Chapitre 46: Raison & Sentiments


Essoufflée, Elizabeth contemplait Pemberley qui s'étendait, majestueux, à ses pieds. Le soleil de la fin d'après-midi baignait le manoir dans des teintes or et fauve. La parfaite harmonie de ses lignes était plus éclatante encore que d'ordinaire, et il était sublimé par la beauté paisible de la campagne environnante. Elizabeth sentit son cœur se serrer d'émotion devant pareil tableau, prenant une fois de plus conscience du lien profond qui s'était tissé entre le domaine et elle depuis son mariage. Elle croisa alors le regard de Darcy, qui arborait un sourire bienveillant, heureux de voir combien son épouse s'était attachée au domaine qui l'avait vu grandir. Elle lui sourit avec tendresse, caressant l'encolure de Lorelei pour l'apaiser après la course folle à laquelle Darcy et elle s'étaient livrés quelques instants auparavant.

Tous deux s'étaient éclipsés de Pemberley pour une de leurs escapades équestres, confiant Leonora aux parents d'Elizabeth. A leur grand plaisir, ils avaient pu reprendre leurs promenades à cheval dans les environs de Pemberley après la convalescence d'Elizabeth. Depuis la naissance de sa fille, elle ne redoutait plus que ses séances d'équitation l'empêchent de devenir mère comme Mrs. Bennet l'en avait mise en garde. Elle avait donc entraîné Darcy aux écuries quelques jours après que le docteur Edwards ait déclaré sa jambe tout à fait guérie de sa blessure. Depuis, ils s'échappaient au moins une fois par semaine, trop heureux de se retrouver seuls et de partager ce plaisir.

Si Darcy avait été prudent dans les premiers temps, inquiet que de trop longues promenades fassent souffrir la jambe d'Elizabeth qui était encore fragile, ils n'avaient néanmoins pas tardé à partir plusieurs heures durant. Elizabeth avait demandé à son mari de lui faire visiter les alentours, parcourant ainsi la campagne du Derbyshire et s'enfonçant plus profondément dans leurs terres, qu'elle n'avait que peu parcourues depuis leur mariage. Si elle avait rencontré quelques difficultés en remontant en selle, la douceur et la patience de sa jument Lorelei l'avait aidée à faire de rapides progrès. Darcy l'avait guidée attentivement, et il était désormais fier de la voir endurer plusieurs heures de chevauchée.

Ce jour-là, ils s'étaient aventurés au nord, et il leur avait fallu près de deux heures pour rejoindre les collines sauvages recouvertes de brande que Lizzie avait déjà admirées lors de son premier séjour dans le Derbyshire. Elle y était revenue avec émotion, et tous deux avaient passé une après-midi délicieuse. Elizabeth, impétueuse de nature, chevauchait tout aussi librement qu'elle donnait ses opinions et laissait fuser ses éclats de rire. Aussi avaient-ils terminé leur longue promenade par une course au galop dans laquelle elle avait entraîné son mari avec une note de défi dans la voix. Elle n'avait bien sûr aucune chance de le distancer, mais elle aimait trop la sensation de vitesse et de liberté qui s'emparait de Lorelei et elle dans ces moments-là pour résister à la tentation. Ils avaient terminé leur course sur l'une des collines surplombant Pemberley, et la vue qui s'offrait à eux était sublime. Et ils s'étaient arrêtés, à bout de souffle, pour l'admirer.

« Je te battrai, un jour, finit par dire Elizabeth lorsqu'elle put parler à nouveau.

- Ne sous-estime pas Parsifal, dit-il, amusé.

- Ne sous-estime pas Lorelei. Et si elle n'y suffit pas, d'ici quelques années je monterai Bellagio, et là tu n'auras aucune chance.

- Voilà qui n'est pas très équitable.

- Auriez-vous peur de la défaite, Mr. Darcy ?

- Non, mais je l'ai en horreur, dit-il avec un large sourire.

- Même face à moi ?

- Face à toi c'est très improbable. A moins que je ne décide de te laisser gagner quelques fois par galanterie…

- Absurde ! Cela me vexerait terriblement.

- Vraiment ?

- Oui. Si je dois gagner, je veux que ce soit parce que j'ai été la meilleure, dit-elle avoir une note de défi dans la voix.

- Ma Lizzie qui veut me battre à cheval… voilà une chose que je croyais bien ne jamais voir un jour. Peut-être arriverons-nous finalement à faire de toi une vraie Darcy, dit-il avant d'éclater de rire, esquivant la tape qu'elle menaçait de lui donner.

- Je croyais que j'étais déjà une vraie Darcy… » dit-elle d'un ton dépité.

Amusé, il mit pied à terre, avant de la prendre dans ses bras pour l'aider à faire de même. Il ne la lâcha pas pour autant, et redressa son menton pour déposer un baiser sur ses lèvres.

« Evidemment que tu es une vraie Darcy, dit-il d'une voix caressante.

- Depuis la naissance de Leonora ?

- Depuis bien plus longtemps ! dit-il avec véhémence.

- Lady Catherine pense sans doute que tant que je ne t'ai pas donné d'héritier, je ne suis pas une vraie Darcy, dit Elizabeth d'un ton détaché.

- Je n'ai que faire de son opinion.

- Depuis quand alors, selon toi ?

- Depuis le premier jour de notre mariage. Et si cela n'avait tenu qu'à moi, cela aurait dû être depuis le jour de nos fiançailles.

- Tu ne voulais tout de même pas m'épouser le jour même ? plaisanta-t-elle.

- Six de mois de fiançailles… une éternité ! gémit Darcy. J'aurais dû écouter ta mère et demander une licence spéciale. En trois semaines, tu aurais été mienne et j'aurais pu t'enlever pour t'installer à Pemberley.

- Voilà bien la première fois que tu es d'accord avec ma mère ! dit Elizabeth en éclatant de rire.

- Pas entièrement, puisque ce ne sont pas pour les mêmes raisons.

- Mais tu es un gentleman, tu ne l'aurais jamais avoué.

- Je craignais surtout que ton père change d'avis. J'étais prêt à accepter toutes ses conditions pour qu'il m'accorde ta main, et surtout pour qu'il ne me la reprenne pas ensuite.

- Il n'aurait jamais fait cela…

- Crois-tu ?

- J'en suis sûre. A l'instant où il a su que je t'aimais, tu ne risquais plus de me perdre. »

Elle l'embrassa à son tour, puis, main dans la main, ils revinrent tranquillement aux écuries pour confier Lorelei et Parsifal aux lads.

« Cela dit, je ne plaisantais qu'à moitié au sujet de ta nouvelle passion pour le cheval, dit Darcy tandis qu'ils cheminaient.

- Comment cela ?

- Je ne pensais pas que tu remonterais un jour.

- Je n'ai arrêté que parce que je voulais un enfant, tu le sais bien.

- Oui, mais je n'étais pas convaincu que tu recommencerais, en tout cas pas si tôt.

- Cela m'a manqué. A la fois Lorelei, et le fait d'être avec toi dans ces moments-là. Je sais que tu adores faire du cheval.

- Et c'est encore mieux avec toi. Je suis heureux que tu m'accompagnes à nouveau, tu m'avais manqué.

- Ne préfères-tu pas être seul parfois ?

- A ton avis ? dit-il avec un sourire, passant un bras autour de sa taille pour la serrer contre lui. Et si l'envie me prend, je me lèverai aux aurores, tu n'auras pas le courage de me suivre. »

Il ne se trompait pas, car Elizabeth, depuis qu'elle pouvait à nouveau marcher seule, se rendait fréquemment à la nursery avant même de s'habiller pour embrasser sa fille, et il fallait bien souvent qu'Emma vienne la chercher pour la préparer pour le petit-déjeuner, interrompant les séances de cajoleries de la mère et de la fille. Elizabeth adorait ces instants et n'y aurait renoncé pour rien au monde, et Darcy le savait.

« Si tu veux un peu de solitude, tu n'as qu'un mot à dire, proposa-t-elle.

- En général, c'est plutôt l'inverse. Dois-je te rappeler le nombre de fois où je viens te déranger parce que tu me manques ?

- Je ne m'en plains pas, dit-elle tendrement.

- Et tu t'étonnes encore quand je te dis que tu fais de moi l'homme le plus heureux du monde ? »

Elizabeth se tourna à nouveau vers lui, et fut attendrie devant son sourire et son regard amoureux. La constance des sentiments de Darcy, et sa profonde tendresse, ne manquaient jamais de l'émerveiller, et par moments, de la bouleverser. C'était le cas en cet instant, et elle se demandait comment elle avait pu faire naître un tel amour chez lui. Mais la plupart du temps, elle ne s'attardait pas sur cette question, préférant savourer l'instant, et lui témoigner la réciprocité de ses sentiments. Ce jour-là, cela se traduisit par une longue étreinte, qu'il lui rendit avant de l'embrasser. Il éclata de rire contre ses lèvres lorsqu'elle s'écarta, à bout de souffle.

« Si j'avais su qu'une promenade à cheval te donnerait de telles idées, je t'en aurais proposé plus souvent… dit-il, taquin.

- Il me semblait pourtant que bien d'autres occasions ont les mêmes effets.

- Vraiment ? Voilà qui est de plus en plus intéressant… Serais-tu assez généreuse pour dresser une liste pour moi, mon cœur ?

- Tu n'en as pas besoin. Un seul de tes regards me suffit généralement. »

Et ce fut son tour de le gratifier d'un regard assez séducteur pour que son mari oublie toutes ses résolutions de rentrer à Pemberley rapidement afin de ne pas être en retard pour le dîner familial.

« Qu'ai-je fait pour te mériter ? murmura-t-il, appuyant son front contre le sien.

- Tu as été très patient, et persévérant. Je dirais même extrêmement têtu, dit-elle, mutine.

- J'ai eu raison d'insister. Je te voulais à mes côtés, tous les jours. C'est la meilleure décision que j'ai prise de ma vie. »

Elle embrassa sa main, les replongeant pour quelques secondes dans le souvenir de l'instant précis où elle avait accepté par ce simple geste sa seconde demande en mariage.

« Je ne me souviens même plus comment était ma vie avant toi… dit-elle tout bas.

- Et moi donc… »

Tous deux restèrent perdus dans leur étreinte, oublieux de l'heure et de l'endroit où ils se trouvaient. Puis, Darcy finit par s'écarter à regret.

« Viens, ma chérie, il faut rentrer… » murmura-t-il.

Arrivés aux écuries, ils confièrent leurs chevaux aux lads, avant de reprendre le chemin de Pemberley. L'heure du dîner approchait, et ils étaient attendus par toute leur famille, et ils pressèrent le repas pour ne pas être en retard. Néanmoins, ils eurent l'heureuse surprise de croiser Mr. Bennet dans les jardins. Ce dernier les salua avec bonne humeur, notant les joues rougies par l'effort de sa fille, et leurs tenues salies par leur promenade, qu'il devina longue et intense.

« Vous voilà de retour… Miss Darcy commençait à se demander si elle devait retirer deux couverts et présider à table… les taquina-t-il, leur emboîtant le pas en direction du manoir.

- Nous nous sommes aventurés un peu loin et avons perdu la notion du temps, expliqua Darcy.

- Mais j'imagine que cela en valait la peine ?

- C'était magnifique. N'êtes-vous pas avec Mère ? demanda Elizabeth, intriguée. Ou avez-vous décidé de profiter des jardins avant le dîner ?

- Je profite des jardins, ce qui me donne une parfaite excuse pour fuir Mrs. Bennet quelques minutes. » précisa Mr. Bennet avec humour.

Devant les regards perplexes de sa fille et de son gendre, il s'empressa d'ajouter :

« Elle a une discussion très… animée avec Mary. Je ne voulais pas être de trop, vous connaissez ma discrétion légendaire, Lizzie. »

Elizabeth soupira avec lassitude. Depuis l'arrivée de ses parents, elle avait constaté à plus d'une reprise que les relations entre Mrs. Bennet et Mary étaient très tendues, et elle soupçonnait que leurs conflits incessants ne finissent pas aboutir à une rupture définitive, ce dont ses parents n'avaient pas besoin après le départ brutal de Lydia.

« Oh n'ayez crainte, elles seront réconciliées pour le dîner ! ajouta-t-il en voyant le regard inquiet de sa fille.

- J'en doute fort, mais j'espère surtout qu'elles vont trouver un terrain d'entente… dit Elizabeth.

- Voilà qui sera compliqué : votre mère veut marier Mary, et Mary veut rester célibataire. L'une d'entre elles devra céder. Votre mère est convaincue que votre sœur finira par se plier à sa volonté.

- Mary sait ce qu'elle veut. Et insister sans cesse ne la convaincra pas davantage, bien au contraire.

- Qui plus est, le débat est stérile tant qu'un prétendant ne se présente pas, dit Darcy.

- Vous ne croyez pas si bien dire : Mrs. Bennet a justement tout prévu, dit son beau-père.

- Elle s'est bien gardée de m'en informer ! s'exclama Elizabeth. De qui s'agit-il ?

- Thomas Spark.

- Le clergyman ? Il est d'un ennui incommensurable !

- L'union ne serait pas si mal assortie, ils partagent tous les deux un penchant très prononcé pour l'étude. Mais enfin, il n'est pas au goût de Mary, donc la question est réglée à mes yeux.

- Mais pas à ceux de Mère, visiblement.

- Elle ne lui reproche pas d'avoir repoussé Thomas Spark, mais qu'il soit le troisième prétendant qu'elle repousse.

- Le troisième ? s'exclamèrent Darcy et Elizabeth d'une même voix.

- Vous connaissez l'insistance de Mrs. Bennet à vouloir marier ses filles. Mary étant la dernière à être célibataire, elle concentre tous ses efforts sur elle… »

Mr. Bennet avait parlé avec son flegme habituel, mais son attitude laissait transparaître qu'il semblait très las de toutes ces querelles domestiques.

« C'est intolérable, elle ne peut pas contraindre Mary à endurer cela sans arrêt ! dit Elizabeth, qui ne se souvenait que trop bien du malaise qu'elle avait ressenti lorsque Mrs. Bennet avait voulu la forcer à se marier à Mr. Collins.

- Vous savez fort bien que votre mère ne veut jamais entendre raison. Elle est convaincue de rendre service à Mary en mettant tout en œuvre pour la marier.

- En voulant la forcer à épouser à un homme dont elle n'a que faire, corrigea sa fille. Ce n'est pas œuvrer pour son bonheur.

- Tout n'est pas si simple, Lizzie. Je ne souhaite pas contraindre Mary sur une question aussi importante, mais elle pourrait tout de même faire quelques concessions pour apaiser votre mère. Or elle est intraitable. Aujourd'hui, le nom de Thomas Spark n'a même pas été prononcé. Votre mère a reçu une lettre de Mrs. Gardiner, qui vous salue d'ailleurs tous très chaleureusement. Elle invitait Mary à venir séjour quelques semaines chez eux à Londres. Mary ne veut pas entendre un mot à ce sujet, or que je sache, un séjour à Londres ne rime pas forcément avec mariage.

- Mary est comme vous, Père, elle a Londres en horreur. Son tempérament préfère le calme et la solitude, nul ne pourra la changer, la défendit Elizabeth.

- Mais c'est un tempérament incompatible avec la recherche d'un mari, au grand désarroi de votre mère… »

Elizabeth resta songeuse pendant le reste du trajet, et lorsqu'ils atteignirent le perron de Pemberley, elle annonça à son père qu'elle parlerait à sa mère et Mary avant le dîner pour tenter de les apaiser. L'heure étant tardive, elle se hâta de rejoindre Emma, et toutes deux s'affairèrent pour qu'elle soit prête à l'heure. Après s'être débarrassée de sa tenue d'équitation, elle prit un bain rapide, et demanda à Emma de la coiffer très simplement. Puis, malgré son désir de réconcilier sa mère et sa sœur rapidement, elle prit le temps de passer à la nursery embrasser Leonora. A sa grande surprise, elle y retrouva Darcy qui tenait sa fille sur les genoux. Il l'accueillit avec un sourire tandis qu'elle se penchait pour embrasser Leonora sur le front.

« Comment va-t-elle ?

- A merveille. Miss Woodward m'a dit qu'elle a passé la moitié de l'après-midi dans les bras de ta mère, et l'autre à dormir.

- Donc nous ne lui avons pas manqué le moins du monde ?

- Je ne dirais pas cela… dit-il en remarquant que leur fille tendait les bras vers sa mère, qui la prit volontiers. Je croyais que tu devais aller parler à ta mère ?

- Dans une minute… éluda Elizabeth en câlinant sa fille.

- Tu sais que tu nous as interrompus ? plaisanta Darcy.

- Je sais surtout que tu la veux toute à toi. Rassure-toi, je te la rends, je vais descendre pour parler avec ma mère. J'espère qu'elle va entendre raison et sera plus calme pour le dîner.

- J'ai demandé à Mrs. Reynolds de le faire débuter un peu plus tard, cela te laisse du temps, dit-il en reprenant Leonora dans ses bras.

- Merci, je fais au plus vite.

- Ne t'inquiète pas, je suis en bonne compagnie. » dit Darcy qui avait recommencé à jouer avec les mains de sa fille.

Elizabeth ne put s'empêcher de sourire en les voyant ensemble, et elle les quitta à regret, devinant que les minutes à venir seraient pénibles. Elle se dirigea dans le grand salon, mais n'y trouva que Georgiana qui conversait avec Mary. Elle leur demanda où se trouvait Mrs. Bennet.

« Je n'ai aucune idée, et cela m'est bien égal, répondit Mary.

- Pas de cela ici, Mary, dit Elizabeth fermement.

- Tu ne vis plus avec elle, cela se voit.

- Peut-être, mais en ce moment tu vis avec nous. Je vais lui parler pour lui demander de te laisser un peu plus de tranquillité, mais ne sois pas désagréable avec nous, nous ne t'avons rien fait.

- Je crois que Mrs. Bennet est dans le salon de musique, intervint Georgiana. Elle attend que tout le monde descende.

- Merci, Georgiana. Le dîner est décalé d'une demi-heure, mais je fais au plus vite pour vous rejoindre.

- Je les ferai patienter dans ce cas. » proposa Georgiana.

Elizabeth la remercia affectueusement avant de sortir pour rejoindre sa mère. Cette dernière ne semblait guère disposée à discuter avec quiconque, d'autant qu'elle connaissait suffisamment sa cadette pour savoir que cette dernière n'abonderait pas dans son sens. Néanmoins, Elizabeth vint s'asseoir en silence à ses côtés, et attendit que sa mère se décide enfin à la regarder pour lui parler.

« Père m'a dit que Mary et vous avez eu un léger différend, dit-elle sans préambule.

- Léger ? Voilà un bel euphémisme ! Votre sœur est insupportable.

- J'en doute, Mère. Mary a ses défauts, mais elle a toujours été d'une nature posée qui déteste les conflits.

- Elle ne fait pourtant rien pour les éviter.

- Ne la provoquez-vous pas un peu en insistant pour la marier ?

- Je ne veux que son bonheur. Vous savez bien qu'il est essentiel qu'elle se marie !

- Et si elle ne le souhaite pas ?

- Quelle femme ne le voudrait pas ? C'est notre lot, nous n'avons pas le choix.

- Ce n'est pas une obligation. Et quand bien même, nous avons le choix de notre compagnon.

- Encore une chimère que vous vous êtes mise en tête, Lizzie ! Vous avez été un bien mauvais exemple pour vos sœurs en repoussant Mr. Collins.

- Etes-vous en train d'insinuer que je suis responsable de l'entêtement de Mary ?

- En partie ! Vous lui avez fait croire qu'elle pouvait espérer un meilleur parti que les gens de son rang.

- En repoussant Mr. Collins ?

- Et en épousant Mr. Darcy !

- C'est bien la première fois que vous me reprochez cela… dit Elizabeth avec sarcasme.

- Je ne vous le reproche absolument pas, votre mariage était inespéré. J'en suis très fière, comme de celui de Jane. Mais Kitty et Mary ont rêvé de meilleures unions après vos mariages, en oubliant à quel point Jane et vous avez eu de la chance.

- Kitty rêvait de rencontrer un homme bon et affectueux, qu'elle pourrait aimer et respecter, pas nécessairement un homme d'un rang supérieur au sien. Quant à Mary, je ne crois pas me tromper en affirmant que les seules choses auxquelles elle aspire sont la tranquillité et la possibilité de pouvoir se consacrer à ses études et sa musique. Mais ce ne sont pas nos mariages qui l'ont influencée, je l'ai toujours connue ainsi.

- Mais vous avez été suffisamment rebelle pour lui donner l'idée de ne pas m'écouter !

- Accordez-lui un peu de crédit, Mère. Je la crois parfaitement capable de savoir ce qu'elle veut toute seule.

- Vous la soutenez donc ?

- Ce n'est pas à moi de dire qui a tort et qui a raison, d'autant que vous avez toutes les deux des arguments que je peux comprendre. Mais vous ne pouvez pas être en conflit en permanence, surtout pas après tout ce que vous avez enduré avec Lydia l'an dernier. Je suis sûre que Père souffre de la situation, et vous-même devez être lasse de ces discussions sans fin.

- Une mère pense d'abord à ses enfants. Et il est de mon devoir de marier Mary. Vous ne comprendrez donc jamais cela ?

- Je veux son bonheur tout comme vous.

- Un mariage est le plus sûr moyen de ne pas être malheureux.

- Auprès d'un époux qu'elle méprisera peut-être ?

- Mais qui la mettra à l'abri du besoin !

- Vous savez très bien que Mary ne sera jamais dans le besoin. Jane, Kitty et moi y veillerons.

- Voulez-vous qu'elle soit la cousine pauvre jusqu'à la fin de ses jours ? Vous n'êtes pas sérieuse !

- Je pense sincèrement qu'elle serait plus épanouie ainsi que piégée dans un mariage auprès d'un homme qu'elle détestera. Et Thomas Spark ne me semble pas taillé pour faire son bonheur.

- Votre père a été bien indiscret ! se révolta Mrs. Bennet.

- Il était simplement inquiet pour Mary. De toute façon, je gage que tout Meryton est au courant de votre projet donc le secret était déjà bien éventé. Thomas Spark est sans doute le seul à ignorer ce que vous aviez prévu pour lui.

- Ne soyez pas sarcastique, Lizzie, je vous ai déjà dit que ce n'était pas digne d'une jeune femme de votre rang.

- Ne détournez pas la conversation. Vouloir lui imposer Thomas Spark était une mauvaise idée, vous en conviendrez ?

- Je peux comprendre qu'elle ne veuille pas épouser un homme qu'elle n'aimera pas. Je pensais que Thomas Spark pourrait lui plaire. Il est réservé et studieux comme elle. Or elle l'a repoussé sans ménagements. Et depuis, elle ne fait pas même l'effort de sortir, et de faire d'autres rencontres plus à son goût. Avouez qu'elle n'y met pas du sien !

- Parce que vous la sollicitez sans cesse. Et elle a une nature trop taciturne et solitaire pour prendre du plaisir aux réceptions. Elle faisait quelques efforts lorsque nous étions toutes à Longbourn, mais si vous ne lui parlez que de cela, je ne suis pas étonnée qu'elle refuse catégoriquement de vous écouter.

- Il est pourtant essentiel qu'elle sorte davantage.

- Je lui parlerai pour l'encourager à le faire, mais promettez-moi d'être moins dure avec elle, et que vous ne lui parlerez pas que de cela à longueur de journée. Cela ne fera que la conforter dans ses opinions.

- Si votre père m'aidait à la convaincre, le problème serait réglé depuis bien longtemps !

- Père est épuisé. Je n'étais pas à vos côtés lorsque Lydia est revenue vivre à Longbourn, mais je devine qu'elle a mis vos nerfs à rude épreuve à tous les deux. Et la façon dont elle s'est détournée de nous tous l'a beaucoup fait souffrir. Il aspire à un peu de paix, et ni Mary ni vous ne lui en donnez.

- Il a une responsabilité envers elle. Il s'est de toute façon toujours désintéressé de vos mariages alors même qu'il sait pertinemment que notre situation est fragile.

- Ce n'est plus le cas pour Mary, comme je vous l'ai dit. Elle pourra toujours compter sur notre soutien. Donc ne vous inquiétez plus autant, le mariage de Mary ne presse pas. Laissez-lui plus de temps, et peut-être aura-t-elle la chance de faire une rencontre déterminante. Mais de grâce, ne la contraignez pas à épouser le premier prétendant qui se présentera parce que vous craignez pour son avenir. Cette peur est sans fondement et risque de rendre Mary très malheureuse. »

Mrs. Bennet acquiesça, à demi convaincue, avant de se lever et de remercier sa fille. Se dirigeant vers la porte, elle se retourna alors vers Elizabeth.

« N'avez-vous jamais regretté votre décision ?

- Laquelle ?

- Votre refus d'épouser Mr. Collins.

- Pas un instant.

- Aujourd'hui peut-être, car vous avez fait un mariage bien plus avantageux…

- Même avant cela. Je n'aurais jamais accepté une telle union, qui nous aurait tous les deux rendus misérables.

- Tout de même… ! Vous doutiez-vous alors que Mr. Darcy souhaitait vous épouser ? »

A ces mots, Elizabeth éclata de rire.

« Le jour où j'ai repoussé Mr. Collins ? Grands dieux, non ! Je n'aurais jamais pu me douter qu'il envisageait de me demander en mariage. Je crois que lui-même n'y songeait pas à ce moment-là. »

Elizabeth passa sous silence le fait que son mari avait lui aussi essuyé un refus de sa part, car elle savait que sa mère le lui reprocherait jusqu'à la fin de ses jours.

« Vous l'avez donc repoussé sans aucune garantie d'avoir une nouvelle demande en mariage ? s'exclama Mrs. Bennet, incrédule.

- Ne le saviez-vous pas ?

- Cela me paraissait évident sur le moment, mais c'était avant que Mr. Darcy demande votre main à Mr. Bennet… Après vos fiançailles, j'ai pensé que vous saviez alors que vous pouviez espérer mieux que Mr. Collins.

- J'ai toujours su que je pouvais espérer mieux que Mr. Collins car même la solitude était préférable étant donné nos natures respectives. Mr. Darcy n'a jamais eu la moindre influence dans ma décision.

- Je ne vous comprendrai jamais… » dit Mrs. Bennet en secouant la tête avec incrédulité.

Sa fille sourit, et vint lui prendre le bras pour l'entraîner dans le salon où était rassemblée leur famille.

« N'êtes-vous pas heureuse de mon bonheur ?

- Ravie, vous le savez. Mais vous avez pris un bien grand risque.

- Vous ne pouvez pas regretter que je n'aie pas épousé Mr. Collins, vous le méprisez tout autant que moi.

- Certes, mais il vous offrait Longbourn, et la sécurité pour vos sœurs.

- Il ne m'offrait pas le bonheur.

- Et Mr. Darcy fait votre bonheur ?

- Plus que vous ne pouvez l'imaginer.

- Je ne comprendrai jamais non plus comment vous pouvez vivre à ses côtés. Il est si…

- Si ?

- Froid. Et autoritaire. »

Elizabeth éclata de rire à nouveau, songeant que sa mère connaissait décidément bien mal son gendre.

« Pas avec sa famille, je vous rassure. Il est le meilleur des époux.

- Qui l'eût cru ? »

Mrs. Bennet sourit à sa fille avec affection, et toutes deux entrèrent d'excellente humeur dans le salon où étaient rassemblés les Bennet. Mary se renfrogna davantage en pensant que sa sœur devait probablement abonder dans le sens de Mrs. Bennet, mais nul n'y prit garde. Elizabeth comptait bien avoir une longue discussion avec elle dès le lendemain, mais pour l'heure, ses devoirs de maîtresse de maison l'appelaient.

Le dîner fut très agréable, et ils y parlèrent beaucoup des Gardiner dont Mrs. Bennet venait de recevoir une lettre. Ils se portaient à merveille et espéraient revoir les Bingley, les Cooper et les Darcy lors de la prochaine Saison. Elizabeth avait espéré qu'ils pourraient se joindre aux Bennet à Pemberley pour son anniversaire, mais Mr. Gardiner avait été retenu par ses affaires. Ce n'était néanmoins que partie remise, même si elle avait hâte de leur présenter Leonora, d'autant qu'elle n'avait pas vu sa tante depuis un an et demi.

Alors que tous s'apprêtaient à sortir de table pour rejoindre le salon de musique où Georgiana, à l'insistance générale, allait se mettre au piano, Mrs. Reynolds entra et vint se pencher au-dessus de l'épaule d'Elizabeth pour lui remettre un message. Intriguée, la jeune femme le décacheta d'un geste vif et précis. Après l'avoir déchiffré, elle se tourna vers sa mère.

« Il faut que nous allions à Basildon Park, Kitty est en train d'accoucher. » lui annonça-t-elle.

Mrs. Bennet, surprenant l'assistance, fut d'un calme olympien à l'énoncé de cette nouvelle, et elle répondit simplement qu'elle était prête à partir immédiatement s'il le fallait. Elizabeth fit atteler les voitures, et profita de ce délai pour aller se changer et passer une tenue plus confortable, tandis que sa mère l'imitait.

« Veux-tu que je vous accompagne ? demanda Darcy à Elizabeth tandis qu'elle se préparait.

- Je pense que Mr. Cooper ne sera pas contre un peu de soutien… Jane et Mr. Bingley sont probablement déjà en route pour Basildon eux aussi, mais je pense que Mr. Cooper est plus proche de toi que de Mr. Bingley.

- J'y pensais, en effet. Dans ce cas je viens avec vous. Je vais prévenir Georgiana. »

Elizabeth se chargea quant à elle d'avertir Miss Woodward qu'elle devait s'absenter jusqu'au lendemain, avant de rejoindre son mari et Mrs. Bennet sur le perron. Le trajet jusqu'à Basildon se fit dans un silence presque total, au grand soulagement de Darcy qui avait craint que sa belle-mère, rendue nerveuse par la situation, ne se laisse aller à son bavardage habituel. Il n'en fut rien, car après cinq accouchements, Mrs. Bennet avait une parfaite maîtrise d'elle-même, qui surprit même Elizabeth.

La nuit était déjà tombée lorsqu'ils arrivèrent à Basildon, et ils y retrouvèrent Mr. Bingley et Mr. Cooper. Ce dernier, sans maîtriser ses tremblements, leur annonça d'une voix mal assurée que Kitty était entrée en travail quatre heures plus tôt.

« Quatre heures ! s'exclama Mrs. Bennet. Mais pourquoi ne nous avez-vous pas prévenus plus tôt ?

- Kitty pensait que ce n'était pas nécessaire. Mrs. Lowens est arrivée vers dix-neuf heures, et elle lui a assuré que tout se passait bien, et qu'elle avait encore du temps devant elle. Et qu'il n'était pas nécessaire de vous déranger si tôt.

- C'est absurde ! Kitty a dû se sentir bien seule pendant toutes ces heures ! dit Mrs. Bennet.

- Ne vous inquiétez pas, Jane et moi-même sommes arrivés il y a une heure environ, dit Mr. Bingley. Ellsworth étant plus près, nous avons été avertis plus rapidement.

- Comment va Kitty ? demanda Elizabeth.

- Bien, je crois… répondit Mr. Cooper. Enfin aussi bien que possible compte tenu des circonstances. Mais je vous avoue que je n'en sais guère plus, Mrs. Lowens m'a chassé assez… vigoureusement.

- Je crois que je suis à blâmer pour cela… intervint Darcy, faisant naître un sourire sur le visage d'Elizabeth.

- Nous allons monter retrouver Kitty, dit Mrs. Bennet d'autorité. Messieurs, vous devriez aller attendre dans le salon, nous vous tiendrons informés lorsque nous aurons des nouvelles. »

Ses trois gendres s'empressèrent de s'exécuter, plus impressionnés par l'épreuve que traversait Kitty que par le ton sans appel qu'avait employé Mrs. Bennet. Néanmoins, son calme et son expérience manifeste légitimaient son autorité soudaine, et nul ne songea à la contredire. Elle entraîna Elizabeth à sa suite jusqu'à la chambre de Kitty où Jane les accueillit avec soulagement

« Comment va-t-elle ? lui demanda Elizabeth aussitôt.

- Elle est terrifiée, mais je crois que tout se passe bien, chuchota Jane.

- Mrs. Darcy, salua Mrs. Lowens qui avait quitté le chevet de Kitty.

- Bonjour Anna, dit Elizabeth. Comment allez-vous ?

- Fort bien, et vous-même ? Et votre fille ?

- Nous allons très bien, je vous remercie.

- Elle semblait être une enfant vigoureuse.

- Elle l'est, et elle fait notre joie, dit Elizabeth avec un sourire. Mais laissez-moi vous présenter ma mère, Mrs. Bennet.

- Madame, salua Mrs. Lowens.

- Bonsoir. C'est donc vous qui avez accouché mes deux aînées ?

- Tout à fait.

- Jane m'a dit que vous lui aviez sauvé la vie.

- C'est très exagéré, je n'ai fait que donner un coup de pouce à la nature.

- Un coup de pouce qui m'a sauvé la vie, confirma Jane.

- Et Kitty ? demanda Elizabeth.

- Elle fait partie des chanceuses, répondit Mrs. Lowens. Elle va accoucher rapidement, vous faites bien d'arriver maintenant, je pense que son enfant sera né d'ici deux ou trois heures.

- Si rapidement ? s'étonna Elizabeth.

- Chanceuse, en effet. » dit Jane avec son plus doux sourire.

Elizabeth lui serra la main avec affection, ne se souvenant que trop combien le calvaire de Jane avait été long et douloureux. Elles se penchèrent alors vers Kitty pour l'embrasser. Cette dernière, malgré la souffrance, trouva la force de sourire à Elizabeth en la voyant arriver. Et elle pleura de soulagement lorsque sa mère s'avança vers elle pour l'embrasser sur le front.

« Oh, Maman, je suis tellement contente que vous soyez là !

- Evidemment, que je suis là. Vos sœurs et moi n'allions pas vous laisser seule dans un moment pareil.

- J'ai tellement peur !

- Allons, allons, ne gaspillez pas votre énergie ainsi. Tout va très bien se passer, la rassura sa mère en s'asseyant près d'elle, prenant sa main et la serrant avec force.

- J'espère que c'est un garçon… je vous en prie, faites que ce soit un garçon… dit Kitty en se mettant à pleurer.

- L'essentiel est que vous soyez tous les deux en bonne santé, Kitty. Ne t'inquiète pas de cela, dit Elizabeth.

- Elle n'arrête pas de le répéter, lui chuchota Jane en aparté tandis que Mrs. Bennet tentait de rassurer Kitty.

- Mais pourquoi donc ? Même si c'est une fille, elle aura tout le temps d'avoir un garçon plus tard ! lui répondit Elizabeth tout bas tandis que leur mère tentait de rassurer Kitty.

- Je ne sais pas pourquoi cela l'inquiète tant… » dit Jane, impuissante.

Elizabeth et Mrs. Bennet ne devaient pas tarder à constater que Jane avait dit vrai, et que Kitty ne pensait qu'à cela dans les brefs moments de lucidité qu'elle avait entre deux contractions. Ces dernières étaient de plus en plus rapprochées, et comme l'avait prédit Mrs. Lowens, l'accouchement de Kitty progressait rapidement. Afin de distraire leur sœur, Elizabeth et Jane lui parlèrent parfois, mais constatèrent rapidement que Kitty était trop éprouvée par la douleur pour répondre à leurs questions. Elle trouva néanmoins la force de leur demander comment se portaient leurs enfants. Elle n'avait pas quitté Basildon Park depuis près de deux mois, et même si elle avait vu Jane et Elizabeth qui lui rendaient visite régulièrement, elle n'avait pas revu leurs enfants depuis le baptême de Leonora. Désireuses de la distraire, ses sœurs lui parlèrent des progrès de Henry et Leonora, tout en l'encourageant car elles constataient que les douleurs de Kitty s'intensifiaient au fil des minutes.

Moins d'une heure après l'arrivée d'Elizabeth et Mrs. Bennet, Mrs. Lowens leur annonça que Kitty était prête à pousser et que son enfant viendrait bientôt au monde. Et le 10 septembre 1819, à minuit dix, Kitty mit au monde son premier enfant, qui, à son grand désarroi, fut une fille. Epuisée, elle n'eut pas même la force de pleurer lorsque Jane le lui annonça, et elle ferma les yeux, s'enfonçant dans son oreiller, sourde à tout ce que lui disait Mrs. Lowens qui devait encore s'occuper d'elle.

Elizabeth et Jane échangèrent un regard lourd de sens en baignant leur nièce qui pleurait vigoureusement. Jane abandonna brièvement Elizabeth pour descendre annoncer la nouvelle à Mr. Cooper. Ce dernier faisait les cent pas nerveusement dans le salon, en compagnie de ses deux beaux-frères, tout aussi laconiques que leur hôte. Ils se levèrent précipitamment en voyant Jane entrer. Rayonnante, elle leur annonça que Kitty venait de mettre une fille au monde, et que toutes deux se portaient bien.

Mr. Cooper poussa un soupir de soulagement, mais sans l'expression de joie débordante qu'avaient arboré Mr. Bingley et Darcy en apprenant la naissance de leur premier enfant. De plus en plus consternée, Jane ressentit un malaise profond, et ne manqua pas de penser que Lizzie et elle, toutes à leur bonheur avec Henry et Leonora, avaient visiblement manqué de discernement, et n'avaient pas remarqué que leur jeune sœur traversait des moments difficiles.

Elle fut plus intriguée encore lorsque, ayant proposé à Mr. Cooper de monter retrouver son épouse, elle l'entendit répondre qu'il préférait attendre un peu, arguant que Kitty désirait sans doute se reposer. Darcy et Mr. Bingley eux-mêmes dissimulèrent à grand-peine leur étonnement, ne se souvenant que trop bien de la hâte qu'avait mise Mr. Bingley à retrouver Jane, et de la véhémence avec laquelle Darcy avait refusé de quitter Elizabeth. Néanmoins, ils gardèrent le silence, et sans mot dire, Jane retourna auprès de Kitty dont Mrs. Bennet prenait grand soin. Elizabeth choisit précisément cet instant pour revenir dans la pièce, sa nièce dans les bras. Elle vint la déposer dans les bras de Kitty, qui fondit en larmes à nouveau.

« Félicitations, Kitty. Elle est ravissante, et en parfaite santé, la rassura Elizabeth.

- Elle est si jolie ! dit Kitty en embrassant sa fille. Je n'arrive pas à y croire… »

Elle se remit à pleurer, serrant son enfant contre elle.

« Comment allez-vous l'appeler, Kitty ? lui demanda alors sa mère, si émue que sa voix était mal assurée.

- Emily Alice Cooper.

- Emily… C'est adorable, dit Jane.

- Oui, c'est ravissant, je suis sûre que cela lui ira à ravir, dit Elizabeth en souriant.

- Où est Jonathan ? » demanda soudainement Kitty en se tournant vers Jane.

Résistant à l'envie d'échanger un regard avec Elizabeth, Jane esquissa un faible sourire, prenant la main de Kitty.

« Il ne viendra pas ce soir, ma chérie, il m'a dit qu'il ne voulait pas vous fatiguer, Emily et toi. Il était soulagé que vous soyez toutes les deux en parfaite santé, mais il pense que vous avez besoin de reprendre des forces.

- Il viendra certainement demain matin à la première heure, dit Mrs. Bennet, désireuse de rassurer sa fille qui arborait à nouveau une expression désemparée.

- Mais enfin, il pourrait tout de même venir la rencontrer, et m'embrasser juste un instant… dit Kitty.

- Ne lui en voulez pas, Kitty, lui dit sa mère. Certains hommes se sentent particulièrement mal à l'aise dans ces moments-là, et ils préfèrent garder leurs distances pendant un accouchement.

- Mais sa fille est née ! s'insurgea Elizabeth qui n'y tenait plus.

- Je suis sûre qu'il verra les choses différemment demain, et qu'il sera ravi de venir vous voir toutes les deux. » conclut Mrs. Bennet.

Ces explications n'avaient convaincu Kitty qu'à demi, aussi Jane s'approcha-t-elle.

« Ceci dit, Mr. Cooper a raison sur un point, tu as besoin de repos. Tu devrais essayer de dormir quelques heures, nous allons veiller sur Emily. »

La douceur de Jane fit son œuvre et, épuisée, Kitty ne se fit pas prier. Elle glissa dans un profond sommeil en quelques minutes. Mrs. Bennet et ses filles se relayèrent auprès d'Emily, avant de la confier à la nourrice que l'intendante de Basildon Park avait fait venir. Chuchotant au chevet de Kitty, elles commentèrent les attitudes étranges de Kitty et Mr. Cooper. Aux yeux de Mrs. Bennet, cela n'avait rien d'étonnant, car il lui semblait tout à fait normal qu'un gentleman souhaite un fils rapidement.

« Ils sont mariés depuis un an à peine, ils auront bien le temps d'avoir un garçon, dit Jane.

- Vous raisonnez en mère, Jane, mais vous savez que les hommes sont différents, intervint Mrs. Bennet.

- Je ne pense que pas que Mr. Cooper le soit, dit Elizabeth.

- Nous nous sommes apparemment trompées à son sujet, dit Mrs. Bennet.

- Il y a encore quelques semaines, Kitty semblait parfaitement heureuse, et n'a pas mentionné cette inquiétude une seule fois. Je suis convaincue qu'il s'est passé quelque chose entre-temps, dit Jane.

- Il aura peut-être simplement fait preuve de franchise à ce sujet, dit Mrs. Bennet.

- Quelle franchise ? Je ne pense pas qu'avoir un fils soit si important à ses yeux, dit Jane.

- Cela devrait en tout cas être moins important que Kitty et son enfant soient en bonne santé, dit Elizabeth.

- Votre mari a été compréhensif, Lizzie, mais comprenez bien que tous les hommes ne le sont pas autant, et c'est visiblement le cas de Mr. Cooper, dit Mrs. Bennet.

- Mr. Darcy n'a pas été « compréhensif », Mère, il était sincèrement très heureux de la naissance de Leonora. Quant à Mr. Cooper, j'espère qu'il a un motif valable pour se comporter ainsi. C'est terrible pour Kitty qu'un événement si heureux soit gâché par la déception de son mari, dit Elizabeth.

- Je ne vois pas ce que nous pourrons y faire, dit Mrs. Bennet.

- Hormis soutenir Kitty, rien, malheureusement... » dit Jane.

Toutes trois se quittèrent après s'être assuré qu'Emily n'avait besoin de rien, et elles rejoignirent les chambres qui avaient été mises à leur disposition. Elizabeth retrouva Darcy dans la sienne, assis dans un fauteuil près du feu, un livre à la main. Il l'accueillit avec un sourire et lui tendit la main. S'asseyant sur ses genoux, elle poussa un profond soupir.

« Ce fut une bien longue journée…, dit-il après l'avoir embrassée sur la tempe.

- Interminable… Si j'avais su, je n'aurais pas insisté pour faire une promenade si longue cet après-midi ! dit-elle en fermant les yeux.

- Comment va ta sœur ?

- Elle dort, mais je crois qu'elle est très éprouvée par les événements. Cela devrait être l'un des plus beaux jours de sa vie, et elle paraît inconsolable…

- Je ne comprends pas Mr. Cooper, avoua Darcy.

- Vous a-t-il parlé ?

- Non, mais nous mettions cela sur le compte de son inquiétude pour Kitty. Après tout, Bingley et moi n'étions guère plus loquaces en pareilles circonstances… Mais quand Jane est venue lui apprendre que sa fille était née, il a semblé ne ressentir aucune joie. Il paraissait soulagé que Kitty aille bien, mais c'est bien la seule émotion qu'il a laissé transparaître. »

Face à cette révélation, Elizabeth resta longuement silencieuse, tentant de chercher à comprendre ce qui avait pu arriver aux Cooper, qu'elle avait toujours connus amoureux et soudés dans toutes les épreuves qu'ils avaient traversées.

« Qu'a-t-il bien pu se passer ? s'interrogea-t-elle enfin.

- Je l'ignore, mais il faut espérer qu'en voyant sa fille il se ressaisira très vite. Elle va bien ?

- Elle dort, et semble plutôt vigoureuse.

- A-t-elle déjà un nom ?

- Emily Alice Cooper.

- « Alice » ? Comme la sœur de Mr. Cooper ?

- Oui. Ce n'est pas très étonnant, il était très proche d'elle.

- Oui, je m'en souviens. En tout cas, c'est un bien joli prénom. Je suis sûr que tout ira mieux demain quand il la rencontrera. Après tout, comment résister à son propre enfant ? dit-il avec un sourire attendri.

- Puisses-tu avoir raison… » dit-elle en se blottissant contre lui.


Mais au grand désarroi de tous les Bennet, ainsi que des beaux-frères des Cooper, la situation n'évolua pas le moins du monde le lendemain. Lorsque Jane et Elizabeth entrèrent dans la chambre de Kitty pour la préparer avec l'aide de sa femme de chambre afin de la rendre présentable pour la première visite de Mr. Cooper et du reste de sa famille, Kitty semblait avoir repris quelques forces, et paraissait moins triste que la veille. La présence de sa fille, qu'elle réclama tout de suite, acheva de la rasséréner tout à fait. Emily, malgré des crises de larmes fréquentes, était charmante, et sa mère ne lui résistait pas, la gratifiant de nombreux sourires qui réchauffèrent le cœur de ses sœurs. Leur soulagement devait toutefois n'être que de courte durée. Très matinal, Mr. Cooper les rejoignit dès neuf heures. Il les salua aimablement, les remerciant avec chaleur de s'être occupées de son épouse.

« C'est tout naturel, Mr. Cooper. Nous sommes bien placées pour savoir que la présence d'une sœur et d'une mère aimantes est précieuse en de tels instants, dit Jane.

- Certes, mais je sais que Kitty a dû beaucoup les apprécier, et je vous en remercie. Savoir que vous étiez à ces côtés m'a beaucoup rassuré. » dit-il.

Au cours de ce bref échange, Elizabeth avait retrouvé le jeune homme charmant et épris de son épouse qu'ils avaient toujours connu, et elle commença à se demander si Kitty, éprouvée par les événements, ne s'était pas inquiétée trop rapidement. Néanmoins, le regard qu'il posa sur Kitty, qui tenait Emily dans ses bras, et le peu d'empressement qu'il mettait à les retrouver, acheva de la convaincre qu'aucun d'entre eux n'avait été trop hâtif dans leur jugement.

Les pensées de Jane n'étaient pas très éloignées des siennes. Elle n'avait pas manqué de remarquer elle aussi que, bien qu'entré dans la pièce depuis près de cinq minutes, Mr. Cooper ne s'empressait pas d'aller au chevet de son épouse. Jane ne put s'empêcher de comparer cette réaction avec celle de son propre mari, qui s'était précipité à ses côtés à l'instant où Elizabeth lui en avait donné l'autorisation, et combien les premières heures passées aux côtés de leur enfant avaient été magiques. L'attitude Mr. Cooper tranchait douloureusement avec ces moments idylliques. Et malgré toute sa bonté, Jane lui en voulut de priver Kitty de ces instants aussi précieux qu'éphémères.

Mr. Cooper finit par se tourner vers son épouse, lui offrant un sourire, qu'elle lui rendit, presque hésitante. Il s'approcha d'elle, et vint s'asseoir au bord du lit, avant de se pencher au-dessus d'Emily. En toute discrétion, Elizabeth et Jane sortirent de la pièce afin de les laisser en famille. Elles furent agréablement surprises de découvrir que leur père et Mary, ainsi que Georgiana, venaient d'arriver à Basildon Park. Mr. Bennet, tout à son impatience de rencontrer sa nouvelle petite-fille, peina à comprendre pourquoi son entourage ne semblait pas plus enthousiaste. Lorsqu'elle vit ses deux aînées revenir, Mrs. Bennet les interrogea brièvement pour savoir quelle avait été la réaction de Mr. Cooper, mais ne fut qu'à demi rassurée par leur réponse.

Quelques instants plus tard, ils furent stupéfaits de voir Mr. Cooper entrer dans la pièce. Il vint saluer les nouveaux arrivants, alors que tous l'observaient avec attention, troublés de voir qu'il n'était pas resté aux côtés de Kitty plus longuement. Puis, après avoir pris des nouvelles de la santé de ses beaux-parents, il commença à se diriger vers la porte, arguant qu'il avait du travail.

« Quoi que ce soit, cela pourra bien attendre un jour ou deux, Cooper, intervint Darcy.

- Vos affaires sont urgentes, monsieur.

- Moins que votre famille, dit Darcy fermement.

- Je suis désolé, mais je préfère m'y atteler dès aujourd'hui. » dit Mr. Cooper, mal à l'aise, avant de s'éclipser.

Tous gardèrent le silence après son brusque départ, et Mr. Bennet fut le premier à décréter qu'il leur fallait retrouver Kitty. Ils passèrent la journée à son chevet, tentant à grand-peine de la distraire de sa tristesse grandissante, que seule Emily parvenait à chasser. D'autorité, Mrs. Bennet annonça qu'elle s'installait à Basildon Park pour soutenir sa fille avec son époux, et qu'ils repoussaient leur départ du Derbyshire afin de pouvoir assister au baptême d'Emily. Mr. Cooper, revenu auprès d'eux en fin d'après-midi, n'avait pas manqué de deviner que sa belle-mère désirait surtout soutenir sa fille qu'elle sentait anxieuse, et en découvrir les raisons.

Lorsque Darcy rejoignit la nursery ce soir-là, il ne put s'empêcher de sourire en voyant son Elizabeth cajoler Leonora. Il les prit dans ses bras, et son épouse leva les yeux vers lui gravement.

« Merci… murmura-t-elle.

- Pour quoi ?

- De ne pas avoir été déçu comme Mr. Cooper.

- Comment aurais-je pu l'être ? Leonora est le plus beau cadeau qu'on m'ait fait… Quant à Mr. Cooper, j'espère qu'il se ressaisira très vite, et mesurera sa chance.»

Bercée par la présence réconfortante de son mari et de sa fille, Elizabeth ferma les yeux, le cœur serré en pensant à sa sœur qui devait se sentir bien seule en cet instant.


Georgiana tentait à grand-peine de maîtriser son agitation tandis que Darcy, Elizabeth, et elle cheminaient vers l'église où devait avoir lieu le baptême d'Emily. Trois semaines avaient passé depuis l'anniversaire de Lizzie et sa dernière rencontre avec Edward Thorne. Trois longues semaines durant lesquelles elle avait tenté, sans succès, de mettre de l'ordre dans ses pensées et ses sentiments. Sans un mot, la pochette contenant les partitions de Lord Worth avait été retournée à Matlock Castle dès le lendemain de l'anniversaire d'Elizabeth. Le jeune homme ne s'était pas présenté à Pemberley depuis, déroutant sans le savoir profondément Georgiana, habituée à le voir presque tous les jours depuis juillet.

L'exaltation des premières heures qui avaient suivi la découverte des ses sentiments pour le jeune homme avait laissé place à de nouveaux doutes et de nombreuses craintes. Redoutant de n'avoir pas maîtrisé ses sentiments alors qu'elle s'était juré de ne plus se laisser aller à une telle faiblesse, et surtout d'avoir laissé sa naïveté la tromper une nouvelle fois, Georgiana tenta de se faire violence, et de se convaincre que Lord Worth la laissait indifférente, et que seul son talent de musicien l'avait attirée. Mais, en son for intérieur, elle devait se rendre à l'évidence : le jeune homme lui manquait chaque jour davantage.

Et ce fut précisément son absence qui ouvrit les yeux de la jeune fille sur ses nombreuses qualités. En pensée, elle revécut leurs innombrables conversations, s'émerveilla de sa gentillesse profonde, de son humour, et surtout de la tendre persévérance avec laquelle il l'avait courtisée durant l'été. Pendant ces longues semaines, elle n'avait vu en lui que le musicien et l'artiste brillant. Désormais, alors que son cœur s'éveillait, elle ne voyait plus que l'homme, et il lui plaisait infiniment. A son corps défendant, elle comprit qu'elle commençait même à imaginer à quel point il serait délicieux de le voir davantage pour mieux savourer leur entente parfaite.

Ces heureux souvenirs et ces rêveries interminables tranchaient avec l'absence douloureuse qu'il lui imposait désormais. Elle ne savait plus si elle n'avait pas imaginé les sentiments qu'il lui portait, ou si elle n'avait justement pas trop tardé à leur répondre. S'était-il lassé de sa froideur passée ? Avait-il rencontré une autre jeune fille, plus aimable, ou plus brillante ? Pour la première fois de son existence, Georgiana Darcy fut jalouse, et le sentiment ne lui plut pas.

Elle avait donc oscillé entre le soulagement et l'angoisse lorsque les Matlock avaient annoncé aux Darcy que Lord Worth se joindrait à eux pour le baptême d'Emily. Georgiana se faisait une joie de cet événement, d'autant que Kitty, très amie avec elle depuis son premier séjour à Pemberley en 1817, lui avait demandé d'être la marraine d'Emily. Très émue, et d'autant plus touchée qu'elle savait que son amie vivait des jours difficiles malgré la naissance de sa fille qui la transportait de joie, Georgiana avait accepté. Le jour du baptême avait fini par arriver, et à sa grande honte, elle ne parvenait pas à chasser Lord Worth de ses pensées.

Mais lorsqu'elle rejoignit les Cooper qui attendaient déjà leurs proches avec Emily sur le parvis de l'église, Georgiana ne pensa plus qu'à son amie et sa future filleule. Très pâle, Kitty la salua, et seul le regard de Jane dissuada Georgiana d'interroger son amie qui semblait aller plus mal encore que lors de sa dernière visite à Basildon Park. Mr. Cooper, en retrait, la salua poliment mais avec bien trop de distance compte tenu de l'événement. Mais d'un commun accord, plus implicite que volontaire, nul ne s'aventura à poser des questions aux jeunes parents. Elizabeth, qui pensait d'ailleurs que ce n'était ni le lieu ni le moment, prit note d'en parler plus longuement à sa mère après la cérémonie pour savoir si elle avait appris davantage au cours de son séjour à Basildon.

Georgiana était en train de parler avec Kitty lorsque les Matlock arrivèrent, accompagnés de Lord Worth. Lorsque que les salutations d'usage furent terminées, Georgiana osa à peine diriger son regard vers le jeune homme. C'était compter sans ce dernier, qui ne manqua de venir lui parler dès qu'il en eut l'occasion.

« Miss Darcy, c'est un plaisir de vous revoir. J'ai été privé de votre présence ces derniers temps car certaines affaires de mon père m'ont rappelé à Londres pour quelques jours. J'espère que vous vous portez bien ? »

Avant qu'elle ait pu le dissimuler, un sourire illumina le visage de la jeune fille.

« Vous étiez à Londres ? Vraiment ?

- Oui, je pensais que les Matlock vous en avaient informée.

- Cela leur aura échappé. Il faut dire que je n'ai guère eu l'occasion de les voir ces derniers temps. Et je croyais que Lord Vauxhall vous retenait à Matlock Castle avec ses éternelles parties de chasse, dit-elle d'un ton qu'elle voulut détaché.

- J'eusse préféré ! La réalité est toute autre, j'ai malheureusement été retenu à Londres par des sujets bien moins palpitants. Mais vous ne m'avez pas répondu…

- A quel sujet ?

- Vous portez-vous bien ?

- A merveille. Et vous-même ?

- Très bien, sans compter que je suis ravi d'être de retour dans le Derbyshire. Je n'ai pas eu l'occasion de vous remercier d'avoir fait rapporter mes partitions à Matlock Castle. Elles sont arrivées juste à temps pour que je puisse les emporter avec moi à Londres. J'aurais été perdu sans elles. Encore merci.

- Je vous en prie, dit-elle, rougissante, et priant pour qu'il ne se soit pas aperçu que la pochette avait été ouverte, et son contenu tombé à terre.

- J'ai appris que vous allez devenir marraine aujourd'hui, dit-il pour la mettre à l'aise en voyant son trouble.

- Oui, Mrs. Cooper a eu la bonté de penser à moi pour cet honneur. Nous sommes très amies, mais je pensais qu'elle choisirait Mrs. Bingley ou ma belle-sœur, ce qui aurait été un choix plus naturel. J'ai été très flattée qu'elle me choisisse.

- Vous avez assurément la bonté et la douceur qu'une mère recherche pour son enfant. » dit-il, la faisant rougir davantage encore.

Devant son silence, il ne put retenir un sourire, troublé de deviner qu'il ne s'agissait plus là de sa froideur habituelle, sans pour autant oser espérer que ses sentiments soient réciproques. Le souvenir de leur duo lui revint en mémoire, et malgré les trois semaines qui s'étaient écoulées entretemps, il ne parvenait toujours pas à y repenser sans sentir son cœur s'accélérer. Pour la première fois, il avait senti qu'elle cessait de se retrancher derrière des barrières infranchissables, et que leur passion commune les avait rapprochés bien plus qu'il n'avait jamais osé en rêver. Leur parfaite harmonie l'avait ravi, et il priait pour avoir la chance de jouer à nouveau à ses côtés rapidement, et il osa s'en ouvrir à elle.

« Je garde un souvenir merveilleux de notre intermède musical, j'espère que nous aurons à nouveau l'occasion de jouer ensemble très bientôt ?

- Ce serait priver notre entourage de votre talent, vous êtes bien plus brillant pour moi, un tel duo serait déséquilibré ! dit Georgiana en baissant les yeux.

- Je pense au contraire que vous êtes la duettiste idéale, que j'ai d'ailleurs cherchée pendant longtemps. »

Il avait parlé d'une voix si caressante que Georgiana rougit violemment, se demandant s'il parlait toujours de musique. Lorsqu'elle osa croiser son regard à nouveau, elle n'y lut que de l'affection et une pointe d'amusement qui la piqua au vif, relançant le jeu auquel ils s'étaient prêtés le jour de leur duo.

« Vous n'avez pas dû chercher bien loin si vous n'avez pas réussi à trouver plus talentueux que moi, répliqua-t-elle avec un sourire taquin.

- Ne vous sous-estimez pas, Miss Darcy… Ce n'est pas faire honneur à votre talent. »

L'entrée des Cooper dans l'église dispensa Georgiana de répondre, car Kitty la fit venir à ses côtés immédiatement. Elle fit rapidement la connaissance de Mr. Malone, que les Cooper avaient choisi comme parrain. Elizabeth et Darcy l'avaient déjà rencontré peu de temps après le mariage de Kitty, lorsque son mari et elle s'étaient réfugiés à Londres chez Mr. Malone et son épouse. Ce dernier était un ami d'université dont Mr. Cooper était resté proche, et il faisait partie des rares connaissances qui n'avaient pas mal jugé sa mésalliance avec Kitty, ce dont le jeune homme lui en était très reconnaissant.

La cérémonie du baptême fut charmante, et Emily sembla traverser le bouleversement de ses habitudes avec philosophie. Georgiana, sous le charme de sa filleule, ne la quitta pas lorsque ses parents la lui confièrent, et la scène, attendrissante, fit naître un sourire chez toute l'assemblée, y compris chez Mr. Cooper. Tous se dirigèrent ensuite vers Basildon Park, où Kitty avait organisé une réception très simple mais délicieuse. La fin du mois de septembre approchait, mais le temps était toujours clément, aussi purent-ils profiter du jardin et de la véranda à loisir. Seule Kitty ne prit pas part à la fête : après avoir confié sa fille à sa nourrice, elle s'isola dans un coin du jardin, où Jane et Elizabeth, inquiètes de la voir toujours si taciturne, eurent bien du mal à la trouver. Et lorsque ses deux sœurs la rejoignirent, Kitty n'y tint plus, et elle fondit en larmes.

« Kitty, que se passe-t-il ? demanda Elizabeth en s'asseyant avec ses côtés.

- Rien, ne vous inquiétez pas. Je vais me reprendre. Ne m'aviez-vous pas dit que je pleurerais beaucoup après ma délivrance ? dit Kitty en esquissant un faible sourire.

- Voir Mr. Cooper si distant avec Emily et toi ne faisait pas partie des choses auxquelles nous nous attendions, dit Jane. Tu sais que tu peux tout nous dire, ma chérie ?

- Vous ne pourrez rien pour moi, dit Kitty.

- Peut-être pas, mais nous parler devrait te faire du bien. Cela semble trop lourd à porter pour toi toute seule, dit Elizabeth.

- Tout cela était inévitable. J'ai tenté de m'y préparer, mais sans succès.

- De quoi parles-tu ? demanda Elizabeth.

- Jonathan espérait un fils.

- Nous avions compris cela, dit Jane. Mais pourquoi cela revête-t-il tant d'importance à ses yeux ? Tu auras bien le temps d'avoir un fils plus tard…

- Ce n'est pas pour une question d'héritage. Il n'y a de toute façon plus d'héritage depuis que ses parents l'ont renié... Mais il comptait justement sur la naissance d'un fils pour se réconcilier avec eux. »

A cette nouvelle, ses deux sœurs échangèrent un regard intrigué, avant de se tourner à nouveau vers Kitty.

« Est-il à nouveau en contact avec eux ? demanda Elizabeth.

- Il a écrit à son père pendant ma grossesse, afin de lui annoncer la nouvelle. Avec sa gentillesse habituelle, il les a invités une nouvelle fois ici. La seule réponse qu'il a reçue date du mois dernier. Son père, que je soupçonne pourtant plus souple que sa mère, lui a écrit pour seule réponse : « Si vous nous donnez un héritier, nous veillerons à ce qu'il ne souffre pas de vos décisions irréfléchies. ».

- Et il serait plus souple que son épouse ? dit Elizabeth avec sarcasme.

- C'est infâme ! s'insurgea Jane. Ces gens sont vraiment sans cœur.

- Peut-être, mais ce sont ses parents, et ils lui manquent, dit Kitty. Et plus que tout, sa sœur Alice lui manque.

- Comment a-t-il réagi en recevant une telle réponse ? demanda Elizabeth.

- Il m'a dit qu'il priait pour donner satisfaction à son père, car il pense que ce serait un début de réconciliation.

- Il est bien optimiste, dit Elizabeth sombrement. J'ai parlé avec sa mère à l'époque où elle a tenté de vous séparer : ils sont intransigeants, et ne voient que leur intérêt. La réponse de ton beau-père est d'ailleurs éloquente : il ne parle que de votre enfant, pas du tout de toi ou Mr. Cooper. Je les soupçonne de n'agir ainsi que parce qu'en rejetant ton mari, ils ont perdu leur héritier. Si tu mets un fils au monde, il se pourrait qu'ils le considèrent effectivement comme innocent dans toute cette histoire et le nomment héritier légitime. Mais que Mr. Cooper n'y voit pas là un espoir de réconciliation, je les crois sincèrement trop imbus de leur rang et préoccupés de leurs ambitions démesurées pour pardonner à ton mari.

- Jonathan ne pense pas comme toi. Je crois qu'il espérait qu'un fils réveillerait l'affection de ses parents. Après tout, Lady Catherine ne s'est-elle pas adoucie à ton égard en rencontrant Leonora ?

- Elle s'est surtout adoucie car mon mari la menaçait de ne pas la laisser revenir à Londres. Je ne me fais pas d'illusions sur ses sentiments à mon égard, même si j'ai donné un enfant à William. Et rappelle-toi justement que Mrs. Cooper est amie avec Lady Catherine, cela devrait vous éclairer sur son compte.

- Je suis comme toi, je pense qu'il se leurre au sujet de ses parents, mais je ne peux lui reprocher de souhaiter une réconciliation, dit Kitty.

- Mais combien de temps pourras-tu tolérer qu'il te blâme si elle ne se produit jamais ? demanda Jane tristement.

- Il ne me blâme pas…

- Vraiment ? Il ne nous a pas habitués à une telle froideur, Kitty, jamais ! dit Jane. Et surtout pas à ton égard !

- Ce n'est que passager. Il lui faut juste le temps de surmonter sa déception.

- Je ne suis pas d'accord, dit Elizabeth d'un ton catégorique. Son attitude est injuste. Il n'a pas à te reprocher quoi que ce soit, Kitty. Tu n'as rien demandé, rien exigé avant vos fiançailles. Tu t'es effacée car tu ne voulais pas compromettre son futur ni même le voir se brouiller avec ses parents. Il a choisi, en son âme et conscience, de passer outre leur interdiction pour demander ta main. Dois-je te rappeler qu'il est venu te chercher jusqu'à Darcy House alors même que tu avais perdu tout espoir de le revoir un jour ?

- Il espérait que je ferais son bonheur ! dit Kitty en pleurant à nouveau.

- Et ne le fais-tu pas ? demanda Jane.

- Je m'y emploie chaque jour, et c'était si simple, au début ! Mais aujourd'hui… toute ma tendresse n'y suffit plus. Sa famille lui manque trop pour cela, et surtout Alice. J'ai peur qu'il regrette sa décision… dit Kitty d'une voix brisée.

- C'est impossible, Kitty, il t'aime profondément, nous l'avons constaté pendant des mois. La réaction de ses parents ne peut avoir causé un tel revirement, dit Jane avec sollicitude.

- Et pourtant je le constate tous les jours. Il a mis une telle distance entre nous à l'instant où il a appris la naissance d'Emily…!

- Ce qui est d'autant plus injuste envers votre fille. Elle n'a pas à souffrir les conséquences de ses choix, dit Elizabeth.

- Tout comme il n'a rien à te reprocher, dit Jane. J'imagine que sa décision n'a pas dû être facile à prendre, et que vivre avec de telles conséquences doit être terrible, mais il a choisi de fonder une famille avec toi, il ne peut pas se détourner de vous maintenant. En revanche, peut-être qu'avec son mariage, sa sœur Alice sera plus libre et se réconciliera avec lui.

- Elle n'est pas fâchée contre lui, contrairement à leurs parents. Tu te souviens certainement que j'ai parlé avec elle au derby d'Epsom peu avant mon départ pour la France, dit Elizabeth.

- Oui, mais à l'époque elle semblait surtout inquiète de la disparition de Jonathan, dit Kitty.

- Et désolée de l'intransigeance de leurs parents. Je pense qu'elle souffre de leur séparation autant que son frère, et je pense que son mariage la libèrera de l'interdiction des ses parents de venir vous voir.

- Puisses-tu avoir raison, mais je crains malheureusement que seul l'avenir puisse me dire ce qu'il en est. Je prie pour lui donner un fils rapidement…

- Ce qui ne disposera pas mieux ses parents à votre égard, l'avertit Elizabeth.

- Sans doute pas, mais ce jour-là Jonathan ouvrira peut-être les yeux à leur sujet et se montrera moins distant avec moi. Et si Alice décide de le revoir, cela l'apaisera, je le sais.

- Tout cela pourrait prendre des années, Kitty ! s'insurgea Jane.

- Que puis-je faire d'autre ?

- Lui parler, dit Elizabeth. Je crois que la franchise est le meilleur parti à adopter en de telles circonstances. Si tu ne lui dis pas que son attitude te fait souffrir, je crains qu'il ne s'obstine dans cette voie.

- Il se rend bien compte de ce que j'endure ! dit Kitty, offusquée.

- S'il souffre de l'obstination de ses parents, il peut ne pas voir que tu es malheureuse de la situation, dit Jane.

- Il serait bien aveugle dans ce cas… dit Elizabeth.

- Peu importe. Il faut que tu lui parles, Kitty, dit Jane, et voir avec lui comment régler les choses. Mais tu ne peux le laisser t'isoler ainsi, c'est à vous, et à vous seuls, de venir à bout de cette difficulté.

- Et vous devez penser à Emily désormais, ajouta Elizabeth. Elle mérite un foyer aimant, et des parents unis. Mr. Cooper a des responsabilités envers elle, et envers toi, il ne peut les oublier à cause de l'intransigeance de ses parents. »

Les trois sœurs parlèrent encore longuement. Elizabeth et Jane se sentaient impuissantes devant pareille situation, et elles tentèrent d'entourer Kitty de toute leur affection pour la réconforter. Seule l'arrivée de Georgiana fit naître un sourire sur le visage de la jeune mère. Voyant que les deux amies avaient envie de se parler, Jane et Elizabeth prirent congé, allant retrouver leurs maris et les Bennet. Il ne fallut que quelques instants à Mrs. Bennet pour les interroger en détails sur les confidences de Kitty, car sa fille s'était enfermée dans un mutisme obstiné depuis la naissance d'Emily, dont pas même l'installation de sa mère à Basildon n'avait pu venir à bout.

Georgiana, comme elle y était désormais habituée depuis trois semaines, oscillait entre l'exaltation et l'angoisse, et sa longue discussion avec Lord Worth au cours de l'après-midi l'avait laissée dans un état presque second. Il ne fallut pas longtemps à son amie pour deviner les tourments qui l'agitaient. Malgré son confinement à Basildon pendant sa grossesse et ses relevailles, Kitty avait remarqué les tendres sentiments que nourrissait Lord Worth à l'égard de la jeune fille. Et si elle n'avait pas pu quitter Basildon Park pour assister à l'anniversaire d'Elizabeth, elle soupçonnait de longue date Georgiana d'être plus sensible qu'elle ne voulait bien l'avouer à la cour douce et patiente que lui faisait le jeune homme.

Georgiana, avec sa générosité habituelle, devinait quant à elle sans peine la tristesse ineffable de son amie, et combien sa longue discussion avec ses sœurs avait été éprouvante. Pressentant qu'un autre sujet de conversation lui ferait le plus grand bien, elle n'éluda pas les questions de Kitty. Du reste, elle ne s'en sentait pas le courage, et fut presque reconnaissante envers son amie d'aborder le sujet spontanément.

« Lord Worth ne t'a pas quittée depuis que nous sommes revenus de l'église, lui dit Kitty avec un sourire, plus amusée encore lorsqu'elle constata que Georgiana rougissait. Dois-je m'attendre à l'annonce d'une bonne nouvelle prochainement ?

- Ne sois pas si hâtive, Kitty !

- Voilà près de trois mois qu'il te courtise, et il semble évident pour tout le monde que vous vous accordez parfaitement.

- Peu m'importe l'avis des gens, tu le sais bien.

- Qu'en est-il de celui de Lord Worth ? Tu lui accordes bien plus d'importance, n'est-ce pas ?

- Je ne sais pas… Je suis un peu perdue.

- Te plaît-il ?

- J'ai une grande estime pour lui.

- « Une grande estime » ?! dit Kitty, laissant fuser un bref éclat de rire. Ma chère Georgiana, tu ne faillis pas à la réputation des Darcy ! Tu me rappelles ton frère, pendant ses fiançailles avec Elizabeth. Il ne pouvait la quitter des yeux, mais lorsque nos relations l'interrogeaient sur leurs fiançailles, il répondait qu'il avait pour elle « la plus grande affection », et « était très honoré de la confiance qu'elle lui avait témoignée lorsqu'elle lui avait donné sa main ». Cela nous faisait beaucoup rire avec Jane, car il ne trompait personne, tout comme tu ne me trompes nullement aujourd'hui, dit Kitty avec un sourire affectueux.

- Mon frère ne faisait preuve alors que de sa réserve habituelle. Il n'avait aucun doute sur ses sentiments, ni sur ceux d'Elizabeth. Dans mon cas c'est bien différent.

- Tu ne peux pas mettre en doute les sentiments de Lord Worth.

- Et pourtant je m'y force. J'ai trop souffert des mensonges de George Wickham et Mr. Stafford pour me laisser aller à nouveau à une trop grande confiance.

- Georgiana, je suis ton amie, et je veux ton bonheur. J'aurais tout donné pour gifler personnellement Mr. Stafford lorsqu'il s'est si lâchement détourné de toi. Mais crois-moi, Lord Worth ne te ferait jamais souffrir. Je crois au contraire qu'il serait prêt à endurer beaucoup de tourments pour faire ton bonheur. Je n'ai aucun doute sur le fait qu'il t'aime profondément, et que ce n'est pas une passion passagère. »

Le discours de son amie troubla beaucoup Georgiana, qui garda le silence quelques instants, tentant de mettre de l'ordre dans ses pensées. N'y tenant plus, elle esquissa un sourire ému.

« Crois-tu ? Cela me semble trop beau pour être vrai…

- Et pourquoi donc ? Tu as tout pour plaire, et a fortiori pour lui plaire : tu es ravissante, généreuse, cultivée, de bonne famille, et vous partagez la même passion pour la musique. Il n'est pas étonnant qu'il soit subjugué. Tu devrais cesser d'avoir une si mauvaise opinion de toi-même, et laisser derrière toi le souvenir des ces malotrus qui t'ont fait croire que tu n'étais pas digne d'eux. N'as-tu pas compris encore ? Ce sont eux qui étaient indignes de toi, et tu leur as accordé bien trop d'importance en daignant les regarder.

- Je crains que l'amitié que me portes ne t'aveugle. J'ai mes défauts…

- Qui n'en a pas ? Encore que je cherche toujours les tiens…

- Que dois-je faire ?

- L'aimes-tu ?

- Il me plaît. Infiniment, avoua Georgiana. Je peine même à penser à autre chose qu'à lui ces temps-ci.

- Voilà un signe qui ne trompe pas.

- Mais si ce n'était qu'un béguin ?

- Pas cette fois. Tu n'as rien précipité, tu étais même presque glaciale avec lui au début de votre relation ! Voilà qui t'a laissé le temps de réfléchir et de voir s'il était digne de confiance. Je pense que tu es tombée amoureuse de lui peu à peu sans même t'en apercevoir.

- Mais est-ce que j'aime le gentleman ou le musicien ?

- Cela, ma chère Georgiana, est ce qui fera la beauté de votre relation : vous serez en accord parfait sur ces deux aspects.

- Tu es trop hâtive !

- Et toi trop hésitante. Je ne te dis pas de tout précipiter, mais cesse de le freiner ainsi ! Le pauvre est sur des charbons ardents !

- Si je ne le fais pas, mon frère s'en chargera.

- Pas nécessairement. Mr. Darcy t'adore et serait prêt à tout pour ton bonheur.

- Il faudrait pour cela que je lui donne l'assurance d'être sincèrement éprise de Lord Worth.

- N'est-ce pas le cas ?

- Je ne le formulerais pas ainsi…

- Formule-le comme tu veux, mais que ressens-tu ? Est-ce différent de ce que tu éprouvais pour Mr. Wickham et Mr. Stafford ?

- Ce n'est absolument pas comparable. Mr. Wickham était un ami de la famille, je l'ai pour ainsi dire toujours connu. Au moment où j'ai cru tomber amoureuse de lui, je le considérais presque comme un frère. Quant à Mr. Stafford, j'étais sous son charme, mais j'ai compris bien plus tard que je ne le connaissais pas du tout. J'ignorais tout de sa personnalité, de ses goûts… Dans les deux cas… je croyais les connaître, et j'ai été trompée par leurs belles manières et leur désinvolture.

- « Désinvolte » est un qualificatif que l'on ne peut absolument pas attribuer à Lord Worth.

- Et pourtant il ne manque ni d'humour ni de joie de vivre.

- Tu es bien prompte à le défendre, dit Kitty, amusée.

- Je ne le défends pas, je… dit Georgiana avant de s'interrompre, rougissant de plus belle.

- Simplement tu le connais bien mieux que tu n'as connu Mr. Wickham et Mr. Stafford, précisa son amie. Et plus tu apprends à le connaître, plus tu sembles tomber sous son charme.

- Que dois-je faire ? Je crains qu'il ne doive repartir pour Balcombe Abbey bientôt…

- Si Lord Worth te plaît comme tu me l'as avoué, ne le laisse pas partir en lui faisant croire que tu lui es indifférente. »

Au grand désarroi de Georgiana, Mr. Cooper les rejoignit, accompagné de Mr. et Mrs. Bennet, annonçant à Kitty que ses invités s'interrogeaient sur son absence. Elle s'excusa auprès de Georgiana. Leur discussion avait néanmoins ébranlé un peu plus les certitudes de son amie, et la jeune fille passa le reste de la réception perdue dans ses pensées, parlant distraitement avec la plupart de ses proches. Lorsque Darcy et Elizabeth prirent congé, elle salua les Cooper, et fut soulagée de voir que Lord Worth souhaitait lui parler à nouveau. Il profita des adieux des Darcy aux Cooper et aux Bennet pour s'approcher de Georgiana.

« Miss Darcy, j'ai été ravi de vous revoir. Nos échanges m'avaient manqué, j'ai passé une journée délicieuse.

- Moi aussi, dit-elle avec douceur.

- Aurais-je le plaisir de votre compagnie prochainement ?

- Je ne peux parler au nom de mon frère et de Mrs. Darcy, mais il me semble que vous avez toujours été le bienvenu à Pemberley, répondit Georgiana avec un sourire.

- Je ne doute pas de leur hospitalité, et j'en suis honoré. Toutefois ma visite à Pemberley serait grandement motivée par le plaisir que j'éprouve avec nos discussions, Miss Darcy… »

Troublé, il laissa sa phrase en suspens, si absorbé par l'attente de sa réponse qu'il ne remarqua pas que les Darcy étaient déjà montés en voiture, et que le retard de Georgiana commençait à être remarqué. La jeune fille se tourna une dernière fois vers lui, arborant un sourire timide.

« Un plaisir réciproque, Lord Worth. » dit-elle avant de s'avancer vers la voiture.

A sa grande surprise, il lui saisit la main pour l'aider à monter en voiture, dans un mouvement si furtif que Georgiana devait se demander pendant toute la durée du trajet vers Pemberley si elle ne l'avait pas rêvé. Il salua Darcy, Elizabeth et Georgiana d'une même phrase d'un ton égal. Elizabeth, qui n'avait rien perdu de la scène, lutta pour réprimer un sourire. Avec sa bonne humeur habituelle, elle remercia le jeune homme, et l'invita à venir à Pemberley quand bon lui semblerait, faisant rougir davantage encore Georgiana. La lueur de joie dans le regard du jeune homme à cette nouvelle la ravit, et elle offrit un nouveau sourire à son soupirant, l'encourageant ainsi à venir leur rendre visite le plus tôt possible.

Aucun des Darcy ne parla sur le chemin du retour, et Georgiana ne put s'empêcher d'observer son frère à la dérobée, cherchant à deviner ses pensées. Mais Darcy resta impassible, et elle ne sut si cela devait la rassurer ou au contraire accroître son inquiétude. Se rappelant sa conversation avec Kitty, elle comprit alors que l'une de ses principales craintes, qui la tenaient à l'écart de Lord Worth, était justement l'opinion qu'avait Darcy du rapprochement des deux jeunes gens. Le temps pressait, car Lord Worth, ne pouvant abuser davantage de l'hospitalité des Matlock, n'attendait plus que le retour imminent du Colonel Fitzwilliam et de Lady Mary pour repartir à Balcombe Abbey. Surmontant son trouble, et la peur de décevoir son frère, elle s'approcha de lui à l'instant où ils entrèrent dans le Grand Foyer de Pemberley.

« Puis-je te parler, Fitzwilliam ? lui demanda-t-elle discrètement.

- Bien sûr… Je te retrouve plus tard, Elizabeth, dit Darcy à son épouse, avant de se tourner vers sa sœur. Veux-tu que nous allions nous promener ?

- Volontiers, c'est un crime de ne pas profiter d'une si belle journée. »

Elizabeth s'éclipsa après leur avoir dit qu'elle allait retrouver Leonora, laissant le frère et la sœur seuls. Ils sortirent dans les jardins, et marchèrent quelques minutes dans un silence inconfortable. Puis, prenant une grande inspiration, Georgiana se tourna vers Darcy.

« Je suppose que tu as deviné de quoi je souhaite parler… ?

- J'ai une vague idée, dit-il avec un sourire.

- Ce n'est pas drôle, Fitzwilliam ! s'insurgea sa sœur.

- Je n'ai jamais dit que ça l'était. Mais je ne veux pas forcer tes confidences, Georgiana. Je préfère que tu abordes le sujet, et de la façon qui te convient le mieux. Peut-être même devrais-tu d'abord parler avec Elizabeth, elle serait d'un meilleur conseil que moi.

- C'est ton avis que j'aimerais connaître. »

Darcy garda le silence, sans pouvoir retenir un sourire amusé devant les tourments de sa sœur.

« Que penses-tu de Lord Worth ? finit-elle par demander.

- Nous y voilà… dit Darcy avec une fausse nonchalance.

- Grands dieux, que tu as changé, Fitzwilliam ! dit Georgiana, mi-amusée, mi-irritée.

- En quoi donc ?

- Tu le sais bien. Jamais tu n'aurais pris un tel sujet aussi légèrement il y a quelques années.

- Tu n'as plus le même âge.

- J'ai besoin que tu me répondes sérieusement, je t'en prie. » dit Georgiana, à la torture.

Cessant de marcher, Darcy lui prit les mains et la fit asseoir sur un banc.

« Fort bien. Pardonne à ton vieux frère d'avoir joué avec tes nerfs quelques instants. Mais Lord Worth et toi jouez avec les miens depuis le mariage de Richard, ce n'est qu'un juste retour des choses, dit-il avec un sourire.

- Je ne l'ai pas fait volontairement. Et mes nerfs sont à l'épreuve depuis ce jour-là aussi.

- Je n'en doute pas. Et pour répondre à ta question : Lord Worth est quelqu'un de très bien. Il est de compagnie agréable, sérieux, digne de confiance, ses manières sont impeccables et, ce qui ne gâche rien, il est un assez bon parti pour que je ne le soupçonne pas d'être un chasseur de dot. Si j'ajoute à cela qu'il est sincèrement très épris de toi, qu'il ne s'est pas découragé malgré tes réticences initiales, et qu'il est un musicien passionné, il faudrait être aveugle pour ne pas comprendre qu'il va me demander ta main d'ici quelques semaines.

- Quelques semaines ?! s'exclama Georgiana.

- Disons quelques mois si cela peut te rassurer. Tout dépendra de la façon dont tu encourageras ses sentiments lors de vos prochaines rencontres.

- Une jeune fille bien élevée…

- … ne peut se laisser aller à admettre ses propres sentiments avant d'avoir l'assurance qu'ils sont réciproques.

- Que dois-je faire, dans ce cas ?

- Ta réaction lorsque j'ai évoqué une possible demande en mariage était assez éloquente. Tu n'es pas prête. Et je préfère qu'il en soit ainsi. Tu as suffisamment souffert par le passé, je prie pour que tu sois désormais sûre de tes sentiments avant de t'engager. Mais il est évident aux yeux de tous, y compris les miens, qu'il te plaît beaucoup.

- Te plaît-il ? En tant qu'éventuel soupirant, pas en simple connaissance, précisa-t-elle.

- Il n'est déjà plus un « éventuel soupirant », Georgiana, ne te fais pas d'illusions à ce sujet ! dit Darcy en souriant.

- Réponds-moi, je t'en prie.

- Vous avez beaucoup en commun, mais peut-être un peu trop, justement. Il a d'innombrables qualités, mais je te soupçonne d'être plus attirée par le musicien que par l'homme qu'il est. Or il te faudra vivre avec les deux si tu l'épouses.

- C'est notre passion qui nous a rapprochés.

- Certes, mais tu dois t'assurer qu'elle ne vous éloignera pas après quelques années de mariage. C'est un long chemin, Georgiana, et il est plus ardu qu'il n'y paraît.

- Cela semble si évident quand je te regarde avec Elizabeth…

- Le fait que nous soyons ensemble est une évidence, en effet. Mais tu ne soupçonnes pas combien nous faisons d'efforts, chaque jour, pour tempérer nos caractères… Comprends bien cela, Georgiana, même un mariage très heureux réclame des concessions et des compromis. Lord Worth, malgré toutes ses qualités, semble s'isoler du reste du monde avec sa musique, et je ne voudrais pas qu'il s'isole de toi également.

- Qu'est-ce qui te fait penser cela ? demanda-t-elle, intriguée.

- Avant de te rencontrer, il semblait ne vivre que pour sa musique. Depuis le Bal masqué des Matlock, il ne semble plus que penser à toi, ce qui est compréhensible. Mais en sera-t-il toujours ainsi ? Tu dois t'assurer que ses sentiments pour toi et sa passion pour la musique s'équilibreront par la suite. C'est là ma seule inquiétude. J'ai parlé avec lui à de nombreuses reprises : cette passion l'emporte sur beaucoup de choses dans sa vie. Tu n'es pas sans savoir que ses responsabilités futures à Balcombe Abbey le rebutent car elles empièteront sur son art.

- Il est trop talentueux pour se consacrer uniquement à un domaine et à des terres ! l'interrompit Georgiana. C'est une grande responsabilité, fort louable, je le constate tous les jours avec le travail que tu accomplis pour Pemberley. Mais il a reçu un tel don ! Ce serait un terrible gâchis de ne pas s'y consacrer.

- Je peux comprendre son dilemme. Cela dit, ses projets pour Balcombe Abbey ne me regardent en rien. Ton bonheur, en revanche, est l'une de mes plus grandes responsabilités, et je ne pourrai pas la lui confier tant que je n'aurai pas l'assurance qu'il ne se consacrera pas plus à sa musique qu'à ton bonheur. » dit gravement Darcy.

Georgiana le regarda longuement, esquissant un sourire attendri.

« Ne vois-tu pas, mon cher frère ? Nous nous y consacrerons ensemble ! dit-elle en serrant ses mains avec affection.

- Je vois que tu as déjà tout prévu, dit Darcy avec un humour qui dissimulait mal son trouble et son émotion.

- Est-ce mal de me laisser aller à imaginer ce que pourrait être ma vie à ses côtés ?

- Bien au contraire, je ne peux que t'y encourager avant de prendre ta décision. Je ne souhaite qu'une chose : prends ton temps. Ne précipite rien, sonde ton cœur. Avant son départ pour Balcombe Abbey, apprends à mieux le connaître, et j'entends par là que vous abandonniez vos interminables conversations autour de la musique pour un temps. Et laisse-le repartir quelques semaines. Elles te seront précieuses pour y voir clair.

- Comment pourrais-je être aidée par son absence ?

- En voyant s'il te manque, laissa tomber Darcy.

- Il me manquait déjà ces dernières semaines.

- Ce n'est pas suffisant pour voir si tu parviens à t'habituer à son absence. S'il te reste le moindre doute au sujet de tes sentiments pour lui, cela devrait t'éclairer.

- Est-ce ce qu'il s'est passé pour Elizabeth et toi ?

- En partie. J'ai pris conscience de mes sentiments en m'apercevant que je ne pensais qu'à elle et qu'il me tardait de la revoir alors même que je n'avais pas projeté retourner dans le Hertfordshire. On ne peut pas tricher avec ce sentiment-là. »

Songeuse, Georgiana acquiesça lentement. Elle observa ensuite son frère, devinant sans peine combien l'instant qu'ils vivaient devait être délicat pour lui.

« Merci, Fitzwilliam. » dit-elle avant de l'embrasser sur la joue.

Il la retint un instant.

« Tu sais bien que je ne veux que ton bonheur. Si Lord Worth est destiné à te rendre heureuse, il aura toute ma gratitude, et je le considérerai comme mon propre frère.

- Seras-tu aussi conciliant avec lui le jour où il te demandera ma main ? dit-elle malicieusement.

- Ce qui se passera entre lui et moi ce jour-là restera entre lui et moi, Georgie. » dit Darcy d'un ton taquin avant de se lever et de l'entraîner vers le manoir.


Concentrée sur sa tâche, Elizabeth n'entendit pas son mari entrer dans la pièce. Elle était dans son petit salon bleu, où elle avait fait installer un berceau. Leonora gazouillait discrètement à ses côtés tandis qu'elle rédigeait une lettre à l'attention de Charlotte Collins. Lorsque Darcy s'approcha d'elle, elle sursauta, portant la main à son cœur.

« William ! Mon Dieu, tu m'as fait peur !

- Désolé, mon amour, je croyais que tu m'avais entendu.

- Non, je ne m'attendais pas à te voir revenir si tôt. Je pensais que ta discussion avec Georgiana durerait plus longtemps. »

Elle posa sa plume, observant Darcy se pencher au-dessus du berceau pour prendre sa fille dans les bras.

« Et comment se porte l'autre femme de ma vie ? demanda-t-il.

- Elle ne semble même pas avoir remarqué notre absence… dit Elizabeth avec humour.

- Est-ce une pointe de déception que j'entends dans ta voix ?

- Elle me manque quand nous ne sommes pas avec elle. J'espérais que c'était un peu réciproque, dit-elle avec un sourire.

- Viens… » dit-il en lui tendant la main.

Elle ne se fit pas prier davantage, et, délaissant sa lettre, elle s'assit à ses côtés. A son seul regard, elle avait compris que sa discussion avec Georgiana l'avait ébranlé, mais Elizabeth faisait confiance à leur fille pour le dérider. Elle ne se trompait pas, car Darcy ne cessa de parler à Leonora au cours des minutes suivantes, et Elizabeth ne put s'empêcher d'éclater de rire lorsqu'elle l'entendit lui dire qu'elle ne les quitterait jamais et vivrait avec eux pour toujours à Pemberley.

« Je pense qu'elle ne sera pas d'accord avec ces projets d'ici quelques années, intervint-elle.

- Comptes-tu lui demander son avis ? plaisanta Darcy.

- Si elle hérite de nos tempéraments, elle le donnera volontiers toute seule.

- Peu importe, je ne la laisserai pas faire.

- Heureusement que mon père s'est montré plus souple lorsque tu lui as demandé ma main. »

Darcy leva les yeux vers Elizabeth, notant la lueur d'amusement dans son regard.

« Je t'aurais enlevée s'il avait fallu. Et nous aurions chevauché d'une traite jusqu'à Gretna Green (1) pour nous marier, dit-il le plus sérieusement du monde, faisant rire Elizabeth.

- J'aurais tout donné pour voir cela !

- Ne préférais-tu pas une union plus paisible, entourés de nos proches, dans l'église de Meryton ?

- Certes. Mais voir mon mari, éternel gentleman, rompre avec toutes les conventions pour m'enlever… Cela aurait eu un certain charme, dit Elizabeth, songeuse.

- M'aurais-tu suivi ?

- M'aurais-tu demandé mon avis ou m'aurais-tu enlevée ? plaisanta-t-elle.

- Je t'aurais laissé le choix d'accepter, et si tu avais dit non je t'aurais enlevée, dit-il, amusé.

- Tu n'aurais même pas eu cette opportunité, mon amour. Je t'aurais suivi. Sans une hésitation. Peut-être même aurais-je eu l'idée avant toi… dit-elle d'un ton malicieux.

- Et moi qui croyais épouser une jeune fille de bonne famille…

- Tu as épousé une jeune fille très amoureuse. » corrigea-t-elle avec tendresse.

Darcy ne releva pas, et voyant qu'il gardait le silence, elle posa la main sur son bras, l'interrogeant du regard.

« Elle est amoureuse, dit soudain Darcy d'une voix lointaine.

- Ce n'est pas une surprise, dit Elizabeth avec douceur.

- Non. Mais cette fois… c'est différent. Elle va l'épouser. Tôt ou tard, elle le laissera espérer sa main, et elle la lui donnera.

- N'est-ce pas ce que tu as toujours souhaité pour elle ?

- Si, bien sûr. Je rêve qu'elle soit aussi heureuse que je le suis avec toi.

- Fais-tu confiance à Lord Worth pour cela ?

- Je pense que si lui n'y parvient pas, personne ne le pourra. Il a toutes les qualités pour lui plaire. J'ai dit à Georgiana que je l'appréciais beaucoup.

- Elle a dû être soulagée.

- Etonnamment… pas tant que cela. J'ai l'impression que ses sentiments sont mitigés.

- Tu viens pourtant de dire qu'elle est amoureuse de lui.

- Elle l'est, indéniablement. Elle le sait, mais elle a encore trop de doutes pour vouloir précipiter les choses entre eux. Je ne peux l'en blâmer, après Wickham. Et Stafford. Elle a peur d'être trop hâtive, et de le regretter ensuite.

- Il ne la fera pas souffrir, il est en adoration devant elle, dit Elizabeth avec un sourire attendri.

- Si j'avais le moindre doute à ce sujet, je lui aurais déjà interdit l'accès de Pemberley.

- Et Georgiana le sait mieux que personne. Mais que craignez-vous dans ce cas ?

- Georgiana redoute de se laisser emporter pour ce qui pourrait n'être qu'un béguin. Quant à moi, je crains qu'il n'accorde plus d'importance à sa musique qu'à leur mariage.

- C'est absurde, William. Une telle crainte serait justifiée si Georgiana n'était pas elle-même musicienne. Mais elle l'est, et c'est justement ce qui les liera plus encore l'un à l'autre. Quant à sa crainte de n'éprouver qu'un béguin… il me semble que le temps qu'elle a mis à le laisser se rapprocher d'elle l'en protège en partie.

- C'est ce que je lui ai dit. Et si elle doit encore douter de cela, je lui ai conseillé de se laisser plus de temps encore. De le laisser repartir dans le Sussex, et de voir s'il lui manque.

- Voilà un excellent conseil… Sans doute inspiré par tes souvenirs de ton départ de Netherfield il y a quelques années ? le taquina Elizabeth.

- Probablement. Après tout, ils ont la vie devant eux, il ne sert à rien de précipiter les choses.

- Et tu serais ravi de garder ta petite sœur près de toi quelques mois de plus…

- C'est un arrangement qui contente tout le monde, dit Darcy en souriant.

- Tout le monde à l'exception de Lord Worth.

- Tout vient à point à qui sait attendre. Je ne serais pas fâché que Georgiana mette ses sentiments à l'épreuve en le faisant patienter encore un peu. Elle serait ainsi assurée qu'il l'aime sincèrement.

- Grands dieux, que vous êtes méfiants, vous autres Darcy !

- Il me semblait que tu en étais une toi aussi ? dit-il en haussant un sourcil.

- Je n'ai pas hérité de votre méfiance constante envers tous ceux qui vous approchent. Et j'espère qu'elle sera épargnée à nos enfants.

- En parlant d'enfants, as-tu parlé à Kitty cet après-midi ? L'attitude de Mr. Cooper est de plus en plus étrange. Je ne parviens pas à me l'expliquer, et je me demandais si ta discussion avec ta sœur avait levé le mystère.

- J'ai bien peur que oui. »

Elle lui relata alors la conversation qu'elle avait eue avec ses deux sœurs durant l'après-midi, constatant que le visage de Darcy se fermait au fil de son récit. Elle n'omit aucun détail, de la lettre ignominieuse du beau-père de Kitty à la déception de Jonathan Cooper lorsqu'il avait compris que son épouse avait donné naissance à une fille. Lorsqu'elle eût terminé, Darcy secoua la tête.

« Il mériterait que ton père le sermonne vertement. Son attitude est inqualifiable ! Traiter son épouse de cette façon uniquement parce qu'il commence seulement à s'apercevoir que ses parents ne cèderont jamais, c'est intolérable. Jane et toi avez eu raison de rappeler à Kitty qu'à l'époque elle n'avait rien exigé de lui, et qu'il a choisi d'aller à l'encontre des ordres de ses parents de son propre chef. Le lui reprocher maintenant est injuste. Surtout au moment où leur premier enfant vient de naître.

- Je le sais bien, et nous avons dit à Kitty qu'elle devrait parler franchement avec Mr. Cooper, car de l'état de leur mariage dépendra le bonheur de leur enfant.

- Je crois en effet qu'elle est la seule, hormis Miss Cooper, à pouvoir le ramener à la raison mais elle devra se battre davantage.

- Elle ne devrait pas avoir à se battre pour rappeler à son mari qu'ils ont été heureux et qu'il l'aime. J'en deviendrais folle si tu devais m'imposer une telle épreuve.

- Tu n'auras jamais à t'inquiéter de cela, ma Lizzie. Je ne parlais pas légèrement lorsque je te disais que j'aurais été prêt à couper toute relation avec mes proches, et avec Londres entier s'il l'avait fallu pour pouvoir t'épouser. Et tu me rends si heureux que je l'aurais fait sans un regret. Je pensais que Mr. Cooper éprouvait aussi cela pour Kitty.

- Je le croyais aussi. Et je veux toujours y croire. Ils n'ont pas surmonté tant d'obstacles pour laisser ses parents les séparer ainsi après un an de mariage. Ce serait les laisser se venger de leur déception, ils ne le méritent absolument pas. Et Emily le mérite encore moins. Et je repense à tous ces mois où il l'a courtisée, et à leur première année de mariage : ils étaient si heureux ! Je ne peux croire que ses parents aient réussi à détruire cela d'une simple lettre.

- Je pense que c'est surtout l'absence de sa sœur qui blesse profondément Mr. Cooper. Ils semblaient très proches le peu de fois où je les ai vus ensemble. Et je peux comprendre qu'une telle séparation soit douloureuse. J'aurais pu me couper de toute ma famille pour toi, mais pas de Georgiana.

- Tu as sans doute raison. Je pense que Mr. Cooper est assez intelligent pour comprendre que ses parents ne méritent pas qu'il gâche son bonheur avec Kitty et Emily. Et je prie pour que Miss Cooper se rapproche de lui dans les mois ou les années à venir. J'ai bon espoir, étant donné ce qu'elle était venue me dire au derby d'Epsom.

- Tu préfères donc que je ne parle pas à Mr. Cooper ? Je pense qu'il m'écouterait… proposa Darcy.

- Ce serait faire plus de mal que de bien. Même mon père se retient de le faire. Et je fais confiance à Kitty pour trouver les mots justes. Ils ont surmonté tous les obstacles jusqu'à présent. Je ne pense pas qu'ils abandonneront maintenant.

- Il est vrai que ton père serait mieux placé pour le faire. Mais je pense en effet qu'il ne s'y risquera pas. Quand tes parents doivent-ils repartir ?

- A la fin de la semaine, normalement. Ils voulaient rester jusqu'au baptême d'Emily.

- Les relations entre ta mère et Mary semblent plus sereines.

- Dieu merci ! Sans quoi je crains que mon père ne s'installe ici à l'année.

- Tu ne le crains pas du tout, cela te ravirait même, dit-il en souriant.

- On ne peut pas tout avoir. Et tant que je vous ai, Leonora et toi, je suis comblée.

- Cela me convient tout à fait, car je n'ai aucune envie de vous partager… » dit Darcy avant de l'embrasser.


(1) Gretna Green est un village du Sud de l'Écosse, célèbre au 19ème siècle pour la possibilité qu'il offrait aux couples de s'y marier sans autorisation des parents lorsque l'un des deux ou les deux fiancés étaient mineurs.