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Les enfants de Kama


18 Août 2000, arrondissement de Nishinari-ku, Osaka

Le même quartier, la même désolation. Le temps n'efface ni le sang ni la suie, comme le constata un homme, affaissé par un poids invisible sur ses épaules. Il est jeune, dans la vingtaine, mais son regard est lourd de la fatigue d'un vieil homme. Il est allé à Kama. Il sait qu'il n'aurait pas dû, mais il n'a pas pu résister à cette voix qui n'a de cesse de crier son nom, l'attirant sur les lieux du crime, il n'a pas su dire non aux images du film terrifiant qui se joue tous les soirs dans sa tête, sans interruption aucune, l'implorant d'y retourner, de voir par ses yeux.

Il était là, quand ça s'est passé, il a tout vu. C'était il y a maintenant plus de deux ans, mais jamais les images ne se sont ternies, jamais l'odeur de chair brûlée ne l'a quitté, jamais il n'oublierait. Et cette femme qui était devenue sa compagne... Il n'oublierait jamais son regard, cette nuit là. Ils avaient tous changés après le massacre, mais personne n'avait plus changé qu'elle. Quand ils s'étaient connus, si peu d'années avant c'était vrai, elle lui était apparue comme une jeune femme solaire, éclatante de joie de vivre, respirant la liberté dont lui-même était tant avide. Une femme de caractère, pleine de hargne pour cette société qui les avaient abandonnés... Mais d'une bienveillance poignante.

Il n'irait pas jusqu'à dire qu'il était tombé amoureux d'elle, mais elle lui avait offert une fenêtre sur l'espoir. En y réfléchissant, même à leurs premiers rendez-vous, elle avait déjà ce brin de folie en elle, qui pouvait être charmant comme profondément déroutant. Mais la femme qu'il avait connue durant ces années, n'avait plus rien en commun avec la furie qu'il côtoyait à présent, comme autant d'étrangers partageant une colocation. Il n'avait même pas eu dans l'idée de faire sa vie avec elle, à l'époque. S'il devait être honnête, il dirait qu'elle avait plutôt représentée une partie de sa jeunesse où, tout fougueux qu'il était, se voyant déjà conquérir le monde, il avait crût que tout lui était offert sur un plateau d'argent. Finalement, ils n'avaient toujours pas déménagés du quartier qui les a vu naître, et chacun d'eux était conscient qu'ils resteraient certainement là toute leur vie.

En définitive, ce qui avait mis fin à ses illusions fantaisistes avait été simple comme un retour aux choses les plus élémentaires. Elle était tombée enceinte. Ce fût un choc, autant pour l'un que pour l'autre, mais il n'avait pas tardé à prendre la décision d'assumer l'enfant. De toute façon, quelles autres alternatives avait-il ? Il avait plutôt prit sa future paternité comme une chance, une occasion de faire quelque chose de sa vie de raté. C'était son enfant, et même encore dans le ventre de sa compagne, il l'aimait déjà plus que tout, plus que sa propre vie.

Il s'était mis à faire des projets pour eux, à rêver d'un avenir hors des murs de ce taudis. Ce fût comme un second souffle, une deuxième lueur d'espoir qu'il prit comme un signe de changement. Mais lorsque le massacre eu lieu, la petite Hana avait seulement quatre ans, et Tsume venait de donner naissance à leur fils, âgé de quelques quatre mois. Cette tragédie avait évince leur bonheur d'une vie simple, étouffant dans l'œuf ces projets qu'ils nourrissaient pour leurs enfants, comme une tempête éclatant au milieu du foyer qu'ils tentaient de construire, projetant des morceaux acérés dans tous les coins de leur vie déjà bancale.

A présent qu'il était sur le chemin du retour, il regrettait de ne pas s'être rendu sur ces lieux plus tôt, cet endroit sordide où tout avait basculé. Bien sûr c'était douloureux, mais en un sens ça lui faisait surtout du bien. Il prenait conscience que tout avait bien été réel, cela lui permettait de faire le deuil d'une vie faussement idéalisé qu'il n'aurait jamais, puisque c'était ça, la vie qui lui était destiné. Une vie vide de sens, où lui-même n'existe pas en dehors des murs de ce quartier, sans identité, sans voix pour s'élever contre les injustices dont tous les habitants sont constamment victimes.

Mais ce n'est pas parce que lui est condamné à cette misère qu'il doit en être de même pour ses enfants. Il allait se batte pour eux, pour que leurs vies soient mille fois meilleures que la sienne, il y consacrerait tout.

Ce retour sur ces lieux pleins de souvenirs douloureux, là où nombre de rêves ont trouvés une conclusion bien triste et amère, c'est ce que lui a permis de réaliser, enfin. Il ne veut pas de ça pour ses enfants, et si sa vie doit avoir un but, alors c'est de tout faire pour leur éviter de pareilles désillusions. Il arrivait à un énième croisement, le jour déclinant doucement accompagnait sa marche méditative, et pourtant il y voyait comme en plein jour. En levant la tête du sol cabossé, il sentit son cœur rater un battement, la panique remplissant chaque canaux sanguin de son corps d'une puissante adrénaline qui le fit trébucher.

Un large nuage noir charbon s'élevait derrière les habitations de fortunes que l'étroite route desservait, maisons bancales éclairaient par un immense brasier qui consumait déjà plusieurs d'entre elles. Faites de matériaux récupérés çà et là, construites de façon asymétrique et sans fondations solides, le feu ne mettrait pas longtemps avant d'avoir atteint tout leur quartier. Avant même d'avoir évalué les dégâts, il n'hésita pas à se jeter dans la mêlée de personnes affolées, lui courant à contresens de la foule compacte qui vociférait en un brouhaha assourdissant et se bousculait violemment. Il chercha affolé des visages connus autour de lui, mais la panique brouillée ses sens. Il ne pouvait que se sentir projeté deux ans en arrière, cette nuit où tant de personnes avaient perdues la vie, il sentait à nouveau la fumée âpres qui consumait ses poumons, il revoyait les visages suppliants couverts de suif et de sang, les impacts de balles dans les corps à ses pieds, piétinaient par une foule dense et incontrôlable.

Mais les coups de feu avaient laissés place au bruit sourd et terrifiant des flammes, immenses, qui se balançaient d'un air menaçant au-dessus des toits, le défiant d'approcher. Il n'écouta pas leurs avertissements, se détacha fermement des poignes qui l'interceptèrent dans la marrée humaine. Il arriva en s'étouffant, un morceau de tissus couvrant sa bouche et son nez, devant une épave de maison réduite de moitié en cendre, qui se consumait inlassablement de l'autre. Il restait encore des personnes autour de lui, qui tentaient désespérément de récupérer les quelques biens amassés au cours d'une vie pauvre, d'autre qui à l'inverse bravaient les flammes pour piller un sol couvert de cendres brûlantes, aux nez des anciens occupants des lieux. Ici et comme depuis toujours, c'est chacun pour soi. Les amitiés sont éphémères, les alliances intéressées, seule la famille compte.

Le visage souriant de Hana lui apparût dans son esprit, à côté d'une Tsume rayonnante tenant fièrement leur fils. Mais l'image était faussée, idéalisée à nouveau. Hana ne souriait que très rarement, c'était une petite fille introvertie aux traits souvent tristes et égarés. Tsume était devenue aigrie, agressive, violente. Au fil du temps l'apparence mais, plus encore le comportement, de sa compagne c'était détérioré. Elle buvait plus que de raison, semblait avoir perdu le contrôle de sa propre existence, fuyait les responsabilités. Elle ne manifestait aucun intérêt pour son jeune fils, le traitait lui-même comme un esclave. Lui qui ne gagnait qu'un maigre salaire en tant que travailleur journalier, changeant de travail et de peau chaque matin, acceptant tout ce qui pouvait rapporter un peu de nourriture et de chaleur à la maison. Seule leur fille semblait être suffisamment digne de sa compagnie. Voilà leur réalité, loin des rêves et espoirs qu'il avait pu, naïvement, un jour avoir. Mais c'était sa famille, c'était tout ce qu'il avait, tout ce qu'il n'aurait jamais.

Devant les restes sombres et fumants de leur vie, il trouva une frêle silhouette qui se balançait d'avant en arrière, sur le rythme d'une mélodie que seule Tsume semblait entendre. Il se plaça face à elle, se retint de la secouer, mais plaça ses mains fermement sur ses bras, aujourd'hui maigres. Elle embaumait des relents d'alcool et de cigarette, qu'il pouvait sentir clairement malgré la fumée persistante.

« Où sont les enfants ? Qu'est-il arrivé ?

Il n'obtint ni regard, ni encore moins de réponse. Il était mortifié à l'idée que leurs enfants soient encore à l'intérieur, qu'ils aient pu être faits prisonniers par les flammes. Il ne pourrait pas le supporter. Il s'époumona alors, toussant et crachant du sang noir au visage inexpressif de la femme, cherchant des réponses dans ses orbes vides.

- Tsume où sont les enfants ? ! Répond moi bordel ! »

Il saisit avec force la mâchoire livide de sa compagne, agrippant un de ses bras à l'en arracher. Il ne s'arrêta de lui crier au visage que lorsqu'une petite main tâtonna sur son bras, et qu'il reconnut Hana. Elle était en pleure, couverte des pieds à la tête de suif, sa robe fleurie déchirée en maints endroits. Mais elle était en vie, et il coupa ses bafouillages, la serrant fort dans ses bras. Il oublia vite la femme à ses pieds, se contentant de tenir sa petite fille. Elle était saine et sauve, et il sentit des larmes de soulagements glisser sur son visage.

Quelques secondes plus tard, pourtant, l'angoisse le reprit, presque plus violemment. Où était Kiba ? Il fallait qu'il le retrouve immédiatement. Il était forcément tout près d'ici, si sa mère et sa sœur étaient là.

Autour d'eux, les flammes semblaient perdre en intensité, la foule c'était presque entièrement dissipée, laissant place à un calme glaçant. Il reposa la petite fille tremblante et se força à sourire pour la rassurer.

« Tout va bien maintenant. Papa est là, ne pleure plus.

Il embrassa son front, caressant les longues et douces mèches marrons.

- Tu restes ici avec Maman d'accord, je reviens vite.

Mais la petite fille ne voulait pas lâcher sa main et continuait à parler avec des mots mâchés, incompréhensibles car entrecoupés de sanglots. Elle lui indiqua de ses petits doigts leur ancienne maison qui tombait à présent en ruine, et il saisit un mot qui lui figea les sangs.

- Kiba… !

Il comprit immédiatement ce qu'elle tentait de lui faire comprendre et se força à rassurer la fillette, alors que la panique l'envahissait de nouveau. Son fils, qui venait à peine d'avoir deux ans était encore à l'intérieur, et il n'avait pas une seconde à perdre.

- Je vais le chercher, tu ne bouges pas d'ici ! »

Il attrapa l'enfant et la déposa devant sa mère, qui s'agrippa soudain à Hana en se complaisant en une crise de larme pathétique. L'homme n'hésita pas et déchira un pan de son tee-shirt, en entoura son visage, puis s'aspergea avec le contenu d'une bouteille délaissée, qu'il suspectait de ne pas même être de l'eau. Il se précipita dans l'ouverture de la porte élargie par les flammes, mais se retrouva cerné de toute part par une épaisse fumée aveuglante. Il suffoquait et décida de se traîner à plat ventre, s'aidant de ses coudes pour progresser, là où la fumée était moins dense. Des meubles, même des pans de murs entiers bouchaient parfois sa route et il dût déplacer des gravas pour continuer, ne se souciant pas de se blesser sous l'effort. Le souffle lui manquait, chaque pas était une torture où ses poumons réclamaient de l'air, rejetant la fumée sous la forme d'un liquide sombre qui lui coulait sur le menton et le long du cou. Ses yeux le brûlaient, ses narines l'irritaient même à travers le tissu.

Il cherchait avec la force du désespoir un signe de vie de son fils, mais seul l'écho des flammes lui parvenait, le grésillement du feu, les craquements sinistres des murs. Il avait à présent atteint l'unique chambre de la modeste maison, mais il ne trouva pas trace du lit de l'enfant. Lorsqu'il voulut ressortir, un bloc de béton lui barra la route, dégringolant du plafond. Son pied droit fût bloqué sous les décombres, et il crût un instant qu'il ne s'en tirerait pas. Mais la pensée que son fils était quelque part près d'ici, sans défense, qu'il était peut-être déjà trop tard, lui permit de puiser dans les dernières forces qui lui restaient. Il rampa, s'agrippant à une commode en bois noircie, et tira sa jambe à sa suite. Cela eut pour effet de la tordre en un angle anormal qui lui fit pousser un cri roque, mais il continua à ramper vers la dernière pièce, la salle de bain. Il l'atteignit tant bien que mal, et repéra immédiatement la carcasse d'un lit d'enfant, brûlé jusqu'au squelette de métal dont il était fait.

Il s'écroula, ses mains tirant sur son visage comme pour l'arracher, ne retenant pas ses cris de douleur. Lorsque ses hurlements se tarirent et que ses forces semblèrent lentement l'abandonner l'adrénaline retombant, il entendit un léger couinement. Il crût d'abord à une hallucination, mais lorsque des pleures lui parvinrent cette fois plus clairement, il saisit sa jambe blessée pour se mettre debout, et celle-ci émit un craquement osseux désagréable qui lui tordit les traits. Malgré toute la souffrance qu'il pouvait bien ressentir, un léger sourire déformé éclaira pourtant son visage lorsqu'il se pencha vers la baignoire.

Le jeune enfant aux cheveux châtains doré se débattait mollement dans un fond d'eau, couvert de cendres. Il semblait très affaibli, était entièrement nu, exposé tout entier à la fumée et aux gaz toxiques. Mais dans cette petite alcôve, baigné dans l'eau et sommairement protégé par cette pièce qui avait échappé au plus gros des dégâts, il se battait pour survivre. Le plus délicatement possible, mais avec des gestes peu assurés, l'homme entoura l'enfant dans les quelques serviettes qu'il put trouver à proximité et tenta de rejoindre l'entrée. Ne prenant plus la peine de ramper, il força ses jambes à rester en mouvement, tenta de ne pas faire de geste brusque alors que sa tête tournait et qu'il avançait à présent dans un noir presque complet. Ses pieds se prirent à maintes reprises dans des objets, il tomba plusieurs fois, mais il gardait en permanence Kiba serré bien fort contre lui, tirant sur les tissus pour que la fumée ne pénètre pas. Il ne savait pas ce qu'il faisait, ni si son fils survivrait encore jusqu'à ce qu'ils soient sortis, mais un maigre espoir persisté.

Finalement, pendant que ses yeux révulsés se fermaient tout seuls et que ses membres devenaient mous, que sa bouche se faisait sèche, que ses poumons s'étaient arrêtés de fonctionner, la fumée se fit moins dense et il aperçut de la lumière. Sans savoir comment, il franchit les derniers pas qui le séparaient de la sortie et s'écroula en arrière sur le sol remplis de cendres encore frémissantes.

Alors qu'il commençait à clore ses paupières, les serviettes glissèrent et il put apercevoir une dernière fois Kiba. Il s'étouffait, mais son torse se soulevait et ses yeux noirs le regardaient, il semblait perdu et effrayé. Mais Il était vivant. Ses enfants étaient sauf. Et c'était tout ce qui comptait.