Cet OS 'a pas été écrit dans le cadre des Nuits du fof, il m'est venu comme ça... Il faut dire que le thème s'y prête.

Je vous laisse donc découvrir


Une ville unique

Clark mâchait en silence son morceau de bœuf séché, tentant de l'amollir suffisamment pour l'avaler. Il jeta un coup d'œil vers John qui fixait le feu sans rien dire. Le chapeau fixé sur le crâne malgré la nuit tombé, les traits burinés, il avait toutes les caractéristiques du cow-boy que Clark rêvait d'acquérir. Mais pour cela, il lui fallait vieillir un peu - et survivre aux traversées, à commencer par celle-ci, sa toute première.

- Mange pas trop, petit, lâcha John en remuant à peine les lèvres, les yeux toujours fixés sur le feu. Demain, tu dormiras dans un lit.

Clark leva vers lui des yeux plein d'espoir. Dormir dans la paille ne lui posait aucun problème, il l'avait fait pendant une bonne partie de son enfance. Mais le sol était dur malgré les hautes herbes, surtout après une journée de chevauchée. Certains matins, Clark s'était demandé s'il arriverait à remonter sur son cheval.

- Ah ? fit-il prudemment.

Ce serait leur première véritable escale depuis leur départ, et il ne savait trop à quoi s'attendre. Si ça ressemblait à son coin à lui...

- Serenity, souffla le vieux cow-boy. Tu verras. Une ville unique.

- Comment ça ?

L'autre haussa les épaules et finit d'une gorgée sa gourde. Puis il se leva pour se soulager contre un arbre, passa caresser son cheval, et revient s'allonger auprès du feu, la tête sur sa selle. La conversation était close, et Clark comprit qu'il prendrait la première garde. Il sortit son couteau et un bout de bois qu'il avait commencé à tailler, regardant distraitement le feu. Serenity... Joli nom, mais il avait aussi appris qu'il fallait s'en méfier comme des femmes et des chevaux.

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Clark vit les premières habitations en bois se dresser au loin peu après le déjeuner. Ils arrivèrent vite, enfermèrent le bétail chez un fermier du coin qui louait ses corrals pour ces occasions, et mirent pied à terre d'un même ensemble devant le saloon avant le coucher du soleil. Rien, jusqu'à cet instant, n'avait justifié aux yeux de Clark le commentaire de son aîné.

L'homme qui tenait le bar était noir, et ce détail fut le premier. Clark savait que beaucoup avaient quitté le Sud après la guerre, mais c'était la première fois qu'il en voyait un qui travaillait dans un endroit pareil. John fit un geste, et deux bières apparurent devant eux sur le comptoir. Clark prit la sienne sans commentaire, en but la moitié à grands traits avant de se retourner vers la salle derrière lui.

Un rideau rouge cachait le fond, et Clark sourit. Rideau rouge signifiait filles, et c'était toujours une excellente nouvelle. Son travail gagnait peu, mais assez pour s'offrir quelques plaisirs quand, enfin, on retrouvait la civilisation.

- Les chambres ? disait John à côté de lui, toujours aussi avare en mots.

Le barman hocha la tête en essuyant des verres.

- Il y en a. C'est calme en ce moment. La patronne devrait bientôt rentrer.

Clark n'eut pas le temps de s'étonner, la porte s'ouvrait déjà. Entrèrent deux femmes, l'une avec un corset et un panier, l'autre habillée en homme, deux pistolets battant ses cuisses. Elles discutaient sans se soucier des regards, et celui de Clark était particulièrement insistant.

- Inara, appela le barman. Des clients.

La femme avec le panier s'approcha d'eux, et Clark décida brusquement qu'il n'en avait jamais vu d'aussi belle. Sans un mot, il retira son chapeau, ce qui la fit sourire. Elle lui adressa un signe de tête avant de se tourner vers John, qui avait soulevé son chapeau d'un doigt, sans l'enlever.

- Ah, John le Bavard. C'est un nouveau celui-là ? Deux chambres, deux bains ?

Il acquiesça à chaque fois, et elle continua :

- Suivez-moi.

Ils ne redescendirent que plus tard, pour profiter du dîner qu'Inara proposait également. La salle principale s'était remplie, et Clark aperçut à nouveau la femme qui s'habillait en homme. En l'absence de John, il demanda au barman qui elle était.

- Zoé ? L'adjointe du shérif.

- Mais... c'est une femme ! Ce n'est pas un travail de femme !

- Ah oui ? sourit silencieusement le barman. Essayez donc de le lui dire, si vous osez. Elle tire mieux que bien des hommes ici, et elle n'est pas du genre à se laisser faire. Elle a fait la guerre, vous savez. Déguisée en homme. C'est là qu'elle a rencontré le Capitaine. Quand ils ont déposé les armes, elle lui a dit qui elle était... Et il a haussé les épaules. Ils sont partis ensemble et ils ont lancé la caravane qui a donné naissance à cette ville. Enfin, c'est ce que dit la légende.

- Le Capitaine ?

- Malcolm Reynolds. Le shérif. Tenez, le voilà qui entre.

Il n'a pas l'air d'un soldat, fut le premier commentaire que se fit Clark en voyant entrer l'homme, chapeau vissé sur la tête, bottes et long manteau brun. Il n'a pas l'air d'un shérif non plus, fut le second, malgré l'étoile épinglée de façon visible sur sa poitrine. Il le vit s'approcher de son... adjointe, donc, lui passer le bras autour de la taille, et lui murmurer quelque chose à l'oreille. Ouais. Elle n'avait pas l'air d'un soldat non plus, encore moins d'une adjointe au shérif.

Il se tourna à nouveau vers le barman, joua avec l'idée de lui poser la question. La main de John qui se posa sur son épaule l'en empêcha.

Ils s'assirent à une table, et Clark sourit à Inara lorsqu'elle leur apporta leurs assiettes. Elle lui rendit son sourire, mais il sentit bien que c'était celui qu'elle adressait à tous ses clients. Elle servit ensuite le shérif, son... adjointe, et un troisième homme qui venait de les rejoindre, un grand type très baraqué. Inara discutait avec eux, et la discussion semblait animée.

- Drôle de ville, hein, souffla John qui avait suivi son regard.

- Une femme comme adjointe... Et l'autre type, c'est qui ?

- Le deuxième adjoint. Il parait que c'était un brigand, et quand le Capitaine et Zoé les ont arrêté, lui et sa bande, ils lui ont proposé de se ranger dans leur camp. Il a accepté, tué les deux autres, gardé le butin. Jayne est une brute et un opportuniste, mais il vaut mieux l'avoir avec que contre toi.

C'était probablement la phrase la plus longue que John ait dit depuis que Clark le connaissait.

- Elle est vraiment adjointe ?

John se renfrogna, l'air sombre.

- Pourquoi tu vas pas lui poser la question, petit ?

Clark baissa le nez vers son assiette. Il pensait bien deviner le rôle de cette Zoé dans l'équipe, mais on lui avait appris à ne pas poser ce genre de questions aux dames.

En même temps, elle n'était pas vraiment une dame, pas vrai ?

A l'autre bout de la salle, Inara quitta la table du shérif dans un grand mouvement de jupe, l'air fâchée. Le shérif - le capitaine, comme tout le monde semblait l'appeler, avait le même air exaspéré. Les deux adjoints riaient.

Cette ville était étrange.

Après le dîner et plusieurs bières, le rideau rouge s'ouvrit, et Clark oublia sa réflexion. Les filles étaient belles, pas autant que leur patronne, mais les jambes étaient fines et les seins peu couverts, alors qu'importait. Elles étaient fort applaudies, sifflées, et envoyaient des baisers à la salle qui promettaient des largesses après le spectacle. Clark repéra vite celle qu'il voulait, une petite avec de grands yeux innocents qui ne semblait qu'à moitié à son aise sur scène.

C'était toujours plus facile quand elles étaient jeunes et impressionnables.

A la fin du spectacle, les filles vinrent dans la salle, passant d'une table à l'autre, riant avec les clients qui les attiraient sur leurs genoux. Parfois, l'un d'entre eux tendait une bourse à la fille, et ils grimpaient tous les deux à l'étage.

Clark remarqua que sa cible se laissait peu toucher, mais ça ne l'inquiéta pas. Dès qu'elle fut à sa portée, il passa son bras autour de sa taille et la fit tomber sur ses genoux. Elle ne rit pas, lui fit un sourire nerveux, et tenta de se relever.

- Minute, ma jolie, fit-il en la retenant contre lui. J'ai de quoi payer et tu me sembles appétissante...

- Je ne suis pas intéressée, répondit la fille avec un aplomb qui le fit voir rouge.

- Tu n'es qu'une fille, ricana-t-il en passant une main sous sa jupe, l'autre la tenant bien serrée contre son torse. On ne te demande pas ton avis.

La fille se débattit, ce qui ne fit qu'accentuer son désir. Il lui avait découvert un sein lorsqu'une main surgit de nulle part pour lui asséner une violente gifle. Il releva la tête, prêt à mordre - pour tomber sur le beau visage furieux de la patronne.

- Pas de ça ici, dit-elle d'un ton froid.

Profitant de la surprise de Clark, la fille s'était levée et précipitée vers Inara.

- Ca va, Kaylee ? dit-elle à la jeune fille.

- J'ai de l'argent, fit Clark d'une voix hargneuse, remis de son émotion. Si elle n'en veut pas, je profiterais bien de la patronne.

Le regard d'Inara aurait du le glacer sur place, mais l'alcool brouillait son raisonnement.

- Non.

- Salope, articula-t-il. Tu n'es qu'une pute, tu ne peux pas dire non, j'ai le droit, je paie...

- Tu n'as que le droit de demander, interrompit une voix.

Clark tourna la tête, reconnut le shérif.

- Elles ont le droit de refuser, continuait-il. Leur corps leur appartient, et elles peuvent refuser ton argent.

- Ah ouais ? Et ton adjointe, son corps t'appartient, ou seulement son étoile ?

Il vit trente-six chandelles avant de se rendre compte que Zoé était également présente. Aïe. Elle savait se servir de ses poings. Il était tombé de sa chaise et personne ne lui tendit la main.

- Je ne couche pas avec les femmes mariées, laissa tomber le shérif.

Puis, avec un geste vers la grande brute : "allez, on l'embarque, il finira la nuit en cellule".

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Clark se réveilla le lendemain avec le crâne douloureux et les paupières lourdes. Seule l'odeur du café le convainquit d'ouvrir les yeux, et la soirée de la veille lui revint brusquement en mémoire tandis qu'il étouffait un gémissement. Il se redressa et vit, à travers les barreaux, un homme blond qui se balançait sur sa chaise.

- Voulez un café ? lui lança le type.

Il grogna. L'autre parut comprendre et s'approcha, lui tendant une tasse en fer blanc dans laquelle il plongea ses lèvres avec soulagement.

- Elle ne vous a pas ratée, hein ? fit le type joyeusement.

Clark lui lança un regard noir qui ne parut pas l'impressionner le moins du monde.

- Hoban Washburne, reprit-il en tendant la main, de l'air du type qui se présente. Clark la serra.

- Zoé est ma femme, et elle déteste qu'on la soupçonne de coucher avec son patron.

Clark se tut prudemment. Si la soirée de la veille n'avait pas suffit à le convaincre que cette ville était bizarre, cette simple phrase aurait sans doute eu un plus gros effet.

- Quant à Inara, sa mère était Comanche, et son père l'a faite entrer chez les religieuses quand elle avait douze ans, pour son éducation. Elle s'est enfuie quand ils ont voulu qu'elle rentre dans les ordres - en séduisant un prêtre. Enfin, c'est ce que raconte la légende. Elle gère un bordel sans coucher avec les clients, elle s'occupe des filles comme si c'était les siennes, et le Capitaine ne veut pas l'épouser mais il ne laisse aucun homme porter la main sur elle. Vous êtes mal tombé.

Clark s'absorba dans son café et finit sa tasse sans rien dire. Quand ce fut fait, il la tendit vers l'homme qui la lui remplit à nouveau. Au bout de la deuxième tasse, Clark tenta :

- Il y a beaucoup de légendes, ici, non ?

L'autre lui sourit.

- Allez, on va vous laisser partir, d'accord ? Tout le monde est à l'église. Vous devriez peut-être y faire un tour.

- Mon compagnon ? John ?

- Comme tout le monde. Allez, sortez de là. On est déjà en retard.

Le soleil l'éblouit, mais il finit par emboiter le pas à Washburne. L'église était petite, ramassée à la sortie du village à côté du cimetière, et semblait regrouper tout le village. Wahsburne se glissa aux côtés de sa femme - en robe cette fois-ci, et du shérif. Clark, lui, resta prudemment au fond. Il repéra Inara, entourée de ses filles, et se fit encore plus petit.

Il étouffa un grognement de surprise en reconnaissant le pasteur. Soit c'était le barman, soit ce dernier avait un frère jumeau... Qu'était donc cette ville ?

Le service fini, les habitants sortirent sans lui jeter un regard. La fille - Kaylee - passa au bras d'un jeune homme brun et fit comme si elle ne le voyait pas. Sa patronne fit de même. John le rejoignit enfin et lui colla une claque derrière la tête, contre laquelle Clark ne protesta pas. Il l'avait probablement méritée, de toute façon.

Lorsque le pasteur parût, cependant, il ne put s'en empêcher.

- Vous êtes barman ou pasteur ?

L'autre haussa les épaules.

- Le dimanche je distribue le pain, les autres jours la bière. L'un comme l'autre recueille les confessions et absout les péchés.

Ils repartirent avant midi, récupérèrent les bêtes et se dirigèrent vers l'ouest. La traversée n'était pas finie. Le soir, regardant fixement le feu, Clark commenta : "une ville unique".

John le Bavard cracha sa chique dans le feu et s'allongea, la tête sur sa selle.


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