillant et ambitieux, avec qui Darcy avait souvent plaisir à discuter sur d'innombrables sujets. Mais si tout dans son attitude laissait deviner son rang et son attachement à ses privilèges, il n'en avait pas moins hérité du sens de la famille et de la bonne humeur continuelle de ses parents et de son frère. Qu'il ait choisi d'unir son destin à une femme aussi morne que la Vicomtesse de Vauxhall ne cessait d'étonner Elizabeth.

Renonçant à percer ce mystère, Elizabeth reporta son attention sur Lady Matlock. Pleines d'indulgence, et désireuses d'épargner au Colonel Fitzwilliam les plaisanteries de son frère et de son cousin, les trois sœurs Bennet dirigèrent alors la conversation vers l'organisation du mariage, demandant à Lady Matlock comment se déroulaient les préparatifs de la réception à Matlock Castle qui devait suivre la cérémonie.

« Je dois admettre qu'aucun événement ne m'aura donné autant de fil à retordre. Il est vrai que Gerald s'était marié dans la famille de Priscilla, donc c'est une grande première à Matlock Castle.

- Combien d'invités attendez-vous ? demanda Elizabeth.

- Environ deux cents. Dont la moitié qui viennent de très loin, et qui sont principalement des relations des parents de Lady Mary. Il faudra les héberger pour la nuit, et c'est là que tout se complique. Mais enfin, tout commence à prendre forme.

- Je suis sûre que ce sera somptueux, dit Jane.

- Je l'espère. Je veux que tout soit parfait pour Richard et Lady Mary, c'est tout ce qui m'importe.

- Ne vous tracassez pas tant, Mère, intervint le principal intéressé. Vous savez bien que j'ai une confiance absolue en vous.

- Je sais surtout que vous autres gentlemen ne vous souciez guère de tous ces détails de d'organisation et de décoration, mais crois-moi, ta promise y sera très attentive.

- C'est d'ailleurs étonnant que la cérémonie n'ait pas lieu chez eux dans le Sussex… Comment cela s'est-il décidé ? demanda Georgiana.

- Lady Mary aime beaucoup le Derbyshire, elle trouve la région plus belle que le Sussex, et ne tenait pas particulièrement à ce que le mariage ait lieu à Balcombe Abbey, le domaine de ses parents, expliqua le Colonel.

- C'est peu commun… dit Elizabeth. J'ai pourtant souvent entendu beaucoup de bien de Balcombe.

- Le domaine est tout à fait charmant, mais je pense que Lady Mary ne voulait pas infliger une telle organisation à ses parents. Leur santé n'est pas excellente et elle tenait à les ménager, dit le Colonel.

- Cela nous laisse le plaisir de tout organiser chez nous ! dit Lord Matlock avec un sourire, peu désireux de s'attarder sur le fait que rien dans les fiançailles de son fils n'était commun.

- Et je vais bientôt avoir de l'aide, puisque Lady Mary arrive demain avec ses parents et son frère. » conclut Lady Matlock.


Lorsqu'elle s'éveilla le 10 juillet, la première réaction d'Elizabeth fut de se redresser dans son lit pour s'assurer que le temps était clément. Les Matlock avaient prévu une réception en plein air, et elle savait que le pire cauchemar de Lady Matlock était que la si célèbre pluie anglaise ne s'invite à la fête. Elle fut soulagée de voir que le ciel était radieux, avant de sentir le bras de son mari encore à moitié endormi la ramener contre lui. Attendrie en le regardant, elle se laissa faire et revint se blottir dans ses bras.

Elizabeth était revenue d'autorité dormir dans la chambre de son mari dès qu'elle avait recommencé à marcher seule, arguant qu'elle se réveillait plusieurs fois par nuit quand elle dormait sans lui. Du reste, Darcy n'avait pas eu le courage de la contredire, se sentant lui aussi misérable après avoir dû faire chambre à part pendant près d'un mois. Et si leurs nuits restaient très chastes du fait de la convalescence d'Elizabeth, ils savouraient le simple fait de pouvoir dormir dans les bras l'un de l'autre, et s'émerveillaient d'avoir retrouvé leur complicité et leur tendresse.

Le sommeil ne la reprit pas ce matin-là, et tandis que Darcy dormait à ses côtés, elle laissa ses pensées vagabonder, se remémorant les semaines passées avec Leonora, et imaginant déjà combien la journée à venir serait heureuse, car tous se réjouissaient du bonheur du Colonel Fitzwilliam. Soudain prise d'une intuition, elle se libéra de l'étreinte de son mari et se leva discrètement. Après avoir revêtu une robe de chambre, elle sortit et rejoignit la nursery. Comme elle l'avait pressenti, sa fille était en train de pleurer. Mrs. Elliot, assise non loin d'elle, lui assura qu'elle avait mangé moins d'une heure auparavant et qu'elle n'avait besoin de rien. Elizabeth prit sa fille dans ses bras et la berça quelques instants, soulagée de voir qu'elle se calmait déjà. Agée d'un mois, Leonora avait conservé son naturel paisible des premiers jours, mais ne manquait jamais de faire savoir à son entourage lorsqu'elle était mécontente ou avait besoin de quelque chose.

« Vous ne devriez pas faire cela, madame, dit Mrs. Elliot. Si vous l'habituez à la prendre dans vos bras sans cesse, elle pleurera à chaque fois pour vous faire céder.

- Une fois n'est pas coutume, l'ignora Elizabeth. Depuis combien de temps pleure-t-elle ?

- Dix minutes à peine. »

Hochant la tête, Elizabeth continua à bercer Leonora, lui chuchotant des mots de réconfort pour la calmer tout à fait. Puis, après avoir salué Mrs. Elliot, elle revint dans la chambre de son mari. Ce dernier, qui s'était réveillé entre-temps, fronça les sourcils en la voyant entrer avec leur fille dans les bras et s'installer dans leur lit.

« Ce n'est pas une bonne habitude à lui donner, Elizabeth… finit-il par dire.

- Pas toi aussi, je t'en prie… le rabroua-t-elle. Elle me manquait, et à en juger par ses pleurs quand je suis arrivée à la nursery, nous lui manquions aussi. Et comme nous n'allons pas la voir de la journée, je n'ai pas pu résister. »

Observant son épouse cajoler leur fille, Darcy ne put résister et il se redressa pour la prendre dans ses bras.

« Laisse-moi deviner : tu n'arrives pas à lutter contre nous deux réunies ? le taquina Elizabeth.

- Non, mais il va falloir que j'apprenne, sans quoi Pemberley échappera bientôt totalement à mon contrôle.

- Pauvre Mr. Darcy ! Rassure-toi, mon amour, je saurai faire preuve de sévérité quand il le faudra. Mais pour l'heure, regarde-la, elle est adorable…

- Vous êtes adorables. » corrigea-t-il en l'embrassant dans le cou.

Ils se turent pendant de longues minutes, savourant le bonheur de se retrouver tous les trois, et observant Leonora se rendormir peu à peu.

« J'ai hâte de voir le mariage de Richard et Lady Mary. Cela va être sublime ! dit soudain Elizabeth en chuchotant pour ne pas réveiller sa fille.

- Tante Madeline s'est surpassée. J'espère qu'elle va se reposer après cela, elle semblait fatiguée ces derniers temps.

- Rien d'étonnant. Heureusement Priscilla l'a beaucoup aidée. Mais il me semble qu'elle a parlé d'un voyage à Brighton dans quelques jours. Je pense que c'est précisément pour se reposer après le départ de Richard et Lady Mary pour leur voyage de noces.

- Je l'ignorais. C'est une bonne nouvelle, ils en auront bien besoin.

- Sais-tu où Richard et Lady Mary vont partir ?

- Non, Richard ne m'en a rien dit.

- Vraiment ? Je pensais qu'il te l'aurait dit… Tu es son témoin, après tout. C'est étonnant d'ailleurs, j'étais sûre qu'il demanderait à Gerald.

- Il a longuement hésité. Mais quand tu y songes, Gerald a une dizaine d'années de plus que lui, donc Richard était plus proche de moi que de lui quand nous avons grandi, et nous n'avons jamais perdu cette complicité. »

Elizabeth avait entendu nombre de récits des frasques des deux cousins pendant leur enfance et leur adolescence, la plupart lui ayant d'ailleurs été relatées par le Colonel Fitzwilliam car Darcy restait souvent mystérieux à ce sujet, arguant que son cousin était bien assez bavard pour deux. Elle ne put se retenir de sourire en voyant son mari songeur, devinant qu'il était en train de se remémorer ces souvenirs d'enfance.

Ils se levèrent quelques minutes plus tard, devant se préparer pour arriver à l'heure à l'église de Matlock où aurait lieu le mariage. Après avoir embrassé Leonora une dernière fois, Elizabeth la confia à Miss Woodward et elle alla rejoindre Emma qui l'attendait pour la préparer. Sans grande surprise, ses robes habituelles ne lui allaient plus, aussi avait-elle demandé dix jours auparavant à Mrs. Harrington de lui en confectionner une nouvelle digne de l'occasion. Lorsqu'elle rejoignit son mari et sa belle-sœur, elle arborait une délicieuse robe en soie vert amande et dentelle blanche qui lui allait à ravir. Elle fut soulagée de voir que si sa silhouette avait sensiblement changé, son mari semblait tout autant sous le charme voire davantage qu'aux premiers jours de leur mariage. Georgiana n'était pas en reste, toute de rose pâle vêtue, et Darcy les taquina en leur disant qu'elles risquaient fort de faire de l'ombre à la mariée.

Beaucoup d'invités attendaient déjà sur le parvis de l'église lorsque les Darcy arrivèrent. Et aussitôt, Elizabeth aperçut Lady Catherine, qui trônait, impériale, aux côtés des Matlock, sa fille se tenant en retrait. Darcy les vit en même temps, et il posa la main sur celle d'Elizabeth qui avait pris son bras en descendant de voiture.

« Je ne suis pas sûr que ce soit une bonne idée, Elizabeth, dit-il d'un ton grave.

- Tu m'as fait une promesse, lui dit-elle si doucement que Georgiana, pourtant juste à ses côtés, ne l'entendit pas.

- Au moindre faux pas de sa part…. menaça-t-il.

- Elle n'en fera pas. Pas au mariage de son neveu, et qui plus est en présence des Crawley. Allons rejoindre Oncle George et Tante Madeline. »

Réprimant son agacement, Darcy escorta son épouse et sa sœur jusqu'à sa famille.

« Ah vous voilà enfin ! dit Lord Matlock en les saluant.

- Richard s'inquiétait que tu ne sois pas encore là, Fitzwilliam, expliqua Lady Matlock après avoir embrassé son neveu.

- Qu'il se rassure, je n'aurais manqué cela pour rien au monde. » dit Darcy.

Il se tourna ensuite vers Lady Catherine afin de la saluer.

« Darcy, Georgiana. » se borna-t-elle à dire froidement.

Le neveu et la tante s'affrontèrent du regard pendant quelques secondes qui semblèrent une éternité à leur famille. Si Georgiana garda les yeux obstinément baissés, il n'en alla pas de même pour Elizabeth qui ne perdit rien de la scène, le cœur battant car elle savait que si Lady Catherine ne cédait pas maintenant, la rupture serait définitive pour Darcy. Elle connaissait suffisamment son mari pour savoir qu'il ne ferait taire son orgueil qu'une fois. Lord Matlock arborait quant à lui un air sévère, que sa sœur ne vit pas, trop occupée à défier Darcy du regard. Le salut vint de Lady Matlock, qui fit un pas vers Elizabeth, l'enlevant à Darcy pour la prendre par le bras et l'approcher de Lady Catherine.

« Catherine, je suppose que vous vous souvenez d'Elizabeth, dit Lady Matlock.

Lady Catherine délaissa son neveu pour dévisager sa nièce par alliance un long moment. Elizabeth soutint son regard avec sérénité. A ses côtés, elle sentait Lady Matlock l'étreindre avec force par le bras. Mais enfin, Lady Catherine hocha imperceptiblement la tête.

- Naturellement. Mrs. Darcy.

- Lady Catherine, dit Elizabeth. Bienvenue dans le Derbyshire. J'espère que vous vous portez bien, de même que Miss de Bourgh.

- A merveille. » dit Lady Catherine, surprise de l'amabilité de la jeune femme.

Et surprenant tout le monde, Anne contourna sa mère qui la cachait à moitié pour s'approcher de sa cousine par alliance.

« Mrs. Darcy, je suis ravie de vous revoir, et de constater que vous vous portez bien. Permettez-moi vous féliciter, ainsi que Fitzwilliam, pour la naissance de votre fille.

- Merci beaucoup, Miss de Bourgh. J'ai appris avec beaucoup de plaisir que j'aurais l'occasion de vous revoir aujourd'hui, dit Elizabeth un avec sourire.

- Merci, Anne, dit Darcy. Et comme l'a si bien dit Elizabeth, nous étions ravis de savoir que vous assisteriez au mariage de Richard.

- C'est tout naturel. J'espère que votre fille se porte bien ?

- Le mieux du monde, répondit Elizabeth avec un sourire radieux qui traduisait combien son rôle de mère l'épanouissait.

- Nous avons été ravis d'apprendre sa naissance, n'est-ce pas, Mère ? dit Anne en se tournant vers sa mère.

- En effet, finit par dire Lady Catherine. Voilà bien longtemps qu'il n'y a pas eu d'enfant à Pemberley. Même si un fils eut été préférable. »

Il fallut toute la force de persuasion d'Elizabeth pour qu'un seul de ses regards convainque Darcy de ne pas répliquer. Elle-même choisit de répondre avec son sourire le plus charmeur, celui-là même qu'elle arborait lorsqu'elle voulait faire taire un importun pendant la Saison.

« Tout vient à point à qui sait attendre, Lady Catherine. Pour l'heure, Leonora fait notre joie, tout comme Miss de Bourgh a probablement fait la vôtre.

- Leonora, quel étrange prénom, dit Lady Catherine. J'étais convaincue que vous lui donneriez celui de votre mère, Darcy.

- Non, nous avons choisi d'honorer un autre souvenir, dit-il d'un ton énigmatique.

- Et lequel, si ce n'est pas indiscret ?

- Ca l'est. Maintenant si vous voulez bien m'excuser, je dois aller rejoindre Richard qui doit être sur des charbons ardents. Elizabeth, veux-tu te joindre à moi ?

- Non, je vais rester avec Tante Madeline. »

Légèrement surpris, il l'observa un instant, avant de comprendre qu'elle ne voulait pas désarmer face à Lady Catherine. Il dut réprimer un sourire de fierté en songeant qu'elle était très certainement de taille à le faire, et sans doute bien plus intelligemment que lui. Il se contenta donc de lui baiser la main, faisant durer sa caresse quelques instants de plus que ne l'autorisaient les convenances, avant d'offrir son bras à Anne, devinant que sa cousine commençait déjà à souffrir de la chaleur et était désireuse d'aller s'asseoir à l'intérieur. Georgiana leur emboîta le pas.

Constatant que Lady Catherine peinait à contenir son agacement, Elizabeth reporta alors son attention sur les Matlock qui venaient d'être rejoints par Gerald, Priscilla et leurs deux filles. Tous conversèrent le plus aimablement du monde durant quelques minutes, avant d'entrer à leur tour dans l'église, qui était presque pleine. Elizabeth se hâta de rejoindre Georgiana qui était en grande conversation avec Anne. Les deux cousines ne s'étaient pas vues depuis la Saison 1818 durant laquelle Georgiana avait tenu à lui rendre visite même si son frère ne désirait plus parler à Lady Catherine. Devinant qu'elles avaient beaucoup à se dire, et Elizabeth ne les interrompit pas, se contentant de s'asseoir entre elles et la Vicomtesse de Vauxhall, non loin des Bingley et de Mr. Cooper, venu sans Kitty qui ne pouvait quitter Basildon Park en raison de sa grossesse avancée. Elle aperçut alors Darcy en grands conciliabules avec le Colonel Fitzwilliam.

Ce dernier attendait Lady Mary au pied de l'autel dans un état presque second tant la joie et l'angoisse se disputaient chez lui. Malgré toutes les tentatives de Darcy pour le raisonner, la crainte qu'elle se soit ravisée à la dernière seconde le tenaillait. Mais à l'instant où il la vit entrer dans l'église au bras de son père, tous ses doutes disparurent, et il ne put plus penser. Toute l'assemblée fut d'ailleurs sous le charme, car la mariée était ravissante, toute en simplicité et en élégance, avec cette grâce qui charmait tous ceux qui la rencontraient. Et Darcy, en la voyant s'avancer vers son promis, n'eut plus l'ombre d'un soupçon quant aux sentiments qu'elle portait au Colonel Fitzwilliam, tant le regard que les deux fiancés échangèrent était empli de tendresse lorsque Lord Crawley déposa la main de sa fille dans celle du Colonel.

La cérémonie fut très émouvante, et les deux fiancés eurent grand-peine à échanger leurs vœux tant leurs voix étaient tremblantes d'émotion. Ils y parvinrent néanmoins, sans se quitter des yeux un seul instant, et tous leurs proches furent attendris d'assister à une union si espérée et si assortie. Les applaudissements fusèrent lorsqu'ils s'embrassèrent, et tous leur firent une haie d'honneur lorsqu'ils sortirent de l'église.

Puis ils cheminèrent vers Matlock Castle. Lady Matlock n'avait pas failli à sa réputation d'hôtesse, et la réception qu'elle offrit à ses invités fut inoubliable. Même les Crawley, pourtant très exigeants, semblaient sous le charme. D'innombrables tables avaient été dressées autour d'une piste de danse montée pour l'occasion. Non loin, un orchestre de cordes jouait les derniers airs en vogue à Londres. Le temps était sublime, comme en fête lui aussi pour célébrer l'union des deux mariés.

Ces derniers furent au centre de toutes les attentions, mais ils accueillirent les Darcy avec une joie particulière lorsque tous trois s'approchèrent.

« Mrs. Darcy, quel plaisir ! Et toutes mes félicitations pour Leonora ! dit Lady Mary.

- Aujourd'hui c'est vous qu'il faut féliciter, Lady Mary. Je vous présente tous mes vœux de bonheur à tous les deux.

- Merci, Elizabeth, dit le Colonel. Si nous sommes à moitié aussi heureux que vous l'êtes avec mon cousin, alors nous serons chanceux.

- Voilà qui est bien parlé, Richard, mais je vous souhaite tout de même d'être tout aussi heureux, et non seulement à moitié, dit Darcy.

- Et comment se porte ma filleule ? demanda le Colonel.

- Elle est toujours aussi adorable. Son père commence même à redouter de ne jamais réussir à trouver le courage de faire preuve d'autorité sur elle quand le temps viendra de le faire, plaisanta Elizabeth.

- Comme je le comprends ! J'ai rarement vu une enfant aussi charmante, mais au fond, c'est tout naturel étant donné qu'il s'agit de ma filleule ! répondit son cousin.

- Quelle modestie, Richard ! Je frémis en pensant à ce que vous direz de nos propres enfants ! le taquina Lady Mary.

- Ils seront parfaits, naturellement. » dit le Colonel sans se départir de son assurance.

Prenant congé des jeunes mariés car d'autres invités souhaitaient leur parler, Darcy et Elizabeth se tournèrent alors vers les parents de Lady Mary, saluant Lord et Lady Crawley et leur adressant leurs félicitations. Lord Worth, leur fils, se tenait non loin d'eux, mais pris dans la joie et la frénésie de la journée, nul ne s'aperçut qu'il se trouvait dans un émoi qui n'avait rien à envier à celui des mariés pendant la cérémonie. Avant que celle-ci ne débute, Lord Worth avait attendu sa sœur non loin d'autel car il était son témoin. Il avait donc pu apercevoir sans peine Georgiana faire son entrée dans l'église au bras de son frère. Et comme au mois de mai pendant le bal des Matlock, elle avait ravi son cœur.

Il n'avait cessé de penser à elle au cours des mois précédents, envisageant même de trouver un prétexte pour se rendre dans le Derbyshire afin de la revoir, tant l'attente avant le mariage lui avait semblé interminable. Mais bientôt repris par le tourbillon des préparatifs du mariage de sa sœur, que celle-ci avait voulu grandiose, il avait dû se raviser, se résignant en se disant que c'était probablement pour le mieux et qu'il devait mettre leur séparation à profit pour tenter de l'oublier, ou tout du moins d'apprendre à mieux dominer ses sentiments.

Mais en la voyant entrer dans l'église au bras de Darcy, plus belle encore que dans ses souvenirs, il ne put que se rendre à l'évidence : il était totalement à sa merci. Il admira sa silhouette gracile, son sourire affectueux pour son frère et surtout ses yeux emplis de bonté. Tout en elle invitait à la douceur, et il laissa à nouveau son esprit vagabonder, cherchant à percer le mystère de sa vraie personnalité.

Au moment où Lady Mary entrait dans l'église, son frère n'avait put s'empêcher de remarquer l'ironie de sa situation. Lui, Edward Thorne, Comte de Worth, héritier de Lord Crawley, l'un des meilleurs partis du pays, était à genoux devant une jeune fille qui ignorait jusqu'à son existence. Et en voyant sa sœur, si éprise du Colonel Fitzwilliam, s'unir à lui avec une telle sérénité et une telle joie, l'évidence le frappa de plein fouet. Rien ne l'obligeait à rester dans l'ombre, malgré les projets qu'il nourrissait depuis des années. Georgiana Darcy était un excellent parti, et s'il s'avérait en apprenant à mieux la connaître que ses sentiments pour elle s'épanouissent et soient réciproques, alors rien ne l'empêcherait de lui demander sa main. Qui plus est, il savait que ses parents verraient d'un très bon œil une telle union.

Mais en voyant Georgiana s'incliner devant Lord et Lady Crawley, il se fustigea intérieurement. Comment osait-il planifier ainsi l'existence d'une jeune fille qu'il connaissait à peine, sans tenir compte de ses aspirations ? Le trouverait-elle seulement digne d'elle ? Ou pire, s'intéresserait-elle à lui le moins du monde ? Puis, il la vit s'incliner devant lui, et pour la première fois, elle lui parla, lui adressant ses félicitations pour le mariage de Lady Mary.

« Je vous remercie, Miss Darcy. C'est un jour très heureux pour nous tous, réussit-il à dire.

- En effet. Je crois que Richard n'aurait pu choisir meilleure compagne que votre sœur. Elle est vraiment charmante, dit Georgiana qui avait elle aussi vu tous ses doutes disparaître pendant la cérémonie.

- Je pense en effet que leur mariage sera très heureux. »

Voyant que ses parents étaient en grande conversation avec Darcy et Elizabeth qu'ils avaient déjà rencontrés à Londres pendant la Saison, Lord Worth offrit alors son bras à Georgiana, se proposant de l'escorter jusqu'à sa table. Georgiana acquiesça distraitement, trop occupée à observer Lady Catherine se rapprocher de Lord et Lady Crawley, se demandant comment elle allait se comporter avec Elizabeth. Mais bientôt, Lord Worth l'entraîna vers leur table. Comme tous les membres de la famille proche des mariés, ils étaient à celle du Colonel et de Lady Mary. Il eut l'heureuse surprise de découvrir que sa sœur, en décidant du plan de table avec Lady Matlock, l'avait installé aux côtés de Georgiana. Il la remercia intérieurement, même si elle ignorait tout des sentiments de son frère.

Il s'efforça au cours du repas d'aller à l'encontre de sa réserve naturelle et d'être un compagnon agréable et distrayant. Toutefois, Georgiana ne lui rendit pas la tâche facile car elle était de nature très discrète, peu à l'aise en société. En outre, contrairement aux jeunes filles qu'il avait rencontrées à Londres pendant la Saison, elle ne semblait pas s'intéresser le moins du monde aux hommes de son âge. Mais plus elle l'intriguait, et plus il tombait sous son charme, aussi ne rendit-il pas les armes. Il aborda quantité de sujets, cherchant à déterminer ses goûts, tant pour apprendre à la connaître que pour trouver un sujet de conversation qui lui serait agréable.

Elle continua à lui répondre laconiquement jusqu'au moment où il aborda le sujet qui lui tenait le plus à cœur. Alors il la vit se tourner franchement vers lui pour la première fois depuis le début du repas et le regarder droit dans les yeux, lui déclarant qu'elle adorait la musique. Et à l'étincelle qui s'était allumée dans ses yeux, il comprit qu'elle n'était pas vaguement mélomane, mais une véritable musicienne. Et s'il lui restait une chance de se libérer de son charme, c'en était désormais fait de lui.

« Worth, encourager ma jeune cousine à parler musique est très téméraire, vous risquez fort de ne plus parler de rien d'autre jusqu'à la tombée du jour ! plaisanta le Vicomte de Vauxhall qui était assis à la droite de Georgiana.

- Voilà qui ne serait pas pour me déplaire, car je n'ai pas de plus grande passion, confia Lord Worth.

- Vraiment ? Etes-vous musicien ? demanda Georgiana.

- Pianiste à mes heures.

- Voyons, Edward, ne sois pas modeste, tu es très talentueux, intervint Lady Mary. Si nos parents ne t'avaient pas freiné pour que tu te consacres davantage à Balcombe, tu aurais sans doute pu devenir soliste ! »

Lord Worth fut mortifié d'être ainsi exposé, car il détestait se mettre en avant de la sorte. Mais en voyant l'étincelle de curiosité qui s'était allumée dans le regard de Georgiana, il ne put s'empêcher d'être reconnaissant à sa sœur, qui lui adressa un discret sourire de connivence. Bien sûr, Mary avait déjà compris ! Le frère et la sœur étaient inséparables depuis toujours, et tout comme il n'avait pas tardé à deviner son attachement pour le Colonel Fitzwilliam, elle venait de découvrir le sien pour Georgiana.

« Vous piquez ma curiosité, Lord Worth, dit cette dernière. Il est rare de voir des hommes de votre rang développer une telle passion. Je vous imaginais plutôt à cheval courir le cerf et croiser le fer à la salle d'armes.

- Cela m'arrive, mais davantage pour le plaisir de la compagnie de mes amis que pour celui de la chasse. Néanmoins, mon pianoforte reste mon plus fidèle ami. J'ai bien peur qu'il m'ait rendu légèrement asocial tant il réclame d'heures de travail acharné.

- Je connais cela. C'est un compagnon exigeant.

- Vous êtes donc pianiste vous aussi ? dit-il, n'osant croire à son bonheur.

- A mes heures perdues. » dit-elle malicieusement.

Il admira alors ses mains, se demandant comment il avait pu ne pas voir plus tôt qu'il s'agissait là de mains de musicienne. Georgiana avait hérité des mains de sa mère, fines et graciles, taillées pour courir sur les touches d'ivoire de son pianoforte, et Lord Worth était suffisamment connaisseur pour ne pas s'y tromper. Puis, il se souvint qu'il ne lui avait toujours pas répondu.

« Je gage qu'elles sont loin d'être perdues. Quelles pièces jouez-vous ces temps-ci ? »

Elle se lança alors dans l'énumération des derniers morceaux qu'elle avait travaillés et Lord Worth fut alors émerveillé de découvrir qu'elle était loin d'être amateur. Les pièces qu'elle travaillait réclamaient une grande technique et des semaines de travail. Il était impressionné et ne s'en cacha pas.

« Voilà des heures bien employées, mon intuition ne m'a pas trompé. J'aimerais beaucoup vous entendre jouer, car je suis convaincu que vous êtes très talentueuse.

- C'est un bien grand mot, je n'irais pas jusque-là.

- Vous n'avez pu atteindre le niveau de jouer ces pièces sans talent. Le travail ne fait pas tout. Je suis convaincu que votre famille pourrait me le confirmer.

- De grâce, n'en faites rien, vous me mettriez dans un terrible embarras… dit-elle d'un ton si tourmenté qu'il s'empressa de la rassurer.

- Ne craignez rien, je préfère en avoir la confirmation en vous écoutant. Car j'espère que j'aurai ce plaisir très bientôt. »

A sa grande surprise, la réserve de Georgiana revint aussitôt, et elle lui répondit sur un ton distant qu'elle n'était pas sûre qu'ils en aient l'occasion prochainement.

« Nous voici cousins, je pense que nous serons amenés à nous revoir fréquemment. » insista-t-il.

Malheureusement, cette nouvelle tentative échoua misérablement, car Georgiana se montra plus distante encore. Il décida alors de revenir sur un sujet plus neutre, et il lui demanda quels étaient ses compositeurs préférés. Et sans qu'il s'en aperçoive, il avait oublié tous ses projets qu'il avait formés en la revoyant dans l'église, ne cherchant plus à faire sa connaissance dans le seul but de déterminer si sentiments devaient durer. La conversation coula naturellement pendant deux heures au cours desquelles il tomba amoureux de la musicienne comme il était tombé amoureux de la femme.

Et Georgiana, si elle n'avait pas su percer à jour Wickham et Benjamin Stafford, devina d'instinct que Lord Worth était tombé amoureux d'elle, ce qui acheva de la mettre sur la réserve. Au cours des heures suivantes, elle déclina systématiquement toutes ses invitations à danser, et détourna la conversation dès que celle-ci roulait sur un autre sujet que la musique ou les mariés.

Elle savait qu'elle aurait dû s'éloigner de lui, mais le repas qui s'éternisait l'en empêcha. Qui plus est, elle en fut incapable lorsqu'elle découvrit, à nouveau grâce à Lady Mary que, non content d'être pianiste, Lord Worth était également compositeur. Fascinée, elle lui posa alors quantité de questions, et ce fut à son tour de déplorer la modestie dont il faisait preuve à ce sujet, arguant que ses créations étaient toutes plus insipides que les autres. Il lui proposa alors d'en jouer quelques-unes la prochaine fois qu'ils se verraient, mais à la condition expresse qu'elle le régale de sa musique également. Rougissante, elle ne put qu'acquiescer, priant de toutes ses forces pour que Darcy, dont elle sentait le regard sur eux depuis le début du repas, refuse une telle invitation.

Darcy n'avait en effet rien perdu des longs échanges entre sa sœur et Lord Worth. Et s'il ne pouvait entendre ce qu'ils se disaient, il ne pouvait s'empêcher de s'inquiéter en les voyant si oublieux des autres convives. Il finit par comprendre, en entendant Lady Mary annoncer que son frère avait un talent de compositeur, qu'ils parlaient musique, et cela confirma ses pires craintes.

Elizabeth passait quant à elle une journée délicieuse, heureuse d'être entourée des membres de leur famille. Elle eut l'occasion lorsque le bal commença d'aller discuter davantage avec Jane qu'elle n'avait guère vue au cours de la journée. Quelques minutes plus tard, elle eut alors la surprise de voir Anne de Bourgh s'approcher d'elle.

« Mrs. Darcy, pardonnez mon audace, mais j'aimerais pouvoir m'entretenir quelques instants avec vous, dit-elle presque timidement.

- Naturellement, Miss de Bourgh. Je te retrouve tout à l'heure, Jane. »

Anne l'entraîna alors plus loin, et toutes deux marchèrent d'abord silencieusement. Elizabeth devina que son interlocutrice avait besoin d'un peu de temps pour mettre de l'ordre dans ses pensées. Bien qu'intriguée, elle garda le silence, profitant de la fraîcheur de la nuit qui commençait à tomber. Et tout aussi soudainement qu'elle était venue la voir, Anne prit la parole.

« Je tenais à vous présenter mes excuses pour la conduite inqualifiable de ma mère. Elle vous a traitée de la plus terrible façon, et j'ai bien peur d'en être la cause.

- Je n'aurais pas la prétention de vous connaître, vous ou vos relations avec votre mère, mais il m'étonnerait fort que vous soyez responsable des écarts de Lady Catherine, Miss de Bourgh.

- Je vous en prie, appelez-moi Anne.

- Seulement si vous consentez à m'appeler par mon prénom également.

- J'en serais ravie. Je vous en prie, acceptez mes excuses.

- Je ne le puis. Votre mère est pleinement responsable de ses actes, si quelqu'un doit présenter ses excuses, c'est elle. Vous ne pouvez le faire à sa place, car c'est faire preuve d'une bien trop grande sévérité envers vous-même.

- Elle ne le fera jamais.

- J'en suis consciente, et je n'attends rien d'elle hormis une réconciliation avec mon mari. C'est tout ce qui me tient à cœur. Elle s'est montrée trop dure avec moi pour que son opinion à mon sujet puisse encore me blesser. En revanche, je ne veux pas que le désaccord entre nos deux familles perdure.

- Je ne peux qu'approuver. C'est d'ailleurs pour cette raison que je l'ai encouragée à accepter l'invitation de Lady Matlock lorsque nous l'avons reçue en mai.

- Ne souhaitait-elle pas assister au mariage de Richard ? s'étonna Elizabeth.

- Elle refusait de se trouver en votre présence. Mais lorsqu'elle vous a revue cet après-midi, je crois que votre modestie et surtout votre tendresse envers Fitzwilliam ont finalement eu raison de ses préjugés.

- Je ne peux croire qu'un après-midi ait suffi. Elle nous a vus à plus d'une reprise à Londres pendant la Saison et…

- Et vous y avez brillé. Elle n'a pas pu le supporter, car elle était persuadée que toutes ses relations seraient d'accord avec elle. C'est ainsi qu'elle en est venue à de tels extrêmes.

- Elle n'a donc pas changé d'avis, dit Elizabeth.

- Elle sera toujours déçue que je ne sois pas la maîtresse de Pemberley. Car c'est bien de cela qu'il s'agit, bien plus que d'épouser Fitzwilliam. Mais rassurez-vous, Elizabeth, mon cousin avait raison lorsqu'il disait que c'était une chimère qui n'existait que dans l'esprit de ma mère. Ni lui ni moi n'y avons jamais songé. C'est un homme très bon, très loyal, et j'ai toujours su que la femme qu'il épouserait serait très heureuse. Tout comme je savais que je ne serais pas cette femme car je l'ai toujours considéré uniquement comme mon cousin. Et je n'aurais pas fait son bonheur. Tandis que vous, avec votre joie de vivre, vous êtes exactement celle qu'il lui faut, et ma mère commence à le comprendre elle aussi.

- J'en doute fort…

- Et pourtant c'est le cas. Elle ne l'admettra sans doute jamais de vive voix, mais elle finit par voir que vous le rendez heureux et que vous ne l'avez pas épousé par intérêt. Et elle était émue lorsqu'elle a appris la naissance de votre fille. »

A ces mots, Elizabeth cessa de marcher et regarda Anne, étonnée.

« Vous en a-t-elle parlé ?

- Non, mais je la connais suffisamment pour déceler quand elle est ébranlée, même imperceptiblement. Je pense que Fitzwilliam et Oncle George ont eu une très bonne idée en l'obligeant à rester à Rosings ces derniers mois. Elle n'y a pas vu beaucoup de monde, et je pense que cela l'a fait réfléchir. L'avenir nous dira comment tout cela va évoluer, mais j'ai bon espoir pour que vos relations s'améliorent.

- Je l'espère aussi.

- Je tenais à vous remercier. Bien plus d'une femme à votre place aurait refusé de la revoir, et aurait eu raison. Et je pense que Fitzwilliam vous aurait approuvée. Mais au lieu de cela, vous avez eu l'élégance de vous comporter comme si rien ne s'était passé.

- Je n'ai aucun mérite à le faire. C'était après tout la meilleure façon de lui prouver que je ne suis pas indigne du rang qui est devenu le mien après mon mariage. Et si cela lui permet de se réconcilier avec les autres membres de notre famille, j'en serais ravie. »

Les deux jeunes femmes se quittèrent extrêmement satisfaites l'une de l'autre. Et si elles n'échangèrent plus aucun mot jusqu'au moment où Anne prit congé avec Lady Catherine, Elizabeth put néanmoins déceler au cours de la soirée que sa tante par alliance avait cessé de la regarder avec animosité comme sur le parvis de l'église en début de journée. Et lorsqu'elle s'approcha des Darcy pour prendre congé d'eux, Elizabeth saisit l'occasion et invita Lady Catherine à venir leur visite à Pemberley avant son départ pour le Kent afin d'y rencontrer Leonora. Stupéfait, Darcy eut du mal à dissimuler son étonnement, et il relaya l'invitation de son épouse. Lady Catherine, après avoir hésité quelques instants, leur répondit qu'elle n'hésiterait pas à venir dès le lendemain si cela leur était agréable.

Et lorsque Lady Catherine eut disparu à l'intérieur de Matlock Castle où se trouvaient les appartements que sa sœur avait mis à sa disposition, Darcy ne put s'empêcher de se tourner vers son épouse, sans pouvoir réprimer un sourire admiratif.

« Mrs. Darcy, vous m'étonnez un peu plus chaque jour !

- Je ne vois pas en quoi, je t'avais prévenu que je souhaitais que tu te réconcilies avec ta tante. Il est normal que je mette tout en œuvre pour que cela se produise.

- Il faut être deux pour se réconcilier, ma chérie, et si j'étais prêt à faire des efforts, je doutais qu'elle en soit capable. Elle vient de me donner tort, et tu y es tout sauf étrangère. J'en commencerais presque à m'inquiéter de tes talents de manipulatrice ! la taquina-t-il.

- Mr. Darcy, vous m'offensez ! dit-elle en souriant.

- Ceci étant dit, je ne m'étonne plus que tu aies réussi à me séduire, si tu as réussi à apaiser la fureur de Lady Catherine, je n'aurais jamais eu aucune chance de te résister.

- Dois-je te rappeler que c'est moi qui te résistais, mon amour ? Mais en ce qui concerne ta tante, remercie plutôt Leonora, je crois qu'elle est l'artisane de cette transformation. »

Voyant le regard intrigué de son mari, Elizabeth lui relata alors sa conversation avec Anne, qui lui avait expliqué que la naissance de Leonora avait sans doute joué un grand rôle dans cet étonnant retournement de situation.

« C'est bien ce que je disais ce matin, il va falloir que j'apprenne à vous résister, et vite, car à vous deux, vous savez enrouler tout le monde autour de vos petits doigts, dit Darcy, taquin.

- En parlant de ses petits doigts, il me tarde de les embrasser à nouveau…

- Veux-tu rentrer ? »

Elle se contenta d'acquiescer, et il l'embrassa tendrement sur le front.

« Ce sera pour le mieux, cela évitera à Georgiana de s'attarder… dit-il sombrement.

- Pitié, pas ce soir ! dit-elle en levant les yeux au ciel. Il l'a invitée à danser plus d'une fois, et elle a toujours refusé, voilà qui devrait t'éviter de l'imaginer en train de convoler en justes noces d'ici quelques mois.

- Seriez-vous en train de vous moquer, Mrs. Darcy ? demanda-t-il.

- A peine, Mr. Darcy, à peine. » dit-elle, malicieuse.


Il était presque minuit lorsqu'ils arrivèrent à Pemberley. Georgiana s'était montrée très volubile pendant le trajet, achevant de rassurer Darcy en évoquant exclusivement le bonheur des mariés, et combien la réception avait été réussie. Souriant de son enthousiasme, Darcy en oublia toutes ses craintes, et tous trois se réjouirent une fois de plus du bonheur du Colonel qui partait dès le lendemain en voyage de noces.

Moins d'une heure plus tard, Darcy ne fut pas surpris de trouver sa chambre déserte après s'être changé, de même que celle de Lady Anne, devinant qu'Elizabeth avait déjà terminé de se préparer pour la nuit. Il se dirigea vers la nursery, et il l'y trouva assise près du berceau en train de contempler leur fille endormie. Il ne put réprimer un sourire en les voyant toutes les deux. Elizabeth l'aperçut alors, et elle lui tendit la main pour qu'il les rejoigne. Ils ne dirent pas un mot pendant un long moment, puis Darcy se pencha au-dessus d'Elizabeth.

« Merci, mon amour… murmura-t-il dans le creux de son oreille.

- Pourquoi donc ?

- De me rendre si heureux. Je n'aurais jamais imaginé que je pouvais l'être autant, pas même le jour de notre mariage. »

Amusée, Elizabeth releva les yeux.

« Toi aussi tu as pensé à cela pendant la cérémonie ?

- Bien sûr… Tu étais divine, ce jour-là. J'ai eu peine à croire que tu avais accepté de devenir mienne. Et aujourd'hui, j'ai peine à croire que nous sommes si heureux. »

Muette d'émotion, Elizabeth se perdit longuement dans son regard, avant de l'embrasser avec une passion qui la surprit elle-même. Il y répondit avec dévotion, et la sentant frémir dans ses bras, il s'écarta un instant. Elle le retint contre elle avec fougue, cessant de l'embrasser pendant un bref instant pour le regarder.

« Je t'aime. » lui dit-elle dans un souffle.

Pour toute réponse, il la souleva dans ses bras et l'entraîna dans leur chambre.