Chapitre 4 : Absence of Fear

"Inside my skin there is this space

It twists and turns

It bleeds and aches

Inside my heart there's an empty room

It's waiting for lightning

It's waiting for you

And I am wanting

And I am needing you here

Inside the absence of fear"

(Jewel)

Plus tard dans la nuit, un bruit sourd réveilla Elizabeth, un bruit qui se reproduisit, suivi de grommèlements étouffés, indistincts. Elle chercha son arme sous son oreiller et se leva, pour se poster à côté de la porte de sa chambre.

Elle écouta attentivement. Plus rien. Lentement, elle tourna la poignée, puis jeta un œil dans le couloir plongé dans la pénombre avant de s'y engager. Il y avait de la lumière au rez-de-chaussée et elle avança silencieusement jusqu'au palier. Là, elle se figea.

Le Concierge du Crime était dans le bas de l'escalier et montait péniblement les marches.

« Reddington ? Est-ce que tout va bien ? »

Sa voix rauque lui parut totalement distordue. Dans le silence ambiant, Red sursauta violemment en l'entendant et leva brusquement la tête. Dans le mouvement, il perdit l'équilibre et partit en arrière avec un cri. Il ne réussit pas à se rattraper à la rampe et dévala les dernières marches.

« Red ! »

Elizabeth descendit l'escalier à toute vitesse, affolée.

« Red ! Est-ce que ça va ? »

L'intéressé grogna sans faire l'effort de se relever et Elizabeth eut soudain peur en voyant son visage crispé par la douleur.

« Red ! Parlez-moi ! Bon sang ! Répondez ! »

« Lizzie… »

Il avait du mal à fixer son attention sur elle et Elizabeth se mit à craindre une sérieuse commotion. Elle lui prit le visage à deux mains et regarda ses yeux injectés de sang et ses pupilles dilatées.

« Hé, Red ? Ça va ? Combien vous voyez de doigts ? »

Reddington resta un moment hébété, puis il éclata de rire brusquement. Un rire qui se termina en grimace alors qu'il se tenait les côtes du côté droit. Elle craignit pour sa blessure…

« Red ? Vous pouvez vous relever ? »

« Aucune… idée. »

Elle sentit son haleine qui empestait l'alcool.

« Vous avez bu ? »

Le criminel eut un rire étrange, puis se mit à marmonner quelque chose sur la faculté extraordinaire des femmes à sortir des lapalissades, tout en essayant de fixer son regard sur elle. Il resta là un moment à la contempler, les yeux finalement dans le vague, un sourire doux sur le visage, comme s'il ne la voyait pas vraiment… Il devait se croire dans un rêve.

Même aux pires moments de leur cohabitation forcée, Elizabeth n'avait jamais vu Reddington dans un état d'ébriété aussi avancé. Elle décida de le secouer en lui donnant quelques petites gifles sur le visage pour attirer son attention.

« Red, allez, Red… Vous me regardez. C'est moi… C'est Liz… »

« Lizzie… Tu es belle, ma Lizzie… »

Oh la !… Pensa-t-elle. Il en tient une bonne...

« Ce n'est pas ce que je veux entendre, Red. On essaie plutôt de se mettre debout, d'accord ? »

« Toutes les choses… que j'ai envie… de te… te dire… »

« Vous choisissez bien votre moment… »

« Toutes celles… que j'ai envie… de te …faire… »

Il grommela encore indistinctement quelque chose à propos de son corps. Elizabeth s'impatienta et sentit que l'agacement commençait à prendre le pas sur la peur qu'elle avait éprouvée plus tôt. Elle se força au calme et le tira par le bras.

« Reddington, levez-vous… »

« Je suis debout ! » Protesta le criminel, toujours assis par terre.

« Bon sang ! Aidez-moi ! Faites un effort ! »

Tant bien que mal, Elizabeth parvint à le mettre debout. Il s'appuya sur elle, le bras passé autour de son épaule. Elle se demanda brièvement comment ils allaient monter l'escalier quand il posa un pied sur la première marche.

« On y va… ma belle ?... »

Avec un sourire, il déposa un baiser maladroit sur la joue de Liz, puis commença à descendre dans son cou. Elizabeth tenta bien de le dissuader de poursuivre mais il se tenait sur elle. Exaspérée, elle parvint à le repousser.

« Reddington, je vous préviens, si vous continuez, je vous assomme… »

« Oh ! C'est pas vrai !... Raymond !… »

La voix de Carole Clark venait de retentir dans le dos d'Elizabeth qui éprouva du soulagement en l'entendant. Rapidement, le pilote arriva aux côtés du criminel, passa son épaule sous l'autre bras de Reddington, qui la regarda, clairement surpris.

« Hé, salut, Grizman !... Tu te joins… à nous ? »

« Raymond, je t'en prie… »

« Un plan à… à trois !... Vous allez… adorer ça, les filles ! »

« Comme si tu étais en état de faire quoi que ce soit… »

« Hé, Grizman ! Je ne… te… te permets pas… de mettre… en doute… Je vous ai déjà raconté… ma nuit de folie… avec… »

« Raymond, ce n'est pas le moment ! »

« Avec les… Comment elles… s'app… s'appelaient déjà ?... Ah oui !... les sœurs Paaaarker... »

Il éclata de rire et bafouilla quelque chose d'incompréhensible.

« Cindy et… Jasmine… m'ont tué… »

« Monte et ferme-la ! »

Ils commencèrent tous les trois à gravir cahin-caha les marches. Red dodelinait de la tête en marmonnant et en riant parfois. Ils parvinrent au trois quart de l'escalier quand il refusa d'avancer.

« Lizzie ?… Lizzie !... Tu es là, mon cœur ? »

« Oui, Red… »

« Je t'ai déjà dit que… je… je te… trouvais… appétissante ? »

« Je l'avais compris à vos regards sur ma personne. »

« Si tu savais… Si tu savais… »

« Savais quoi, Red ? »

« J'me sens… pas bien… »

« Oh merde, il va vomir… » S'écria Carole. « … Raymond, bouges-toi, ça urge ! »

Ils accélèrent le mouvement et réussirent à atteindre le palier, sur laquelle se trouvaient les toilettes. Carole ouvrit précipitamment la porte et traîna Red devant la cuvette, dans laquelle il renvoya in extremis le contenu de son estomac.

Elizabeth le regarda avec désolation. Autant elle adorait Reddington pour son intelligence, son appétit de vivre, autant elle le détestait quand il se mettait en danger ou quand il succombait à l'autodestruction latente qu'elle pressentait chez lui. De plus, elle le connaissait suffisamment pour savoir que le lendemain matin, il s'en voudrait qu'elle l'ait vu dans cet état, totalement hors contrôle, vulnérable.

« J'espère qu'il ne va rien se rappeler… »

« Ne comptez pas trop là-dessus. »

« Ça lui arrive souvent ? »

« Pas à ma connaissance. Raymond tient bien l'alcool. Il lui en faut beaucoup pour en arriver à une pareille cuite… »

« Qu'est-ce qui a bien pu le mettre dans cet état ? »

Carole haussa les épaules.

« Peut-être qu'il acceptera de vous le dire ? Mais j'en doute… Ne le jugez pas trop sévèrement, Liz… »

Un grognement s'éleva des toilettes. Carole aida Red à se relever. Blanc comme un linge, il ne semblait pas aller mieux et avait du mal à garder les yeux ouverts.

« Vous pouvez aller vous recoucher… Je vais le mettre sous la douche froide, ça va le dégriser. »

« Vous êtes sûre que ça va aller ? »

« Si vous l'entendez râler, c'est que ça va mieux… Allez, viens, Raymond, je vais te mettre au lit… »

« Oh-Oh !… Tu viens… me border, Grizman ? »

Il se mit à rire, en secouant son index dans sa direction.

« Toi… Toi… Toi… »

« Par pitié, Raymond, tais-toi… »

Elizabeth les regarda s'éloigner vers la suite de Red.

« Grizman ?... Je t'ai déjà dit… que tu… étais… la… la meilleure ? »

« Oui, Raymond… »

« Je t'aaaaime, Carole !… »

« C'est ça, c'est ça… »

« Et toi ?… tu m'aaaaimes… aussi, dis ? »

« Oui, oui… »

La porte de la chambre se referma sur eux et Elizabeth n'entendit plus qu'un murmure de voix. Elle resta un moment désœuvrée, avant d'éteindre les lumières dans le couloir et de retourner dans sa propre suite.

Deux minutes plus tard, elle entendit un chapelet de jurons tout aussi exotiques les uns que les autres…

Cinq minutes plus tard, la voix irritée de Reddington s'éleva et ce fut le silence. Il y eut le bruit d'une porte qu'on refermait, puis les pas de Carole Clark qui s'éloignait dans le couloir. Envahie de mille pensées, Elizabeth ne ferma pas l'œil du reste de la nuit.

oooOOOooo

Pourtant, au matin, ce fut le son d'un piano qui réveilla Elizabeth qui avait fini par s'endormir. Quelqu'un jouait dans le salon. Elle consulta son réveil, il était tard. Elle s'habilla, puis descendit. La mélodie était douce, poignante, quand elle approcha de la porte entrebâillée et elle la reconnut… « Nothing else matters ».

Une fois n'est pas coutume, Red était assis devant le grand instrument laqué, en chemise blanche et tournait le dos à la porte. Ne voulant pas le perturber, la jeune femme resta en arrière à l'observer et l'écouta jouer. Metallica était un choix surprenant de sa part, mais il y mettait une telle profondeur et un tel désespoir qu'elle en eut rapidement les larmes aux yeux.

Il s'interrompit tout d'un coup. Elizabeth crut que c'était parce qu'il avait senti sa présence dans la pièce. Elle se prépara mentalement à recevoir un sarcasme… qui ne vint pas. Au lieu de ça, elle le vit se pencher en avant et poser son front sur son avant-bras droit, appuyé sur le piano. En proie à une belle gueule de bois ou perdu dans ses pensées, elle le voyait contempler le clavier noir et blanc.

Elizabeth fronça les sourcils et s'inquiéta de la position défaitiste de ses épaules. Inconsciemment, elle avança vers lui sans faire de bruit et s'arrêta lorsqu'il se redressa. Quand il aperçut le reflet de la jeune femme dans le vernis du piano, il se tourna vers elle.

« Lizzie ! Enfin vous voilà ! Je me demandais quand la Belle allait sortir du Bois ! »

La voix enjouée de Red était plus rauque que d'habitude, plus… chaude, mais marquait aussi la fin de son instant de vulnérabilité. Le Concierge du Crime était redevenu lui-même... ou presque… Avec des yeux bouffis et des traits davantage marqués, il avait évidemment une tête de lendemain de fête mais il se leva néanmoins en souriant.

« Vous avez pris votre petit déjeuner ? »

« Je n'ai pas faim. »

« Vous devriez grignoter un morceau. »

« Non, merci. Le dîner de Darcy était pantagruélique. »

« Werner sait recevoir. Saviez-vous que les gens se bousculent pour être invités à toutes ses soirées ? Il s'y passe toujours quelque chose de savoureux ou de dramatique. »

Elizabeth croisa les bras et le considéra. Les jambes croisées, il était appuyé nonchalamment contre le piano à queue noir. Sa chemise blanche était largement ouverte au col et laissait deviner un torse puissant. Les deux coudes posés sur la caisse de résonnance, ne faisaient qu'accentuer la largeur de ses épaules. C'était un de ces moments où le Concierge du Crime exsudait une force et un charisme extraordinaire. Elizabeth comprit le message : il voulait l'intimider par sa présence et la légèreté de ses propos, parce qu'elle l'avait vu dans un moment de vulnérabilité.

« Comme hier soir… » Lui fit-elle remarquer doucement. « … Et vous l'expliquez comment votre troisième mi-temps ? Vous fêtiez quelque chose ? »

Sa voix toujours enrouée, lui parut plus froide que d'habitude. Reddington ne laissa rien paraître mais ses yeux perdirent leur éclat amical. Il hocha juste la tête.

« Je vous prie de m'excuser pour mon comportement déplacé cette nuit, Lizzie. Ça ne se reproduira plus, je vous le promets. »

« Vous voulez qu'on en parle ? » Demanda-t-elle finalement au bout de quelques secondes.

« Ce ne sera pas nécessaire. »

Il se détacha du piano noir en un mouvement fluide et se dirigea vers la porte de la bibliothèque, montrant clairement que le sujet était clos. Machinalement, Elizabeth le suivit, curieuse de voir ce qu'il avait l'intention de faire.

« Reddington ? »

« Connaissez-vous les Indiens Yanomami, Lizzie ?... Non ?... Ils peuplent une grande partie du continent sud-américain et sont menacés par les… »

La jeune femme marchait derrière lui alors qu'il s'expliquait mais elle ne l'écoutait plus. Dans son sillage, elle était distraite par le parfum de sa coûteuse eau de toilette qu'elle respira le plus furtivement possible. Cette fragrance était éminemment masculine, littéralement ensorcelante…

Elle faillit le percuter.

En se retournant, Red fut surpris de la voir si proche et fronça les sourcils. Gênée, Elizabeth recula un peu pour sortir de sa zone de confort. Intrigué par son attitude, il fit un pas en avant, rentra à nouveau volontairement dans la zone de confort de la jeune femme et inclina la tête sur le côté avec un léger sourire.

« Lizzie ? Vous avez écouté ce que j'ai dit ? »

« Bien sûr… Les Indiens Yanomami au Venezuela, les orpailleurs illégaux, votre associé… euh… Un accident… et euh… »

Reddington laissa le silence se prolonger, puis il la dévisagea en se délectant de son inconfort. Elle finit par déglutir sous son regard scrutateur mais ne baissa pas les yeux.

« Je reprends. Il y a quelques semaines, j'ai perdu un de mes associés au Venezuela. J'ai envoyé quelqu'un pour le remplacer mais hélas, il semblerait qu'il se heurte à des difficultés continuelles de la part d'orpailleurs qui sévissent sur le territoire qui appartient aux Indiens Yanomami. La semaine dernière, il a échappé de justesse à un nouvel accident. J'ai donc décidé de me rendre moi-même sur place pour voir de quoi il en retourne. Je pars ce soir… »

Pendant qu'il se détournait d'elle et lui indiquait une pochette posée sur la table, elle resta interloquée pendant quelques secondes. Il partait… Elle l'entendit à peine continuer.

« C'est pour vous. Nouvelle identité, nouvelle vie. J'ai pris des dispositions pour que vous soyez conduite dans une de mes villas dans le Maine. Bien évidemment, Carole se chargera de tout sur place et veillera sur… »

« Laissez tomber, je vous accompagne. » Le coupa-t-elle.

Il la considéra quelques secondes et se mit à sourire doucement.

« Lizzie, vous ne pouvez pas venir avec moi… Je pars en pleine forêt amazonienne, à quatre jours de marche de toute civilisation. »

Elizabeth croisa les bras et soutint son regard.

« Et pourquoi pas ? Si je dois être enterrée quelque part, autant que ce soit dans un vrai trou perdu au milieu de nulle part ! »

« Très drôle, Lizzie… »

« J'en ai assez d'être baladé à droite et à gauche, sans voir personne, sans pouvoir parler à quelqu'un qui comprend ce que je ressens. Le seul avec qui je peux partager, c'est vous… et vous n'êtes pas là. »

« Je sais, Lizzie, mais vous savez bien que si je reste avec vous, j'augmente considérablement notre risque d'être capturés tous les deux. »

« Le Venezuela n'a pas d'accord d'extradition avec les Etats-Unis. Qui irait donc nous chercher là-bas ? »

« Ce ne sont pas les autorités américaines qui m'inquiètent, c'est la Cabale. Il n'existe pas un endroit où nous serions à l'abri de leurs machinations. » »

« Vous m'avez dit une fois que vous pouviez faire disparaître vos clients en soixante secondes si nécessaire… Ce n'est plus le cas, maintenant ? »

« Libre à vous de choisir si vous voulez finir dans une boîte en sapin… » Répondit-il froidement.

Elizabeth leva les sourcils en comprenant ce qu'il impliquait.

« … Mais ne comptez plus ensuite pouvoir laver votre nom. »

Il y eut un bref silence inconfortable entre eux.

« Qu'est-ce qui peut être aussi important pour que vous alliez là-bas ? »

« J'y vais pour étudier un spécimen de latrodecte particulièrement létale. »

Elizabeth le dévisagea en croisant les bras.

« Latrodecte ? »

« Une veuve noire si vous préférez… »

Il eut un sourire en voyant qu'Elizabeth perdait patience.

« Elle s'appelle Felipa San Castillo et commande un groupe d'orpailleurs qui a envahi ma petite concession et se livre à des exactions contre les Yanomamis. »

« Vous avez une concession ? »

« Tout ce qu'il y a de plus légal, au travers d'une de mes sociétés. Je reverse une partie des profits réalisés aux indiens. J'ai fait construire une école et un hôpital de campagne, tout en respectant leur mode de vie. C'est un bon accord avec une charte éthique que je respecte. Les orpailleurs ont détruit cet équilibre. »

« Tout ça pour de l'or ? »

« Des diamants. »

Elizabeth ouvrit des yeux ronds et brillants.

« Des diamants ? »

« Décidément, ce mot magique a le même effet sur toutes les femmes du monde entier… » Il se mit à rire. « Si vous êtes sage, je vous en ramènerai un. Vous verrez, ce sont des cailloux qui n'ont l'air de rien, mais croyez-moi, c'est absolument tout… »

« Laissez-moi venir avec vous, Red, je pourrais vous être utile… »

« Lizzie, vous ne connaissez pas la forêt et ses dangers. De plus, une splendide femme au milieu de soudards sans foi, ni lois, qui n'ont pas vu de femelles depuis six mois, va attiser des tensions dont je souhaite me passer... »

« Red, je vous promets de me faire toute petite et de ne pas vous attirer d'ennuis. »

« Non, Lizzie, c'est trop dangereux. »

Elizabeth décida de jouer son va-tout.

« Si vous refusez de m'emmener, je vous jure que je disparais et que vous ne me reverrez plus jamais… Et je suis sérieuse. »

« Je vous retrouverai. »

« Non. »

« Si. »

« Dans vos rêves, Reddington. »

« Elizabeth… »

Le ton de la voix de Red était dangereusement bas et menaçant. Ils se mesurèrent du regard pendant quelques secondes et la tension entre eux augmenta sensiblement, d'autant qu'ils étaient très proches l'un de l'autre.

« … Que cherchez-vous à faire ? »

« Je veux juste que vous arrêtiez de me traiter avec condescendance et que vous me laissiez décider ce qui est bien pour moi. Là, vous êtes borné, et… »

« Je suis borné ? »

« Oui. Vous n'écoutez jamais ce que je vous dis et vous ne suivez que vos idées. Pourquoi ne voulez-vous pas que je sois avec vous ? »

« Parce qu'une femme comme vous n'a pas sa place au milieu de la forêt tropicale. Avec tous les dangers qui rôdent, vous n'avez aucune raison d'y être… »

« Si, j'en ai une excellente ! »

Et sans entrer dans de longues explications, elle s'appliqua à l'en convaincre… en l'embrassant.

Ce ne fut pas un baiser tendre, ni trop appuyé. Ce fut un baiser impulsif qu'elle vola sur les lèvres du criminel, trop surpris par son geste pour réagir... Quand elle se recula en s'humectant machinalement les lèvres, elle le regarda en réalisant soudain ce qu'elle venait de faire et se figea...

Red devait penser la même chose parce qu'il la dévisageait, muet d'incrédulité…

« Désolée… » Finit-elle par dire. « Je ne sais pas ce qu'il m'a pris. Oubliez… »

« Désolée, vous ne l'êtes certainement pas... Quant à oublier, je ne crois pas que ce soit possible… » Il la regarda avec un sourire et des yeux qui brillaient. « … Mais je pourrais vivre avec… »

Elizabeth secoua la tête, autant pour s'éclaircir les idées que pour chasser l'image de l'homme séduisant qu'elle avait devant les yeux. Le silence s'éternisa.

« Pourquoi voulez-vous venir avec moi ? » Demanda-t-il, doucement.

« Vous me manquez… » Répondit-elle d'une voix sincère. « … Pas seulement votre personne, c'est votre présence rassurante à mes côtés, le son de votre voix, nos conversations, votre rire, vos histoires… Toutes ces attentions que vous avez toujours pour moi… Il a fallu que vous ne soyez plus là pour que je me rende compte de tout ce que vous m'apportiez… Et notamment, aussi fou que ça puisse paraître, l'apaisement et l'équilibre... »

Reddington déglutit et la considéra un instant en silence. Ce qu'il semblait lui donner était exactement ce qu'il ressentait quand Elizabeth était auprès de lui. C'était ce qu'il appelait sa quiétude, un point d'ancrage dans sa vie mouvementée. Qu'elle lui dise qu'elle éprouvait la même chose le bouleversait au plus haut point.

Elizabeth lut dans ses yeux la bataille à laquelle il se livrait et toutes les contraintes qu'il s'imposait. Elle ignorait à quel point il se retenait pour ne pas la prendre dans ses bras et l'embrasser à son tour.

« Vous ne voyez que les aspects positifs de notre relation, pas le chaos que j'engendre et qui me suit partout. Si nous restons ensemble, je vais finir par vous détruire, Lizzie… Je vais irrémédiablement vous détruire. »

« Comment pouvez-vous croire une chose pareille ? »

« Parce que c'est la vérité… »

« Non… »

Elizabeth secoua à nouveau la tête. Comment pouvait-il penser qu'il ne laissait que destruction et douleur dans son sillage ? Elle était la preuve vivante qu'il suscitait de l'amour autour de lui. Et Dembé, Monsieur Kaplan, Carole Clark… Tous les trois pouvaient l'attester aussi car ils voyaient au-delà des apparences. Ils l'aimaient à leurs façons, souvent silencieuses, au travers d'une loyauté sans failles. Fidèles, ils étaient prêts à donner leurs vies pour lui. Même si Red ne l'acceptait probablement pas, il ne pourrait rien y changer.

Etait-il encore persuadé qu'il ne méritait l'attention de personne, qu'il ne méritait aucune compassion ? Qu'il était trop corrompu, trop endommagé, trop perdu pour être sauvé ? La colère envahit Elizabeth mais elle tenta de garder la tête froide. Ces réflexions faisaient échos aux idées noires qui l'avaient traversée pendant ces longues semaines de solitude. Pensait-il qu'elle avait été épargnée par les derniers événements, qu'elle était encore pure et qu'il pouvait par sa simple présence, éloigner les démons personnels qui la hantaient ?

Elle fit quelques pas pour se calmer.

« Qu'y aurait-il d'autre à détruire qui ne l'ait déjà été ?... Red, il faut arrêter de me mettre sur un piédestal et de vous imaginer que je suis innocente comme l'enfant qui vient de naître… Je ne l'ai jamais été. J'ai tué mon père. Des tas de personnes sont mortes à cause de moi et j'ai entraîné mes plus proches amis dans ma chute. Je suis comme vous. Moi aussi, je suis un poisson hideux qui se cache dans les ténèbres... »

« Lizzie, non… »

Elizabeth entendit la plainte d'agonie qu'il produisit involontairement et regretta aussitôt de lui avoir renvoyé dans la figure son plus bel échec et sa plus grosse crainte. Le visage et les yeux de Red reflétaient toute sa détresse, exactement comme ces quelques semaines passées. Elle se mordit la lèvre et étouffa un cri de rage. Voilà que tout recommençait. Avec un frisson d'angoisse, elle prit conscience qu'elle avait le pouvoir de lui faire du mal, peut-être de l'anéantir en quelques mots.

« Pardon, Red… Je ne voulais pas… Oh, Seigneur… »

Elle hésita, puis finalement s'approcha de lui pour le serrer contre elle et pour se faire pardonner. Il l'accueillit avec raideur mais la laissa faire. Finalement, il passa la main dans les cheveux de la jeune femme et déposa un baiser sur son front.

« Ça va aller, Lizzie… »

« Comment pouvez-vous me laisser vous dire des horreurs pareils ? » Chuchota-t-elle.

« Je comprends ce que vous traversez en ce moment. »

« Ça ne me donne pas le droit de vous traiter comme ça. Je n'ai pas à vous faire payer mes erreurs… »

Il soupira, se détacha d'elle et tenta de sourire.

« Je suis votre mangeur de pêchés, vous vous souvenez ? »

« Je ne veux plus que vous le soyez. Je ne supporte plus l'idée de vous faire souffrir par mes actions… »

« Lizzie… Ça n'a aucune importance. »

« Bien sûr que si ça en a ! Parce que c'est vous qui me protégez tout le temps, je me sens doublement coupable ! »

« Vous n'avez pas à l'être… C'est moi qui ai choisi ce chemin, pas vous. »

« L'enfer est pavé de bonnes intentions. Ça me déchire de vous voir comme ça, meurtri… »

« Ça va aller, Lizzie… Ça va aller. »

« Laissez-moi venir avec vous... S'il-vous-plaît ?… »

Red baissa la tête silencieusement. Elizabeth sentit battre son cœur dans l'attente d'une réponse qu'elle espérait positive de sa part mais il se contenta de tourner les talons. Le monde d'Elizabeth s'écroula.

Le criminel retourna dans le salon où se trouvait le piano, passa derrière le bureau, ouvrit l'un des tiroirs et en retira un petit attaché-case qu'il ouvrit après avoir composé une combinaison.

Elizabeth l'avait encore une fois suivi, en se préparant à lui faire ses adieux le plus calmement possibles. Tout ce qu'elle retenait, c'est qu'il ne voulait pas d'elle et qu'il se moquait bien en cet instant de savoir où elle irait.

Le contenu de la valisette l'intrigua cependant. D'un côté, il y avait une sorte de pistolet, deux microcapsules et un kit médical avec des seringues et un flacon. De l'autre, deux téléphones portables satellites.

« Qu'est-ce que c'est ? »

« Des puces de localisation… Relevez votre manche… »

Glacée, Elizabeth s'éloigna soudain de lui en comprenant. Avant son départ pour l'Amérique du Sud, Red voulait s'assurer qu'elle ne disparaitrait dans la nature. Il voulait contrôler sa vie, même à distance. Il n'en était pas question. Tout ce qu'elle voulait, c'était couper les ponts avec lui, définitivement, pour l'oublier et reconstruire sa vie.

« Non. »

« Elizabeth, c'est indispensable. Je ne prendrai pas le risque de vous perdre… »

« Partez ! Fichez le camp dans votre forêt ! Disparaissez de ma vie et ne revenez jamais ! Je ne veux plus vous revoir ! Jamais ! Vous m'entendez ? »

Red fronça les sourcils, clairement confus.

« Lizzie, vous voulez venir avec moi ou pas ? »

Elle le regarda, perdue à son tour. Se serait-elle fourvoyée ?...

« Vous acceptez que je vienne avec vous ? »

« Je sens que je vais le regretter, mais je préfère garder un œil sur vous. »

« Vraiment ? »

Red hocha la tête. Un sourire miraculeux apparut sur le visage d'Elizabeth.

« Nous ne partons pas en vacances, Lizzie. Pourchasser des trafiquants et cette femme ne sera pas de tout repos. »

« De l'action, parfait ! C'est exactement ce dont j'ai besoin pour me changer les idées… »

« Je vous préviens. Vous devrez faire exactement tout ce que je vous dis et ne pas vous lancer dans des initiatives dont vous seule avez le secret… »

« D'accord… Mais j'ai besoin d'avoir ce truc sur moi ? »

« Si vous vous perdez en forêt ou si vous êtes enlevée par ces malfrats, il me sera plus facile de vous géo-localiser. »

« Oh ?... Ok… Attendez ! Je le fais, si vous le faites aussi... »

Quand elle le vit relever les yeux vers elle avec une drôle d'expression, elle s'expliqua :

« … Je demande à être traitée d'égal à égal. Tout ce que vous exigez de moi, je l'exige de vous. Pas de cachoteries, de faux-semblants, vous jouez cartes sur table avec moi. Vous me sauvez la vie, je sauve la vôtre. »

« Lizzie, ça ne vous suffit pas de savoir que je ne vous mens pas, que je ne vous ai jamais menti ? »

« Vous me cachez des choses. »

« Et il continuera d'en être ainsi tant que j'estimerais que des révélations vous mettront en danger… »

« Vous le ferez uniquement pour me protéger ? »

« Oui. »

« Si je découvre par la suite que vous m'avez entourloupé comme vous l'avez fait avec Tom, je vous jure que je vous colle une balle entre les deux yeux, Reddington… »

« Puisque vous faites preuve d'honnêteté avec moi, je ferai preuve d'honnêteté avec vous. Je vous promets de vous révéler ce que je sais, à la condition de ne pas vous compromettre. »

Elizabeth fronça les sourcils. Evidemment qu'il jouerait avec les mots, pour ne pas se mettre en situation précaire. Quid pro quo… Donnant-donnant.

« Et pour le reste ? Vous me laisserez aussi vous protéger ? »

Il fit clairement une grimace qui montra combien il détestait cette idée.

« Pas si cela met votre propre vie en danger. »

« Red, c'est une position intenable. »

« C'est à prendre ou à laisser, Elizabeth. »

Il y eut un silence. Red s'étonna de sentir son cœur battre rapidement dans sa poitrine dans l'expectative de sa réponse. Et si elle n'acceptait pas le marché ? Et si elle décidait de partir elle aussi, comme Madeline l'avait fait ? Son estomac se serra. Il serait incapable de supporter son départ et de continuer à vivre sans savoir qu'elle allait bien. Il sentit presque le gouffre s'ouvrir sous ses pieds.

Après une longue minute de réflexion, Elizabeth releva sa manche et lui présenta son bras.

A suivre…

Quand on commence à faire des compromis, c'est qu'on cherche un terrain d'entente. Tout se négocie entre eux, mais le manque de communication est encore flagrant et leurs perceptions de l'un et de l'autre toujours faussées par les non-dits. Lentement, mais sûrement, ils avancent, surtout que vous avez quand même eu droit à une petite cerise…

J'avoue que j'avais envie de voir Red se prendre une méga cuite depuis longtemps… Pour moi, il n'a pas l'alcool méchant ou mélancolique, mais certains « penchants » auraient tendance à ressortir. Il avait deux bonnes raisons de boire mais je laisse à chacune d'entre vous le loisir de choisir entre Madeline et Liz, ou peut-être les deux. Il y a encore 2 ou 3 choses que j'aimerais le voir faire, et pas nécessairement ce à quoi vous pensez, esprits mal tournés !

Complet dépaysement dans le prochain chapitre puisque nous nous retrouverons au Venezuela… Bon voyage et bonne vacances !