Note d'auteur :
Les différents chapitres de cette histoire ne se suivent pas directement, ils constituent des unités temporelles plus ou moins indépendantes des autres. L'effet « déstructuré » est voulu !
« Grand frère ? »
Entendre sa faible voix me tira subitement de ma léthargie. Je serrai instinctivement sa main, restée dans la mienne, et m'approchai d'elle.
« Je suis là, tout va bien. »
Je ne savais pas si elle m'avait entendu, ni même si elle pouvait voir mon sourire qui se voulait rassurant à travers ses yeux mi-clos. Je posai délicatement ma main libre sur sa tempe droite. Elle était encore brûlante de fièvre. L'inquiétude me rongeait de l'intérieur depuis qu'elle était dans cet état. Bien sûr, elle avait toujours eu une santé fragile, mais cela faisait déjà plusieurs jours qu'elle était couchée dans son lit, ne reprenant conscience que très rarement.
J'ajustai l'oreiller sous sa tête et humidifiai à nouveau à nouveau le linge propre recouvrant son front.
« Tiens bon. »
Je n'obtins pas la moindre réponse, je dus donc me satisfaire du son de sa respiration régulière. Il valait mieux qu'elle se repose pour récupérer. Cela ne servait probablement pas à grand-chose de rester à l'observer, alors que je savais pertinemment que Tokunaga veillait sur elle, mais je ne parvenais pas à détacher mon regard d'elle. J'avais l'impression que lâcher sa main représenterait une épouvantable trahison. Je souhaitais lui transmettre mon soutien, et l'aider à aller mieux. Même si ma présence ne changeait strictement rien – elle n'amoindrissait même pas mon inquiétude – mais il m'était inimaginable de procéder autrement.
Une main se posa sur mon épaule. Surpris, je me tournai vers le nouvel arrivant.
« Va te reposer, je vais prendre la relève.
- Merci Lloyd, mais ce n'est pas la peine, je ne suis pas fatigué.
- Sébastien m'a dit que cela faisait des jours que tu n'avais pas dormi convenablement, alors il est grand temps que tu te prennes en main. Tu sais très bien à quel point elle serait en colère si elle te voyait dans cet état !
- Tu as raison…
- Mais ?
- Je ne veux pas qu'elle se réveille toute seule.
- Arrête donc de t'inquiéter. Dire que la première fois que tu nous as parlé d'elle tu étais froid et cynique. Qui aurait deviné que tu étais un grand frère si attentionné ? Toi qui jouais sans cesse les durs !
Je détournai le regard pour m'absorber dans la contemplation des lourdes tentures bleutées aux motifs complexes encadrant la fenêtre centrale. J'en connaissais déjà les moindres détails, mais cela me permettait au moins de garder une certaine contenance. Je savais très bien qu'avant, je faisais semblant de ne pas me soucier de Sélès, mais c'était uniquement parce que j'étais persuadé qu'elle me haïssait. En réalité, son bien-être m'avait toujours préoccupé. Lloyd l'avait parfaitement compris, il ne faisait que me taquiner, mais je n'avais pas l'habitude que les rôles soient ainsi inversés.
« Puisque tu es si têtu, je resterai avec toi jusqu'à ce que tu te décides à aller te reposer. »
Il tira une chaise à mes côtés et s'assit dessus, sans me laisser le temps de protester. Après mûre réflexion, je ne l'aurais de toute manière probablement pas fait. Sa présence me rassurait, elle apportait de la vie à cette pièce silencieuse et glacée.
Je profitai qu'il soit entièrement concentré sur la contemplation de Sélès pour l'observer discrètement.
Je découvrais chaque jour une nouvelle raison de l'aimer. Ses cheveux en bataille, ses grands yeux noisette, ses fossettes, son sourire, … Absolument tout me plaisait plus que de raison chez lui. Comment faisait-il donc pour ne pas se rendre compte de son charme ? Mais même cela ne faisait que le rendre plus adorable encore.
Il avait toujours été là pour moi. Alors que toutes les personnes autour de moi ne s'étaient intéressées qu'à mon argent, mon physique et mon statut, il avait fait l'effort de chercher plus avant. Il ne s'était pas arrêté à ma réputation, et m'avait fait aveuglément confiance alors que je ne le méritais pas le moins du monde. Il m'avait donné la force de parler à Sélès. J'étais seul et, un beau jour, je m'étais retrouvé entouré d'amis et de ma famille. Je n'oublierais jamais que je lui devais tout cela.
« Quelque chose ne va pas ? »
Je m'étais perdu dans mes pensées, et avais oublié que j'étais encore en train de le fixer du regard.
« Je me demandais juste si tout se passerait bien. » mentis-je.
Il me fit un grand sourire avant de me répondre.
« Ne t'en fais pas. Sheena est partie trouver Raine, il n'y a personne de mieux placée qu'elle pour cette mission. Elles reviendront à temps.
- Et si Raine est incapable de la soigner ?
- Tu sais aussi bien que moi à quel point c'est une excellente guérisseuse. Ça sera un jeu d'enfant pour elle ! »
Je me demandai s'il croyait lui-même à ce qu'il disait. Il semblait sincère, mais j'avais du mal à être aussi optimiste que lui. Sélès avait toujours eu une santé fragile. Même si elle finissait par s'en sortir cette fois, elle tomberait de nouveau malade.
« Je veux lui remettre une exphère. »
Il tourna ses grands yeux soudainement emplis d'inquiétude et de doute vers moi. Devant sa réaction négative, je me sentis obligé de me justifier.
« C'est la seule solution durable. Elle n'aurait jamais dû l'enlever.
- Est-ce que tu penses que je suis responsable de son état ? »
L'idée m'avait déjà traversé l'esprit à vrai dire. Quand Sélès avait entendu parler de la réelle nature des exphères et de la quête de Lloyd, elle avait immédiatement voulu retirer la sienne. Je n'avais pas réussi à lui ôter cette idée de l'esprit, j'étais donc tout aussi coupable que lui. Peut-être même plus, étant donné qu'elle était sous ma responsabilité.
« Non, il s'agissait de sa propre décision. Mais je la ferai changer d'avis cette fois.
- Je te laisserai une exphère de côté dans ce cas à mon prochain voyage.
- Merci. »
Cette perspective m'apaisa quelque peu. Tout irait bien après cela. Il suffisait qu'elle tienne jusqu'à l'arrivée de Raine. Décidément, il n'y avait que lui qui savait trouver les mots justes. Serais-je un jour capable de lui rendre tout ce qu'il m'avait donné ? Cela me paraissait difficilement possible.
« Tu ne veux toujours pas sortir un peu ? »
Je me crispai et regardai instinctivement Sélès à ces mots. Me séparer d'elle me faisait toujours aussi peur.
« Nous pourrions tout simplement aller dans le jardin pour que tu respires un peu d'air frais. Nous serions juste à côté d'elle en cas de besoin. »
Après de longues secondes à peser le pour et le contre, je finis par acquiescer et le suivre, non sans m'assurer que Tokunaga prenait bien la relève.
Comme il l'avait prédit, être dehors me permit de décompresser légèrement. Marcher fit le plus grand bien à mon corps engourdi et à mes articulations endolories à force de statisme. J'appréciai la légère brise et admirai les feuilles se courber et s'agiter au gré du vent.
« Tu commences déjà à reprendre des couleurs, tu vois ! Encore un peu et Raine aurait dû s'occuper de toi en priorité ! »
J'affichai une mine attristée et boudeuse.
« Je te trouve bien cruel avec quelqu'un dont la sœur est à l'article de la mort. »
Son sourire s'estompa aussitôt et il agita ses bras d'un air confus.
« Ne le prends pas comme ça, je ne voulais pas te blesser. J'essayais simplement de détendre l'atmosphère. Je suis sûr qu'elle va s'en sortir sans la moindre séquelle ! »
Sa crédulité et ses efforts pour se rattraper m'attendrirent instantanément. Je ne pus résister à l'envie de le prendre dans mes bras et de le serrer contre moi. Il se laissa faire sans un mot.
« Je ne veux pas que tu croies que le sort de Sélès ne m'importe pas. Elle compte beaucoup pour moi aussi.
- Je sais, je plaisantais. »
Il s'extirpa de mon étreinte avec vigueur et prit l'air faussement offensé que je lui connaissais si bien.
« Ce n'est pas drôle de se moquer de ce genre de choses ! »
Je me contentai de rire gaiement en guise de réponse. Comme les choses me semblaient plus légères et simples ici, en dehors des grands murs gris et froids de ma demeure. Il ne me manquait plus qu'elle pour venir rire avec nous, et mon bonheur serait à nouveau complet. La voir cueillir des fleurs et en faire des couronnes, voilà tout ce à quoi j'aspirais.
Les marguerites, orchidées, roses, et nombreuses autres fleurs qui ornaient ce jardin, ne semblaient disposer de toute leur beauté qu'entre ses fines mains blanches. Elle connaissait le nom de chacune, ainsi que leur signification – autant de choses qui n'avaient jamais effleuré mon intérêt avant son retour dans ma vie. Elle seule savait les arranger dans les larges vases blancs ciselés du hall, avec un art dont elle avait le secret. Elle serait d'ailleurs certainement heureuse que je lui en cueille quelques-unes pour égayer sa chambre, qui avait connu des jours meilleurs. J'avais en effet négligemment laissé faner le petit bouquet qui trônait sur sa table basse, précautionneusement posé sur un petit napperon en fine dentelle blanche. Il était grand temps de le remplacer.
« Tu veux bien m'aider à faire un bouquet de fleurs ?
- Pourquoi pas. Faisons un concours, celui qui ramassera le plus de fleurs aura gagné ! Commençons tout de suite ! »
Joignant le geste à la parole, il se mit à courir à l'intérieur de la maison, avant de revenir en trombe avec deux paires de lourds ciseaux. Il m'en lança une – que je rattrapai de justesse – puis se dirigea vers le bosquet le plus proche de lui. Son enthousiasme faisait plaisir à voir. Sa joie de vivre était réellement contagieuse.
Je lui emboîtai donc le pas et commençai à choisir les plus belles fleurs.
