Chapitre 48: Æternum Vale


Mary Bennet leva les yeux de son ouvrage – d'innombrables faire-part de décès qu'elle devait envoyer à leurs relations au plus tôt – lorsqu'elle entendit le bruit de plusieurs équipages approcher de Longbourn, et se dirigea aussitôt vers la fenêtre. Comme elle l'espérait, elle reconnut aussitôt les armes de la famille Darcy sur la première berline de voyage, et devina sans peine que celle des Bingley suivait. Elle ne put retenir un soupir de soulagement. Les jours qui avaient suivi la disparition de Mr. Bennet avaient été les plus sombres de l'existence de la jeune fille qui, outre la perte d'un père bien-aimé bien que parfois un peu distant, avait dû assister, impuissante, aux accès ininterrompus de désespoir et d'angoisse de Mrs. Bennet. Ces journées, marquées par le sceau de la tristesse, avaient été chaotiques, et elle ne savait plus que faire pour ramener un semblait de paix à Longbourn, qui lui aurait semblé plus propice au recueillement suite au décès de son père. Aussi accueillait-elle l'arrivée de ses aînées et de Kitty avec une impatience teintée d'inquiétude car elle ne soupçonnait que trop combien la tristesse de ses sœurs serait grande.

Lissant ses jupes, elle se dirigea vers le perron afin de les accueillir. Endeuillées et éprouvées par le voyage et le chagrin, Jane et Elizabeth mettaient pied à terre à l'instant où Mary s'approchait et elles s'étreignirent sans un mot. Kitty, qui avait voyagé avec son mari dans la voiture des Bingley, ne tarda pas à les rejoindre. Reprenant pied avec la réalité la première, Jane s'écarta, les joues baignées de larmes, avant de s'adresser à Mary.

« Comment va Mère ? lui demanda-t-elle aussitôt.

- Comme il était à craindre en pareilles circonstances, répondit la jeune fille d'un ton las. Notre tante est auprès d'elle. »

En apprenant le décès de leur beau-frère Mr. et Mrs. Gardiner avaient en effet abandonné séance tenante toutes leurs affaires londoniennes pour venir proposer leur soutien et leur aide à Mrs. Bennet. Accourant à son tour, Mr. Gardiner vint saluer ses nièces, leur présentant ses condoléances. Puis il se tourna vers leurs maris, les remerciant d'être venus si rapidement, tandis que les quatre sœurs se dirigeaient déjà vers l'intérieur, afin de se rendre au chevet de leur mère.

Ce fut Mrs. Gardiner qui les accueillit à l'étage, mais bientôt les plaintes de Mrs. Bennet en voyant arriver ses filles emplirent la pièce, empêchant toute discussion. Allongée fort peu élégamment dans son lit et respirant frénétiquement ses sels, Mrs. Bennet peinait à formuler ses phrases, entrecoupées par ses sanglots.

« Mes filles, vous voilà enfin ! J'ai bien cru que vous n'arriveriez jamais ! Votre pauvre père !

- Tout ira bien, Maman, nous sommes là, dit Jane en venant s'asseoir à son chevet.

- Tout ira bien ? Avez-vous perdu l'esprit, ma pauvre Jane ? Tout va aller de mal en pis désormais ! Qu'allons-nous devenir sans Mr. Bennet ? Oh, vous êtes mariées, vous n'avez plus à vous en soucier, mais que va-t-il advenir de Mary et moi ? Qui va prendre soin de nous ?

- Mais nous, bien évidemment ! dit Kitty.

- Ne vous tracassez pas avec ces questions, Maman, la rassura Elizabeth.

- Et votre sœur, cette entêtée, si elle m'avait écoutée, elle serait mariée désormais, et à l'abri du besoin ! s'exclama Mrs. Bennet en désignant Mary d'un geste agacé.

- Voyons, là n'est pas le problème, Maman, Mary n'a pas besoin de se marier si elle ne le désire pas, dit Jane.

- Dois-je vous rappeler avec quelle rente nous allons devoir vivre ? Une misère, qui nous permettra à peine de survivre ! Vos beaux mariages vous ont-ils fait oublier que nous sommes condamnées à vivre dans la pauvreté ? Et ma maison ! Je vais devoir abandonner ma maison ! Pauvre de moi ! »

Malgré les efforts conjugués de ses filles et de Mrs. Gardiner, Mrs. Bennet continua sa litanie et, bientôt gagnée par de violents sanglots, elle ne leur laissa pas d'autre choix que d'appeler le médecin, qui mit plus d'une heure à arriver à Longbourn, pour qu'il lui administre un sédatif afin qu'elle prenne un semblant de repos. Tandis qu'il restait à ses côtés le temps qu'elle s'endorme, Mrs. Gardiner fit signe à ses nièces de sortir discrètement de la pièce.

« Elle est ainsi depuis mon arrivée… les informa-t-elle.

- Il faudra bien pourtant qu'elle se calme car elle risque de tomber malade, dit Kitty.

- Hélas, vous connaissez la nature de votre mère. Une telle réaction était à prévoir… dit Mrs. Gardiner avant de commencer à leur relater les jours précédents tandis qu'elles redescendaient au rez-de-chaussée.

Mrs. Gardiner s'arrêta soudainement de parler, car elles étaient arrivées devant la porte du salon dans lequel la famille Bennet avait l'habitude de passer ses soirées. Leurs maris respectifs y étaient rassemblés, et Jane, Elizabeth et Kitty comprirent bientôt que c'était là qu'avait lieu la veillée funéraire. Les minutes qui suivirent furent douloureuses pour les trois jeunes femmes, car aucune d'entre elles n'était préparée à la vision du corps sans vie de leur père qui les figea d'horreur. Leurs maris et leur oncle sortirent pour leur laisser un peu d'intimité. Jane et Kitty, très éprouvées par les deux heures passées au chevet de leur mère, fondirent en larmes à nouveau, tandis qu'Elizabeth, qui n'avait pas pleuré depuis l'annonce du décès de son père, s'avançait vers elles pour les soutenir, mais sans pouvoir leur adresser des paroles de réconfort, la gorge nouée par l'émotion.

Lorsque la nuit fut tombée, après s'être longuement recueillies, elles ressortirent et retrouvèrent le reste de leur famille dans la salle à manger.

« Mes chères nièces, s'avança alors Mr. Gardiner, je suis sincèrement navré de l'épreuve que vous traversez. Sachez que votre tante et moi-même nous occupons de tout pour les funérailles.

- Mère n'avait ni le courage ni la force de le faire, leur expliqua Mary. Mais notre oncle a généreusement proposé de s'en charger.

- Nous vous en sommes très reconnaissantes, mon oncle, dit Elizabeth.

- Nul besoin, Lizzie, c'est à cela que sert la famille.

- Il faudra également nous occuper des formalités de succession, mais nous verrons cela en temps voulu, dit Mr. Gardiner.

- Vous devriez aller prendre un peu de repos… dit Mrs. Gardiner, pleine de sollicitude. Mr. Bingley nous a annoncé que vous logeriez à Netherfield au cours des prochains jours.

- Et vous y êtes les bienvenus également, dit Mr. Bingley.

- C'est très aimable à vous, mais il est plus sage que nous restions ici afin de prendre soin de Mrs. Bennet. Et nous ne pouvons pas laisser Mary toute seule avec elle.

- L'invitation tient toujours, si vous changez d'avis, dit Jane.

- Partez sans crainte, votre mère dort, et le médecin nous a assuré qu'elle passerait une nuit tranquille. Prenez du repos, car les prochains jours risquent d'être éprouvants. » dit Mrs. Gardiner.

Les trois couples reprirent la route, après avoir chaleureusement salué les Gardiner et Mary, se dirigeant cette fois vers Netherfield où les attendaient déjà Georgiana, Henry Bingley et Leonora ainsi que leurs domestiques. Ce fut non sans émotion que Jane passa le seuil de Netherfield où elle avait vécu les premiers mois de son mariage dans une félicité parfaite et inoubliable. Se tournant vers son mari, elle vit que ce dernier l'observait attentivement, avant de lui adresser le plus doux des sourires afin de réconforter sa jeune épouse. Elle serra discrètement sa main pour le remercier, avant de se tourner vers ses sœurs et ses beaux-frères.

« Je vais vous conduire à vos appartements. » leur dit-elle, reprenant avec grâce son rôle de maîtresse de maison.

Elizabeth et Darcy logeaient non loin de Georgiana et de la nursery, où Henry et Leonora dormaient déjà. Se pressant, Elizabeth abandonna sa tenue de voyage afin de revêtir une robe plus confortable afin de descendre dîner en compagnie des Bingley et des Cooper. Mais auparavant, il lui tardait surtout de retrouver Leonora afin de s'assurer qu'elle dormait paisiblement et n'avait pas été trop éprouvée par la longue route qu'ils avaient parcourue en deux jours seulement afin d'arriver à Longbourn le plus rapidement possible. Elle fut soulagée de constater que sa fille semblait avoir traversé le voyage avec une sérénité imperturbable. Elle gazouilla le plus innocemment du monde lorsque sa mère la prit dans les bras, et Elizabeth sentit son cœur se gonfler d'amour et de gratitude pour sa fille qui lui offrit son unique instant de bonheur de la journée.

Darcy la rejoignit à son tour, anxieux de savoir comment Elizabeth avait surmonté les heures précédentes à Longbourn. Depuis l'annonce du décès de son père, elle s'était repliée sur elle-même, mais avait tout de même réussi à reprendre suffisamment pied avec la réalité au cours du voyage pour échanger quelques mots avec son entourage lorsqu'on la sollicitait. Les deux heures passées au chevet de Mrs. Bennet avaient achevé de lui rendre tout à fait l'usage de la parole, car, tout comme Jane et Kitty, elle n'avait pas ménagé ses efforts pour tenter de réconforter leur mère. Néanmoins, Darcy ne cessait de s'inquiéter car, si elle s'était extirpée de sa torpeur initiale, elle ne semblait toujours pas faire face à son deuil.

Apercevant son mari sur le seuil de la nursery, Elizabeth lui adressa un demi-sourire, et il s'approcha de sa famille, les prenant dans ses bras.

« Georgiana m'a dit qu'elle a dormi comme un ange, dit Elizabeth en parlant de leur fille.

- Bénis sont les ignorants… murmura Darcy.

- J'envie son innocence. J'aimerais tant qu'elle puisse la conserver tout au long de sa vie.

- Si seulement… »

Profitant du calme bienvenu après la frénésie des jours précédents, tous trois restèrent silencieux de longues minutes. Mais, n'y tenant plus, Darcy finit par se pencher vers son épouse, caressant sa joue.

« Comment vas-tu ?

- J'essaie de me rassurer en me disant que le pire est derrière moi. Mais ce n'est pas le cas, n'est-ce pas ? dit-elle en cherchant son regard.

- J'ai bien peur que les prochains jours soient tout aussi éprouvants… mais tu n'es pas seule, et nous ferons tout pour vous aider, tes sœurs et toi.

- Aider ma mère occupera déjà bien assez nos journées…

- Comment était-elle ?

- Mary a bien résumé la situation en disant qu'elle se comporte comme nous pouvions le prévoir en pareilles circonstances. Elle est effondrée, mais cet après-midi je ne l'ai pas entendue prononcer un mot au sujet de mon père, ou du fait qu'il va lui manquer. Elle n'a parlé que de sa situation et de celle de Mary. Pas un mot d'affection pour son mari… Je comprends qu'elle soit bouleversée, et inquiète pour les années à venir, mais cela me semble si…

- Si…?

- Égoïste.

- Ne sois pas trop dure avec elle. Chaque personne réagit différemment en perdant un proche. Et dans le cas de ta mère, il faut reconnaître qu'elle n'a pas perdu juste son mari mais sa vie entière.

- Je le sais bien. Mais elle a aussi perdu son mari…

- Tu ne changeras pas ta mère, Lizzie. Néanmoins, qu'elle se rassure, elle est suffisamment bien entourée pour se douter qu'elle ne sera pas dans le besoin.

- Elle ne l'entend pas pour l'instant. Je crois qu'elle est terrifiée à l'idée de devoir quitter Longbourn.

- Ce qui est compréhensible, mais malheureusement nul ne pourra rien y faire. »

Darcy comprit en voyant Elizabeth reporter son attention sur Leonora qu'elle désirait changer de sujet, et qu'elle refusait pour l'instant d'affronter davantage sa douleur. Il fut bientôt temps pour eux de descendre dîner avec leurs proches, avant de se retirer pour une nuit de sommeil plus que méritée, même si aucun d'entre eux ne dormit paisiblement.


Comme les Gardiner l'avaient supposé, la journée suivante ne fut pas de tout repos. Dès leur arrivée, les trois sœurs Bennet durent retrouver le chevet de leur mère, tandis que leurs maris et Mr. Gardiner, avec l'aide de Thomas Spark, le pasteur de Meryton, se chargeaient avec Mary de l'organisation des funérailles de Mr. Bennet qui devaient avoir lieu le lendemain.

Mary préférait en effet se tenir loin de la chambre de sa mère qui la blâmait régulièrement de ne pas s'être mariée au cours des mois précédents, l'accusant d'ajouter ainsi une source d'inquiétude supplémentaire pour les années à venir. Comme la veille, elle fut la première à entendre qu'un équipage s'était engagé dans la cour de Longbourn. Approchant de la fenêtre, elle découvrit avec stupéfaction deux voitures chargées de malles. De plus en plus intriguée, elle ne put retenir une exclamation de surprise en voyant Mr. Collins et son épouse descendre de la première, et n'eut pas d'autre choix que d'accourir à leur rencontre pour les accueillir.

« Ma chère cousine ! Quel plaisir de vous revoir ! s'exclama Mr. Collins dès qu'il l'aperçut, s'approchant pour la saluer.

- Mr. Collins ? dit-elle, stupéfaite.

- Bonjour Mary, comment allez-vous ? dit Mrs. Collins en prenant les mains de la jeune fille dans les siennes avec sollicitude. Cela fait si longtemps ! Je suis si désolée de ce qui vous arrive…

- Charlotte… Malgré les circonstances, je suis ravie de vous revoir, dit Mary.

- Nous vous présentons toutes nos condoléances pour votre perte, s'interposa Mr. Collins. Votre père était un homme très estimé, continua-t-il d'un ton pressé, qui semblait tout sauf contrit, avant d'entrer d'autorité dans le vestibule de Longbourn, timidement suivi par son épouse qui n'avait pas eu le temps de prononcer un mot pour le retenir.

- Je… balbutia Mary, lui emboîtant le pas, prise au dépourvu par tant de familiarité.

- Monsieur ? dit Mr. Gardiner, venu au secours de sa nièce.

- A qui ai-je l'honneur ? demanda Mr. Collins.

- Mr. Gardiner, le beau-frère de Mr. Bennet.

- Nous sommes donc parents. Mr. Collins, pour vous servir, dit-il en saluant imperceptiblement son interlocuteur. Nous nous étions déjà rencontrés au mariage de Mrs. Bingley ainsi qu'à celui de Mrs. Darcy, il me semble ?

- C'est possible, dit Mr. Gardiner d'un ton méfiant.

- Êtes-vous venus présenter vos hommages à mon père ? lui demanda Mary qui avait regagné un semblant d'assurance.

- Pas seulement, chère cousine. Comme vous le voyez, nous ne sommes pas arrivés les mains vides, dit Mr. Collins en désignant les deux berlines de voyage.

- J'ai peur de ne pas comprendre, dit Mr. Gardiner.

- Vous n'êtes pas sans savoir que je suis l'héritier de Mr. Bennet ?

- Avons-nous de la visite, mon ami ? demanda Mrs. Gardiner en les rejoignant, suivie de ses nièces, car toutes avaient été alertées par le bruit soudain dans une demeure qui était jusque-là plongée dans un silence glacial.

- Il semblerait. » répondit son mari.

Mais plus que le ton froid qu'il avait employé, ce fut la vision de leur cousin qui arrêta net Jane, Elizabeth et Kitty en bas de l'escalier.

« Mr. Collins ? balbutia Jane.

- Chères cousines ! Je suis sincèrement désolé de votre perte. Permettez-moi de vous présenter toutes mes condoléances et tout mon soutien en cette période difficile et… »

Les trois sœurs bénirent le tempérament généreux de Charlotte qui la poussa à s'interposer aussitôt afin de les saluer avec affection. Ses retrouvailles avec Elizabeth furent particulièrement émouvantes car les deux amies ne s'étaient pas revues depuis le mariage des Darcy, près de trois ans auparavant.

« Lizzie ! J'aurais préféré vous revoir en des temps meilleurs, et c'est bien égoïste de ma part de penser que je suis tout de même ravie que nos chemins se croisent à nouveau, car vous m'avez manqué ! dit Charlotte en l'étreignant.

- Chère Charlotte, nous avons tous des défauts, mais l'égoïsme ne fait certainement pas partie des vôtres, la rassura Elizabeth. Et nous avons en effet laissé s'écouler de trop nombreux mois avant de nous revoir.

- Tout cela est très charmant, les interrompit Mr. Collins, mais il nous faut parer au plus pressé, Charlotte.

- Au plus pressé ? demanda Mr. Gardiner, intrigué.

- Tout à fait. Nous avons beaucoup à faire. Mrs. Bennet pourrait-elle venir nous saluer ? Charlotte a de nombreux détails à régler avec elle.

- J'ai bien peur qu'aucun d'entre nous ne comprenne à quoi vous faites allusion, monsieur, s'avança Darcy.

- Mais à notre installation, bien entendu. » dit Mr. Collins.

Sa déclaration prit l'ensemble de l'assistance totalement par surprise, et seul Mr. Spark réussit à se ressaisir assez rapidement afin de freiner Mr. Collins dans son élan.

« Voilà qui n'est pas très charitable, et guère digne d'un serviteur de Dieu, dit-il posément.

- Charité bien ordonnée commence par soi-même, monsieur… ? dit Mr. Collins.

- Thomas Spark. Je suis ici pour assister les Bennet en ces temps difficiles. Nous étions présentement en train de régler les détails des funérailles qui auront lieu demain matin.

- Vous officierez, j'imagine ?

- Souhaitiez-vous le faire ? Après tout Mr. Bennet était de votre famille, proposa Mr. Spark.

- Certainement pas ! s'exclama vivement Elizabeth.

- Vous accompagnez notre famille depuis des années, Mr. Spark, il est naturel que cet honneur vous revienne, intervint Mary.

- Et notre père l'aurait voulu ainsi, persifla Elizabeth, rappelant ainsi implicitement que Mr. Bennet avait toujours méprisé Mr. Collins de son vivant.

- Comme il vous plaira, mes chères cousines. Néanmoins, cela ne règle pas la question de notre installation.

- Avez-vous perdu l'esprit ?! rétorqua Kitty.

- Expliquez-vous, Mr. Collins, dit Mr. Gardiner le plus posément possible malgré le courroux qu'il sentait naître en lui.

- C'est pourtant simple, je suis l'héritier de Mr. Bennet. De fait, ce domaine me revient.

- Personne ne vous conteste cela, dit Darcy. Mais la décence imposerait que vous attendiez au moins que les funérailles soient passées.

- Et quelques semaines pour laisser à sa veuve le temps de prendre ses dispositions pour trouver un autre logis, ajouta Mr. Bingley. Vous n'êtes pas sans savoir que le décès de Mr. Bennet est aussi brutal qu'inattendu, et que Mrs. Bennet n'a donc aucun autre endroit pour vivre pour l'heure.

- Tout comme moi, contra Mr. Collins.

- Ma tante se serait-elle déjà lassée de vous ? ironisa Darcy.

- Rien de cela, Mr. Darcy, je lui ai simplement donné mon congé afin de rentrer dans mon héritage, dit Mr. Collins.

- Vous êtes indigne de la position que vous occupez, monsieur ! s'indigna Mrs. Gardiner. Non seulement vous abandonnez votre cure sans préavis, laissant vos ouailles sans pasteur et votre protectrice sans la moindre reconnaissance, mais en outre vous avez l'indécence de ne pas laisser vos cousines faire leur deuil et à leur mère le temps de trouver un nouveau toit !

- Mes motivations ne regardent que moi, chère madame. Mes dispositions sont prises, mes meubles suivront d'ici quelques jours, l'affaire est donc réglée.

- Pour vous peut-être, mais certainement pas pour nous ! s'exclama alors Elizabeth, rendue furieuse par l'entêtement de son cousin. Votre conduite est infâme, et si mon père était encore en vie, il vous chasserait de chez lui sans ménagement. Aussi vous prierais-je de quitter les lieux séance tenante !

- En réalité, c'est plutôt moi qui pourrais tous vous chasser dans l'instant si je le souhaitais. Mais je suis un bon chrétien, et je me flatte de faire preuve de magnanimité quand les circonstances l'imposent. Aussi ne vois-je aucun inconvénient à laisser à Mrs. Bennet quelques jours pour préparer ses affaires. Elle a très certainement des parents dans la région qui pourraient l'accueillir après les funérailles de son mari. Charlotte, ne m'aviez-vous pas parlé des Philips ?

- Mon ami, nous avions surtout parlé de laisser davantage de temps à Mrs. Bennet. Mes parents seront ravis de nous héberger au cours des prochaines semaines, dit Charlotte.

- Vous n'y songez pas ! Ce serait abuser de leur hospitalité.

- En revanche, abuser de l'hospitalité de notre mère ne vous soucie guère ? s'indigna Jane. Elle traverse en ce moment un drame terrible et vous ajoutez à ses tracas en vous comportant de la plus vile des manières !

- La loi est la loi, Mrs. Bingley. J'en suis navré, mais il nous faut la respecter.

- Et qu'en est-il du respect envers le père que nous venons de perdre ? riposta Elizabeth. N'avez-vous donc aucune décence, aucune compassion, pour venir réclamer votre dû avant l'heure ? Partez, monsieur, immédiatement, avant que nous perdions patience !

- C'est justement là que le bât blesse, ma chère cousine : vous n'avez plus aucune légitimité pour me donner un tel ordre. Cela ne tenait pourtant qu'à vous. Si vous n'aviez pas si négligemment décliné ma proposition il y a quelques années…

- Mr. Collins ! s'écria Darcy.

- … j'aurais alors peut-être concédé à faire preuve de plus de patience, continua Mr. Collins.

- Un mot de plus, Collins, et je ne réponds plus de mes actes, dit Darcy d'un ton glacial en venant se poster aux côtés d'Elizabeth. Nous vous savions obséquieux, nous vous découvrons aujourd'hui vénal, alors tâchez de ne pas rajouter « outrageux » à cette liste en manquant de respect à mon épouse. »

Croisant le regard de Darcy, Mr. Collins esquissa un fin sourire, jugeant bon de ne pas continuer sur sa lancée, mais ses yeux trahissaient combien il savourait cet instant qui lui permettait enfin de se venger de l'humiliation qu'il avait ressentie lorsqu'Elizabeth l'avait évincé. Voyant qu'il restait immobile, Elizabeth se tourna alors vers Charlotte.

« Charlotte, je vous en prie ! Au nom de notre amitié, tâchez de faire entendre raison à votre mari !

- Lizzie, croyez bien que je n'ai fait que cela depuis que nous avons quitté le Kent ! déplora Charlotte au bord des larmes, baissant les yeux pour ne pas affronter les regards lourds de reproches de l'assemblée.

- Et je ne suis pas homme à me laisser dicter ma conduite par mon épouse, ajouta nonchalamment Mr. Collins.

- Et par votre morale, monsieur ? dit Mary d'un ton méprisant. Ma mère est alitée depuis trois jours, et je doute qu'elle soit en état de quitter Longbourn avant la fin de l'année !

- Votre dévouement filial est tout à votre honneur, Miss Bennet, mais je crains fort que ma décision soit tout à fait arrêtée.

- Mr. Collins, il serait préférable que nous nous retirions chez mes parents à Lucas Lodge au moins quelques jours, insista Charlotte, cette fois plus fermement.

- N'insistez pas, Charlotte, nous sommes dans notre droit.

- Fort bien, s'emporta Charlotte, rouge de honte. Libre à vous de vous conduire de la plus abjecte des façons mais je refuse d'être mêlée à une telle infamie ! Je m'en vais de ce pas à Lucas Lodge pour y loger pendant les prochains jours, voire les prochaines semaines s'il le faut ! »

Saluant hâtivement, elle sortit, sourde aux ordres de son mari qui la poursuivit jusque sur le perron de Longbourn, d'où les Bennet et leurs proches purent l'entendre invectiver Charlotte pour tenter, vainement, de la retenir. Lorsqu'il revint dans la salle à manger, il tressaillit légèrement devant les regards accusateurs qu'il rencontra, sans se douter que tous avaient eu le temps de se concerter afin de chasser provisoirement l'importun. Aussi, avant même de le laisser le temps de reprendre la parole, Mr. Cooper s'avança.

« Je vous conseille de suivre votre épouse jusqu'à Lucas Lodge, monsieur. Vous n'avez aucune légitimité à vous trouver en ces lieux.

- Je suis pourtant l'héritier légitime de Mr. Bennet !

- Dont le testament n'a pas encore été ouvert, le coupa Mr. Cooper. Et même si personne ne doute de son contenu, il vous faudra néanmoins attendre notre rencontre avec le notaire des Bennet pour régler les questions de succession. A ce moment-là seulement, vous serez en droit de donner congé à Mrs. Bennet et de prendre possession des lieux. Comme vous le disiez fort à propos il y a quelques instants, la loi est la loi et nul ne saurait s'y soustraire.

- Qui êtes-vous pour me parler ainsi ?

- Mr. Cooper, l'époux de Kitty, votre cousine. Et je suis diplômé de Cambridge en droit. Je suis donc parfaitement à même de vous affirmer que votre… « requête » de vous installer à Longbourn dès aujourd'hui est irrecevable en plus d'être totalement dépourvue de compassion.

- Et je si je refuse ? demanda Mr. Collins, avec un peu moins de conviction que précédemment.

- Nous serions alors contraints d'en référer aux autorités, et soyez assuré que le notaire des Bennet abondera dans notre sens, ajouta Darcy. J'ajoute que Mr. Bennet était très apprécié de son vivant donc nul dans la région ne prendra votre défense en apprenant de quelle façon honteuse vous avez traité sa veuve et ses filles aujourd'hui. Ce serait donner une très mauvaise image de vous qu'il sera difficile de faire oublier dans un comté où vous vivrez certainement pour le restant de votre vie. »

Mr. Collins affronta Mr. Cooper et Darcy du regard un long moment, avant de battre en retraite, rouge de rage de devoir céder. Haussant les épaules furieusement, il finit par tourner les talons, et tous purent l'entendre ordonner à son cocher de se mette en route pour Lucas Lodge.

« Mr. Cooper, il nous faut nous rendre chez le notaire immédiatement afin que nous fixions la date d'ouverture du testament la plus tardive possible dit Mr. Gardiner. Il était dans les meilleurs termes avec Mr. Bennet, je suis sûr qu'il ne manquera pas d'accéder à notre requête afin de rendre service à Mrs. Bennet. »

Les deux hommes se mirent en route aussitôt, espérant devancer Mr. Collins qui, ils le pressentaient, aurait certainement le réflexe de se rendre lui aussi auprès de l'homme de loi pour obtenir gain de cause dès que possible. Une fois le calme revenu dans la salle à manger de Longbourn, les sœurs Bennet se laissèrent tomber sur les chaises, éprouvées par les minutes terribles qu'elles venaient de vivre, et qui ajoutaient à leur douleur d'avoir perdu leur père. Mrs. Gardiner et leurs maris s'efforcèrent de les réconforter au mieux, mais bientôt, Jane, Kitty et Mary se levèrent afin de se rendre au chevet de leur mère qui n'avait pas manqué d'entendre les cris qui avaient résonné dans toute la demeure. Au moment où Elizabeth s'apprêtait à les suivre, Mrs. Gardiner la retint.

« A quoi cet homme détestable faisait-t-il allusion tout à l'heure à votre sujet ? demanda-t-elle chuchotant.

- Sa vanité aura sans doute mal supporté le fait que je décline sa demande en mariage, répondit Elizabeth d'un ton amer.

- Il avait osé demander votre main ? Voici une union qui aurait été on ne peut plus mal assortie !

- D'où ma réponse. Mais il reste persuadé qu'il m'a fait ce jour-là un grand honneur et que j'ai bafoué le sien en le repoussant. »

S'excusant auprès de sa tante, elle se hâta de monter à l'étage pour retrouver ses sœurs au chevet de Mrs. Bennet. Cette dernière écoutait avec force d'exclamations le récit que lui faisait Jane de leur altercation avec Mr. Collins, même si la jeune femme passait volontairement certains détails sous silence, notamment le fait qu'il avait voulu chasser tous les occupants de Longbourn séance tenante, expliquant simplement qu'il lui tardait de prendre possession de son héritage. Voyant que sa cadette les avait rejointes, Mrs. Bennet se redressa sur son lit.

« Si vous n'aviez pas été si entêtée, Lizzie, Mr. Collins se montrerait plus poli !

- Mère, je vous en prie, pas aujourd'hui, lui répondit Elizabeth avec lassitude.

- Je dis vrai, et vous le savez parfaitement. Si vous aviez eu seulement une once d'intelligence, vous auriez accepté sa demande en mariage, vous seriez aujourd'hui maîtresse de Longbourn, et je n'aurais pas besoin de quitter ma maison !

- Je n'en serais pas si sûre à votre place, intervint Kitty, venant au secours de sa sœur. Mr. Collins est si abject qu'il n'aurait sans doute pas hésité à vous demander de quitter les lieux même si vous aviez été sa belle-mère. Ne vous inquiétez de rien, Maman, Jonathan et notre oncle se chargent de le faire patienter, et il ne sera sans doute pas présent aux funérailles demain.

- Il semblait furieux, je l'ai entendu crier depuis ma chambre ! dit Mrs. Bennet. Qu'avez-vous bien pu lui dire qui le mette dans cet état ?

- Il n'aime pas qu'on lui dise non. Mais vous saviez déjà cela aussi bien que moi, n'est-ce pas, et ce depuis ce fameux jour où j'ai osé le faire ? répliqua Elizabeth dans un sursaut de combattivité.

- Nous aurions pu garder Longbourn ! Je sais bien que cela vous est égal désormais, avec Pemberley et vos dix mille livres de rente, mais votre famille n'a pas tant de chance, et nous aurions pu bénéficier de la générosité de Mr. Collins si vous aviez consenti à l'épouser, s'énerva Mrs. Bennet.

- « Sa générosité » ? Mère, vous ne pouvez vous aveugler à ce point ! Je ne connais personne de plus égoïste que cet homme. Je préfère croire que c'est la douleur qui vous égare plutôt que penser que vous me reprochez sincèrement d'avoir refusé de me condamner au malheur en me liant à un tel mari !

- Et vous le qualifiez d'égoïste ! S'il l'est à ce point, alors vous auriez été un couple parfaitement assorti car vous n'avez pensé qu'à votre intérêt ce jour-là ! Si seulement votre père ne vous avait pas encouragée dans vos excentricités, nous n'en serions pas là !

- Mère ! s'exclamèrent d'une même voix toutes ses filles à l'exception d'Elizabeth.

- Si telle est votre opinion, j'en suis navrée. Je suppose que ma présence ne vous apportera aucun réconfort, dit Elizabeth d'une voix sourde. Je vais donc me retirer. Si vous avez besoin de moi, vous pouvez toujours envoyer un message à Netherfield pour me faire chercher. »

Elle quitta la chambre sans un regard pour sa mère, sourde aux réprimandes que ses sœurs adressaient à Mrs. Bennet. Elle descendit les escaliers en toute hâte, manquant de chuter tant elle tremblait, elle ne dut son salut qu'à Jane qui lui avait emboîté le pas et la rattrapa alors qu'elle trébuchait. Une fois au rez-de-chaussée, son aînée la prit dans ses bras sur le seuil du salon.

« N'écoute pas Maman, Lizzie. Tu sais bien qu'elle est toujours excessive dans ses réactions, et aujourd'hui plus que jamais avec la tristesse, et l'angoisse à l'idée de devoir tout quitter.

- Et je suis moins que jamais capable de le supporter… Je comprends sa douleur, mais qu'elle n'en oublie pas celle des autres.

- Nous sommes tous aveugles quand on souffre.

- Et toi, ma chère Jane, comme toujours c'est ta bonté qui t'aveugle.

- Si je ne fais pas preuve de bonté avec ma famille, avec qui pourrais-je le faire ? dit Jane d'une voix douce.

- Par pitié, ne me dis pas que tu inclus Mr. Collins dans ta famille ! dit Elizabeth, retrouvant un peu de son humour.

- Je suis peut-être aveugle, mais pas stupide. Si cela peut te consoler, je n'inclus pas non plus Caroline Bingley dans ce cercle très fermé. » dit Jane en souriant.

Mais son sourire disparut aussitôt, car elle avait aperçut le regard douloureux qu'arborait à nouveau sa sœur. Jane était la mieux placée de tout leur entourage pour savoir à quel point Elizabeth était proche de Mr. Bennet, et combien sa disparition devait la bouleverser. Elle ne put manquer de noter ses traits marqués par la fatigue, l'œuvre de plusieurs nuits sans sommeil, et Jane se souvint alors qu'elle n'avait pas vu sa sœur pleurer une seule fois depuis qu'ils avaient quitté le Derbyshire. Elle aperçut alors Darcy qui se tenait dans l'entrée, d'où il venait de prendre congé de Thomas Spark après avoir réglé les derniers détails des funérailles. Ne perdant rien de la scène, il adressa à sa belle-sœur un regard intrigué, et Jane, relâchant son étreinte autour d'Elizabeth, se tourna vers lui.

« Vous devriez sans doute ramener Lizzie à Netherfield, lui dit-elle avec douceur. La journée lui a réservé plus que son lot de tourments… »

Avant même que les deux sœurs puissent esquisser un geste, il se dirigea vers elle et, l'apercevant, Elizabeth vint se blottir contre lui. Tout comme Jane, Darcy sentit ses tremblements, et devina sans peine que l'esclandre de Mr. Collins n'était pas le seul en cause.

« Que s'est-il passé ? demanda-t-il à Jane.

- Notre mère n'a pas été très tendre avec elle. Lizzie sait habituellement se défendre mais… » dit Jane sans avoir la force d'achever dans l'attitude de Mrs. Bennet l'avait bouleversée.

Darcy acquiesça à l'attention de sa belle-sœur pour la remercier.

« Nous avons justement terminé avec Bingley, expliqua-t-il. Je pense qu'il va vous attendre, si vous souhaitez rester.

- Kitty et moi allons patienter jusqu'au retour de Mr. Cooper et de mon oncle avant de vous retrouver à Netherfield. Et je pense que nous ne serons pas de trop pour calmer notre mère et la ramener à de plus justes sentiments. »

Après les salutations d'usage, Darcy entraîna son épouse vers la voiture afin qu'ils rentrent à Netherfield. N'y tenant bientôt plus, Darcy finit par poser la question qui lui brûlait les lèvres.

« Que t'a dit ta mère ?

- Rien de bien extraordinaire, j'aurais dû m'y attendre… éluda-t-elle.

- Lizzie… ? » insista Darcy.

Voyant qu'elle s'enfermait à nouveau dans son mutisme comme dans les heures qui avaient suivi l'annonce du décès de son père, il lui prit les mains avant de la contraindre à le regarder dans les yeux.

« Elizabeth, je ne peux pas t'aider si tu ne te confies pas à moi, dit-il d'un ton presque suppliant.

- C'est dans la même lignée que les insultes de Mr. Collins, expliqua rapidement Elizabeth. Les deux dans la même journée, et plus particulièrement un jour comme celui-ci, sont sans doute plus que je ne pouvais en supporter. Mais comme l'a dit Jane, je sais habituellement très bien me défendre, ne t'inquiète pas pour moi.

- Je m'inquiète pour toi car tu traverses une des pires épreuves qui soit. Et je ne tolérerai pas que des membres de ta famille ajoutent à ta douleur en t'insultant, dit Darcy gravement.

- J'ai dit ce que j'avais à dire à Mr. Collins, tout comme toi. Quant à ma mère, je vais écouter l'avis de Jane en partant du principe que la douleur l'égare. Je n'ai pas assez d'énergie pour affronter un conflit avec elle. Pas en ce moment. »

Sondant son regard, Darcy la devina plus paisible qu'au moment de leur départ de Longbourn quelques minutes auparavant. Sans lâcher ses mains, il reprit sa position initiale. Mais contrairement à Elizabeth, il avait assez de présence d'esprit et de détermination pour laisser la colère le gagner à nouveau. S'il avait réussi à se calmer en présence de ses beaux-frères et Thomas Spark suite aux insultes de Mr. Collins afin de mener à bien leur tâche, le comportement déraisonnable de Mrs. Bennet et la détresse évidente d'Elizabeth achevèrent de lui faire perdre patience. Se contenant pour ne pas ajouter au fardeau de son épouse, il ne put néanmoins plus réprimer sa curiosité au bout de quelques minutes.

« Que t'a-t-elle dit exactement ?

- Elle m'a reproché de ne pas avoir accepté la demande en mariage de Mr. Collins, ce qui lui aurait permis de rester à Longbourn. » répondit Elizabeth d'une voix lointaine.

La stupéfaction de Darcy fut aussi violente que brève, et elle laissa bientôt la place à une colère froide.

« Jane et toi êtes décidément bien indulgentes avec elle, finit-il par dire après avoir maîtrisé sa fureur. Te reprocher d'être égoïste précisément le jour où ce malappris dévoile sa véritable nature, et donc le bienfondé de ta décision, est particulièrement injuste.

- Elle vient de perdre son mari, et sera bientôt chassée de chez elle. Cela désarçonnerait beaucoup de gens. Et je ne veux pas ajouter à ses tourments.

- Mais elle en ajoute aux tiens, dit-il avant de remarquer avec surprise qu'elle esquissait un sourire, le regardant tendrement.

- Quelqu'un de très sage m'a dit un jour qu'il est naturel d'être égoïste quand on souffre, dit-elle en faisant allusion aux jours terribles qui avaient suivi sa fausse couche.

- Pas au point de faire des reproches injustifiés à son entourage. Ta magnanimité envers ta mère est toute à ton honneur, mon amour, mais je n'arrive pas à raisonner comme tu le fais. Je suis ton mari. Je pense à toi en priorité, pas à ta mère, même si je ne peux que déplorer qu'elle soit confrontée à une telle tragédie.

- Et très égoïstement, ta réaction me met du baume au cœur, même si je ne peux m'offrir le luxe de t'imiter car il s'agit de ma mère, justement. Mais rassure-toi, j'ai appris il y a des années de cela à ne pas me formaliser des piques qu'elle peut lancer. »

Désireuse de mettre un terme à une discussion douloureuse, elle se blottit alors contre lui, cherchant la chaleur de son corps dans le froid hivernal, et le réconfort de ses bras dans la tourmente qu'elle traversait. Netherfield fut bientôt en vue, et elle savourait d'avance la perspective de retrouver sa fille et de passer une soirée relativement paisible en famille. Son soulagement fut pourtant de courte durée, car à l'instant où ils entrèrent dans le foyer de Netherfield, un domestique s'approcha pour tendre un plateau d'argent à Darcy, avant même qu'ils puissent commencer à retirer leurs manteaux.

« Un messager est venu apporter ceci en urgence, monsieur. » dit le domestique.

Intriguée, Elizabeth entendit Darcy grommeler après avoir déchiffré le nom de son expéditeur.

« Lady Catherine, dit-il à son attention en brisant le cachet.

- Que peut-elle avoir d'aussi urgent à te dire ? » s'étonna Elizabeth.

Darcy,

J'ai appris par Mr. Collins le décès de votre beau-père, et en ai tout naturellement déduit votre présence à Netherfield. Ma lettre arrivera sans doute trop tard pour vous prévenir de l'arrivée imminente dans le Hertfordshire de Mr. Collins. Il est encore temps en revanche de vous informer de son attitude détestable. Cet homme, en qui j'avais bien mal placé ma confiance, a abandonné sa cure précipitamment, sans prendre congé de moi ni même me prévenir, moi qui aie fait preuve à son égard de toutes les bontés. C'est inqualifiable et je compte sur vous pour lui faire savoir que je désapprouve son attitude et que jamais de ma vie je ne souhaite le revoir !

Sachez par ailleurs qu'il a emporté plusieurs meubles et biens appartenant à Hunsford, et qui n'avaient été mis en sa possession qu'en sa qualité de pasteur de Rosings. Qu'il les restitue donc dans les plus brefs délais afin qu'ils reviennent à qui de droit, à savoir son successeur. Mon homme de loi a dressé ci-joint l'inventaire de ces biens.

J'attends de vos nouvelles à ce sujet dans les plus brefs délais.

Je vous salue, ainsi que Georgiana. Je crois par ailleurs me souvenir que votre épouse était très attachée à son père. Ayez donc la bonté de lui présenter mes condoléances.

Je suis votre etc.,

Lady Catherine De Bourgh

« Cet homme a complètement perdu l'esprit ! s'exclama Darcy.

- Qu'y a-t-il ? demanda Elizabeth.

- Mr. Collins nous a menti tout à l'heure ! Il a quitté Hunsford sans même prendre congé de ma tante ou s'assurer que quelqu'un puisse prendre sa relève. Sans compter qu'il a emporté avec lui des biens qui appartiennent à sa cure.

- Après son esclandre de cet après-midi, plus rien ne m'étonne venant de lui. En revanche, ta tante ne doit pas décolérer.

- Et bien entendu, elle me charge de régler cette affaire ! dit-il avec agacement.

- Bien entendu, dit Elizabeth avec un sourire de connivence qui eut le mérite d'apaiser un instant son mari.

- M'en voudras-tu de t'abandonner une heure ou deux pour me rendre à Lucas Lodge ? Je préfère régler cette histoire au plus vite.

- Ne t'inquiète pas. Ou préfères-tu que je t'accompagne ?

- Et que tu affrontes à nouveau ce malotru et ses inepties ? Hors de question. Reste au chaud avec Georgiana et Leonora, et prends un peu de repos. J'espère être de retour à temps pour le dîner. »

Il se pencha vers elle pour déposer un baiser sur ses lèvres et s'éclipsa à nouveau. Abandonnant l'équipage qui le ralentirait, il demanda à ce qu'on lui selle un cheval, et se mit en route dès que possible. Une pluie battante commença à tomber tandis qu'il cheminait, et il était à peine présentable lorsqu'il s'annonça à Lucas Lodge. Ce fut Sir William Lucas qui l'accueillit avec stupéfaction. Le saluant, Darcy l'informa brièvement de la situation, demandant à voir Mr. Collins. Déjà irrité à l'encontre de son gendre suite aux événements de l'après-midi, Sir William Lucas introduit son visiteur dans un salon, le priant de patienter.

Lorsque Mr. Collins fit son entrée quelques instants plus tard, Darcy prit la parole sans préambule.

« Mr. Collins, je ne reviendrai pas sur l'esclandre que vous avez causé cet après-midi chez les Bennet car tout a déjà été dit à ce sujet. En revanche, j'ignorais alors de quelle façon honteuse vous avez quitté le Kent !

- Je ne comprends pas en quoi cette affaire est de votre ressort… commença Mr. Collins.

- Ne m'interrompez pas, vous risqueriez d'aggraver vos griefs ! Quitter votre emploi sans prévenir quiconque, et sans même prendre congé de ma tante qui a toujours fait preuve de générosité envers vous est infâme. Vous êtes bien oublieux des services qu'elle vous a rendus, et de la dette que vous avez à son égard ! Et comment la remerciez-vous ? En lui subtilisant des biens qui ne vous ont jamais appartenu !

- Mais... ils sont la propriété du pasteur de Rosings ! bafouilla Mr. Collins.

- Précisément, et vous avez abandonné ce titre de votre plein gré, sinon avec politesse et gratitude. Vous êtes donc prié de restituer à Lady Catherine de Bourgh l'ensemble des biens qu'elle a listés sur ce document. Vous nous avez bien dit cet après-midi que vos meubles arrivaient prochainement ?

- Dans deux jours environ. Mais je ne vois pas de quelle façon vous pourriez me contraindre à accéder à la demande de Lady Catherine, balbutia Mr. Collins, sentant qu'il perdait la partie.

- Mon homme de loi saura très bien trouver les arguments aptes à vous convaincre.

- Quelle perte de temps ce serait pour vous ! dit Mr. Collins.

- Nous nous comprenons décidément bien mal, monsieur. Ce n'est nullement une « perte de temps, même si je préfèrerais occuper ma soirée autrement. Cette affaire peut vous sembler dérisoire au vu du décès de mon beau-père, mais ma tante m'a confié une responsabilité, et je n'ai pas pour habitude de me dérober aux demandes de ma famille. J'ajouterais que j'ai pour vous le plus profond mépris, et que j'éprouverais une satisfaction certaine à mettre un terme à vos agissements.

- Vous ne pouvez pas contrôler tout le monde, Mr. Darcy.

- Certes non. Mais concernant les biens de Hunsford, je ne vous laisse pas le choix. Dès leur arrivée à Lucas Lodge, vous êtes prié de les retourner à leur véritable propriétaire. Suis-je clair ? »

Mr. Collins sonda son interlocuteur, mais la posture et le ton de Darcy étaient suffisamment déterminés pour qu'il cède du bout des lèvres.

« Par ailleurs, je vous déconseille fortement d'assister aux funérailles de Mr. Bennet demain, ajouta Darcy.

- Mais ce serait très mal vu dans la région... Je suis son cousin et héritier !

- « Héritier », vous n'avez pas manqué de le rappeler cet après-midi. De « cousin » en revanche vous n'avez que le nom car vous n'avez guère fait preuve d'affection familiale envers lui ou sa famille, que ce soit de son vivant ou lors de votre esclandre de tout à l'heure. En tant que gendre de Mr. Bennet, il est de mon devoir de veiller au bien-être de sa famille. Je réitère donc mon interdiction : votre présence n'est pas souhaitée aux funérailles de Mr. Bennet, vous saliriez sa mémoire et troubleriez le deuil de ses proches. »

Rouge d'humiliation de devoir battre à nouveau en retraite, Mr. Collins bégaya un vague acquiescement.

« Une dernière chose, Mr. Collins, dit Darcy alors qu'il s'apprêtait à quitter la pièce. Ne vous avisez plus jamais de manquer de respect à mon épouse. »

Il avait parlé d'un ton si froid et le dévisageait avec tant de sévérité que Mr. Collins perdit le peu d'assurance qu'il lui restait, et il ne put qu'acquiescer frénétiquement. Darcy prit congé, désireux de retourner à Netherfield le plus rapidement possible. Il eut la bonne surprise d'y trouver Mr. Cooper qui revenait tout juste de Longbourn. Ce dernier l'informa que le rendez-vous avec le notaire de Mr. Bennet avait été pris pour le 07 décembre, ce qui leur laissait environ trois semaines pour trouver une nouvelle demeure à Mrs. Bennet et organiser son déménagement. Après avoir remercié son beau-frère, tous deux se dirigèrent vers le salon où était rassemblé le reste de leur famille. Du fait de la journée difficile que tous avaient traversée, la soirée ne fut guère animée et tous se retirèrent assez tôt, conscients que le lendemain serait plus difficile encore.


En ce 20 novembre 1819, le temps était morne et de lourds nuages voilaient le ciel. La tradition voulait que les femmes n'assistent pas aux funérailles de leurs proches, mais rien ne put dissuader Mrs. Bennet et ses filles de ne pas assister à l'office religieux en l'honneur de Mr. Bennet. Soutenue par ses deux aînées, Mrs. Bennet fit une entrée remarquée dans l'église où une foule très dense se massait, et qui la salua avec déférence. Plus que jamais, ses filles et elle prirent conscience que Mr. Bennet avait été très apprécié et respecté de son vivant, tant pour sa droiture que son humour si particulier, même si ce dernier avait parfois mis à mal certaines relations.

Sir William Lucas les accueillit avec affection, les rassurant sur le fait que Mr. Collins avait finalement renoncé à assister à la cérémonie. Les Bennet ne devaient jamais l'apprendre, mais, devinant les motifs de la visite de Darcy, Sir William Lucas avait eu un accès de colère homérique qui devait rester dans les annales de la famille Lucas, afin de contraindre Mr. Collins à ne pas aggraver son attitude en venant troubler le dernier hommage à Mr. Bennet. Tout comme face à Darcy, Mr. Collins s'était incliné devant plus impressionnant que lui, sans plus chercher à s'imposer, rongeant son frein en attendant l'ouverture du testament.

Charlotte en revanche avait bravé avec indignation l'interdiction que lui avait faite son mari d'assister aux obsèques de Mr. Bennet. Elle lui avait rétorqué avec virulence qu'elle ne pouvait effacer d'un trait une amitié de vingt ans avec Elizabeth et ses sœurs. Aussi avait-elle accompagné son père à l'église, et elle fut reconnaissante envers Mrs. Bennet et ses filles de ne pas lui garder rancune après l'attitude de son mari.

Une fois que l'assemblée eût pris place, Thomas Spark monta dans la chaire afin de commencer son sermon. La cérémonie qui suivit fut simple, à l'image de Mr. Bennet, mais très émouvante. Les proches de Mrs. Bennet crurent à plusieurs reprises qu'elle ne pourrait assister à l'office jusqu'à son terme tant elle pleurait et suffoquait, enfin submergée par l'émotion d'avoir perdu le compagnon de toute une vie. Ses autres filles, à l'exception d'Elizabeth, ne réussirent pas davantage à retenir leurs larmes.

Elizabeth en revanche avait la gorge serrée d'émotion, étranglée par des sanglots que rien ne libérait. Lorsque Sir William Lucas prit la parole afin de prononcer l'éloge funèbre en l'honneur de son ami, Darcy crut qu'elle allait défaillir tant elle était pâle, s'accrochant à son bras avec le peu de forces qu'il lui restait. Il ne sut comment elle surmonta l'épreuve, mais une autre l'attendait encore lorsque la cérémonie prit fin. Mrs. Bennet et ses filles durent en effet recevoir les condoléances de toute l'assemblée, qui durèrent plus d'une heure tant chacun tenait à rendre hommage à la mémoire de Mr. Bennet. Seul l'épuisement de Mrs. Bennet y mit un terme, grâce à l'intervention de Thomas Spark qui enjoignit ses fidèles à la laisser rentrer chez elle prendre un peu de repos.

Profitant des adieux que Thomas Spark faisait à Mrs. Bennet qui ne pouvait pas se rendre au cimetière, Charlotte Collins se pencha dès qu'elle le put vers Elizabeth, dont la pâleur la terrifia.

« Chère Lizzie, le lieu et le moment sont particulièrement mal choisis, mais je vous prie de me pardonner pour l'attitude déplorable de mon mari… Pourrai-je passer à Netherfield plus tard afin que nous parlions un peu ?

- Charlotte, vous n'êtes pas à blâmer… lui répondit Elizabeth. Aujourd'hui je crains de ne pas être de très bonne compagnie, mais vous pourrez nous rendre visite à Netherfield la semaine prochaine si vous le souhaitez. »

Voyant combien son amie était éprouvée, et presque au bord du malaise, Charlotte l'étreignit brièvement avant de la laisser rejoindre sa mère, ses sœurs et Mrs. Gardiner dans l'équipage qui devait les ramener à Longbourn. Darcy l'aida à monter en voiture, mais pas sans lui avoir demandé si elle souhaitait qu'il l'accompagne.

« Je devrais venir avec vous à Longbourn. Tu tiens à peine debout..., chuchota-t-il.

- Non, rejoins-nous plus tard. C'est déjà bien assez dur que nous ne puissions pas vous accompagner au cimetière… Je préfère que tu y sois. Mon père l'aurait voulu. »

Darcy l'observa attentivement, alarmé de la voir dans cet état. Mais elle n'en avait pas pour autant perdu son obstination habituelle, et il comprit combien sa présence au cimetière pour rendre les derniers hommages à son père lui tenait à cœur. Acquiesçant, il embrassa sa main avant de lui murmurer qu'il la rejoindrait aussi vite que possible.

L'heure suivante fut douloureuse pour les trois gendres de Mr. Bennet qui avaient appris avec le temps à l'apprécier et non seulement le respecter. Darcy l'estimait infiniment, et s'était surpris à rechercher sa compagnie à Londres ou lors des séjours des Bennet à Pemberley. Il avait compris rapidement après ses fiançailles avec Elizabeth combien le lien qui unissait le père et la fille était fort. Tout comme Elizabeth, il s'était rapproché de son beau-père, admirant sa culture, s'étonnant parfois de ses traits d'humour parfois acerbes qui ne manquaient jamais de déclencher un froncement de sourcils chez son épouse et un éclat de rire chez sa cadette. Avec lui disparaissait un peu de l'innocence d'Elizabeth, et Darcy savait d'instinct qu'elle ne se remettrait jamais totalement de cette perte.

Après avoir porté en terre leur beau-père, entourés de Mr. Gardiner, Sir William Lucas et quelques proches des Bennet, les trois gendres reprirent le chemin de Longbourn où Mrs. Bennet n'avait pas cessé de pleurer malgré les tentatives de réconfort de ses filles qui ne savaient plus que faire pour l'aider. Dès leur arrivée, Jane leur expliqua que leur mère pleurait tant son mari que sa vie perdue, et que son angoisse concernant sa vie future grandissait de jour en jour.

« Jane, ma chérie, ne te tourmente pas, la rassura Mr. Bingley. Si c'est le cas, il nous faut évoquer toutes ces questions avec elle le plus rapidement possible. N'est-ce pas, Darcy ?

- Tout à fait. Nous avons jusqu'au 07 décembre pour tout organiser, donc autant commencer dès aujourd'hui si votre mère y est déposée et si cela peut l'apaiser.

- Jane, pensez-vous que votre mère pourrait se joindre à nous dans le salon ? demanda Mr. Gardiner. Nous y serons plus à l'aise pour parler. »

Quelques minutes plus tard, Mrs. Bennet, entourées de ses filles, de ses gendres et des Gardiner, prit place sur la méridienne.

« Que va-t-il advenir de Mary et moi désormais ? Ne me ménagez pas, je sais bien que les prochaines années vont me mettre à l'épreuve, dit-elle avec emphase.

- Maman, calmez-vous, nous sommes justement ici pour tout arranger au mieux, nuança Mary.

- Mrs. Bennet, s'avança Mr. Gardiner, vous le savez peut-être déjà, mais l'ouverture du testament est fixée au 07 décembre. Nous l'avons reportée autant que possible, car je crains que Mr. Collins veuille prendre possession des lieux dès le lendemain.

- Ce vautour ! gémit-elle. Veut-il me pousser dans la tombe à mon tour ?!

- Que vous quittiez Longbourn lui suffira amplement, l'apaisa Mrs. Gardiner.

- « Lui suffira » ? Et comment pourrais-je abandonner ma propre maison ? J'y vis depuis près de trente ans !

- Longbourn est soumis à l'entail. Il n'y a rien que nous ne puissions faire à ce sujet, lui expliqua Mr. Cooper.

- Je le sais bien. C'était une source de tracas sans fin pour Mr. Bennet, convint-elle.

- Il faut donc que nous trouvions une nouvelle demeure pour Mary et vous, dit Mr. Gardiner. Souhaitez-vous toujours vivre dans le Hertfordshire ?

- Mais… où pourrais-je bien vivre sinon ici ?

- Dans le Derbyshire, bien sûr, dit Jane. Lizzie, Kitty et moi y vivons, nous pourrions nous voir très souvent, et nous prendrions soin de Mary et vous. »

Mrs. Bennet avait écarquillé de grands yeux en écoutant son aînée lui faire cette proposition à laquelle elle n'avait jamais songé. Elle observa ensuite Kitty et Mr. Cooper, puis Elizabeth et Darcy, et tous attendaient sa réponse avec la plus grande sérénité. Elle s'attarda un instant sur Elizabeth, envers qui elle se sentait honteuse car elle regrettait les mots très durs qu'elle avait eus à son encontre la veille. Mais le moment était mal choisi pour aborder pareil sujet, aussi prit-elle la parole après avoir longuement réfléchi.

« C'est peut-être une évidence pour vous… commença-t-elle.

- Ca l'est, en effet, Maman, lui dit Kitty. Néanmoins, nous ne souhaitons pas vous forcer la main. Si vous préférez rester ici, où vous avez vos habitudes et vos amis, nous comprendrons parfaitement.

- C'est trop de changements pour moi. Je pense en effet qu'il serait préférable que nous restions ici. » dit-elle, sans révéler que l'idée d'être la parente pauvre auprès de ses gendres qui menaient grand train lui était insupportable.

Toute à ses questionnements, elle n'avait pas vu le regard suppliant de Mary. Avec son père venait de disparaître le dernier rempart contre l'obsession de sa mère à vouloir la marier, et elle était convaincue que ce sujet serait à nouveau plus d'actualité que jamais d'ici quelques semaines quand sa mère serait contrainte de vivre avec une rente dérisoire. Ses sœurs, en revanche, n'avaient rien perdu de sa réaction.

« Mary ? lui dit Elizabeth, le cœur serré, avant de lui prendre la main.

- Ce n'est rien, dit la jeune fille, avant de se lever et de quitter la pièce précipitamment, retenant ses sanglots à grand peine.

- Etes-vous sûre de vous ? demanda Mrs. Gardiner à Mrs. Bennet. Il semblerait que Mary aurait souhaité se rapprocher de ses sœurs. Dans des moments pareils, il est bon d'être entouré de sa famille.

- Si Mary avait voulu vivre ailleurs, elle aurait dû se marier et aurait eu le choix, contra Mrs. Bennet, catégorique.

- Guère plus… dit amèrement Elizabeth, avant de retomber dans son mutisme, encore trop blessée par leur échange de la veille pour participer activement à la conversation, et sa mère préféra elle aussi ne pas relever.

- Le temps qui nous est imparti est court, mais vous pouvez tout de même réfléchir pendant un jour ou deux, dit Darcy. Cette décision va influer sur le reste de votre vie, nous n'exigeons pas de vous que vous vous prononciez dès maintenant.

- Non, je suis décidée. Ma vie est ici, mes relations aussi, et je préfère rester près de Mr. Bennet, dit sa belle-mère d'une voix tremblante.

- C'est donc entendu, dit Mr. Bingley, après avoir échangé un dernier regard interrogateur avec Jane qui avait acquiescé.

- Il nous faut donc nous mettre à la recherche d'une nouvelle demeure, dit Mr. Gardiner.

- Avec quel argent ? gémit Mrs. Bennet. Je déteste devoir aborder cela, mais nous n'avions guère d'économies avec Mr. Bennet !

- Nous y avons songé, dit Darcy. Bingley et moi en avons longuement parlé pendant le chemin depuis le Derbyshire. Nous vous offrirons votre maison…

- C'est impossible, voyons ! le coupa Mrs. Bennet, rouge de gêne.

- Nous le faisons avec plaisir, en mémoire de votre mari, dit Darcy.

- Je ne peux pas accepter, je vous serais redevable, jusqu'à ma mort !

- Vous avez eu la bonté de nous accorder la main de vos filles, dit Mr. Bingley avec émotion. C'est Darcy et moi qui avons une dette à votre égard. Considérez que c'est notre façon d'être quittes. »

Jane lui adressa un de ses sourires lumineux dont elle avait le secret et, malgré ses joues rougies par les larmes qu'elle ne cessait de verser depuis le matin, elle était plus belle que jamais. Son mari lui serra la main, la couvant du regard avec tendresse.

« Je ne sais quoi dire… prononça Mrs. Bennet. Je suis très touchée de votre sollicitude, et je vous avoue que cela m'ôte un poids considérable.

- Vous pourrez ainsi conserver la totalité des cinq cents livres que vous a léguées Mr. Bennet, dit Darcy. Par ailleurs, si Miss Bennet se marie un jour, Bingley et moi serons ravis de payer sa dot. Les cinq cents livres de sa dot vous appartiennent donc également. Ce qui fait mille livres à votre disposition.

- Sans compter les cinq cents livres de rente qui sont prévus pour vous dans le testament de Mr. Bennet, conclut Mr. Gardiner.

- Auxquelles s'ajoutent les huit cents livres de la dot de Kitty… annonça Darcy.

- A quoi faites-vous allusion ? demanda Kitty.

- Lorsque j'ai proposé à votre père de vous offrir votre dot, il a insisté pour me rembourser. Afin de ne pas l'offenser, je n'ai pas osé décliner, mais j'ai toujours envisagé de restituer cette somme à votre mère. A ce jour, votre père m'a remboursé huit cents livres, que je rends donc à Mrs. Bennet.

- Et le reste de la somme ? demanda Kitty, gênée.

- Considérez que c'était mon cadeau de mariage, dit Darcy avec un sourire.

- Si nous plaçons toutes ces sommes, reprit Mr. Gardiner en s'adressant à Mrs. Bennet, vous disposerez donc d'environ deux-cent-trente livres par an…

- Que nous arrondirons à trois cents cinquante en investissant mille livres supplémentaires, compléta Mr. Bingley.

- C'est certes peu en comparaison du train de vie auquel vous êtes habituée, mais cela permettra néanmoins de vous assurer un avenir confortable. » expliqua Darcy.

Ayant presque le tournis à l'énoncé de tant de chiffres et de libéralités de la part de ses deux gendres, Mrs. Bennet ne sut que dire pendant un long moment, regardant tour à tour Darcy et Mr. Bingley, peinant à croire qu'ils allaient résoudre son embarras financier, sans rien attendre en retour. Devinant son trouble, Mrs. Gardiner se pencha alors vers elle, lui demandant si cet arrangement lui convenait et si elle avait des questions.

« Quand avez-vous décidé tout cela ? finit-elle par bredouiller en se tournant à nouveau vers ses gendres.

- Nous savions que si Mr. Bennet venait à disparaître avant vous il nous faudrait prendre des dispositions pour vous assurer un avenir, expliqua Darcy. Bingley et moi n'en avions néanmoins jamais parlé vraiment ouvertement…

- …A part pour mentionner que nous serions tous les deux prêts à faire un geste, compléta Bingley.

- Et nous avons réglé ces points pendant notre voyage, comme nous le disions tout à l'heure, finit Darcy.

- Nous découvrons tout cela en même temps que vous, Mère, la rassura Jane. Etes-vous un peu rassurée, désormais ?

- Comment pourrais-je ne pas l'être ? Je redoutais le décès de votre père depuis toujours pour toutes ces raisons. Depuis vos mariages à toutes les trois, j'avais certes un fardeau bien moins lourd à porter, mais cela n'en restait pas moins une grande source d'inquiétude. Et vous m'offrez tout : une maison, une rente doublée, presque triplée, je ne sais plus…! Je ne sais comment vous remercier.

- En tâchant de vous adapter à votre nouvelle vie, Maman, dit Jane. Vous avez choisi de rester à Meryton, et nous vous comprenons, mais nous ne manquerons pas de nous inquiéter à votre sujet. Promettez-nous de tout faire pour vous habituer le mieux possible à tous ces changements. Nous souhaitons que vous ayez une vie paisible, dénuée de tout tracas.

- Et que vous ne tourmentiez pas Mary sans cesse pour qu'elle se fiance, ajouta Kitty.

- Cela résoudrait pourtant bien des choses ! contra Mrs. Bennet. Je ne pourrai pas lui offrir un train de vie très confortable.

- C'est à elle d'en juger. » dit Mrs. Gardiner.

Tous discutèrent plusieurs heures encore, réglant quantité d'autres questions. Mr. Gardiner et les gendres de Mrs. Bennet convinrent qu'il leur faudrait chercher une demeure à acheter dès le lendemain afin de mettre à profit le peu de temps qu'il leur restait jusqu'à l'ouverture du testament. Mrs. Bennet se désintéressa bientôt de tous les détails financiers et juridiques qu'ils passèrent en revue sous l'égide de Mr. Cooper, et elle se rendit bientôt dans la salle à manger où Mary était assise à son piano, auquel elle n'avait pas trouvé la force de jouer.

La mère et la fille discutèrent longuement, se disputant presque quant au choix qu'avait fait Mrs. Bennet de rester dans le Hertfordshire. Mary ne cacha pas sa déception, arguant qu'elle aurait été plus heureuse auprès de ses sœurs, et qu'elle ne comprenait pas quels mérites sa mère trouvait au Hertfordshire en comparaison d'un comté où vivaient déjà trois autres de ses filles. Surprenant leur conversation au moment où celle-ci manquait de tourner en dispute, Elizabeth avertit alors Jane que sa diplomatie était une fois de plus requise pour les apaiser, car elle-même ne se sentait pas la force d'endosser ce rôle après son altercation de la veille avec sa mère.

Elle prévint ensuite Darcy qu'elle rentrait à Netherfield, épuisée de la journée, mais déclina sa proposition de l'accompagner, le rassurant en lui disant qu'elle ressentait le besoin d'être un peu seule. Sur le chemin du retour, elle savoura le silence retrouvé après une journée emplie à son goût de bien trop de monde et de questions matérielles à régler. Elle qui avait été si proche de son père qu'elle avait le sentiment que, quoique très belle, la cérémonie à laquelle il avait eu droit dans la matinée n'était qu'un bien mince hommage à sa personnalité et sa vie. Prise d'une impulsion, elle toqua alors contre le panneau de la berline, avertissant le cocher qu'elle avait changé d'avis.

« Conduisez-moi au cimetière. » ordonna-t-elle.

Tremblante d'appréhension, elle n'osa pas regarder la route tandis qu'ils cheminaient, mais bientôt, la voiture s'arrêta, la porte s'ouvrit et Elizabeth vit une main se tendre vers elle pour l'aider à descendre. Une fois à terre, elle fouilla les environs du regard, mais le caveau des Bennet était reconnaissable entre tous, et elle s'y était recueillie à plusieurs reprises par le passé. D'un pas machinal, elle dirigea vers lui. Lorsqu'elle lui fit face, elle aperçut le nom de son père sur la plaque qui avait été posée dans l'après-midi, et cette vision la fit suffoquer. Si la vision du corps sans vie de son père avait été dure à soutenir lorsqu'elle était arrivée à Longbourn l'avant-veille, l'imaginer emprisonné pour l'éternité dans cet édifice glacial la pétrifia.

Là, seule dans l'obscurité qui commençait à tomber en cette fin de journée, Elizabeth se recueillit, ce qu'elle n'avait pas eu la force de faire pendant la cérémonie religieuse du matin. Et, énumérant toutes les qualités de son père en priant pour le salut de son âme et l'espoir pour lui d'une vie meilleure, son esprit vagabonda bientôt vers les innombrables souvenirs qu'elle avait de lui.

Mari distant, ami sarcastique, country farmer peu impliqué, Mr. Bennet se savait imparfait. Mais il avait inculqué à ses filles, et plus particulièrement à sa préférée, l'amour de la vie, de la bonne humeur, arguant souvent qu'une journée sans rire était une journée perdue, et la capacité de surmonter tous les obstacles sur leur route.

Elizabeth se souvenait d'un homme plus à l'aise en compagnie des livres et des plantes - des amis peu contrariants ! disait-il souvent - que de ses semblables, mais, en dépit des apparences, entièrement dévoué à sa famille. Elle-même n'avait compris qu'au cours de ses échanges avec Darcy concernant la dot de Kitty combien il lui pesait de ne pouvoir assurer un meilleur avenir à ses enfants, et combien était grand son regret de ne pouvoir léguer Longbourn à un fils.

Mais plus que tout, Elizabeth se remémora leur complicité, née dès sa plus tendre enfance à l'âge où elle avait commencé à parler, quand Mr. Bennet avait décelé chez elle un caractère aiguisé. Il l'avait encouragée dans cette voie, formant son esprit, ciselant son sens de l'humour, lui faisant découvrir ses auteurs fétiches, lui enseignant le langage silencieux des plantes, et lui inculquant, à l'insu de sa mère, la nécessité fondamentale de choisir un mari digne d'elle. La gorge nouée, elle le revit près de l'étang de Longbourn le matin où il avait pris sa défense face à Mrs. Bennet qui tentait de la marier à Mr. Collins, et elle se fustigea en se rappelant qu'elle avait eu peur, l'espace d'un instant, qu'il abonde dans le sens de son épouse. Comment avait-elle pu douter de lui ainsi ?

Et enfin, elle se revit dans son bureau le matin de ses fiançailles, pétrifiée alors qu'il tenait son bonheur entre ses mains. Jamais elle n'oublierait les larmes dans les yeux dans son père - les seules qu'elle eût jamais vues chez lui - lorsqu'il avait compris qu'elle était éprise de Darcy. Le cœur battant, elle se souvint de leur bonheur ce jour-là, teinté de nostalgie à l'idée qu'il leur faudrait bientôt se séparer. Ce jour béni entre tous, dont Darcy et elle chérissaient le souvenir, avait aussi été source pour elle de tristesse et d'appréhension, car toute jeune fille, elle ne concevait pas comment elle allait pouvoir vivre loin de son père bien-aimé.

C'était bien pire aujourd'hui, car ce père lui était arraché brutalement, sans un adieu, sans un remerciement pour tout ce qu'il lui avait offert.

« Je ne suis pas prête ! gémit-elle d'un ton rauque, tombant à genoux après avoir senti ses jambes se dérober sous elle. Je ne suis pas prête ! »

Elle resta longtemps prostrée ainsi, insensible à la bruine qui avait commencé à tomber, et au froid qui la gagnait à travers ses jupes mouillées. Dans un sursaut de lucidité, elle pria pour que les larmes la gagnent, pressentant qu'elles finiraient par l'étouffer. Mais comme pour ajouter à sa douleur, cette délivrance-là lui fut refusée.


« Mrs. Darcy ? »

Relevant les yeux, elle aperçut alors son cocher, penché au-dessus, et l'abritant avec un parapluie.

« Il va être dix-neuf heures, votre famille va s'inquiéter de votre absence, dit-il avec sollicitude. Et vous ne devriez pas rester ainsi dans le froid, vous allez tomber malade.

- Dix-neuf heures… ? s'étonna Elizabeth.

- Oui, nous sommes arrivés il y a près d'une heure.

- J'arrive dans une minute. » répondit-elle.

A nouveau seule, elle se releva péniblement et fit face à la plaque où était inscrit le nom de son père. Portant la main à ses lèvres, elle la posa ensuite délicatement sur la pierre glaciale.

« Merci, Papa. Pour tout. » murmura-t-elle.

Puis, d'un pas résolu, comme si elle cherchait à fuir sa propre douleur, elle revint vers la voiture, demandant au cocher de la ramener à Netherfield. Dès son arrivée dans le foyer, elle fut accueillie par des cris, et Jane se précipita vers elle, alternant les pleurs et les reproches. Engourdie par le froid et le chagrin, Elizabeth laissa sa sœur la serrer frénétiquement dans ses bras.

« Dieux du Ciel ! Où étais-tu passée, Lizzie ?! s'exclama Georgiana, accourant à son tour. Nous nous sommes fait un sang d'encre ! »

Alerté par le bruit, Darcy entra dans la pièce en trombe et se dirigea droit vers Elizabeth, murmurant son prénom d'une voix rauque, la prenant à son tour dans ses bras, manquant presque de l'étouffer tant il la serra fort.

« Ne me fais plus JAMAIS cela, Elizabeth Darcy ! s'écria-t-il, encore à mi-chemin entre l'angoisse et le soulagement. Je suis rentré il y a dix minutes, m'attendant à te retrouver avec Georgiana et Leonora, et on m'a annoncé que tu n'étais jamais revenue. Imagines-tu à quel point nous nous sommes inquiétés ? A quoi songeais-tu ?

- Je suis désolée, dit-elle faiblement, sans même pouvoir lui rendre son étreinte tant les forces lui manquaient.

- Tu trempée, et complètement gelée ! s'aperçut Jane. Où étais-tu ? »

Darcy s'écarta légèrement pour observer Elizabeth. Son angoisse s'apaisait enfin, et il regagnait peu à peu toute sa lucidité d'esprit. Il remarqua alors ses lèvres tremblantes, son regard perdu et, tout comme Jane, l'état de ses vêtements.

« Au cimetière ? » lui demanda-t-il doucement, recevant pour seule réponse un acquiescement.

Sourd aux ordres que Jane lançait pour qu'un bain soit préparé, il reprit Elizabeth dans ses bras, tentant vainement de lui insuffler un peu de sa force et de sa chaleur. Puis, la sentant trembler à nouveau contre lui, il la souleva et l'entraîna à l'étage où Jane s'affairait déjà en compagnie d'Emma. Un seul regard sur le couple qui entra dans la chambre lui fit comprendre que malgré toute son affection pour sa sœur, elle était de trop. Elle s'éclipsa, entraînant Emma, après avoir dit à Darcy de ne pas hésiter à la déranger s'ils avaient besoin de quoi que ce soit.

Avec des gestes précis mais d'une tendresse infinie, Darcy dévêtit Elizabeth et l'aida à entrer dans la baignoire, s'occupant d'elle comme d'un enfant. Sans dire un mot, alternant caresses et baisers pour la réconforter, il la baigna, la sécha, lui fit revêtir une chemise de nuit avant de la coucher dans le lit, remontant sur elle les couvertures. Puis, il s'assit près d'elle et, sans lâcher sa main, et attendit qu'elle s'endorme. Lorsque le sommeil la gagna, il veilla sur elle un long moment, et ce fut Jane qui le tira de ses pensées, accourue pour lui demander des nouvelles d'Elizabeth.

« Elle s'est endormie, l'informa-t-il.

- A-t-elle dit quelque chose ?

- Pas un mot. Mais elle est à bout de forces.

- J'aurais dû m'en douter… D'abord notre père, puis sa dispute avec notre mère, et enfin l'enterrement… Cela fait beaucoup en si peu de temps. »

Observant son beau-frère, Jane nota les marques de fatigue qui gagnaient son visage, devinant que son inquiétude pour Elizabeth le minait depuis l'annonce du décès de Mr. Bennet.

« Vous devriez manger quelque chose. Voulez-vous que je fasse monter un repas froid ? proposa-t-elle.

- Je n'ai guère d'appétit… mais merci de proposer. Je pense que je ne vais pas tarder à me coucher également. »

Tous deux se saluèrent, éprouvant une étrange impression de déjà-vu car la situation n'était pas sans leur rappeler les heures qui avaient précédé la naissance de Leonora. Et ce fut justement la pensée de sa fille qui tira Darcy de son abattement. Lorsque Jane prit congé, il sonna Samuel afin de se préparer pour la nuit. Voyant qu'Elizabeth semblait dormir paisiblement, il la quitta un instant pour rejoindre la nursery. Il eut la bonne surprise de découvrir que Leonora était éveillée et il ne put résister à la tentation de la prendre dans ses bras, laissant sa tendresse toute paternelle et l'innocence de sa fille éloigner tous les tourments qu'il avait traversés au cours des jours précédents.


Elizabeth s'éveilla avec la sensation de ne s'être assoupie que quelques instants. Un regard sur la pendule lui confirma cette impression, l'informant qu'il était à peine vingt-et-une heures. Fronçant les sourcils, elle chercha son mari du regard, avant de supposer qu'il était certainement au rez-de-chaussée en train de dîner.

La fatigue la submergeait toujours, mais elle s'était souvenue qu'elle n'avait pas vu sa fille depuis le matin et elle savait que, malgré son épuisement, elle ne pourrait pas trouver le sommeil sans l'embrasser. Elle se leva péniblement et revêtit un déshabillé avant de s'engager dans le couloir, constatant que la porte de la nursery était grande ouverte. Intriguée, elle resta sur le seuil et découvrit Darcy qui berçait leur fille.

Pareille vision la comblait toujours de bonheur et, habituellement, elle rejoignait instinctivement sa famille pour ces moments si privilégiés. Mais ce soir-là, la scène eut une toute autre portée dans son esprit et dans son cœur. Darcy arborait, comme toujours avec Leonora, un sourire qu'elle ne lui voyait jamais qu'en présence de leur fille, et qui le rajeunissait, lui redonnant un visage presque innocent, oublieux de toutes ses responsabilités. Darcy était un excellent père, et adorait endosser ce rôle, ce qui ne manquait jamais d'attendrir Elizabeth. Il offrait à leur fille tout ce dont lui-même et Georgiana avaient cruellement manqué durant leur enfance, et avait été métamorphosé par la naissance de leur premier enfant.

L'observant cajoler Leonora, Elizabeth ne put s'empêcher de se demander quelle relation tous deux développeraient avec le temps, priant pour qu'une grande complicité s'installe entre eux. Et soudainement, la vision de cette scène si simple mais si précieuse, entre les deux êtres qu'elle aimait le plus, brisa quelque chose en elle, car elle venait de comprendre au plus profond d'elle que ce lien était à jamais perdu pour elle. Avec stupéfaction, elle sentit enfin ruisseler sur ses joues les larmes qu'elle avait tant espérées.

Darcy l'aperçut alors. Reposant Leonora dans son berceau, il s'approcha d'Elizabeth et la prit dans ses bras, soulagé de la voir enfin exprimer sa douleur. Et au cours des longues minutes qui suivirent, elle l'étreignit avec la force du désespoir, secouée de violents sanglots. Tandis qu'il la laissait pleurer sans un mot, se contentant de la bercer, le monde se résuma pour elle aux bras de son mari, où elle puisa la force qui lui manquait.

Enfin, ses sanglots s'apaisèrent peu à peu, et elle parvint à reprendre son souffle. Sentant son corps se relâcher légèrement contre le sien, Darcy s'écarta doucement et chassa ses larmes avec ses baisers, sentant de nouvelles ruisseler contre ses lèvres. La reprenant dans ses bras, il la berça à nouveau, prêt à patienter la nuit durant s'il le fallait pour qu'elle s'apaise enfin.

Ni l'un ni l'autre ne surent jamais combien de temps s'écoula avant qu'elle se libère de l'étreinte de son mari, croisant enfin son regard où elle lut tout son amour, mêlé de chagrin et de frustration. Esquissant un sourire triste, elle caressa sa joue et déposa un baiser sur ses lèvres. Prenant sa main dans les siennes, Darcy l'entraîna alors vers le couloir, mais Elizabeth l'arrêta. Elle s'approcha du berceau de Leonora et contempla sa fille un long moment avant d'effleurer sa joue du bout du doigt. Pleinement rassurée en voyant qu'elle dormait paisiblement, Elizabeth suivit alors son mari qui, ayant passé un bras autour de ses épaules, la guida jusqu'à leur chambre où ils gagnèrent le cocon de leur lit, se blottissant l'un contre l'autre.

Darcy ne fut pas surpris de voir que les larmes gagnaient à nouveau Elizabeth, mais ces sanglots-là étaient différents, presque paisibles, résignés, et il savait pour avoir vécu la même épreuve qu'elle venait de tourner une page dans ce deuil si douloureux. Les jours suivants ne seraient pas plus aisés, mais elle reprendrait goût à la vie, aussi lentement soit-il. Elle interrompit le cours de ses réflexions, car, le prenant par surprise, elle le serra soudainement contre elle avec force, et, dans un nouveau sanglot, bégaya contre sa poitrine :

« Je t'en supplie, William, dis-moi que toi je ne te perdrai jamais ! »

Le cœur serré, Darcy ne sut que répondre à cela.

« Promets-le moi ! insista-t-elle, suppliante. J'en mourrais si je devais te perdre aussi…

- Ma Lizzie… dit-il tristement. Tu sais bien que je ne peux pas te faire de promesse que je risque de ne pas pouvoir tenir. Nul n'est maître de cela.

- Je t'en prie… Je n'y arriverais pas sans toi.

- Tu m'auras à tes côtés jusqu'à mon dernier souffle, mon amour, je t'en fais le serment.

- Et après ? demanda-t-elle d'une voix brisée.

- Je ne sais pas, Elizabeth. Je ne sais pas moi-même si je pourrais te survivre. Mais pour l'heure, je suis là, je ne m'en vais nulle part. » dit-il en la regardant gravement, la ramenant contre lui pour l'apaiser.

Au grand soulagement de Darcy, cette réponse sembla lui suffire, car il la sentit se détendre à nouveau contre lui. Son souffle finit par ralentir peu à peu, et ses larmes se tarirent enfin. Elle se réfugia dans la chaleur du corps de son mari, laissant son esprit vagabonder, sans pour autant glisser dans le sommeil malgré son épuisement.

« Comment as-tu fait ? » demanda-t-elle doucement, longtemps après.

Voyant qu'il ne répondait pas, elle tourna la tête pour le regarder.

« Quand tu as perdu tes parents… comment as-tu fait ? précisa-t-elle.

- J'ai fait comme tu feras… finit-il par répondre avec douceur. Comme chacun fait depuis la nuit des temps, parce qu'il n'y a pas d'autre façon. Un jour de douleur à la fois. Certains te sembleront insoutenables, interminables. Tous, au début, pour être honnête. Et un jour, tu iras te coucher et tu t'apercevras que tu as réussi à sourire une fois. Un autre, que tu as réussi à rire. Et encore un autre, à ne pas pleurer car tu auras été si occupée à vivre que tu n'auras eu pas le temps de penser à ton père.

- Je ne veux pas l'oublier…

- Tu ne l'oublieras pas. Jamais. Je pense à mes parents chaque jour. Même aujourd'hui alors que je suis comblé avec Leonora et toi. Mais avec tendresse, et nostalgie. La douleur a évolué, comme la tienne évoluera.

- J'ai l'impression que ma vie ne sera plus jamais la même.

- C'est un peu le cas. Tu éprouveras toujours un vide, que personne ne parviendra jamais à combler totalement, pas même moi ou nos enfants.

- Je ne sais pas si j'y arriverai…

- Dans les premiers temps, il te faudra beaucoup de force. Et je serai là, tout comme Leonora. Ne nous ferme pas la porte, mon amour. Appuie-toi sur nous, dit-il, l'implorant presque.

- Je ne referai pas cette erreur-là, dit-elle, songeuse, se souvenant des jours qui avaient suivi sa fausse couche.

- Et songe à ton père. Il te voulait heureuse, plus que tout. Puise ta force dans l'idée que tu accomplis sa volonté. »

Elizabeth le regarda alors longuement dans les yeux, esquissant presque un sourire.

« Qu'y a-t-il ? demanda-t-il

- Il m'a dit quelque chose de similaire lors de notre dernier dîner à Pemberley. Qu'il était soulagé de voir combien Jane et moi étions heureuses. Et que nous rendre visite, passer du temps avec Henry et Leonora, était sa cure de jouvence. »

Ne sachant que répondre à cela, mais heureux de voir qu'elle parvenait à se remémorer ce souvenir heureux sans fondre à nouveau en larmes, il lui sourit. Mais sa joie ne fut que de courte durée car il devina bientôt que quelque chose la tourmentait sans qu'elle ose s'en ouvrir à lui.

« A quoi songes-tu ? l'encouragea-t-il.

- Je ne peux pas m'empêcher de me demander si Lydia n'a pas une part de responsabilité dans ce qui s'est passé.

- Lydia ? Pourquoi donc ? Voilà des mois qu'elle est partie.

- Je sais bien. Mais avant cela, elle a fait vivre un enfer à mes parents. Souviens-toi de leur dernière visite. Il était épuisé. Même après avoir appris qu'elle était bien arrivée en Amérique, il ne pouvait s'empêcher de se tourmenter à son sujet, et cela le minait.

- Ton père a eu une attaque, Lizzie. Pas en apprenant une mauvaise nouvelle, mais pendant une journée tout à fait banale, lui rappela Darcy.

- Oui… mais elle a usé toutes ses forces et… »

Darcy l'interrompit en posant un doigt sur ses lèvres.

« Ne t'engage pas dans cette voie-là, ma chérie. Il est parfois normal de chercher un coupable dans ces situations, mais il n'y en a jamais. La mort frappe où elle veut, quand elle veut. Tu ne peux pas te demander si ta sœur est en partie responsable. Car quand bien même elle le serait, elle reste ta sœur. Je doute que vous vous revoyiez un jour, mais je ne veux pas que tu aies cette vision d'elle. Tu es trop aimante, trop généreuse, pour nourrir une telle rancœur contre un membre de ta famille, et tu serais la seule à en souffrir. »

Darcy mit toute sa force de persuasion dans son regard, pressentant qu'Elizabeth, tout comme ses autres sœurs, n'avait pas réussi à régler tous ses griefs avec Lydia, et que cette blessure ne guérirait jamais totalement. Toutefois, il ne voulait pas qu'elle la fasse souffrir davantage. Mais Elizabeth acquiesça finalement, se rangeant à ses arguments.

« William ?

- Oui ?

- Merci… Je ne sais pas comment j'aurais pu surmonter tout cela sans toi.

- J'aurais dû mieux prendre soin de toi depuis que nous sommes arrivés. Je t'ai délaissée…
- Il y avait tant à faire ! l'interrompit-elle pour le rassurer. Entre ma mère, et Mr. Collins, tu n'as pas eu une minute à toi.

- Certes, mais je sais combien tu étais proche de ton père, et que tu traverses un enfer. J'aurais dû prendre davantage soin de toi. Et je vais m'y tenir dès demain, quoi qu'il arrive dans ta famille ou avec Mr. Collins. » promit-il.

Voyant que des larmes perlaient au bord des yeux d'Elizabeth, il se maudit d'avoir évoqué à nouveau des sujets si sensibles, mais elle le prit à nouveau par surprise en l'embrassant.

« Je bénis le jour où mon père t'a accordé ma main, Fitzwilliam Darcy ! dit-elle avec un sourire tendre, émue de son dévouement.

- Et moi donc… » murmura-t-il avant de l'embrasser sur le front avant qu'elle glisse enfin dans le sommeil.