Le camp fortifié était entouré d'une haute butte de terre bien tassée, elle-même surmontée de solides murets de pierre. La nuit était tombée, des myriades d'étoiles scintillaient dans un ciel bien dégagé et le vent qui soufflait par à-coups, froid déjà, annonçait la venue de l'hiver. Kili rêvassait, assis sur le muret, laissant son regard errer alentours. Il aimait cette vie. Toujours sur les chemins, toujours en mouvement. Le rôle de Kili consistait à inspecter régulièrement toutes les garnisons et les places fortes appartenant au royaume d'Erebor. Il avait des amis dans chacune d'elle.

Il voyageait également beaucoup parmi les royaumes limitrophes et les différents clans de nains, prenant note de leurs souhaits, de leurs desiderata, de leurs différends. Ensuite, il rédigeait un compte-rendu et le faisait porter à Erebor. Il y avait eu une époque où il rentrait faire son rapport de vive voix à son oncle mais cela faisait maintenant des années qu'il évitait la Montagne Solitaire, sauf circonstances exceptionnelles. Comme les obsèques d'Oïn, onze ans plus tôt. Un vieil ami, un compagnon, il ne pouvait pas faire moins. Ou de très brefs passages, le dernier remontant à cinq années en arrière. Il avait été heureux de retrouver ses proches et ses autres vieux amis à cette occasion. C'était parfois dur d'en être séparé. Fili lui manquait toujours un peu, ainsi que ses enfants, qu'il aimait beaucoup.

Kili faisait consciencieusement son travail mais demeurait au loin. De son propre chef. Il connaissait lui aussi les rumeurs affirmant que Thorin l'aurait chassé d'Erebor pour telle ou telle raison et il se contentait d'en rire. Quelle bêtise ! Lui seul avait décidé de prendre ses distances. Il pouvait rentrer à tout moment et savait qu'il serait accueilli à bras ouverts. Les gens disent n'importe quoi.

Seulement, s'il retournait là-bas, Kili savait qu'il se disputerait encore avec Thorin. Pas tout de suite, bien sûr, mais tôt ou tard. Kili aimait sincèrement son oncle, il connaissait son caractère emporté et ne lui reprochait rien, mais sur certains points, son opinion et celle du Roi sous la Montagne ne seraient jamais, jamais conciliables. De plus, Thorin n'aimait pas qu'on lui résiste et Kili ne savait pas céder. Pour tout arranger, ils étaient aussi obstinés l'un que l'autre. Alors à quoi bon se déchirer inutilement ? Un jour était venu où Kili n'avait tout simplement plus supporté les réflexions de son oncle. D'une part, il ne pouvait pas entrer dans le moule « d'un prince d'Erebor ». Il ne pouvait pas, c'était à l'encontre de toute sa nature et de sa personnalité exubérante. Il avait essayé, il n'y parvenait pas. Participer à des dîners aussi longs qu'ennuyeux, passer des heures debout à côté du trône de Thorin en se tenant aussi raide qu'un balai, assister à des cérémonies ou devoir discuter aimablement avec des nains qu'il ne connaissait pas ou n'aimait pas, tout cela pour ne rien dire en prime, non ! Fili avait réussi à s'y faire, Kili pas du tout. Kili aimait la simplicité et ne supportait pas le carcan de la vie politique. Ça, c'était la première raison.

Il y en avait une autre. Le prince cadet estimait en effet ne plus être un enfant et, s'il était prêt à obéir aux ordres de son roi dans la vie de tous les jours, il estimait n'avoir aucun compte à rendre concernant sa vie privée. Or, il s'avérait que ses goûts personnels en matière de femmes étaient extrêmement mal perçus par les nains en général et par Thorin en particulier. Ce dernier avait tendance à voir rouge chaque fois que ce sujet était ne serait-ce que sous-entendu et malheureusement, dès que Kili était dans les parages il y avait forcément une langue perfide pour remettre ça sur le tapis. D'où de violents affrontements entre l'oncle et le neveu.

- Ça ne te regarde pas ! avait un jour crié Kili, excédé. Je ne te demanderai jamais la permission de me marier et je ne t'imposerai jamais une… une personne que tu ne pourrais accepter. Cela devrait te suffire. Pour le reste, je n'ai pas de comptes à te rendre !

Le poing de Thorin s'abattant sur la table avait fait un tel bruit que son neveu avait cru un instant qu'il avait brisé le plateau, pourtant épais.

- Tu ne me parles pas sur ce ton, Kili ! avait rugi Thorin. Nous ne sommes plus dans les Montagnes Bleues, tu as un rang à tenir et tes fréquentations en font partie ! Tu ne sembles pas te rendre compte des commérages qui courent sur ton compte. Il faut dire aussi que si tu te comportais un peu plus comme le prince que tu es….

- Très bien. Dans ce cas, je sais ce qu'il me reste à faire. Sois tranquille, tu n'entendras plus de commérages à mon sujet et je n'offenserai plus personne par ma mauvaise conduite, ou tenue, ou appelle ça comme tu voudras.

Certes, la séparation avait été difficile. Mais Kili estimait qu'il avait pris la bonne décision. D'ailleurs Thorin devait le penser aussi, puisque jamais il ne lui avait intimé l'ordre de revenir, content ou pas. Tous deux avaient été heureux de se revoir cinq ans plus tôt et avaient discuté cordialement, durant les deux jours que Kili avait passé sur place. A cette occasion, Thorin avait peut-être espéré que son neveu prolongerait son séjour et peut-être avait-il nourri l'intention dans ce cas d'essayer de régler leur désaccord, mais Kili avait préféré couper court et repartir avant qu'une nouvelle dispute éclate entre eux.

Chaque fois qu'il faisait parvenir un rapport à son oncle, il y joignait une lettre affectueuse pour toute sa famille et recevait régulièrement des réponses. Celles-ci, il est vrai, lui parvenaient parfois un bon moment après avoir été rédigées : en effet, comme il était toujours sur les quatre chemins et que personne à Erebor ne savait jamais précisément où il se rendait (sauf exception : il était arrivé deux fois, depuis toutes ces années, que Thorin envoie un messager à son neveu pour lui faire savoir qu'il devait se rendre toute affaire cessante à tel ou tel endroit pour telle ou telle affaire), les lettres étaient confiées aux commandants des places fortes qui les mettaient soigneusement de côté, jusqu'au prochain passage du jeune prince. C'était parfois un peu gênant, certes, mais Kili ne regrettait rien. Non, c'était très bien comme ça. Pas de conflit. Chacun campait sur ses positions, il menait sa vie comme il l'entendait et ses rapports avec les siens étaient cordiaux. Oui, c'était très bien ainsi.

Au fil de ses inspections Kili avait noué des relations amicales un peu partout et profitait de la franche camaraderie dont les nains font si facilement preuve entre eux partout où il passait. Kili était proche de ceux qu'il côtoyait, sa simplicité naturelle lui attirait d'emblée la sympathie des soldats et des gens du peuple, parmi lesquels lui-même se sentait bien plus à l'aise qu'au milieu de l'aristocratie d'Erebor. Oui, il aimait cette vie.

Il entendit des pas s'approcher et pensa que l'un des soldats du camp lui apportait une chope de bière et en profiterait pour bavarder un peu avec lui.

- Prince Kili... Votre Altesse...

Kili se redressa brusquement. Personne ne l'appelait comme ça généralement, au cours de ses tournées. En tous cas, pas sur ce ton solennel. Il vit alors s'approcher un nain qu'il ne reconnut pas (on ne peut pas connaître tout le monde, surtout quand ne vit pas au même endroit) mais qui portait l'uniforme de la garde d'Erebor. Le jeune prince fut tout de suite inquiet. Le nain s'inclina devant lui et reprit, apparemment embarrassé par le message qu'il apportait :

- Prince Kili, je suis envoyé par votre frère. Il réclame votre retour à Erebor aussi vite que possible.

- Quoi ?

Kili sauta sur ses pieds.

- Que se passe-t-il ? Un malheur ? Qu'est-il arrivé ?

Le guerrier nain parut embarrassé :

- Le commandant Dwalin ne m'a rien dit de précis, Votre Altesse, sinon qu'il fallait que vous reveniez au plus vite. Mais… on murmure dans les couloirs que…

Sa voix trembla légèrement :

- … que le roi serait au plus mal.

- Mon oncle ? balbutia Kili d'une voix blanche. Mais comment est-ce possible ? Un accident ?

- J'ai entendu dire que Sa Majesté s'était trouvée mal alors qu'elle recevait une délégation extérieure. Mais bien sûr, ce ne sont que des rumeurs. Et comme j'ai quitté Erebor en toute hâte…

La première réaction de Kili fut le déni. Ce garde répétait des rumeurs, il le reconnaissait lui-même. Ce ne pouvait être vrai. A la manière des enfants, qui pensent que leurs parents sont éternels et immuables, Kili avait tendance à penser que son oncle serait toujours là. Puis la raison le rattrapa. Il dut admettre que Thorin était mortel, comme tous les nains, et qu'il prenait de l'âge par-dessus le marché. Là-dessus, son inquiétude monta soudain en flèche : il savait très bien que Fili ne réclamerait pas son retour, à plus forte raison de toute urgence, sans un motif très grave. Fili, pas Thorin... c'est Fili qui envoie ce message. Cela signifie-t-il que Thorin n'est plus à même de le faire ? Non, c'est impossible ! Le cœur de Kili accéléra soudain sa cadence.

- Très bien, dit-il, se forçant au calme. Naturellement, je rentre immédiatement. Je suis sûr que ce n'est pas si grave qu'il y parait mais si on me demande, je dois y aller. Je vais préparer mes affaires.

- Partirons-nous au jour, Votre Altesse ?

- Non. Puisque nous devons nous hâter, nous partons sur l'heure.

Et il descendit la butte à grandes enjambées pour regagner sa tente et rassembler ses effets personnels.

OO00OO

- Est-ce qu'oncle Thorin va mieux ? demanda Sindri, la fille de Fili, d'une voix légèrement étranglée.

Le moment que Fili avait redouté. Il se trouvait à table avec toute sa famille. Maély venait seulement de les rejoindre. Fili et elle se relayaient au chevet du mourant, presque continuellement. Si la naine s'était retirée un moment, ce n'était que parce que Hrolf venait faire sa visite biquotidienne. Il avait promis de rester auprès de Thorin jusqu'à ce que l'un des deux époux vienne le remplacer.

La question de Sindri s'adressait plus particulièrement à sa mère, car les trois jeunes nains savaient d'où elle venait. Désemparée, Maély regarda Fili. Les nains ont pour habitude de se montrer direct, il le fut :

- Thorin va nous quitter, dit-il.

Voyant le visage de l'adolescente s'altérer d'un coup, il se leva, contourna la table et prit le visage de sa fille entre ses mains :

- Il va falloir l'accepter, ajouta-t-il avec douceur. Et apprendre à vivre sans lui.

- Mais…

Il vit que Sindri cherchait à refouler ses larmes. Sans grand succès, car plusieurs perles translucides roulèrent sur ses joues et se perdirent dans ses courts favoris, trop courts encore pour être nattés ou ornés de bijoux. Se redressant, Fili jeta un coup d'œil à ses deux fils. L'aîné avait baissé la tête et se mordait les lèvres en silence. Quant au « petit » de treize ans, il regardait son père avec suspicion, presque avec colère, comme s'il le soupçonnait de vouloir leur faire peur en leur racontant des histoires. Thorgil avait un caractère particulièrement difficile, Fili s'attendait à une réaction violente. Ce garçon dissimulait toujours ses émotions sous une feinte colère.

- N'en parlez à personne pour le moment, ajouta Fili sur le ton de l'avertissement. Cela ne doit pas sortir d'ici.

Il savait ses enfants suffisamment matures pour tenir leur langue si on le leur demandait. Ils savaient tous que ce qui se dit dans le cercle privé des rois ne doit pas s'ébruiter.

Maély s'assit en silence puis, au bout d'un instant, elle dit à mi-voix :

- Si vous souhaitez le voir, n'y allez pas ensemble. Et pas trop longtemps. Il ne faut pas le fatiguer.

- Et qu'est-ce que ça peut faire ?! explosa Thorgil. Qu'il se fatigue ou non ? Puisqu'il va mourir !

Le jeune garçon s'était levé et s'appuyait des deux mains contre le plateau de la table. Il était pâle mais ses yeux noirs jetaient des éclairs dans son visage contracté. Et voilà, songea Fili avec lassitude. L'éclat prévu. Ce fut Maély qui intervint, d'un ton très sec :

- Sors de table.

Fili la regarda avec étonnement. Sa femme, tout comme lui, connaissait le caractère de leur plus jeune fils. Bien qu'ils aient passé les treize dernières années à tenter de lui apprendre à se contrôler et à ne pas laisser libre court à la colère derrière laquelle il se protégeait de tous les coups de la vie, Fili étonnamment se sentait aujourd'hui porté à l'indulgence.

- Immédiatement ! ajouta la naine en regardant son fils avec dureté. Tu devrais avoir honte de toi.

Le garçon ne répliqua pas, il tourna les talons et quitta la pièce. Fili se rassit avec un soupir et fixa son assiette sans y toucher. Il n'avait pas faim. Pas du tout.

Il y eut un long silence. Puis Sindri repoussa sa chaise et se leva à son tour, très raide. Elle se dirigea elle aussi vers la porte, sans un mot, mais accéléra l'allure à mesure qu'elle s'en approchait et finit par sortir en courant. Ils l'entendirent tous renifler et comprirent qu'elle était en larmes. Un instant plus tard, ils entendirent claquer la porte de sa chambre. Elle non plus n'avait pas touché à son dîner.

- Il fallait qu'ils l'apprennent, dit Fili sans lever les yeux, presque sur un ton d'excuse.

- Oui, répondit Maély, qui chipotait la nourriture placée devant elle.

Ni eux ni leur fils aîné, qui n'avait pas proféré un son, ne mangèrent grand-chose ce soir-là. Sitôt la dernière bouchée, ou semblant de bouchée avalée, Maély se leva.

- Je retourne auprès de lui, dit-elle.

- Je viendrai te remplacer, répondit Fili.

Dès qu'elle fut sortie, il y eut à nouveau un long silence, puis Fili se tourna vers son fils aîné :

- Tu tiens le coup ? demanda-t-il.

Le garçon fit signe que oui. Lorsqu'il parla, on sentait qu'il s'efforçait de maîtriser sa voix :

- Est-ce que je peux faire quelque chose, Père ?

Fili secoua la tête, accablé par son propre sentiment d'impuissance.

- Il n'y a rien à faire, hélas. Que faire en sorte de ne pas le laisser seul. Kili doit être en route et sera sans doute bientôt là.

Firgil se redressa avec vivacité :

- Oncle Kili revient à Erebor ?

- Je lui ai envoyé un messager. Thorin veut… il désire…

Il veut le revoir avant de mourir... voilà la phrase qui tournait en boucle dans la tête de Fili, mais qu'il se refusait à prononcer.

- ... enfin, il souhaite le voir, acheva-t-il.

- Est-ce qu'il sait ? demanda le garçon très bas.

- Thorin ou Kili ?

- Thorin.

- Oui, il sait. Il a su avant tout le monde.

- Père…

Firgil paraissait anxieux, comme s'il avait une question à poser mais qu'il craignait un refus. Fili l'encouragea du regard.

- Père, j'aimerais rester avec lui un moment. Si Mère et toi vous… vous voulez vous reposer. S'il te plaît. Je peux même rester toute la nuit. Ça ne me dérange pas.

Fili n'eut qu'à lui jeter un coup d'œil pour comprendre combien son fils était tendu dans l'attente de sa réponse et combien ce qu'il demandait revêtait d'importance pour lui. Toute sa vie paraissait s'être soudain concentrée dans son regard. Oui, pensa Fili, Firgil n'était plus un enfant et avait besoin de le prouver. De prouver à son entourage qu'on pouvait compter sur lui. Firgil qui très bientôt serait le nouveau prince héritier.

- Oui, articula Fili avec peine. Bien sûr. Ta mère t'expliquera ce qu'il faut faire. Tu n'auras qu'à aller la remplacer d'ici un moment.

Le garçon lui adressa un long regard de reconnaissance tandis que Fili se levait.

- Maintenant il faut que j'aille parler à Thorgil, soupira-t-il.

Il était presque à la porte quand Firgil le rappela :

- Père, Thorgil ne voulait pas se montrer aussi brutal ni aussi insolent. Il a vraiment de la peine, tu le sais. Tu le connais.

- Oui, je sais.

Quand on ne le connaissait pas, Thorgil paraissait insensible. Pire : une petite brute au mauvais caractère, ne parlant que plaies et bosses, ne rêvant que de batailles. Mais les apparences peuvent être trompeuses. Ses parents, son frère, sa sœur (même si tous deux étaient comme chien et chat) savaient qu'il n'était pas ainsi qu'il le paraissait. En fait, pour qui savait le prendre, Thorgil pouvait déployer des trésors de gentillesse. Même si ses éclats étaient souvent difficiles à supporter.

Fili était trop abattu lui-même pour avoir envie de faire preuve de sévérité ce soir, même s'il déplorait l'attitude de son plus jeune fils qui, trop souvent, blessait son entourage même sans le vouloir par la violence de ses réactions et de ses propos. Il entra dans la chambre du garçon qu'il trouva occupé à lancer des couteaux dans une cible de fortune, fixée au mur tant bien que mal.

- Thorgil ! fit-il d'un ton réprobateur. Il y a des terrains d'entraînement pour ça.

Le jeune garçon ne répondit pas et, comme par défi, lança un autre couteau. Celui-ci se planta au bord de la cible. Manque flagrant de concentration, comprit Fili.

- Arrête ça, ordonna-t-il. Et viens par ici. Je veux te parler.

- Ne te fatigue pas, ricana le jeune nain. Mère sort d'ici. J'y ai déjà eu droit.

- Tu fais tout pour ça.

Un nouveau couteau fendit l'air. Mais c'était le dernier et le garçon se dirigea vers sa cible pour récupérer ses armes, évitant ostensiblement de regarder son père. Auquel il se heurta en faisant demi-tour. Avec fermeté, Fili lui prit les lames des mains et le saisit par le bras.

- Viens ici.

Il l'entraîna vers le lit et l'y fit asseoir, avant de s'asseoir à ses côtés. Le jeune garçon releva le menton d'un air de défi, le regard très sombre :

- Je sais déjà ce que tu vas dire.

- J'attendais que toi, tu me dises quelque chose, répondit paisiblement Fili.

Pris au dépourvu, l'enfant cligna des paupières :

- Moi ?

Puis il crut comprendre ce que son père attendait et fixa la pointe de ses bottes, l'air buté, les lèvres serrées.

- Eh bien ?

Silence. Thorgil n'avait pas envie de s'excuser. Au fond de lui, il savait qu'il avait eu tort de parler comme il l'avait fait. Mais il était ainsi. Il cachait sa peine sous une violence et une agressivité factices. Sa mère l'avait vertement tancé un moment plus tôt, non seulement pour le manque de respect qu'il avait témoigné à Thorin...

- A ton roi ! avait sévèrement dit la naine. Si tu es trop ingrat ou trop sot pour le voir comme un parent, n'oublie cependant jamais qu'il est ton roi !

... mais aussi, elle l'avait accusé d'avoir fait beaucoup de peine à son père et à sa sœur, qui n'avaient vraiment pas besoin de cela. Dans le secret de son âme, le jeune garçon éprouvait de sincères remords, mais il ne voulait pas le reconnaître. Surtout si, comme il le pensait plus ou moins, son père avait l'intention de le réprimander à son tour.

Fili déposa les couteaux qu'il lui avait pris à côté de lui et, sans rien ajouter, attira le jeune garçon contre lui.

- Laisse-moi tranquille, chuinta Thorgil en se débattant faiblement. J'suis pas un bébé, arrête de me tenir comme ça.

Trop faiblement. Fili ne le lâcha pas et l'enfant finit par abandonner. Il noua ses bras autour de son père, pressa son visage contre ses vêtements et poussa un énorme soupir qui ressemblait à un sanglot.

- Chut ! dit Fili en lui caressant les cheveux. Tu sais, personne ne t'en voudras si tu pleures.

- J'vais pas pleurer. J'suis pas une fille !

A nouveau ce ton hargneux, agressif.

- Non, répondit Fili très doucement. Tu es seulement une fichue tête de pierre de descendant de Durin. Dotée de surcroît d'un caractère de cochon.

Il lâcha l'enfant, se leva et se dirigea vers la porte. Il fut presque surpris de s'entendre interpeller :

- Père... je pourrais voir Thorin... tout seul ?

Fili ne se retourna pas. Un cadeau qu'il faisait à son fils. Il savait qu'en cet instant le visage de l'enfant devait refléter son désarroi. Il comprenait aussi que cette petite teigne au cœur plus tendre que le suggéraient les apparences mais à la tête dure comme la pierre de la montagne ne voulait aucun témoin à son chagrin.

- Bien sûr, répondit Fili. Mais n'oublie pas qu'il n'est plus en état de te flanquer une paire de gifles si tu lui manques de respect. Alors tu lui parleras correctement, n'est-ce pas ?

- Oui, Père.

Fili entendit le soulagement dans la voix de Thorgil. Et son oreille exercée y perçut même une sorte de serment solennel. Fili en fut tout attendri malgré son propre chagrin. Mauvaise tête mais bon cœur, et bien trop fier pour profiter d'une situation. Voilà ce qu'était son plus jeune fils. Il ne se montrait jamais si dur ni si difficile que quand il pensait être en difficulté. Le meilleur moyen de le "désamorcer" avait toujours été de le responsabiliser.

- Ta mère doit être avec Sindri, dit-il doucement. Tu peux y aller maintenant. Hrolf te laissera seul. Au besoin, dis-lui que je t'envoie.

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Thranduil avait depuis longtemps laissé son regard se perdre dans les flammes de sa cheminée. Il était plongé dans une profonde rêverie, dont le tira un bruit de pas précipités qui se rapprochait.

- Seigneur...

Il tourna paresseusement la tête vers l'elfe qui se tenait à quelques pas de lui, essoufflé d'avoir couru. Essoufflé. Il en fallait beaucoup pour qu'un elfe soit essoufflé. La nouvelle était donc d'importance. D'un regard, il donna à l'autre l'autorisation de parler.

- Seigneur, il paraît... enfin, ce n'est encore qu'une rumeur qui n'a été confirmée par personne, mais il paraît que le Roi sous la Montagne est à l'agonie.

Thranduil fut sur le point de ciller. Ce qu'un elfe ne fait pratiquement jamais. Finalement, il reporta lentement son regard sur le verre de vin qu'il tenait en main et dit seulement :

- Ah. Il fallait que cela arrive. Les nains sont mortels.

Le messager s'inclina et s'éloigna. Thranduil continua à suivre des yeux les reflets écarlates qui couraient dans sa boisson, avivés par les flammes. La vie des mortels est si courte... il avait totalement perdu de vue que Thorin était âgé, désormais. Oui. Bah, il fallait lui laisser ceci : il s'en était plutôt bien tiré. Pourtant, à l'époque (quarante ans plus tôt, autant dire hier) où treize nains dépenaillés flanqués d'un hobbit crasseux avaient repris la montagne, Thranduil aurait juré que Thorin allait se casser les dents et que son pseudo règne serait un fiasco. Comme quoi, tout le monde peut se tromper.

Le roi elfe porta lentement son verre à ses lèvres. En même temps, quarante années sont si peu de choses… Thorin avait peut-être simplement eu de la chance. Hm. Mouais, bon, il ne s'était pas trop mal débrouillé quand même. Accordons-lui cela. Qui lui succéderait ? Son neveu, bien sûr. Le nommé Fili.

Thranduil but une longue gorgée de vin. Selon les critères des nains, Fili n'était pas vieux (ne parlons pas du point de vue des immortels). Mais il semblait être posé, réfléchi, intelligent. Il avait été bien formé. Il ne serait pas aisément manipulable - car certains essaieraient, cela ne faisaient aucun doute. Oui, certains nains, peut-être même certains peuples extérieurs, allaient vouloir profiter de la mort du vieux roi. Ou de son état de faiblesse, si celui-ci perdurait. Thranduil médita un moment là-dessus. Bientôt, estima-t-il, dès que la rumeur serait confirmée, certains viendraient ici, au cœur de la forêt, pour le sonder. Cherchant à obtenir son soutien pour essayer d'extorquer quelque chose à Erebor. Richesse, pouvoir... ce genre de chose.

- Non, décida Thranduil. Moi je resterai en dehors de ça. Mon intérêt est qu'Erebor perdure, sans cependant devenir trop puissante. Ce Fili, voilà longtemps que je l'observe. Il pourrait devenir un redoutable adversaire. Mieux vaut le ménager, tout en le laissant se débrouiller avec les autres. Ainsi, il ne deviendra jamais trop puissant, mais si le besoin s'en fait sentir il n'aura aucune raison de refuser une alliance.

Mais comme la vie des mortels est ridiculement courte, Thranduil pensa aussi qu'il lui faudrait désormais observer également, avec sagacité, le nouveau prince héritier et se faire une opinion à son sujet.

Il faut si peu de temps pour que basculent les choses !