Maintenant, on entre dans le vif du sujet avec ce second chapitre où chacun se livre à de délicieuses joutes verbales. J'espère que vous prendrez autant de plaisir à le lire que moi, à l'écrire…

Chapitre 2 : All… You need is Love.

"There's nothing you can know that isn't known

Nothing you can see that isn't shown

There's nowhere you can be that isn't where you're meant to be

It's easy

All you need is love

All you need is love

All you need is love, love

Love is all you need"

(John Lenon)

oooOOOooo

« Elizabeth ! Enfin, vous voilà ! Je me faisais tellement de souci… »

Un petit homme jovial d'une soixantaine d'années l'accueillit à l'entrée du salon comme s'il la connaissait de longue date. Werner Darcy – il ne pouvait s'agir que de lui – se pencha et lui fit un baise main élégant en la dévorant des yeux, mais Elizabeth Keen ne s'en formalisa pas. Elle lui répondit aimablement et comprit qu'il faisait le show pour deux des invités déjà présents dans la pièce : un homme brun d'une trentaine d'années, très séduisant, qui la dévisagea avec curiosité et Madeline Pratt, qui lui fit un sourire de convenance, démenti par des yeux vifs malicieux.

Comme un parfait hôte, Werner Darcy la félicita chaudement pour sa mise et sa beauté, puis se tourna ensuite vers l'homme qui l'accompagnait.

« Raymond, c'est toujours un plaisir de vous avoir parmi nous. »

Le regard que lança Darcy envers Red était clairement celui d'un homme énamouré. Red lui avait fait comprendre que Werner était plus intéressé par la gente masculine que féminine, mais Liz fut néanmoins surprise par le marivaudage flagrant du maître de maison. Elle fut encore plus étonnée lorsqu'elle vit Reddington lui sourire chaleureusement et le serrer dans ses bras, en répondant outrageusement sur le même mode à son flirt.

« C'est toujours un plaisir de vous revoir, Werner. La dernière fois, je n'ai pas eu l'occasion de vous exprimer toute ma gratitude pour cette somptueuse soirée à Hong-Kong… »

« Tut-tut-tut, mon cher Raymond, c'est moi qui vous remercie. Quelle soirée mémorable ! Mes amis n'arrêtent pas de me parler de votre prestation in-cro-yable au moment du feu d'artifice. Je dois dire que vous avez surpris tout votre monde. »

« Je ne conseillerais à personne de refaire ce que j'ai fait. »

Elizabeth les dévisagea tous les deux, en les interrogeant du regard.

« Raymond ne vous a pas raconté ? Il a sauté du cinquième étage pour plonger dans la piscine qui se trouvait sous ses fenêtres… Votre petit jeu aurait pu mal se terminer, mon ami. »

« Ce cher Raymond… » Commenta Madeline en les rejoignant. « … a toujours le chic pour se distinguer…"

« Madeline… » Red passa un bras autour de sa taille et l'embrassa sur la joue avec un léger sourire. « … J'avais trop bu et j'étais persuadé qu'il y avait un dragon dans ma chambre. »

« Je suis sûre que ce dragon devait avoir de longues jambes et une poitrine volumineuse. »

Ils se mirent tous à rire, sauf Lizzie, qui se contenta de sourire poliment.

« Comment allez-vous, Elizabeth, depuis notre dernière rencontre ? » Lui demanda Madeline Pratt, le plus innocemment du monde.

« Remarquablement bien… » Elizabeth passa son bras autour de celui de Reddington, qui ne trahit pas sa surprise de la voir agir ainsi. « … Raymond et moi avons dû nous éclipser rapidement, mais c'était pour une bonne raison… »

« Je n'en doute pas. »

Red afficha un sourire narquois et dévisagea Elizabeth, amusé par son comportement soudain possessif, qui sous-entendait que la nuit après leur fuite de l'ambassade de Syrie s'était terminée de façon… horizontale. Si la jeune femme voulait jouer à ce petit jeu, la soirée promettait d'être riche en émotions.

Pendant ce temps, le second invité s'était approché du petit groupe et Werner Darcy lui fit signe de se joindre à eux.

« Raymond, Elizabeth, permettez-moi de vous présenter Lennard Denton… Lennard, voici Elizabeth Keen et Raymond Reddington, qui ont eu la gentillesse d'accepter mon invitation. »

L'homme enveloppa Elizabeth Keen d'un regard de braise. Le sourire charmeur qu'il lui adressa, révéla des dents parfaites. Elizabeth n'hésita pas à lui retourner un large sourire, où ses deux adorables fossettes apparurent.

« Mademoiselle Keen, c'est un plaisir de vous rencontrer. »

« Un plaisir partagé, Monsieur Denton. »

« Lennie, je vous en prie… »

« Appelez-moi Liz, alors… »

Surpris, le tueur eut un petit rire agréable. Sous sa main, Elizabeth sentit le bras de Reddington se raidir.

On dirait que vous n'aimez guère le bellâtre présomptueux, Monsieur Reddington…

Toujours souriant, Denton se tourna vers le criminel, qui affichait une neutralité de mise.

« Monsieur Reddington, j'ai bien évidemment entendu parler de vous. Je suis ravi de faire enfin votre connaissance. »

L'homme lui tendit la main, et resta penaud, quand Red ne la serra pas en retour. Le bras de fer était engagé.

« J'ai également entendu parler de vous, Lennie… Je peux aussi vous appeler Lennie ? Dans nos métiers, les réputations sont vite établies. La vôtre repose malheureusement sur quelques exagérations qu'il serait de bon ton de corriger. »

Si l'homme sembla déstabilisé par les propos insultants de Reddington, il n'en montra rien et sourit doucement.

« Je ne fais pas attention à ce qu'on dit de moi. Si exagérations il y a, elles ne sont pas à mettre à mon actif, mais à celui des personnes qui m'ont employées avec succès, semble t'il. »

Madeline Pratt se mit à rire devant cette petite joute verbale.

« Le Concierge du Crime a des critères de sélection très élevés, Lennard. L'excellence est un standard difficile à atteindre… » Elle se tourna vers Red. « … Aux âmes bien nées, la valeur n'attend point le nombre des années, comme le peut en attester Elizabeth… » Elle regarda le tueur à nouveau, lui prit le bras et lui fit un sourire. « … Vous avez donc toutes vos chances de rentrer dans son carnet d'adresses… un jour prochain. »

Une exclamation et un rire de gorge rauque explosèrent avant que Reddington n'ajoute quelque chose, et tout le monde se retourna vers la cause d'une telle animation.

Une femme brune d'une quarantaine d'années, grande et mince, magnifique dans sa robe cintrée jaune, venait d'entrer. Elle prit le bras de Werner Darcy et se laissa guider par son hôte, qui lui offrit une coupe de champagne en la complimentant en italien.

Avec un sourire, Reddington se détacha du groupe et se dirigea vers elle. Quand elle l'aperçut, elle poussa un cri de surprise, ravie, et se jeta avec enthousiasme dans les bras du criminel.

« Raymond ! »

« Andrea, cara mia ! »

« Raymond, mio dolce muffin ! »

Elizabeth ouvrit de grands yeux et Madeline étouffa un rire. Son doux muffin ! Sérieusement ?… Elle préférait encore Reddie Bear, le surnom que lui avait attribué le Dr. Lauren Kimberly, qui lui allait comme un gant, du moins, pour le côté nounours affectueux. Pour le reste… La jeune femme préféra en rester là et eut tout de suite en horreur la belle Italienne bronzée, qui devait cultiver sa ressemblance avec Sophia Loren, aidée en cela par la chirurgie esthétique.

« Méfiez-vous d'elle… » Lui glissa Madeline discrètement avec un sourire. « … C'est un véritable scorpion... »

Cette mise en garde émise par une vipère comme Pratt ne la rassura pas. A dix mètres d'elles, Red continuait de déverser des flatteries qui faisaient littéralement se pâmer d'aise Andrea Wilson. En retour, la tueuse professionnelle touchait familièrement en permanence le criminel comme si ce dernier lui appartenait. Une main sur son épaule, une autre sur le devant de son smoking, le bout des doigts sur son col… Elizabeth sentit de la colère monter en elle et respira profondément. La soirée promettait d'être longue, elle devait conserver son calme et sa lucidité.

Reddington tourna la tête vers Elizabeth et leurs yeux se croisèrent brièvement. Elle comprit à leurs expressions qu'il n'était absolument pas dupe du manège de l'Italienne, même s'il entrait dans son jeu de séduction. Son exubérance était en totale contradiction avec ce qu'en avait dit Red, et elle comprit les mises en garde visuelles du criminel. Andrea Wilson se cachait sous un masque de séduction et d'ingénue excentricité. Elle était en fait extrêmement dangereuse.

Le regard d'Elizabeth fut ensuite attiré par l'entrée d'un autre convive. Gregory Handsen observa lentement l'assemblée présente. S'il était mécontent et avait le sentiment d'être pris au piège, il n'en montra rien. C'était un homme d'une cinquantaine d'années, aux cheveux gris tirés en arrière et aux yeux froids et pénétrants. Il dévisagea Reddington et les deux hommes se mesurèrent du regard pendant de longues secondes.

Werner Darcy interrompit ce duel silencieux et accueillit le nouveau venu avec réserve. L'homme ne devait guère lui inspirer de sympathie. A aucun moment, l'assassin ne se départit de son impassibilité et ne sourit. Celui-là est un animal à sang froid, pensa Elizabeth en le profilant involontairement.

Handsen s'avança, tel un chat aux aguets, salua de façon neutre Lennard Denton, et s'isola dans un coin, près de la cheminée. De son emplacement, il pouvait surveiller toutes les entrées et voir tous les mouvements dans la pièce. C'est un solitaire, un homme sur ses gardes en permanence, qui ne laisse rien au hasard, continua t'elle de noter, maniaque, précis, avec des habitudes bien établies, probablement paranoïaque…

Il croisa le regard d'Elizabeth et lui fit un simple hochement de tête. La jeune femme frissonna involontairement devant l'inexpressivité de ces yeux calculateurs et froids, qui lui rappelèrent un autre assassin qu'elle avait croisé, Michael Logan, un tueur en série. Machinalement, elle tourna la tête et se rassura en voyant que Carole Clark ne quittait pas des yeux le nouveau venu. Malgré sa nonchalance, Grizman était en alerte.

Raymond Reddington s'approcha d'Elizabeth et lui apporta un verre de champagne. Ils trinquèrent avec un sourire détendu, mais les propos échangés étaient de toute autre nature.

« N'acceptez aucun verre des autres personnes présentes dans ce salon. »

« Pourquoi ? Vous croyez qu'ils vont essayer de m'empoisonner ? »

« J'en ai fait la triste expérience à Hong-Kong. »

« Qu'est-ce qui vous est arrivé ? »

« Handsen m'a drogué et j'ai sauté dans le vide. Je ne dois la vie qu'à cette fameuse piscine. Quand Dembé m'a sorti de l'eau, je délirais complètement. Il a dû m'assommer et me ligoter pour m'empêcher de commettre de grosses bêtises... C'est ce qu'il m'a raconté, car je ne me souviens de rien. »

« Vous avez donc un différend avec Handsen. Qu'allez-vous faire ? »

« Lui rendre la monnaie de sa pièce, bien sûr. »

Elizabeth posa sa main sur le bras de Reddington.

« Ne commettez pas de folie, Red. »

« L'occasion est trop belle, Lizzie… » Il vit l'inquiétude dans les yeux d'Elizabeth et la rassura. « J'ai pris des dispositions. Et j'ai toujours un plan B, vous devriez le savoir… »

Elle retira sa main, soudain déçue par ce qu'elle venait de comprendre.

« Vous vous êtes servi de moi pour l'attirer ici et vous venger de lui. »

« Non, je ne vous mettrai pas en danger de cette façon, Lizzie. Handsen est une trop grande menace. Méfiez-vous de lui. »

« Il manque encore quelqu'un, non ? Mallory Flanders, c'est ça ? »

Reddington consulta sa montre.

« Mallory n'est pas du genre à être en retard. Elle ne devrait plus tarder ou alors je crains qu'elle n'ait été victime d'un malheureux accident. »

« Qu'aurait-il pu lui arriver ? »

« Elle a dû croiser le chemin d'une de ses trois charmantes personnes. Ils ont une façon bien à eux de se débarrasser de la concurrence. »

Elizabeth observa les petits groupes qui s'étaient formés. Denton flirtait avec Andrea Wilson, pendant que Madeline discutait longuement avec Carole Clark. Toujours seul, Handsen se perdait dans la contemplation des bulles de champagne dans son verre, pendant que Darcy donnait des instructions à son maître d'hôtel.

« Quelles sont leurs spécialités ? » Demanda Elizabeth.

« Tout comme Andrea, Denton séduit ses victimes, homme ou femme, gagne leur confiance avant de les tuer, puis il disparaît. Mais pas systématiquement. Il est plus patient et joue sur son relatif anonymat. Il n'en est pas moins efficace… Andrea se montre plus prédatrice parce qu'elle sait que le temps joue contre elle. A l'approche de la cinquantaine, elle commence à penser à sa reconversion et aimerait épouser un homme riche, bien plus âgé qu'elle, avant qu'il ne soit trop tard… »

« C'est pour ça qu'elle se jette à votre cou ? »

Reddington fut plus amusé par sa remarque que blessé, et il poursuivit sur le ton de l'humour.

« Malgré mon âge vénérable, Lizzie, je suis encore trop actif pour elle… Par ailleurs, je serai bien incapable de la supporter toute une journée. »

« Le grand Raymond Reddington à court de patience ? J'aimerais voir ça. »

Surpris par son ton enjôleur, il la dévisagea intensément, alors qu'elle l'observait avec malice. Cette nouvelle Lizzie, plus détendue, séductrice d'un soir, n'était pas pour lui déplaire, mais il ne devait pas oublier le danger qui les entourait.

« Je prends beaucoup sur moi, mais ne me demandez pas l'impossible. »

« Je ne vous ai jamais vu vous énerver non plus. Comment faites-vous pour rester toujours aussi calme ? »

« Les apparences sont parfois trompeuses, Lizzie. »

Elle se pencha et lui souffla doucement, d'une voix rendue rauque par l'audace.

« J'aimerais voir se fissurer la façade que vous maintenez pendant quelques secondes, juste le temps d'apercevoir le Raymond Reddington réel qui se cache derrière le Concierge du Crime… »

Red fut agréablement surpris de l'effet qu'eurent les paroles de la jeune femme sur lui. C'était comme un baume apaisant sur son âme endolorie. C'était si bon qu'il n'avait pas envie de la repousser ou de combattre son instinct de conservation qui lui criait de s'éloigner d'elle, avant qu'il ne succombe à ses charmes. Il murmura :

« Vous l'avez déjà vu maintes fois, Lizzie. Vous savez que cet homme-là vous appartient corps et âme. »

Sa voix était tombée d'une octave. Red vit la jeune femme se figer, les pupilles dilatées, manquer une respiration et nettement frissonner. Il oublia lui-même de respirer tellement elle était belle et désirable en cet instant. Si les circonstances avaient été différentes, il l'aurait immédiatement entraînée dans une autre pièce, pour la couvrir de baisers et lui démontrer à quel point il disait vrai. Le tiraillement en lui recommença et il dut se forcer à ne pas bouger, à ne pas la toucher.

Werner Darcy frappa tout à coup dans ses mains et la magie fut rompue. A côté du vieil homme se tenait la dernière invitée, Mallory Flanders, un verre à la main, souriante, qu'il présenta à la cantonade, avant d'annoncer que le dîner allait être servi dans la pièce voisine.

Avec soulagement, Reddington alla à la rencontre de la jeune femme blonde qui venait d'arriver et à qui il fit la bise. Le criminel avait parfois fait appel à ses services et l'avait conseillé à certains de ses clients. Il l'appréciait pour son humeur égale et sa discrétion. Petite chose précieuse, Mallory était aussi tout le contraire d'Andréa Wilson, question caractère. Mais là encore, il ne fallait pas se fier aux apparences. Son corps était une arme bien huilée et elle maniait les lames fines et aiguisées comme personne. Red s'entretint avec elle pendant de longues minutes, sur un ton affable et purement formel.

Au bras de Darcy, à qui elle parlait depuis le départ de Red, Elizabeth rejoignit la salle à manger. Après tout, elle était l'invitée d'honneur du milliardaire. Handsen attendit Reddington à la sortie du salon. Carole Clark rejoignit Mallory Flanders et laissa son patron discuter avec le tueur professionnel.

« J'aurai dû savoir que vous étiez derrière tout ça, Reddington. » Lâcha l'assassin quand ils furent seuls.

Le criminel haussa les épaules.

« Désolé de vous décevoir, Handsen, c'est l'œuvre de Darcy. Vous connaissez ses excentricités... »

« Vous vous imaginez que je vais avaler ça ? »

Red se mit à rire, clairement amusé.

« Je devrais être celui qui vous en veut, Handsen. Après tout, vous avez cherché à me tuer à Hong Kong, mais il ne s'agissait que d'un travail pour vous. »

« Alors vous avez préféré vous en prendre au commanditaire... »

« J'ai rendu service à beaucoup de monde. Feu Monsieur Chang ne causera plus jamais de problèmes. »

« Et à ses intermédiaires… »

« Fu-Jeng et Charlie Wong n'ont pas été regrettés non plus… Qui sait ? Au gré des événements, vous pourriez être le prochain sur la liste et là encore, personne n'aura à s'en plaindre… »

La menace implicite n'échappa pas à Handsen qui eut un rictus de dédain, comme pour défier Reddington de tenter quelque chose contre lui. Red décida d'enfoncer le clou, quitte à se mettre en danger. Un frisson d'anticipation l'envahit.

« Vous savez quoi, Handsen ?... Vous devriez être plus rigoureux dans le choix de vos clients. L'argent ne fait pas tout. Malgré la puissance toute relative du groupe qui vous emploie, vous ne fréquentez pas les personnes les plus recommandables… »

« Recommandables ? Vous me faites rire avec vos grands airs, Reddington. Ce n'est pas parce que vous vous habillez comme un gentleman que vous en êtes un. Vous avez autant de sang sur les mains que moi, sinon plus. »

Red pencha la tête sur le côté et le sourire courtois disparut.

« Je vous conseille vivement de ne pas me manquer la prochaine fois, car vos nouveaux amis ne vous le pardonneront pas… Et moi non plus... »

Si l'assassin se croyait à l'abri grâce à la Cabale, Red savait qu'il venait d'ébranler sa confiance. Fidèle à lui-même, Handsen resta impassible malgré l'intimidation. Le tueur savait pourtant que ce n'était pas des paroles en l'air de la part du Concierge du Crime.

« Pour votre information, Handsen, un gentleman ne se reconnait pas à sa façon de s'habiller, mais à ses manières et à ses principes. Ce sont eux qui définissent un homme... Si vous voulez bien m'excuser, ma compagne m'attend. »

Il venait de lâcher l'information la plus importante. Handsen saurait qu'il ne fallait pas toucher non plus à la tête d'Elizabeth Keen sans encourir ses foudres vengeresses. Avec un dernier sourire, Reddington laissa l'assassin et rejoignit sa place à la droite de la jeune femme.

oooOOOooo

Malgré la nature des huit convives et les tensions sous-jacentes, le dîner fut plaisant. Les mets et les spiritueux furent appréciés. Werner Darcy était un excellent hôte et un habille entremetteur. Avec Andrea Wilson, Madeline Pratt, et Raymond Reddington, ils animèrent la soirée, et les rires ne tardèrent pas à fuser, au rythme des histoires plus ou moins authentiques, plus ou moins exagérées, des uns et des autres.

Ces messieurs allèrent ensuite fumer un cigare dans la bibliothèque, tandis que les dames échangeaient autour d'un dernier verre. Andrea Wilson finit par rejoindre le groupe des hommes pour fumer un cigarillo et surtout, se mettre en avant.

Clairement amusée, Madeline Pratt resta aux côtés d'Elizabeth Keen.

« Quelle étrange assemblée ! Que d'égos et de faux-semblants réunis en un seul lieu, n'est-ce pas ? »

« Vous avez l'air d'y nager comme un poisson dans l'eau, Madeline. »

« Comme une anguille, je louvoie parmi les requins. Et vous ? »

« A vrai dire, j'ai plutôt l'impression de me trouver dans un panier de crabes, où chacun essaie de sauver sa peau. »

« Je vois parfaitement de quoi vous parlez. Vous et moi avons plus d'un point en commun. »

« A part Reddington, vous voulez dire ? »

« Oui. Comme vous, Raymond m'a pris sous son aile et m'a appris les règles du jeu… Nous avons mutuellement profité l'un de l'autre. »

« Jusqu'à ce que vos chemins divergent. Vous avez déjà tué quelqu'un ? »

« Moi ? Non, voyons ! Je laisse ça à d'autres. »

« Comme quand vous attirez votre ancien amant dans un piège pour le livrer aux Kings ? »

Elizabeth appuya délibérément sur le mot « ancien » mais Madeline ne se départit pas de son calme, but une gorgée de champagne, puis se mit à rire.

« Les Kings n'étaient pas une erreur. Raymond avait tout organisé, depuis mon enlèvement présumé jusqu'à sa capture... Ce qu'il n'avait pas prévu, c'était votre intervention. »

Madeline Pratt disait-elle la vérité ? Sans doute que non. Elizabeth était plus encline à croire Reddington, même s'il n'avait jamais évoqué clairement le rôle exact de la voleuse dans l'histoire et n'avait commis aucune exaction à son encontre. La jeune femme reprit pour préciser :

« Mon apparition et celle du Général Yaabari... Si je n'étais pas revenue le chercher, Red serait mort. »

« Vous êtes vraiment naïve, Elizabeth… » Madeline Pratt eut un sourire moqueur. « … Raymond doit trouver ça charmant et rafraichissant. Profitez-en bien avant qu'il se lasse, ou bien avant que cette dévotion qu'il a pour vous, le mène à sa perte. Dans les deux cas, vous le perdrez. Si vous ne voulez pas souffrir, vous devriez prendre les devants et ne plus le revoir. »

« Et vous croyez sincèrement qu'il me laisserait partir, après tout ce qu'il a fait pour moi ? » Ce fut au tour d'Elizabeth de rire. « … Qui est naïve à présent, Madeline ? Vous ignorez la nature de notre relation. Je pense même que vous n'arrivez pas à concevoir une seule seconde sur quoi elle repose… »

« Vous n'êtes qu'un moyen pour une fin. Il vous manipule, ex-Agent Keen, pour obtenir quelque chose de vous. »

« Est-ce ainsi qu'il a procédé avec vous ? Est-ce la raison pour laquelle vous lui en voulez tant… »

La cambrioleuse marqua un silence et lança un regard acéré à Elizabeth. La jeune femme décida de pousser le bluff un peu plus loin.

« Red a déjà obtenu ce qu'il désirait de moi, et pourtant, il reste... Et moi aussi, car pour partir, il faudrait encore que j'éprouve l'envie de le quitter… » La jeune femme continua à sourire. « … Allez-vous demander à l'un des invités présents ce soir de me supprimer ? Vous tenez là une occasion en or d'écarter définitivement une rivale. Et en même temps, vous savez que Red ne vous le pardonnera jamais. Dans les deux cas, Madeline, vous le perdez… Echec et… mat. »

La voleuse se mit à blêmir et serra les dents. Elle détourna les yeux et observa Reddington qui parlait avec leur hôte en les guettant de temps en temps. Elizabeth l'examina aussi et le trouva flamboyant dans son smoking.

« Raymond n'est pas l'homme d'une seule femme. Vous devriez vous mettre ça dans la tête avant de croire que vous avez conquis son cœur. »

« Je ne fais pas cette erreur, Madeline. Je peux vous assurer que je sais exactement à qui j'ai affaire. »

Comme s'il se doutait que les deux femmes parlaient de lui, Reddington s'excusa auprès de Werner Darcy, puis se dirigea vers elles en souriant.

« Tout va bien, mesdames ? »

« Parfaitement. »

« Merveilleusement. »

Red les regarda tour à tour, en levant un sourcil ironique, absolument pas dupe de la prise de bec féroce à laquelle se livraient la voleuse et l'ex-agent du FBI.

« Deux harpies se disputant un bout de viande ne se comporteraient pas d'une autre manière. Je ne sais pas si je dois m'en offusquer ou en être fier. »

« Je ne suis pas sûre d'apprécier le parallèle, Raymond. Je vais rejoindre une proie bien moins faisandée et certainement plus à mon goût. »

Beau joueur, Reddington s'inclina en riant doucement et la laissa passer en lui montrant le chemin. Madeline rejoignit Lennard Denton qui l'accueillit avec un sourire soulagé, puisqu'elle le libérait visiblement de la bien trop sémillante Andrea Wilson.

« Vous vous amusez bien, Reddington ? »

« Pas vous ? »

Elizabeth soupira.

« Ça me fatigue, à vrai dire. »

« Madeline a essayé de vous miner le moral. Elle déteste perdre la face... Même si j'ai mon idée sur la question, laquelle d'entre vous a remporté cette manche ? »

La jeune femme le dévisagea comme si elle avait affaire à un enfant immature. Le sourire du criminel s'élargit.

« Pouvons-nous partir maintenant ou bien estimez-vous que notre représentation n'est pas encore terminée ? »

« Si vous souhaitez vous en aller, je vais en informer Werner Darcy… » Reddington avait repris son sérieux. « C'est le moment d'être sur nos gardes, d'accord ? »

Elizabeth hocha la tête et Red se dirigea vers Carole Clark pour l'informer de leur départ imminent. Quand il jeta un œil vers Elizabeth, il manqua un battement de cœur : Gregory Handsen était aux côtés de la jeune femme et lui parlait d'une façon pour le moins invasive.

A voir son dos raide, Elizabeth était sur la défensive, mais elle ne se laissait pas démonter. Elle répondait aux menaces explicites du tueur en ne lui montrant aucune peur et en refusant de reculer. Fier d'elle, Reddington approcha lentement, avant de s'inclure dans leur conversation. Il passa un bras autour de la taille de la jeune femme.

« Tout va bien, Lizzie ? »

« Oui. Monsieur Handsen nous souhaitait une bonne fin de soirée. »

Red aperçut le regard ombrageux et hostile d'Elizabeth. Il était clair que l'homme n'avait aucunement l'intention de partir, mais elle le congédiait néanmoins avec aplomb.

« Vous partez ? » Demanda Reddington.

« Oui. J'ai un avion qui décolle de bonne heure demain matin. »

« Transmettez mon bon souvenir au Directeur. La dernière fois, je lui ai laissé sur la langue un goût amer. Je crains d'être resté sur une mauvaise impression. »

Handsen le regarda suspicieusement, sachant parfaitement de quoi il parlait, mais il ne releva pas et ne chercha pas non plus à nier son implication avec la Cabale. Il se contenta de hocher calmement la tête et se dirigea vers Werner Darcy pour le remercier. Elizabeth souffla de façon audible.

« Ça va, Lizzie ? »

« Il m'a menacé... »

Elizabeth vit Reddington suivre froidement Handsen des yeux jusqu'à ce que le tueur sorte de la pièce, après un dernier regard en arrière dirigé vers lui. Alors que Red se détachait d'elle, elle l'arrêta d'un geste.

« … Qu'allez-vous faire ? »

« Un exemple... »

Le criminel rejoignit Carole Clark. Ils eurent quelques mots en aparté, puis le pilote quitta la pièce à son tour.

« Qu'est-ce que vous avez l'intention de faire ? »

« Lizzie, le moins vous en savez, le mieux c'est. »

« Et pour les autres ? »

Red se contenta de lui sourire énigmatiquement, avant de changer d'expression.

« Et si on dansait ? »

« Red, il n'y a pas de musique… »

« Ça peut s'arranger… »

Reddington produisit un claquement de doigt en direction du maître d'hôtel qui accourut immédiatement. Il lui glissa quelques mots à l'oreille. L'homme hocha la tête et sortit une télécommande. Aussitôt, un panneau de la bibliothèque glissa et l'éclairage baissa, à la surprise de tous. Un magnifique jukebox Wurlitzer multicolore, copie de ceux des années cinquante, apparut. Le bras articulé à l'intérieur alla chercher un disque laser, et quelques secondes plus tard, le « Can't help Falling in Love » d'Elvis Presley s'éleva doucement.

Elizabeth roula des yeux alors que Reddington lui tendait la main en souriant, l'invitant à venir le rejoindre. Enlacés l'un contre l'autre, ils se mirent doucement à évoluer sur la piste de danse improvisée, les yeux dans les yeux.

En quelques secondes, comme par magie, Elizabeth oublia totalement où elle se trouvait. Red la dévisageait avec intensité, d'une façon tellement tangible qu'elle avait l'impression que son regard la supportait. Un sourire s'élargit sur le visage du criminel, en même temps que sur celui de Liz, qui le regardait avec une adoration sans bornes…

Le criminel se noya dans son regard azur. Il nota distraitement les pupilles dilatées, la couleur rosée de ses joues, son souffle court, les lèvres partiellement ouvertes, comme une invitation à un baiser délicat… Seigneur, qu'Elizabeth était belle ! L'aura de danger et de séduction qui avait entourée la jeune femme toute la soirée, cet adrénaline à laquelle Red se droguait littéralement, l'excitation qu'il ressentait à présent, tout culminait en cet instant glorieux. Il fit taire la petite voix de la raison qui lui disait qu'il jouait avec le feu et s'immergea dans le bonheur de la serrer fugacement contre lui.

S'ils s'étaient détournés à cet instant, ils auraient aperçu Madeline Pratt, aussi pâle que sa robe crème, qui dardait sur le couple un regard empli de jalousie et de désespoir… La voleuse ignora l'invitation de Lennard Denton et préféra quitter la pièce plutôt que de continuer à les observer.

Complètement immergés dans leur monde, Elizabeth Keen et Raymond Reddington entendirent à peine l'hélicoptère décoller dans la nuit.

oooOOOooo

Le casque à vision nocturne sur les yeux, Carole « Grizman » Clark ne tarda pas à repérer la voiture de Gregory Handsen qui s'était engagée dans les virages de la route de montagne.

A un moment du repas, elle s'était absentée et avait posé un mouchard sur la Porsche du tueur à gages. Grâce au signal émis, l'hélicoptère avait rejoint tranquillement et discrètement le véhicule. A sept cent mètres, Carole actionna la visée de tir pendant que l'ordinateur de bord prenait en compte un ensemble de paramètres comme la vitesse de la voiture, sa distance, la vitesse de l'armement, le temps d'impact précis sur la paroi rocheuse qui surplombait la route, etc… Elle attendit et, concentrée, elle tira la roquette alors que la voiture continuait d'avancer à allure modérée. Son propriétaire ne soupçonnait rien.

La roquette explosa et des tonnes de roche se détachèrent soudain de la montagne avec un grondement sourd, de la fumée et de la poussière. Les rochers atteignirent la petite sportive alors qu'elle se trouvait dans une épingle à cheveux, exposée et vulnérable…

Carole Clark suivit les événements sur son écran de contrôle. D'abord stoppée, bousculée, puis écrasée, la Porsche fut finalement emportée dans le ravin en contrebas et explosa dans une gerbe de flammes. L'hélicoptère s'approcha et continua de filmer la scène apocalyptique avant de repartir vers le manoir de Darcy, sa mission accomplie.

A suivre…

J'avais promis une situation explosive ! Voici la première, car la seconde, comme vous vous en doutez, va arriver dans le chapitre suivant. Le temps est à l'orage, c'est normal, c'est de saison…