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Les profondeurs de l'âme


20 Mars 2014, arrondissement de Minami-ku, Sakai, préfecture d'Osaka

Chacun possède sa part d'ombre, derrière le rempart qu'est son cœur, où des profondeurs sombres se cachent. L'équilibre entre le bien et le mal y est instable, la raison se disputant avec le désir, nous sommes livrés au bon vouloir d'une balance possédant ses propres règles. Il en résulte des choix souvent regrettés, des actes commis sous l'influence d'une puissance qui nous dépasse. Mais il est impossible d'outrepasser ce phénomène, chacun doit apprendre à vivre avec, cohabitant avec sa propre source de mal être. Et lorsqu'il s'agit de lutter contre ces forces intérieures et mystérieuses, nous sommes seuls et personne ne peut alors nous comprendre ou bien nous venir en aide.

Le soleil se couchait doucement, projetant des ombres sur l'herbe épaisse dans l'étendue verdoyante où était allongé Kiba. Une brise fraîche venait caresser son visage et le rafraîchir, et il entendait au loin les oiseaux chanter. Il se sentait bien, calme et lui qui avait toujours du mal à rester en place était enfin apaisé.

Mais alors, pourquoi lui semblait-il qu'il oubliait quelque chose ? C'était comme une présence tapie dans l'ombre qui attendait la première ouverture pour fondre sur lui, une oppression, un malaise omniprésent. Il ne se sentait en sécurité nulle part. Il se releva alors et il lui sembla que la nuit était tombée d'un seul coup, recouvrant tout de ses ténèbres pénétrantes. Il avait froid, il avait peur. Son être tout entier était paralysé, glacé, alors qu'il lui semblait attendre sa sentence. Un bruit se fit entendre au loin, rauque comme une respiration difficile et éreintée. Des bruits de course succédèrent à des pas légers et rapides, survolant presque la surface du sol.

Dans son cou, il sentit une respiration chaude et humide. Des crocs effleurèrent sa carotide et de la bave s'étala le long de sa joue. Ou était-ce du sang ? Il ne savait pas. Sa main fut tout à coup recouverte d'un liquide poisseux, mais dans l'obscurité il ne voyait pas ce que c'était, il savait seulement que cela provenait de lui, de son propre ventre. Puis soudain, tout se brisa en lui lorsqu'un éclair lui dévoila les bêtes qui le traquaient. Il était impuissant face à tant d'agressivité, face à tant de force brute et d'agilité combinées.

L'odeur des monstres, qui annonçait une horreur indescriptible, lui emplit soudain le nez et il ne pouvait esquisser un geste, ils étaient déjà tout près, c'était trop tard. Pourtant, le moment se suspendit. Il y avait quelque chose d'autre. Ou plutôt, quelqu'un d'autre. Et cela le terrifia plus encore que les deux bêtes à ses trousses. Une odeur de cigarette froide et d'alcool fort entremêlés. Un sourire carnassier, des cheveux indomptables. Mais surtout, les yeux d'un animal enragé, fendus et striés de veines rouges qui pulsaient au rythme d'un dispositif qui ne pouvait être un cœur. La bouche vermeille était ouverte sur des hurlements inhumains, accusateurs, déchirants.

La seconde d'après, les bêtes étaient sur lui. Il n'eut pas la délivrance d'une porte ouverte sur le néant. Il eut une chose pire que tout, pire que le flingue allègrement braqué sur son crâne. Il eut la douleur. Il eut la torture, une douleur insoutenable et pourtant ne dépassant jamais la limite que son corps pouvait endurer. La douleur permanente, l'attente de la délivrance. L'interminable souffrance était innommable.

Il hurla, comme si cela avait pu arrêter le supplice. Il hurla encore et encore, pas pour de l'aide non, il était déjà trop tard. Mais pour qu'on mette un terme à ses tourments, pour qu'on lui offre la délivrance. Il la voyait, juste là, braqué sur lui. Mais la gâchette refusait d'être enclenché. Le sourire carnassier se mua en un rire hystérique, qui sonna inéluctable, inébranlable, pendant que le doigt affreux caressait la gâchette sensuellement. La bouche du seul véritable monstre s'ouvrit soudain sur des mots, mais il ne percevait aucun son. Il en ressentait seulement le poids des paroles, qui avaient trouvé écho au plus profond de son âme. Elles le consumaient.

Il ouvrit brusquement les yeux et se débattit avec force contre la poigne ferme qui le tenait maintenu contre le matelas. Il saisit violemment les épaules de son tortionnaire présumé, gémissant et se tordant dans tous les sens, griffant la peau nue. Puis la douleur cessa. Ou peut-être qu'elle n'avait jamais vraiment été là. Il arrêta immédiatement de bouger et se tût lorsqu'il réalisa, mais des larmes continuèrent à dégringoler sur les tatouages rouges contre son grès. Ses yeux, encore un peu affolés, plongèrent dans ceux bleus comme un ciel d'été de Naruto, penché sur lui de tout son poids, haletant fortement lui aussi sous l'effort. Ils se fixèrent longuement en silence, sans esquisser un geste, tous les deux couverts de sueur et le souffle court. C'était comme s'ils partageaient un moment où les mots étaient obsolètes, où leurs sentiments étaient mis à nues à leur insu.

Ayant un peu récupéré, Naruto relâcha doucement les bras tremblants de Kiba, qui allaient certainement garder une trace de la nuit et leur procura une légère pression au passage, telle une marque de soutient. A reculons, il s'éloigna doucement sans jamais lâcher Kiba des yeux, puis remonta se coucher dans son propre lit. Aucune parole ne fût échangée et Kiba l'en remercia intérieurement. Il regarda l'état du lit, trempé et à nouveau complètement retourné et su qu'il n'aurait pas la force d'aller prendre une douche et de refaire le lit maintenant. Alors il se recoucha, même s'il savait d'avance qu'il ne retrouverait pas le sommeil cette nuit. Il n'avait même plus la force d'avoir honte de son état pitoyable.

Il soupira et se recroquevilla en position fœtal, épuisé par l'un des pires cauchemars qu'il ait eu jusqu'à présent. Sa main parcourra les nombreux bandages qui recouvraient son corps, comme pour bien se rappeler que tout cela n'avait pas vraiment été qu'un mauvais rêve. Avant de plonger dans un état second, entre somnolence et réalité, il se fit la réflexion qu'il ne pourrait plus regarder Naruto dans les yeux après cette nuit. Car s'il ne l'avait peut-être pas entendu la nuit dernière, il était maintenant sûr qu'il était au courant de ses frayeurs nocturnes.


Cela faisait une semaine que Tenten essayait tant bien que mal d'avoir une conversation avec Chôji et Shikamaru dont l'état ne faisait que s'aggraver, sans jamais réussir à aborder le sujet des colères inexpliquées du roux et des crises d'hystéries de son complice brun. Elle avait été submergée par une recrudescence de papiers à remplir, de rendez-vous avec le juge et de visites des services de l'enfance qui tombaient toujours aux pires moments semblait-il. Elle avait du mal à être sur tous les fronts, même avec l'aide d'Iruka, mais elle ne comptait pas en rester là pour autant. Au prochain incident suspect, elle leur sauterait dessus et ils ne s'en sortiraient pas sans explications tangibles.

Émergeant d'une pile de feuilles sur la table du salon, son regard se verrouilla sur Kiba. Assis sur les marches de l'escalier un manga dans les mains, il arborait un air très concentré. Ces derniers temps, le garçon c'était comme apaisé, il ne provoquait plus les autres à tout bout de champ, ne cherchait plus à attirer l'attention. Mais lorsqu'elle le regardait, elle n'était pas sûre que ce soit une bonne nouvelle. Il avait des cernes impressionnantes sous les yeux et semblait se replier sur lui-même un peu plus chaque jour. Tenten n'arrivait pas vraiment à distinguer si ce nouveau masque de calme qu'il affichait était une bonne chose ou non.

« T'es cheveux sont vraiment emmêlés tu sais. »

Le garçon releva son visage et se passa une main sur la tête, comme s'il venait juste de le remarquer, et afficha un air ennuyé. C'est vrai qu'ils étaient plutôt longs, mais ils étaient surtout éparpillés en bataille et cachaient une bonne partie de son visage. Peut-être était-ce là l'intérêt, certes. Il portait sa capuche rabaissé si peu souvent qu'elle n'avait pas vraiment vu l'ampleur des dégâts jusqu'à présent : Elle devait faire quelque chose pour arranger ça. Sentant son instinct maternelle s'éveiller, Tenten fila chercher une paire de ciseaux et un peigne.

Elle se demanda vaguement depuis quand Kiba n'était pas allé voir un coiffeur, puis se rendit rapidement compte de l'absurdité de sa pensée. Avant qu'il ne se retrouve à l'hôpital, Kiba vivait dans les bas quartiers d'une ville voisine, où il avait été récupéré in-extremis sans quoi il aurait certainement succombé à ses terribles blessures. Et il était peu probable qu'allez chez le coiffeur faisait alors partie de ses priorités. Une nouvelle fois, le fait qu'elle sache si peu de l'histoire et du passé de ces garçons lui sauta à la gorge et elle se sentit coupable de ne pas faire plus d'effort afin de mieux les connaître. Les ciseaux en mains, elle fit signe à Kiba de prendre place sur une chaise. Celui-ci n'avait pas franchement l'air rassuré, mais il obtempéra tout de même, l'œil morne plus que méfiant.


Une certaine routine s'était installé, tout le monde s'apprivoisait, c'était une période d'observation qui laissait peu de place aux sentiments et aux discussions. L'air était plutôt tendu, chacun passait ses journées de son côté, faisant le tri dans ses pensées et s'habituant doucement au changement. La récente indisponibilité de Tenten n'aidait pas les garçons à s'ouvrir, mais pour le moment elle ne pouvait faire autrement.

Elle avait cependant vu l'attitude de Kiba envers les autres changé, bien sûr pas d'un seul coup, mais il semblait mieux se comporter avec Naruto et être moins agressif. En revanche, il y avait quelque chose qui se tramait entre lui et Shikamaru, les deux semblaient se jauger et s'étudier continuellement, l'atmosphère était lourde lorsqu'ils étaient réunis. Depuis le début elle avait senti que ces deux-là possédaient une alchimie tout à fait étonnante et en même temps une certaine philosophie totalement opposée. Enfin, elle comptait sur Shikamaru pour savoir faire la part des choses et ne pas entrer dans le jeu de provocation de Kiba, qui bien que plus ténu était toujours présent. De son côté Chôji semblait se laisser dépérir. Il ne mangeait presque rien aux repas, il était pâle et semblait faible. Il lui préparait quelque chose, c'était certain. Naruto avait en revanche récupéré sa joie de vivre, mais parfois elle surprenait son regard lointain et elle savait qu'il n'en avait pas terminé avec le manoir.

Tenten soupira pour la énième fois ce jour-ci. Évidemment, elle savait que cette aventure ne serait pas de tout repos. Il fallait que tout le monde, les garçons tout comme elle, s'habituent à cette nouvelle vie. C'était encore tout récent. Mais au fond d'elle, elle ne pouvait s'empêcher de craindre que rien ne s'arrange dans le futur, voir que cela empire si elle n'arrivait pas à imposer une vie saine et des contraintes qui ne pourraient être que bénéfiques à tous.

Se repoussant contre le dossier de sa chaise, elle regarda distraitement l'écran de son portable. Elle avait eu pas moins de quinze appels manqués et plus de trente messages auxquelles elle n'avait toujours pas répondu. Il y en avait de son patron, qui n'avait pas eu de ses nouvelles depuis un moment et qui commençait à s'inquiéter que son arrêt maladie se prolonge, quelques-uns de ses parents, dénués d'émotions et de véritable intérêt, qui existaient simplement pour lui rappeler que où qu'elle aille leur présence pèserait toujours autant sur sa conscience, l'écrasant de contraintes et du poids des conséquences de ses choix. Plusieurs étaient de Anko, sa meilleure amie depuis de longues années, à qui elle n'avait même pas prit le temps de répondre. Mais la plus grande partie des appels et autres messages provenaient évidemment de Lee. Lee qui s'inquiétait pour elle, Lee qui lui proposait son aide, Lee qui l'invitait à sortir, Lee qui désespérait d'avoir tout gâché entre eux et qui tantôt se confondait en excuses, tantôt lui reprochait son éloignement.

Le jeune homme représentait un nouveau problème qu'il, elle le savait bien, lui faudrait régler à un moment ou à un autre, mais pour le moment les garçons passaient avant ses propres états d'âme. Allant dans le dossier de ses contacts, elle trouva vite Anko et hésita longuement à appeler son amie. Elle avait tellement besoin de soutien en ce moment ! Pourtant, elle n'appuya jamais sur le bouton d'appel. Non, car si elle était incapable de régler ses propres problèmes et de faire face à la pression que lui imposait son rôle de tutrice maintenant, alors elle ne serait en définitive jamais capable de le faire.

A l'instant où elle s'apprêtait à reposer le portable, celui-ci se mit à sonner. Elle regarda précautionneusement le prénom affiché et fût presque soulagée de voir Iruka. C'était la seule personne avec qui elle gardait encore contact et elle fût contente d'entendre sa voix.

« Bonjour Tenten, tout se passe bien ? Tu t'en sors avec la paperasse ? »

Ses yeux fixèrent rageusement le tas qui n'avait pas l'air d'avoir diminué devant elle, mais elle se força à paraître positive.

« Ça avance plutôt bien. Tu n'appelles pas pour me dire qu'il y a eu un problème avec le dossier des assurances au moins ? »

Revoyant les feuilles innombrables et le temps passé dessus à tenter de les compléter, elle frissonna presque à l'idée de devoir tout recommencer.

« Non, non ! Ne t'inquiète pas pour ça, tout est réglé. Mais comme je sais que tu as beaucoup à penser en ce moment, je voulais juste de rappeler que le jour J approche. »

« Le jour J ? » Répétât-elle, dubitative.

Elle entendit un petit rire, étouffé par un soupir, qui lui fit lever un sourcil.

« J'étais sûr que tu avais oublié. Demain, c'est le premier jour du mois d'avril. »

Un éclair de compréhension la traversa et elle se redressa vivement, manquant de tomber à la renverse.

« Oh non, j'ai oublié la rentrée ! Rien n'est prêt, je n'en ai même pas encore parlé avec les garçons...

- Calme toi, tu as encore quelques jours pour tout prévoir. Si tu as besoin d'aide je peux toujours venir, en ce moment Kakashi m'aide beaucoup avec les enfants. »

Tenten ne releva même pas ce fait plus qu'inhabituel, trop occupé à faire des listes de tout ce qui allait lui falloir.

« Iruka, tout ça me fait un peu peur... J'ai l'impression que c'est beaucoup trop tôt, ils ont à peine eu le temps de prendre leurs marques qu'on chamboule déjà leurs habitudes. Le lycée représente une nouvelle source de problèmes et de stress pour eux, je ne sais pas comment ils vont le gérer...

- Je sais bien. Mais là je t'avoue qu'on a pas le choix. Shikamaru et Chôji ont beaucoup de retard dans leurs études, Naruto n'a fait que suivre des cours particuliers ces dernières années et il est très loin d'avoir le même niveau que les adolescents de son âge. Et je ne te parle même pas de Kiba, qui bat tous les records dans les évaluations effectuées à l'hôpital. S'ils ratent cette année là, j'ai bien peur que cela leur soit fatal dans leurs vies futures. Et puis cela pourrait leur être bénéfique ! Voir du monde les aidera à s'ouvrir et à apprendre les rudiments de la vie sociale, ils pourraient y prendre goût et même se lier avec d'autres lycéens ! »

Tenten ne fût pas convaincue, mais acquiesça quand même d'un petit « Tu n'as pas tort... », considérant les points positifs.

Elle allait raccrocher, quand un tout autre sujet se manifesta soudain dans son esprit.

« Iruka, concernant le passé de Naruto... »

« Qui a-t-il ? »

« Rien de trop grave je t'assure. En fait, je crois qu'il commence à récupérer des souvenirs de cette époque. Lorsque tu l'as recueilli, tu m'as bien dit qu'il n'avait plus aucun souvenir de lui n'est-ce pas ? Je crois que ça pourrait bientôt changer.

« Oh... »

Iruka resta silencieux une minute. Il soupira.

« Je suppose qu'il faut que je commence à réfléchir à ce que je vais lui dire. Je ne sais pas comment il va le prendre... »

Tenten acquiesça, oubliant que Iruka ne la voyait pas.

« En effet, ça pourrait être problématique... Ce n'est vraiment pas le bon moment. Et avec la rentrée qui se profile... Ça lui ferait beaucoup trop d'émotions en même temps. »

Tenten prit une longue inspiration.

« Enfin, chaque chose en son temps, ce n'est pas la peine de s'inquiéter pour l'instant.

- Merci d'être-là pour nous, ajouta-t-elle tout de même. Je ne sais pas ce que je ferais sans toi.

Iruka ne répondit pas, mais elle su sans comprendre comment qu'il souriait à l'autre bout du téléphone.

Elle salua Iruka et raccrocha. Un poids supplémentaire tomba sur ses épaules, qui croulaient déjà sous les responsabilités. Heureusement, Iruka et elle les avaient déjà inscrits à l'avance, mais tout restait encore à faire. Il allait leur falloir des affaires de cours, sans parler qu'il leur faudrait également des uniformes... ce n'était pas avec les trois vieux tee-shirts et les vieux jeans qu'ils avaient amenés qu'ils allaient pouvoir s'intégrer. La jeune femme se frotta la tête. Elle redoutait leurs réactions lorsqu'ils allaient apprendre la nouvelle. Car s'il y avait bien un point commun à ces quatre garçons si différents soient-ils, c'était bien leur désintérêt, voir leur haine pour le milieu scolaire.


Placés chez Tenten depuis à présent une quinzaine de jours, l'heure de commencer à préparer leur avenir avait sonné pour les quatre adolescents. Comme la jeune femme si était attendue, cela avait était un choc pour eux lorsque Iruka leur avait annoncé leur entrée prochaine au lycée, à l'occasion d'une de ses nombreuses visites. D'ailleurs, Kiba était encore prostré dans son lit, refusant de sortir de la chambre et hurlant à qui voulait l'entendre qu'il ne retournerait pas dans ce "refuge de fou". Shikamaru et Chôji faisaient dans le genre résigné et Naruto avait étrangement perdu sourire et bonne humeur, restant dans l'ombre de Kiba. C'était d'ailleurs lui qui inquiétait le plus Tenten, à quelques jours de cette rentrée en Première. Kiba avait certes réagit plus violemment, mais c'était dans son habitude, l'inverse aurait été étonnant et les deux autres semblaient prendre la nouvelle avec distance. Mais elle ne connaissait pas ce Naruto apathique qu'elle voyait en ce moment allongé sur le canapé, un bras sur le visage le protégeant d'un rayon de soleil invisible. Il fallait qu'elle ait une discussion avec lui.

Lors de ses courants allées et venues à l'orphelinat, elle avait souvent eu l'occasion de parler à ce garçon blond qu'il l'avait tout d'abord intrigué, puis elle avait appris à le connaître. Un jour, alors qu'il avait l'air d'avoir passé une mauvaise journée, il s'était confié à elle sur le harcèlement dont il avait été victime dans son école, avant d'être scolarisé à domicile à l'orphelinat.

« J'étais le souffre douleur, celui sur qui on se défoule, sur qui on passe ses nerfs à la récré. Mais j'avais l'habitude, depuis l'école primaire c'était comme ça. Je ne me rappelle pas trop de cette époque, mais je sais que les gens de mon quartier me détestaient. Ils me haïssaient tous tellement !

- Tu n'avais vraiment aucun ami ? Lui avait-elle demandé doucement, ayant du mal à croire qu'un garçon comme Naruto ait pu être haï au point d'être rejeté avec une telle cruauté.

Son regard clair devint lointain, comme s'il cherchait dans les méandres de ses souvenirs brumeux.

« Peut-être qu'il y avait des gens... qui voulaient bien me parler. Je ne sais pas, je ne m'en souviens pas vraiment. »

Pourtant, à ce moment-là elle su qu'il avait menti, à l'éclat dans ses yeux qui brillaient plus que d'ordinaire. Il s'était rappelé quelque chose, mais n'avait pas voulu le partager, chérissant le peu de souvenirs heureux qu'il avait de cette triste époque. L'instant d'après il lui souriait à nouveau et le Naruto qu'elle connaissait avait réapparu comme si de rien n'était. Elle avait cependant senti que quelque chose dans leur rapport avait un peu changé, comme si la brève discussion qu'ils avaient échangé la liée à présent à ce garçon, comme un secret qu'eux seuls partagés.

En y repensant, c'était peut-être à ce moment-là qu'elle avait pris la décision de l'adopter, parce qu'elle avait vu en ce garçon qui paraissait toujours heureux, une facette plus triste et plus sombre de sa vie qui lui rappelait un peu la sienne. Elle qui avait été rejetée par ses parents, qui n'avait pas été aimé comme chaque enfant se devait de l'être. Elle s'était un peu reconnue en lui, comme une âme qui n'attendait qu'un peu d'attention, qu'un peu d'amour pour exister pleinement. Et elle s'était dit, peut-être sur un coup de folie, qu'elle pourrait être la personne qui le lui donnerait.

Sortant de ses pensées, elle se releva de sa chaise et s'approcha du canapé. Elle repoussa gentiment les jambes du garçon et se fit une place à côté de lui. Il bougea un peu et retira son bras, mais ne se redressa pas de sa position allongée.

« Je sais que ça va être dur pour toi.

- Non, tu ne sais pas Tenten, lui répondit-il d'un ton inhabituellement froid. T'en sais rien du tout.

- Tu ne sais pas ce que ça fait d'être traité comme un moins que rien, d'être invisible tout le temps pour les autres. Tu ne sais pas ce que représente le poids de la solitude lorsqu'on a sept ans et que personne ne nous adresse la parole à part pour se moquer de nous ou pour nous insulter.

Tenten eu une sorte de rictus triste et ses yeux se perdirent dans le vague.

« Oh si, je sais très bien ce que c'est. On se dit que si on n'était pas là, le monde ne s'en porterait pas plus mal, qu'au contraire ce serait peut-être mieux comme ça. Un jour on se surprend à envier ceux qui nous blessent, on se demande ce qui ne va pas chez nous, puis on en vient à la conclusion que ça vaudrait sûrement mieux de mettre fin à tout ça. Mais quand on décide enfin de mettre fin au supplice, on se rend compte de la pire des choses. Que personne ne nous regretterait. Que si on en finissait là, personne ne nous pleurerait, qu'il n'y aurait personne pour se rappeler de nous. Alors, on est condamné à supporter la solitude, à regarder les autres de loin, comme derrière une vitre. Si tu parles de cette solitude là, alors je sais très bien ce que c'est. »

Naruto la regarda un long moment, un peu tristement. Puis il détourna le regard et se coucha sur le ventre, s'isolant. Elle l'entendit vaguement murmurer un « désolé » étouffé, mais elle comprit qu'il valait mieux le laisser seul pour le moment. En se levant elle tapota gentiment sa jambe, voulant appuyer le fait que, désormais, aucun d'eux deux n'avait à subir cette solitude déchirante. Maintenant, si jamais ils se sentaient délaissés, il y aurait toujours un endroit où trouver de l'attention et une présence amicale : chez eux.


La matinée avança rapidement et après le repas qui se déroula dans un silence presque complet, Tenten convoqua tout le monde dans le salon. Elle donna à chacun des garçons une large enveloppe brunie, qu'ils regardèrent d'un air interrogateur.

« Pour la rentrée vous allez avoir besoin de matériel. Avec Iruka, on a pensé que ce serait une bonne idée que vous alliez vous-même acheter vos fournitures scolaires, maintenant que la pression des contrôleurs sociaux se fait plus souple. Il y a assez pour que vous puissiez acheter votre uniforme et quelques vêtements en plus. »

Kiba bondit du canapé au mot uniforme, sa capuche enfoncée de sorte que l'on ne distinguait que la bas de son visage.

« Non... Tu veux dire qu'il faut qu'on soit tous fringués pareil, dans le genre faussement respectables ?»

Shikamaru acquiesça, ça n'avait pas l'air de lui plaire non plus.

« Malheureusement ce n'est pas moi qui décide, Kiba. »

« Je suppose donc que tu nous as inscrits dans un lycée privée, hein ? »

La remarque que fit Shikamaru jeta un froid dans la pièce.

« Encore mieux ! » s'écria Kiba, tandis que Naruto marmonnait un « pas possible... ». Chôji se renfrogna.

« Mais, on n'aura jamais le niveau ! Y'a que des fils de riches dans ce genre de lycée, le genre qui prend des cours supplémentaires et qui font une dépression s'ils n'ont pas la note maximale... »

« En plus, je parie que ce n'est pas un lycée mixte ! » renchérit Kiba.

Naruto se figea.

« Un... un lycée avec que des mecs ? » son visage devint blanc. Il regarda Tenten avec des yeux suppliants.

Tenten se massa le front et prit une profonde respiration. En un sens elle était contente qu'ils soient tous du même côté pour une fois, mais se liguer contre elle n'était pas une franche avancée vers le progrès.

« Si vous arrêtiez de faire des suppositions à tout bout de champ, vous sauriez déjà que c'est un lycée mixte. De plus, il y a effectivement un très bon niveau général, mais c'est surtout parce que c'est une école spécialisée dans les étudiants dit « particuliers ». De ce fait, vous aller disposer d'un très bon suivi et de professeurs compétents, je ne vois pas ce qu'il y a de mal là-dedans. »

Cela rassura légèrement les adolescents, mais l'idée que l'ambiance allait être très stricte fit son chemin dans leur esprit. Ils semblèrent se replier sur eux-mêmes.

« Oh, arrêtez de faire cette tête là, les garçons ! Je suis sûre que vous allez vous y plaire. Et si jamais ce n'est pas le cas, eh bien j'en trouverais un autre. »

Personne ne répondit, tous déjà convaincus qu'ils allaient détester. « Tu peux déjà commencer à chercher », pensa Naruto.

Tenten continua à chanter les louanges de sa chère école, mais plus personne n'écoutait vraiment.

«... elle est aussi réputée dans tout le Japon pour son enseignement des sports de combat, notamment du Taijutsu. C'est une des raisons pour lesquelles je l'ai choisie. Je pense que ça pourrait vous faire du bien de pratiquer un sport. Et puis c'est une de mes activités après tout, alors je pourrais vous aider. »

Les quatre garçons relevèrent la tête simultanément et regardèrent Tenten d'un air ébahit.

Naruto se tourna vivement vers Shikamaru et lui demanda, d'une voix plus aiguë qu'à l'accoutumée : « Qu'est-ce qu'elle vient de dire ? » L'autre garçon était trop surpris pour répondre.

« Mais pourquoi tu ne nous en a jamais parlé ! » s'excita Kiba.

Tenten prit un air surpris.

« Oh, je pensais vous l'avoir déjà dit. Comme je suis en congé en ce moment, ça a dû me sortir de la tête. Je suis enseignante dans un Dojo, pas très loin d'ici. Mais je donne surtout des cours de psychologie à l'Université d'Osaka. »

Cette révélation n'étonna pas Shikamaru. Il avait bien vu la façon dont elle les observait continuellement, étudiant leurs mouvements, repérant et analysant les comportements propres à chacun.

« Bon, pour en revenir à l'école... »

Kiba l'arrêta avant qu'elle ne se lance dans une nouvelle énonciation de toute les qualités qu'avait le lycée et la redirigea vers l'achat des fournitures.

« Attends, tu as dit que tu voulais qu'on aille faire nos achats nous-même. Ça veut dire qu'on peut sortir ? »

La jeune femme ne se formalisa pas de cette interruption et lui sourit. Elle ne les avait encore jamais vu aussi enthousiastes et intéressés par quelque chose. A cet instant, on voyait simplement en eux quatre garçons comme tous ceux de leur âge. Bien qu'elle savait que ce n'était qu'apparence, elle pu pour la première fois imaginer qu'un jour, ils viendraient à bout de leurs tourments pour redevenir les adolescents, les jeunes hommes qu'ils étaient vraiment.

« Dois-je prendre ça pour un assentiment ? »

Il sembla que Kiba ne comprit pas le sens du mot, mais Shikamaru acquiesça à sa place.

« Moi ça me va. Je veux bien faire un essai. »

Les trois autres donnèrent à leur tour une réponse positive, décidés à faire un effort. Tenten était vraiment heureuse d'avoir pu mettre le doigt sur quelque chose qui leur plaisait à tous.

« Il vous faudra respecter un périmètre défini, vous n'avez pas l'autorisation de vous éloigner seuls d'une certaine distance de la maison, notamment ceux d'entre vous pour qui cela pourrait faire sauter leur conditionnelle. » Elle regarda Chôji puis Shikamaru dans les yeux, leur intimant de ne pas faire de dérapage, que ce n'était pas une option. Elle leur présenta un plan où étaient surlignées les zones autorisées.

« Vous aurez quelques heures pour vous fournir de tout ce qui se trouve sur la liste à l'intérieur de l'enveloppe, puis je veux que vous reveniez directement ici. Pas d'écarts vers d'autres rues que celles qui vous sont autorisées. Je vous fais confiance. Si vous souhaitez plus de liberté à l'avenir, vous devez montrer et pas seulement à moi mais aussi à toutes les organisations vous ont à l'œil, que vous méritez cette liberté. »

Naruto, Shikamaru, Chôji et Kiba arboraient des visages sérieux et, les doigts légèrement tremblants, ils se saisirent des enveloppes et se dirigèrent vers la porte. Avant de franchir le pas ils entendirent Tenten ajouter, la voix fébrile :

« Faites attention à vous ! »

Au fond d'elle, elle ressentait comme un mauvais pressentiment en voyant le dernier adolescent passer la porte. C'était peut-être trop tôt pour leur donner autant de liberté, mais cela pourrait aussi leur faire du bien de se changer les idées. Elle ne pouvait pas les garder séquestrés jusqu'à leur majorité, ils devaient dès à présent montrer qu'ils avaient envie de s'en sortir et qu'ils mettraient toutes les chances de leur côté dans ce but.


A peine sortis, ils s'étaient déjà tous dispersés dans les quarte coins du quartier. Naruto n'avait même pas eu le temps de voir les autres s'éloigner, qu'il se retrouvait déjà tout seul devant la maison. Un peu perdu, il se ressaisit vite et suivit la route indiquée par Tenten. Il était content de prendre un peu l'air, de pouvoir se dégourdir les jambes. Ils n'étaient pas sortis de la maison depuis leur arrivée, à part pour aller dans le jardin, notamment parce que les services sociaux faisaient de nombreuses descentes, et toujours à l'improviste. Mais ça ne les avait pas dérangés plus que ça, ils avaient eu à faire, et l'adaptation c'était faite lentement.

Il fit distraitement le tour du voisinage s'éloignant du plan par la même occasion, de façon à mieux se repérer dans ce nouvel environnement. Le coin était vraiment isolé, il y avait peu de gens dehors malgré la douceur du temps : quelques grands-mères silencieuses, des enfants pressés, des femmes au foyer qui se baladaient sans joie, le nez dans leurs écharpes en soie clairs. La vie dans cet endroit paraissait pourtant paisible et retirée, une impression renforcée par une verdure envahissante et un calme souverain.

Ses pas le portèrent en direction du grand parc central qui aurait dû être pris d'assaut, orné en cette belle saison de majestueux cerisiers et d'arbres verts feuillus, et ponctué de bancs massifs en bois sombre. Il n'aimait pas la solitude. Mais le fait de l'endurer depuis sa plus tendre enfance avait fait que, parfois, il avait besoin de se retrouver pour faire le point. Ce n'était pas Kiba qui l'avait empêché de le faire dans la chambre qu'ils partageaient, étant donné qu'il ne lui adressait pratiquement jamais la parole. Même depuis qu'il l'avait vu dans une position délicate, ça ne l'avait pas encouragé à engager le dialogue pour autant. Souvent la nuit il l'entendait encore gémir, mais il semblait que ses cauchemars avaient baissé en intensité.

Au bout d'un instant, assis immobile au pied d'un vieil arbre, son attention fût vite aspirée ailleurs. La présence menaçante du manoir était toujours là, bien qu'il ait tenté de l'ignorer autant que possible en vain, tout comme ce sentiment étrange qu'il ressentait depuis que Tenten leur avait parlé à demi-mot de la mystérieuse bâtisse.

Tout était très confus dans son esprit, mais il ne pouvait s'empêcher d'éprouver une certaine... nostalgie. Ce n'était même pas vraiment lié au manoir en lui-même, il était certain de ne l'avoir jamais vu. Mais plutôt quelque chose autour de son histoire. Peut-être avait-ce un rapport avec ce que Tenten essayait de lui cacher. Ou peut-être valait-il mieux, comme lui avait conseillé la jeune femme, ne pas trop creuser le passé.

Ses jambes bougèrent pourtant d'elles-mêmes, contredisant ses pensées, et en un clin d'œil il fut en face de la haute silhouette fantomatique. De si près, l'aura qu'elle dégageait semblé comme l'écraser de sa puissance. Il se dit que le clan qui l'avait autrefois habité avait dû être très puissant, pour laisser une telle empreinte.

La grande porte en bois ancien avait été barrée à l'aide de planches irrégulières, le portail lugubre avait été cadenassé une dizaine de fois, tout semblait avoir été barricadé à la va-vite dans un empressement évident et personne n'était revenu parfaire les choses depuis, peut-être trop pressé de tourner la page. Peut-être trop effrayé pour le faire.

Il resta encore là de longues minutes, hypnotisé par ces murs qui avaient tant de choses à dire. Qui semblaient vouloir lui chuchoter tous leurs secrets, mais étaient comme bâillonnés, interdits. Finalement, après de longs frissons dont il n'aurait su expliquer la signification, il arriva à se dégager de cette terrible emprise et finit par reprendre la route des magasins, presque à contrecœur.

Décidément, il y avait bien quelque chose qui faisait écho à de vieux souvenirs.


Shikamaru et Chôji avaient fait le trajet ensemble, comme à leur habitude, et il leur avait fallu seulement quelques minutes d'errance pour rejoindre le cœur de la petite ville. Ils auraient pu compter sur les doigts d'une main le nombre de personnes croisées sur leur chemin, et il régnait entre les ruelles étroites une certaine lourdeur, un sentiment de flottement auquel ils avaient décidé de ne pas prêter plus d'attention. Ils avaient déjà trouvé les fournitures sur la liste qui accompagnait l'argent dans l'enveloppe et avaient été aussi surpris que le vendeur de voir les gros billets avec lesquels ils payaient. Ils avaient à ce moment-là tous deux échangé un regard intense, en une fraction de seconde ils avaient partagé un secret qu'eux seuls connaissaient. Un secret enfoui sous des gravas et des cadavres, souvenir provenant d'un passé commun qu'ils souhaitaient à présent oublier. Ce serait mentir que de dire que c'était la première fois qu'ils tenaient autant d'argent entre leurs mains, mais c'était par contre la première fois que l'argent était propre.

Ils trouvèrent par la suite deux sacs de cours dans une petite boutique de vêtements, un tout noir pour Shikamaru et un rouge pour Chôji. Et comme il leur restait encore beaucoup d'argent, ils firent aussi quelques achats supplémentaires. Tenten avait raison, ils avaient bien besoin de nouveaux vêtements, il suffisait de voir les trous dans leurs jeans, usés jusqu'à la corde. Le tissu avait été malmené, saigné, écartelé. Témoin de leurs épreuves, ayant été abreuvé maintes fois par la sueur, la boue, la peur sûrement. Il était enfin temps de changer cette peau souillée qui collait à leurs os depuis trop d'années.

Les quelques autres clients maussades regardèrent Shikamaru d'un œil interloqué lorsqu'il se saisit nonchalamment d'un tee-shirt en résille noir, mais il n'en avait vraiment rien à faire et se contenta de les ignorer. Chôji et lui échangèrent un long regard et se mirent d'accord, sans un mot. Ils en prirent quatre, un pour chacun d'entre eux. Certes ils n'entretenaient pas ce qu'on pourrait appeler une bonne relation, ou même une relation tout court d'ailleurs, avec Kiba et Naruto, mais dans les semaines à venir ils allaient certainement devoir s'entraider pour faire face à l'inconnu. Alors, et c'était idiot ils le concédaient volontiers, mais à ce moment là, l'idée les avait traversés que porter simplement un même habit pourrait les unifier un tant soit-peu, ne serait-ce que donner l'illusion qu'ils partageaient quelque chose. Ils n'avaient rien à perdre à essayer.

En sortant de la rue commerçante, des sacs papiers pleins les mains, ils traversèrent des rues fantômes, hantées par des carcasses de devantures à l'abandon, d'échoppes clauses depuis maintes années et qui prenaient la poussière. De petites boutiques semblaient survivre tant bien que mal entre deux locaux désertés. Ils passèrent notamment devant un minuscule salon de tatoueur qui attira vivement l'attention de Shikamaru. Il s'arrêta une seconde et pencha son grand corps pour regarder les dessins affichés fièrement à l'entrée, l'air peu convaincu par ce qu'il voyait. Les mains dans les poches et traînant les pieds ils reprirent leur route, aussi silencieux que l'endroit lui-même, se fondant dans le jour déclinant.


Kiba errait dans les rues sans destination précise et sans but, ayant fini ses achats depuis un moment mais ne voulant pas rentrer tout de suite. Il appréciait trop d'avoir sa liberté pour gâcher une telle occasion. La petite ville lui rappela vaguement le quartier pauvre dans lequel il avait grandi, de par sa verdure envahissante et sa taille restreinte mais surtout cette impression de lourdeur constante dans l'air. Sûrement un excès de nostalgie malvenu car en dehors de ça, les rues étaient étonnement propres, les gens étaient un peu méfiants mais pas menaçants, les rues étaient calmes et peu de voitures circulaient, l'inverse de ce qu'il avait toujours connu.

Il sortait d'une petite rue particulièrement boisée lorsqu'il se rendit compte que la nuit était en train de tomber et qu'il ferait bien de rentrer pour ne pas inquiéter Tenten. Heureusement, Kiba avait un très bon sens de l'orientation acquis à la dure et il n'eut pas de soucis pour retrouver son chemin dans le labyrinthe que formait les nerfs de la ville avec ses rues étroites et identiques.

Cependant, au moment de traverser un nouvel espace vert, il ressentit comme un frisson lui parcourir violemment le dos, le faisant sursauter. Il faisait à présent pratiquement entièrement nuit et son instinct qu'on aurait pu dire animal, le mettait en garde. Il ralentit son allure et se courba légèrement, tous les sens en éveille. Il y avait quelque chose. Une présence qui l'épiait, dans les buissons sombres et épais au fond du parc, il le ressentait dans tout son corps.

Il avait envie de se convaincre qu'il se faisait sûrement des idées, que depuis son hospitalisation il était trop craintif et qu'il devait arrêter de se comporter comme un lâche. Mais jamais encore son corps ne l'avait trahit et il avait plus confiance en lui qu'en n'importe quoi d'autre. Il commença alors doucement à reculer sur ses traces, essayant de faire un minimum de mouvements et de bruits dans l'exercice.

Alors qu'il approchait de la lisière du parc, il fût à moitié soulagé de constater qu'il avait eu tord et avait sans doute réagit trop vite. Il secoua un peu sa tête et passa une main encore tremblante dans dans ses, à présent courts, cheveux marrons pour remettre ses idées en place et se retourna pour prendre une autre ruelle, juste au cas où.

Grosse erreur.

Le bruit caractéristique et trop familier d'une course poursuite lui parvint quelques secondes avant qu'un grondement menaçant ne résonne dans son dos, et à la place de mettre à courir, son corps de figea, telle une proie immobilisée par la peur. Ses yeux s'humidifièrent, son cœur menaça de sauter de sa poitrine.

« Oh non, c'est pas possible... »

Et pourtant, ça recommençait. Il était de nouveau la proie d'une bête qui n'avait que soif de sang.

Sortant avec urgence de son état catatonique, dérapant, s'écorchant les bras et les mains sur le gravier, il courût aussi vite qu'il le put, alors que son poursuivant avait déjà comblé la distance qui les séparait. Mais cette fois, il n'y avait que la bête, quelle qu'elle soit. Cette idée était un réconfort conséquent pour lui et fût suffisante pour qu'il enclenche chaque muscle de son corps, détallant aussi vite qu'il le pouvait, ne se souciant guère de l'endroit où l'emmenaient ses jambes instables ou de l'ouverture certaine de ses récentes blessures pas encore cicatrisées. Il fallait qu'il court, qu'il échappe au monstre. La respiration et les aboiements féroces se faisaient de plus en plus lointains, plus rageurs, mais il ne ralentit pas, au contraire il s'appliqua à mettre le plus de distance entre l'animal et lui. Il était à bout de souffle, sa gorge le brûlait horriblement ce qui l'empêchait d'avaler correctement l'air. La course était devenue, non plus une échappatoire, mais plus une façon de lutter contre ses souvenirs horribles, contre ces blessures qui l'élançaient encore fortement là où il avait presque été dévoré vivant. Il fuyait ses peurs, ses cauchemars.

Malheureusement, il ne pouvait pas continuer à courir loin de ses problèmes pour toujours et sa fuite désorganisée prit fin lorsqu'il percuta un corps de plein fouet, qu'il n'avait pas pu éviter tellement il était lancé à pleine vitesse. Complètement sonné, à la fois par le manque d'air, et par la fatigue de ses muscles et de son mental à force de nuits blanches, il ne put se relever et se contenta se récupérer une maigre contenance dans cette position relativement inconfortable, ses jambes ne le portant de toute façon plus.

« Kiba... ? » entendit-il prononcer une voix traînante, qui était devenu sans le vouloir familière.

Il ne put répondre à Shikamaru alors qu'il reprenait son souffle, mais savoir qu'il s'agissait du garçon le rassura pour une raison inexpliquée et il se laissa tomber de tout son poids sur lui, conscient de son état pitoyable.

La tête enfouie dans le creux de son cou, il pouvait sentir à travers les vêtements le cœur de l'autre garçon battre doucement contre le sien, ce qui le calma malgré lui peu à peu, adoptant à son tour ce rythme réconfortant. Toujours un peu sous l'influence de l'adrénaline, il avait attrapé le pull gris de ses deux mains et serrait encore fortement le tissu épais. Le sentiment de honte fût à son apogée lorsqu'il sentit des larmes jaillirent de ses yeux. C'était des larmes de peur, d'épuisement, de soulagement, aussi. Et il savait que l'autre garçon les sentaient couler sur lui, mais pour le moment il ne pouvait pas contrôler ses émotions.

« Fait chier... » sanglota-t-il entre ses dents, énervé de son impuissance, énervé de se monter si faible encore une fois.

Pourtant maintenu contre le sol, Shikamaru ne fit pas mine de bouger et ils restèrent un moment incertain dans cette position, allongés en pleine nuit au beau milieu d'une rue sombre et déserte, jusqu'à ce que Kiba retrouve un rythme cardiaque et une respiration proches de la normal. L'autre garçon lui tapota maladroitement, mais d'un geste qui se voulait doux, les cheveux et fît enfin un mouvement pour se dégager.

Une fois debout il regarda Kiba, toujours accroupi sur le sol dur et s'approcha pour le relever en l'attrapant par la taille, non sans un soupir faussement ennuyé. Il revit presque Chôji effectuer ce geste habituel après ses crises et eut un aperçu de la peine que son ami devait ressentir, chaque fois lorsqu'il le trouvait dans ce genre de position, complètement amorphe, incapable de bouger son propre corps et de soutenir son poids.

Une fois Kiba redressé, il le retint par les bras pour éviter qu'il ne s'effondre à nouveau, ses jambes encore un peu tremblantes. Doucement, ils reprirent alors la route de la maison, dans un silence complet et sans avoir échangé un seul regard. Mais à ce moment-là et indépendamment d'eux quelque chose avait changé dans leur relation, tout comme Kiba l'avait remarqué plus tôt avec Naruto.

Il n'était plus seul désormais. Il y avait maintenant des gens qui se souciaient un tant soit peu de lui.

Petit à petit, alors que les quatre garçons s'apprivoisaient doucement, il y avait un lien, le genre de lien indestructible qui se tissait entre eux, avec Tenten pour élément conducteur. Cela prendrait du temps pour qu'il soit totalement consolidé, mais ils savaient déjà tous qu'ils ne pourraient plus revenir en arrière.

Ils étaient une famille, après tout.

Une fois rentrés, Tenten leur sauta presque dessus, folle d'inquiétude. Les autres garçons, également partis à la recherche de Kiba qui n'était pas revenu après plusieurs heures d'attente angoissantes, rentrèrent petit à petit, soulagés eux aussi sans vraiment vouloir l'admettre ni le montrer.

Kiba ne raconta rien, il n'ouvrit même pas la bouche et se contenta d'aller ranger ses affaires dans la chambre. Ni lui ni Shikamaru n'avaient trouvés utile de donner ou demander des explications.


Chôji souriait intérieurement. Allongé dans son lit alors qu'il était tard dans la nuit, il ne pouvait empêcher ses pensées de tourner dans tous les sens et n'arrivait pas de ce fait à trouver le sommeil. Ses pensées étaient occupées par d'innombrables interrogations sur ses colocataires. Ils entretenaient tout de même une drôle de relation, entre eux. Ils ne se parlaient que rarement, n'échangaient pas vraiment de regards et encore moins de contacts physiques les uns avec les autres. Et pourtant il le sentait. Cette sorte de lien, de fil même qui les reliait tous, qui les rapprochait et qui créée une atmosphère somme toute bienveillante. Comme si tous leurs actes passés, tout leurs mouvements même jusqu'à maintenant les avaient conduits à être tous réunis, partageant un toit aujourd'hui. C'était peut-être le cas, après tout. Il n'avait pas encore décidé s'il croyait au destin ou pas.

Et c'était peut-être ça, être une famille. C'était être soudé par un lien invisible et indéfectible, sans raison apparente, sans besoin de contact pour se sentir proche, sans besoin de regards pour se comprendre. Tout était fluide et naturel, la compréhension était mutuelle, le respect sans faille. Mais ils n'expérimentaient cette nouvelle vie que depuis peu de temps, aussi il lui arrivait toujours de ressentir cette méfiance agressive provenant de Kiba, cette aura de secrets enfouis et de non-dits flottant autour de Naruto. Une certaine dangerosité malsaine venant de son ami Shikamaru. Il savait lui-même transmettre une sorte d'ambivalence, d'insécurité et d'instabilité.

Il n'y avait que Tenten, stoïque, placide. Leurs routes venaient à peine de se croiser, mais il soupçonnait que cette soudaine complicité intrinsèque était là grâce à la jeune femme, qui avait sur eux un effet stabilisant et rassurant qu'elle ne semblait elle-même ne pas soupçonner.

Il ne pouvait que redouter que ce lien si spécial ne soit pas assez fort pour résister aux épreuves qu'ils allaient certainement devoir surmonter, mais quelque chose au fond de lui chuchotait que ce n'était pas le futur qu'il fallait craindre, mais plutôt le passé et tous ces secrets qui planaient au-dessus de leur tête, menaçants, accusants, en quête de réponses et surtout, d'une revanche.


J'espère que vous avez aimé ce chapitre, je vous retrouve bientôt pour le prochain ! N'hésitez pas à laisser votre avis, ça me fera très plaisir et me motivera à écrire :). Dites-moi également si cela vous intéresserait que je mette des playlists avec des musiques que j'écoute sur le moment et qui suivent le ton des chapitres ! ereagiel