NOTE D'AUTEUR

Je n'espérais plus tenir cette deadline, mais voilà le nouveau chapitre ! Et merci à ceux qui prennent le temps de me lire.


« Quoi ? »

La tasse que j'avais lâchée sous l'effet de la surprise éclata à mes pieds dans un bruit étouffé. Le café brulant m'arracha une grimace en m'éclaboussant. Lloyd se leva rapidement de sa chaise pour venir à ma rescousse, avec un regard inquiet.

« Est-ce que ça va ?

- Là n'est pas le sujet.

- Tu es fâché ? »

Je plongeai mes yeux dans son regard coupable. Je n'étais pas en colère. Du moins pas pour le moment. J'étais tout simplement surpris. Mais tout cela devait être un immense malentendu. Il n'en était pas possible autrement.

Je commençai à ramasser les morceaux de porcelaine éparpillés sur l'épais tapis afin de me laisser le temps de rassembler mes esprits. Lloyd se pencha pour m'aider, et je mis un point d'honneur à éviter d'entrer en contact avec ses mains pour ne pas devenir encore plus troublé que je ne l'étais déjà. Je déposai ensuite mon butin sur la nappe de la table centrale. Des gouttes brunes tombèrent sur le tissu blanc aux motifs fleuris, avant de s'étaler lentement en formant de plus larges cercles colorés. Sebastien ne serait probablement pas très content.

Je m'assis ensuite sur l'une des longues chaises en bois aux bords sculptés disposées autour de la table, et Lloyd en fit de même. Nous gardâmes tous les deux le silence pendant un long moment, avant que l'un de nous ne trouve le courage de le briser.

« Avec elle ? » l'interrogeai-je.

Son regard se fit soudainement fuyant.

« Oui. »

Je restai interdit durant quelques secondes. Etait-il vraiment sérieux ? Rien de cela n'avait le moindre sens.

« Depuis combien de temps ?

- Quelques semaines… Je n'ai pas eu le courage de t'en parler plus tôt. »

Mais que me racontait-il donc ? Je nageais en plein cauchemar, mais je n'allais probablement plus tarder à me réveiller.

« Si tu dis la vérité, comment aurais-je pu ne pas le remarquer ? »

Il sembla encore plus gêné, ses joues s'empourprèrent et il n'osa plus soutenir mon regard inquisiteur.

« Tu étais très souvent absent dernièrement, avec tes obligations envers la famille royale de Tethe'alla, alors nous nous sommes rapprochés. Ce n'était pas intentionnel ! Je venais pour te voir à l'origine, mais je ne pouvais pas l'ignorer quand tu n'étais pas là. Je n'avais aucune arrière-pensée. »

C'était absurde. Ils avaient si peu de choses en commun. Je n'arrivais de plus toujours pas à comprendre qu'il ait pu se passer une telle chose sous mon propre toit sans que j'en sois informé.

« Tu as l'air choqué… Je pensais pourtant que tu te doutais de quelque chose, avec toutes tes allusions répétées. »

Choqué était un bien faible mot. Je tombais des nues.

« Je ne pensais pas qu'il s'agissait d'elle.

- A qui pensais-tu dans ce cas ? »

Je secouai faiblement la tête sans grande conviction.

« Cela n'a plus d'importance maintenant. »

Je fis une pause de quelques secondes afin de mettre les choses au clair dans mon esprit, avant de reprendre la parole.

« Pourquoi as-tu mis si longtemps à m'en parler ?

- J'avais peur que tu le prennes mal…

- Pourquoi ? Si quelqu'un peut rendre une autre personne heureuse, c'est bien toi. »

Je ne comprenais honnêtement pas pourquoi il culpabilisait. Je réalisais en effet maintenant que je n'avais pris en compte que ce qui m'arrangeait jusqu'à présent. Il n'avait vu et ne verrait toujours en moi qu'un simple ami. J'avais été stupide de croire le contraire. Je n'étais de toute manière pas digne de plus, et malgré les mensonges que j'avais pris l'habitude de me ressasser quotidiennement, je le savais pertinemment. En revanche, elle, méritait bien l'amour de n'importe qui. Ce que j'avais refusé si fermement il y a seulement quelques minutes, m'apparaissait désormais comme une évidence, cruelle et épurée, à laquelle je ne pouvais échapper.

Il n'avait probablement pas la moindre idée des sentiments qui m'animaient, il avait toujours été si aveugle… Pourquoi ne m'en rappelais-je que maintenant ? Il ne s'excusait donc pas pour les faux espoirs que j'avais pris soin d'alimenter moi-même jour après jour. Il n'en avait pas conscience. Cette pensée me glaçait le sang. Ma vie n'avait donc été qu'une illusion ? Une vaste plaisanterie ? Cependant, il était évident que j'étais le seul responsable de ce fiasco. Personne ne m'avait poussé à entretenir ce fol espoir et à tirer des plans sur la comète.

« Tu te fais tellement de souci pour elle… J'avais peur que tu croies que je profite d'elle, et que je ne sois pas à la hauteur.

- Je sais que tu es sincère, ne t'en fais pas.

- Je veux que tu saches que je serai toujours là pour elle, même si elle tombe à nouveau malade. Je prendrai soin d'elle comme de la prunelle de mes yeux. Tu n'auras absolument aucun souci à te faire. »

Voilà donc en quelques secondes ma vie en miettes devant mes yeux. Non seulement elle le volait à moi, mais en plus il me la dérobait également. La protéger et veiller sur elle était mon rôle, à n'en point douter. A quoi pouvais-je donc bien servir désormais ? Probablement pas à grand-chose.

« Je te fais confiance. »

Mon ton était morne et éteint mais il ne sembla pas s'en formaliser.

« Merci pour tout, si tu savais comme cela me rassure… »

Et s'il savait à quel point il m'avait anéanti…

« Elle voulait te parler d'ailleurs après notre discussion. Je suppose qu'elle veut avoir ton avis directement. Elle sera heureuse que tu le prennes aussi bien.

- Je vais aller la voir dans ce cas. »

Je me levai et m'apprêtai à tourner les talons lorsqu'il me retint par le poignet. Je lui lançai un regard interrogatif.

« Désolé. »

Je tentai de rire avec ma légèreté habituelle, mais cela sonna faux à mes oreilles.

« Pourquoi donc cette fois ?

- Pour avoir douté de toi. Pour avoir cru que tu m'en voudrais. J'aurais dû savoir que tu allais bien réagir, depuis le temps qu'on se connait ! »

Je haussai ostensiblement les épaules.

« Que veux-tu, même après des années il semblerait qu'on ait toujours des surprises. »

Et son étonnement n'était probablement rien à côté du mien. Je ne comprenais toujours pas comment j'avais pu ne pas me rendre compte de tout cela plus tôt. J'espérais que ses explications me permettraient d'y voir plus clair, mais je les redoutais. Je ne voulais pas qu'elle me confirme l'évidence, me refusant ainsi la faible lueur d'espoir à laquelle je continuais – plus ou moins consciemment – de m'accrocher. Je n'avais cependant pas le choix.

« Maintenant, si tu veux bien m'excuser. »

Mon ton était cette fois glacial, et je m'étais sèchement dérobé à son emprise sur mon poignet. Je me maudis intérieurement de laisser éclater de manière si apparente ma colère alors qu'elle n'avait pas lieu d'être, mais me contenir me paraissait actuellement insurmontable. Je me contentai donc de monter les escaliers sans un regard en arrière pour ne pas avoir à affronter son désarroi.

Je toquai doucement à sa porte, et elle m'ouvrit aussitôt. Elle devait probablement attendre mon arrivée avec impatience. S'attendait-elle à des félicitations ? Elle était en droit d'en recevoir. Pourtant je ne parvenais pas à me résigner à lui en faire. Quel grand frère pitoyable je faisais, à la jalouser à la place de me réjouir pour elle. J'avais honte de mon comportement. Décidément, je ne méritais ni l'un ni l'autre.

Je finis cependant par prendre la parole devant son regard interrogateur dans lequel je percevais une pointe d'inquiétude.

« Alors comme ça, toi et lui… »

La fin de ma phrase s'étouffa au bord de mes lèvres. Le dire à voix haute rendait la chose beaucoup plus réelle, et par conséquent beaucoup moins supportable.

« Tu n'as pas l'air de l'avoir très bien pris… Cela te dérange vraiment beaucoup ?

- Ne va pas te faire de fausses idées, je suis très content pour vous deux. Je suis juste encore un peu sous le choc. »

Je m'en voulais de lui mentir ainsi, mais la voir sourire fit s'envoler tous mes remords. Que représentait mon bonheur à côté du sien ? Je pouvais endurer cela et bien plus encore si c'était suffisant pour la rendre heureuse.

« C'est un excellent choix, je suis fier que tu aies choisi quelqu'un d'aussi bien pour toi. »

Elle me sauta subitement dans les bras, et la surprise me coupa le souffle pendant un instant.

« Merci d'être aussi compréhensif. J'avais peur que tu le prennes mal puisque c'est ton meilleur ami, mais tu es vraiment le meilleur frère que j'aurais pu avoir. »

Ce si beau compliment me fit sourire sincèrement. J'en oubliai presque cette histoire de couple improbable qui venait de me briser le cœur. Cependant, revenir à la réalité n'en fut que plus difficile et douloureux.

« Et toi, tu es la meilleure petite sœur du monde, alors Lloyd a intérêt à te rendre très heureuse, sinon gare à lui. Tu mérites tout le bonheur du monde. »