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Le chien des bas quartiers
27 novembre 2006, Kamagasaki, arrondissement de Nishinari-ku, Osaka
Les hurlements aiguës des chiens transpercent la nuit froide, aussi froide que le cœur des gens qui s'amassent de plus en plus nombreux autour de l'arène. Le vent porte à leurs narines l'odeur du sang qui n'a de cesse de couler et ils semblent en quémander plus, tels les bêtes sauvages et sanguinaires qu'ils sont devenus. Chacun y va de son cri, de son insulte, crachant, frappant, ruant devant le spectacle qui s'éternise, les deux chiens agonisants : le gagnant n'a pas encore été déclaré. Le combat se terminerait sur la mort de l'un deux, il n'y avait aucune échappatoire. À l'arrière-plan du spectacle, se trouve les marionnettistes et leurs pantins enchaînés qui observent avec peur et nervosité, ne ratant rien du combat qui rameute les foules et fait circuler son flot d'argent sale. On vient à l'arène de Kama pour s'enrichir, par amour du jeu, pour retrouver le goût métallique d'une compétition acharnée. Parfois, par simple envie de voir couler le sang.
Tous les soirs, la même boucherie. Et tous les soirs pourtant, le bâtiment délabré est rempli, surchargé d'une foule avide. Mais dans ce quartier, les distractions sont rares, les plaisirs restreints. Les stupéfiants et l'alcool se substituent naturellement aux mets les plus fins, offrant une protection fictive contre le froid de l'hiver en approche, et surtout gardant les habitants d'une dépression destructrice. À l'inverse des autres villes, ici on ne peut pas se laisser aller à la déprime, a l'apitoiement sur sois-même, puisqu'au premier signe de faiblesse, on est perdu. Il ne faut pas longtemps à ceux que l'on pensaient nos plus proches amis pour nous dépouiller de nos précieux biens et il ne faut, par la suite, que peu de temps avant que l'on ne s'abandonne à une évidente déchéance, supposons que l'on puisse tomber plus bas.
Se distraire et oublier ne serait-ce qu'un instant cette vie d'infortune est donc, plus qu'un passe-temps, une nécessité à laquelle il ne faut en aucun cas déroger. Et chacun à sa méthode pour tirer de cette vie ici-bas un plaisir jubilatoire. Beaucoup se contentent de la boisson. Mais ce sont eux qui périssent les premiers, tout grisés qu'ils sont en permanence, ils en viennent vite à oublier le froid et les besoins élémentaires nécessaires au fonctionnement de l'organisme. Il y a également les drogués. Et ce n'est pas les trafiquants qui manquent, ici. Mais les drogues sont coûteuses, et seuls les moins démunit peuvent se permettre de telles dérives. Cependant, les dangers de celles-ci sont largement proportionnelles au nombre de morts quelles causent, chaque année. Que ce soit par overdose, à cause d'une qualité qui laisse à désirer, d'une drogue trop diluée de produits chimiques divers, voir même bien souvent de conflits avec les revendeurs qui finissent en bains de sang. Évidemment, il y a aussi l'habituelle prostitution, accompagnée de ses dérivées, bien moins répandues cependant, comprenant certaines dérives sexuelles condamnables, dont un trafique d'enfant qui partage les foules, même à Kama. Pratiques accompagnés bien souvent de hauts risques sanitaires, raison pour laquelle la plupart des habitants se renseignent avant de s'abandonner dans les bras de n'importe qui. Mais les jeunes et les gens de passages sont souvent prit au piège de la roulette russe. Et enfin, il reste les combats, allant de pair avec les jeux d'argents. Toujours violents, toujours sanglants, ils distribuent aux spectateurs toujours plus d'adrénaline qui, couplé avec alcool et pari, finissent bien souvent en conflits d'intérêts tout aussi exutoires.
Devant la foule euphorique montée sur des gradins artisanaux, une cage de barbelé était le centre de toute l'attention. Le sable qui recouvrait son sol volait dans l'air et était propulsé sur un premier rang de supporters forcenés qui, accroché parfois à même la cage, hurlait des mots incompréhensibles. Quelques bagarres avaient déjà éclaté plus loin dans les rangées, et personne ne s'en préoccupait vraiment, trop fasciné par le combat. De la nourriture à moitié mastiqué traîné dans tous les coins, à côté de cannettes de bières vides, et l'air empesté la sueur et le renfermé de l'entrepôt humide. Les visages étaient extatiques, serrés de concentration et d'angoisse, parfois les regards se faisaient ébahit par la violence d'un mouvement, puis redevenaient creux. Certains avaient la bave aux lèvres d'avoir trop criés, les plus fragiles tombés inconscients. C'était comme si les spectateurs eux-mêmes livré un combat sans merci.
Soudain, les parieurs retenairent leur souffle comme un seul homme et la foule se tût. Seuls les bruits acharnés et sanglants de l'arène s'élevaient, mélange de grognements, de jappements stridents. Les crocs claqués, le sable crissé, on entendait même le bruit des chairs qui se déchiraient. Il y avait eu un revirement. L'outsider, maigrelet et dont les cottes saignaient les flancs, venait à la surprise générale de renverser le champion sur le dos. L'énorme Pit Bull blanc était à présent maintenu au sol par son rival efflanqué qui l'avait saisi à la gorge. Le molosse imbattu dévoilait son ventre et son poitrail, points vitaux qui, il le savait, lui seraient fatales. Bandant ses muscles puissants, il s'agita dans tous les sens, mordant et griffant la chair déjà à vif de l'autre avec l'énergie d'un condamné. Les hommes les plus proches s'aplatir contre la cage, s'éraflant sur les barbelés, et hurlèrent au chien blanc des ordres ridicules qu'il ne pouvait pas interpréter.
Mais c'était de toute façon trop tard. L'autre était moins musculeux, mais bien plus rapide, et il avait déjà saisi la gorge blanche marqués de cicatrices de ses canines pointues. D'un coup de dent précis et vif il lui déchira la carotide. La veine explosa, répandant un flot de sang continu sur le sable qui se teint alors de pourpre, et le Pit Bull s'agita frénétiquement encore quelques secondes, ses yeux noirs dilatés, sûrement était-il lui aussi étonné de la conclusion du combat. Un silence pesant se fit, pendant lequel la réalisation faisait son chemin dans les cerveaux embrumés des parieurs. Certains finirent par se rasseoir, secouant leur tête en signe de déception, mais ceux qui avaient joué gros sur le combat éclatèrent de rage. Des cris d'indignation se firent entendre bruyamment, des coups de poing furent échangés à l'aveugle.
Un morceau de métal vint frapper durement le gagnant, creusant la chair de son épaule et rajoutant une blessure de plus sur son corps maigre et ravagé. D'autres projectiles suivirent, accompagnant toujours plus de cris indignés. Un homme n'hésita pourtant pas à braver la foule pour pénétrer dans la cage, un large sourire déplacé ravageant sa face buriné. De nouveaux projectiles le lui firent cependant ravalé, et lorsqu'une large pierre frôla son arcade, une voix sourde déformé par un micro s'éleva de derrière les gradins, imposant l'autorité et réclamant le silence. .
« Et voilà le vainqueur du dernier combat de cette année ! Voilà donc notre nouveau champion, qui règne désormais sur l'arène de Kama ! Aka no Arashi ! »
L'homme sembla presque savourer les réclamations et les plaintes qui fusèrent suite à la déclaration officielle. Mais voyant les esprits s'échauffer dangereusement, il saisit prestement son champion par le large collier étrangleur et le traîna à sa suite, ne se souciant guère de ses gémissements ou des traînés de sang qui les suivaient. Avant de quitter la cage, il ne put s'empêcher un dernier moment de gloire, et se retourna vers la foule scandalisée avec un sourire moqueur et supérieur accroché au visage. C'était lui qui possédait le nouveau champion de l'arène, après tout, ils lui devaient le respect.
Ne s'éternisant pas, il déposa son fardeau dans une des cages, entreposés par centaines, qui contenaient toutes des chiens plus survoltés encore que les parieurs. Le capharnaüm d'aboiements était intenable, mais la forte odeur d'urine et de déjections qui emplissait les alentour était bien pire encore, donnant de puissants haut-le-cœur à l'homme. Cependant, il ne se départit pas de sa bonne humeur et reprit vite son sourire prétentieux. Sourire qui s'élargit lorsque, triomphant, il s'approcha du haut comptoir placé à l'entrée de l'entrepôt. Ça, c'était son moment favoris. Devant lui se dressait un mastodonte au crâne chauve et tatoué qui le surplombait de toute sa hauteur. Il évita son regard accusateur, mais gonfla la poitrine, refusant de se laisser intimidé. Il lui tendit le simple morceau de papier qui attestait de la victoire et reçut, de mauvaise grâce, son dû en petites coupures et entassé dans un vieux sac en toile. Il soupesa le paquet d'un geste pompeux, fixant moqueusement l'autre homme, puis entreprit de sortir chacune des liasses de billets, mimant un geste expert qu'il avait vu exécuter maintes fois ici.
L'autre se raidit, mais sembla renoncer à une réplique menaçante. Bien au contraire, il fixa l'homme d'un regard lucide et calme, puis tout à la surprise de son vis-à-vis, il arbora un mince sourire. Sourire qui se fit amère et plein de sous-entendus au fil de ces paroles.
« Fais attention, Kochiro. Fais très attention. Car arrivera un jour où ce bâtard, que tu t'obstines dangereusement à façonner à l'image d'une arme, ne sera plus aussi docile. Et dans quelques mois, peut-être quelques années si tu es chanceux, il se rebellera contre son bourreau. Et ce jour-là crois-moi, tu risques d'y perdre une main... ou bien plus.
Et ses mots sonnèrent plus comme une prédiction que comme un avertissement.
- Va te faire voir ! »
Répondit violemment l'homme, qui n'avait pas envie d'argumenté, mais plutôt de profiter de sa victoire. Avec beaucoup d'alcool et en charmante compagnie, si possible. Grommelant, il écarta les étranges paroles du géant de son esprit et récupéra sa cage. Il venait de sortir de l'entrepôt désaffecté, lorsqu'il se rendit compte que la cage qu'il tirait était bien plus légère qu'à l'habitude. Il avait bu, même plus que de raison, et son cerveau fonctionnait lentement, prit dans un brouillard constant. Il lui fallût donc encore quelques mètres pour vraiment se rendre compte que quelque chose clochait. Il s'arrêta et regarda le ciel noir d'encre un instant, réfléchissant à toute vitesse. Soudainement, il fût prit d'un doute qui lui remonta l'estomac dans la gorge et lorsque la panique l'envahit enfin, il s'agenouilla à même le sol, et regarda à l'intérieur de la cage vide comme s'il la voyait pour la première fois. Ses globes oculaires roulèrent d'une façon terrifiante dans ses deux cavités noir, et il sentit des vertiges monter précipitamment en lui. Il s'écrasa au sol, la tête enfoncée entre ses mains crasseuses.
Le salaud... Il l'avait osé le rouler, lui. Et maintenant, qu'allait-il bien pouvoir faire ? Comment allait-il pouvoir expliquer son absence en rentrant ? Heureusement, il lui restait toujours la recette du combat de ce soir, mais ça ne suffirait pas longtemps à couvrir toutes ses dettes, qui depuis des années s'entassaient... Non, il ne se laisserait pas avoir si facilement. Si ce misérable corniaud croyait pouvoir lui échapper, il allait avoir une bien mauvaise surprise. Mais, c'était un peu de sa faute à lui, au final. Sûrement avait-il été trop laxiste dans son éducation, peut-être qu'il ne lui avait pas assez bien fait comprendre qui était le maître. Quoi qu'il en soit, les choses allaient changer à partir de maintenant, et radicalement, pour sûr. Il allait le retrouver et pour cela il ratisserait toute la ville s'il le fallait. Se relevant en un mouvement difficile, entravait par sa masse pondérale, il se dandina sur une route qu'il voyait double et se lança, fébrile, à la recherche de son gagne pain. Oh oui, il allait le retrouver ce dégénéré, et une fois qu'il l'aurait à portée de main, il s'assurerait qu'il passe un mauvais moment. Il en ferait son affaire.
