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Coupables d'exister


4 décembre 2003, Parc Sumiyoshi, arrondissement de Suminoe-ku, Osaka

« La nuit et le froid enserrent comme un étaux le cœur et le corps des gens encore debout. Il fait affreusement froid, même pour cette nuit de décembre, et les animaux errant se cachent de l'air glacial. L'endroit, fleurissant de monde à la belle saison, est à présent délaissé, dépouillé de ses belles couleurs par l'hiver qui frappe, dur et intransigeant avec la flore et la faune. La neige n'est pas encore tombée, mais cela ne saurait tarder au vu des nuages qui s'amoncellent, voilant la lune et plongeant les alentours dans une nuit sombre et silencieuse, seulement entrecoupé par le grondement lointain des moteurs de voitures.

Au loin, caché par les arbres et la végétation séchée par le vent, quelques travailleuses nocturnes arpentent courageusement les rues, guettant un client qui ne se manifestera sans doute pas. Au bord du sentier qui court sur le parc, un banc est jalousement gardé par un homme d'un âge incertain, épié par un autre sans-abris envieux, qui se contentera pour cette nuit du confort précaire d'un tas de feuilles en décompositions.

A l'écart de tous, deux hommes vêtus de noir se saluent respectueusement en s'inclinant, puis leur dos raides s'éloignent vivement sans tarder, l'un tenant une valise d'une main crispée. L'autre homme, celui qui porte une paire de gants en cuir épais, se fait aborder par une des femmes, dont le visage marqué et maquillé à outrance est soudain éclairé par un lampadaire. L'homme la bouscule violemment lorsqu'elle pose une main aguicheuse et tremblantes sur son torse, la faisant s'écrouler sous la force du geste. Ils échangent de vives paroles, l'un est agressif, l'autre est terrorisée. Avant de reprendre sa route d'un pas pressé et indifférent, l'homme en costume crache sur la femme, qu'un violent coup de pied atteint ensuite à l'estomac, la laissant immobile sur le sol gelé.

Lorsque l'afflux touristique des douces saisons laisse place au calme subjectif de l'hiver, quelques habitants de Kamagasaki commencent alors une longue marche annuelle vers Suminoe-ku, porte ouverte vers de nouvelles possibilités, de nouveaux trafic, de nouveaux clients potentiels. Ceux-là n'en reviennent pas toujours avec plus de richesses, et parfois n'en reviennent simplement pas, mais ils sont des centaines à tenter leur chance chaque année. Et avec ceux-là, à la poursuite de rêves utopiques et parfois d'une gloire ridicule, vient aussi des criminels en constante recherche de victimes, et des trafiquants en quête de nouveaux réseaux. A cette période, l'endroit est déserté et fuit des habitants du quartier, qui délaissent pour l'hiver l'endroit, le retrouvant plus tard marqué par toujours plus de règlements de comptes et autres victimes de rêves brisés.

L'endroit est aussi plus rarement témoins d'autres actes criminels en tout genre, pouvant aller crescendos suivant le nombre d'expatriés provisoire en provenance de Kama. Cette année 2003 fit partie de ses quelques années où le taux de criminalité monta en flèche très rapidement. »

Cet homme qui arpentait le parc l'avait pressenti, et l'avait donc considéré comme une opportunité pour lui. Il était encore tôt dans la saison, mais quelques connaissances lui avaient conseillé d'agir au plus vite. Approchant la quarantaine, ses cheveux étaient grignotés par une forte calvitie et ses yeux tombant lui donnaient un air dérangé. Il se tenait avachi et son corps maigre avait comme de la peine à soutenir sa tête.

Il marchait avec empressement, courbant encore plus l'échine, si c'était possible. Il tirait derrière lui un enfant décharné et apathique, dont les yeux étaient presque clos. Les cernes violettes sur son jeune visage laissaient à deviner qu'il n'avait pas assez dormi, ce qui n'était pas étonnant au vu de l'heure tardive. L'homme respirait la nervosité et n'avait de cesse de tirer fortement sur le petit bras pour que l'enfant avance plus vite. Il repéra soudain quelque chose et ses lèvres frémirent, alors qu'il augmentait toujours plus la cadence.

L'enfant était plus traîné qu'autre chose, mais la torture cessa nette lorsque l'homme se stoppa enfin, à l'ombre d'une grande statue de pierre. Il lécha ses longs doigts pointues et lissa ses sourcils broussailleux, puis réajusta son costume trop grand pour lui. Il se tourna ensuite vers l'enfant et lui adressa ce qui ressemblait plus à une grimace qu'à un sourire. D'un geste dur et brutal, il resserra le col du manteau du garçon et tenta d'arranger ses cheveux roux, courts et ébouriffés.

« Bon, écoute-moi. Tu fais exactement comme on a dit, et tout ce passera bien. Et je ne veux pas entendre un mot, tu as compris ? »

L'enfant se frotta les yeux d'un air peu concerné, mais acquiesça mollement. Une longue attente commença, pendant laquelle le garçonnet tomba finalement de fatigue, se couchant à même l'asphalte, pendant que l'homme somnolait à moitié au pied de la statue. Au bout d'un moment, plusieurs heures de l'avis de l'homme, il entendit des pierres crissaient sous le poids d'une personne en approche. Il se releva d'un seul bond, entreprit d'ajuster à nouveau son costume, mais hésita au moment de réveiller l'enfant. Il prit la décision de ne pas le faire, pas pour le laisser récupérer du sommeil, mais plutôt pour ne pas être dérangé, et quelques secondes plus tard, une femme tout de rouge vêtue se planta devant lui. Ses lunettes carrés à large armature lui donnaient un air sévère, et il se sentit rapetisser devant elle. Comme elle restait muette, le détaillant froidement de haut en bas, il pris les devants, espérant qu'elle ne le voit pas frissonner.

« Vous... Vous êtes bien madame Red ?

La femme pris son temps pour répondre, le dévisageant par-dessus ses lunettes.

- En personne. Mais pas de madame qui tienne je vous pris, je ne mérite pas ce titre, au combien flatteur soit-il pour vous. » Fit-elle, d'un air énigmatique.

Elle se désintéressa vite de lui pour reporter son attention vers l'enfant endormit. Elle se mit à sa hauteur, plissant élégamment sa jupe sur ses collants en laine, et lui caressa la joue de sa longue main. C'est un geste qui aurait pu paraître tendre, et pourtant l'homme eut le sentiment dérangeant de voir un marchand de bétail qui tâte la marchandise.

« Quel âge ? Demanda t-elle, ne le regardant toujours pas.

- Cinq ans, six en mai prochain. Tout est dans le dossier, fit-il en lui tendant une mince chemise, dont elle s'empara vivement. Plus un petit supplément, évidemment. Il est jeune, mais robuste, c'est vrai qu'il n'est pas très malin, mais je suis sûre qu'avec un peu d'entraînement il pourra facilem...

- Ça, ce sera à moi d'en décider. En venant ici vous consentez à abandonner vos droits, je vous demande donc de ne pas interférer, et encore moins de chercher à me donner des conseils.

Sous le regard accusateur de la femme en rouge, l'homme se sentit toujours plus rabaissé, et il détourna les yeux.

-Bi-bien sûre madame. Hum, je veux dire Red. Comme vous voudrez, Red. Vous le prenez donc... ?

La femme souleva l'enfant consciencieusement et leva un regard hautain et aussi froid que la nuit vers l'homme.

-A partir de ce moment, vous n'avez donc plus aucun droit sur l'avenir de cet enfant, vous n'aurez absolument aucune possibilité, de retour ou de réclamation, possible. Tout ce que vous pourrez dire à la police, ou tout autre organisation aussi haut placé soit-elle, sera fermement nié en bloque, et nous ne garderont pas trace de cet échange. Vous et moi ne nous sommes jamais rencontrés.

Les conditions établies et acceptées par les deux parties, chacun s'éloigna. Et peut-être est-ce le bruit des talons sur la pierre, ou bien la sensation de mouvement, ou encore l'impression qu'un changement important venait d'avoir lieu, mais l'enfant finit par s'éveiller, déstabilisé par ce qui était en train de se passer sous ses yeux impuissants.

« PAPA … ! »

Pendant plusieurs minutes, le cri glaçant résonna, appelant à l'aide. Mais jamais l'homme ne se retourna.