.


Une course contre les étoiles


23 août 2013, arrondissement de Konohana-ku, Osaka

La Yodo-gawa était déchaînée en ce soir d'été orageux, sa surface d'habitude lisse et miroitante à présent troublée par le vent et la pluie. Déchirant le silence dans lequel étaient plongées les larges berges, un éclair retentit et éclaira, l'espace de quelques secondes, les lointains immeubles sur l'autre rive, laissant également apparaître un pont à proximité. Cette année là, la saison était particulièrement colérique et humide, brûlant la peau des habitants et la végétation sans distinction aucune, marquant son passage dans les chairs comme dans les esprits. Pour cette raison, peu de gens arpentaient les rues, ne profitant pas de la fraîcheur relative du soir, et même les pêcheurs les plus aguerris ne se risquaient pas à aller titiller le poisson.

Pourtant, près des buissons et autres fourrées massives qui entouraient la grande rivière majestueuse, des silhouettes surgir. Agiles, elles volaient presque au-dessus des branchages. Le bruit de leurs pas sur le sol gorgé d'eau était ténu, mais leurs mouvements étaient rapides, les ombres se rapprochant à vive allure du grand pont suspendu qui dominait une eau toujours plus agitée. Les individus, affolés, étaient maintenant si prêt des berges qu'ils furent vite transis par les eaux déchaînées, qui s'ajoutaient à une pluie de plus en plus agressive. C'était comme si toute l'eau du monde se déversait à présent sur eux, les retenant dans leur course, alourdissant leurs vêtements et brouillant leur sens. Ils poussaient des râles rauques et leur essoufflement était clairement audible. Le calme de la ville endormie n'était plus, la nuit maintenant assourdie par la pluie torrentielle et les rafales de vent violent.

Ne pouvant plus progresser, puisque bloqués par les forces de la nature elle-même, les deux jeunes hommes se démenèrent avec les éléments et coururent comme ils le purent vers un semblant de foret, ainsi sommairement abrités par des arbres feuillus. Quelques branches de détachèrent sur leur passage, tombant parfois à quelques mètres d'eux, et ils se rapprochèrent instinctivement des grands troncs. Leurs longs cheveux gorgés d'eau collaient à leurs visages bronzés, défaits de toute attache par le vent, et ils entravaient à présent fortement leur vision. Lorsque, entre deux rafales, le vent baissa en intensité, ils se replièrent un peu plus au couvert d'un grand pin, accroupis dans une attente fébrile. Le moins grand des deux chassa de sa main les gouttes d'eau déposées sur ses longs cils bruns, et émit un claquement de dents agacé en scrutant le ciel entre deux branches. Il regardait les lourds nuages noirs dévoilaient par un croisant de lune comme s'il avait pu les faire disparaître, mais ses yeux marron finirent par se détourner, contrit par la pluie qui les irritaient. Il essora ses longues mèches brunes pour en évacuer l'eau, et fit de même avec son tee-shirt blanc, le roulant et le pressant avec agacement. Il dévoila de ce fait un corps ferme et puissant, l'extrémité d'un long tatouage coloré visible sur une de ses hanches. Le voyant ainsi faire, son comparse l'imita, relevant son importante masse de cheveux roux pâle d'un corps robuste et large.

Leurs yeux étaient sombres et scrutateurs, cherchant à percer une nuit opaque entrecoupée d'éclairs éblouissants. Entre deux flash lumineux, un coup de feu retentit soudain et les deux se concertèrent du regard, hochant ensuite la tête, sans qu'aucune parole ne soit échangée. Ils se placèrent dos-à-dos et entreprirent de rester en perpétuel mouvement, devenant ainsi une cible moins aisée à atteindre, toujours baissés au milieu des herbes folles. Le plus grand agrippait nerveusement l'extrémité de son haut immaculé, semblant vouloir atteindre les larges poches de son treillis, mais se résignant chaque fois. Son épais poignet fût saisi net dans une nouvelle tentative, et le brun lui intima de rester concentré de ses pupilles dures et sévères.

Une nouvelle décharge de balles retenti, projetant des éclairs blancs et synthétiques tout autour d'eux, faisant s'agiter nerveusement leurs corps. Le brun jura et se retint avec difficulté de céder à la précipitation, tandis que l'autre l'observait d'un œil inquiet. Retrouvant lentement son calme, il indiqua d'un nouvel hochement de tête à son partenaire de se tenir prêt à donner l'assaut. Celui-ci plongea sa main dans la poche du pantalon noir, la ressortant immédiatement, cette fois armée d'un énorme pistolet. Le geste avait été fluide pour son imposante stature, et il plissa ses orbes sombres, arborant un sourire amer. Il se repositionna ensuite contre l'autre qui avait également sorti une arme, certes moins volumineuse, mais tout aussi mortelle. L'attente, pesante et suffocante, fût de courte durée et les premières balles se mirent vite à siffler dans leur direction. L'une d'elles passa à toute allure dans le mince espace qui séparait leurs crânes et chacun roula au sol, bien avant qu'elles ne percent un trou dans le tronc derrière eux.

Se plaçant de nouveau dos-à-dos, ils ripostèrent à l'aveugle un instant, leur position de toute façon déjà découverte. En réponse, une mitraillade plus agressive leur fût envoyée, mais aucun des projectiles n'atteint son but, ceux-ci allant à nouveau se figer dans des troncs, ou qui savait où. Se tournant vers le plus grand, l'autre garçon mima un geste complexe de sa main libre, qui fût reçu avec un hochement de tête déterminé. Et pendant que le roux bombardait leurs adversaires de puissantes rafales continues, s'abritant derrière un mince tronc d'arbre pourri, sûrement tombé pendant la tempête, son acolyte mit sa vitesse à contribution et fonça en direction de la route de terre qui longeait la rivière. La diversion fonctionna à merveille puisqu'il atteint le haut des berges avec succès, mais il fût pris de cour par le manque de couverture à sa disposition. Finalement, il décida de tenter le tout pour le tout et gagna au pas de course un large rocher, situé un peu en hauteur, du côté opposé à celui où son ami essuyait toujours des tirs. Tient encore un peu la position Chôji, je vais nous sortir de là. Se répétait-il en boucle, comme si cela avait pu atteindre l'autre garçon.

Maintenant dissimulé par l'énorme roc, il n'avait cependant aucune visibilité sur le champ de tir et pressentait ne pas avoir prit la bonne option, comme il s'y prenait souvent ces derniers temps. Ses traits tirés par l'amertume, il s'arracha une poignée de cheveux noirs de sa main libre et tenta de se concentrer. Il ne pouvait pas abandonner son ami aux salves adverse sans avoir une solution pour renverser le combat à leur avantage. Il fallait qu'il trouve une idée, et vite. Les coups avaient redoublé, et quelque chose dans la résonance des impacts lui fit comprendre qu'il avait oublié de prendre en compte les déplacements ennemis. Se traitant mentalement d'idiot fini et d'incapable, il tenta de repérer la provenance des tirs, remontant dans son esprit un schéma complexe, qui fonctionnait à la façon d'un sonar. Et ses craintes se confirmèrent lorsqu'il lui parût évident que les forces adverses avaient déployé des éclaireurs. Ils avaient certainement dû comprendre sa stratégie, et maintenant ils tentaient d'abattre les défenses de Chôji.

Alors que des plans , tous plus bancales les uns que les autres, se mettaient en place dans son cerveau comme autant d'échecs futurs, des feuilles crissèrent au sol. Il n'eût pas le temps de réagir qu'une poigne ferme lui agrippait déjà les cheveux depuis leurs bases, le tirant à la façon d'une poupée de chiffon vers son agresseur. Violemment projeté, son crâne vint à plusieurs reprises s'écraser contre le rocher, faisant couler du sang chaud le long de sa mâchoire. Le geste se suspendit au bout de plusieurs longues secondes, un souffle putride caressant son oreille percée. Il sentit, écœuré, une langue visqueuse et granuleuse lécher son lobe pour en recueillir son sang. Une main essayant désespérément de libérer sa tignasse, il tira une balle vers l'arrière, visant ce qu'il pensait être les pieds de son opposant. Le coup retentit, en même temps qu'un hurlement rageur dans son oreille, et il profita de ce moment de faiblesse pour balancer son coude dans le ventre de l'autre type. Il lui fit face en se retournant d'un mouvement vif et mit l'autre homme en joue, pendant que celui-ci se tenait le pied droit en gémissant. Le brun s'autorisa un mince sourire appréciateur.

« Règle numéro un du guide du bon yakuza : toujours désarmer son adversaire avant de lui faire des avances.

Il récupéra l'arme de l'homme, qui avait été éjecté à ses pieds pendant que le coup partait, et lui agita le revolver sous le nez, retenant un rire avec peine.

- Ça marche aussi avec les femmes. »

Ce disant, il décrocha un violent coup de crosse dans la face de l'homme, qui s'écroula aussitôt, inerte. Il rangea sa nouvelle arme, et se remit en position d'attente. Il fallait vite qu'il décampe, d'autres avaient pu entendre la détonation malgré l'orage, et étaient peut-être même déjà en route. Se plaquant à l'une des extrémités du rocher, il tenta un rapide regard en contrebas, mais une balle frôla sa tête avant qu'il n'ait pu y voir grand-chose. Il rechargea son arme préférée, et se prépara à viser. Visualisant mentalement l'endroit d'où était parti la balle, il se positionna et, sortant du couvert de l'immense pierre, tira un unique projectile qui se logea dans l'épaule gauche d'un assaillant. Comme personne ne sembla répliquer par la suite, il prit le risque de piquer un sprint jusqu'à la planque de l'homme blessé, le fit tomber inconscient d'une frappe de genoux précise et étudia la situation.

De là où il était, il pouvait apercevoir l'arbre derrière lequel Chôji se débattait pour tenir son poste. En son absence, il devait maintenant surveiller également ses arrières. Il avait l'air de s'en sortir à bon compte, arborant tout de même quelques contusions nouvelles au visage, son pantalon marqué par un impact au niveau de la cuisse. Il devait impérativement lui faire comprendre d'abandonner la position et de se retirer, ou bien ils risquaient de ne jamais voir le soleil se lever. Leurs poursuivants étaient bien plus nombreux qu'ils l'avaient envisagés, et même avec toute la volonté du monde et une bonne dose de chance, jamais ils n'auraient le dessus, il fallait voir les choses en face.

Il y avait plusieurs solutions qui s'offraient à lui. La première, la plus lâche mais sans doute la moins risquée, il faisait demi-tour et retournait près de Chôji. Seulement ensuite, si les hommes se plaçaient en embuscade autour d'eux, ils étaient finis. La deuxième, il tentait la discrétion et continuait dans cette direction, arrivant assez prêt pour prévenir son ami de s'enfuir. Mais dans ce cas-là il lui faudrait sûrement se battre au corps à corps avec plusieurs des hommes assurant la couverture des premières lignes. Ou bien alors, la dernière solution, la plus osée mais peut-être la plus efficace, il faisait à son tour diversion, attirant les tirs sur lui et faisant comprendre à Chôji que les règles avaient changés.

Étant quelqu'un de réfléchis, il évaluait évidemment les différentes possibilités. Mais aussi intelligent qu'il était, il voyait bien que s'il ne prenait aucun risque cette fois-ci, il allait perdre son plus cher ami. Parfois, risquer sa vie en valait vraiment la peine, parfois, les actes devaient passer avant la réflexion. J'ai changé, se dit-il, lui-même peu convaincu par sa litanie. Et il ne mit pas très longtemps à se décider pour la dernière solution, ne voulant pas changer d'avis par la suite. L'adrénaline pure et le sang qui battait rageusement dans ses veines lui procuraient une sensation qui avait le don de le griser, lui faisant oublier toutes les statistiques et tous les chiffres qui naviguaient en permanence dans ses pensées. Et en cet instant, il se sentait invincible, invulnérable. Prenant de d'élan, il sauta et s'agrippa à l'aide de ses mains abîmées à un rocher, plus petit que l'autre et en forme de cône, et entreprit de grimper dessus. La surface était instable et avant même qu'il ne soit dressé à son sommet, il essuya des tirs venant de toutes les directions, ce qui entacha sa vision du périmètre.

Cependant il tint bon, dégainant les deux armes en sa possession, les bras tendus de part et d'autre de son corps. Il fit feu en de longues rafales tout autour de lui, sans prendre la peine de viser, évitant juste les balles qui traversaient son bouclier d'acier perforant. Comme il l'avait pressentit, il fût très vite à court de munitions et ne prit pas le risque de recharger et d'utiliser ses dernières défenses. Il entreprit de redescendre, s'accrochant à nouveau au rebord tranchant du rocher, sa diversion paraissant avoir été efficace, mais des balles ricochèrent sur la pierre à côté de lui et lui firent perdre un instant l'équilibre. Peut-être avait-elle été trop efficace, en réalité, mais il n'avait pas pensé que tous puissent tomber dans un piège aussi ridicule. L'une des balle se figea dans la chair souple du haut de son bras gauche, le faisant lâcher à moitié prise, tandis qu'une autre déchira son cou presque au même moment.

Il y pressa une main tremblante, tentant d'empêcher le sang de couler, mais de nouveaux coups le firent lâcher complètement et il chuta durement en bas du rocher. Un choc électrique se propagea dans tout son corps, et il avait du mal à bouger ses muscles fatigués et endoloris. Il savait bien que le temps était désormais compté, que s'il ne filait pas immédiatement, tous les hommes à proximité seraient bientôt sur lui, sans qu'il ne puisse plus rien y faire. Il se força alors à agiter ses jambes et réussit à se mettre à genoux en rampant sur le sol glissant d'eau. En relevant la tête, son regard se posa cependant sur le canon d'un pistolet, et ses muscles se relâchèrent. C'était fini. Il avait joué, il avait perdu. Il espérait juste que Chôji ait eu le temps de se sauver, lui.

« Tient, qu'ai-je donc ramassé là ? Oh, mais ne serait-ce pas le prodigieux Shikamaru Nara ? Tu es tombé bien bas, ma parole. T'abaissais à jouer avec du menu fretin pareil... Ah, les trafiquants ne sont plus ce qu'ils étaient, de nos jours.

Plus que les paroles, prononçaient sur un ton hautain et dédaigneux, la voix qui les vomissait, suintante d'un plaisir non dissimulé et empreint d'une folie furieuse, le figea sur place. Ses yeux s'écarquillèrent et ses pupilles étaient tellement dilatées que son regard passa de noisette à noir d'encre. Il était paralysé, et son visage mit longtemps avant de lentement se relever en direction de la voix.

- Et bien, tu ne saluts pas ton vieil ami ? Quel impoli tu fais, Shikamaru. Il va falloir me convaincre mieux que ça, si tu veux que je te pardonne un jour pour ce que tu m'as fait.

L'homme, le tenant toujours dans le mire de son flingue, s'abaissa à sa hauteur, et dégagea quelques mèches collés au visage du garçon par la sueur et l'humidité. Cette fois, Shikamaru enragea pour de bon. Ses lèvres se retroussèrent sur ses dents, ses narines se dilatèrent et il bondit d'un coup, oubliant l'élancement dans ses membres et la balle toujours figée dans son bras. Il saisit son agresseur au cou, qui sous la surprise ne réagit pas et tordit son poignet avec force, éjectant l'arme qu'il laissa tomber loin d'eux.

- Espèce d'enfoiré... ! Je vais te buter, comme j'aurais déjà dû le faire à l'époque !

Rageur, il enfonça ses doigts à présent noirs de terre dans la gorge de l'homme et creusa dans la chaire, comme s'il tentait d'arracher les muscles à mains nues. L'autre avait les yeux exorbités de douleur, lui balançant des coups de pieds violents dans tout le corps, et il heurta plusieurs fois les blessures qui s'aggravèrent en conséquence. Le tee-shirt blanc était devenu rouge de sang, mais Shikamaru, sous l'emprise d'une colère dévastatrice, ne sentait même pas ses forces le quittaient. L'autre, à terre et maintenant couvert de boue sut en revanche tirer parti de la pression qui se faisait moins forte, et retourna la position à son avantage, chevauchant à son tour Shikamaru. Il s'empara des bras qui s'agitaient de moins en moins et les tordit douloureusement, les plaquant au-dessus de la tête déchaînée du garçon. Il reprit d'une voix dénuée d'émotion et bien plus basse et menaçante qu'elle ne l'avait été.

- Arrête de faire l'idiot. T'as jamais était courageux, Shikamaru. T'es peut-être intelligent et doué en calcul, mais le terrain, ça à jamais été ton truque. T'as jamais vraiment eu l'envie d'aller au combat, t'as jamais ressenti ce besoin vitale de tuer. Non, toi il te faut des substituts pour te provoquer ces sensations, hein ? Le courage sera toujours une qualité qui t'échappera, tu ne pourras rien contre ça, même en t'empoissonnant autant que tu le peux. Et tes statistiques adorées... croît-moi, mêmes elles ne pourront se substituer à cette lâcheté qui te colle à la peau. »

L'autre enrageait, il voulait répondre, il voulait lui arracher le visage et démentir ses propos, mais même à travers la torpeur qui le consumait doucement, il ne pouvait trouver d'argument pour le contredire. Cela le blessait de l'admettre, mais il n'avait pas entièrement tord à ce sujet. Alors que sous ses yeux impuissants et lourds, l'autre avait sorti un couteau et semblait exulter de joie, un sourire jubilatoire aux lèvres, Shikamaru s'abandonna à cette issue qui lui paraissait si insensée qu'elle en devenait ridicule.

Mais soudain, un nouveau coup de feu retentit, plus fort, plus proche et le visage au-dessus du sien se décomposa sous le choc. Ils baissèrent tous les deux leurs yeux vers la plaie ouverte sur sa poitrine, près du cœur. L'autre garçon tomba alors mollement sur Shikamaru qui, ébahit et faible, ne put se défaire de son poids. Du liquide chaud coula à nouveau sur lui, mais cette fois ce n'était pas de son propre corps qu'il provenait. Par-dessus l'épaule de l'homme et alors que lui-même convulsait, il repéra le visage familier de son ami, qui avait tiré à bout portant sur l'homme. Tiré dans le dos de quelqu'un ne lui ressemblait guère, et Shikamaru voyait, même à travers sa vision floue, que ses traits étaient tremblants et que sa bouche, réduite en une ligne, était tordue et grimaçante. Peut-être était-ce de la douleur en fin de compte, au vu du bras qu'il tenait fermement contre lui en un garrot serré. Il s'approcha et il boitait sévèrement d'une jambe, du sang coulant sur son pantalon en lambeau.

Avec son aide, Shikamaru repoussa le corps immobile sur le côté et réussi à s'extraire d'en dessous de l'homme. Il saisit ensuite la main valide et moite de Chôji pour se relever. Ils échangèrent un long regard indescriptible mais intense, et Shikamaru fit un signe de tête reconnaissant au garçon, qui lui retourna un mince sourire dénué de joie. Claudiquant aussi vite que leurs blessures le permettaient, les deux garçons s'aidèrent bras-dessus, bras-dessous et tentèrent d'atteindre une nouvelle fois la route surplombant les berges. Ils n'avaient fait que quelques mètres lorsqu'une toux sanglante et grasse les figea sur place, faisant se retourner lentement le brun. Son visage ruisselait d'eau, et du sang délavé en une couleur rosé lui coulait dans les yeux. Il l'essuya d'un revers de manche, son regard tombant sur un visage sinistre. L'homme, pourtant profondément atteint par la balle de Chôji, était encore en vie, s'accrochant désespérément à ses dernières forces en même temps qu'à une large branche, tel un naufragé. Il arborait un large sourire sanguinolent qui dévoilait des dents écarlates, se tenant la poitrine en crachant de longs jets de sang. Il tentait visiblement de parler, et Shikamaru se défit de la poigne de Chôji pour s'approcher de quelques pas. Il voulait entendre ce que ce salaud allait lui dire. S'il partait maintenant, ses nuits déjà agitées se réduiraient à de courts moments de somnolence volés çà et là à ses cauchemars persistants. Toutefois, il ne prit pas le risque de s'approcher trop prêt et tendit l'oreille, ses yeux emplis d'une colère difficilement retenue. Au début, les mots étaient perdus dans un gargouillement sanglant, et il ne les comprit pas, mais entre deux toux, les paroles se firent plus clairs.

« On te retrouvera, Shikamaru... t'auras beau fuir aussi loin que tu veux, jamais tu ne nous échapperas... jamais... tu m'entends ? Le clan va te retrouvait, avec ou sans moi, et ils te feront payer pour tes actes... »

Le reste de la phrase se perdit dans une nouvelle quinte de toux, plus longue et épuisante que les précédentes, mais Shikamaru avait saisi l'essentiel. La tête basse, les yeux voilaient par ses mèches brunes, il reprit la route en se traînant à moitié, grimaçant, peut-être de douleur, ou peut-être à cause d'un autre sentiment. Chôji était profondément touché par la détresse de son ami, il voulut lui apporter un peu de réconfort en serrant son bras intacte, mais l'autre se dégagea vivement, comme s'il l'avait brûlé, et pressa le pas autant qu'il le pouvait, ne laissant voir de lui qu'un dos voûté et bancale.

Chôji ne fit aucun geste pour le retenir, il savait qu'il ne pouvait rien pour lui. Mais lorsque, brisant un silence à peine installé, une nouvelle salve de détonations retentit derrière eux, Chôji rattrapa son ami en boitant, l'attrapant par son haut d'autorité. Il accéléra le pas, contrant par des cris la douleur lancinante dans sa jambe. Le souffle leur manquait, ils transpiraient à grosses gouttes et leurs corps étaient de plus en plus faibles, mais les pas de courses se rapprochaient toujours plus, et bientôt de nouvelles balles les dépassèrent. Leurs cerveaux déconnectés, ils évitèrent difficilement quelques projectiles, mais Chôji fût touché aux côtes et s'effondra lourdement sur le sol. Shikamaru tenta de le relever, mais trop affaibli, il ne put que le traîner d'une main sur quelques mètres. Et à ce moment-là, où tous les deux voyaient de larges portes sombres se refermaient sur leurs vies, des sirènes stridentes poussèrent des hurlements continus. Leurs poursuivants se mirent à courir encore plus vite, les rattrapant facilement sans même leur jeter un regard, et l'un des hommes en fuite piétina même sans le remarquer la main étendue au sol de Shikamaru.

Une nouvelle menace était apparue, plus virulente, plus dangereuse et chacun tentait de s'enfuir vers la route de terre, sans plus se soucier de la raison de leur venue. Alors qu'une panique générale éclatait, des gyrophares clignotants vinrent éblouir les garçons toujours au sol, et une horde d'hommes en uniforme bleu clair et marine vinrent bloquer le passage aux fuyards. Trois des policiers se dirigèrent vers eux, et pendant que l'un vociférait des ordres aux deux autres, criant pour supplanter le bruit de l'orage qui venait de reprendre et le bruit cinglant des sirènes, un autre leur lisait leurs droits, mais aucun des deux ne put saisir un traître mots de ses beuglements. Le troisième, le plus imposant, releva un à un les garçons tremblants et blessés puis, assistait de son supérieur, ils mirent des menottes trop serrées à leurs poignets rouge de sang, faisant pousser des hurlements à Shikamaru lorsqu'ils tordirent intentionnellement son bras touché par une balle. Ils les poussèrent sans douceur contre leur voiture et les fouillèrent prestement, les débarrassant de leurs armes. Le plus gradé, un homme d'une stature peu effrayante, mais doté de traits durs et froids, saisit le visage de Shikamaru, et le fixa avec des yeux scrutateurs et glacials. Le garçon lui cracha un filet de sang à la figure, faisant enrager le policier. Ce dernier lui agrippa plus fermement le visage, ses ongles rentrant dans sa peau.

- J'ai l'impression qu'on a fait une belle prise, les gars.

S'adressa-t-il froidement à ses hommes, ces derniers arborant des sourires fiers et se tapant dans les mains en se félicitant. Il se retourna vers Shikamaru, ses yeux noirs brillants d'une joie à peine dissimulée.

- Depuis le temps qu'on vous court après... Mais ça valait bien tous ses efforts : on tient enfin les clefs pour démanteler le plus gros réseau d'Osaka. Je suis sûr que tu vas te plaire en prison, le petit génie. Avec un visage pareil, tu vas t'y faire une tonne d'amis, tu verras.

Il éclata d'un rire gras et lugubre, satisfait de sa propre blague et postillonnant allègrement sur Shikamaru. Le brun tourna sa tête en direction de son ami, et il fût rassuré de voir dans ses yeux la même défiance, le même regard qui, si un jour avait pu paraître perdu et désespéré, était aujourd'hui déterminé et pourvu d'une force de caractère dépassant bien leur situation étriquée. Ils s'étaient promis de ne plus jamais perdre espoir, de toujours essayer de voir par delà l'horizon, de ne jamais se retourner vers le passé. Et voyant dans les yeux de Chôji autant de ténacité, Shikamaru y puisa la force qui lui manquait pour relever la tête. Non, ce n'était pas terminé, il ne laisserait ni les fantômes du passé ni les épreuves futures lui enlever l'espoir pour lequel il avait tant donné et tant perdu. Il se battrait jusqu'au bout et ils les franchiraient enfin, ces murs invisibles.


Ah, Shikamaru. Tu vois, tu regrettes d'avoir les cheveux si longs maintenant.