Bonjour à tous,

Je suis très heureuse de vous présenter l'avant-dernier chapitre d'Ames Soeurs. D'avance, je vous en souhaite une très bonne lecture. Comme toujours, n'hésitez pas me laisser une review.

D'ailleurs, suite aux remaniements de ma fic l'été dernier, l'ancien chapitre 49 (celui des funérailles de Mr Bennet) est devenu le chapitre 48, mais pour ceux qui m'y avaient laissé une review, si vous souhaitez aujourd'hui laisser une review sur ce nouveau chapitre, il faudra le faire en tant que Guest, c'est-à-dire sans être connecté à votre compte, car le site considère que vous avez déjà laissé une review...

Bonne lecture et à très bientôt.


Chapitre 49 : Nouvelles vies


Charlotte Lucas Collins était une femme pragmatique. Au milieu de toutes les vicissitudes qu'elle avait endurées au cours de son existence, cette qualité l'avait toujours soutenue. C'était cette même qualité qui l'avait poussée à accepter la demande en mariage de William Collins, l'héritier de Longbourn, libérant ainsi ses parents d'un fardeau qui devenait lourd à porter. Ce pragmatisme, qu'elle espérait dénué de tout opportunisme, s'était mué en une philosophie presque résignée qui l'aidait à accepter son sort et à traverser toutes les épreuves.

Mais mariée depuis trois longues années à William Collins, elle peinait chaque jour un peu plus à étouffer les regrets qu'elle sentait poindre dans son cœur. Se faisant violence, elle s'interdisait toute rêverie, s'astreignant à une stricte discipline, emplissant chaque minute et chaque heure de ses journées d'une tache précise. Femme de pasteur, elle avait eu tout le loisir à Hunsford de venir en aide aux ouailles de son mari, apportant vivres, vêtements et compagnie à qui en avait besoin, finissant même par faire l'admiration de Lady Catherine à force de tant d'apparente abnégation.

En réalité, Charlotte se considérait égoïste car cette générosité ne servait qu'un but : l'empêcher de basculer dans un abîme de regrets et de tristesse. Le soir venu, lorsqu'elle se retrouvait enfin livrée à elle-même et à ses pensées lancinantes, la véritable épreuve commençait. Elle s'astreignait alors à d'innombrables lectures ou travaux d'aiguille, sans parvenir toutefois à empêcher son esprit de vagabonder.

Elle savait pourtant tout le bien-fondé de cette discipline exigeante. Combien grand était le risque de se laisser aller à imaginer ne serait-ce qu'une fois à ce qu'aurait pu être sa vie si elle avait eu le même aplomb qu'Elizabeth Bennet et osé refuser le trop bon parti qui lui avait offert un foyer et une situation respectable de femme mariée ! Mais elle n'avait pas été Elizabeth Bennet et ne le serait jamais. Le pragmatisme qui avait régenté la vie de Charlotte Lucas devait donner un sens à celle de Charlotte Collins.

Mrs. Collins… Combien était-il lourd à porter, ce nom qu'elle avait fini par honnir ! Dans l'intimité de leur mariage, William Collins faisait preuve de l'entêtement sourd et inébranlable des faibles aigris, et d'une mesquinerie doublée d'avarice qui avaient dans un premier temps révolté sa jeune épouse. Ni la douceur ni la raison n'avaient réussi à ramener Mr. Collins à de plus justes sentiments. Elle avait rapidement compris que c'était là une bataille vaine à mener, et sa nature simple et pratique l'avait poussée à trouver des compensations dans les autres champs de son existence. Passée la joie de régenter son propre foyer - même avec les innombrables contraintes imposées par le tatillon Mr. Collins ! - le bonheur de la maternité était venu éclaircir ses journées. Son fils était son unique joie. Mais l'autorité grandissante de Mr. Collins envers son « héritier » âgé d'à peine deux ans, laissait présager qu'il présiderait à son éducation avec la plus grande rigueur, et qu'il entendait bien lui léguer tous ses traits de caractère.

Malgré son rôle de mère, Charlotte se sentait glisser chaque jour un peu plus dans la mélancolie, lorsque la nouvelle que son mari attendait depuis une décennie tomba : Mr. Bennet était décédé. Cet évènement avait toujours revêtu dans l'esprit de Charlotte un aspect quasi imaginaire, et elle répondait avec une patience et une attention distraites lorsque son mari l'évoquait. Mais un express était arrivé à Hunsford un matin de novembre, bouleversant à nouveau sa vie. Si sa première pensée avait été pour les sœurs Bennet, pour lesquelles elle éprouvait une vive sympathie, elle n'avait pu réprimer une sensation de soulagement à l'idée de retourner dans le Hertfordshire.

Elle regrettait désormais amèrement cette brève lueur d'espoir ! Mr. Collins vivait ce changement de situation comme une libération, et à bien des égards, son épouse n'était pas loin de lui donner tort, car elle l'avait en effet affranchi du rôle obséquieux auquel il s'était astreint pendant des années auprès de Lady Catherine. C'était un tout autre homme qui avait pris la route pour le Hertfordshire, transfiguré par l'accession à une position à laquelle il avait aspiré toute sa vie, entrainant avec lui des biens qu'il estimait « ne devoir à personne », et sans prendre congé de sa bienfaitrice. S'il l'avait admirée alors qu'il n'était que son pasteur, désormais maître de Longbourn, il se considérait presque son égal. Charlotte avait vite renoncé à tenter de lui faire comprendre l'absurdité de son raisonnement, préoccupée par la hâte que mettait son mari à rejoindre Longbourn. Elle avait compris, pétrifiée, qu'il délogerait Mrs. Bennet et Mary de leur foyer dès qu'il en aurait l'autorisation et, mortifiée, elle n'avait pu l'empêcher de blesser profondément ses amies d'enfance, et de souiller la mémoire du meilleur ami de son père. C'était plus qu'elle ne pouvait en accepter, et même la certitude d'avoir fait un choix rationnel en épousant cet homme ne pouvait plus se justifier devant pareille attitude.

La honte et la mélancolie se disputaient donc chez Charlotte Collins au moment où elle se fit annoncer auprès d'Elizabeth à Netherfield quelques jours après l'enterrement de Mr. Bennet. Mais plus grave que tout, la vague de ressentiment, de frustration et de regret qui menaçait de la submerger depuis son mariage semblait plus insurmontable que jamais.

Elizabeth, son amie la plus fidèle et la plus clairvoyante, s'en aperçut dès qu'elle la rejoignit dans le salon. Elle avait pourtant les yeux rougis, et Charlotte devina qu'elle venait tout juste de sécher ses larmes. Pour son amie, Elizabeth fit bonne figure, heureuse de sa visite en dépit des circonstances, car il lui tardait de converser avec elle, pressentant que Charlotte éludait ses vrais tourments dans leur correspondance. Emues, les deux amies se prirent les mains et s'embrassèrent avec affection.

« Charlotte ! Je suis heureuse de vous voir ! dit Elizabeth en l'invitant à s'asseoir.

- J'espère ne pas vous déranger… Je devine que ces jours derniers ont été riches en émotions et en évènements… Vous devez avoir tant à organiser pour votre mère !

- En effet, mais sans le savoir vous avez choisi le bon jour. Mon mari et mes beaux-frères font visiter quelques demeures à ma mère et Mary, en espérant qu'elles trouvent leur bonheur dans le voisinage.

- Oui, je suis d'abord passée à Longbourn pour saluer votre mère mais elle était absente.

- Jane et moi souhaitions les accompagner, mais nous avons pris froid toutes les deux, donc il était préférable de rester à Netherfield.

- Votre mère compte-telle rester dans la région ?

- Oui. Nous lui avons proposé de s'installer dans le Derbyshire mais elle préfère ne pas trop s'éloigner. Elle a tous ses amis et toutes ses habitudes ici, c'est compréhensible.

- Bien sûr… Mary partage-t-elle ce sentiment ?

- Je crains que non, mais ma mère ne lui a guère laissé le choix. Il nous restera toujours la possibilité de l'inviter très souvent dans le Derbyshire.

- Et vous, comment allez-vous, Lizzie ? Vous m'avez parue si éprouvée le jour des funérailles de Mr. Bennet !

- L'annonce de son décès a été un tel choc pour nous tous… Bien sûr, les prochains mois seront difficiles, mais je suis très bien entourée. Je pense que le plus dur est derrière moi. En tout cas je l'espère.

- Je sais combien vous étiez proche de votre père… Je vous présente à nouveau toutes mes condoléances. Si je peux faire quoi que ce soit pour vous venir en aide à votre famille ou vous, surtout n'hésitez pas à m'en informer.

- Merci, Charlotte. Votre amitié m'est précieuse.

- Même après les évènements de ces derniers jours ?

- Pourquoi en serait-il autrement ?

- Je craignais que ma visite vous semble déplacée après l'attitude de mon mari… Pour tout vous avouer, je n'ai jamais été si mortifiée de toute mon existence ! Comment puis-je me faire pardonner ?

- Vous n'avez pas à présenter d'excuses au nom de votre mari, Charlotte. D'autant que je doute fort qu'il ressente le besoin de faire amende honorable. Je vous connais assez pour savoir que vous n'êtes en rien responsable ou solidaire de ses réactions.

- Je n'en suis pas moins son épouse.

- Et je n'en suis pas moins restée votre amie. Je ne pense pas que le mariage vous ait fait adopter les habitudes de votre mari ou ses traits de caractère…

- Cela non… » dit sombrement Charlotte.

Le ton qu'avait employé son amie d'enfance, et son regard voilé de tristesse, achevèrent de convaincre Elizabeth que la vie maritale avec Mr. Collins devait être plus éprouvante encore qu'elle ne l'avait craint au cours des années précédentes en recevant les lettres de son amie. Mais pressentant qu'elle ne souhaitait pas se confier sur ce sujet, Elizabeth engagea alors la conversation sur le Kent et le Derbyshire. L'écoutant évoquer sa vie à Pemberley, ainsi que celles de Jane et Kitty, Charlotte ne put s'empêcher de comparer sa propre existence à celle de ses amies d'enfance. Mais Elizabeth changea bientôt de sujet, évoquant leurs enfants.

« Comment se porte Edward ? demanda-t-elle.

- A merveille ! Il est arrivé du Kent hier, il est en pleine forme.

- Il devait vous tarder de le revoir.

- Vous savez ce qu'il en est… Une mère répugne toujours à se séparer de son enfant, ne serait-ce que quelques jours.

- Comme je vous comprends ! Jamais je n'aurais pu quitter le Derbyshire si Leonora n'avait pas pu voyager.

- J'ai été très heureuse d'apprendre la naissance de votre fille. Lady Catherine et Lady Anne n'ont pas tari d'éloges à son sujet en revenant du Derbyshire l'été dernier.

- Vraiment ? Il semblerait que Leonora ait fait leur conquête plus que je ne le soupçonnais !

- Pas totalement. Lady Catherine n'a pas manqué de dire qu'il aurait été préférable que vous donniez naissance à un garçon, plaisanta Charlotte.

- Je me doutais bien que je ne puisse entrer dans ses bonnes grâces si facilement ! dit Lizzie d'un ton sarcastique. Mais voyons le bon côté : je gage que vous avez reçu tous les éloges pour avoir donné un héritier à Longbourn…

- Certes, mais ces éloges ont très vite été suivis de nombreux conseils sur la façon dont je devais le soigner et l'élever !

- Lady Catherine de Bourgh reste égale à elle-même. Je suppose qu'elle fait partie des gens que vous ne regretterez pas en quittant le Kent.

- Elle a ses qualités… Mais il faut s'armer de patience pour les voir.

- Vous devez être heureuse de pouvoir revenir dans le Hertfordshire, dit Elizabeth.

- Pas dans ces conditions… Bien sûr, être près de ma famille me sera un baume au cœur, mais cela n'arrange pas tout… Lizzie, quoi que vous en disiez, je suis vraiment mortifiée de l'attitude de mon mari. Je suis passée à Longbourn tout à l'heure pour présenter mes excuses à Mrs. Bennet.

- C'est une bonne chose qu'elle ait été absente. Vous l'auriez troublée inutilement car nous lui avons dissimulé les évènements afin de ne pas l'accabler davantage.

- J'aurais été bien maladroite de l'en informer dans ce cas… Mais Jane et vous, ainsi que le reste de votre famille, n'ignorez rien de l'attitude ignominieuse de Mr. Collins. J'ai tout tenté pour le convaincre d'attendre quelques jours pour venir présenter ses respects et réclamer son héritage. Il n'a rien voulu savoir et… »

Gagnée par l'émotion, Charlotte se tut, reposant la tasse de thé qu'elle ne pouvait plus tenir de sa main tremblante. Intriguée, Elizabeth se rapprocha d'elle sur le sofa où elles avaient pris place.

« Charlotte, nous nous connaissons depuis toujours. Je ne crois pas me tromper en affirmant que vous semblez endurer plus que le remords de l'attitude de Mr. Collins depuis qu'il a appris le décès de mon père. Me trompé-je ?

- Qu'importe ! s'exclama Charlotte en cherchant son mouchoir.

- Il m'importe, à moi, votre plus vieille amie, que vous soyez heureuse.

- Oh, Lizzie, vous n'avez donc perdu aucune de vos illusions, comme je vous envie ! Nous savions pourtant vous et moi que le bonheur ne ferait pas partie de ma vie lorsque je suis venue vous annoncer mes fiançailles.

- J'espérais que votre nouvelle vie vous apporterait tout de même une certaine forme de bonheur. Vous sembliez en paix avec vous-même lorsque j'étais venue vous rendre visite peu après votre mariage.

- Je me contentais de ce que la vie m'offrait, en effet. Et j'ai longtemps réussi à me convaincre que je n'aspirais à rien d'autre.

- Que s'est-il passé depuis ?

- A quoi bon revenir sur le passé ?

- Il semble bien trop influer sur votre présent pour ne pas l'évoquer.

- Lizzie, votre sollicitude me touche infiniment. Vous traversez une épreuve terrible, et vous trouvez la générosité de venir écouter mes tracas.

- Je ne peux vous contraindre à vous confier à moi, mais j'ai le sentiment que vous avez plus que jamais besoin d'une oreille amicale… »

Charlotte dévisagea longuement Elizabeth, notant chez elle une étrange sérénité malgré ses yeux rougis par les larmes qu'elle avait versées l'heure précédente. Puis, se souvenant de la sollicitude et de la tendresse dont Darcy avait fait preuve envers Elizabeth lors des funérailles de Mr. Bennet, Charlotte se ravisa en secouant la tête. Notant son changement d'attitude, Lizzie insista.

« Qu'y a-t-il ?

- Comment pourriez-vous comprendre, Lizzie ? avoua soudain Charlotte. Votre mariage semble si heureux.

- Cela ne me rend pas insensible aux souffrances des gens qui me sont chers…

- Je n'en doute pas, mais nous avons toujours été si différentes, vous et moi ! Jamais vous n'auriez commis l'erreur d'épouser Mr. Collins !

- Je n'aurais pas pu faire un mariage de raison. Mais vous sembliez en paix avec vous-même, lucide sur votre engagement et sur la vie qui vous attendait. Il ne m'appartenait pas de juger votre décision comme je l'ai fait.

- Peut-être pressentiez-vous quel homme est réellement Mr. Collins !

- Ne l'aviez-vous pas tourné en dérision en ma compagnie lors du bal de Netherfield ? Vous connaissiez déjà nombre de ses défauts, mais ils n'ont pas suffit à vous convaincre de le repousser comme je l'ai fait.

- C'est là le propre d'un mariage de raison. Il m'offrait un foyer et un statut respectable. En retour, je fermais les yeux sur ses défauts et m'attachais à lui rendre la vie agréable. Mais j'étais loin de deviner alors que ses travers étaient bien plus redoutables qu'une simple propension au ridicule et à la flagornerie. Vous n'avez eu qu'un aperçu de sa véritable personnalité ces jours derniers… »

A demi-mots, elle confia alors les tourments qu'elle endurait depuis près de trois années, les innombrables mesquineries de son mari, son avarice, son autoritarisme exacerbé, et de quelle façon chaque joie et chaque espoir étaient réduits à néant. Elizabeth l'écouta, songeuse, se remémorant l'attitude inacceptable de son cousin éloigné lorsqu'il était arrivé à Longbourn en conquérant quelques jours plus tôt. Dans sa douleur, elle n'avait pas mesuré le calvaire que devait endurer Charlotte en vivant aux côtés d'un tel homme depuis des années. Lorsque cette dernière se tut enfin, Elizabeth lui prit la main.

« Charlotte, je ne sais que vous dire… Puis-je vous venir en aide d'une quelconque façon ?

- « Quand le vin est tiré il faut le boire », dit Charlotte en esquissant un sourire triste. Mais votre amitié m'est précieuse. Promettez-moi qu'en dépit de l'attitude honteuse de mon mari nous resterons proches !

- Avez-vous seulement besoin de me le demander ?

- Il n'y a pas que l'attitude de Mr. Collins… Le fait que nous héritions de Longbourn ne peut qu'être un obstacle entre nous.

- En cela vous vous trompez, Charlotte. J'ai compris dès mon plus jeune âge que Longbourn quitterait le giron de notre famille. Voilà bien longtemps que je suis en paix avec cette idée, et plus encore depuis mon mariage.

- Il en ira différemment pour votre mère et Mary.

- Elles peineront à accepter que Mr. Collins soit le propriétaire du domaine, mais je suis convaincue qu'une part d'elles est heureuse que vous soyez la nouvelle maîtresse de Longbourn. Vous êtes généreuse et pragmatique, vous saurez prendre soin des gens qui en dépendent comme ils le méritent. Le domaine attendait quelqu'un comme vous depuis longtemps.

- Encore faudrait-il que mon mari me laisse la liberté d'agir comme il le faut !

- Prenez-la, Charlotte. Il ne peut pas régenter chaque minute de votre vie, et vous ne devez pas le laisser prendre un tel ascendant sur vous. Vous êtes intelligente et pleine de volonté, laissez ces qualités s'épanouir à nouveau.

- Ce n'est pas aisé… Comprenez bien que je suis terriblement seule et que plus le temps passe…

- Vous n'êtes pas seule, Charlotte. Et vous l'êtes encore moins depuis votre retour dans le comté. Appuyez-vous sur votre famille et vos amis d'enfance. Puisez de la force en regardant votre fils grandir. Appuyez-vous sur notre correspondance. Et vous savez que vous êtes la bienvenue à Pemberley quand vous le souhaitez.

- Vous toléreriez la présence de Mr. Collins ?

- Étant donné la nature des derniers échanges qu'il a eus avec mon mari, je doute qu'il ose venir dans le Derbyshire un jour. Mais je gage qu'un séjour de quelques semaines en notre compagnie vous serait salutaire.

- C'est très généreux. J'y songerai. »

Elle remercia Elizabeth, avant de faire connaissance avec Leonora que Miss Woodward amena quelques minutes plus tard. Observant Elizabeth cajoler sa fille, elle ne put retenir un sourire attendri.

« Vous semblez heureuse, Elizabeth. En dépit des évènements de ces derniers jours…

- Je le suis. Même si mon père me manque déjà terriblement, j'ai compris que la vie doit continuer. Et j'ai infiniment plus de chance que la plupart des gens, car la vie m'a comblée ! Ne pas savourer cette chance à sa juste valeur serait une faute impardonnable…

- Je suis heureuse pour vous. Je confesse avoir souvent été sceptique car vos idéaux me paraissaient inaccessibles. Mais il semblerait qu'à force de ténacité…

- Si ténacité il y a eu, je crains fort qu'elle ait été uniquement du fait de Mr. Darcy ! Pour ma part, j'ai plutôt fait preuve d'aveuglement.

- Ne m'avouerez-vous jamais ce qu'il s'est passé lors de votre séjour à Hunsford ? » demanda Charlotte avec un sourire amusé, se sentant légère pour la première fois depuis de nombreux mois.

Les deux amies s'observèrent un long moment, et ce fut Elizabeth qui rompit le charme, secouant la tête avec obstination.

« Disons que c'est à Hunsford que j'ai ouvert les yeux pour la première fois, éluda-t-elle.

- Pourtant vous n'étiez pas fiancée en me quittant…

- J'ai bien précisé que mon mari avait dû faire preuve de ténacité ! dit Lizzie, rieuse.

- Grands dieux… Vous avait-il avoué ses sentiments à ce moment-là ?

- Vous n'en saurez pas plus, Charlotte.

- Et pourtant voilà des années que ce mystère m'intrigue. Et je ne suis pas la seule. Pour de nombreuses personnes à Hunsford et Rosings, vous resterez l'enchanteresse qui a réussi à conquérir Mr. Darcy. »

A ces mots, Elizabeth éclata franchement de rire.

« C'est ce que l'on dit de moi ?

- Naturellement. Pour ma part, je vous connais assez pour savoir que c'est probablement l'inverse qui s'est produit. Mais ce n'était pas à Hunsford ?

- Non, je crains que la présence de Lady Catherine ait été bien trop oppressante pour que Mr. Darcy puisse se montrer sous son meilleur jour ! » plaisanta Elizabeth.

Devinant que son amie n'en dirait pas davantage, Charlotte reporta alors son attention sur Leonora, et elles furent bientôt rejointes par Jane et son fils Henry. Les trois amies passèrent le reste de l'après-midi perdues dans leurs confidences, et lorsque Charlotte reprit le chemin de Lucas Lodge, elle se sentait le cœur plus léger, en dépit du contraste douloureux entre les mariages de ses amies et le sien.

Au cours des années suivantes, elle correspondit fidèlement avec Elizabeth, puisant dans la verve et la sollicitude de son amie une force bienvenue. Mais Charlotte refusa obstinément l'invitation qu'Elizabeth lui envoyait fidèlement chaque été. Elle pressentait que le spectacle du bonheur de ses amies d'enfance serait trop douloureux pour elle, même si elle se réjouissait que leur sort soit à l'opposé du sien.

Dans l'immédiat, elle se contenta de contenir les efforts de son mari pour prendre possession de Longbourn avant la date légale, aidée en cela par son père Lord Lucas. Fidèle à sa promesse, Charlotte n'alla pas présenter ses excuses à Mrs. Bennet, mais elle ne manqua pas de le faire auprès de toutes les sœurs Bennet. Mais ces dernières, éprouvées par les évènements et par l'organisation de la future vie de Mrs. Bennet, lui prêtèrent une oreille moins attentive qu'Elizabeth, touchées en néanmoins de comprendre que leur amie d'enfance condamnait l'attitude de Mr. Collins.

De nouveaux jours difficiles attendaient en effet les Bennet, car il ne restait plus que quelques semaines à Mary et sa mère pour quitter Longbourn et s'installer dans une nouvelle maison qui restait encore à trouver. Mais à leur grand regret, et Elizabeth et Jane ne purent leur venir en aide.

Elizabeth n'avait pas menti en affirmant à Charlotte qu'elle allait mieux en dépit du décès récent de son père. Sa longue discussion avec Darcy le jour des funérailles de Mr. Bennet l'avait aidée à entamer son deuil. Si ce dernier était douloureux, elle avait néanmoins compris que la souffrance finirait par s'apaiser au fil des mois. Il n'en restait pas moins que l'épreuve l'avait profondément affaiblie et, tout comme Jane, elle tomba malade au moment où Mrs. Bennet avait le plus besoin de ses deux aînées. Le lendemain de la visite de Charlotte à Netherfield, elles durent toutes deux garder le lit. L'état de Jane, que son début de grossesse fatiguait beaucoup, était le plus préoccupant.

Inquiets, Darcy et Mr. Bingley firent venir le médecin qui avait soigné les sœurs Bennet durant toute leur enfance, et ce dernier diagnostiqua une mauvaise grippe, arguant que cela n'avait rien d'étonnant après les jours douloureux qu'elles venaient de traverser, et qu'il était très fréquent de tomber malade après le décès d'un proche. La mort dans l'âme, elles se calfeutrèrent dans leurs chambres respectives, et, prudentes, gardèrent leurs distances avec Henry et Leonora.

La mort dans l'âme, Elizabeth se résigna à laisser à son mari, Kitty et ses deux beaux-frères le soin de la recherche de la nouvelle demeure de Mrs. Bennet, et des tractations avec le notaire en charge de l'héritage. Mrs. Bennet ne facilita pourtant pas la tâche de ses gendres, faisant preuve de nombreuses exigences et de critères tous plus farfelus les uns que les autres dans le choix de sa nouvelle maison, compliquant une recherche déjà difficile au vu de leur budget restreint et du peu de biens immobiliers vacants dans la région.

Il fallut que les Gardiner en personne interviennent pour lui rappeler que sa situation financière ne lui permettait plus de mener le même train de vie qu'en tant que maîtresse de Longbourn, et qu'elle devrait accepter de faire quelques concessions. La discussion fut houleuse, et en revenant à Netherfield ce soir-là en compagnie de Mr. Bingley et Mr. Cooper, Darcy avait la désagréable sensation d'avoir revécu les pénibles souvenirs des premières semaines qui avaient suivi sa rencontre avec les Bennet, au cours desquelles il avait eu une réaction de rejet total de l'attitude de la femme qui était devenue sa belle-mère. Un regard sur Elizabeth qui somnolait dans leur chambre le rasséréna néanmoins. Notant ses joues rougies, il tâta son front et elle frémit sous sa caresse, ouvrant péniblement les yeux.

« William ? Tu es rentré…

- A l'instant.

- Tu sembles épuisé, dit-elle tout bas.

- Moins que toi… dit-il avec un sourire tendre.

- Je t'ai connu plus galant.

- J'ai l'impression que tu as de la fièvre… dit-il, soucieux.

- Le médecin pense aussi. Mais dans quelques jours il n'y paraîtra plus. Comment va Leonora ?

- Je ne sais pas, je ne l'ai pas vue depuis ce matin. Je suis monté te voir dès que je suis rentré. Je voulais savoir comment tu allais. » grimaçant en la voyant prise d'une quinte de toux.

Il l'aida à se redresser pour qu'elle retrouve sa respiration.

« Qu'a dit le médecin ?

- Rien de plus qu'hier. Jane ne va visiblement pas mieux non plus. Mais ne t'inquiète pas, ce n'est qu'une grippe.

- Ce n'est pas pour me rassurer. Tu sais bien qu'une grippe peut avoir des conséquences sérieuses.

- Ca va aller, William. Je garde le lit et je fais tout pour me remettre au plus vite. Même si je déteste ne pas pouvoir me lever… Sans parler de ne pas pouvoir voir Leonora.

- J'irai la voir dans un instant, je l'embrasserai pour toi.

- Mais avant, dis-moi comment s'est passée la journée avec ma mère. J'espère qu'elle ne vous a pas mené la vie trop dure ?

- Elle ne voulait rien entendre de nos arguments pour les maisons que nous avons repérées. Les Gardiner l'ont sermonnée, mais il leur a fallu du temps pour la convaincre. J'ignorais que tu tenais ton caractère entêté de ta mère, la taquina-t-il.

- Il fallait bien que j'hérite de l'une de ses qualités… dit Elizabeth d'une voix faible avec un sourire. Qu'ont dit mon oncle et ma tante ?

- Ils lui ont expliqué qu'elle devrait accepter de vivre dans une maison de quelques pièces tout au plus, et qu'elle ne pourrait garder qu'une seule domestique, qui officiera pour le ménage, la cuisine et le linge. Et bien sûr, qu'elle devrait renoncer aux chevaux et à la voiture, qui reviennent de droit à Mr. Collins.

- Cela n'a pas dû aller sans mal…

- Elle tentait encore de négocier avec les Gardiner quand nous avons pris congé de Longbourn. Je pense qu'ils avaient besoin de se retrouver en famille pour en discuter. j'espère qu'elle sera redevenue plus raisonnable demain.

- Mais ce n'est pas ce qui t'inquiète le plus… dit Elizabeth en observant attentivement son mari.

- Nous n'avons toujours pas trouvé de maison qui convienne à ta mère. Les jours passent, et notre échéance se rapproche dangereusement.

- Mary et elle ne seront pas sans toit même si vous ne trouvez pas à temps. Les Philips ou les Lucas seront toujours prêts à les héberger. Et au pire, elles pourront venir à Londres.

- Oui, je leur ai proposé de venir à Darcy House, mais ta mère refuse catégoriquement de quitter le Hertfordshire.

- Elle qui n'avait de cesse de vouloir séjourner à Londres du vivant de mon père…

- Les gens se raccrochent toujours à leurs habitudes dans les temps difficiles… Mais je veux que tu ne t'inquiètes de rien, ma Lizzie. Nous allons résoudre tout cela. De ton côté, repose-toi pour te rétablir au plus vite, cela doit être ta seule préoccupation.

- Je suis si désolée de t'imposer toutes ces contrariétés…

- Tu ne m'imposes rien du tout, Elizabeth. Essaie de dormir un peu, je vais aller voir Leonora… »

Il l'embrassa sur le front, notant avec soulagement qu'elle se rendormait déjà, épuisée par la fièvre qui l'avait terrassée toute la journée. Fidèle à sa promesse, il alla embrasser leur fille immédiatement après avoir pris son bain. Leonora gardait sa nature vigoureuse et ne montrait aucun signe de maladie, que guettait Miss Woodward avec vigilance chez Leonora et ses deux cousins.

A contrecœur, il s'obligea ensuite à descendre dîner en compagnie de ses beaux-frères et de Kitty. Après la journée chaotique qu'ils avaient endurée, il n'aspirait qu'à une soirée paisible au chevet d'Elizabeth. Tandis que le repas touchait à sa fin, et qu'il s'apprêtait à prendre congé dès que possible, un serviteur annonça Lord Lucas. Etonnés, les trois beaux-frères échangèrent un regard intrigué tandis que Kitty lui demandait de le faire entrer. Lord Lucas salua Kitty avec affection, prenant des nouvelles de sa mère et de ses sœurs, avant de se tourner vers Darcy, Mr. Bingley et Mr. Cooper.

« Messieurs, croyez bien que je suis navré de m'annoncer à une heure aussi tardive mais ma fille Charlotte m'a conté dans quel désarroi se trouvent Mrs. Bennet et sa fille. Je crois avoir trouvé une solution à une partie de leurs problèmes.

- Rien ne vous y oblige, monsieur, dit Mr. Bingley.

- Mon amitié avec Mr. Bennet me pousse à agir en de telles circonstances. J'ai une demeure à proposer à Mrs. Bennet, si elle trouve grâce à ses yeux.

- Vraiment ? Où se trouve-t-elle ? demanda Kitty.

- Sur les terres de mon frère, qui vit à la bordure de Meryton. Il y a une petite maison vacante depuis quelques mois, et n'était guère pressé de retrouver un locataire après les problèmes qu'il a eu avec le précédent.

- De quel ordre ? demanda Darcy.

- Financiers, j'en ai peur. Il avait une fâcheuse tendance à ne pas payer son loyer régulièrement. Mais la maison a été parfaitement entretenue par son épouse. Je pense qu'elle pourrait plaire à Mrs. Bennet, même si, bien sûr, cela n'a rien de comparable avec Longbourn.

- Combien de chambres compte-t-elle ? demanda Kitty.

- Deux, de taille très modeste, et un logis est disponible pour un domestique, car je suppose que votre mère en gardera un à son service ?

- Un seul, en effet, répondit la jeune femme.

- Mais nous cherchons une maison que nous pourrions acheter, pas une maison à louer, dit Darcy.

- J'entends bien. Mais je ne crois pas me tromper en affirmant que mon frère souhaite se débarrasser de ce bien qui l'encombre de plus en plus. Il souhaite aller s'installer à Londres, voyez-vous. Il serait plus intéressant pour lui de vendre cette maison afin de pouvoir en acheter une à Londres.

- Nous irons donc le rencontrer dès demain pour en parler avec lui, dit Darcy.

- C'est une excellente nouvelle, dit Mr. Cooper. Merci infiniment, Lord Lucas.

- C'est tout naturel. Je n'aurais qu'une faveur à vous demander en retour. Mieux vaut que Mrs. Bennet croit que vous avez trouvé cette demeure par vos propres moyens et ignore mon implication.

- Mais pourquoi donc ? demanda Kitty, intriguée.

- Comme tout un chacun, votre mère a sa fierté, et je crois qu'elle ne vivrait pas très bien l'idée qu'une de ses relations lui vienne en aide ainsi.

- C'est compréhensible, dit Mr. Bingley.

- Verriez-vous un inconvénient à nous accompagner chez votre frère demain ? proposa Darcy.

- Absolument pas ! Je ferai les présentations et si besoin, je vous aiderai à le convaincre qu'il est plus sage de vendre s'il se montre un peu réticent. »


Lord Lucas tint ses promesses. Dès le lendemain, il présenta son frère aux trois gendres de Mrs. Bennet ainsi qu'à Mr. Gardiner, et en une heure l'affaire était conclue. Il ne restait plus qu'à faire visiter la demeure à Mrs. Bennet et Mary. En pénétrant dans la petite maison qui n'était guère plus grande qu'un cottage, Mrs. Bennet peina à réprimer une exclamation d'effroi en voyant l'étroitesse des pièces. Mary s'interposa alors, ne tarissant pas d'éloges sur le charme de la maison, expliquant qu'elle serait adaptée à leur nouvelle vie.

« Le salon est lumineux, Mère. Et bien assez grand pour nous deux. Nous aurons chacune notre chambre, et même un jardin. Souvenez-vous, c'était votre crainte quand nous avons visité les maisons dans Meryton. Nous pourrons avoir notre propre potager.

- La belle affaire ! Croyez-vous que je vais me mettre au jardinage ?

- Et vous vous rapprochez de Meryton, Mère, intervint Kitty. Ce sera plus pratique pour vous rendre en ville.

- Le plus pratique serait de garder notre voiture et notre cheval.

- Ils reviennent à Mr. Collins et vous le savez fort bien, la coupa Mrs. Gardiner.

- Il vous est facile de me le rappeler, quand vous tous avez tout ce que vous désirez ! Vous ne devez renoncer à rien, vous !

- Mrs. Bennet, il suffit, dit Mr. Gardiner, exaspéré. Vous êtes plus chanceuse que vous ne pouviez l'espérez. En dépit de votre situation vous aurez une maison qui vous appartient.

- Et rien ne vous obligera à vivre ici à l'année, avança Kitty. Vous pourrez séjourner dans le Derbyshire autant que vous le souhaiterez.

- Nous verrons… Pour l'heure, il faut surtout s'occuper de marier Mary, et pour cela il faut que nous puissions séjourner à Londres dès la Saison prochaine… » éluda Mrs. Bennet.

Tous levèrent les yeux au ciel, à l'exception de la principale intéressée qui s'éclipsa dès qu'elle le put dans le jardin. Ce fut Kitty qui l'y retrouva peu après.

« Mary ? demanda Kitty en venant s'asseoir près de sa sœur.

- J'arrive dans une minute.

- Oh tu as bien mérité quelques instants pour toi. Mère ne te mène pas la vie facile…

- Cela ira mieux lorsque nous aurons déménagé. Elle a surtout peur du changement qui l'attend. Quand elle sera installée, elle s'apercevra que ce n'était pas si terrible.

- Qui essayes-tu de convaincre en disant cela ? demanda Kitty en soutenant le regard de sa sœur.

- Surtout moi, j'en conviens.

- Tu sais que tu n'es pas obligée de vivre avec elle toute l'année, Mary. Tu es la bienvenue chez l'une d'entre nous. Nous serons ravies de t'accueillir, aussi longtemps que tu le souhaiteras.

- Mère devra m'en donner l'autorisation.

- Non, c'est à notre oncle que revient cette prérogative maintenant que Père n'est plus là. Je ne vois pas pour quel motif il refuserait que tu séjournes chez l'une de tes sœurs. Sans compter qu'il sera tout à fait disposé à t'épargner l'insistance de Mère à vouloir te marier.

- Mais je ne peux pas la laisser seule. Elle n'a plus que moi !

- Mary, il faut penser à toi. Je ne te dis pas de résider dans le Derbyshire à l'année, mais quelques mois par an ne me semblent pas impossibles. Et Mère sera la bienvenue aussi, elle le sait. Elle ne peut s'attendre à ce que tu t'isoles totalement du reste de ta famille pendant les prochaines années.

- Elle ne veut pas que je m'isole, elle veut au contraire que je rencontre du monde pour trouver un mari, tu l'as entendue. Et ce n'est pas dans le Derbyshire qu'elle pense cela possible.

- Où ai-je rencontré Jonathan ? lui rappela Kitty, malicieuse.

- Et puis là n'est pas la question !

- Ne veux-tu pas te marier ?

- Je n'aspire qu'à une vie tranquille, tu me connais.

- Rien ne dit qu'un mari ne pourrait te l'offrir. L'essentiel est de bien le choisir.

- Mère ne me laissera pas cette chance. Elle acceptera la proposition du premier prétendant venu. Et Père n'est plus là pour m'en protéger.

- Notre oncle Gardiner aura le dernier mot, car il est désormais ton tuteur. N'oublie pas qu'il a tes intérêts à cœur. En attendant, réfléchis bien, car je pense que la vie qui t'attend aux côtés de Mère ne sera pas joyeuse.

- Je sais que j'ai le choix entre une vie morne avec elle ou un mariage qui peut s'avérer désastreux.

- Ne sois donc pas si pessimiste.

- Le tien est-il heureux, Kitty ? »

Le regard de la jeune femme se voila de tristesse, mais elle se reprit bientôt, esquissant un demi-sourire.

« Mon mariage n'est pas malheureux, et par moments il est même très heureux. Je n'ai jamais regretté mon choix, et j'espère que Jonathan non plus. Et je ne pense pas que Jane et Lizzie regrettent le leur.

- Et Lydia ?

- Lydia a été immature, frivole, et n'a pas réfléchi aux conséquences de ses actes. Elle en paie le prix aujourd'hui. Nous savons tous que tu n'agiras jamais de la sorte. Mais nous n'en sommes pas là, nous venons tout juste de perdre Père. Réfléchis à notre proposition. Sans parler de trouver un mari, je pense que passer du temps avec nous à Londres ou dans le Derbyshire te ferait le plus grand bien.

- Seras-tu à Londres pour la Saison ?

- Si les Darcy y participent, nous les accompagnerons probablement.

- J'y songerai. Mère ne refusera pas, elle est convaincue que Londres est le plus sûr moyen de trouver un mari.

- Tu n'es pas seule, Mary, ne l'oublie pas. Je sais que par le passé tu as pu te sentir délaissée car j'étais très proche de Lydia, tandis que Lizzie et Jane ont toujours été complices. Mais nous sommes là pour toi. »

Sans le deviner, Kitty venait de prononcer les mots que Mary avait toujours eu besoin d'entendre même si elle ne l'avait jamais admis. La fratrie Bennet avait longtemps été scindée entre les deux aînées et les deux benjamines, au milieu desquelles Mary avait souvent eu du mal à trouver sa place. Insensiblement, elle s'était réfugiée dans ses études et son piano pour pallier au sentiment d'abandon qui s'emparait parfois d'elle, finissant par développer un tempérament studieux, et un goût prononcé pour le calme et la solitude.

Mais même elle avait ses limites, et elle pressentait que la vie qui l'attendait aux côtés de Mrs. Bennet ne manquerait pas de lui peser. La proposition de ses sœurs était la bienvenue, et Mary se prit à espérer qu'après les épreuves des mois passés – l'abandon de Lydia, le décès de Mr. Bennet et la perte de Longbourn – ses relations avec ses sœurs évoluent pour le mieux. Soulagée, elle ne put retenir quelques sanglots, auxquels elle s'abandonna quelques minutes dans les bras de sa sœur. Lorsqu'elles rejoignirent leur famille dans le salon, Mrs. Bennet venait d'entendre raison, après une nouvelle discussion houleuse avec les Gardiner.

La vente de la maison fut donc conclue, et le 25 novembre l'acte de propriété fut remis à Mrs. Bennet qui le reçut avec un enthousiasme mitigé. Elizabeth, tout juste rétablie de sa grippe, dut se faire violence pour ne pas réagir face à l'ingratitude de sa mère envers ses gendres et les Gardiner qui s'étaient pourtant démenés pour lui venir en aide. Mais ils n'étaient pas au bout de leurs épreuves, et la plus terrible de toutes les attendait encore : le déménagement de Longbourn, qui eut lieu le 8 décembre, dès le lendemain de la lecture du testament de Mr. Bennet.

Tout était prêt, car les proches de Mrs. Bennet avaient veillé à ce que les malles commencent à être remplies dès la fin novembre afin de ne pas retarder le départ de Mrs. Bennet, que Mr. Collins ne manquerait pas d'imposer de la plus vile des manières. Et bien leur en prit, car dès sa sortie de l'étude notariale, Mr. Collins se rendit à Longbourn faire l'inventaire des biens dont il venait d'hériter. Cette visite fut épargnée à Mrs. Bennet qui prit le chemin de Netherfield pour passer l'après-midi auprès de Jane. Son aînée, bien que guérie de sa grippe, restait très affaiblie, et ses sœurs, ainsi que Georgiana, se relayaient à son chevet.

Le jour de l'ouverture du testament, Mr. Collins inspecta donc chaque pièce de Longbourn sous le regard impuissant de ses cousines et des Gardiner, affirmant régulièrement que des objets avaient disparu, exigeant qu'on les lui remette. La famille Bennet bénit alors la présence de Mr. Cooper qui avait dressé avec le notaire l'inventaire des biens que Mrs. Bennet était autorisée à conserver. Il batailla point par point avec Mr. Collins, lequel finit par s'avouer vaincu car Mrs. Bennet n'avait emporté que son dû, et il ne pouvait le contester légalement.

C'est alors qu'avec un courage que peu de ses proches soupçonnaient chez elle, Mary demanda à son cousin s'il voulait bien lui accorder une faveur.

« Quoi donc, chère cousine ? Rassurez-moi, vous n'avez pas l'intention de me demander un délai supplémentaire qui retarderait mon installation ?

- Non, nous avons pris nos dispositions. Mais auriez-vous la bonté de m'autoriser à emporter mon piano dans notre nouvelle demeure ? Il est mon plus fidèle compagnon depuis des années, je n'imagine pas m'en séparer… »

Mr. Collins la dévisagea longuement, notant la lueur de défi timide dans les yeux de sa cousine éloignée.

« Je suis navré, Miss Bennet, mais Mrs. Collins se fait une joie d'avoir à nouveau un piano chez elle. Je serais cruel de l'en priver, comprenez-vous ?

- Voilà un cadeau idéal pour lui faire plaisir, dans ce cas, suggéra Mr. Gardiner. Vous feriez deux heureuses au lieu d'une seule.

- N'insistez pas, je vous prie.

- La générosité est donc un vain mot pour vous ? lança Darcy, tandis que Mary peinait à réprimer ses larmes.

- J'ai été plus que généreux en vous accordant ce délai supplémentaire pour quitter Longbourn.

- Ce n'est pas vous que nous devons remercier pour cela, vous n'avez fait que vous incliner devant la loi. Nul doute que vous auriez chassé Mrs. Bennet et sa fille dès le lendemain des funérailles de Mr. Bennet si nous n'étions pas intervenus ! dit Mr. Gardiner.

- En tout cas rien ne m'oblige à accéder à la requête de Miss Bennet.

- Charlotte comprendrait parfaitement que vous offriez ce piano à Mary, intervint Elizabeth. Elle sait combien il lui tient à cœur.

- Mais mon épouse n'est pas là pour en témoigner.

- Parce qu'elle a trop honte de votre attitude, sans doute ? dit Kitty. Allons, viens, Mary. Nous en avons assez entendu. »

Jetant un dernier regard à son piano, Mary finit par emboiter le pas à ses sœurs, tandis que ses beaux-frères et Mr. Gardiner terminaient l'inventaire que leur imposait Mr. Collins. Le lendemain, il se présenta à Longbourn de bon matin, précédant les deux voitures qui transportaient ses meubles et effets personnels. A la grande satisfaction de Darcy, il avait restitué à Lady Catherine les biens qu'il avait emportés en quittant sa cure d'Hunsford à peine une semaine après son arrivée dans le Hertfordshire.

Charlotte, si elle avait rendu visite aux sœurs Bennet à Netherfield à quelques reprises, s'était bien gardée de revenir à Longbourn. Mais ce jour-là, elle ne pouvait plus reporter l'échéance, même si elle avait réussi à convaincre son mari que leur fils pouvait rester à Lucas Lodge une journée de plus. Mortifiée, elle passa le seuil de sa nouvelle demeure, priant que son mari se montre décent. Elle fut très étonnée de voir ses amies d'enfance, en compagnie de leurs maris et des Gardiner, mais surtout de Mrs. Bennet, les attendre dans le salon. Elle les salua presque timidement, et fut très émue lorsqu'Elizabeth s'approcha d'elle pour l'embrasser.

« Soyez la bienvenue, Charlotte. J'espère que vous serez heureuse ici, comme nous l'avons été, lui murmura son amie en lui serrant les mains.

- Je pensais que votre mère et vous ne voudriez pas être présentes… »

Mrs. Bennet s'avança alors, et salua Charlotte, lui remettant les clés de la maison et des différentes dépendances du domaine.

« Vous voici désormais chez vous, Mrs. Collins, dit Mrs. Bennet avec dignité. Permettez-moi de vous présenter les domestiques de Longbourn. »

Ignorant superbement Mr. Collins, les deux femmes se dirigèrent vers le salon où étaient rassemblés les quelques serviteurs de la maison. Mrs. Bennet expliqua que Betsy les accompagnait dans leur nouvelle maison à Meryton, et qu'il faudrait veiller à la remplacer si Mrs. Collins le souhaitait.

Les présentations furent rapides, et alors que Mr. Collins laissait son épouse gérer leur arrivée, les malles de Mrs. Bennet et Mary furent chargées sur les voitures. Lord Lucas, comme pour mieux faire comprendre à son gendre qu'il condamnait son attitude, avait envoyé la sienne pour assister Mrs. Bennet dans son déménagement.

Elizabeth profita de la discussion de Charlotte et Mrs. Bennet pour parcourir une dernière fois les pièces dans lesquelles elle avait grandi. Montant à l'étage, elle retrouva Jane dans la chambre qui avait été la leur pendant si longtemps. Emues, les deux sœurs se prirent par les mains, se remémorant leur enfance et leurs innombrables confidences. Entendant sa sœur soupirer, Elizabeth lui sourit tristement.

« C'est la fin d'une époque… lui dit Jane.

- Ne sois pas trop triste, Jane. Nous avons toujours nos souvenirs.

- C'est bien la dernière chose que Mr. Collins ne pourra pas nous enlever… J'espère que son installation bénéficiera au moins à Charlotte et qu'elle sera plus heureuse ici.

- A toute chose malheur est bon ? Je te reconnais bien là.

- Oh, j'ai bien du mal à garder mon optimisme ces temps-ci.

- Tu es fatiguée, voilà pourquoi. Il est plus que temps que nous rentrions dans le Derbyshire et que tu prennes soin de toi… »

Et comme pour ponctuer son discours, Elizabeth l'entraina à nouveau au rez-de-chaussée, où leurs maris les attendaient en compagnie des Cooper.

« Votre mère vient de prendre congé de Mrs. Collins. Elle nous attend dans la voiture de Lord Lucas, leur annonça Mr. Bingley.

- Etes-vous prêtes à rentrer à Netherfield ? demanda Darcy, devinant que les adieux avec la demeure de leur enfance étaient difficiles.

- Oui, inutile de s'attarder plus longtemps, qui plus est en compagnie de Mr. Collins… dit Jane en faisant la moue avant de prendre le bras que lui tendait son mari.

- Je vous rejoins dans un instant… » dit Elizabeth.

Sans attendre leur réponse, elle se dirigea alors vers le bureau de son père, priant pour que les Collins n'y soient pas. Par chance, ils étaient toujours dans la salle à manger en train de parler aux domestiques. Franchissant le seuil du bureau, Elizabeth fut saisie par la sensation familière qui l'étreignit alors. Elle n'était pas revenue dans cette pièce depuis son dernier séjour dans le Hertfordshire quelques mois après son mariage, mais elle eut le sentiment de ne l'avoir jamais quittée. Quasiment rien n'avait changé, car Mrs. Bennet n'avait pas été autorisée à emporter les meubles.

Au grand regret d'Elizabeth, très peu de livres de son père avaient pu prendre le chemin de la nouvelle maison de Mrs. Bennet, car Mr. Collins en avait hérité. Elizabeth refoula ses larmes en songeant que peu d'ouvrages chers à son père trouveraient grâce aux yeux de Mr. Collins, et qu'aucun philosophe des Lumières ne serait admis longtemps dans sa nouvelle bibliothèque. Caressant les reliures des ouvrages qu'elle avait découverts grâce à son père, elle parcourut distraitement les titres inscrits en lettres d'or sur les tranches, se demandant quel sort leur réserverait Mr. Collins.

« Elizabeth ? Est-ce que tout va bien ? »

Sursautant, Elizabeth se retourna, apercevant alors son mari qui se tenait dans l'embrasure de la porte.

« Pardonne-moi, je ne voulais pas te faire peur, ajouta-t-il en s'avançant vers elle.

- J'étais perdue dans mes pensées.

- Je sais… »

La voyant reprendre sa contemplation de la bibliothèque, Darcy passa un bras autour de ses épaules, avant de murmurer à son oreille :

« Je suis désolé de te presser ainsi, mais je crois qu'il vaudrait mieux ne pas retarder davantage le départ de ta mère.

- Bien sûr…

- Je suis convaincu que Mrs. Collins t'accueillera pour une dernière visite avant que nous prenions la route pour Londres, lui proposa-t-il.

- Non… C'est la dernière fois que je viens. Je préfère qu'il en soit ainsi. » dit Elizabeth d'un ton définitif.

Fidèle à sa décision, elle ne se retourna pas une seule fois lorsque la voiture s'engagea sur la route de Meryton après avoir pris congé de Charlotte Collins et salué froidement Mr. Collins. Le reste de la journée se passa de façon chaotique dans la nouvelle demeure de Mrs. Bennet et Mary. Jane, Elizabeth et Kitty les aidèrent à s'installer, consolant plusieurs fois leur mère qui retenait ses sanglots à grand-peine. En fin d'après-midi, elles prirent congé brutalement car la neige commença à tomber, et elles craignirent que la route jusqu'à Netherfield devienne impraticable. Frigorifiée, Elizabeth retrouva Darcy dans la bibliothèque de Netherfield où il l'attendait en compagnie de Georgiana.

« Lizzie, tu es gelée ! l'accueillit sa belle-sœur.

- Ce n'est pas prudent, Elizabeth, tu te remets à peine de ta grippe, dit Darcy en la rejoignant.

- Je vais aller prendre un bain, je pense que cela me fera du bien. Comment va Leonora ?

- Elle vient de manger, je pense qu'elle ne va pas tarder à s'endormir. » la rassura Georgiana.

Elizabeth se pressa de monter à l'étage pour embrasser sa fille tandis qu'Emma faisait préparer son bain, dans lequel elle se plongea avec délectation. Elle s'accorda enfin le luxe de se reposer, réalisant qu'il lui tardait de rentrer à Pemberley et de retrouver ses habitudes, et le cocon rassurant que Darcy et elle y avaient créé pour leur famille. Le départ était prévu pour le surlendemain, car ils devaient rendre une dernière visite à Mrs. Bennet pour finaliser son installation et prendre congé.

Elle fut tirée de ses pensées par Emma qui lui annonça qu'elle ne devait plus tarder à se préparer si elle ne voulait pas paraître en retard au dîner. Après avoir gardé la chambre plus de dix jours, Elizabeth savourait chaque repas à Netherfield en compagnie de sa famille, aussi se pressa-t-elle. Lorsque Darcy la rejoignit pour l'escorter au rez-de-chaussée, elle était fin prête. Mais à sa grande surprise, il l'entraîna à nouveau vers la bibliothèque, qui était désormais déserte.

« Je croyais cette époque révolue, Mr. Darcy, dit-elle taquine, faisant allusion aux moments de solitude qu'ils avaient dérobés dans cette même pièce pendant leurs fiançailles.

- Pourquoi changer les bonnes habitudes ? répliqua-t-il, charmeur. Mais navré de te décevoir, mon ange, car c'est pour une toute autre raison que nous sommes ici. »

Ouvrant la porte, il s'effaça pour la laisser entrer. Intriguée, Elizabeth découvrit trois malles volumineuses au centre de la pièce, qui n'y étaient pas lorsqu'elle était arrivée à Netherfield deux heures plus tôt. Sans répondre à ses questions muettes, Darcy les ouvrit une à une pour qu'Elizabeth puisse en examiner le contenu. Il ne lui fallut qu'un instant pour reconnaître les livres de son père. Et à en juger par le volume des malles, c'était sa bibliothèque au complet qui se trouvait exposée sous yeux. Elle se tourna alors vers Darcy.

« Mais… comment ?

- Je les ai achetés à Mr. Collins.

- Mais quand ? Et pourquoi ?

- Je suis retourné à Longbourn quand tu étais chez ta mère avec tes sœurs. Quant au pourquoi, il me semble évident, mon amour. »

Soudain submergée par l'émotion, elle dut s'asseoir et, ne faisant pas confiance à sa voix, elle se tut quelques instants, contemplant toujours les malles. Se ressaisissant, elle releva les yeux vers son mari qui attendait patiemment.

« Mais tu les as certainement déjà tous à Pemberley, et peut-être même aussi à Londres ! balbutia-t-elle, faisant sourire Darcy sans le vouloir, tandis qu'il s'asseyait en face d'elle, lui prenant les mains.

- Ce ne sont pas les livres de ton père... Je sais combien il y tenait, et qu'ils ont beaucoup de valeur à tes yeux. Ainsi, tu n'auras pas à t'en séparer.

- Mais tu as déjà tant fait, William… !

- Pour ta mère et pour Mary. Mais pas pour toi.

- Mr. Collins a dû te les vendre au prix fort…

- Douterais-tu de mes dons de négociation ? la taquina-t-il.

- Pas plus que je ne doute de sa vénalité, dit-elle d'un ton amer.

- C'est sans importance. Je t'ai vue dans le bureau de ton père tout à l'heure, Lizzie… Tu dois déjà renoncer à tant de choses ! Je sais combien perdre un parent est douloureux, et je n'ose imaginer combien il me serait difficile de quitter Pemberley pour toujours… Je suis impuissant à apaiser ta douleur, mais cela, je peux le faire, Elizabeth, dit-il en désignant les malles. Et je crois que ton père aurait été heureux que tu puisses les garder et en prendre soin pour lui. »

Apercevant les larmes qui coulait sur les joues d'Elizabeth, il les chassa d'une caresse, heureux de la voir esquisser un sourire.

« Je dois en parler avec mes sœurs, et avec ma mère. Elles voudront sans doute en garder quelques-uns…

- Ils t'appartiennent, fais comme bon te semble. »

Elizabeth esquissa un sourire à travers ses larmes, portant les mains de son mari à ses lèvres.

« Qu'y a-t-il ? demanda-t-il.

- Fitzwilliam Darcy, vous êtes décidément le meilleur mari au monde !

- Flatteuse, dit-il taquin, avant de l'embrasser sur le front.

- Je suis sérieuse. Rien n'aurait pu davantage me faire plaisir. Merci… » dit-elle en se blottissant longuement contre lui.


Leur séjour en Hertfordshire touchait à sa fin. Le surlendemain de l'installation de Mrs. Bennet et Mary dans leur nouvelle demeure, ses filles et ses gendres vinrent prendre congé. La neige avait recommencé à tomber et tous craignaient de ne pas pouvoir rentrer dans le Derbyshire à temps pour Noël qui approchait. Aussi ne s'attardèrent-ils pas, mais ils réservaient tout de même une dernière surprise à Mary, dont le sort inquiétait tous ses proches à l'exception de Mrs. Bennet. Peu après leur arrivée, ils lui tendirent une pochette en cuir. Mary s'empressa de l'ouvrir, découvrant une partition de musique. Intriguée, elle releva les yeux sur sa famille.

« Cela pourrait vous être utile avec le nouveau piano qui devrait arriver de Londres courant de semaine prochaine, lui annonça Mr. Bingley avec une joie presque enfantine, tout heureux de pouvoir gâter sa belle-sœur.

- Le nouveau piano ? Pour moi ?

- Rien que pour toi, dit Elizabeth. Nous savons à quel point tu étais malheureuse de devoir te séparer de celui de Longbourn.

- Mais c'est une dépense faramineuse, vous n'auriez pas dû... ! s'exclama la jeune fille en rougissant.

- Dans ce cas nous dirons que c'est ton cadeau d'anniversaire, offert avec un peu d'avance, dit Jane avec un sourire.

- Et malheureusement c'est un piano droit, tu n'aurais pas eu la place d'installer un piano comme celui de Longbourn ici, expliqua Elizabeth.

- Mais c'est déjà merveilleux, je vais pouvoir continuer à m'entraîner ! Oh, je ne sais comment vous remercier !

- En jouant chaque jour, ma chère Mary, lui dit Mrs. Gardiner.

- Et en venant nous rendre visite dans le Derbyshire. », ajouta Elizabeth.

Touchée de leur générosité et de leur affection, Mary les remercia avec effusion, demandant foule de détails sur son futur piano, impatiente à l'idée de le recevoir. Son quotidien qu'elle craignait morne s'illuminait désormais à la seule perspective de pouvoir continuer à jouer. Même les réactions aigries de sa mère lui paraitraient sans doute plus faciles à supporter avec un tel compagnon !

Mais l'heure des adieux arriva, et elle ne put retenir ses larmes en embrassant ses sœurs, réalisant soudain qu'elle s'était appuyée sur leur présence et leur affection bien plus qu'elle ne l'avait cru au cours des semaines précédentes. Elle leur fit alors la promesse de leur rendre visite très prochainement.

Mrs. Bennet remercia chaleureusement ses filles et ses gendres pour leur aide et leur soutien, mais aux yeux d'Elizabeth, cette gratitude arrivait bien tard. Elle prit congé de sa mère assez froidement, n'ayant pas encore réussi à lui pardonner les reproches très durs qu'elle lui avait adressés le jour de l'arrivée de Mr. Collins. La jeune femme espérait pouvoir pardonner avec sa mère avec le temps, mais c'était la deuxième fois qu'elle la blessait à un moment où elle était particulièrement vulnérable. Elizabeth estimait qu'il était temps qu'elle apprenne à se protéger de ses reproches, quitte pour cela à prendre un peu ses distances avec sa mère, même si elle le déplorait.

Les Bingley et les Gardiner prirent également congé des Darcy et des Cooper, car même s'ils se rendaient tous à Londres, leurs chemins se sépareraient une fois en ville pour rejoindre leurs demeures respectives. Enfin, tous montèrent en voiture. Le trajet jusqu'à Londres fut deux fois plus long qu'à l'accoutumée, car les équipages furent ralentis par la neige qui tombait de plus en plus drue. En fin d'après-midi, les façades familières de Grosvenor Square furent en vue, et les deux équipages des Darcy finirent par s'arrêter devant Darcy House. Accompagnés des Cooper, tous se hâtèrent de gravir les marches du perron pour entrer dans le foyer de Darcy House, où le majordome et Mrs. Wilson les accueillirent.

Elizabeth, heureuse de retrouver l'atmosphère réconfortante de leur maison londonienne, se hâta de monter Leonora à l'étage des chambres, dans la pièce qu'elle avait fait aménager à son intention, où dormirait également Emily Cooper. Miss Woodward la suivit, et en moins d'une heure les deux cousines furent installées.

Lorsqu'ils se levèrent le lendemain matin, tous durent se rendre à l'évidence : leur retour dans le Derbyshire devrait attendre, car la neige recouvrait tout, et elle continuait à tomber. D'expérience, Darcy savait qu'elle risquait d'être plus importante encore au fil du chemin, car les hivers étaient plus rigoureux dans le Derbyshire. Il refusa catégoriquement d'imposer un tel voyage à Leonora et Emily, encore trop jeunes pour supporter un climat aussi rigoureux. A regret, tous décidèrent donc de reporter leur départ. Les Bingley les imitèrent, d'autant que l'état de Jane était toujours fragile, et que son mari désirait lui éviter toute fatigue supplémentaire. Au fil de leurs discussions, la perspective de célébrer Noël tous ensemble à Darcy House finit par les séduire, et ils décidèrent d'un commun accord de prolonger leur séjour jusqu'à début janvier.

Ce contretemps n'était pas pour déplaire à Darcy, qui profita de son séjour à Londres pour se consacrer à de nombreuses séances de travail avec son homme de loi, et renouer avec les relations de son club, à qui il présenta Jonathan Cooper. Elizabeth et Kitty, après quelques visites chez leurs couturières et modistes pour renouveler leur garde-robe de deuil, finirent par réduire leurs déplacements, ne rendant plus visite qu'à Jane pour lui tenir compagnie.


Ils étaient à Londres depuis une dizaine de jours lorsque le majordome vint tirer Elizabeth de sa correspondance un après-midi, lui tendant le plateau d'argent sur lequel il présentait toujours les cartes des visiteurs que recevaient les Darcy. A sa grande surprise, Elizabeth y découvrit le nom de la Comtesse Von Lieven, qu'elle s'empressa d'accueillir, non sans demander à Mrs. Wilson de leur apporter du thé.

« Susan ! Quelle surprise ! lui dit-elle en la saluant.

- Pour moi aussi ! Imaginez mon étonnement lorsque je vous ai aperçue votre voiture hier sur Regent Street ! J'étais convaincue que vous ne quittiez jamais Pemberley à cette période de l'année.

- Habituellement non, mais les circonstances nous ont contraints à nous rendre chez mes parents dans le Hertfordshire début novembre, et nous voilà désormais retenus à Londres par la neige.

- Oh, je suis navrée… dit la Comtesse d'un ton contrit, ayant noté les vêtements de deuil de son amie. Puis-je vous être d'un quelconque réconfort ?

- C'est très aimable à vous. Nous avons perdu mon père, et j'admets que je vis encore des jours difficiles…

- Ils s'estomperont peu à peu avec le temps. J'ai perdu mon père il y a quelques années, et les mois qui ont suivi ont compté parmi les plus difficiles de ma vie. Je compatis, et vous présente toutes mes condoléances.

- Merci, Susan. Mais vous-même, que faites-vous à Londres ? Il me semblait que vous n'y arriviez généralement qu'en février pour le début de la Saison.

- Je réside à Londres toute l'année, désormais, dit la Comtesse d'un ton sans appel, guettant la réaction de son amie.

- Oh… Mais il me semblait que votre mari était très attaché à vos séjours en Bavière.

- Il est très attaché à ses séjours en Bavière, corrigea la Comtesse avec un fin sourire. Pour ma part, j'étais lasse de la région depuis plusieurs années, et j'ai pris le parti de m'installer à Londres définitivement.

- Vous devez en être heureuse, je sais combien l'Angleterre vous manquait.

- Et combien je dépérissais en Bavière ! Mais c'est une époque révolue.

- Votre mari compte-t-il toujours vous rejoindre pendant la Saison comme il a l'habitude de le faire ? »

Observant son amie quelques instants, cherchant à déceler une lueur de reproche ou de crainte dans ses yeux, la Comtesse finit par lui adresser un sourire rassurant.

« Non, Elizabeth, je doute qu'il participe à la Saison. Il viendra certainement quelques semaines en juin, un mois tout au plus. Il détesterait manquer les courses hippiques. Et sa visite aura l'avantage de faire taire quelques mauvaises langues. Vous savez comment sont les amies de Lady Catherine… dit-elle, malicieuse.

- Je les espérais assagies après la façon dont vous avez chassé Lady Catherine de votre bal il y a deux ans !

- Le roseau plie mais ne rompt pas, ma chère ! J'aurais bien besoin de votre verve pour les tenir à distance pendant la prochaine Saison. Par pitié, dites-moi que Mr. Darcy et vous avez l'intention d'y assister cette année. La précédente a été si morne !

- Je ne peux rien vous promettre, mais pour l'heure je ne vois pas ce qui pourrait nous retenir loin de Londres.

- Vous vous y faites si rares tous les deux que je n'ai pas résisté au plaisir de venir vous saluer lorsque j'ai su que vous y séjourniez. J'ai remarqué que le heurtoir n'était pas accroché à votre porte, mais j'espérais que vous feriez une exception pour moi, aussi ai-je déposé ma carte.

- Et vous avez bien fait. Nos retrouvailles me ravissent tout autant que vous.

- D'autant que je n'ai cessé de regretter la façon dont nous avons dû prendre congé l'an dernier lors de votre séjour à Lievenhof… J'ose espérer que tout ceci n'est plus qu'un mauvais souvenir ?

- Mr. Darcy et moi vous l'avons confirmé dans notre correspondance. Vous pouvez être tout à fait tranquille à ce sujet.

- Je ne sais comment vous remercier pour votre indulgence.

- Encore faudrait-il que vous ayez une quelconque responsabilité pour que nous ayons à faire preuve d'indulgence. Or ce n'est pas le cas.

- Je vous ai invités, j'ai même longuement insisté pour vous convaincre de venir en Bavière… Si j'avais pu deviner… !

- Brisons là, ma chère Susan. Ce n'est plus qu'un mauvais souvenir. Racontez-moi plutôt vos projets. Car j'imagine que vous devez en avoir à foison, maintenant que vous séjournez à Londres toute l'année.

- A Londres, j'espère que non. Je dois normalement passer une partie de l'été chez des cousins dans le Devonshire. Et j'espère également pouvoir me rendre à Brighton. Mais d'ici là, je reste à Londres et je profite de l'opéra et du théâtre. Et je dois admettre que j'attends le début de la Saison avec impatience. Il me tarde de voir du monde, de faire de nouvelles rencontres… Vous connaissez mon tempérament, la solitude ne me sied guère !

- Et Noël ?

- Toujours avec mes cousins du Devonshire. Ils séjournent chez moi jusqu'à cet été, car leur fille doit être présentée cette année.

- Je gage qu'elle aura une marraine de choix pour sa présentation à la Cour et à Almack's, dit Elizabeth.

- En parlant d'Almack's… J'ignore si le moment est bien choisi, mais je détesterais devoir vous entretenir de cela par lettre… Avez-vous encore un peu de temps à m'accorder ?

- Tout l'après-midi si vous le souhaitez. Je dois simplement voir ma fille, nous passons généralement une partie de l'après-midi ensemble avant sa sieste.

- Si j'osais… ? Je serais ravie de la rencontrer. »

Elizabeth sonna alors pour demander à ce qu'on informe Miss Woodward qu'elle était attendue. Quelques minutes plus tard, elle faisait son entrée dans le salon, tenant Leonora dans les bras. Comme à son habitude, la jeune Miss Darcy fit la conquête de la Comtesse Von Lieven en quelques instants. Sourde à ses protestations, Elizabeth déposa sa fille dans ses bras.

« Elle est adorable. Je comprends mieux ce qui vous tient éloignée des mondanités ! dit la Comtesse en admirant Leonora.

- Nous n'avons besoin de rien d'autre, en effet.

- Quel âge a-t-elle ?

- Elle vient tout juste d'avoir six mois. »

La Comtesse confia à nouveau Leonora à sa mère, la félicitant encore. Puis, observant Elizabeth cajoler sa fille, elle sembla en proie à un léger doute, et resta songeuse un instant avant de reprendre la parole.

« Je comprendrais parfaitement que désormais vous souhaitiez vous tenir loin de Londres pour vous consacrer à votre vie de famille.

- Malheureusement nous sommes sans cesse rattrapés par nos obligations. Londres restera incontournable, même si mon mari aimerait séjourner à Pemberley toute l'année.

- Mais vous ne partagez pas son avis ?

- Vous le connaissez, il évite les mondanités autant que possible car il les a en horreur. Pour ma part, j'aime aussi voir du monde. Je suis un peu comme vous, j'aime être entourée et faire de nouvelles rencontres. Et nous devons songer à la réputation de la famille de Mr. Darcy, et à l'avenir de nos enfants. Quelques mois par an à Londres me semblent un bon compromis pour tout concilier.

- Vos succès pendant vos Débuts ont été très favorables pour l'ensemble de votre famille. Je suis convaincue que vous ne devriez pas en rester là. C'est pourquoi je tenais à vous faire une proposition.

- Vous m'intriguez.

- Comme vous le savez, je suis depuis quelques années l'une des dames patronnesses d'Almack's. L'une d'entre nous va bientôt abandonner sa charge pour des raisons familiales. Nous sommes donc à la recherche d'une remplaçante, et j'ai tout naturellement pensé à vous. »

Stupéfaite, Elizabeth dévisagea son amie, se demandant un instant si elle ne faisait pas preuve de son humour légendaire. Mais elle semblait tout à fait sérieuse, et guettait sa réaction avec une certaine anxiété.

« Je ne vous cache pas ma surprise, Susan ! Jamais je n'aurais pensé prétendre à une position si privilégiée.

- C'est pourquoi j'y ai pensé pour vous.

- Mais vous connaissez mon rang, et mon manque d'expérience… Je n'ai dû mon entrée à Almack's qu'à mon mariage et votre amitié.

- Vous avez brillé pendant votre Saison, Elizabeth, et vous l'avez si bien fait que tout le monde a oublié que vous n'êtes pas née noble, et que vous n'étiez pas une héritière non plus.

- C'était la chance du débutant…

- Je ne crois pas. J'ai assisté à de nombreuses Saisons, et j'y ai rencontré peu de personnalités comme la vôtre. A mon humble avis, vous êtes exactement ce dont Almack's a besoin.

- Je suis très flattée que vous le pensiez même si j'ai du mal à m'en convaincre. Néanmoins, je doute fort que vos consœurs partagent votre opinion.

- Ne vous en préoccupez pas pour l'heure. Vous connaissez ma persévérance, rien ne m'amuserait davantage que de relever le défi de les convaincre. Mais avant cela je dois savoir si la proposition vous tente.

- Je ne me sens pas de taille à l'accepter. Même si ma première Saison s'est très bien passée, il n'en reste pas moins que je manque d'expérience. M'eussiez-vous fait cette offre dans cinq ou dix ans la situation aurait été bien différente, et ma réaction sans doute également.

- Vous n'aurez pas cinq ou dix ans. Une telle opportunité risque de ne plus jamais se présenter. Rares sont les patronnesses d'Almack's qui renoncent à leur position. Ce qui arrive est exceptionnel.

- Je suis persuadée que bien d'autres de vos relations seraient plus indiquées que moi pour une telle responsabilité, dit Elizabeth en secouant la tête avec obstination.

- Ne me répondez pas aujourd'hui, Elizabeth. Prenez le temps de la réflexion, parlez-en à votre mari… C'est une décision qui influencera votre vie, car si vous acceptez, cela vous obligera à assister à toutes les Saisons. Je vous connais assez tous les deux pour savoir que cette perspective ne vous enchante guère. Mais songez également à tous les avantages que vous accorderait cette position. Vous parliez tout à l'heure du statut de votre famille, et de l'avenir de vos enfants. »

Tiraillée, Elizabeth ne sut plus que répondre, et elle reporta son attention sur Leonora pour éviter le regard perçant de la Comtesse.

« Quand souhaitez-vous une réponse ? finit-elle par demander.

- La prochaine réunion d'Almack's aura lieu mi-janvier. Cela vous laisse le temps de peser le pour et le contre. Je reste à Londres, n'hésitez pas à me rendre visite pour m'en parler si vous le souhaitez. »

A ces mots, la Comtesse se leva pour prendre congé. Elizabeth insista pour la raccompagner. Elles eurent la bonne surprise de croiser Darcy dans le foyer, alors qu'il venait tout juste de rentrer de son club. Il salua leur visiteuse avec affabilité.

« Comtesse, quel plaisir ! Nous ignorions que vous étiez à Londres.

- Je fais comme vous, mon cher Mr. Darcy, je me cache pour éviter les importuns ! Mais j'ai aperçu la voiture de votre épouse sur Regent Street. Je n'ai pas résisté au plaisir de venir lui présenter mes hommages, et mes félicitations pour cette charmante demoiselle, dit la Comtesse en désignant Leonora, toujours dans les bras de sa mère.

- Vous êtes toujours la bienvenue, dit Darcy. Et je vois que Leonora a fait une nouvelle conquête.

- Voilà qui laisse présager qu'elle sera la digne héritière de sa mère et de ses succès londoniens ! dit la Comtesse en souriant malicieusement à Elizabeth. Ma chère, je prends congé, promettez-moi de réfléchir à ma proposition.

- Je n'y manquerai pas. Encore merci d'avoir pensé à moi. »

Avec sa grâce habituelle, la Comtesse les salua une nouvelle fois, avant de s'éclipser dans la voiture que les domestiques de Darcy House avaient fait avancer.

« De quelle proposition parlait-elle ? demanda Darcy en prenant sa fille dans les bras.

- C'est une longue histoire… » dit Elizabeth.

Elle lui relata sa conversation avec la Comtesse tandis qu'ils cheminaient vers le salon. Darcy se montra tout aussi surpris que son épouse en apprenant la nouvelle, mais son étonnement laissa vite place à l'amusement et la fierté. Apercevant son sourire, Elizabeth s'arrêta net au milieu d'une phrase.

« C'est bien la première fois que la mention d'Almack's te fait sourire… dit-elle, intriguée.

- Oh ce n'est pas Almack's qui me fait sourire, c'est la proposition de la Comtesse, et ta réaction. Réalises-tu à quel point c'est exceptionnel ?

- Je ne suis pas naïve, William. J'ai suffisamment fréquenté Almack's pour savoir que je n'ai pu y entrer que grâce à l'intervention de la Comtesse. Je n'arrive pas à croire que sa proposition soit réaliste. Elle l'a faite de bon cœur, mais elle sera la seule à soutenir ma candidature, si tant est que je décide de la présenter.

- Elizabeth, la Comtesse Von Lieven ne fait jamais rien au hasard, et elle connaît Almack's comme personne. Je ne pense pas qu'elle aurait pris le risque de te faire cette proposition si elle ne pensait pas que tu avais une chance d'être choisie.

- Toute cette histoire ne semble pas t'étonner le moins du monde…

- Je suis surpris, tout comme toi. Mais étant donné qu'une place se libère, cela fait tout à fait sens que la Comtesse songe à toi pour l'occuper.

- Tu n'es pas sérieux, William ! Je n'ai assisté qu'à une Saison, et sans ton soutien, celui de Tante Madeline et de la Comtesse, jamais je n'aurais pu y participer comme je l'ai fait.

- Nous t'avons simplement ouvert quelques portes, tu as fait le reste. C'est cela que la Comtesse apprécie. Donc non, je ne suis pas surpris outre mesure qu'elle ait pensé à toi pour Almack's.

- Même si ma première Saison s'est très bien passée, tu ne peux pas nier que je manque d'expérience. Ce n'est pas un hasard si la plus jeune des dames patronnesses d'Almack's a trente ans passés. J'aurais le sentiment d'être une usurpatrice si ma candidature devait être acceptée.

- Lizzie, n'as-tu pas songé que ta jeunesse faisait justement partie des qualités dont Almack's a besoin ? Sans parler de ta personnalité, qui a séduit la Comtesse dès votre première rencontre. C'est une vieille institution, et pourtant, elle est en charge d'accueillir toutes les Débutantes. Des dames patronnesses plus jeunes et aux manières plus ouvertes seraient toutes indiquées à mon sens, et je pense que la Comtesse tient le même raisonnement que moi.

- Tu penses que je devrais accepter sa proposition ?

- Je n'ai pas dit cela. Simplement, si tu veux y réfléchir avec toute l'attention qu'elle requiert, tu dois le faire dans le bon état d'esprit. Et donc cesser de te considérer comme une « usurpatrice », comme tu viens de dire.

- Admettons. Mais qu'en penses-tu réellement ?

- Que c'est un très grand honneur que la Comtesse te fait, et que tu devrais y réfléchir très sérieusement. Il y a de fortes chances pour qu'on ne te refasse jamais pareille proposition.

- William, nous détestons Londres et la Saison…

- Ce n'est pas une raison pour rester cloîtrés à Pemberley, comme tu me l'as souvent répété. Si tu veux accepter l'offre de la Comtesse, je le comprendrai parfaitement et je te soutiendrai.

- Et si je la refuse ?

- Pareillement. Le choix t'appartient.

- Pas entièrement. Tu sais bien que cela aura des conséquences sur nos vies. C'est une décision que nous devrons prendre tous les deux. Or tu détestes Almack's. Sans compter que Georgiana devrait se fiancer dans les prochains mois, et donc que nous n'aurons bientôt plus aucune raison de nous rendre à ces soirées.

- Nous avons des responsabilités, et même si nous pouvons parfaitement les remplir en refusant l'offre de la Comtesse, ses arguments sont irréfutables. C'est inespéré pour toi, notre famille, et nos enfants. Peut-être que cela mérite que nous passions un peu plus de temps à Londres. Je pourrais faire cette concession, car je te fais confiance pour trouver le bon équilibre entre tes obligations et notre famille. Mais entends-moi bien, Elizabeth : nous n'avons pas besoin d'Almack's pour assurer l'avenir de notre famille. C'est en ceci que la décision t'appartient.

- Sois parfaitement honnête, William : préférerais-tu que je refuse ?

- Si je m'écoutais nous ne remettrions jamais les pieds à Londres, mais tu m'as appris que l'on ne peut pas tout avoir.

- Je ne sais vraiment pas quoi faire…

- Personne ne te demande de prendre une décision aujourd'hui. Elle doit être mûrement réfléchie. La Comtesse ne t'a-t-elle pas donné un délai ?

- Jusqu'en janvier. Y songeras-tu de ton côté aussi ? Je veux être sûre que nous serons d'accord.

- Je te le promets. Maintenant, c'est à mon tour de t'annoncer une nouvelle.

- Bonne, j'espère ?

- Lord Worth est à Londres. Nous nous sommes croisés au club.

- Vraiment ? C'est la journée des retrouvailles ! Mais je le croyais à Balcombe Abbey pour aider son père.

- Il a été rappelé à Londres pour leurs affaires. Et tout comme nous, la neige l'empêche de rentrer, il commence à envisager d'y passer Noël.

- Ses parents sont-ils avec lui ?

- Non, je crois qu'il est seul. »

Au seul sourire malicieux qu'avait esquissé son épouse, Darcy sut que les retrouvailles de Georgiana et de son prétendant étaient imminentes.

« L'as-tu invité à venir dîner ? demanda-t-elle.

- Je te laissais ce privilège. Il va certainement venir te présenter ses respects, maintenant qu'il sait que nous sommes à Londres.

- William, tu es incorrigible ! Tu aurais dû l'inviter, le pauvre est seul chez lui ! Il doit périr d'ennui.

- Tu es la maîtresse de Darcy House, ma chérie, tu l'inviteras en notre nom demain.

- Oh, il t'a dit qu'il viendrait demain ?

- Non, mais je doute qu'il laisse passer un jour supplémentaire sans revoir Georgiana… »

Voyant la mine déconfite de son mari, Elizabeth éclata de rire.


Darcy avait vu juste, car Lord Worth se présenta à Darcy House dès le lendemain après-midi. Elizabeth le reçut avec un plaisir non déguisé, car elle avait toujours trouvé le jeune homme charmant. Discrètement, elle demanda à Mrs. Wilson de faire venir Georgiana. La jeune fille, totalement dans l'ignorance de la surprise que lui réservait sa belle-sœur, parut quelques minutes plus tard. Voyant alors qu'elle conversait avec Lord Worth, elle s'arrêta net sur le seuil de la porte.

« Lord Worth ! » s'exclama-t-elle dans un souffle.

Tout aussi surpris, l'héritier de Balcombe Abbey mit un temps à reprendre ses esprits. Le temps sembla se suspendre un instant tandis que leurs regards se trouvaient, et que les semaines de séparation qu'ils venaient se traverser ne devenaient plus qu'un mauvais souvenir. Georgiana avait suivi le conseil de son frère, chaque jour plus douloureusement, car l'absence du jeune homme avait été une torture lancinante. Rien n'avait réussi à l'en distraire, et en dépit du deuil que traversaient les Bennet, elle n'était parvenue à ne songer à rien d'autre qu'à Lord Worth et aux sentiments qu'elle lui portait.

Se ressaisissant alors, Lord Worth finit par se lever pour la saluer comme il se devait.

« Miss Darcy. C'est… un plaisir de vous revoir. » dit-il.

Il avait parlé avec un tel accent de tendresse dans la voix que Georgiana ne put s'empêcher de rougir en esquissant sa révérence. Puis les deux jeunes gens ne surent plus que dire, tout à leur joie de se revoir. Elizabeth vint alors à leur secours, invitant Georgiana à s'asseoir.

« Lord Worth était en train de m'expliquer que la neige l'a retenu à Londres également.

- Vraiment ? Je suis navrée d'apprendre cela ! dit Georgiana, arborant un sourire qui trahissait combien elle n'en pensait pas un mot.

- Je ne le suis pas. Je suis même particulièrement ravi que la neige ait choisi cette année pour tomber avec tant de virulence car c'est grâce à elle que nos chemins se croisent à nouveau. »

Amusée des déclarations à peine voilée du jeune homme, Elizabeth se retint difficilement de sourire, observant discrètement Georgiana pour tenter de deviner ses sentiments. Bien que réservée, cette dernière ne parvenait pas à cacher son trouble, et ses balbutiements lorsqu'elle répondait à Lord Worth la trahissaient.

« Lord Worth restera sans doute à Londres pour Noël tout comme nous, ajouta Elizabeth.

- Oh ? J'espère que vous serez en bonne compagnie pour le célébrer ? Je suppose que vos parents ne pourront pas vous rejoindre à temps ? dit Georgiana.

- Je crains que non. Le voyage serait trop éprouvant pour eux en de telles conditions.

- Avez-vous des projets pour le soir de Noël ? demanda Elizabeth.

- Pas pour le moment.

- Dans ce cas, il faut absolument que vous vous joigniez à nous ! s'exclama Georgiana, avant de s'apercevoir, pétrifiée, qu'elle venait d'empiéter sur les prérogatives de sa belle-sœur. Oh, pardonne-moi, Lizzie… ! Fitzwilliam et toi avez sans doute d'autres projets, je suis désolée, j'ai parlé sans réfléchir…

- Ce n'est rien, Georgiana… Ton frère et moi en avons déjà parlé hier soir et cela nous paraît une excellente idée. Lord Worth, si vous n'avez aucun projet les 24 et 25 décembre, vous serez le bienvenu pour célébrer Noël en notre compagnie ici à Darcy House.

- Mrs. Darcy, c'est très aimable à vous, mais sans doute préférez-vous rester en famille pour une telle occasion…

- Vous êtes le frère de Lady Mary, vous faites donc partie de notre famille. Et notre offre n'est pas totalement désintéressée. Nous serions ravis de vous entendre jouer du piano à nouveau. » dit Elizabeth.

Mais déjà le jeune homme ne l'écoutait plus, tout à son dialogue silencieux avec Georgiana qu'il n'avait pas quittée des yeux, heureux de voir que leur séparation n'avait pas altéré les sentiments que la jeune fille lui portait, et qu'elle semblait même les avoir accrus. Se souvenant brutalement qu'ils n'étaient pas seuls, Georgiana reporta alors leur attention sur la conversation que tentait de mener Elizabeth, de plus en plus amusée par la situation. Les deux jeunes gens semblaient si oublieux de tout ce qui n'était pas leur amour qu'elle fut même étonnée lorsque Lord Worth, après une visite de près d'une heure, finit par se lever pour prendre congé, semblant hésiter en saluant Georgiana, car il se retenait à grand-peine de solliciter auprès d'Elizabeth l'autorisation d'un entretien en privé avec sa belle-sœur.

Lorsque Darcy rentra quelques heures plus tard, il ne fut pas étonné de voir combien Georgiana était rêveuse lors du dîner. Il dut se faire violence pour attendre de retrouver Elizabeth seule dans leurs appartements pour la questionner sur les évènements de l'après-midi.

« Lord Worth se joindra bien à nous pour Noël, se borna à répondre Elizabeth.

- Lizzie… dit Darcy avec accent d'impatience.

- Oh et ai-je mentionné que tu devrais décider dès aujourd'hui si tu comptes accorder la main de Georgiana à Lord Worth ? Je crois qu'il n'attendra plus guère pour te la demander, dit-elle avec un sourire.

- Crois-tu ? demanda-t-il en s'asseyant lourdement sur leur lit.

- Ils m'ont semblé plus épris l'un de l'autre que jamais. J'ai même failli les quitter un moment pour leur laisser un instant de solitude pour qu'ils puissent en parler.

- Tu n'as pas fait cela ?!

- Evidemment que non. Mais les pauvres m'ont presque fait de la peine, je me suis rappelé à quel point nous détestions avoir de la compagnie pendant nos fiançailles…

- Ils ne sont pas fiancés, la corrigea Darcy.

- Pas encore, mon amour, pas encore. » dit-elle en le prenant dans ses bras pour le réconforter.


Noël 1819 se prépara donc dans une atmosphère fébrile à Darcy House. Elizabeth se consacra à l'organisation des festivités avec soin, bien que le cœur lourd en songeant chaque jour à son père. Fidèle à sa promesse, elle s'appuyait sur la présence réconfortante de Darcy et Leonora pour ne pas sombrer dans la tristesse, et elle était soulagée de comprendre que son mari avait dit vrai : la vie reprenait chaque jour un peu plus le dessus, et elle parvenait à apprécier les joies simples de leur vie familiale en dépit de sa tristesse lancinante.

Elle n'oubliait pas la proposition de la Comtesse Von Lieven à laquelle elle songeait parfois, tiraillée entre les perspectives inespérées que lui offrirait une telle position à Almack's, et le désir de mener une vie de famille protégée à Pemberley, où les mondanités de la Saison seraient réduites à leur minimum. Aussi reportait-elle sans cesse sa décision, soulagée que la Comtesse n'aborde pas le sujet pendant les deux visites que les amies se rendirent mutuellement.

Georgiana quant à elle s'abandonnait toute entière à son bonheur. Ses derniers doutes s'étaient définitivement évanouis. Elle avait compris que le bonheur sans Lord Worth ne serait pas possible pour elle, et tout son être aspirait à le revoir. Lord Worth n'était pas revenu à Darcy House, et Georgiana compta les jours puis les heures qui les séparaient de leurs prochaines retrouvailles le soir du 24 Décembre. Et cette attente elle-même était délicieuse, car elle laissait présager un bonheur plus grand encore. Même si ni Darcy ni Elizabeth ne lui avaient parlé, elle pressentait que Lord Worth ne tarderait plus à faire sa demande.

Le soir tant attendu arriva enfin. Tout à son bonheur, Lord Worth se présenta à Darcy House avec une légère avance. Mrs. Wilson lui annonça alors que ni Darcy ni son épouse n'étaient encore descendus de leurs appartements, et elle l'invita à les attendre dans le Grand Salon. Fébrile, Lord Worth suivit l'intendante. Au moment où elle referma la porte derrière elle, il entendit alors le piano. Mué par la curiosité et par l'espoir dévorant de passer quelques minutes seul en compagnie de Georgiana, il poussa discrètement la porte restée entrebâillée qui communiquait avec le salon de musique. Il découvrit alors Georgiana de dos, vêtue d'une robe bleu tendre qui mettait en valeur sa silhouette gracile.

C'est alors que Lord Worth écouta réellement la mélodie qu'elle interprétait, et qu'il aurait reconnue entre toutes. C'était « Georgiana », la sonate qu'il avait composée pour elle. Sans même s'interroger sur la façon dont elle l'avait découverte, il s'approcha lentement du piano. Comme mue par une volonté propre, sa main vint alors effleurer la ligne délicate de sa nuque qu'un chignon sophistiqué mettait en valeur.

Georgiana laissa échapper une fausse note mais elle sut, au plus profond d'elle-même, qu'il s'agissait de Lord Worth. Frémissante, elle faillit cesser de jouer pour se retourner et lui faire face. Mais s'asseyant près d'elle, dos au clavier, il lui murmura alors, presque suppliant :

« Ne vous arrêtez pas, je vous en prie… »

Les mains de Georgiana continuèrent à courir sur les touches d'ivoire. Mais Lord Worth ne les admirait pas, perdu dans la contemplation du profil de la jeune fille, qui peinait à se concentrer. Et pourtant, elle avait joué cette sonate tant de fois depuis qu'elle l'avait découverte l'été précédent qu'elle pouvait l'interpréter sans partition. Comme encouragée par le regard de Lord Worth, elle reprit confiance peu à peu, se perdant dans la beauté des notes, et du message que leur compositeur avait voulu transmettre. Lorsque la dernière note mourut, Georgiana releva les yeux, croisant ceux de Lord Worth. Il lui avait adressé par le passé nombre de regards tendres ou amusés, mais en cet instant, ses yeux arboraient une passion à peine contenue, qui la fit rougir mais sans qu'elle eût la moindre envie de baisser les yeux dans un mouvement de modestie.

« Alors vous ne m'en voulez pas ? finit-elle par demander à voix basse.

- A quel sujet ?

- De jouer votre sonate… »

A ces mots, Lord Worth lui adressa le plus amoureux des sourires, prenant ses mains dans les siennes.

« Georgiana… Je ne l'ai écrite que pour vous. Et vous entendre l'interpréter… Je ne trouve pas les mots pour vous dire combien cela me rend heureux.

- Elle me rend heureuse moi aussi. Je l'ai jouée si souvent ces dernières semaines quand nous étions séparés… Elle me donnait le sentiment que vous étiez un peu avec moi en dépit de notre séparation.

- Puis-je en déduire que je vous ai manqué un peu ? demanda-t-il avec un demi-sourire.

- Désespérément. Je n'ai pensé qu'à vous. Mais j'avais découvert cette sonate dans votre pochette lorsque vous l'avez oubliée à Pemberley… Et chaque fois que je la joue, je me rappelle…

- Vous vous rappelez…?

- Je me rappelle que c'est vous l'avez composée, et même si elle ne m'était pas destinée, c'est la plus belle déclaration que l'on m'ait faite.

- Elle vous a toujours été destinée. Je voulais que chaque note, chaque accord, vous ressemble. Et j'espérais pouvoir vous l'interpréter un jour, pour vous faire comprendre…

- J'ai compris, désormais. Cela m'a pris du temps, mais j'ai compris.

- Vous m'avez autorisé à espérer, mais je n'ose y croire encore. Pas tant que je ne vous aurai pas entendue le dire. »

Georgiana l'observa longuement, jouant toujours avec ses mains qu'elle avait gardées dans les siennes. Puis, elle plongea son regard dans le sien et lui dit gravement :

« J'ai compris que seul un homme sincèrement épris, et profondément généreux, pouvait composer une telle pièce. Et que vous ne me feriez pas souffrir. Et aussi…

- Et… ? la pressa-t-il.

- Avant votre rencontre je pensais que le bonheur m'était interdit. Aujourd'hui, je sais uniquement que je ne pourrai pas être heureuse sans vous… dit-elle dans un murmure.

- Oh, Georgiana… »

Il se pencha vers elle pour l'embrasser, et lorsque leurs lèvres se rencontrèrent enfin, Georgiana s'abandonna dans ses bras, y cherchant l'ultime réponse dont elle avait besoin. Elle esquissa un sourire rêveur lorsqu'il s'écarta.

« Georgiana… murmura-t-il.

- Oui… ? »

Dans un mouvement fluide, sans lâcher ses mains, il se laissa glisser pour se mettre à genoux devant elle.

« Vous savez depuis longtemps que mon cœur vous appartient tout entier. Je suis comme vous, je ne pourrai pas être heureux si l'on me sépare de vous. Je vous en prie, faites-moi l'honneur de m'accorder votre main, et je vous promets de consacrer chaque instant de ma vie à votre bonheur. »

Les yeux voilés de larmes, Georgiana distingua à peine la bague de fiançailles qu'il lui présentait. Mais peu lui importait car elle venait d'entendre les mots dont elle avait rêvé des semaines durant, oubliant qu'elle les avait redoutés à une époque qui n'était pas si lointaine. Elle ignorait quel miracle s'était opéré pour qu'il fasse taire toutes ses peurs et les remplace par tant d'espoirs, mais, submergée de bonheur, elle chassa les derniers regrets du passé. Elle acquiesça, plusieurs fois, trop émue pour parler, en laissant échapper des larmes de joie.

Tout aussi bouleversé, Lord Worth glissa alors la bague de fiançailles à sa main gauche, qu'il embrassa avec ferveur maintes fois.

« Ma chérie ! Nous allons être si heureux !

- Nous ne sommes pas en train de rêver, n'est-ce pas ?

- Non, vous venez de faire de moi le plus heureux des hommes.

- Avez-vous déjà parlé à mon frère ? s'inquiéta Georgiana, revenant brusquement à la réalité.

- Non, j'espérais pouvoir vous parler ce soir, mais j'ignorais que je ferais ma demande…

- Et pourtant vous aviez cette bague ? s'étonna-t-elle.

- Elle ne m'a pas quitté ces dernières semaines, avoua-t-il, rougissant.

- Edward Crawley, seriez-vous un romantique ? le taquina-t-elle.

- Ce n'est qu'un de mes nombreux défauts. J'espère que vous pourrez vous en accommoder.

- Je ferai de mon mieux. Si vous me promettez que cela vous aidera à composer d'autres sonates aussi belles.

- Vous n'aurez qu'un mot à dire. »

Il s'apprêtait à l'embrasser à nouveau lorsqu'ils entendirent du bruit dans le vestibule. Devinant que les autres invités d'Elizabeth commençaient à arriver, Georgiana se releva prestement, séchant ses larmes et lissant sa robe.

« Vous êtes ravissante, la rassura Lord Worth.

- Je crois que nous devrions les rejoindre…

- Êtes-vous d'accord pour que je parle à votre frère dès maintenant ?

- Si vite ?

- Pourquoi attendre ?

- Vous avez raison… Simplement, ces dernières semaines ont été difficiles pour lui et ma belle-sœur. Cette soirée est la première qu'ils organisent depuis le décès de Mr. Bennet, et je pense que mon frère le fait à dessein pour distraire Elizabeth. Je ne voudrais pas que la nouvelle de nos fiançailles gâchent ses efforts.

- Je crois au contraire que Mrs. Darcy sera très heureuse pour nous. Mais si vous préférez attendre, je peux parler à votre frère ce soir, et convenir avec lui de révéler nos fiançailles à une autre occasion.

- Non… Vous avez raison, Elizabeth et moi sommes comme des sœurs, elle sera enchantée de notre bonheur. »

Inspirant profondément, Georgiana posa sa main sur le bras que son fiancé lui tendait, et tous deux firent leur entrée dans le foyer de Darcy House où étaient rassemblés les Darcy, les Cooper ainsi que les Gardiner qui venaient d'arriver. Ces derniers étaient en train d'ôter leurs manteaux, tandis qu'Elizabeth prenait des nouvelles de leur santé. Elle se tut brusquement en voyant Georgiana et Lord Worth entrer. Notant leurs joues rougies par l'émotion, et les yeux brillants de la jeune fille qui avait pleuré à n'en pas douter, elle comprit instantanément. Elle observa alors Darcy qui avait tiré les mêmes conclusions. Mais en dépit de son impatience à demander officiellement la main de Georgiana, Lord Worth s'avança vers Elizabeth.

« Mrs. Darcy, bonsoir. Mr. Darcy, dit-il en les saluant. Je crains d'être arrivé légèrement en avance. Je vous remercie encore une fois de votre invitation.

- Je vous en prie, Lord Worth, dit Elizabeth avec un sourire, ses yeux allant de son hôte à Georgiana, qui n'avait pas lâché le bras de son fiancé.

- Lord Worth, soyez le bienvenu, dit Darcy d'une voix neutre.

- Mrs. Darcy, pardonnez-moi, mais pourrais-je solliciter un entretien en privé avec votre époux ? Je sais que vous êtes en train d'accueillir vos invités, mais il s'agit d'un sujet de la plus haute importance. »

Sentant Darcy se raidir contre elle, Elizabeth serra son bras avant d'acquiescer.

« Je vous en prie, Lord Worth. Je vous l'ai dit, c'est une réception familiale. Nos proches comprendront parfaitement que Mr. Darcy s'absente quelques minutes. »

Elle adressa alors un regard appuyé à son mari, lâchant son bras, avant d'entraîner Georgiana à part pour qu'elle puisse saluer les Gardiner à son tour. Darcy n'eut alors d'autre choix que d'inviter Lord Worth à le suivre dans la bibliothèque. Refermant la porte derrière lui, il alla ensuite s'asseoir à son bureau.

« Mr. Darcy, je pense que vous avez deviné la raison de ma présence, commença Lord Worth.

- Vous venez me demander la main de ma sœur, dit Darcy, surprenant son interlocuteur qui ne s'attendait pas à une telle franchise.

- En effet. Je vous prie de croire que l'entretien que je viens d'avoir avec Miss Darcy n'était en rien prémédité, mais le fait est que nous nous sommes retrouvés seuls et que nous avons pu parler de nos sentiments. »

Devant un tel aveu, Darcy dut retenir un sourire, car la conversation n'était pas sans lui rappeler celle qu'il avait eue avec Mr. Bennet trois ans plus tôt lorsqu'il lui demandé la main d'Elizabeth, et que son futur beau-père lui avait reproché d'avoir rencontré la jeune fille sans chaperon à l'aube dans les jardins de Longbourn.

« Et je crois deviner aisément la tournure de cette conversation… l'encouragea-t-il.

- Miss Darcy m'a fait le très grand honneur d'accepter de devenir mon épouse. C'est pourquoi je vous demande sa main, ainsi que votre bénédiction, monsieur. Maintenant qu'elle a accepté de m'épouser, rien ne m'importe davantage que votre bénédiction, car je sais combien elle tient à vous, et combien elle respecte votre opinion. »

Darcy acquiesça, dévisageant longuement le jeune homme. Dès leur première rencontre, il avait apprécié la nature honnête et généreuse de Lord Worth. Mais en ce soir de Décembre, Darcy avait le sentiment de découvrir un tout autre homme. L'héritier de Balcombe Abbey peinait à se retenir de sourire, transfiguré par la joie. Mais Darcy se reprit, songeant à Georgiana et aux derniers doutes dont elle lui avait fait part.

« Pourquoi n'avez-vous pas fait votre demande avant de quitter Matlock Castle ? demanda-t-il soudainement.

- Votre sœur ne semblait pas prête à l'entendre. Le mariage est une grande décision, et je peux comprendre qu'elle ait choisi de mûrement réfléchir. Elle m'a demandé de lui faire la faveur d'attendre quelques mois, et il semblerait que je ne puisse rien lui refuser.

- Puissiez-vous ne jamais perdre cette qualité… dit Darcy, songeur.

- Dois-je en déduire que vous m'accordez sa main, monsieur ?

- Que vous a-t-elle dit d'autre, pour justifier ce délai supplémentaire ? éluda Darcy.

- Êtes-vous en train de me demander si elle s'est confiée sur les épreuves qu'elle a endurées avant de me rencontrer ?

- Exactement.

- Elle ne l'a pas fait. Mais j'ai deviné dans ses hésitations, et dans votre méfiance à mon égard, qu'elle a été trahie par le passé. J'espère qu'elle se confiera à moi au cours des prochaines semaines, ou des prochains mois, quand elle se sentira prête à le faire.

- Vous semblez bien avoir cerné sa personnalité… Georgiana a un caractère aussi fort que vulnérable. Elle n'a pas cessé de m'étonner de m'étonner depuis que nous avons perdu nos parents. Sous son apparente fragilité, elle possède une volonté et une force inébranlables. Sa seule faiblesse est de ne pas avoir assez confiance en elle. Et vous avez vu juste, certains ont essayé d'en abuser.

- Alors j'espère ne jamais apprendre leurs identités car j'ignore quelle serait ma réaction. Mais je pense qu'elle est désormais en paix avec ce passé douloureux, et que nous devrions nous tourner vers l'avenir.

- Je le crois aussi, et c'est à vous que nous le devons. Vos parents sont-ils avisés de vos projets ?

- Je leur ai confié dès mon retour à Balcombe Abbey mon attachement pour votre sœur, et mes espoirs au sujet de notre union.

- Qu'ont-ils dit ?

- Ils sont enchantés. Ils ont une excellente opinion de votre famille, et avaient gardé un très bon souvenir de Miss Darcy qu'ils ont rencontrée pendant ses Débuts à Londres. Ils se réjouissent à l'idée de l'accueillir comme belle-fille à Balcombe Abbey.

- Vous avez sans doute deviné la timidité de ma sœur... Un tel changement serait difficile pour elle.

- Je ferai tout pour le faciliter. Elle ne trouvera que des gens attachés à son bonheur au sein de ma famille. Et je peux vous promettre que la rendre heureuse est mon unique souhait. »

Ayant joué sa dernière carte, Lord Worth se tut, observant celui qu'il espérait pouvoir bientôt considérer comme son beau-frère. Darcy réfléchit longuement, se remémorant les visages radieux des deux jeunes gens lorsqu'ils les avaient rejoints quelques minutes auparavant, et à quel point Georgiana avait changé au cours des mois précédents, se muant en une jeune femme ravissante et épanouie. Ce qu'il avait toujours espéré pour elle était enfin en train de se produire et, même si une part de lui était nostalgique, il sut qu'il ne pouvait plus retarder l'échéance.

« Georgiana n'a jamais semblé si heureuse que ces derniers temps, finit-il par dire. Je vous en suis infiniment reconnaissant, et je vous accorde ma bénédiction.

- Monsieur… merci ! dit Lord Worth, arborant enfin un large sourire, avant de serrer la main que Darcy lui tendait.

- Vous êtes conscient que je ne suis pas le seul tuteur de Georgiana, et qu'il vous faudra parler au Colonel Fitzwilliam avant de pouvoir annoncer publiquement vos fiançailles ?

- Bien sûr. Je me rendrai à Wollaton Hall dès que possible. Je suppose que vous souhaitez que nous restions discrets sur nos fiançailles jusque-là, y compris ce soir ?

- Mrs. Darcy vous l'a dit, nous sommes en famille, même si la Comtesse Von Lieven doit se joindre à nous également. Annoncez vos fiançailles après le dîner si vous le souhaitez. Mon épouse sera enchantée, et Dieu sait qu'elle a besoin de bonnes nouvelles en ce moment. »

Devinant que Darcy souhaitait qu'il prenne congé, Lord Worth le remercia une dernière fois avant de s'éclipser, allant retrouver Elizabeth et ses invités dans le Grand Salon. Il n'eut d'yeux que pour Georgiana en entrant. La jeune fille guettait fébrilement son entrée, et il la rassura d'un sourire dès qu'il la vit. Mais il ne put la rejoindre immédiatement, rattrapé par les convenances. Il alla saluer la Comtesse Von Lieven qui conversait avec animation avec Elizabeth et Jane. Puis il présenta ses hommages aux Bingley qui venaient tout juste d'arriver.

Accaparée par sa conversation avec la Comtesse Von Lieven, Elizabeth eut bien du mal à contenir sa curiosité en voyant entrer le jeune homme, mais le sourire radieux qu'il échangea avec Georgiana la rassura sur la teneur de son entretien avec Darcy. Mais près de vingt minutes passèrent sans que ce dernier les rejoigne. Elle s'approcha alors de sa belle-sœur, en grande conversation avec Lord Worth, pour lui demander de divertir leurs hôtes quelques instants pendant son absence. Toute à sa joie d'avoir appris que son frère avait donné sa bénédiction, Georgiana acquiesça.

Elizabeth se hâta de rejoindre la bibliothèque, frappant discrètement à la porte. N'entendant pas de réponse, elle l'entrouvrit doucement, avant d'apercevoir son mari qui se tenait debout près de la cheminée.

« William ? demanda-t-elle.

- Oui ?

- Je me doutais que tu serais ici… » dit-elle en refermant la porte derrière elle, avant de le rejoindre.

Elle vit son regard perdu dans les flammes, et dut se retenir de sourire tant la réaction de son mari était prévisible. S'approchant, elle posa la main sur son épaule.

« Georgiana est fiancée… finit-il par dire, songeur.

- J'ai cru comprendre. Leurs regards parlaient d'eux-mêmes lorsqu'ils sont sortis du salon de musique. J'en déduis que tu leur as donné ta bénédiction ?

- Que pouvais-je faire d'autre ? » dit-il en esquissant un sourire triste.

Pris de lassitude, il s'assit sur le sofa qui trônait devant la cheminée, celui-là même qu'il avait fait installer pour Elizabeth peu après leur mariage pour qu'elle puisse lire confortablement tandis qu'il travaillait à son bureau.

« Lizzie, crois-tu que j'aie fait le bon choix ?

- As-tu vu la façon dont il la regarde ? Il l'adore, William. Et ils sont parfaitement assortis. Ils seront heureux, j'en suis convaincue.

- Je sais, tu as raison. Mais une part de moi redoute toujours le pire pour elle.

- Cela fait des années que tu veilles sur elle, tu ne pourras jamais changer cela. Mais tu dois accepter que c'est désormais à lui de prendre soin d'elle.

- J'ai beau être heureux pour elle, je déteste cette idée. Nous avons été notre seule famille pendant si longtemps !

- Tu ne la perdras pas, William. Pas plus qu'elle ne t'a perdu quand nous nous sommes mariés.

- Nous vivions toujours ensemble…

- Le Sussex n'est pas si loin. N'est-ce pas vous, Mr. Darcy, qui m'avez dit un jour que les distances n'étaient pas un obstacle pour voyager ? »

Eclatant de rire, Darcy serra Elizabeth contre lui.

« Dieu que vous êtes rancunière, Mrs. Darcy ! Aucune de mes maladresses ne sera donc oubliée ?

- Aucune, mon amour. Mais tu peux te consoler en te disant que grâce à mon excellente mémoire je n'oublie pas non plus toutes les choses merveilleuses que tu me dis ou que tu fais pour moi. »

Elle se blottit contre lui, le laissant se réconcilier avec l'idée que Georgiana allait bientôt les quitter.

« J'ai dit à Lord Worth que Georgiana et lui pouvaient annoncer leurs fiançailles ce soir, après le dîner. J'espère que tu n'y vois pas d'inconvénient ? finit-il par lui demander.

- Bien au contraire ! Georgiana préférera certainement l'annoncer en toute intimité. C'est parfait ainsi. Et c'est un très beau cadeau de Noël pour nous tous.

- Noël sera tout de même un peu heureux, n'est-ce pas ? s'inquiéta Darcy en caressant la joue d'Elizabeth.

- Il l'aurait été même sans les fiançailles de Georgiana. J'ai le plus dévoué des maris chaque jour à mes côtés, et un bébé adorable qui fait ma joie et dont c'est le premier Noël, le rassura-t-elle.

- Je donnerais tout pour pouvoir être uniquement avec vous deux ce soir… dit-il en se blottissant contre elle.

- Vous êtes toujours aussi misanthrope, Mr. Darcy, le taquina Elizabeth. Il n'empêche que nous sommes attendus. Tu ne peux pas passer le reste de la soirée cloîtré ici. Nous ne devrions plus tarder à les rejoindre. »


Le dîner commença dès que les Darcy firent leur entrée dans le Grand Salon, et il se déroula dans la joie et la convivialité. Jamais à court d'anecdotes et de bons mots, la Comtesse Von Lieven régala tous les convives, tentant ainsi de masquer combien l'invitation à une soirée si intime l'avait touchée. Les trois sœurs Bennet passèrent une excellente soirée, en dépit de leur nostalgie quand elles songeaient à leur père. Quant aux deux fiancés, qu'Elizabeth avait placés l'un à côté de l'autre à table, ils peinèrent à garder leur secret pendant les trois heures que dura le dîner.

A leur grand soulagement, Elizabeth finit par se lever pour inviter ses sœurs, Mrs. Gardiner et la Comtesse à se joindre à elle dans le salon de musique pour prendre le thé tandis que Darcy conviait les gentlemen pour les traditionnels brandy et cigares. Il s'amusa prodigieusement de l'impatience de Lord Worth à vouloir rejoindre ces dames pour revoir Georgiana et annoncer leurs fiançailles. Fort heureusement pour Lord Worth, Darcy était tout aussi impatient de retrouver Elizabeth, aussi ne tardèrent-ils pas.

Georgiana avait suivi distraitement la conversation d'Elizabeth et ses invitées, ne cessant de guetter la porte dans l'espoir d'y voir paraître son frère et Lord Worth. Lorsqu'enfin ils firent leur entrée, elle se fit violence pour ne pas se lever afin de les accueillir. C'est alors que Darcy se tourna vers Lord Worth pour lui adresser quelques mots. Intriguée, Georgiana le vit alors s'approcher d'elle. Il lui offrit son bras avant de se pencher vers elle.

« Votre frère pense que nous devrions annoncer nos fiançailles dès ce soir, lui dit-il tout bas.

- Sans même que vous ayez parlé au Colonel Fitzwilliam ?

- Je pense qu'il s'en remettra à l'avis de Mr. Darcy.

- Oh… Souhaitez-vous l'annoncer si tôt ?

- Je suis si heureux que j'ai envie de l'annoncer au monde entier, mais si vous préférez que nous attendions, vous n'avez qu'un mot à dire… »

Observant alors ses proches, Georgiana sourit, une fois de plus attendrie de la sollicitude de son frère. Même si certains membres de leur famille étaient absents, elle n'aurait pu rêver meilleur entourage pour annoncer une telle nouvelle.

« Non, vous avez raison, nous devrions l'annoncer dès ce soir.

- Fort bien. »

Lord Worth l'entraîna vers Elizabeth, en grande conversation avec Mrs. Gardiner.

« Mrs. Darcy, puis-je solliciter l'attention de vos invités quelques minutes ?

- Naturellement, Lord Worth. » dit Elizabeth en lui adressant un sourire de connivence.

L'annonce des fiançailles souleva de fortes émotions parmi les proches des Darcy, et le jeune couple fut félicité chaleureusement. Tous deux d'une nature timide, ils accueillirent ces témoignages en rougissant. Georgiana s'approcha ensuite de son frère pour l'embrasser, et lui murmurer des remerciements. Le frère et la sœur s'étreignirent un instant, très émus, puis Georgiana se tourna vers Elizabeth qui l'embrassa avec affection, peinant à retenir ses larmes elle aussi.

Pour masquer son trouble, Lord Worth suggéra alors à Georgiana de se mettre au piano, mais elle insista pour qu'il se joigne à elle afin d'interpréter un morceau à quatre mains. Tous furent attendris de la vision qu'ils offraient, et bientôt subjugués par leur talent et leur parfaite harmonie.

Mais Darcy, réfugié dans un coin du salon, était presque sourd à la mélodie qu'ils jouaient, ayant noté la bague de fiançailles à la main de Georgiana, et la réalité le frappa à nouveau. Sa jeune sœur, qu'il n'avait pas vue grandir, allait bientôt les quitter pour écrire un nouveau chapitre de sa vie. C'est alors qu'il sentit Elizabeth s'approcher de lui, et poser sa main sur le bras qu'il lui offrit. Son regard tomba sur une autre bague de fiançailles, celle qu'il lui avait offerte trois ans auparavant, et qu'elle n'avait jamais ôtée depuis.


Les heures semblaient s'étirer interminablement tandis qu'il faisait les cent pas dans la bibliothèque de Netherfield. Darcy était fiancé depuis une dizaine de jours à peine, et c'était la première fois qu'Elizabeth et lui paraîtraient ensemble à l'occasion d'une réception. Mr. Bingley, tout à sa joie d'avoir conquis la main de Jane, avait demandé à sœur d'organiser une soirée pour célébrer ses fiançailles et celles de son meilleur ami. Tous deux avaient convié les Bennet à arriver à Netherfield en avance, et Darcy les avait entendus arriver dans le foyer de Netherfield. Il savait qu'Elizabeth, ne le voyant pas les accueillir, penserait certainement à le retrouver dans leur refuge.

Il ne se trompait pas, car elle fit son entrée à peine deux minutes après, ayant réussi à s'éclipser.

« Mr. Darcy ? » dit-elle presque hésitante après avoir refermé la porte discrètement.

Il se tourna vers elle, et fut saisi par l'image qu'elle offrait. Elle portait une robe rose pâle qu'il n'avait encore jamais vue, et avait relevé ses cheveux de la même façon que lors du bal de Netherfield au cours duquel ils avaient dansé ensemble pour la première fois.

« Elizabeth, vous êtes… magnifique. » dit-il dans un souffle en s'approchant d'elle.

Avec tendresse, il prit ses mains, lui offrant un sourire.

« Que de compliments, Mr. Darcy ! Je dois reconnaître que vous n'êtes pas en reste ce soir, vous êtes très élégant, dit-elle avec un sourire enjôleur. Mais pourquoi n'êtes-vous pas venu m'accueillir ? Il me tardait de vous revoir.

- Il me tardait tout autant. Mais si je m'étais tenu aux côtés des Bingley pour vous accueillir, je n'aurais pas pu faire cela… » dit-il avant de l'embrasser.

Enfin il s'écarta et, gardant ses mains dans les siennes, la fit s'asseoir à ses côtés.

« J'ai quelque chose pour vous… dit-il.

- Vous n'auriez pas dû… C'est inutile… commença-t-elle à protester, avant d'être coupée dans son élan lorsqu'il posa un doigt sur ses lèvres.

- C'est tout à fait indispensable au contraire.

- Vous ai-je dit que je suis mal à l'aise lorsque l'on m'offre un cadeau ?

- Il va falloir changer cela…

- Oh vraiment ?

- Oui, car j'adore en offrir. J'ai peur que notre mariage soit voué à l'échec si vous ne vous y habituez pas rapidement, la taquina-t-il.

- Mais nous ne sommes pas encore mariés.

- Non, mais je souhaite que tout le monde sache que nous sommes fiancés…

- La soirée de Miss Bingley ne doit-elle pas justement annoncer nos fiançailles ?

- Précisément ! Il manque un léger détail pour que cette soirée soit parfaite… dit-il en caressant sa main gauche.

- Par pitié, j'espère que vous n'avez rien dépensé pour moi…

- Pas un penny, je vous le promets. » répondit-il, amusé.

Il prit alors l'écrin qu'il avait gardé précieusement dans sa poche toute la journée, et l'ouvrit devant elle. Elizabeth découvrit alors une bague de fiançailles ornée d'un diamant taillé en émeraude, entouré de chaque côté par un autre diamant de taille plus modeste, mais tous d'une pureté parfaite. Elle s'aperçut alors que Darcy guettait anxieusement sa réaction. S'arrachant alors à sa contemplation, elle reporta son attention sur lui.

« Elle est magnifique, murmura-t-elle.

- C'était celle de ma mère. Mon père l'avait dessinée spécialement pour elle. Elle me l'a remise il y a plusieurs années… dit-il avec un accent de tristesse dans la voix. En me disant de l'offrir à la femme que j'aimerais… »

Délicatement, il sortit la bague de son écrin et la glissa à l'annulaire gauche d'Elizabeth, avant d'embrasser sa main avec tendresse. Elle tendit la main, admirant le bijou qui était d'une élégance discrète, avant d'échanger un sourire avec Darcy.

« Elle est vraiment très belle… Merci…

- Ainsi vous penserez un peu à moi… la taquina-t-il.

- Je n'avais pas besoin d'un gage de votre affection pour penser à vous.

- Voilà des mois que je rêvais de vous l'offrir, et de la voir à votre main.

- Je ne l'enlèverai jamais, je vous le promets… » dit-elle, émue, tandis qu'il l'embrassait à nouveau.


Darcy fut tiré de sa rêverie par les applaudissements nourris que reçurent Georgiana et Lord Worth à la fin de leur morceau. Il se joignit à eux, et bientôt, les deux fiancés entamèrent une nouvelle sonate. Darcy échangea un regard amoureux avec Elizabeth, portant sa main à ses lèvres pour l'embrasser tendrement. Il s'émerveilla une nouvelle fois de la joie qu'il avait à l'avoir à ses côtés chaque jour. Reportant son attention sur Georgiana et Lord Worth, il songea que s'ils devaient être à moitié aussi heureux qu'Elizabeth et lui l'étaient, alors il serait satisfait.