« Comment te sens-tu ?

- Bien. Cela n'a pas changé durant les cinq dernières minutes.

- Tes mains sont glacées pourtant. Tu es sûre que tu ne veux pas te reposer cet après-midi ? Cela serait plus raisonnable.

- Cesse donc de t'inquiéter pour rien. Où est passé mon grand frère insouciant et débordant de joie de vivre ? »

Frère. Ce simple mot sonnait de sa part comme le plus doux des compliments à mes oreilles. Elle arrivait toujours à trouver les bons mots pour me rallier à sa cause. En avait-elle seulement conscience ? Cependant, cela ne suffit pas ce jour-là à me départir de mon air soucieux.

« Ton grand frère s'inquiète pour sa petite sœur qui tombe très souvent malade dernièrement.

- Ce n'est plus aussi sérieux qu'avant et tu le sais très bien. De simples rhumes, tout ce qu'il y a de plus normal !

- Cela pourrait empirer, il faut que tu fasses plus attention à toi.

- Tu es sûr que cela n'a pas plutôt un rapport avec le fait que j'aille voir Lloyd ? »

Mon corps se raidit soudainement et je détournai le regard. Non, cela n'avait pas le moindre rapport. J'avais bel et bien fait une croix sur lui. Qu'une cicatrice à vif s'ouvre à chaque fois qu'elle mentionnait son nom n'y changerait rien. J'avais tourné la page. Du moins, c'était ce que je m'évertuais à me dire.

« Non, je te l'ai déjà dit plusieurs fois Sélès, votre relation ne me dérange pas, je suis heureux pour vous deux et il est évident que vous allez incroyablement bien ensemble. Je pense juste qu'il vaudrait mieux que tu l'invites ici comme avant plutôt que de sortir dehors par ce froid. »

Elle me sonda du regard avec un air sceptique et vaguement inquiet. Je n'aimais pas ces inspections régulières, mais je n'avais d'autre choix que de les subir silencieusement. Face à elle, je perdais tous mes moyens.

« Quand il venait à la maison tu nous évitais et tu te refermais sur toi-même. J'ai pensé que tu préférerais qu'on ne se voie pas ici.

- Je te promets que tu te fais des idées. »

Notre relation n'était plus que mensonge, et notre entente illusion. Je jouais le grand frère idéal qu'elle méritait et que je n'aurais su être. Celui qui ne voulait que le bonheur des êtres qu'il aimait, et qui ne les jalousait pas. J'espérais du fond du cœur qu'un jour je n'aurais plus besoin de tous ces artifices pour cela, cependant, je savais pertinemment qu'il s'agissait d'une cause perdue d'avance. J'avais joué un rôle tout le long de ma vie et cela n'avait jamais influencé ma personnalité ni mes sentiments. J'avais beau être un excellent acteur et un merveilleux personnage, j'étais condamné à ne rester qu'une bien piètre personne.

« Mais…

- Pas de mais ! C'est peut-être ton petit ami, mais c'est également mon meilleur ami, alors cela me ferait plaisir de le voir également. Ne cherche pas d'excuse pour le garder pour toi toute seule ! » ajoutai-je sur un ton plus léger.

Son visage s'illumina à mes propos.

« Dans ce cas, reste avec nous cet après-midi ! »

Je ne pensais pas qu'elle réagirait avec autant d'enthousiasme, ni qu'elle me ferait ce genre de proposition. Que dire désormais pour ne pas trahir mes belles paroles ? Même si j'appréciais énormément leurs compagnies respectives, je n'avais toujours pas envie de les voir ensemble. Leurs échanges de regards complices à la dérobée et leurs sourires timides et gênés étaient bien plus que je n'en pouvais supporter.

« Je suis déjà pris malheureusement.

- Je sais que le roi a décalé sa réception de l'ambassadrice de Mizuho à demain, alors tu devrais être libre maintenant ! »

Comment était-elle donc au courant de cela ? Elle n'avait quasiment aucun contact avec le monde extérieur et Sébastien avait pour consigne de ne jamais évoquer mon emploi du temps en sa présence.

« En effet, mais elle a été prévenue trop tard, elle était déjà en route, et je ne peux pas me permettre de la laisser toute seule toute la journée.

- Tu préfères rester avec elle plutôt qu'avec moi ? »

Je décelai de l'animosité dans sa voix et cela me fit plaisir. Je n'avais jamais vraiment compris la haine qu'elle vouait à Sheena alors qu'elle ne s'intéressait à aucune de mes autres amies ni même de mes conquêtes, mais j'osais espérer que cela s'apparentait à de la jalousie.

« Bien sûr que non, mais je me suis engagé, et un homme n'a qu'une parole. »

Elle se renfrogna puis se mura dans un silence inconfortable. Je tentai de poser la main sur son épaule mais elle se déroba vivement à mon contact.

« Sélès…

- Comment se fait-il que je sois devenue la dernière de tes priorités ? Pourquoi de simples connaissances te voient-elles plus que moi ? Pourquoi fais-tu tout ce qui est en ton pouvoir pour m'éloigner de toi ? »

Sa voix se teinta d'émotion avant de finalement se briser. Elle serra les poings jusqu'à ce que les jointures de ses mains blanchissent.

« Tu es ma seul famille, et maintenant tu me rejettes comme tous les autres. Tu dois sûrement regretter de m'avoir proposé de vivre avec toi, alors ne t'en fais pas, je vais demander à Tokunaga de rassembler mes affaires, et je retournerai à l'abbaye dès demain. »

Je mis plusieurs longues secondes – minutes ? – avant de comprendre ce qu'elle venait de dire. Avait-elle perdu l'esprit ? Comment avait-elle pu en arriver à de telles extrémités ?

Je la pris fermement dans mes bras malgré ses faibles protestations et la serrai contre moi. Elle cessa rapidement de s'agiter et se laissa aller contre moi.

« Ne redis jamais une chose pareille. Tu es celle qui compte le plus à mes yeux, et cela a toujours été le cas, même lorsque j'étais persuadé que tu me détestais. J'étais prêt à mourir pour te sortir de cette abbaye et que le monde te considère enfin à ta juste valeur. Même si tu n'as pas été emballée de l'apprendre. »

Je portai instinctivement la main à ma joue gauche à ces mots, en souvenir de cette gifle qui m'avait tant surprise.

« Cette maison est la tienne, et tu es ce que j'ai de plus précieux sur terre. N'en doute jamais. »

Cet instant précis, rafraîchissant îlot perdu de sincérité au milieu d'un océan d'hypocrisie, fut certainement l'un des plus touchants de ma vie. Rien d'autre qu'elle et moi n'avait de sens.

« Merci… J'avais tellement peur que tu te sois mis à me détester… Tellement, tellement peur. »

Elle éclata alors en sanglots. Je glissai affectueusement mes doigts dans ses cheveux pour la calmer et la rassurer. Lorsque je la sentis s'apaiser, je l'écartai doucement de moi pour pouvoir essuyer de la main les larmes salées qui avaient coulé sur ses joues.

« Où aviez-vous prévu de vous rejoindre ?

- Devant le colisée. Pourquoi ?

- Je vais le chercher. File te préparer en attendant, il n'aimerait pas te voir ainsi, même si tu es toujours aussi jolie. »

Je haussai les épaules devant son air incrédule.

« Je dirai à Sheena que j'aurai un peu de retard. »

Après ses remerciements chaleureux, je me forçai à sortir rapidement avant de me décourager et de changer d'avis. Lorsque j'arrivai à destination il n'était pas encore arrivé. Il fallait dire que parcourir le court chemin de la maison jusqu'ici ne prenait que très peu de temps. J'espérais qu'il n'allait pas tarder à se montrer, car la tentation de m'éclipser discrètement se faisait de plus en plus forte.

Je décidai de me concentrer sur autre chose en attendant. Je regardai donc l'imposant bâtiment à côté duquel je me trouvais. Il était étonnant que le roi ne fasse rien pour le remettre en état alors qu'il s'agissait d'un monument qui attirait de nombreux touristes et amateurs de combats. Ses pierres effritées de couleur sable accusaient le passage destructeur du temps. Une question me frappa soudain. Pourquoi un lieu de rendez-vous aussi peu romantique alors que Meltokio regorgeait de resplendissants parcs fleuris à la beauté défiant toute comparaison ? Comptaient-ils aller voir un combat ? Ou pire, y participer ?

« Zelos ? »

Je me retournai et fis face à un Lloyd visiblement soucieux.

« Comment se fait-il que Sélès ne soit pas là ? Il s'est passé quelque chose ?

- Pas du tout, mais elle avait quelques minutes de retard alors je lui ai proposé de venir te chercher.

- C'est vrai ? »

Son enthousiasme me surprit. Ne m'en voulait-il donc toujours pas de mon comportement ?

« Pour quelle autre raison voudrais-tu que ce soit ?

- Et bien… »

Je lui adressai un regard dubitatif tandis qu'il plongeait le sien vers le sol et se tordait nerveusement les mains.

« Rien, je ne sais pas ce que je m'imaginais. »

Je lui souris avec indulgence.

« Alors allons-y.

- Je te suis ! »

J'hésitai avant d'ajouter une dernière chose à contrecœur.

« Je me suis mal comporté tout à l'heure avec Sélès, et je ne sais pas vraiment comment réparer cela. J'ai l'impression d'enchaîner les erreurs en ce moment…

- Je suis sûr que ce n'est rien. Le plus important est que tu sois enfin revenu. Elle en est très heureuse.

- Je ne sais pas... »

Il posa sa main sur mon épaule.

« Fais-moi confiance. »

Pouvoir me reposer sur lui m'avait manqué, je l'admettais sans peine, mais je ne pouvais pas me permettre de recommencer. Cela ne devait pas de nouveau devenir une mauvaise habitude. Il représentait un poison que j'étais bien trop heureux de sentir couler dans mes veines. Mais peut-être pouvais-je me permettre de le laisser s'occuper de mes problèmes une énième fois. La dernière, me promis-je intérieurement.

« Je m'en remets à toi dans ce cas. »