Pour commencer et pour changer, petit coup de gueule. Pour l'amour du ciel, les Lizzington français, manifestez-vous ! Je consulte mes stats et je sais qu'on me lit ! Un petit mot de temps en temps ne coûte rien et c'est la moindre des choses. C'est déjà compliqué de ne pas se savoir nombreux (ses) dans la communauté, mais là, c'est carrément le désert ! Heureusement que je suis motivée et que je me fais plaisir en écrivant ! Sans vouloir me vanter, je ne crois pas être dans la catégorie nulle à chier ou ennuyeuse. Et heureusement que ce plaisir est totalement égoïste, parce que franchement, l'absence de retour n'encourage pas à continuer à écrire.
Personnellement, je traverse une crise d'identité avec cette série sur laquelle je suis devenue très, très critique. Elle est pleine de défauts que je ne vais pas lister ici, ce n'est pas l'endroit pour y faire un procès. Malheureusement, les aspects négatifs sont en train de prendre le pas sur le plaisir, notamment toutes ces incertitudes qui deviennent lassantes à la longue. Je suis pourtant une personne patiente, mais là, je suis fatiguée ! Je ne suis pas la seule dans ce cas et ceci explique peut-être le désamour que connaît The Blacklist, et dont sont conscients les auteurs, à en juger par leurs twits qui essaient tant bien que mal de relancer l'intérêt. J'espère qu'ils trancheront rapidement et désigneront un couple (j'en suis au point où je me fous de savoir avec qui Lizzie va finir, même Hudson ferait l'affaire) sinon il est certain que je ne continuerai pas à regarder.
Et même la présence de Wonderful James n'y changera pas grand chose. Ce qui me renvoie au thème de ce chapitre : je déteste me séparer de ceux que j'aime, mais parfois il le faut…
Chapitre 3 : Eclipse
"All that you touch
All that you see
All that you taste
All you feel.
All that you love
All that you hate
All you distrust
All you save.
All that you give
All that you deal
All that you buy,
beg, borrow or steal.
All you create
All you destroy
All that you do
All that you say.
All that you eat
And everyone you meet
All that you slight
And everyone you fight.
All that is now
All that is gone
All that's to come
and everything under the sun is in tune
but the sun is eclipsed by the moon."
(Roger Waters)
oooOOOooo
Reddington la trouva à l'entrée du salon, seule, nonchalamment appuyée contre le mur, un verre de champagne à la main. Selon toute vraisemblance, Madeline Pratt attendait qu'il fasse le premier pas et vienne à elle.
Red ressentit le frisson d'anticipation suscité par le jeu du chat et de la souris auquel ils se livraient tous les deux. Ses règles avaient peu évolués avec le temps, mais par contre, ses enjeux avaient fini par atteindre des sommets où le moindre faux-pas était désormais mortel.
Ces dernières années, Madeline était devenue une adversaire à sa mesure, intelligente et séduisante, formidable dans son ingéniosité à le défier ou à contrecarrer ses plans, pleine de ressources et surtout, imprévisible. Cambrioleuse de talent, elle aimait le danger autant que lui et il savait d'expérience qu'elle éprouvait le même plaisir à repousser les frontières de leur étrange relation.
Madeline Pratt n'avait pas peur de lui. Et c'était regrettable, car la peur était selon Red, le sens le plus précieux qu'un être humain puisse posséder. Ça, bien sûr, et du bon sens pour se rendre compte que, quand l'enjeu devenait trop élevé, il valait mieux reculer…
Dans leur duel, il y avait encore autre chose que le criminel savait et que la voleuse ignorait : il était à la fois sa force et sa faiblesse. A l'image d'un astéroïde filant à vive allure vers la Terre, le choc final entre eux serait inévitable et dramatique.
Il allait probablement gagner.
Mais il n'en sortirait pas indemne non plus.
oooOOOooo
Red s'approcha de Madeline tranquillement. Il ne connaissait que trop bien l'expression que la voleuse arborait en cet instant, le pli amer de sa bouche et sa tristesse qu'elle cachait sous un sourire qui sonnait faux. Il savait qu'il allait avoir une conversation à laquelle il ne pourrait guère échapper.
Alors qu'une nouvelle musique s'élevait dans la pièce voisine, Reddington tendit la main vers Madeline Pratt en un geste de conciliation, mais aussi pour l'inviter à danser. Elle accepta et ils commencèrent à évoluer avec élégance, même s'il la sentait un peu trop raide contre lui.
« Tu es amoureux d'elle ? »
Inutile de s'interroger sur qui était ce elle… Red se contenta de dévisager calmement sa partenaire. A quoi bon lui répondre, d'ailleurs ? Aucune réponse, positive ou négative, ne la satisferait.
« Maddie, cela fait près de deux ans que nous avons une relation plus qu'épisodique, toi et moi. Nous ne nous sommes jamais promis fidélité et exclusivité… Je suis au courant pour ton prince indien. »
« Amal… » Elle se mit à rire. « … Amal n'est qu'un passe-temps agréable. »
« Il est riche et puissant. »
« Et il a déjà une dizaine d'épouses… »
« Maddie, tu es belle, audacieuse et désirable. Tu pourrais avoir tous les hommes à tes pieds si tu le souhaitais. »
« Il n'y en a qu'un qui m'intéresse, et c'est toi… Depuis le premier jour, ça a été toi, Raymond. Tu l'as toujours su, même quand tu faisais semblant de l'ignorer. »
« Ce que je sais surtout, c'est que nos modes de vie ne nous permettent pas de filer le parfait amour. J'en ai fait l'amère expérience en ayant perdu trop de proches… » Concéda t-il doucement. « … Maddie, si j'étais resté auprès de toi, j'aurais attiré l'attention de mes ennemis sur ta personne. Ils n'auraient pas hésité à s'en prendre à toi pour m'atteindre. Cette idée m'est insupportable… Je ne peux plus permettre que cela arrive, tu comprends ? »
« Et sur Elizabeth, tu ne pointes pas une cible peut-être ? »
Red eut un sourire amusé.
« Elizabeth n'est qu'une agréable distraction. Comme pour toi, je ne veux pas qu'elle devienne une victime collatérale à cause de mes actes. »
« Une agréable distraction, hein ? Tu as une façon de détourner la vérité… Ou alors, faut-il comprendre qu'au crépuscule de sa vie, le Grand Raymond Reddington serait tombé amoureux et refuserait de regarder la réalité en face ? »
Comme à son habitude, il esquiva la question en souriant.
« Ce sont les femmes qui tombent amoureuses de moi ou qui finissent par vouloir me tuer… » Il haussa les épaules avec fatalisme. « … Parfois les deux en même temps... »
« Quel malheur pour toi… » Murmura-t-elle ironiquement. « … Tu vas me faire pleurer… »
« Ce seront seulement des larmes de crocodile, Maddie... »
« Cruel… Fais attention aux cœurs que tu brises. Leurs éclats pourraient te couper. »
Red se mit à rire.
« Même si un cœur est brisé en milles de morceaux, il y a bien quelqu'un qui viendra un jour et qui le percevra comme des centaines d'étoiles brillantes au centre de magnifiques constellations. »
« Joli. C'est de qui ? Toi ? »
« Dembé. »
Elle se mit à rire doucement.
« Tu essaies encore de noyer le poisson, comme à ton habitude. »
Il y eut un court silence pendant lequel Reddington attendit l'attaque suivante.
« Elizabeth est persuadée que tu ne partiras pas. »
Il secoua la tête devant cette incongruité.
« L'optimisme de la jeunesse nourrit des rêves inaccessibles à la lueur de la réalité… »
Madeline l'observa attentivement. Bluffait-il ? Elle le connaissait trop bien pour lire au-delà du masque impassible qu'il affichait. Ils n'avaient jamais vraiment parlé tous les deux et avaient toujours maintenu les apparences, en refusant de se livrer et de montrer ainsi des faiblesses exploitables par l'un ou par l'autre. Ce qu'elle voyait ne la rassurait pas. Lui, si vivant, si plein d'énergie, essayait de se couper de toutes émotions.
Pourtant, c'était pour son humanité qu'elle l'aimait, pour ce qu'elle devinait parfois derrière l'arrogance, les fanfaronnades du criminel machiavélique et impitoyable. C'était cet homme brillant et généreux qu'elle avait essayé d'atteindre et de toucher en rivalisant avec lui… Le jeu n'avait servi à rien apparemment.
« Tu n'as toujours voulu me montrer qu'une facette de ta personnalité, Raymond... » Reprit Madeline avec une sincérité qui l'étonna elle-même. « … Crois-tu que je prenais pour argent comptant cette façade de criminel invincible que tu maintenais en ma présence ? »
« Je ne ferai pas injure à ton intelligence, Maddie. Jamais. Mon choix de vie impliquait des sacrifices que j'ai acceptés de faire depuis longtemps. L'amour en est un. »
« Raymond Reddington, jamais je n'aurai cru te dire ça un jour, mais tu es un idiot. »
Il cligna des yeux, clairement surpris par son affirmation.
« Un idiot ? »
« Et tu ne vas pas aimer ce que je vais te dire, mais tant pis… »
Red fut soudain tendu et la serra un peu plus contre lui en lui murmurant :
« Non, Maddie, ce n'est ni l'heure, ni l'endroit, pour avoir cette discussion. »
La voleuse ne se laissa pas distraire par le ton urgent de Reddington et la mise en garde qu'elle lisait dans ses yeux.
« Ta position est encore moins enviable que la mienne finalement, et même si je devine que tu détestes ça, je te plains. Dans ton omnipotence, tu t'imagines qu'Elizabeth serait plus heureuse sans toi ? »
« Je ne pense qu'à sa sécurité. C'est la seule chose qui importe. »
« Tu n'as aucune idée du mal que tu fais autour de toi en croyant prendre les bonnes décisions, n'est-ce pas ?... Crois-tu que j'étais heureuse quand tu me quittais au bout de quarante huit heures de plaisir et de frivolités ? A chaque départ, c'était la même douleur, l'incertitude de ne plus jamais te revoir, l'angoisse que tu ne reviennes jamais vers moi… »
« Maddie… »
« C'est aussi ce qu'Elizabeth vivra si tu l'abandonnes, pour soi-disant la protéger de tes ennemis. Est-ce réellement ce que tu souhaites pour elle ? »
« Peu importe ce que je souhaite. Au moins, elle restera en vie. »
« De quelle vie parles-tu ? De celle d'une esclave enchaînée à son maître, qui attend, soumise, son bon plaisir quand bon lui semble ?... J'aurai mille fois bravé la mort pour vivre à tes côtés, si tu m'avais seulement laissé une chance de pouvoir t'aimer… »
Red avait pâli devant la dureté des paroles de la voleuse. Cette fois, il s'arrêta de danser, lui prit doucement le bras et l'entraîna dans le salon après s'être assuré que personne ne les avait remarqués.
« Je suis désolé, Maddie, je croyais que tu appréciais ces moments d'évasion dans nos vies compliquées pour ce qu'ils étaient… juste des instants volés. Jamais tu n'as dit que tu voulais plus... »
« Si je l'avais fait, tu aurais immédiatement mis fin à notre relation, n'est-ce pas ? »
Il y eut un silence qui sonnait comme une admission.
« Mon bonheur passait par le tien... » Reprit-elle d'un ton affectueux, mais elle eut un sourire triste. « … Je ne t'ai jamais vu heureux, ni avec moi, ni avec d'autres… »
« Dans une vie différente, ma femme et ma fille comptaient plus que tout et j'étais heureux avec ce que j'avais. Quand je les ai perdues, mon ticket pour le bonheur est arrivé à expiration. »
Dans un flash d'intuition, Madeline comprit soudain son comportement en assemblant dans le bon ordre les pièces du puzzle qu'était Reddington. Au fil du temps, même si les indices avaient été minimes, elle avait deviné des fractures et des déchirures profondes chez lui. Ses silences en réponse aux questions qu'elle posait en disaient parfois plus longs que les mots…
L'histoire qu'il lui avait racontée était donc vraie. Pour une raison inconnue, on lui avait arraché les siens et la blessure n'avait jamais cicatrisé. La souffrance liée à la perte des êtres aimés l'empêchait de s'impliquer dans une relation parce qu'il avait peur de perdre à nouveau ceux qu'il aimait, peur de souffrir encore… C'était pour ça qu'il ne s'autorisait pas à aimer.
« Raymond, est-ce que tu te punis parce que tu te sens responsable de leur disparition ? »
Surpris, il ouvrit la bouche, mais aucun son n'en sortit. Un tic agita son œil gauche et elle sut qu'elle venait de faire mouche. Si elle en doutait, la vérité s'étalait devant ses yeux. Madeline ne l'avait jamais vu autant ouvert et expressif. Elle secoua la tête, leva la main et lui caressa doucement la joue. Il ferma les yeux.
« Je ne suis pas quelqu'un de bien, Madeline. Je suis un salaud et un meurtrier sans foi, ni loi. Si tu savais les horreurs que j'ai vues, celles que j'ai commises… »
Elle posa un doigt sur ses lèvres pour l'arrêter.
« Je sais seulement ce que je vois, et pour moi, tu es l'être le plus décent, le plus honorable que je connaisse. J'ignore tout ce que tu as fait, tout ce que tu as traversé pour devenir l'homme que tu es, mais je sais qu'ici… » Elle posa la main sur sa poitrine à l'endroit de son cœur. « … Il y a quelqu'un de bien qui se soucie des autres et qui a un sens de la moralité élevé. Je n'ai jamais rencontré quelqu'un d'aussi humain que toi. »
« Non, Maddie, tu te trompes. Nous sommes ce qui nous définit. Aucune bonne action ne rachètera jamais une mauvaise… »
« Pourquoi ce besoin de te punir pour tout le mal que tu as fait volontairement ou involontairement ? Personne n'est parfait. Même le grand Raymond Reddington est faillible, capable de faire des erreurs... Si l'orgueil ne t'aveuglait pas, tu t'en serais rendu compte il y a des années… »
« Madeline, arrêtes, tu ne sais pas de quoi tu parles… »
« Non, toi, arrêtes ! Arrêtes de te cacher dans les ombres de ton passé ! Arrêtes de t'appesantir sur tes souvenirs et sur tes actes. Le passé est le passé. Enterre-le ! Accepte de te pardonner, parce que c'est la seule façon de repartir à zéro, d'être à nouveau toi-même et de te sauver ! »
« C'est impossible. C'est le passé qui nous forge. Je ne peux pas oublier… »
La voleuse n'en avait pas fini avec lui visiblement. Elle lui prit le bras et l'obligea à pivoter sur lui-même, puis lui indiqua Elizabeth en pleine discussion avec Andrea Wilson et Mallory Flanders dans la pièce voisine, totalement ignorantes de la conversation qui se déroulait à quelques mètres d'elles.
« Regarde-la ! Ça me fait un mal de chien de l'admettre mais tu veux vraiment lui faire subir ce que j'ai vécu ? L'attente, la peur, la douleur… Une vie perdue à chasser quelque chose qu'elle ne peut avoir ? Veux-tu la détruire définitivement et te perdre par là même ?... Si tu l'aimes vraiment, pense à elle, à ce qu'elle a besoin, saisis aussi ta chance et embrasse le bonheur quand il se présente à toi, au lieu de fuir encore et encore... »
Red tourna la tête vers la voleuse, complètement abasourdi. Jamais il n'aurait pensé que Madeline Pratt, l'égoïste par excellence, l'individualiste qui ne pensait qu'à sauver sa peau, puisse entrer dans cette catégorie de femmes prête à tout sacrifier pour voir l'être aimé, heureux, ne serait-ce que dans les bras d'une autre femme…
« Je t'ai mal jugé… »
« Non, Raymond, tu m'as parfaitement cerné et tu en as tiré avantage comme il se devait. C'est moi qui ai été aveuglée par ton aura et qui me suis leurrée pendant toutes ces années en imaginant naïvement qu'un jour, quand tu en aurais assez de ta vie d'aventurier, tu reviendrais vers moi et tu resterais… »
Madeline secoua la tête et tenta de sourire mais ses yeux brillaient trop. Elle se mordit les lèvres et détourna le regard. Red déglutit et lui laissa quelques secondes pour se reprendre.
« Que vas-tu devenir ? » Demanda t-il enfin, d'une voix sourde.
« Comme d'habitude, je me débrouillerai seule... » Répondit-elle avec ironie. « … Mais je te remercie de te soucier de moi. »
« Maddie, je ne peux pas… »
« Quoi ? Tu as des scrupules ? Depuis quand ?... Raymond, ton problème, c'est que tu réfléchis trop. Tu devrais aussi débrancher ta conscience… »
« Si les choses pouvaient être aussi simples… » Ricana-t-il.
« C'est toi qui compliques tout avec tes machinations ! »
« Je n'ai pas le choix. »
« Faux. Révise tes priorités. »
Il secoua la tête, à nouveau en contrôle.
« Non, tu ne comprends pas. Je mène un combat contre un ennemi implacable. Il est prêt à toutes les extrémités pour me détruire et abattre ceux qui m'entourent… Ecoute-moi bien, Madeline, si jamais tu as besoin d'aide, contacte Dembé. Quel que soit l'endroit, quelle que soit l'heure, je viendrais. »
« Non, Raymond… C'est terminé tout ça. »
« Maddie, ne me fais pas ça… Ne m'oblige pas à te faire promettre... »
Red s'entendit la supplier. Madeline Pratt sentit des larmes lui brûler à nouveau les yeux, mais elle les retint courageusement. Elle ne lui ferait pas porter un fardeau supplémentaire.
« Nous sommes quittes, Raymond. J'ai été ravie de faire des affaires avec toi, mais à l'avenir, je te demanderai de ne plus faire appel à mes services. »
« Madeline… »
« Nous avons eu des bons moments ensemble, mais toutes les bonnes choses ont une fin… » Elle essaya de sourire. « C'est pour le mieux, crois-moi... Jusqu'où serions-nous allés pour nous faire du mal ?… »
Le masque du criminel glissa enfin quand il accepta la réalité de leur séparation et toute sa tristesse apparut. Madeline posa une main sur sa joue droite et déposa un long baiser sur celle de gauche, avant de le dévisager silencieusement, comme pour graver une dernière fois dans son esprit, les traits de l'homme qu'elle aimerait toujours.
« Fais attention à toi, d'accord ? »
Il hocha la tête, ému et tenta de lui sourire… Imprévisible Madeline, plus sage qu'il n'aurait cru…
« Toi aussi. »
Reddington la suivit des yeux alors qu'elle se dirigeait vers Werner Darcy pour lui signifier son départ. Le criminel se fit la promesse de veiller sur elle de loin, même s'il savait que Madeline ne lui rendrait pas la tâche facile. Il était inconcevable qu'elle le quitte définitivement, pas après tout ce qu'ils avaient vécu ensemble.
Une page venait de se tourner. Red resta seul à méditer. C'était un peu de lui-même qui venait de s'en aller avec la voleuse, une part de son humanité qu'elle avait emportée avec elle. Il ne se sentait définitivement plus le cœur à badiner et ressentit la fracture en lui, le vide qu'il était fatigué de combler inlassablement. Certains soirs, le poids de son infamie et de sa solitude pesait plus lourd sur ses épaules et le dégoût de lui-même devenait trop envahissant pour qu'il continue à faire semblant.
Il se dirigea vers le bar et se versa un Yamazaki, et pas n'importe lequel : c'était un vintage malt japonais de 1980. On pouvait reprocher certaines choses à Werner Darcy, mais pas le fait qu'il était un vrai épicurien. Ce serait encore une longue nuit, passée en tête à tête avec une bouteille de whisky… Autant la commencer en bonne compagnie, pensa Red avec un faible sourire.
Son portable sonna et il décrocha. Il se contenta d'écouter le rapport de Carole Clark sans rien trahir, puis raccrocha : il avait au moins une source de satisfaction ce soir, Handsen ne représenterait plus une menace. Demain, il ferait envoyer les clichés et le film de l'attaque au Directeur, après avoir pris soin - une nouvelle fois - de pirater son réseau personnel et de lui laisser d'autre surprises…
oooOOOooo
Reddington posa la mante sur les épaules d'Elizabeth, adressa un léger sourire à la jeune femme, mais il était clairement distrait. Depuis le départ de Madeline Pratt, Liz avait remarqué la distance avec laquelle le criminel la traitait à nouveau. Elle mourrait d'envie de lui demander ce qu'il s'était passé entre eux, mais elle devrait attendre qu'ils soient seuls.
Werner Darcy s'avança vers eux, le front soucieux, et prit Reddington à part. A voix basses, ils échangèrent quelques mots. Du coin de l'œil, Elizabeth vit qu'Andrea Wilson observait attentivement le criminel. Quand elle tourna la tête vers elle, l'Italienne avait disparu.
De retour depuis une dizaine de minutes, Carole Clark attendait près de la porte. Reddington fit signe à Lizzie de le précéder, et le trio sortit sur le perron, accompagné d'un serviteur chargé d'éclairer leur chemin dans la nuit.
« Nous ne prenons pas la voiture ? » Demanda la jeune femme.
« Non, il y a eu un éboulement. La route est impraticable. Werner met un hélicoptère à notre disposition. »
Elizabeth accepta ses explications sans broncher. Elle se sentait lasse et avait mal aux pieds. Elle maudit l'inventeur des escarpins, l'homme devait détester les femmes – y compris sa mère… surtout sa mère – pour avoir créé de tels engins de torture… d'autant qu'ils devaient encore marcher avant d'arriver sur l'aire d'envol.
« Un souci, Lizzie ? » Demanda Reddington, qui la voyait marcher en claudiquant légèrement.
« Juste mes chaussures… Je ne rêve que d'une chose : les enlever… »
« Nous allons traverser une pelouse. Vous pourrez marcher pieds nus. Dans l'hélico, je vous ferai un massage comme vous n'en avez jamais reçu. C'est une thaïe qui m'a appris à les faire, vous allez adorer… »
« C'est comme ça que vous négociez vos services, Reddington ? Vous emmenez vos clientes en soirée pour ensuite vous rendre indispensable en les cajolant ? »
« Lizzie, êtes-vous en train de me prendre pour un gigolo ? »
Elizabeth crut qu'il était offusqué, mais aperçut la lueur amusée dans ses yeux.
« Vous qui cherchiez une reconversion il n'y a pas si longtemps, c'en est une comme une autre, non ? » Continua-t-elle en le taquinant.
Il sembla considérer la question avec tout le sérieux dont il était capable. Elizabeth se mordit la lèvre pour ne pas rire.
« Vous croyez que j'ai toutes mes chances auprès des vieilles rombières ? »
« Même si vous n'avez rien du gendre idéal, votre avenir est assuré, Dolce Muffin… »
« Oh, vous êtes dure avec Andrea… »
« Je ne l'aime pas. »
« Ça tombe bien, moi non plus. »
Elizabeth esquissa un sourire, heureuse de susciter cet aveu spontané chez lui.
« N'empêches, la cruauté des femmes m'étonnera toujours… Et auprès des petites quadras et des trentenaires, vous pensez aussi que ça peut marcher… ? »
« Vous n'avez pas besoin de le demander… Reddy-Bear… »
« Tss-tss… » Il secoua la tête, résigné. « Je savais que ce surnom n'était pas tombé dans l'oreille d'une sourde… »
« Dembé est au courant ? »
« Oh, pitié… Il ne va plus me prendre au sérieux si vous lui dites. »
Elizabeth se mit à rire doucement. Cela faisait du bien de voir qu'ils étaient revenus sur un mode amical et détendu. Elle s'arrêta quand elle sentit qu'ils avaient atteint l'herbe. Elle s'appuya sur le bras de Reddington et ôta ses chaussures avec un soupir de soulagement. Ils reprirent lentement leur marche, bras dessus, bras dessous, et traversèrent un bosquet d'arbres, où ils se retrouvèrent seuls, dans la pénombre.
Le serviteur et Carole Clark ne les avaient pas attendus. Ils avancèrent à pas mesurés, en prenant leur temps, profitant de l'air doux et de l'intimité des buissons autour d'eux, sans prononcer un mot, juste contents d'être ensemble… lorsque, tout à coup, trois ombres jaillirent autour d'eux et les attaquèrent…
Ce fut tellement soudain qu'ils réagirent instinctivement, chacun avec leur entraînement réciproque. Moins à l'aise avec sa robe, Elizabeth se retrouva à terre et frappa son assaillant avec le talon pointu d'une de ses chaussures. Elle eut la satisfaction d'entendre un grognement sourd. Elle donna ensuite des coups de poings et des coups de pieds désordonnés, parvint à s'extraire, avant d'être à nouveau plaquée au sol. Mais elle n'était pas à son avantage et l'inconnu fut plus brutal. Il l'empêcha finalement de bouger. Déjà, des mains gantées lui enserraient la gorge. Elle cria, en proie à une panique croissante.
« Red ! »
Elizabeth essaya de respirer mais les mains la serraient de plus en plus. Rapidement, elle sentit sa tête bourdonner sous la pression sanguine, et des petits points noirs danser devant ses yeux. Si elle ne faisait pas quelque chose, elle allait s'évanouir… Elle tenta encore de se débattre, mais rien n'y fit. Les poumons en feu, le sang battant à ses tempes, elle suffoqua désespérément et se sentit glisser vers les ténèbres…
« Lizzie… Lizzie ! Ouvrez les yeux ! »
La gorge en feu, Elizabeth toussa, puis avala de grandes goulées d'air avec un sifflement qui n'avait rien de bon.
« C'est ça… Inspirez… expirez… »
Reddington était agenouillé à côté d'elle, le visage pâle. Elle aperçut le devant de son plastron couvert de sang, et porta instinctivement la main vers sa poitrine en essayant de parler, mais aucun son ne sortit. Il comprit son geste et la rassura.
« Non, ce n'est pas mon sang. Je n'ai rien. »
« Que s'est-il passé ? » Réussit-elle finalement à dire d'une voix étouffée qu'elle ne reconnut pas.
« Nous avons été attaqués par deux hommes et une femme… Andrea Wilson a cherché à vous tuer. Sans l'intervention de Mallory, nous ne serions sans doute plus de ce monde… »
Elizabeth leva les yeux vers la blonde qui attendait en retrait et hocha la tête dans sa direction en guise de remerciement.
« Raymond, il ne faut pas qu'on reste là… » Intervint Carole. « … Qu'est-ce qu'on fait d'eux ? » Continua t'elle en indiquant du menton, les trois cadavres qui gisaient grotesquement au sol.
« On les emmène avec nous et on les larguera au dessus de l'océan... Mallory ? Ton arme, s'il-te-plaît, elle disparaît avec eux. »
La jeune femme obtempéra sans protester. Red déposa un baiser sur sa joue.
« Je te revaudrai ça, Petite Souris. Merci pour ton aide. »
« Je peux surveiller Denton si vous voulez, Monsieur Reddington. »
« Fais attention à toi et ne te fais pas remarquer surtout. »
« Vous me connaissez… »
La blonde lui adressa un clin d'œil malicieux et disparut dans la nuit aussi rapidement et silencieusement qu'elle était venue.
A trois, ils passèrent dix bonnes minutes à déplacer les cadavres. Finalement, épuisés et en nage, ils embarquèrent à bord de l'appareil qui n'avait rien d'un hélicoptère civil. Elizabeth s'en étonna à peine, et observa d'un œil las, sa belle robe de soirée déchirée, salie et ensanglantée, puis la chemise autrefois blanche de Reddington, froissée et couverte de sang…
Il défit son nœud papillon, ouvrit largement les premiers boutons de sa chemise, alors que l'hélico décollait, et lui adressa un sourire fatigué.
« Quelle soirée désastreuse, hein ? »
« Je ne veux même plus y penser… Je veux juste prendre une douche et dormir… »
Red se pencha vers Elizabeth et considéra les marques qu'Andrea Wilson avaient laissées autour de son cou. A part mettre de la crème pour les contusions et lui donner des antidouleurs, il n'y avait pas grand-chose à faire.
« Cette peau de vache ne vous a pas fait de cadeau. »
« Quand je l'ai vue, c'est moi qui ai eu envie de l'étrangler… »
« On devrait toujours suivre ses instincts… »
Il chercha la pharmacie sous son siège, la prit et fouilla à l'intérieur. Quand il eut trouvé ce qu'il cherchait, il lui tendit deux comprimés d'ibuprofène et de l'eau.
« … J'aurai dû la liquider il y a vingt ans. Au lieu de ça, j'ai couché avec elle… On paie toujours ses erreurs cash un jour ou l'autre. »
« C'est la vie… »
En guise de toast, Elizabeth leva ironiquement vers lui la bouteille qu'elle venait d'entamer pour soulager sa gorge en feu et avaler les antidouleurs. Mais Red n'avait pas envie de rire. Il se pencha vers elle et lui prit la main en la regardant dans les yeux.
« Je suis désolé, Lizzie, j'ai sous-estimé le danger. Jamais je n'aurai dû vous entraîner dans cette histoire. »
« Au moins, vous avez identifié et éliminé l'un des pions de la Cabale. »
« Le second est aussi hors jeu. Mais d'autres viendront. »
Elle soupira.
« Red, je sais sur quel chemin je me suis engagée depuis le jour où j'ai tiré sur Connolly. Si ces quelques semaines seules m'ont appris quelque chose, c'est que ça ne sert à rien de s'apitoyer sur soi-même. C'est que vous avez fait, c'est ce que je dois faire aussi. Alors arrêtez de vous inquiéter pour moi. »
Il se mit à frémir et secoua la tête.
« Non, Lizzie, pas si je peux vous épargner du mieux que je peux… »
« Vous ne m'épargnerez pas parce que ce n'est pas ce que je veux. Je veux être à vos côtés pour combattre la Cabale. Je veux que vous m'appreniez tout ce que vous savez pour qu'on puisse tous les deux aller de l'avant et être sur la même longueur d'onde… Ensemble, on peut le faire, vous et moi. »
C'était le moment que Red redoutait tant. Il allait devoir lui dire qu'il la quittait à nouveau. Pourtant, à cet instant précis, il n'arrivait pas à trouver le courage de lui parler. C'était au dessus de ses forces, ce soir, après le départ de Madeline. Il voulait encore profiter de la présence d'Elizabeth, il voulait la savoir saine et sauve avec lui, quelque part en sécurité. Demain, il lui dirait… Oui, demain.
Red regarda en bas, en essayant de distinguer l'endroit qu'ils survolaient, puis il se recula dans son fauteuil et s'adressa au pilote dans son micro.
« Grizman ? Temps estimé d'arrivée sur le site de largage ? »
« Six minutes, Raymond. »
Reddington se perdit dans la contemplation de ses pensées. Elizabeth le dévisagea, consciente qu'il s'était refermé sur lui-même quand elle avait prononcé le mot ensemble. Son cœur se serra quand elle arriva à la conclusion qu'il ne voulait toujours pas d'elle et qu'il ne changerait probablement jamais d'avis. Elle détourna les yeux, alors que coulait une larme sur sa joue qu'elle essuya furtivement.
Peut-être que Madeline Pratt avait raison finalement ? Peut-être devrait-elle s'en aller avant qu'il ne la fasse trop souffrir, en refusant de s'ouvrir à elle et en la rejetant systématiquement. Peut-être était-il temps qu'elle se débrouille par elle-même ? Peut-être, comme Red l'avait suggéré une fois, pouvait-elle rejoindre Tom, disparaître et repartir à zéro ?
Ils larguèrent enfin les cadavres et se dirigèrent vers la villa que Reddington occupait de l'autre côté du golfe. Le reste du vol de retour se déroula dans un silence de cathédrale. Ce furent les minutes les plus longues de la vie d'Elizabeth.
A suivre…
Je n'ai rien de plus à ajouter, sinon que le prochain chapitre va être à la fois plus léger et plus anxieux que jamais… Ceux qui le souhaitent, vous savez quoi faire… Merci d'avance.
