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Un perpétuel mensonge
3 Mars 2014, Kanan-chō, district de Minami Kawachi, préfecture d'Osaka
En ce début de mois de mars, les épaisses couches de neige ont fondues, laissant place à une pluie glacée qui n'a de cesse de se déverser sur la préfecture d'Osaka et ses alentours. On a rarement vu un début d'année aussi humide, qui peine semble-t-il à faire oublier l'hiver long est rude qui souffle encore entre les rues. Minami Kawachi et sa superbe campagne bordée de forêts tremble sous les rafales de vents, et l'épaisse herbe verte est durement couché contre le sol spongieux gorgé d'eau. Chacun n'a qu'une question en tête lorsque l'on en vient à parler du temps. « La saison des pluies va-t-elle enfin cesser un jour ? ». Le temps malmène Osaka pourtant, ses habitants sont bien trop préoccupés pour y porter un quelconque intérêt. Ce soir et depuis maintenant presque deux jours, tous sont sous le choc. Un cruel revirement à rouvert des blessures qui venaient tout juste de cicatriser, remémorant des souvenirs que tous pensaient oubliés.
Aucun d'eux n'a trouvé un quelconque réconfort dans la résolution de l'enquête comme on aurait pu le penser. Bien au contraire. Le fait de reparler de cette tragédie n'a fait que rendre l'événement plus réel, plus douloureux, et peut-être qu'il n'était pas si lointain, après tout. Et il a fallu expliquer aux enfants. Et il a fallu se rappeler cette nuit horrible et s'en remémorer tous les détails. Et chacun a voulu haïr cet homme. Cet homme à peine sorti de l'enfance qu'ils ont tous, et ce durant des années, cherché, pleuré. Mais aucun n'a pu s'y résoudre. C'est dur de regarder différemment une personne qu'on n'a toujours prise en pitié. Alors, le considérer comme un meurtrier, souhaiter qu'on ne l'ait jamais retrouvé ? Non, c'est bien trop dur, surtout si tôt. Et pourtant, on sent déjà dans l'air une tension, un nuage noir qui se prépare à éclater. Car cet état d'abattement ne durerait pas, car les gens ont besoin d'un exutoire à leurs sentiments trop longtemps refoulés. La haine. Voilà ce qui se prépare à envahir les habitants, en cette soirée orageuse.
Et la représentation personnifiée de ce sentiment dévastateur se trouve comme incarné en cette silhouette sombre, qui se dirige à pas mesurés vers une bâtisse large et décrépite. L'eau gelée ruisselle sur ses vêtements amples et noirs comme la nuit, si bien qu'elle se fond presque dans le paysage. La capuche enfoncée jusqu'au menton dissimule son identité, mais le révolver gris qui jette des reflets argentés sur l'herbe ne laisse aucun doute quant à l'intention de son possesseur. Plus la silhouette se rapproche de la porte, plus les pas se font désordonnés, brouillons. Toute réserve, toute contenance abandonnée, l'ombre semble perdre l'équilibre dans sa précipitation, son souffle emplissant l'espace autour d'elle, plus audible même que l'écoulement continue des trombes d'eau. Un souffle inconstant, comme les pas, qui se font maintenant hésitant, puis finissent par devenir plus rapides. Les marches du perron sont finalement avalées par un saut agile, qui projette un nouvel éclair d'argent contre un carreau de fenêtre, comme pour annoncer la tempête qui s'apprête à déferler dans la maison encore calme.
La main est tremblante sur l'arme, les gestes hésitants. Les dents grincent, dévoilant un rictus dénué d'humour. Et alors que la pluie semble doublée d'intensité, la silhouette se redresse. La crosse couleur argent est fracassée en longues rafales de coups contre la porte qui résiste difficilement à l'assaut, puis la silhouette recule légèrement. Elle semble attendre quelque chose, et n'a pas à patienter longtemps. Des bruits de pas précipités résonnent derrière la fine cloison, et la porte s'ouvre violemment. Un vieil homme apparaît, les traits bouffis et arborant une expression furieuse sur son visage fripé et pâle.
« C'est quoi encore ce bordel ? Qui est l'imbécile qui ose venir importuner les vielles gens à une heure pareille... ?! Mais que- »
L'homme est stoppé dans sa tirade menaçante par un canon posé sur son front. Le métal froid est pressé si fort contre sa peau lâche qu'il est repoussé contre son grès à l'intérieur de sa maison. Avant qu'il n'ait pu comprendre ce qu'il se passe, la porte a déjà claquée et il se retrouve acculé à sa cheminée par l'arme toujours braquée sur lui. Il n'arrive pas à apercevoir le visage de son agresseur et fouille les ombres devant lui à la recherche d'une réponse, d'une échappatoire. Discrètement, une de ses mains se faufile derrière son dos et saisit le tisonnier en fer par une extrémité. Un tintement le trahit, et le canon se presse encore plus fermement contre son front.
« N'essaie même pas. »
Gronde une voix basse et menaçante, qui lui fait ouvrir de grands yeux. Il connaît cette voix, et il la reconnaîtrait entre toutes, même à présent déformé par la haine. Il se met à trembler encore plus fort, mais il ne saurait dire si c'est à cause de la peur, ou si c'est à cause de la force d'une pensée qui, depuis maintenant plus de dix ans, ne l'a jamais quitté. Et son propre esprit qui se moque de lui, lui rabâchant en boucle les douloureux mots « Je te l'avais dit que ça se terminerait comme ça, mais tu ne m'as pas écouté. Comme d'habitude, tu n'en as fait qu'à ta tête, et voilà que tu vas avoir ce que tu mérites. »
Sortant des larges poches de sa veste un gros rouleau de scotch, son agresseur tire ensuite une des trois chaises disposées autour de la table, la place au centre de la pièce et appuie sur ses épaules durement jusqu'à ce que l'homme s'y écroule. Il lie ensuite ses poignets tremblants aux barreaux de bois, et s'écarte pour contempler son œuvre, l'arme toujours braquée sur sa cible. Pourtant, la main tremble. Elle caresse la gâchette nerveusement, le cran de sécurité toujours enclenché. L'homme n'est pas dupe, il sait que son agresseur ne va pas tirer. Celui-ci prend une respiration saccadée et de son autre main, retire la capuche d'un geste brusque.
« Tu me mens depuis trop longtemps, Sarutobi.
Le vieil homme retient un mouvement de recul, déconcerté. Il n'a jamais vu cette expression sur le visage de son élève, et il ne saurait dire si elle tient plus de la colère ou de la tristesse. En réalité, il n'a jamais vu autant d'émotions sur ces traits, à l'habitude durs et froids. Le jeune homme s'avance vers lui, et plus il approche son visage du sien, plus il se sent comme aspiré par ses yeux d'un noir opaque. Et il ne peut détourner son regard alors que la culpabilité envahit tout son être. Il sait pourquoi il est revenu.
- Je te laisse encore une chance. Une chance de me dire enfin tout ce que tu m'as toujours caché. Alors fait bien attention à ce que tu vas dire, parce que ce sera la dernière. »
Même s'il fait des efforts pour ne pas montrer son appréhension, Sarutobi Hiruzen a peur. Et ce n'est pas peu dire, quand on connaît l'homme. De toute sa vie, il n'a rencontré que très peu de personnes pouvant faire naître ce sentiment en lui, et aucune d'elles n'a moins que le double de l'âge et de l'expérience de ce garçon. Il y a quelque chose chez lui qui force le respect et la crainte, et il s'en est rendu compte très tôt, peut-être même à leur première rencontre. Il avait immédiatement vu du potentiel en lui. Mais une peur sourde s'éveillait en lui à chaque progrès du garçon. Il avait peur que ce potentiel ne soit néfaste, qu'il serve des intérêts sombres, ou pire. Qu'il devienne incontrôlable. Et maintenant qu'il l'a en face de lui, il a peur d'avoir vu juste.
« Tu penses que j'en sais beaucoup plus que toi, mais tu te trompes mon garçon.
Il essaye d'adopter un ton calme et apaisant, mais le jeune homme enrage et retire le cran du pistolet, s'approchant encore plus de lui, les yeux fous.
- Ne m'appelle pas comme ça, traître ! Tu crois que tu vas pouvoir t'en sortir comme ça ? Je veux savoir ce qu'il s'est vraiment passé cette nuit là, et tu as tout intérêt à me dire la vérité si tu tiens à la vie.
Le coup partit et le vieil homme sentit la balle frôler sa cuisse, l'éraflant au passage. À cet instant, il n'est plus du tout certain que le garçon n'osera pas tirer.
- Est-ce qu'il les a vraiment tués ? Dis-moi si c'était lui !
- Je n'en sais rien.
Cette fois le garçon pousse un cri de colère et jette l'arme au loin, dégainant une longue lame tranchante d'un pan de sa veste. Il se met à la hauteur de l'homme attaché et glisse l'arme sous sa gorge, appuyant assez fort pour que quelques gouttes de sang coulent le long du cou fripé. Un rictus se dessine à nouveau sur ses lèvres pleines, et il approche sa bouche de l'oreille de l'homme.
- Je n'ai pas envie de te tuer, tu sais. Mais si tu continues à me prendre pour un idiot, je n'aurais pas d'autre choix. Alors finit de jouer. Tu vas me dire ce que je veux savoir.
La voix sombre et profonde se fait alors presque plaintive, dévoilant un jeune homme en proie au doute et submergé par la tristesse.
- Dis-moi si mon frère a tué mes parents. Je DOIS savoir !
Hiruzen tente d'échapper au regard suppliant en baissant la tête, mais la lame ne fait que pénétrer un peu plus sa chaire. Une main agile vient saisir les fins cheveux blancs à l'arrière de sa tête pour le faire lever les yeux.
- Je ne sais vraiment pas ce qui a pu ce passer cette nuit là, je suis arrivé trop tard. Je suis désolé, Sasuke...
- Ferme-là ! T'as pas le droit de me dire ça. Je ne veux pas de tes excuses, ce que je veux, c'est la VÉRITÉ ! »
Hiruzen voit bien à son état instable que le garçon n'est plus maître de lui-même, et qu'il se retient à grande peine de lui trancher la gorge. Et il se revoie, cette fameuse nuit. Il entend ce silence lourd et froid qui planait dans le quartier. La légère brise qui provoquait des frissons ininterrompus le long de sa colonne vertébrale. L'odeur, surtout. Une odeur de sang frais qui emplissait l'air, qui le saturait de ses nuances ferrailleuse et qui lui piqué le nez. Odeur qui pénétrait dans sa bouche pâteuse alors qu'il se cachait le visage dans le col de son pull. Il a vomit plusieurs fois une bile amère, son estomac secouait de spasmes, avant même d'avoir pu atteindre la porte d'entrée. Du regard, il n'avait fait que fixer la porte massive, entrouverte, et il avait lutté contre l'envie de regarder le sol autour de lui. Il avait su ce qu'il y trouverait.
Et alors que l'odeur se faisait de plus en plus forte, que le sang qui maculait les murs et le sol avait emplit toute sa vision, il avait aperçu une silhouette en mouvement du coin de son œil. Il avait fait volte face. Et ce qu'il a vu à ce moment-là... Il ne sait toujours pas si cela avait été le fruit de son imagination, motivée par ce décors cauchemardesque, ou si cela avait eu quelque chose de réel. Mais que ce soit la vérité ou non, il devrait au moins le lui dire. C'est tout ce qu'il pourrait faire. Cependant, il n'arrive toujours pas à croiser son regard sans le revoir, enfant. Comment peut-on dire ça, à un enfant ?
« Je suis arrivé bien trop tard. Ils étaient déjà tous... C'était fini. Mais, je crois que je l'ai vu. Oui, je l'ai vu. Je n'en était pas certain à l'époque, c'est pour cela que je n'ai rien dit. Mais je l'ai vu. Il se tenait juste là, devant le portail. Et il... était couvert de sang. Il était trop loin de moi pour que je puisse voir ses yeux, mais il était comme... absent. Il ne me regardait même pas vraiment. Puis, comme ça, il est partit. Je ne savais pas quoi faire, je ne savais même pas si ce n'était pas une illusion. J'aurais du lui courir après, j'aurais dû faire quelque chose... Je n'ai pas bougé. Mais après l'avoir revu à la télévision... Oui, c'était lui. »
Hiruzen à l'impression de revivre cette terrible nuit, ses mots sont saccadés, il n'est même pas sûr que son discours signifie bien quelque chose. Et lorsqu'il passe une main tremblante d'émotion sur ses yeux gonflés de larmes, il se rend compte que ses mains sont libres, et que le garçon est parti, que sans un bruit, il s'est à nouveau enfoncé dans les ombres de la nuit.
