La nuit était tombée depuis longtemps sur la Montagne Solitaire quand Fili s'éveilla en sursaut, le corps moite, l'esprit en déroute. Il venait de faire un cauchemar, dont déjà les images lui échappaient et les souvenirs devenaient imprécis, mais qui lui laissait une sensation de froid et d'appréhension. Il passa une main humide sur son visage et demeura un moment immobile, cherchant à rassembler ses idées et à se convaincre que tout allait bien… Son épouse dormait paisiblement à ses côtés, tout était calme, sauf lui, qui commença à s'agiter de manière inconfortable.

Au bout d'un moment, excédé, il se redressa et se glissa hors du lit en prenant soin de ne pas éveiller Maély. Il chercha des vêtements à tâtons, se vêtit sommairement et quitta la chambre. Il commença par aller boire un verre d'eau puis, décidément incapable d'aller se recoucher ou de rester tranquille, il sortit de ses appartements. Ce fut pour se heurter au garde qui se tenait en faction devant la porte et qui, d'abord surpris, le salua :

- Votre Majesté.

Quelque chose se tordit dans le ventre du prince.

- Pas encore, marmonna-t-il.

Puis il s'éloigna rapidement. Il ne savait pas où il allait, il avait besoin de prendre du mouvement. Il aurait aimé parler à quelqu'un de proche, lui confier ses doutes et ses angoisses, mais il n'allait pas tirer qui que ce soit du lit pour ça, n'est-ce pas ? De toute façon, personne ne pouvait l'aider.

Fili n'avait aucun but précis et cependant, tout à coup il s'avisa qu'il se trouvait devant les portes de la salle du trône. Il les poussa et demeura un moment immobile au seuil de l'immense salle, sombre et silencieuse. Seul le miroitement enchanté de l'Arkenstone, dans sa châsse d'or, tout là-bas, meublait le vide et l'obscurité des lieux. Fili s'avança. Il avança jusqu'au monumental trône de pierre qui si bientôt serait sien. Prétendre qu'il en éprouvait de la joie ou de la fierté aurait été un pur mensonge ! Fili n'était pas du tout certain d'être fait pour ça, en réalité. Et puis… son deuil était encore trop récent. Pour lui, c'était là la place de Thorin. A ceci près que Thorin ne reviendrait plus et que c'était lui qui à présent devait prendre en mains les destinées du peuple des nains.

Dans trois jours. Selon la coutume, Fili arborerait pour la première fois la couronne de son oncle lors des funérailles de ce dernier et deviendrait de ce fait, officiellement, le nouveau roi. Il n'y avait pas de cérémonie particulière ou plutôt, les deux se confondaient.

Fili sentit quelque chose lui remonter dans la gorge. Il étendit légèrement les bras, paumes tournées vers la voûte, et pria à voix haute :

- Mahal, donne-moi la force nécessaire. La force de le faire. Et la clairvoyance dont j'aurai besoin. Aide-moi à faire honneur à mes pères, à tous ceux qui m'ont précédé, à mon peuple….

Ses entrailles se tordirent à tel point qu'il crut un instant qu'il allait vomir. Il était malade d'appréhension, inutile de le nier. Thorin avait-il éprouvé la même chose, autrefois ? La même crainte, les mêmes angoisses ? Mais Thorin était né pour cela, cela faisait partie de lui. Il avait toujours eu l'âme d'un chef, d'un meneur. Fili n'aurait jamais osé prétendre qu'il était semblable à lui sur ce point.

Silencieusement, il rebroussa chemin. Lorsqu'il sortit de la salle, il tomba sur deux gardes qui faisaient leur ronde. Surpris de voir la porte de la salle du trône s'ouvrirent à une pareille heure et quelqu'un en sortir, les deux nains saisirent aussitôt leurs lances, avant même d'avoir vu le visage de celui qui poussait le battant :

- Eh, toi ! lança l'un d'eux d'une voix rude. Qu'est-ce que tu fiches… oh, pardon, Votre Majesté ! balbutia-t-il en reconnaissant les cheveux blonds de son futur roi. Pardonnez-moi, je ne vous avais pas reconnu.

- Ça ne fait rien, maugréa Fili, un peu surpris lui aussi sur le coup, car il ne s'attendait pas à croiser quiconque.

Les deux nains parurent un peu indécis quant à la conduite à tenir et Fili, agacé, les congédia d'un geste de la main qu'il avait parfois vu faire à son oncle. Efficace. Les deux nains le saluèrent et s'éloignèrent immédiatement. Le futur monarque songea soudain avec lassitude qu'il ne pourrait malheureusement pas balayer aussi simplement les problèmes et difficultés de sa future charge lorsqu'ils se présenteraient.

Il ne se sentait absolument pas en état de retourner se coucher et se dirigea donc vers les catacombes. Oui, c'était complètement absurde, mais il s'en moquait totalement.

- Votre Majesté, Votre Majesté ! bougonna-t-il chemin faisant. Comme j'aimerais qu'ils arrêtent tous de m'appeler comme ça ! Je ne suis pas encore roi, à la fin ! Et si j'avais le choix… qu'est-ce que j'aimerais rester « Fili » tout court !

Malheureusement, ce choix il ne l'avait pas. Il s'efforça de se consoler en se disant qu'il resterait « Fili tout court » pour quelques-uns : sa mère, pour commencer. Et Kili, bien sûr. Maély. Et Dwalin (encore avait-il fallu le lui dire)… c'est qu'on pourrait finir par perdre son identité, à force de s'entendre appeler autrement que par son nom ! Non ?

Il se munit d'une torche et se rendit tout droit à ce qui était d'ores et déjà le tombeau de son oncle. Ce dernier y reposait dans toute sa majesté. La seule chose qui lui manquait était la couronne d'or qu'il avait si longtemps portée. L'épée elfique, Orcrist, qui avait battu ses flancs depuis la reconquête d'Erebor reposait sur sa poitrine. Fili sentit une boule énorme se former dans sa gorge.

Il considéra avec tristesse les mèches grises de son oncle, soigneusement tressées, sa barbe tout aussi grise, mais se rasséréna un peu en contemplant les traits du défunt : même la mort n'avait pu leur ôter leur majesté ni leur expression altière.

- Tu as été bien plus qu'un oncle, pour moi, dit-il tout haut, avec une affection mêlée de chagrin. Bien que tu ne nous aies pas engendrés, tu as été le seul père que Kili et moi ayons connu. Je n'ai pas envie de te dire adieu, Thorin, mais seulement : merci. Pour tout. Pour toutes ces années. Pour tout le temps que tu nous as consacré. Pour l'amour que tu nous as prodigué.

Il soupira et poursuivit, sur le ton de la conversation :

- Tu vois, je savais bien que ce jour arriverait fatalement, mais je crois que je n'y étais pas réellement préparé. C'est dur de penser que tu nous as quittés, mon oncle. Que tu ne seras plus jamais là, avec nous. Que plus jamais je ne pourrais te demander conseil. Je vais te faire un aveu : je n'ai jamais eu aussi peur de toute mon existence. Tu as toujours dit que je ferais mieux que toi. Mais tu sais, tu as mis la barre très haut ! Néanmoins, je te jure que je ferai de mon mieux, chaque jour, jusqu'à mon dernier souffle. Le tout est de savoir si faire de mon mieux sera suffisant. Je sais que je n'aurais plus jamais droit à l'erreur, à présent. C'est terrifiant. Et chacun de mes actes, chacune de mes décisions aura de lourdes conséquences. Pas seulement pour le royaume, mais aussi pour Firgil : à partir de maintenant, il va devoir assurer la charge de prince héritier de la couronne. Je pense l'avoir bien élevé, mais saurais-je bien le préparer ?

Evidemment, Fili n'obtint aucune réponse. Ni le moindre mot de réconfort. Ce temps-là était bien révolu. Il était seul. Définitivement.

Un roi est toujours seul.

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- Pour l'amour de Durin, Fili, ne bouge pas comme ça ! Je dois encore m'occuper des enfants.

- Ce truc me serre, je ne peux plus respirer… et puis ça démange. C'est quoi ? Du poil de rat ?

- Très drôle ! rétorqua sèchement Maély.

Elle s'assura que les vêtements de son mari –pas plus serrés que ceux qu'il portait d'ordinaire- tombaient correctement et n'avaient aucun faux pli.

- Cesse donc de te tortiller ! gronda-t-elle. Tu es pire qu'un enfant. Il reste le manteau.

Fili grogna. La naine prit avec précaution le lourd manteau de fourrure déposé sur un siège et le lui drapa sur les épaules.

- Oh là là ! se plaignit le nouveau roi des nains. Je ne peux plus bouger, avec ça. Autant porter une armure.

- Autant surtout t'y habituer, dorénavant.

Fili voulut tourner sur lui-même pour s'assurer que ses gestes demeuraient fluides et Maély laissa fuser une exclamation exaspérée :

- Ah non ! Tiens-toi tranquille ou nous ne serons jamais prêts !

Elle finit d'arranger les plis du manteau, s'assurant qu'il tombait correctement, jusqu'au sol, puis elle recula de quelques pas et jaugea son mari d'un œil critique. Finalement, elle sourit.

- Bon, ce n'est pas mal, fit-elle. Tu as plutôt fière allure.

Son visage s'altéra légèrement.

- Il ne manque plus que la…

Elle tourna les yeux vers le meuble sur lequel reposait la couronne d'Erebor. Fili se sentit l'envie de fuir à toutes jambes.

- Plus tard, décréta-t-il fermement. J'ai le temps.

Maély se rapprocha de lui et effleura ses lèvres d'un baiser.

- Tout se passera bien, assura-t-elle.

Avec son épouse, Fili pouvait se permettre d'être lui-même. Il baissa les yeux un bref instant.

- J'ai l'impression de commettre un sacrilège, murmura-t-il.

- Mais tu sais très bien que ce n'est pas le cas. Elle est à toi, maintenant. « Il » ne la portera plus jamais.

- Il m'a dit quelque chose d'approchant, au cours des dernières heures…

- Tu vois bien.

Fili soupira.

- J'aimerais que tout cela soit terminé, avoua-t-il.

- Moi aussi.

Maély finit par se secouer et prit un air sévère pour conclure :

- Bon, je vais voir si les enfants sont prêts. Tâche de te tenir tranquille pendant ce temps, je n'ai pas envie d'avoir perdu le mien en œuvrant à te donner l'air d'un roi.

- Aucun risque, grogna Fili avec mauvaise humeur, je peux à peine bouger avec tout ce harnachement.

Maély sortit en arborant un air excédé. A nouveau, Fili souhaita avoir le pouvoir d'accélérer le temps. D'être à ce soir. Les funérailles de Thorin et son intronisation officielle en tant que Roi sous la Montagne seraient terminées.

Double cérémonie, revêtant une importance tout simplement capitale pour tous les nains. En ce jour qui était à la fois de deuil et de liesse, ils allaient dire adieu à leur ancien roi et célébrer l'avènement du nouveau.

A ceci près, pensa Fili, que cette journée serait suivie de nombreuses autres. Un peu moins pénibles toutefois, surtout sur le plan émotionnel, du moins il l'espérait. Mais tout aussi contraignantes. Pas plus tard que le lendemain, il devrait reprendre les négociations abandonnées par Thorin. Les pauvres ambassadeurs étaient toujours à Erebor et il devait s'occuper d'eux en priorité. Ce qu'il n'avait pu faire jusqu'à présent, car c'était au roi des nains de traiter cette affaire. Une fois qu'elle serait réglée, il devrait réunir le conseil royal, pour sa première session en tant que monarque. Quel pensum ! Bien que participant à ces séances depuis des années, Fili les trouvait toujours aussi barbantes. Firgil devrait à présent y assister également. Pour son fils aîné, les choses allaient changer aussi, pensa Fili. A compter d'aujourd'hui, il devenait le prince héritier. Fili aurait bien aimé que son fils puisse bénéficier de quelques années d'insouciance encore, mais hélas, ce n'était plus possible.

Sinon, quand enfin il en aurait terminé avec tout ça, il lui faudrait mettre de l'ordre dans les paperasses, abandonnées elles aussi, dans le cabinet de travail de Thor... non, le sien, dorénavant. Et ça n'aurait jamais de fin.

Enfin, c'était ainsi. Fili avait trop le sens du devoir pour tenter de s'y soustraire. Allons, se morigéna-il, trêve de jérémiades. Il était temps d'accepter les choses et d'endosser son nouveau rôle. Il inspira profondément et à plusieurs reprises et chassa résolument ces pensées négatives de son esprit pour ne se concentrer que sur ce qu'il avait à faire maintenant. Maély avait raison, même si les prochaines heures se révélaient contraignantes, voire pénibles, Fili savait qu'il s'en sortirait à son avantage. Thorin l'avait bien préparé à prendre sa succession, et cela depuis longtemps. Il n'y avait plus qu'à mettre en pratique. Fili inspira une nouvelle fois et sentit la résolution envahir tout son être. Il ferait honneur à ses ancêtres et à ses proches. Il était prêt.

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Le banquet qui avait clôturé les funérailles de Thorin Ecu-de-Chêne et l'avènement de son neveu en tant que Roi sous la Montagne avait duré presque toute la nuit. Là encore les deux événements étaient liés : les chansons à la gloire du nouveau roi alternaient avec celles qui chantaient les louanges et les exploits de l'ancien. Les histoires de même.

Fili avait décidé de faire graver dans la roche qui fermait le tombeau de son oncle toute l'épopée de ce dernier. Il y aurait de quoi faire, mais les tailleurs de pierre nains sont habiles. Oui, se dit Fili, dès demain… non, le jour se levait. Dès qu'il aurait pris quelques heures de repos, il donnerait les ordres nécessaires.

Thorin méritait bien cela. Son nom méritait de passer à la postérité. Fili était tout à fait décidé. Il lui semblait que c'était là la dernière chose qu'il pouvait faire pour son presque père.

Pour que sa mémoire soit éternelle.

FIN