NOTE D'AUTEUR
Comme promis, voici le nouveau chapitre en avance ! J'ai récemment remarqué qu'il fallait nommer les chapitres, et comme je ne le faisais pas ils s'appellent tous "Chapter 1, 2, etc". Malheureusement, je n'ai pas le courage de réfléchir à des titres a posteriori, il va donc falloir s'en contenter pour le moment.
« Zelos ! »
Je me retournai et découvris Colette à seulement quelques mètres de moi, en train d'agiter vivement son bras afin d'attirer mon attention.
« Quelle bonne surprise ! »
Je me frayai un chemin à travers les autres invités pour aller la rejoindre. Cela faisait un bon moment que je ne l'avais pas vue, et cela me faisait réellement plaisir de la retrouver ainsi.
Elle était resplendissante avec ses longs cheveux blonds soigneusement coiffés en une épaisse natte parsemée de fins rubans rouges à pois blancs. C'était la première fois que je la voyais si féminine et apprêtée. Elle s'était même mis un peu de maquillage, bien que léger, qui rehaussait la couleur de ses lèvres nacrées ainsi que de ses grands yeux azur aux longs cils rendus bruns pour l'occasion. Sa robe était également des plus ravissantes. Son tissu léger et vaporeux semblait très travaillé, et sa fine taille était marquée par un épais ruban pourpre orné de subtiles arabesques au ton plus sombre.
Je mis un genou à terre devant elle, et attrapai délicatement sa main gantée.
« Cette beauté m'accorderait-elle le privilège d'une danse en sa compagnie ? »
Elle laissa éclater son rire cristallin d'un air gêné, avant de me relever et d'acquiescer avec enthousiasme.
Elle s'avéra fidèle à son habituelle maladresse, trébuchant à plusieurs reprises malgré mon emprise assurée. Elle ne se découragea cependant pas et m'adressa un sourire d'excuse à chaque fois. C'était tellement typique d'elle, et si attendrissant.
« Je te propose de te reposer un peu pour le moment.
- Désolée d'avoir été aussi nulle, je n'ai pas vraiment l'habitude des bals.
- Tu as été ma meilleure cavalière de la soirée. » la rassurai-je dans un sourire.
Je la menai vers l'extérieur jusqu'au balcon soigneusement décoré de guirlandes bariolées et lumineuses, et me reposai contre la balustrade.
« Alors, que nous vaut l'honneur de ta présence à Flanoir ?
- Et bien, je ne pouvais pas me permettre de manquer la célébration de la réunification des mondes tout de même ! Nous sommes les invités d'honneur après tout ! »
Une fête en l'honneur de la réunification de Sylvarant et Tethe'alla ? Je ne savais même pas qu'un tel évènement existait. C'était d'autant plus étrange que de nombreuses personnes considéraient le périple de la Régénération, et tout ce qui s'était ensuivi, comme une erreur tragique aux conséquences funestes. Le front de libération Sylvaranti en avait été un exemple flagrant.
« Tu as l'air surpris, ne me dis pas que tu n'étais pas au courant ?
- Je dois bien avouer que si.
- Comment se fait-il que tu sois ici dans ce cas ?
- J'ai reçu une invitation tout simplement, je ne me suis pas posé la question du pourquoi.
- C'est vrai qu'en tant que noble haut placé tu dois assister à beaucoup de cérémonies importantes, c'est compréhensible de finir par s'y perdre. Ça doit être compliqué à gérer, je ne pense pas que j'y arriverais à ta place. »
A vrai dire je trouvais cela très simple. J'avais perdu le fil des évènements depuis longtemps, mais c'était exactement ce que je recherchais. J'étais bien incapable de distinguer un mariage d'un enterrement dans mon état. Entre les réceptions, les bals, les dîners et autres réjouissances festives, je n'avais plus le temps de m'occuper de moi-même.
J'avais conscience que je fuyais quelque chose, mais je ne savais plus exactement quoi. Du moins, c'était ce que j'aimais à penser. Le lourd poids qui m'avait paralysé durant des mois s'était peu à peu allégé, et je pouvais reprendre mon envol. Mon désespoir n'était plus désormais plus qu'une ombre, dont les contours s'étaient estompés au fil du temps, jusqu'à la rendre indistincte et insaisissable.
« Regarde Zelos, c'est tellement beau ! »
Je suivis du regard son doigt tendu vers l'horizon, désignant le coucher de soleil qui s'offrait à nous. Le ciel semblait flamboyer tout entier et embraser ainsi le paysage. Je restai concentré en silence sur ce spectacle jusqu'à ce que le bel astre orangé ne soit plus qu'un fin liseré, puis un simple point lumineux à peine perceptible, inexorablement happé par la noirceur nocturne.
L'éclat des étoiles prit la relève afin d'assurer le faible éclairage de la ville. Je ressentis un frisson parcourir mon corps. La nuit, autrefois mon élément, avait aujourd'hui le don de me déstabiliser. L'incessant défilé des ombres fluides et mouvantes au milieu des ténèbres ne me rappelait que trop bien celles auxquelles j'essayais d'échapper. Mes craintes prenaient une forme tangible et mes incessantes mascarades étaient dévoilées, brusquement mises à nu. A l'abri des regards, dans la douce mais trompeuse sécurité d'une nuit obscure, mon assurance se dérobait. Je jouissais de la possibilité de me sentir mal, de crier et de maudire le destin qui m'avait privé de tout.
J'avais le droit d'être moi.
Je ne voulais cependant pas de cette liberté, qui me poussait à sombrer inéluctablement dans la faiblesse, et pire, à m'y complaire. Je ne trouvais plus mon bonheur que dans la contrainte et l'illusion. L'autonomie et le libre-arbitre n'étaient que d'asservissants carcans qui m'étouffaient. Loin des sentiers battus, il était évident que seul l'égarement m'attendait.
Je regardai Colette à mes côtés, qui semblait encore plongée dans la contemplation ébahie de la voûte céleste. Comme j'aurais aimé être comme elle en permanence. Optimiste, généreux, volontaire, altruiste, … et la liste était encore longue.
Il aurait mieux valu que Sélès soit sa sœur plutôt que la mienne. Elle s'en serait sans aucun doute beaucoup mieux occupée que moi. Ce rôle lui aurait convenu à merveille.
« Colette ! »
Entendre cette voix que je pensais avoir définitivement oubliée me stupéfia.
J'avais naïvement pensé que seuls les Elus avaient été invités lorsque Colette m'avait évoqué la raison de cette soirée, mais il était logique que l'intégralité de notre groupe de l'époque l'ait également été. Pourquoi n'y avais-je donc pas pensé plus tôt ? J'aurais probablement eu le temps de m'éclipser pour éviter cette mauvaise rencontre.
« Lloyd ! Je me demandais où tu pouvais bien être.
- Sheena te cherche. Cela avait l'air assez urgent, tu devrais y aller. Je te rejoindrai un peu plus tard.
- D'accord. A tout à l'heure alors ! »
Je le sentis s'accouder à la balustrade à seulement quelques centimètres de moi. L'atmosphère était subitement devenue lourde. J'aurais aimé briser le silence inconfortable qui s'était établi, mais je n'étais même pas capable de me tourner vers lui et d'affronter son regard que je sentais peser sur moi.
« Tu comptes m'ignorer encore longtemps ? »
Sa voix ne recelait pas la moindre pointe d'animosité, seulement de la peine et de la douleur difficilement voilées.
Je déglutis péniblement. Je n'étais pas préparé à une telle confrontation. Ce n'était pas le bon moment. Enfin, il ne fallait pas me voiler la face, cela ne serait jamais le bon moment. J'avais trouvé mon salut dans la temporisation et la fuite. Je n'avais aucune envie d'affronter mes actes, et cela n'avait aucune raison de changer.
« Je crois que j'ai compris, je vais te laisser tranquille puisque c'est ce que tu veux… »
Etait-ce vraiment ce que je désirais ? Je n'en savais rien à vrai dire. J'étais paralysé par une terreur irrationnelle qui m'empêchait de réfléchir correctement.
« Lloyd. »
J'avais prononcé son prénom sans même y réfléchir, en le sentant se redresser pour s'en aller. Sa présence me troublait, mais l'imaginer partir ainsi m'avait soudainement angoissé. Les choses allaient suffisamment mal entre nous deux pour que j'évite d'empirer vainement la situation.
Je ne pouvais plus faire marche arrière désormais, je me forçai donc à me retourner pour plonger mon regard dans le sien. Ce que j'y vis me désempara. Je ne l'avais jamais vu dans un tel état de détresse, alors que je pensais avoir appris par cœur la moindre parcelle de son visage. Lui qui ne se laissait d'ordinaire atteindre par aucune mauvaise nouvelle, semblait aujourd'hui désorienté, mais surtout profondément abattu.
« Est-ce que je mérite vraiment un tel traitement de ta part ? »
Probablement pas. J'aurais voulu lui dire qu'il n'avait rien fait de mal, mais cela aurait sonné tellement faux… Parce que malgré tous mes efforts, je lui en voulais encore. Je n'en avais aucun droit, et le pire était que je le savais parfaitement, mais que je ne pouvais pas m'en empêcher.
La haine et l'amour se mêlaient actuellement en moi de manière si intime que je ne savais plus lequel de ces deux sentiments m'empoisonnait de l'intérieur.
Il ne devait pas s'en rendre compte. Cet implacable déchirement ne regardait que moi.
« De quoi parles-tu voyons ?
- Tu le sais très bien. » lâcha-t-il dans un souffle.
Le savais-je vraiment ? Je ne comprenais pas qu'il se mette dans un tel état pour un simple ami. Puisque c'était ce que j'étais pour lui, après tout.
« Pas du tout, qu'est-ce qui ne va pas ?
- Tu m'évites au point de ne plus rentrer dans ta propre maison.
- Qu'est-ce que tu racontes voyons ? J'ai juste beaucoup de travail dont je dois m'occuper en ce moment. Tu sais ce que c'est, je n'ai plus vraiment de temps pour moi.
- Il y a l'air d'y avoir quelque chose de plus que ça.
- Tu ne me crois pas ? »
Il détourna le regard vers ses mains gantées, qu'il s'était mis à tordre nerveusement, sans prononcer le moindre mot.
« N'oublie pas que quand tu es parti dans ta quête des noyaux de Centurions et que ton sosie a kidnappé ma sœur je t'ai fait aveuglément confiance. Je t'ai suivi sans poser la moindre question. Je suis d'ailleurs le seul à t'avoir défendu. »
Il était assez déloyal de ma part d'évoquer ce sujet. Il ne me devait absolument rien. Il ne m'avait demandé, ni de l'aider, ni d'avoir foi en lui. Il avait de toute manière déjà bien suffisamment prouvé qu'il croyait en moi lors de notre premier périple ensemble, alors que je n'avais – à raison – gagné la confiance de personne d'autre. Cependant, je savais qu'il culpabiliserait à ces mots, et c'était probablement le seul moyen pour moi d'obtenir la paix.
« Je ne voulais pas te tenir à l'écart… Je t'ai déjà expliqué que je ne pouvais pas prendre le risque de t'en parler parce que tu connaissais le nom du nouvel arbre géant de Kharlan.
- Je ne veux pas te tenir à l'écart non plus. »
Il sembla réfléchir un long moment à mes propos. J'espérais l'avoir convaincu.
« Je ne dirai plus rien * ce qui me concerne, mais j'aimerais que tu prennes le temps d'aller voir Sélès. Tu lui manques énormément, cela lui ferait très plaisir de te voir. Elle attend ton retour avec impatience. »
Sa simple évocation m'accabla encore un peu plus. Se sentait-elle encore une fois seule au monde ? Je ne pourrais pas me le pardonner.
Nous restâmes dans le silence de longues minutes après cela, à ressasser mutuellement nos pensées, jusqu'à ce que Colette et Sheena viennent nous faire signe de les rejoindre à travers la large baie vitrée séparant le balcon de la salle principale.
Lorsque Lloyd fit mine de se lever je ne pus m'empêcher de le retenir par la manche. Il eut l'air déconcerté par mon geste, ce qui me décontenança légèrement.
Je fus submergé par une vague de nostalgie. Dire qu'avant, je pouvais le prendre librement dans mes bras, et que désormais le moindre contact physique paraissait déplacé... Les choses avaient tellement changé.
« Est-ce qu'elle est heureuse ?
- Oui, mais tu lui manques. »
J'hésitai un instant avant de répondre.
« Je ferai des efforts pour passer plus souvent. »
Il eut l'air agréablement surpris, ce qui me réchauffa quelque peu le cœur.
« Tu me manques à moi aussi. »
Pris au dépourvu, je ne sus que répondre. Devant mon absence de réaction, il prit un air gêné et s'apprêta à retourner dans la salle auprès des filles.
« Moi aussi. »
Il se retourna vers moi avec un air confus.
Je n'avais pas pu y résister. Je pouvais supporter de le savoir triste, mais pas de le constater sous mes yeux.
« Moi aussi, tu m'as manqué. »
Il m'adressa un sourire timide, qui, malgré tous mes efforts pour résister, me fit encore une fois chavirer.
