Chapitre 47: Un temps pour toute chose
Les jardins de Matlock Castle prenaient des teintes fauves qui ravissaient les promeneuses qui parcouraient ses allées. En dépit de la fraîcheur qui régnait dans le Derbyshire en ce jour d'octobre, Georgiana profitait des derniers beaux jours de l'année. Toute leur famille avait eu la joie de voir revenir Lady Mary et le Colonel Fitzwilliam de leur voyage de noces, et les Darcy s'étaient rendus à Matlock Castle dès le lendemain pour les saluer.
Fidèle à ses habitudes, Lord Matlock avait proposé une partie de chasse à ses fils et son neveu, et tous avaient pris congé de leurs épouses dès la fin du déjeuner, partant à cheval pour le reste de l'après-midi. Seul Lord Worth avait décliné leur proposition, désireux de ne pas manquer sa dernière chance de parler avec Georgiana. Lady Mary étant de retour dans le Derbyshire, il ne pouvait plus guère prolonger son séjour même si les Matlock l'avaient vivement encouragé à rester chez eux autant qu'il le souhaiterait.
Rendue muette par la présence de Lord Worth qui lui avait offert son bras pendant leur promenade, Georgiana tentait à grand-peine de ne pas laisser paraître son trouble. Elle se retourna plus d'une fois en direction de sa tante et d'Elizabeth, qui gardaient prudemment leurs distances. Leur malaise respectif s'était accentué lorsqu'ils avaient compris que leur famille leur laissait assez d'intimité pour parler en toute solitude.
Lord Worth était à la torture, ne sachant s'il devait déclarer ses sentiments ou patienter jusqu'à leur prochaine rencontre, qui pourrait fort bien ne pas avoir lieu avant plusieurs mois ! Georgiana, influencée par les conseils de son frère, avait pris le parti de ne rien précipiter pour être tout à fait sûre des sentiments qu'elle portait au jeune homme. Aussi la discussion ne fut-elle d'abord qu'une succession de brefs propos banals, entrecoupés de longs silences inconfortables.
« Votre sœur n'a jamais semblé si charmante, finit par dire Georgiana lorsque le mutisme de son compagnon devint insoutenable. Le grand air de l'Ecosse lui a visiblement réussi, dit-elle, sachant que Lord Worth était toujours le premier à faire l'éloge de Lady Mary.
- L'Écosse, et votre cousin, rectifia Lord Worth avec un sourire, oubliant un instant son trouble amoureux. La voir si heureuse me comble de joie.
- J'imagine qu'elle va beaucoup vous manquer.
- C'est un bien faible prix à payer pour son bonheur.
- Tout de même, Balcombe Abbey va sans doute vous sembler bien vide…
- Il doit déjà l'être aux yeux de mes parents ! Pour ma part, je suis toujours très occupé, et ma musique me tiendra compagnie aussi sûrement que le ferait Mary.
- Et je suppose que vous ne manquerez pas d'aller lui rendre visite ?
- Elle ne me pardonnerait jamais si je n'accourais pas pour la voir dans les semaines qui suivront son installation. Mais d'ici là, le Derbyshire va beaucoup me manquer. »
Il avait parlé d'une voix vibrante d'émotion, posant sur Georgiana un regard lourd de sens, qui fit monter le rouge aux joues de la jeune fille. Baissant les yeux, elle mit quelques instants à surmonter son trouble.
« Vous aurez certainement l'occasion d'y revenir, finit-elle par répondre.
- Je l'espère, car la compagnie y est fort agréable.
- Je gage que celle du Sussex l'est tout autant, dit Georgiana sans désarmer.
- Comme partout, je suppose. Mais elle ne m'a pas réservé autant de belles surprises que celle du Derbyshire.
- Je ne saurais vous dire, je ne me suis jamais rendue dans le Sussex.
- Mes parents seraient ravis de vous recevoir avec votre famille. Mon père a toujours parlé du vôtre avec la plus grande considération.
- C'est très aimable à vous, mais mon frère et Mrs. Darcy n'ont pas prévu de voyage pour les mois à venir, déclina Georgiana.
- Pas même à Londres pour la Saison ?
- Je ne suis pas sûre de les y accompagner, pour tout vous dire.
- Pourquoi non ?
- J'ai Londres en horreur, et plus particulièrement pendant la Saison.
- Mais il faut absolument que vous y participiez ! Sans quoi comment ferais-je pour surmonter l'ennui qui me gagne à cette période de l'année ?
- Ma haine de Londres et de la Saison n'aurait-elle d'égale que la vôtre ? demanda-t-elle, surprise et amusée à la fois.
- Vous ne croyez pas si bien dire ! Je m'étonne d'ailleurs de n'avoir jamais eu la chance de vous croiser dans l'une de mes cachettes chez Almack's pendant un de ces sempiternels mercredis soirs, déclara-t-il avec emphase, faisant éclater de rire Georgiana.
- Je n'ai jamais eu le loisir de m'éclipser… Et je dois reconnaître que j'ai la chance d'être très bien entourée ces soirs-là. Mais il n'empêche que la Saison me paraît bien trop longue.
- Vous n'y étiez pas l'an dernier ?
- Non, mon frère préférait rester aux côtés de Mrs. Darcy, et je ne tenais pas particulièrement à me rendre à Londres sans eux. C'eût été pire encore, de devoir surmonter cette période sans leur présence et leur affection. »
A ces mots, Georgiana se mordit les lèvres, consciente d'en avoir peut-être trop révélé à son soupirant. Mais Lord Worth était trop attentionné envers elle pour commettre l'impair de tenter de percer son secret davantage. Devinant qu'ils avaient touché là un sujet délicat, il choisit l'humour pour détendre la jeune fille.
« Pardonnez mon audace, mais je me permets d'insister… Que diriez-vous de tromper l'ennui en ma compagnie pour vos prochaines soirées à Almack's ? Sans me vanter, je connais les meilleurs refuges pour y échapper à la foule. Et lorsqu'on ne me laisse pas la chance de m'y dissimuler, je n'ai pas ma pareille pour tourner en dérision les efforts désespérés de certaines douairières qui tentent à tout prix de marier leurs filles, et les goûts vestimentaires de certaines Débutantes fort mal conseillées. Vous ne verriez pas les heures passer !
- En parlant chiffons ? s'amusa Georgiana.
- J'y excelle. Car voyez-vous, chère Miss Darcy, je ne vous ai pas encore révélé tous mes talents. Il faut dire que certains membres d'Almack's, y compris parmi les plus haut placés de cette assommante institution, me donnent matière pour les tourner en dérision des heures durant.
- Voilà des propos qui pourraient vous valoir une exclusion à vie du saint des saints !
- Quelle bénédiction ce serait ! Mais je ne le souhaite pas, néanmoins. Plus maintenant, en tout cas. Cela me priverait d'avoir la chance de vous revoir.
- Almack's ne sera pas la seule occasion.
- Vraiment ? dit-il en cessant soudain de marcher.
- Bien sûr… dit Georgiana, s'arrêtant à ses côtés.
- Le pensez-vous vraiment, Miss Darcy ?
- Vous me l'avez dit vous-même, nous aurons de nombreuses occasions de nous revoir, nous sommes cousins désormais… dit Georgiana, regrettant instantanément sa formulation.
- Cousins. Il est vrai. » dit-il d'un ton froid, reprenant sa promenade, peu désireux d'attirer les soupçons de Lady Matlock et Lady Vauxhall qui n'étaient plus qu'à quelques pas derrière eux.
Georgiana se maudit d'avoir si maladroitement choisi ses mots. Elle avait deviné, à son visage fermé et son mutisme qui ne lui ressemblaient pas, qu'elle avait blessé le jeune homme, et elle ne le comprenait que trop. Se faisant violence et rompant avec tous ses vœux de garder ses distances, elle lui emboîta alors le pas, devant presque courir pour le rattraper.
« Lord Worth ! appela-t-elle.
- Miss Darcy ?
- Pardonnez ma maladresse, et continuons notre promenade, voulez-vous ? »
Son ton était poli, mais son regard si suppliant que Lord Worth n'y résista pas une seconde, et il lui offrit à nouveau son bras.
« J'espérais simplement vous rassurer sur le fait que nous allons nous revoir… expliqua-t-elle.
- Je n'étais pas inquiet à ce sujet. Je sais bien que ce ne sont pas les occasions qui manqueront, même s'il faudra pour cela m'armer de patience.
- Dans ce cas… quelle était votre crainte ?
- Vous le savez fort bien, Miss Darcy, dit-il, soudain très las.
- Qu'espérez-vous m'entendre dire ? demanda-t-elle tout bas, à la torture.
- Je n'ai pas l'audace d'espérer. En revanche, j'ai confiance en votre bonté et en votre générosité, qui vous pousseront, je le crois, à me témoigner un peu de franchise. Songez, un seul instant, à ce que vont être mes prochains mois à Balcombe Abbey si vous ne le faites pas… Aucune musique au monde, ni aucune affection familiale ne pourraient alors apaiser mes inquiétudes et mes doutes jusqu'à notre prochaine rencontre. »
Georgiana ne pouvait plus détacher son regard de celui de Lord Worth. En un bref éclair, elle se revit dans le salon de musique de Pemberley en train d'interpréter la composition qu'il avait créée pour elle sans jamais lui avouer son existence, et le souvenir de la tendresse de ce morceau la bouleversa. Lord Worth excellait dans l'art des déclarations silencieuses, et aujourd'hui encore, il avait tout avoué à demi-mots, et elle ne pouvait plus répondre à ces sentiments par un silence qui se voulait indifférent sans jamais parvenir à l'être. Elle ne s'en sentait plus la force, et s'apercevait même qu'elle n'en avait aucune envie. Alors, faisant fi des conseils de son frère et des résolutions qu'elle avait tenté de prendre, elle adressa à Lord Worth un sourire lumineux, qu'elle souhaita rassurant, avant de poser sa main sur la sienne.
« Mon cher ami, c'est vous qui apaisez les miens, alors que je n'osais plus espérer que ce serait possible un jour. Il me tardera à moi aussi de nous revoir, à Londres ou ailleurs. Et aucune musique, ni aucune affection familiale, ne sauront rendre cette attente plus supportable. »
L'expression de joie qui se peignit alors sur le visage du jeune homme était si rayonnante qu'elle prit Georgiana par surprise. Elle constata avec émerveillement qu'elle reléguait même les visages de Mr. Wickham et de Mr. Stafford dans l'ombre à tout jamais. Mais très vite, Lord Worth la tira de ses pensées, car elle sentit qu'il avait porté sa main à ses lèvres.
« Vous m'autorisez donc à espérer ? » demanda-t-il d'une voix rauque.
Elle acquiesça, trop émue pour parler.
« Dans ce cas, vous n'avez qu'un mot à dire, et cette attente n'aura plus lieu d'être… Un seul mot de vous, et j'aurais alors toutes les raisons de rester dans le Derbyshire, avec la bénédiction de mes parents, et, je l'espère, de votre frère…
- Il nous faut être raisonnables. Aussi insurmontable qu'elle me paraisse, cette séparation me sera nécessaire. Je vous en prie, tentez de me comprendre, et de me pardonner.
- Miss Darcy, vous venez de faire de moi l'homme le plus heureux du monde. Vous êtes toute pardonnée. Mais pour ce qui est de comprendre… voilà qui m'est un peu plus difficile, même si je respecte tout à fait votre volonté.
- Je sais pourtant que je vais mettre votre patience à rude épreuve au cours des prochains mois.
- Et vous êtes trop généreuse pour le faire sans une bonne raison. Il n'appartient qu'à vous de me la confier si vous le jugez nécessaire. Jamais je ne forcerai vos confidences, mais sachez que vous trouverez chez moi une oreille attentive si vous souhaitez tout m'expliquer.
- Je crains que ce ne soit une longue histoire. Et je ne veux pas gâcher les moments qu'il nous reste aujourd'hui à évoquer de pénibles souvenirs. Sachez simplement que notre séparation me permettra de me réconcilier avec moi-même.
- Et comment devrais-je employer mon temps, de mon côté ? demanda-t-il, redevenu taquin, désireux de la dérider en la voyant soudain si sombre.
- Avec votre musique, bien entendu. Vous ne sauriez mieux occuper vos journées qu'en vous consacrant à votre passion…
- A une condition seulement : que vous en fassiez de même. Il serait criminel de ne pas travailler d'arrache-pied pour faire honneur à votre talent. »
Georgiana lut en Lord Worth comme dans un livre ouvert. Elle savait que le jeune homme avait deviné les tourments qu'elle endurait depuis des mois et cherchait à l'en distraire en lui parlant de musique. Elle venait de tourner une page sur ses vieilles blessures, mais toutes n'avaient pas pour autant disparu, et Lord Worth avait senti combien elle en souffrait en cet instant, et combien les encouragements qu'elle venait de lui donner mettaient en péril sa tranquillité d'esprit. Il n'eut de cesse, durant le reste de leur promenade, de chercher à la divertir, et surtout de ne pas lui faire sentir combien ses espoirs étaient grands, afin de ne pas l'accabler et risquer ainsi de lui faire croire qu'il tentait de lui forcer la main. Elle l'avait autorisé à espérer, c'était plus qu'il ne lui en fallait pour les semaines et les mois à venir !
Entourée de ses belles-filles et de sa nièce par alliance, Lady Matlock ne manquait pas d'observer les deux jeunes gens, très curieuse de la tournure de leur discussion. Elle n'avait pas eu besoin de questionner Elizabeth ou Darcy à leur arrivée ce jour-là pour savoir que sa nièce était tombée chaque jour un peu plus sous le charme de Lord Worth au cours des semaines précédentes. Le trouble de la jeune fille, et l'humeur taciturne de Darcy, l'avaient suffisamment renseignée. Et à en juger par les regards que les deux jeunes gens échangeaient depuis le début de leur promenade, leur relation progressait plus rapidement qu'elle ne l'avait prédit.
Mais outre ses interrogations sur l'avenir de sa nièce, Lady Matlock avait bien des raisons de se réjouir. Le Colonel Fitzwilliam était revenu enchanté de son voyage de noces, et son entente avec Lady Mary semblait parfaite. Rayonnants, les jeunes mariés ne pouvaient dissimuler la tendresse profonde qui les unissait, et les Matlock n'avaient pas pu conserver leurs réserves au sujet de leur bru qui les avait pourtant beaucoup intrigués depuis l'annonce de ses fiançailles avec leur fils. Elizabeth était très heureuse que leurs inquiétudes aient disparu, car elle avait pour sa part fait confiance d'emblée à Lady Mary. Ayant fini par distancer légèrement Lady Matlock et Lady Vauxhall, les deux jeunes femmes avaient entamé une conversation qui allait bon train, Lady Mary ne tarissant pas d'éloges sur la beauté de l'Écosse.
« Je vous encourage vivement à vous y rendre pour visiter la région. C'est un endroit magnifique, très sauvage ! Je n'avais jamais vu pareils paysages, dit Lady Mary.
- Mr. Darcy m'a également fait part de cette impression, dit Elizabeth. Il garde d'excellents souvenirs de son voyage là-bas. Et je vous avoue que vos descriptions me donnent très envie de vous imiter et de m'y rendre.
- Je suis convaincue que vous pourriez organiser cela avec Mr. Darcy au retour des beaux jours, ou peut-être à la fin de la Saison prochaine ?
- Tout dépendra de Leonora, je pense qu'elle est encore trop jeune pour un tel voyage, et nous ne voulons pas nous séparer d'elle.
- C'est légitime. Sans compter que vous avez fait un voyage magnifique l'an dernier, le prochain peut attendre, surtout maintenant que vous êtes parents.
- Et vivre à Pemberley est un enchantement, nous n'éprouvons jamais le besoin de nous en éloigner.
- Il est vrai que le Derbyshire est une région agréable, j'aimerais tant m'y installer ! Malheureusement ce plaisir nous sera sans doute refusé…
- Richard attend-il toujours sa prochaine affectation ?
- Oui, il devrait la recevoir très prochainement. Nous espérons que sa garnison ne sera pas trop loin de Matlock ou de Balcombe Abbey. Il est vraiment difficile d'être éloigné de sa famille. Richard a fini par en prendre l'habitude, au cours de tous ses voyages… mais c'est une première pour moi, et je ne peux m'empêcher de m'en inquiéter.
- Vous ne serez pas seule. Richard est votre nouvelle famille, n'est-ce pas le plus important ?
- Bien sûr, et je suis très impatiente à l'idée d'entamer ce nouveau chapitre de nos vies. Néanmoins, la vie militaire nous imposera des contraintes et des séparations, et c'est pour cette raison qu'être proche de nos familles me mettrait du baume au cœur.
- Je comprends… Mais je suis sûre que Richard fera tout ce qu'il peut pour vous rendre cette nouvelle vie agréable.
- C'est aussi une vie qui m'est totalement inconnue… N'avez-vous pas eu des difficultés à être loin de votre famille après votre mariage ?
- Il ne peut pas en être autrement lorsqu'on est proche de sa famille comme je le suis avec la mienne, et comme vous l'êtes avec la vôtre. Mes parents et mes sœurs m'ont beaucoup manqué, et me manquent encore lorsque je suis séparée d'eux. Mais je suis si comblée par ma vie à Pemberley que je ne m'attarde que rarement à penser à cette séparation. Et quand je le fais, je préfère me raisonner en me rappelant que c'est le prix à payer pour mon bonheur. C'est le lot de toutes les femmes. Et je suis consciente de ma chance : Mr. et Mrs. Bingley sont venus s'installer près de nous, puis les Cooper ont suivi… Je suis donc très bien entourée.
- Je ne suis pas sûre d'avoir cette chance un jour.
- Je suis convaincue que votre frère vous rendra des visites très fréquentes, vous êtes trop complices pour rester séparés longtemps. Et si les responsabilités de Richard l'obligent à s'absenter, Balcombe Abbey et Matlock Castle vous seront toujours ouverts. Sans compter la Saison, qui rapproche souvent bien des familles à Londres.
- Vous avez raison, je m'inquiète trop. Mais j'ai un tempérament qui supporte mal la solitude, et si je venais à être séparée de Richard trop fréquemment…
- Vous avez aussi un tempérament qui vous garantit de nouer de nouvelles amitiés très rapidement. C'est là une chance. L'ennui est le pire ennemi que l'on puisse avoir, donc je vous encourage à lier de nombreuses connaissances après votre installation.
- Pour ce qui est de l'ennui, je crois que j'en serai toujours protégée. Mes responsabilités de femme mariée rempliront mes journées et mes pensées. Et si elles n'y suffisent pas…
- Si elles n'y suffisent pas… ? demanda Elizabeth en voyant que Lady Mary semblait hésiter à lui faire une confidence.
- Comment dire ? C'est quelque chose de très personnel, je n'en parle jamais, seuls Richard et mon frère sont au courant… Pour tout avouer, je redoute un peu votre jugement…
- Si Richard n'a pas mal accueilli vos confidences, je ne vois aucune raison pour que je le fasse, l'encouragea Elizabeth.
- Je ne pense pas non plus, vous me semblez être exactement la personne à qui je peux me confier à ce sujet, c'est pour cela que j'y songe depuis que Richard nous a présentées. Mais comprenez alors que la teneur de notre conversation ne devra pas être révélée à d'autres personnes, et surtout pas aux Matlock, car je crains qu'ils soient moins compréhensifs.
- Votre secret sera en sécurité avec moi, Lady Mary. »
Esquissant un sourire ravi, la jeune mariée entraîna alors Elizabeth sur un banc où elles prirent place.
« Je suis très souvent absorbée, et même trop absorbée, par une passion qui n'est guère acceptée de la part d'une femme dans notre société.
- Vous piquez ma curiosité…
- Me croirez-vous si je vous dis que je passe des journées entières à écrire ? »
Entendant cette confidence, Elizabeth éclata de rire, soulagée que le secret de Lady Mary soit si léger à porter, car ses précautions pour le lui avouer avaient entraîné son imagination sur bien d'autres voies.
« Je crois me souvenir que vous êtes une très grande lectrice. Donc que l'écriture vous ait attirée ne me surprend pas, et j'en suis même ravie pour vous. Mais pourquoi tant de mystères ?
- Je ne me contente pas d'écrire pour mon propre plaisir ou par simple distraction. Je souhaite devenir une romancière à part entière. Et être publiée un jour. Ce qui est impossible pour une femme, et surtout une femme de mon rang.
- Songez qu'Ann Radcliffe vous a pourtant ouvert la voie, dit Elizabeth, amusée de voir qu'une étincelle s'était allumée dans le regarde de son interlocutrice à l'énoncé de ce nom.
- Je suis sa plus grande admiratrice ! Tant pour son œuvre, qui est une source d'inspiration constante, que pour le courage dont elle a fait preuve en osant être l'une des premières femmes publiées. Mais je suis loin d'avoir son talent.
- Je ne peux vous le dire, car je n'ai pas lu vos écrits. Mais il me semble que tout êtes toute aussi mal placée pour juger votre travail à sa juste valeur, car on est rarement objectif à son sujet. Néanmoins, si vous espérez être publiée un jour, vous devez tout de même trouver que vos écrits sont de qualité ?
- J'y travaillais sans relâche avant mon mariage, et je m'y emploierai à nouveau dès que notre installation sera terminée. Richard m'y encourage vivement.
- Il vous aime profondément, je ne suis pas étonnée qu'il souhaite vous voir persévérer dans une passion qui vous épanouit.
- Vous êtes tous les deux très indulgents, mais je sais bien que tout le monde ne le serait pas autant.
- Nul n'a besoin de le savoir. Même si vous deviez arriver à publier vos écrits, rien ne vous oblige à le faire sous votre nom.
- Ann Radcliffe l'a pourtant fait.
- Elle n'était pas issue du même milieu, et avait une liberté que vous n'aurez pas forcément. Néanmoins, si Richard n'y voit pas d'inconvénient, pourquoi ne pas l'envisager ?
- La belle-fille de Lord Matlock et la fille de Lord Crawley pourrait-elle vraiment se permettre de publier des romans ? Vous savez fort bien que non.
- Alors un nom de plume me semble la solution. Vous semblez avoir mûri ce projet depuis longtemps. Se peut-il qu'il se concrétise plus rapidement que vous ne me l'avez laissé entendre ?
- Je travaille sur un manuscrit, mais ne suis jamais satisfaite à son sujet. Richard insiste pour le lire mais je m'y répugne… Et notre mariage a tout remis en question. Ce qui était une distraction acceptable chez une jeune fille n'est pas forcément à poursuivre en tant que femme mariée. »
Elizabeth garda alors le silence si longtemps, observant attentivement sa nouvelle cousine, la trouvant de plus en plus sympathique à mesure que leur conversation se poursuivait. Elle ne put réprimer un sourire avant de reprendre la parole.
« C'est donc cela qui vous a motivée à repousser la demande en mariage de Richard puis l'annonce de vos fiançailles…
- En partie. Il aura fallu toute la force de persuasion d'Edward, qui était alors le seul à être dans le secret, et la patience infinie de Richard, pour me convaincre. Vous devez me trouver si indigne de lui, et d'un égoïsme inqualifiable… dit Lady Mary à la torture.
- Le véritable égoïsme nous empêche de prendre les sentiments des autres en considération. Or vous ne cessez de vous inquiéter de ceux de votre mari.
- Aujourd'hui, oui. Ses besoins et son bonheur passent avant les miens. Mais si vous m'aviez connue il y a deux ou trois ans, vous auriez alors rencontrée une toute autre personne.
- Nous commettons tous des erreurs. Le plus important est que votre affection pour Richard ait été suffisamment grande et constante pour surmonter cela. D'autant que je ne pense pas qu'il ait vécu cette attente aussi mal que vous le craignez. Il était très attaché à son indépendance et au style de vie imposé par son métier… Vous avez tous les deux bien employé ces quelques années de réflexion. Votre mariage n'en a que des fondements plus solides.
- On dirait que vous êtes connaisseuse en la matière… dit Lady Mary avec un sourire.
- Vous seriez surprise d'apprendre les erreurs que Mr. Darcy et moi-même avons commises avant de nous fiancer. Elles ne sont pourtant plus que des mauvais souvenirs, et ne nous ont plus jamais empêchés d'être très heureux, comme vous le serez avec Richard. A ce sujet, quand lui avez-vous confié vos aspirations ?
- Après sa seconde demande en mariage. Je l'avais repoussé sans lui donner de motif valable la première fois. Lorsqu'il a réitéré sa demande, je ne pouvais plus le laisser dans l'ignorance, et il s'est montré suffisamment insistant et prévenant pour que je me décide à lui confier mon secret. Sa réaction m'a soulagée, il s'est intéressé de très près à mon projet, et m'a vivement encouragée à le poursuivre, en me proposant même m'aider dans mes démarches si je tentais de faire publier mes écrits un jour. Quelques semaines plus tard, nous nous sommes fiancés, car il avait effacé mes derniers doutes et mes ultimes appréhensions, et je crois même que sa réaction n'a fait que décupler mes sentiments à son égard.
- Voilà qui ne m'étonne pas de lui. Je crois justement que c'est votre tempérament très déterminé qui l'a séduit, et pour rien au monde il ne voudrait que vous changiez cela au nom des convenances.
- C'est exactement ce que m'avait dit mon frère. Comme toujours, j'aurais dû l'écouter, il est plus clairvoyant que je ne le suis. En tout cas, je suis bien plus sereine que je ne l'étais à cette époque, même si j'ai quelques appréhensions sur la vie que nous allons mener désormais.
- Ce qui est tout à fait légitime pour une jeune mariée. C'est un changement important, il est normal d'éprouver quelques craintes.
- Sans doute, mais je sais que je pourrai m'appuyer sur Richard en toutes circonstances. Et je suis heureuse de pouvoir compter sur ma passion pour l'écriture pour surmonter nos séparations. »
Elizabeth s'apprêtait à lui répondre pour la rassurer quand Lady Matlock et Lady Vauxhall s'approchèrent d'elles.
« Que complotez-vous, toutes les deux ? Voici une éternité que vous êtes en grands conciliabules, Priscilla et moi mourons de curiosité ! dit Lady Matlock.
- Lady Mary me racontait son voyage en Écosse, qui était tout à fait fascinant ! improvisa Elizabeth.
- C'est bien moins mystérieux que je ne l'imaginais. J'espérais que vous pourriez m'en apprendre plus sur nos deux amoureux, dit Lady Matlock en regardant furtivement dans la direction de Georgiana et Lord Worth.
- Ils sont bien trop secrets pour cela, dit Lady Mary.
- Vous ne me ferez pas croire qu'il ne s'est pas confié à sa propre sœur ? dit Lady Matlock avec un sourire.
- Je ne suis arrivée qu'hier, et il était bien trop perdu dans ses pensées pour venir me parler de ce sujet en particulier. J'ai bien peur de ne pas en savoir plus que vous. Et peut-être même moins, car vous avez assisté à leurs conversations, ce qui n'est pas mon cas.
- Malgré cela, nous sommes tout autant dans l'ignorance, Lady Mary. Il faudra donc nous armer de patience ! » conclut Elizabeth avec philosophie.
Elle ne croyait pas si mal dire. Lorsque Lord Matlock et ses convives revinrent de leur partie de chasse en fin d'après-midi, l'heure vint pour les Darcy de rentrer à Pemberley. Tous s'étaient rassemblés sur le perron de Matlock Castle afin de prendre congé de leurs hôtes, à l'exception de Lord Worth et Georgiana, peu désireux de presser le pas pour les rejoindre, trop absorbés l'un de l'autre. Mais vint le moment où ils ne purent plus repousser l'inévitable, et Lord Worth escorta alors Georgiana jusqu'à la voiture des Darcy, où son frère et Elizabeth avaient déjà pris place. Faisant alors fi des convenances, il lui baisa la main en s'inclinant, et il fallut à Georgiana toute sa force de volonté pour ne pas éclater en sanglots. Ignorant le regard appuyé de Darcy, elle vint prendre place à ses côtés, remerciant intérieurement Elizabeth qui s'était tournée vers Lord Worth pour prendre congé de lui, détournant ainsi l'attention pour qu'elle puisse reprendre le contrôle d'elle-même.
« Lord Worth, je ne saurais trop vous remercier de nous avoir honorés du plaisir de votre compagnie et de votre talent durant tout l'été, dit Elizabeth.
- Tout le plaisir était pour moi, Mrs. Darcy, répondit le jeune homme, détournant les yeux à contrecœur de Georgiana, qui fixait obstinément les jardins de Matlock Castle, pressentant qu'échanger un dernier regard avec Lord Worth serait au-dessus de ses forces.
- Nous vous souhaitons un bon voyage de retour dans le Sussex, en espérant que vous y trouverez vos parents en excellente santé, continua Elizabeth.
- Ne manquez pas de leur transmettre nos hommages, dit Darcy.
- Très volontiers. J'espère que nous aurons l'honneur de vous recevoir un jour à Balcombe Abbey et de vous faire découvrir la région, comme vous avez eu l'amabilité de le faire pour moi avec le Derbyshire.
- Qui sait ? Un jour peut-être… » dit Elizabeth avant de couler un regard vers Georgiana.
Enfin, la jeune fille se risqua à se tourner vers Lord Worth et, la voix sourde, elle prit congé de lui, réussissant à esquisser un sourire timide qui resterait gravé dans la mémoire du jeune homme pendant les mois à venir. La douleur poignante que Georgiana ressentit lorsque Lord Worth fut hors de vue la renseigna irrémédiablement sur la nature des sentiments qu'elle lui portait. Poussant un long soupir, elle tenta de se raisonner, et de se rappeler que Darcy avait été bien avisé de lui conseiller cette séparation, le plus sûr moyen de démêler le vrai du faux car ses émotions n'avaient que trop altéré son jugement par le passé.
Désireuse de lui laisser le temps et l'intimité nécessaires pour surmonter son chagrin, Elizabeth entama alors une longue conversation avec son mari pour détourner son attention jusqu'à leur arrivée à Pemberley, où Georgiana prit congé d'eux immédiatement, prétextant un mal de tête violent qui la contraindrait à garder la chambre pour le reste de la journée.
« Croit-elle vraiment que nous sommes dupes ? demanda Darcy avec un sourire tandis qu'il cheminait avec Elizabeth jusqu'à leurs propres appartements pour se changer avant le dîner.
- Laisse-lui un peu de répit, elle est bouleversée. Faire ses adieux à Lord Worth l'a beaucoup éprouvée, tu l'as bien vu.
- Il aurait fallu être aveugle. Je suis étonné qu'il ne soit pas venu me faire sa demande. Je m'attendais pourtant à ce qu'il le fasse avant son départ.
- N'as-tu pas toi-même conseillé à Georgiana de ne rien précipiter ?
- A en juger par leur attitude de tout à l'heure, je ne suis pas sûr qu'elle ait suivi mes conseils.
- Et moi j'en suis convaincue, mon amour. Enfin, je suis surtout convaincue que tu as utilisé toute ta force de persuasion pour la garder un peu plus longtemps à nos côtés, plaisanta Elizabeth. Cela dit, je t'approuve, trop de précipitation n'est jamais bonne pour des fiançailles.
- Des fiançailles, mon Dieu… dit Darcy en frémissant à cet énoncé.
- Il faudra pourtant bien t'y faire, William ! » dit Elizabeth en éclatant de rire.
Sa bonne humeur fut néanmoins entamée au cours de la soirée, car c'était la dernière qu'ils passaient en compagnie des Bennet, qui devaient quitter le Derbyshire le surlendemain. Mary et ses parents logeaient toujours chez les Cooper, qui étaient eux aussi venus à Pemberley pour le dîner. Elizabeth, bien qu'attristée de devoir faire ses adieux à ses parents pour plusieurs mois, profita toutefois de cette occasion pour observer attentivement Kitty et son mari.
Sa sœur avait rapidement repris ses forces après son accouchement, et insisté pour que ses relevailles ne tardent pas trop. Elle était ce soir-là pleine de vie, même si les regards anxieux qu'elle lançait fréquemment vers son mari laissaient deviner que leurs relations ne semblaient pas s'être améliorées depuis la naissance de leur fille. Elizabeth, qui avait veillé à placer son père à sa droite, ne manqua pas de l'interroger discrètement sur le sujet.
« Je n'en sais guère plus que vous. Mais nous n'avons pas l'impression que les choses s'améliorent, l'informa Mr. Bennet.
- Je suppose que vous ignorez si Kitty a parlé à son mari comme Jane et moi lui avons conseillé ?
- Si elle l'a fait, c'était dans la plus stricte intimité, et cela n'a visiblement pas eu les résultats escomptés. Mais connaissant Kitty, je gage qu'elle préfère lui laisser encore un peu de temps. Ce qui est peut-être, au fond, la solution la plus raisonnable. Après tout, elle connait son mari mieux que nous. Et pour l'instant, la naissance d'Emily la comble suffisamment pour lui donner la force de surmonter ses appréhensions.
- Mais pour le bien-être d'Emily justement, il faudrait qu'elle ne tarde pas trop à régler la situation avec Mr. Cooper.
- Je vous approuve, mais ce n'est pas de notre ressort. Votre mère voulait intervenir personnellement auprès de lui, mais j'ai réussi à l'en dissuader. J'ai eu peur qu'elle fasse plus de mal que de bien.
- Une chance qu'elle vous ait écoutée…
- Douteriez-vous de mes dons de persuasion, Lizzie ? dit Mr. Bennet, amusé.
- Pas le moins du monde, Père. Mais je ne doute pas non plus de son entêtement ! »
Le père et la fille éclatèrent de rire.
« Quel dommage que vous partiez déjà… dit Elizabeth, une fois redevenue sérieuse.
- Nous ne pouvons plus abuser de votre hospitalité ou de celle des Cooper. Et Longbourn requiert mon attention. Sans compter qu'il nous faut absolument trouver un mari à Mary, dit Mr. Bennet avec un clin d'œil.
- Voilà qui risque de vous attirer des ennuis, Père, dit sa fille, amusée.
- Grands dieux, non ! Comme toujours, je me contenterai d'aller m'enfermer dans mon bureau pour laisser votre mère régler un épineux problème qu'elle a créé de toutes pièces. Quant à Mary, j'ai le sentiment qu'elle est désormais disposée à faire suffisamment d'efforts pour faire régner un semblant de paix à Longbourn.
- Vraiment ? Voilà une bonne nouvelle.
- Votre petite conversation avec votre mère a fait des miracles. Je crois qu'elles se sont parlé peu après, et qu'elles ont fini par trouver un terrain d'entente. Enfin, ne crions pas victoire trop vite, j'ai bien peur que le débat soit relancé si un nouveau célibataire de bonne famille s'aventure à s'installer à Netherfield.
- Cela vous laisse néanmoins un peu de répit.
- A Mary ou à moi ?
- Les deux !
- Heureusement que Jane et vous connaissez un bonheur sans nuage. Il aurait été difficile de m'inquiéter pour vous en plus de vos autres sœurs, dit Mr. Bennet soudain songeur.
- Les choses s'arrangeront pour Kitty, j'ai bon espoir à ce sujet. N'oubliez pas que j'étais aux premières loges quand elle a rencontré Mr. Cooper. Quant à Mary, elle a trop de caractère et de volonté pour laisser Mère régenter sa vie.
- Ne reste que Lydia. »
Le visage de Mr. Bennet s'était assombri instantanément, à tel point qu'Elizabeth, pourtant peu démonstrative avec ses parents, se pencha pour poser sa main sur son bras afin de l'apaiser.
« Je suis sûre que nous ne tarderons pas à recevoir des nouvelles, dit-elle d'un ton qu'elle voulut rassurant.
- Son trajet jusqu'en Amérique n'est pas ce qui m'inquiète. Que va-t-elle pouvoir trouver là-bas ? Certainement pas ce scélérat.
- Jane est convaincue que nous devons nous résigner à son sujet. Elle a choisi son destin, il n'est plus de notre ressort de l'aider.
- Parvenez-vous à vous raisonner ainsi ?
- Depuis peu seulement. Et je pense que je le dois principalement à Leonora. Sa naissance m'a fait voir toute cette histoire sous un autre angle, et comprendre où était l'essentiel...
- Alors vous devez savoir désormais qu'un parent s'inquiète toujours du sort de ses enfants, quoiqu'il advienne, et quels que soient leur âge ou leurs décisions.
- Je l'ai compris, en effet. Et croyez-moi, s'il était en mon pouvoir de ramener Lydia parmi nous, je le ferais dans l'instant, quoi qu'il m'en coûte. Mais vous avez quatre autres filles, et des petits-enfants. Nous vous sommes tous très attachés, à Mère et vous, et j'espère que cela vous mettra un peu de baume au cœur malgré le départ de Lydia.
- C'est le meilleur des remèdes. Pourquoi croyez-vous que nous sommes revenus dans le Derbyshire si vite après notre première visite ? dit-il avec un sourire.
- Pour une certaine Leonora Darcy, à ce qu'on m'a raconté, répondit sa fille, amusée.
- Entre autres, Lizzie, entre autres. Vous voir si heureuses, Jane et vous, et rencontrer vos enfants, est une véritable cure de jouvence. Je ne saurais trop vous remercier de votre invitation qui nous a offert cette joie. »
Emue, Elizabeth ne sut que répondre à cette déclaration, aussi se contenta-t-elle de sourire, changeant rapidement de sujet pour éviter les effusions de tendresse qui, elle le savait, avaient toujours mis son père mal à l'aise. Et à la grande déception du père et de la fille, la soirée prit fin trop vite, et il fut bientôt l'heure pour les Bennet et les Cooper de retourner à Basildon Park. Elizabeth étreignit Mary quelques instants, soulagée de voir que sa sœur semblait effectivement plus apaisée qu'à son arrivée quelques semaines auparavant. Quant à sa mère, elle était trop occupée à surveiller les faits et gestes des Cooper pour prendre garde à l'émotion d'Elizabeth au moment des adieux. Seuls Mr. Bennet et Darcy perçurent sa tristesse, mais son père lui promit de la revoir très prochainement, et le rendez-vous fut pris pour Noël, que Darcy promit « magique à Pemberley » au moment où il invita ses beaux-parents à venir le célébrer à leurs côtés.
Une fois seuls, Elizabeth et Darcy observèrent la voiture des Cooper s'éloigner peu à peu dans l'allée bordée de chênes, disparaissant finalement dans l'obscurité. Passant un bras autour de la taille de son épouse, Darcy vint déposer un baiser sur sa tempe.
« Noël n'est pas si loin… Entre Leonora et Pemberley, tu ne verras même pas le temps passer.
- Je le sais bien. Mais l'ambiance doit être si pesante à Longbourn… Mon père n'avait jamais parlé ainsi…
- J'ai donc bien fait de les inviter à venir passer Noël avec nous ?
- As-tu seulement besoin de poser la question ? dit-elle en lui offrant un sourire amoureux.
- Je l'ignore, peut-être préférais-tu que nous restions seuls avec Georgiana et Leonora ?
- J'ai grandi dans une famille nombreuse, Mr. Darcy. Plus je suis entourée, plus je suis heureuse, dit Elizabeth en prenant le bras de son mari pour renter dans le manoir.
- Dois-je en déduire que Leonora aura probablement une bonne douzaine de frères et sœurs ? la taquina Darcy.
- Ne me fais pas dire ce que je n'ai pas dit ! »
Et elle dut admettre, quelques minutes plus tard, tandis qu'elle tenait sa fille dans les bras, sous le regard attentif et dévoué de son mari, que Darcy n'avait pas tort : Noël ne serait pas si long à venir en leur compagnie.
Les semaines suivantes ne firent que confirmer ses impressions. Occupés à observer leur fille grandir, Darcy et Elizabeth étaient tout à leur bonheur, ne quittant guère Pemberley hormis pour quelques rares visites chez leurs proches, dont le désormais traditionnel rendez-vous hebdomadaire des trois sœurs Bennet qui se voyaient tant chez l'une tantôt chez l'autre. Pleinement épanouie dans sa vie de famille, Elizabeth n'en oubliait pas moins le sort de Kitty et Georgiana qu'elle devinait fébriles. Sa sœur s'accrochait à Emily comme si sa vie en dépendait, tentant tant bien que mal de combler la distance que Mr. Cooper avait mise entre eux. Tout leur entourage se faisait violence pour ne pas aborder le problème avec lui afin de l'enjoindre à se montrer plus attentionné envers son épouse, mais nul ne s'y risquait pour l'heure.
Quant à Georgiana, il était évident pour tous que l'absence de Lord Worth lui pesait chaque jour davantage. Elle se consacrait plus que jamais à sa musique et ses lectures, mais Darcy et Elizabeth sentaient poindre, derrière sa tristesse et la douleur de sa séparation avec Lord Worth, un bonheur que rien ne semblait pouvoir entamer. Elle était rêveuse, et elle avait abandonné les pièces mélancoliques qu'elle avait interprétées à n'en plus finir pendant les mois qui avaient suivi les fiançailles de Mr. Stafford. Elle privilégiait désormais les morceaux pleins de joie de vivre, avec une légèreté que Darcy avait cru ne jamais revoir chez sa sœur. Le temps faisait son œuvre, achevait de guérir ses blessures et de la conforter dans la certitude d'être profondément éprise de Lord Worth.
Conformément aux usages, les deux jeunes gens ne pouvaient pas s'écrire, mais elle avait réussi à glaner quelques vagues informations auprès de Lady Mary au cours d'une de ses visites à Pemberley avec le Colonel Fitzwilliam, venu annoncer qu'il avait reçu sa nouvelle affectation. Au grand bonheur de toute leur famille, il serait désormais rattaché à la caserne de Nottingham, à vingt-cinq miles seulement de Matlock. Malgré toute son affection pour son cousin, et la joie qu'elle ressentit en apprenant qu'il n'aurait pas l'obligation d'aller s'installer à plusieurs centaines de miles, Georgiana eut grand-peine à ne pas perdre patience en attendant de pouvoir s'approcher de Lady Mary pour lui demander discrètement si elle avait reçu des nouvelles de son frère.
« Il a peu de temps pour m'écrire, malheureusement. Néanmoins, je vous rassure, il a fait un très bon voyage jusqu'à Balcombe. Mes parents étaient très heureux de le revoir, je crois qu'ils commençaient à trouver le temps long sans Edward et moi. Ils n'ont guère été habitués à ce que nous soyons absents tous les deux.
- C'est tout naturel. Mais vous disiez qu'il n'avait guère de temps à consacrer à votre correspondance ? J'espère que c'est uniquement parce que sa musique lui prend tout son temps ?
- Il préférerait grandement cela, vous le connaissez ! Mais mon père est le seul à blâmer de la situation. Il a décidé de lui confier de nouvelles responsabilités dans la gestion du domaine. Et vous êtes bien placée pour le savoir avec Mr. Darcy, cela ne laisse que peu de temps pour les loisirs.
- Mais la musique n'est pas un loisir pour votre frère, Lady Mary, c'est toute sa vie ! » s'exclama Georgiana avec fougue.
Lady Mary fut si surprise que ses mains, auparavant occupées à sucrer son thé, s'immobilisèrent au-dessus de sa tasse, qu'elle reposa lentement. Amusée, elle considéra silencieusement la jeune fille qui, elle le pressentait, deviendrait sa sœur dans un avenir proche. La jeune Miss Darcy, qu'elle n'avait jusque-là connue que réservée, lui apparaissait désormais sous un autre jour, et elle en était ravie.
« Ma parole, vous êtes bien prompte à défendre sa passion ! Il n'a pourtant guère besoin d'aide pour cela. Les débats entre mon père et lui sont suffisamment véhéments et fréquents pour que vous soyez tout à fait rassurée sur le fait que jamais Edward n'abandonnera son piano.
- Pardonnez mon élan, Lady Mary, dit Georgiana, penaude. Mais vous le savez mieux que moi, votre frère est très talentueux. A mon sens, il devrait se consacrer totalement à son art, et non uniquement durant les quelques heures de liberté que lui laissera Balcombe Abbey.
- Nous ne sommes malheureusement pas totalement maîtres de notre destin. Remerciez simplement le Ciel qu'Edward soit né dans une famille comme la nôtre, où il a eu la chance d'étudier la musique et de découvrir son talent, même s'il ne sera pas libre d'y consacrer sa vie comme il l'aurait souhaité. Néanmoins, j'ai bon espoir qu'il ait prochainement d'autres raisons d'être très heureux, et épanoui malgré toutes ses responsabilités. Me trompé-je ? »
Elle posa un regard appuyé sur la jeune fille, esquissant un demi-sourire éloquent que n'osa pas lui rendre Georgiana qui rougit violemment.
« Je l'espère tout comme vous, Lady Mary. » éluda-t-elle.
Elle s'apprêtait à se tourner vers Lady Matlock pour mettre fin à une conversation qui prenait une tournure délicate, mais Lady Mary reprit la parole avec gravité.
« Vous n'êtes pas sans connaître les détails de mes fiançailles avec Richard. Je sais que je dois en partie mon bonheur actuel à Edward, et je lui en suis très reconnaissante. Mon frère et moi avons toujours été proches, mais cet épisode a renforcé nos liens et mon affection pour lui. Mon souhait le plus cher est qu'il soit aussi heureux que je le suis désormais. Il le mérite.
- Alors nous avons un point commun, Lady Mary, car son bonheur suffirait à faire le mien. » dit Georgiana avec un sourire, soudain tout à fait sereine.
Les deux jeunes femmes échangèrent un regard lourd de sens, désormais liées par l'affection qu'elles portaient au même homme, inaugurant une amitié qui devait durer toute leur vie.
Elizabeth, qui avait observé la scène de loin, fut soulagée de voir que Lady Mary semblait donner sa bénédiction aux projets de Lord Worth et Georgiana, même si ces derniers étaient encore loin de se concrétiser. Plus Elizabeth fréquentait Lady Mary, et plus la jeune femme lui semblait sympathique. Elle était heureuse que le Colonel Fitzwilliam ait trouvé une épouse qui n'avait rien à envier à sa personnalité affable et joyeuse. Et depuis que Lady Mary l'avait honorée de sa confiance en lui révélant sa passion pour l'écriture, Elizabeth avait compris que toute l'attitude de la jeune femme faisait sens, ainsi que les innombrables questionnements auxquels les jeunes mariés s'étaient livrés avant de se fiancer, au grand dam des Matlock qui n'y avaient vu que des raisons de se méfier d'une jeune fille pourtant très éprise de leur fils.
Décidément, les deux époux s'étaient bien trouvés ! songea une fois de plus Elizabeth cet après-midi-là en l'observant parler avec Georgiana. Car le Colonel Fitzwilliam, en acceptant le caractère indépendant de son épouse qui avait certainement contribué à le séduire, ferait tout pour le bonheur de Lady Mary, quitte à l'encourager dans des voies que n'approuveraient certainement pas leurs parents respectifs. Et que n'aurait probablement jamais approuvé Darcy qui, malgré toutes ses qualités, restait profondément conservateur. C'était donc une chance que Lady Mary ait conquis le cœur du Colonel Fitzwilliam et non d'un autre homme, car bien peu se seraient montrés si compréhensifs.
La fin du mois d'octobre devait réserver bien des surprises aux proches d'Elizabeth et Darcy. Tandis que les jours s'écoulaient paisiblement à Pemberley, les autres domaines du Derbyshire avec lesquels ils entretenaient des relations constantes connaissaient à leur tour des rebondissements, parfois attendus, parfois surprenants, mais toujours bienvenus. Tout commença avec l'arrivée fracassante que fit Kitty le 28 octobre à Ellsworth Hall, où l'on célébrait l'anniversaire de Jane. A la grande surprise de ses proches, elle arborait ce jour-là un sourire radieux que ses sœurs n'avaient plus vu chez elle depuis la naissance d'Emily. Interrompant leur conversation, elles l'observèrent alors avec attention. Quant à Mr. Cooper, il semblait plus détendu, et plus attentif envers son épouse, ce qui ne manqua pas de surprendre toute l'assemblée.
Jane et Elizabeth durent se faire violence pour attendre la fin du déjeuner, où elles purent enfin s'accorder un moment de tranquillité pour se parler toutes les trois en parfaite intimité dans un coin du salon où Jane avait rassemblé ses invitées pour quelques rafraîchissements tandis que Mr. Bingley avait entraîné les gentlemen de l'assemblée dans la salle de billard pour leur offrir les incontournables brandy et cigares.
« J'ai reçu la meilleure des nouvelles ! annonça Kitty en baissant la voix pour ne pas se faire entendre des autres invitées de Jane.
- A en juger par ton expression, nous n'en doutons pas, dit Jane.
- Raconte donc, nous brûlons de savoir ! s'exclama Elizabeth.
- Jonathan a reçu une lettre d'Alice.
- Sa sœur ? Mais c'est merveilleux ! J'étais convaincue qu'elle avait l'interdiction formelle de vous écrire depuis vos fiançailles, dit Jane.
- Et l'interdiction n'a pas été levée. Mais certaines choses ont tout de même changé. Elle a réussi à confier sa lettre à une amie qui nous l'a fait parvenir. Il faut dire, ce qu'elle avait à nous révéler était d'une importance assez grande pour courir le risque de braver l'interdiction de ses parents : elle s'est fiancée !
- De mieux en mieux ! Voilà une excellente nouvelle, dit Jane.
- Ne te réjouis pas trop vite, Jane, prévint Elizabeth. Avec de tels parents, je crains fort que Miss Cooper n'ait guère eu le choix de son futur époux.
- Elle a eu la chance de trouver à son goût l'homme qu'ils lui destinaient, rectifia Kitty. Et d'après Jonathan, qui la connait assez pour lire entre les lignes, le ton de sa lettre laisse même deviner qu'elle en est éprise.
- De qui s'agit-il ? demanda Elizabeth.
- Un certain Mr. Grayson, que Jonathan ne connaît presque pas. Je ne crois pas l'avoir déjà rencontré, mais peut-être que tu lui as déjà parlé pendant la Saison, Lizzie ?
- Je l'ai aperçu, en effet, mais nous n'avons pas été présentés. C'est une très grosse fortune, et William m'a dit alors qu'il a un sens aigu des affaires, et que son avenir est prometteur, encore qu'il ne soit plus si jeune.
- Vraiment ? s'étonna Jane.
- Il a une quarantaine d'années, précisa Elizabeth.
- Pauvre Alice, elle est si jeune en comparaison ! dit Jane.
- C'est un homme charmant, et très avenant, d'après ce que j'ai pu en juger, nuança Elizabeth.
- Et il lui plaît, c'est le principal ! dit Kitty. Enfin là n'est pas la question. Je suis ravie de son bonheur, mais plus encore des conséquences que va avoir son mariage. Car elle nous a annoncé qu'à l'instant où elle deviendrait Mrs. Grayson, l'une de ses premières décisions sera de venir nous rendre visite. D'après elle, la séparation que leur ont imposée ses parents n'a que trop duré, et elle entend y mettre un terme dès que possible.
- Mr. Grayson lui en laissera-t-il la liberté ? demanda Jane. S'il a l'approbation de tes beaux-parents pour ce mariage, peut-être les approuve-t-il en tout…
- Ce n'est pas le cas, justement. Tout comme nous, il doit certainement trouver absurde cette séparation, qui fait souffrir Alice qui est totalement innocente. Il a beaucoup d'affection pour elle, même si je ne pense pas qu'il en soit très épris, et il est déterminé à la rendre heureuse.
- Quand doit-elle se marier ? demanda Elizabeth.
- Au mois de février. Ce n'est donc plus qu'une question de mois avant que Jonathan puisse revoir Alice. Cela devrait apaiser ses tourments. Je pense qu'il a compris que l'intransigeance de ses parents est définitive, mais s'il a la possibilité de continuer à fréquenter Alice, alors elle lui sera bien plus supportable. Vous savez combien il était proche de sa sœur…
- C'est une excellente nouvelle, Kitty, je suis très heureuse pour vous, dit Jane. Mr. Cooper doit être soulagé !
- Il est transfiguré ! s'exclama Kitty, affichant à nouveau un sourire rayonnant. J'ai retrouvé l'homme attentionné qu'il était au moment de nos fiançailles. Je n'ose pas encore y croire tout à fait, et je m'attends à chaque instant à le voir s'enfermer à nouveau dans son mutisme… Mais voilà trois jours que nous avons reçu la lettre d'Alice, et il est toujours d'aussi bonne humeur.
- Et avec Emily ? demanda Elizabeth.
- Je ne m'attends pas à ce qu'il soit aussi démonstratif que Mr. Bingley ou Mr. Darcy avec Henry et Leonora, je crois que ce n'est tout simplement pas dans sa nature. Mais il a cessé de l'ignorer, et je crois qu'il est heureux d'être père, même si je ne lui ai pas encore donné d'héritier. »
Aucune de ses sœurs n'osa en conclure que les problèmes des Cooper étaient définitivement réglés. La blessure occasionnée par l'attitude intransigeante des beaux-parents de Kitty avait été trop profonde pour qu'elle guérisse si rapidement. Mais la rébellion d'Alice Cooper avait mis du baume au cœur de son frère, et les trois sœurs Bennet priaient pour que cela tempère ses penchants mélancoliques dont Kitty n'avait que trop souffert. Néanmoins, elles durent se rendre à l'évidence en voyant Mr. Cooper les rejoindre en compagnie des autres gentlemen : il avait bel et bien retrouvé un peu de sa joie de vivre, et n'arborait plus l'attitude glaciale qui avait été la sienne au cours des semaines précédentes. Jane, avec sa bonté habituelle, s'approcha de lui pour lui offrir ses félicitations pour les fiançailles de sa sœur.
« Je vous remercie, Mrs. Bingley. C'est très aimable à vous. Je suis heureux pour Alice, qui semble avoir un trouvé un compagnon digne d'elle.
- J'espère que nous aurons le plaisir de les voir prochainement, à Londres ou à Basildon Park ? demanda Lady Matlock.
- Je prie pour que nous ayons cette chance, en effet. Elle m'a confié être impatiente de nous revoir et de rencontrer Emily. »
Mr. Bingley, qui s'était approché de son épouse, avait pris sa main en lui adressant un sourire. Le tranquille bonheur des Bingley apparut alors aux yeux de tous, et fut plus flagrant encore lorsqu'il prit la parole.
« Mes chers amis, nous sommes très heureux de vous recevoir aujourd'hui pour célébrer l'anniversaire de ma chère Jane, qui fait maintenant mon bonheur depuis deux ans et demi. Mais nous vous avons réunis car nous avons une nouvelle à vous apprendre, dit-il avant de se tourner vers Jane.
- Ne sois pas si solennel, Charles, plaisanta son épouse. Mais nous souhaitions en effet partager notre bonheur avec vous, car notre famille va bientôt s'agrandir.
- Vraiment ? C'est formidable, Jane ! s'exclama Elizabeth en venant serrer sa sœur contre elle.
- A quelle date est prévue ta délivrance ? demanda Kitty après l'avoir embrassée à son tour.
- Fin juin normalement. Henry aura tout juste deux ans. » répondit Jane.
Le couple fut chaleureusement félicité, chacun s'enquérant de la santé de Jane, qui était radieuse, et s'exclamant que c'était une excellente nouvelle. Après quelques minutes au milieu de ce joyeux brouhaha, Miss Bingley finit par se lever et s'approcher de sa belle-sœur.
« Chère Jane, me pardonnerez-vous d'accaparer un instant l'attention de vos invités ?
- Naturellement, Caroline, dit Jane avec une sérénité qui laissait deviner qu'elle n'était pas surprise le moins du monde par l'attitude de Miss Bingley.
- Puisque l'heure est aux révélations… » finit par dire cette dernière en levant la voix pour se faire entendre.
Tous se tournèrent alors vers elle. Miss Bingley n'était guère appréciée des Matlock, et moins encore des Darcy, et ils avaient donc peu parlé avec elle depuis leur arrivée à Ellsworth quelques heures auparavant. Le reste du temps, qu'elle passait généralement dans la maison londonienne de son frère ou chez les Hurst, les relations des Bingley prenaient rarement de ses nouvelles, tout comme elle s'abstenait d'en prendre à leur sujet. Aussi furent-ils très surpris de son intervention soudaine, et plus encore lorsqu'elle se tourna vers son frère, cherchant son approbation, qu'il lui donna d'un signe de tête discret.
« J'aurais probablement dû le faire il y a quelques jours déjà, mais puisque nous voilà tous rassemblés aujourd'hui… dit Miss Bingley en se tournant vers le reste de l'assemblée. Je vous annonce que je me suis fiancée le mois dernier. »
Le salon d'Ellsworth Hall fut de nouveau empli d'exclamations de surprise et joie, et les félicitations fusèrent. Miss Bingley les reçut, faussement modeste, se délectant de cet instant qu'elle avait attendu des années durant, s'agaçant presque au bout de quelques instants que personne ne lui pose la seule question qui comptât vraiment à ses yeux. Son salut vint en la personne de Lord Matlock.
« Et qui est l'heureux élu ? » finit-il par demander.
Miss Bingley, ne pouvant retenir un sourire triomphant, finit par annoncer très théâtralement :
« Lord Hampton. »
Soupirant d'aise, elle se rassit, s'attendant à des exclamations d'envie et d'admiration. Il n'en fut rien, car un silence gêné suivit sa révélation. Du bout des lèvres, Lady Matlock, lui annonça une nouvelle fois ses félicitations, tandis que Georgiana s'approchait de son amie pour lui présenter tous ses vœux de bonheur en lui serrant les mains avec affection. Déconcertée, car elle ne comprenait que le grand âge et le récent veuvage de Lord Hampton n'auraient jamais laissé deviner qu'il se remarierait si rapidement, et encore moins avec la fille d'un négociant, certes fortuné, mais qui ne pouvait pas même prétendre au titre de gentleman, Miss Bingley observa chaque visage de l'assistance, tentant de déchiffrer leur réaction. Mais tous étaient bien trop polis pour laisser paraître leur étonnement. Mais avec son aplomb habituel, elle ne s'en laissa pas conter et entreprit de faire l'éloge de son promis.
« C'est un homme charmant, et si cultivé ! Nos conversations sont toujours passionnantes. Et son domaine de Blenheim dans le Surrey est absolument divin, et gigantesque ! A lui seul, il lui assure un revenu de douze mille livres, imaginez-vous ? Bien sûr, nous n'aurons guère l'occasion d'en profiter car ses obligations à la Chambre des Lords lui prennent presque tout son temps. Mais je réfléchis déjà à toutes les réceptions que nous pourrons donner… Il me tardait tant de m'installer sur Grosvenor Square ! »
Elle continua d'énumérer les quartiers de noblesse et les nombreuses propriétés de son futur époux pendant l'heure qui suivit, malgré tous les efforts de Georgiana et Lady Matlock qui tentèrent d'en apprendre plus sur les circonstances de leur rencontre et de leurs fiançailles, plus pour la faire changer de sujet que par sincère curiosité. Mais Miss Bingley passait rapidement sur ces détails qu'elle jugeait sans doute peu dignes d'intérêt, pour revenir invariablement à la description de sa demeure de Grosvenor Square et de son futur train de vie. Oscillant entre irritation et amusement, Elizabeth finit pourtant par céder au second, devant même retenir un éclat de rire après avoir échangé un sourire avec son mari qu'elle venait d'apercevoir en train de lever les yeux au ciel à l'autre extrémité du salon. N'y tenant plus, elle entraîna Jane dans la véranda avoisinante, prétextant que sa sœur avait besoin d'air.
« Depuis combien de temps le sais-tu ? lui demanda-t-elle tandis qu'elles prenaient place sur les sièges en rotin.
- Environ un mois. Elle nous l'a annoncé dès son retour de Bath avec les Hurst, et Lord Hampton est venu la semaine suivante pour demander sa main à Charles, dit Jane d'un ton las.
- A-t-elle été ainsi tout ce temps ?!
- Malheureusement oui. Pauvre Lord Hampton, je crains qu'elle ne voie en lui qu'un titre et une rente.
- « Pauvre Lord Hampton », tu y vas un peu fort, il doit trouver son compte à cet arrangement étrange. Il pourrait être son père !
- Tu exagères, Lizzie, il n'a que cinquante-trois ans.
- Donc je n'exagère pas. Quelle mouche l'a donc piqué pour vouloir s'embarrasser d'une telle vaniteuse à son âge ?
- Tu sais bien qu'il a deux enfants, il cherchait tout simplement une mère pour eux.
- Il n'a pas choisi la plus maternelle des femmes !
- Cela nous l'ignorons. Elle sera peut-être une très bonne mère.
- Avec ses propres enfants, peut-être, encore faudrait-il pour cela qu'elle cesse de se considérer comme le centre du monde. Mais élever les enfants d'une autre ? Je ne l'en sens pas capable. Miss Bingley est tout sauf altruiste. Elle épouse un nom et une fortune, rien de plus.
- Et Grosvenor Square ! Avoue que tu es ravie à la perspective d'être bientôt voisine de la future Lady Hampton, la taquina Jane.
- « Lady Hampton », mon Dieu… Si elle le répète encore une fois, je ne jure plus de rien !
- Tu n'y as droit que depuis une heure. Elle nous parle sans cesse de cela depuis des semaines. Elle nous a même confié qu'elle souhaite être présentée à la Cour après son mariage, car elle n'ose pas imaginer le frisson de joie qu'elle ressentirait en étant présentée en tant que « Lady Hampton ».
- Seigneur… Se rend-elle compte qu'elle est parfaitement ridicule ?
- Voyons, ma chère, Lady Hampton ne saurait être ridicule ! » ajouta Jane avant d'être en proie à un fou-rire nerveux.
Les deux sœurs mirent de longs instants à se calmer, éclatant de rire de plus belle à chaque fois qu'elles entendaient la voix de Miss Bingley dans le salon attenant.
« Ma pauvre Jane… Je n'ose imaginer que ce que Charles et toi devez endurer…
- Et encore, cela va un peu mieux depuis que les Hurst sont repartis, car Louisa surenchérissait à chaque fois. D'elle ou de Caroline, je ne saurais dire laquelle des deux est la plus fière de ce mariage.
- Quand doit-il avoir lieu ?
- En janvier. Mais je pense que Caroline sera trop occupée par les préparatifs et son trousseau pour rester longtemps dans le Derbyshire. Elle rejoindra sans doute les Hurst à Londres très rapidement pour tout organiser.
- En janvier seulement ? Je m'étonne qu'elle n'ait pas réclamé une licence spéciale.
- Tu ne crois pas si bien dire. Elle l'a demandé à Lord Hampton, qui a refusé, car il ne veut rien précipiter pour ses enfants.
- Quel âge ont-ils ?
- Quatre et sept ans.
- Si jeunes ! Lord Hampton a perdu l'esprit ! Pourquoi avoir choisi Miss Bingley ? Je reconnais qu'elle a une certaine beauté, et une grande prestance, mais nombreuses sont les femmes qui n'en manquent pas à Londres, et qui sont bien plus humaines et attentionnées.
- Tu connais Caroline, c'est une excellente actrice. Je ne doute pas qu'elle ait réussi à lui dire ce qu'il avait envie d'entendre avec assez de conviction pour qu'il se laisse prendre à son piège.
- Jane Bingley ! Qu'entends-je ? De la médisance ?! s'exclama Elizabeth.
- Ce n'est pas très charitable, mais au fond je pense comme toi : ces pauvres enfants ne seront sans doute pas très heureux avec une telle belle-mère. C'est leur sort qui me préoccupe, plus que celui de Lord Hampton.
- Pourquoi se soucier de lui ? A cinquante ans passés, s'il manque à ce point de clairvoyance, il n'a que ce qu'il mérite !
- Tu as sans doute raison… Au fond, je crois que je suis convaincue qu'il ne s'agit que d'un mariage d'intérêt pour lui aussi. Il n'a qu'un seul fils, pour l'heure, lui apprit Jane.
- Tout s'explique. Il compte sans doute sur la gratitude qu'elle devrait ressentir avec une telle ascension sociale pour qu'elle lui donne un héritier supplémentaire et lui offre une paix royale le reste du temps.
- Tu ne dois pas être loin de la vérité, je le crains. A entendre Caroline parler de leur avenir, il passera certainement ses journées entre la Chambre des Lords et son club, tandis qu'elle alternera entre Almack's et Bath, sur lesquels elle compte bien régner…
- Et pourquoi n'alternerait-elle pas entre la salle d'études et la nursery des enfants de son mari ? persifla Elizabeth.
- Ils concluront l'arrangement de leur choix, Lizzie. Pour ma part, je souhaite en entendre parler le moins possible. J'étais parfaitement heureuse en apprenant ma grossesse, or elle ne cesse de me rebattre les oreilles avec son mariage au point qu'elle gâche ma joie ! Et elle est si… dit Jane avant de se taire, trop gênée pour poursuivre.
- Si ? l'encouragea Elizabeth.
- Si condescendante. Sais-tu qu'elle m'a répété au moins à trois reprises qu'elle était finalement soulagée de la tournure des événements, car Blenheim rapporte douze mille livres, quand elle aurait dû se contenter de dix mille avec Pemberley ?
- Grand bien lui fasse… dit Elizabeth, sarcastique, se sentant offensée malgré elle par une telle pique.
- Je ne devrais sans doute pas me sentir froissée pour si peu, mais elle ne cesse de me rappeler que nous n'avons aucun titre de noblesse, et combien sa condition va bientôt changer...
- Oh Jane, ma chérie… Tu es trop patiente avec elle. Ta générosité finira par te jouer des tours, je te l'ai toujours dit. Toute future Lady Hampton qu'elle soit, elle n'a pas à se montrer blessante avec toi, et encore moins sous ton propre toit. Ne la laisse pas gâcher votre joie. Cela dit, je pense que Charles ne tardera pas à perdre patience et lui intimer l'ordre d'être plus aimable avec toi, ou bien de retourner à Londres.
- Crois-tu ?
- Tu sais bien qu'il t'adore. Parle-lui si nécessaire, mais je pense que tu n'en auras pas besoin, il est trop soucieux de ton bonheur pour laisser sa sœur t'empoisonner l'existence à ce point. »
Réconfortée par l'affection d'Elizabeth, Jane se laissa alors aller à lui raconter en détails ce que son mari et elle enduraient depuis l'arrivée de Caroline Bingley à Ellsworth Hall. Elizabeth rassura Jane, usant de tous ses arguments pour lui rappeler combien l'attitude de Miss Bingley était sans fondement, et elle enjoignit sa sœur à la considérer avec humour pour mieux la supporter. Les deux sœurs finirent par revenir dans le salon bras dessus bras dessous, plus complices que jamais. Cet intermède avait fait le plus grand bien à Jane qui avait le cœur plus léger, mais le reste de l'assistance, lasse du monologue de Miss Bingley, profita de son retour dans le salon pour annoncer qu'ils n'avaient que trop abusé de son hospitalité, et que l'heure était venue pour eux de prendre congé. Une heure plus tard, lorsque Darcy entra dans le salon bleu d'Elizabeth qui cajolait sa fille, il ne put réprimer un soupir de soulagement.
« Maudit soit Bingley de nous imposer la compagnie de son impossible sœur ! grommela-t-il.
- Je dois avouer qu'elle était particulièrement… insistante.
- Insistante, horripilante, et d'une vanité incommensurable ! gémit-il.
- Elle a fini par me donner une migraine insoutenable.
- Et encore, Jane et toi nous avez lâchement abandonnés, plaisanta Darcy.
- Songe que Jane et Charles entendent ce discours du soir au matin depuis près d'un mois… Même Jane, la plus angélique des femmes, finit par perdre patience. Il fallait bien la soustraire quelques minutes à cette atmosphère étouffante.
- Est-ce si terrible ? Elle ne peut tout de même pas parler que de cela depuis tout ce temps !
- Elle les aurait apparemment informés qu'il faudrait impérativement lui donner du « Lady Hampton » en société. D'après elle, continuer à l'appeler par son nom de baptême sera trop familier.
- Elle imposera cette règle à son propre frère ?! Estimons-nous heureux que Lord Hampton ne soit que Comte ! Je n'ose pas imaginer son attitude s'il avait fallu lui donner du « Votre Grace »… dit Darcy.
- Miss Bingley, Duchesse… Londres deviendrait invivable. » songea Elizabeth.
Ils se turent quelques instants, méditant ce que Miss Bingley considérait comme un triomphe, et qui avait métamorphosé une âme déjà cupide et encline à l'orgueil.
« Je n'ai jamais compris sa fascination pour la noblesse. Elle n'en sera pas plus heureuse, continua Darcy en contemplant sa fille qui était paisiblement endormie dans les bras d'Elizabeth.
- Tu es bien placé pour savoir que tout n'est qu'une affaire de prestige et de fortune pour Miss Bingley, dit Elizabeth d'un ton amer dans lequel son mari décela sans peine une pointe de jalousie.
- Dieu merci, je n'avais pas de titre à lui offrir, sans quoi c'en était fait de moi, la taquina-t-il.
- Très amusant, William. » dit Elizabeth en reportant son attention sur Leonora, froissée qu'il fasse des tentatives de séduction de Miss Bingley un sujet d'humour.
Rien n'échappa à Darcy, touché de sa réaction involontaire, et bien décidé à la faire sourire.
« Cela ne t'a jamais fait envie ? Je suppose que je pourrais peut-être en solliciter un, et parvenir à mes fins au bout de quelques années, dit-il d'un ton faussement songeur auquel se laissa prendre son épouse, toujours en proie à la vieille jalousie qui l'animait dès lors qu'il était question de Miss Bingley.
- Tu sais bien que ces choses-là ne s'achètent pas. Il faudrait pour cela que tu rendes un grand service à la Couronne, répliqua-t-elle.
- Que ne ferais-je pas pour te plaire ? dit-il sans parvenir cette fois à réprimer un sourire.
- Tu perdrais ton temps en futilités, riposta Elizabeth d'un ton sans appel.
- Vraiment, mon ange, tu n'aimerais pas qu'on t'appelle « Votre Grace » ? Après tout, tu n'en manques pas. »
Elizabeth releva les yeux et aperçut la lueur d'amusement dans le regard de son mari, comprenant enfin sa ruse.
« Flatteur… Encore faudrait-il pour cela qu'on te donne un duché, mon amour, dit-elle avec le plus gracieux des sourires.
- Pemberley le mérite bien, dit Darcy sans se démonter. Songe un peu : « Elizabeth Darcy, duchesse de Pemberley »…
- Ne sois pas ridicule, William, cette vie-là n'est pas pour nous, le rabroua son épouse. Je n'aimerais pas te voir passer la moitié de l'année à Londres à la Chambre des Lords. Et tu détesterais cela aussi, sans compter que tu abhorres la politique. »
Cette fois, Darcy éclata de rire franchement.
« Fort bien, ma chérie, je m'incline, dit-il avant de se pencher pour l'embrasser. Mon adorable et délicieuse épouse…
- Voilà qui me suffit, comme titre. » murmura-t-elle contre ses lèvres.
Reléguant Miss Bingley et sa vanité démesurée au passé, Elizabeth se replongea avec délice dans les joies simples de sa vie familiale au cours des semaines suivantes. Leonora, son mari, et Pemberley lui prenaient tout son temps, lui offrant une vie que certaines femmes de son rang auraient trouvée monotone, mais qui la ravissait. Et elle devait bientôt s'estimer plus chanceuse encore, car son dernier sujet d'inquiétude lui fut enlevé dans les derniers jours d'octobre, lorsque Darcy vint la retrouver dans son salon, tenant une lettre à la main. Elle interrompit ses comptes et congédia Mrs. Reynolds avec laquelle elle avait travaillé toute la matinée.
« J'ai enfin reçu des nouvelles de Mr. Hatkins qui me confirme que Lydia et Mrs. Lodge ont bien débarqué à Boston, annonça-t-il à l'instant où Mrs. Reynolds refermait la porte derrière elle.
- Dieu soit loué ! dit Elizabeth. As-tu d'autres informations ?
- Rien qui n'apaise davantage ton inquiétude, j'en ai peur. Mais lis plutôt. » dit-il en lui tendant la lettre qu'elle saisit avec empressement.
La missive lui apprit que le voyage s'était déroulé sans encombre, et que le navire n'avait, par chance, essuyé aucune tempête sérieuse durant sa traversée de l'Atlantique. Quant à l'arrivée à Boston, elle avait été tumultueuse, Lydia insistant pour se mettre en quête de son mari à l'instant où elle avait touché la terre ferme, sans se soucier un instant de la faiblesse de Mrs. Lodge, sa dame de compagnie, qui avait été en proie à un violent mal de mer depuis qu'ils avaient quitté Southampton. Mais la suite fut plus surprenante encore.
« Elle ne compte pas s'installer à Boston ?! s'étonna Elizabeth sans lever les yeux de sa lecture.
- Pourquoi le ferait-elle ? Visiblement Wickham n'y est pas.
- Comment peut-elle en être sûre ?
- Mr. Hatkins a fait jouer ses contacts sur place, et certains lui ont confirmé qu'il s'était enfoncé dans l'ouest du pays.
- Mais l'ouest n'est pas colonisé !
- Il ne précise pas jusqu'où il s'est aventuré… Mais Wickham n'est pas très téméraire, donc cela m'étonnerait que la vie des colons de l'ouest le tente. Je pense qu'il s'est plutôt arrêté aux alentours de Philadelphie.
- S'il y est vraiment, alors Lydia a toutes les chances de le retrouver, n'est-ce pas ? dit Elizabeth, pleine d'espoir.
- Oui, mais nous avons perdu sa trace après Boston, là est la difficulté.
- D'autant que Mr. Hatkins te dit qu'il a laissé Lydia et Mrs. Lodge seules…
- C'était notre arrangement. Il devait uniquement les accompagner pendant la traversée, et une fois à Boston, il devait reprendre ses affaires. Sans compter que Lydia ne lui a visiblement pas rendu la vie facile pendant leur voyage…
- Comme à son habitude. Il n'y a bien que Mr. Wickham pour la supporter, dit amèrement Elizabeth.
- Et encore ! Je te rappelle que lui-même ne tenait pas particulièrement à ce qu'elle l'accompagne.
- Elle est encore son épouse devant Dieu, répondit Elizabeth, catégorique.
- Crois-tu qu'il s'embarrasse de tels scrupules ?
- D'où notre inquiétude pour Lydia, car même si elle le retrouve, je ne suis pas très confiante en l'accueil qu'il lui réservera… Pour l'heure, il faut que j'écrive à Longbourn pour prévenir mes parents.
- Salue-les pour moi. Et rassure-les, je suis sûr que ta sœur a suffisamment de ressources et de volonté pour survivre là-bas. Elle a bien des défauts, mais on ne peut l'accuser de ne pas savoir ce qu'elle veut. Et s'il y a une chose qu'elle sait faire, c'est tout mettre en œuvre pour parvenir à ses fins. »
La lettre qu'envoya Elizabeth à ses parents se voulut rassurante, et Mr. Bennet lui répondit dans la semaine qui suivit que l'annonce de l'arrivée de Lydia saine et sauve les avait rassurés quelque peu mais qu'ils continuaient tout de même à s'inquiéter de son sort en Amérique. Jane et Kitty, pour leur part, arguaient qu'il valait mieux pour leur sœur ne jamais retrouver la trace de son mari car elles étaient convaincues que ce serait alors une cruelle désillusion pour la jeune femme. Mais les trois sœurs Bennet s'accordaient désormais pour admettre qu'à plusieurs milliers de miles de distance, tous étaient impuissants, et qu'il valait mieux garder confiance en la personnalité décidée de Lydia pour la garder en vie, sinon heureuse.
L'automne était bien installé à Pemberley, dénudant les jardins et les bois environnants, et le temps exécrable poussait ses occupants à rester le plus souvent enfermés, limitant même les visites chez leurs proches et leurs amis. Seule Lady Mary, qui ne se résignait pas à ne sortir que par beau temps ce qui, selon elle, la condamnerait bel et bien « à rester confinée chez elle dix mois sur douze à cause de cette sempiternelle pluie », ne désarmait pas, et s'aventurait en-dehors de Matlock Castle presque tous les jours.
Vers la mi-novembre, elle eut même toutes les raisons de le faire, car elle vint à Pemberley annoncer que le Colonel Fitzwilliam et elle venaient de louer Wollaton Hall, un charmant domaine dans la campagne aux alentours de Nottingham dans lequel ils espéraient pouvoir s'installer en janvier, le temps pour eux de faire réaliser les travaux nécessaires à leur emménagement. A terme, ils envisageaient même de l'acquérir avec la dot confortable de Lady Mary, une fois son propriétaire convaincu de le vendre. Lady Matlock ne cacha pas son plaisir de pouvoir garder son fils et sa belle-fille un peu plus longtemps auprès d'elle à Matlock Castle, plus que soulagée que le Colonel ne doive pas s'éloigner plus loin que Nottingham.
« Enfin, soyez rassurés, nous ne vous quittons pas définitivement, n'espérez pas être débarrassés de nous. Richard et moi envisageons déjà de donner un bal dès février, avant que tout le monde ne déserte la campagne pour retourner à Londres pour la Saison. Mr. Darcy et vous serez les bienvenus, dit Lady Mary à l'attention d'Elizabeth et de Georgiana avec qui elle prenait le thé dans le salon de musique de Pemberley.
- C'est très aimable à vous, Lady Mary. J'ai toujours entendu dire que Wollaton Hall était un charmant domaine, dit Elizabeth.
- Dans ce cas, n'attendez pas notre invitation à ce bal pour venir nous rendre visite. Vous savez que la famille de Richard sera toujours la bienvenue chez nous ! »
A la demande de son hôtesse, elle se lança alors dans la description des travaux que le Colonel et elle faisaient réaliser, et des choix de décoration de la jeune femme, qui avait visiblement opté pour une élégance sobre mais indubitablement féminine. Elle en était à parler des jardins lorsque Mrs. Reynolds vint apporter une lettre à Elizabeth. Fronçant les sourcils, elle la saisit discrètement.
« Un messager vient de l'apporter, il dit que c'est de la plus haute importance, lui confia tout bas Mrs. Reynolds, et il a insisté pour que cette lettre vous soit remise immédiatement. »
Elizabeth la remercia d'un signe de tête, et ouvrit fébrilement le message tandis que Mrs. Reynolds se retirait. Lady Mary et Georgiana ne devaient jamais oublier l'expression qui se peignit alors sur le visage d'Elizabeth. Elle devint soudain très pâle, et paralysée par la douleur, elle ne put plus articuler un mot.
« Mrs. Darcy ? demanda Lady Mary, inquiète, ayant noté la première le changement sur le visage de son hôtesse.
- Lizzie, chérie, as-tu reçu une mauvaise nouvelle ? » s'enquit Georgiana en se penchant vers sa belle-sœur.
Pour toute réponse, Elizabeth fit non de la tête. Georgiana aperçut alors la lettre qu'elle avait laissée tomber sur ses genoux.
« Puis-je ? »
Voyant qu'Elizabeth ne pouvait toujours pas parler, Georgiana saisit la missive et la parcourut rapidement.
« Mon Dieu… murmura-t-elle.
- Elle a dû recevoir une terrible nouvelle… dit Lady Mary ave compassion.
- Vous ne croyez pas si bien dire… Lady Mary, auriez-vous l'amabilité de faire venir mon frère ? Il est très probablement dans son bureau mais je préfère ne pas quitter Elizabeth en attendant son arrivée.
- Naturellement. » dit Lady Mary, ayant noté les larmes dans les yeux de Georgiana.
Elle se leva prestement, et, revenant dans le Grand Foyer, elle demanda au majordome où elle pouvait trouver le maître des lieux. Le domestique l'accompagna jusqu'au bureau de Darcy, où il travaillait avec Mr. Cooper.
« Lady Mary ! Que me vaut l'honneur de… demanda-t-il en se levant pour la saluer, se taisant net en voyant le visage effaré de sa visiteuse.
- Mr. Darcy, je crois que vous devriez venir ! Votre épouse a apparemment reçu une terrible nouvelle. » annonça Lady Mary dans un souffle.
Darcy ne se le fit pas dire deux fois, et quelques instants plus tard, il faisait son entrée dans le salon de musique, où la vue de son épouse prostrée le fit frémir. Georgiana, qui était toujours penchée vers elle, se leva en apercevant son frère.
« C'est Mr. Bennet… dit Georgiana dans un sanglot en lui tendant la lettre.
- Qu'est-il arrivé ?
- Il a eu une attaque, semble-t-il.
- Est-il… ? »
Pour toute réponse, Georgiana secoua la tête, laissant retomber sa main, qui tenait toujours la lettre que Darcy n'avait pas même songé à prendre. Elle l'observa s'agenouiller devant Elizabeth, et prendre ses mains dans les siennes avant de lui murmurer des mots qu'elle n'entendit pas. Emportant avec elle le funeste message, Georgiana sortit discrètement, entraînant avec elle Lady Mary qui était restée sur le pas de la porte, la gorge serrée d'émotion. Elles retrouvèrent un Mr. Cooper déconcerté dans le Grand Foyer, que Georgiana s'empressa de mettre au courant, afin de lui demander de porter la nouvelle à Kitty et aux Bingley.
Darcy avait compris en revenant de Cardiff qu'Elizabeth n'était pas femme à fondre en larmes lorsqu'elle était en proie à une grande douleur. En ce terrible jour de novembre 1819, il ne put que le constater une fois de plus, impuissant. En s'agenouillant devant elle, il croisa son regard torturé, que pas un de ses gestes de tendresse ne parvint à apaiser.
« Mon amour, je suis si désolé… » murmura-t-il en caressant sa joue.
Mais les mots étaient dérisoires face à pareille souffrance. Lui-même était bien placé pour connaître la douleur de perdre un parent, aussi se contenta-t-il de la prendre dans ses bras, priant pour que les larmes la gagnent et l'apaisent un instant. Mais il n'en fut rien, Elizabeth resta muette, ayant pour seule réaction de serrer son mari contre elle, s'accrochant à lui pour ne pas sombrer. Après ce qui parut une éternité à Darcy, elle releva la tête.
« Nous devons aller à Longbourn… murmura-t-elle.
- Bien sûr. Nous allons organiser cela avec Mr. Bingley et Mr. Cooper, ne t'inquiète pas.
- Dès demain.
- Nous partirons à la première heure, je te le promets.
- Je ne veux pas que nous laissions Leonora.
- Nous l'emmènerons. Lizzie, parle-moi, comment te sens-tu ? »
Mais elle s'enferma à nouveau dans son mutisme, dont même Leonora ne parvint pas à la tirer. Darcy l'avait entraînée dans la nursery, espérant que leur fille mettrait du baume au cœur meurtri d'Elizabeth. Mais la jeune femme se contenta de prendre son enfant dans les bras, la berçant avec tendresse. Elle resta ainsi sous la vigilance affectueuse de Georgiana plusieurs heures durant, que Darcy mit à profit pour organiser en catastrophe leur trajet jusqu'à Longbourn. Ce dernier était d'autant plus compliqué qu'ils devaient emmener Leonora, et il fallut convaincre Miss Woodward que l'enfant était assez vigoureuse pour supporter pareil voyage. Darcy lui intima l'ordre de tout préparer pour que Leonora et elle les accompagnent, avant de demander à Mrs. Reynolds de tout organiser pour que Pemberley prenne le deuil.
Pendant ce temps, son valet et Emma rassemblaient leurs effets pour le voyage dans la précipitation, sortant des vêtements de deuil qu'Elizabeth n'avait jamais eu à utiliser, et que Darcy avait espéré abandonner pendant plusieurs années encore. Bingley se présenta à Pemberley deux heures seulement après le départ de Mr. Cooper. La mine sévère, les deux amis s'enfermèrent dans le bureau de Darcy.
« Comment va Jane ? s'enquit immédiatement Darcy.
- Elle est effondrée et n'a pas cessé de pleurer depuis que Cooper est venu nous annoncer la nouvelle. Et Elizabeth ?
- Je préférerais qu'elle pleure… dit sombrement Darcy. Elle est avec Leonora en ce moment, je crois que sa présence la calme un peu, mais je n'en suis pas sûr. Hormis pour me dire que nous devions nous mettre en route le plus vite possible pour Longbourn, elle n'a pas dit un mot… Avez-vous des nouvelles de Kitty ?
- Non, Cooper est d'abord passé à Ellsworth pour nous avertir avant de retourner à Basildon, mais je suppose qu'elle ne doit pas être dans un meilleur état. Nous avons convenu que nous partirions demain à l'aube, en nous retrouvant vers huit heures à Basildon Park qui est sur la route.
- Je comptais faire cela aussi. »
Ils organisèrent les derniers détails de leur départ, après quoi ils prirent congé l'un de l'autre, se serrant la main avec affection, eux aussi très éprouvés par la nouvelle. Les trois gendres de Mr. Bennet appréciaient leur beau-père, reconnaissants de la confiance qu'il leur avait témoignée en leur accordant la main de ses filles, et faisant la joie de toute leur famille grâce à son humour qui dissimulait mal l'affection qu'il portait à son entourage.
Remontant le Grand Escalier pour retrouver Elizabeth, Darcy songea que l'adage affirmant que les meilleurs sont toujours les premiers à faire leurs adieux n'avait jamais été aussi vrai, et que Mr. Bennet allait décidément beaucoup leur manquer. Puis il se souvint de leur dernier dîner en compagnie des Bennet, revoyant Elizabeth et son père, assis côte à côte à l'autre extrémité de la longue table de la salle à manger de Pemberley. Ils n'avaient ce soir-là guère cessé leurs conciliabules, tout absorbés par leurs confidences et leurs plaisanteries parfois acerbes mais toujours irrésistibles. La complicité entre le père et la fille avait toujours fasciné Darcy, qui lui-même n'avait jamais réussi à se rapprocher de son propre père, qui avait vécu en réclusion presque totale après le décès de Lady Anne. Darcy se demandait à présent comment Elizabeth, si attachée Mr. Bennet, allait pouvoir surmonter ce deuil.
Un regard sur Georgiana lorsqu'il entra dans la nursery lui confirma qu'Elizabeth n'était toujours pas sortie de son mutisme. Darcy s'approcha de sa sœur, lui murmurant qu'ils partaient demain à l'aube, et qu'elle ne devait pas tarder à préparer ses effets si elle souhaitait les accompagner. La jeune fille acquiesça.
« Bien sûr, je tiens à venir, si Elizabeth et toi n'y voyez pas d'inconvénient. Je me doute que vous allez être très occupés dans les jours et les semaines à venir, je pourrai veiller sur Leonora lorsque vous devrez vous absenter.
- Miss Woodward nous accompagne, mais je crois qu'Elizabeth préférera en effet que quelqu'un de la famille veille toujours sur Leonora…
- Je vais me préparer, dans ce cas. Mrs. Reynolds a-t-elle maintenu le dîner ?
- Pour toi uniquement, car je pense qu'Elizabeth ne mangera pas, et je vais rester à ses côtés.
- Très bien, dit Georgiana en s'apprêtant à sortir, avant de se retourner vers son frère. Fitzwilliam ?
- Oui ?
- Je suis désolée. Je sais combien tu l'appréciais. Et je ne crois pas me tromper en affirmant que c'était réciproque.
- Merci, Georgie. » répondit son frère.
Lorsque sa sœur le quitta, il se tourna alors vers Elizabeth qui avait levé les yeux vers lui. Avec une tendresse infinie, il vint prendre Leonora qu'elle tenait toujours dans ses bras.
« Elle a besoin de dormir… chuchota-t-il. Et toi aussi. Nous partons tôt demain matin.
- Je n'arriverai pas à dormir… dit Elizabeth d'un ton las en lui confiant leur fille.
- Essaie. Pour moi, je t'en prie. Mais avant cela, tu devrais manger un peu. Je vais demander à Mrs. Reynolds de te faire monter un repas léger. Tu as besoin de prendre des forces.
- Non, ne te donne pas cette peine, je ne pourrai pas manger non plus. »
Et malgré tous les efforts de persuasion de son mari, elle repoussa dans un silence obstiné la collation chaude que Mrs. Reynolds avait fait préparer à son attention. De guerre lasse, Darcy congédia Emma, et se chargea lui-même de l'aider à se préparer pour la nuit, la bordant dans leur lit. Lorsqu'il vint la rejoindre quelques minutes plus tard, elle n'avait pas bougé, mais elle se blottit étroitement contre lui lorsqu'il se glissa sous les draps. Sans mot dire, il l'embrassa sur le front, la berçant longuement, et c'est ainsi qu'elle finit par s'endormir.
Après une courte nuit d'un sommeil entrecoupé de mauvais rêves, Elizabeth se leva docilement lorsque le valet de Darcy les réveilla. Glacée d'une douleur qui la paralysait, elle observa un instant les vêtements de deuil qu'Emma avait préparés à son attention. Depuis son mariage, la couturière de Lambton, et sa modiste londonienne après elle, lui en avaient toujours livré quelques-uns deux à trois fois par an pour parer à toute éventualité. Suivant de près les modes vestimentaires jusque dans les tenues de deuil, elles se justifiaient alors en rappelant que la maîtresse de Pemberley se devait de porter le deuil avec l'élégance due à son rang, mais Elizabeth n'avait jamais songé que ces vêtements lui serviraient si rapidement. Sa tenue de voyage en velours noir épais soulignait sa silhouette mais accentuait également sa fragilité, et sa morbidité l'effraya. Et Darcy et Georgiana, lorsqu'ils la virent paraître dans le Grand Foyer, frémirent en constatant combien son voile de crêpe noir faisait ressortir la pâleur de son visage et sa fatigue.
Digne dans l'épreuve, elle refusait pourtant de laisser paraître le moindre signe de faiblesse, et s'enquit de la santé de sa fille, pour qui elle s'inquiétait du bien-être pendant un si long voyage. Après l'avoir rassurée sur ce point, Darcy et Georgiana lui emboîtèrent le pas tandis qu'elle se dirigeait vers la berline de voyage des Darcy, intimant à Miss Woodward l'ordre de se taire pour ne pas angoisser davantage Elizabeth avec ses propres doutes quant au bien-fondé d'une telle équipée pour un enfant de cinq mois. Darcy la réduisit au silence en lui rappelant sèchement qu'il n'aurait jamais envisagé un instant l'infliger à sa fille s'il l'avait jugée trop fragile. De fait, Leonora Darcy faisait preuve depuis sa naissance d'une santé de fer et d'une vigueur qui ne cessaient d'étonner ses parents, raison pour laquelle même Elizabeth, du fond de sa douleur, avait jugé bon qu'elle les accompagnât.
Sourde aux protestations de la gouvernante, elle avait repris sa fille dans les bras, et au grand soulagement de Darcy et Georgiana, Miss Woodward était montée dans la seconde voiture, qui transportait également Emma et le valet de Darcy, ainsi que les bagages de la famille. La tristesse qui s'était peinte sur les traits d'Elizabeth broyait le cœur de son mari, et il aurait tout donné pour apaiser sa peine ne fût-ce qu'un instant.
Darcy songea alors que des jours plus douloureux encore les attendaient et, comme pour l'approuver, une pluie sinistre se mit à tomber, libérée par de noirs nuages qui plombaient le ciel, voilant les jardins de Pemberley sans pour autant parvenir à les dépouiller totalement de leur beauté et de leur gracieuse harmonie. Darcy s'arracha alors à sa contemplation du domaine, ne quittant plus ni son épouse ni sa fille des yeux tandis que la voiture s'ébranlait en direction de Basildon Park.
Et pour le titre du chapitre prenne tout son sens, voici un extrait du texte d'où il est tiré.
« Il y a un temps pour tout, un temps pour toute chose sous les cieux
Un temps pour naître, et un temps pour mourir ; un temps pour planter, et un temps pour arracher ce qui a été planté
Un temps pour tuer, et un temps pour guérir ; un temps pour abattre, et un temps pour bâtir
Un temps pour pleurer, et un temps pour rire ; un temps pour se lamenter, et un temps pour danser. »
L'Ecclésiaste, chapitre III
