Chapitre 5 : Wicked Game
What a wicked game you play to make me feel this way.
What a wicked thing to do, to let me dream of you.
What a wicked thing to say, you never felt this way.
What a wicked thing to do, to make me dream of you.
And I wanna fall in love (this girl is only gonna break your heart)
No, I wanna fall in love (this girl is only gonna break your heart)
With you.
(Chris Isaak)
oooOOOooo
« Maddie… »
« Oui, Red ? »
« Vérité… Que feras-tu quand tu mettras un terme à ta carrière de cambrioleuse ? »
« C'est encore bien loin tout ça… »
« Allez, joue le jeu, réponds… »
Madeline Pratt remonta légèrement le drap sur sa nudité. Elle enfonça la tête dans l'oreiller en contemplant le dais en soie colorée au dessus d'elle et eut un geste vague de la main.
« Je vivrai probablement à Bali, passant mes journées à siroter des jamu kunyit Asam près de la piscine, entourée de beaux garçons qui seront à mon service jours… et nuits. »
Couché sur le flanc, la tête appuyé sur un coude, Red l'observait, un brin moqueur.
« Menteuse… Tu t'ennuieras trop, et surtout, tu ne supporteras pas l'idée d'être loin de moi… »
« Tu crois ça ?
Elle se redressa dans le lit et imita la position du séduisant quadragénaire en lui faisant face, une lueur de défi dans les yeux.
« Et toi ? Que feras-tu quand tu seras un vieil homme ? »
« Je n'aurai jamais l'occasion d'être vieux. »
« Tiens donc ? Raymond Reddington est-il si au dessus du commun des mortels qu'il compte rester jeune éternellement ? »
Red se mit à rire, et aussitôt le miracle s'opéra sur les traits de sa compagne. Madeline adorait par-dessus tout son rire de gamin insolent… En fait, il savait que la jeune femme aimait beaucoup de choses chez lui, comme le fait de moduler sa voix sensuellement, comme à cet instant... Il en usait et en abusait à volonté.
« Maddie, s'il y a une chose dont je suis sûr, c'est que je ne mourrai pas dans mon lit. »
La cambrioleuse fit une moue dubitative et se mordit la lèvre inférieure en le regardant plus que suggestivement.
« Action… Veux-tu que je me sacrifie ici et maintenant pour commettre l'irréparable avec toi ? »
La voix de Madeline Pratt était devenue à son tour plus rauque. Red se pencha vers elle et l'embrassa avec ardeur en suscitant un gémissement de la part de sa partenaire. Il la renversa en arrière et commença un lent trajet vers le sud, ponctué de commentaires coquins et de baisers brûlants. Maddie se mit à rire, avant de gémir bientôt sans retenue sous les caresses expertes de son amant…
…
Reddington ouvrit brutalement les yeux en sursautant et mit quelques secondes à se situer. Les berges du fleuve défilaient et étaient couvertes de végétation luxuriante... Le Venezuela… Elizabeth et lui étaient en route vers Rodès, la petite ville située sur le fleuve, dernière étape avant la concession de diamants.
Il chercha la jeune femme des yeux et la trouva, endormie sur un tas de cordages à quelques mètres de lui. Il jeta un rapide coup d'œil aux matelots, mais tous semblaient concentrés sur leurs tâches et se souciaient peu de leurs passagers.
Il détestait les climats tropicaux. Avec la chaleur lourde, il se sentait las et s'était assoupi quelques minutes. Il se leva et fit quelques pas sur le pont étroit pour se dégourdir les jambes. Même sa tenue de brousse en lin léger n'empêchait pas l'humidité de lui coller à la peau. Il attrapa la bouteille d'eau dans son sac et la vida d'une traite. Il aurait aimé boire un scotch mais il s'était fait une promesse solennelle : il ne boirait plus une goutte d'alcool tant qu'Elizabeth serait à ses côtés.
Sans parvenir à chasser le souvenir qui l'obsédait, il observa la rivière couleur de boue, dont les remous formaient des tourbillons tumultueux, à l'image de sa relation avec la cambrioleuse. Une quinzaine d'années auparavant, le jeu entre Madeline et lui avait commencé ainsi, en jouant tout bêtement comme des enfants à Vérité ou Action, et les défis avaient toujours été plus élevés au fil du temps. Tous les deux avaient adoré ces rendez-vous improvisés qui mettaient du piment dans une relation qui n'en était pas une, mais qui leur donnaient un semblant de normalité.
Avec le départ de Madeline, il manquerait désormais quelque chose d'important à sa vie, mais son ancienne partenaire avait raison sur un point : il devait passer à autre chose et enterrer le passé. Ce qui l'avait forgé, cette faculté extraordinaire d'adaptation qui l'avait aidé à survivre jusqu'à présent, devait lui servir maintenant à aller de l'avant, pas à regarder en arrière avec regret ou rancœur.
Des ordres en espagnol furent criés dans son dos. Quand il se retourna, il vit qu'Elizabeth était réveillée. Après soixante douze heures de voyages inconfortables en petit avion et en bateau, de sommeils difficilement trouvés et entrecoupés à cause de la chaleur, la jeune femme semblait groggy. D'expérience, il savait qu'il fallait plusieurs jours pour s'habituer à dormir dans des hamacs. Mais ce soir, ils feraient une bonne nuit dans de vrais lits à l'orphelinat de la petite ville de Rodès, dirigé par le Père Joachim.
Né Armando Orsini, le Père Joachim était l'ancien aumônier d'un pénitencier fédéral de Virginie. A près de soixante ans, il en avait vu passé des détenus et remis des âmes sur le droit chemin. Fatigué de conduire des condamnés dans le couloir de la mort, il avait décidé d'aider les enfants défavorisés et d'en tirer de nouvelles joies. Il s'était exilé au Venezuela et c'était là que Red l'avait croisé dix ans plus tôt.
Le criminel était impatient de retrouver le colosse de Rodès, comme il l'appelait. Il aimait à penser à Joachim comme à un chêne solide et imperturbable, dont la chaleur et la générosité étaient sans bornes. A chaque fois qu'ils se voyaient, Joachim et lui avaient de vives discussions sur la nature humaine et sur la foi, sur l'espérance et sur la valeur de la vie. Opiniâtre, le prêtre ne désespérait jamais de réconcilier Raymond Reddington avec son Dieu.
Le criminel aperçut enfin les berges dégagées qui annonçaient le débarcadère. Comme à chaque nouvelle arrivée de bateaux, des enfants se trouvaient là, attendant de voir ce qui allait être déchargé. Les plus grands aidaient pendant que les plus jeunes couraient dans tous les sens, surexcités.
Elizabeth vint s'installer à ses côtés et posa ses coudes sur la balustrade. Red constata qu'elle avait une mine affreuse.
« Vous avez réussi à dormir un peu, Lizzie ? »
« Je suis restée en alerte entre deux sommes. »
En ancien marin, Reddington connaissait le sommeil polyphasique. Il en était même devenu un expert, à tel point qu'un sommeil ininterrompu était devenu un luxe pour lui. Dans les moments d'intenses activités, Il pouvait ne dormir que quatre heures par jour en étant en pleine possession de tous ses moyens, physiques et cognitifs. Cela demandait de la discipline et un peu d'accoutumance à un rythme particulier.
« Nous sommes arrivés à Rodès ? » Reprit-elle, en apercevant les premiers bâtiments.
« C'est la dernière étape du voyage. Il restera une journée de 4x4 et de marche. La concession est un campement sommaire, perdu au milieu de la forêt à deux heures d'un village Yanomami. Il n'y a rien à voir là-bas, tout ce que vous avez à faire, c'est de travailler, les pieds dans la boue, dans des conditions pénibles et dangereuses. »
« Le gouvernement vénézuélien veille jalousement sur son or et ses ressources naturelles. Comment avez-vous réussi à obtenir une concession ? »
« Les fonctionnaire sont corrompus à tous les niveaux. Comme j'ai un accord avec la population locale, je ne reverse au gouvernement qu'une petite partie des bénéfices, au lieu des cinquante cinq pour cent officiel. »
« Et comment êtes-vous sûr que les mineurs que vous employez ne vous volent pas ? »
« D'abord, ils touchent tous un salaire régulier, ce qui est exceptionnel ici, et ce dernier est plus élevé que la moyenne des autres orpailleurs. Ensuite, en fin d'année, en fonction de leur productivité, ils touchent aussi des primes. Leurs familles ont un accès gratuit aux soins du dispensaire et les enfants sont inscrits à l'école où tout leurs frais sont pris en charge par ma société. »
« Et vous parvenez encore à gagner de l'argent avec tout cet altruisme ? »
Le sarcasme n'échappa pas à Reddington qui eut un sourire.
« C'est un investissement sur le long terme, Lizzie… En réalité, je n'ai pas besoin des diamants pour m'enrichir davantage. »
« Vous vous achetez une conscience, alors ? »
« Il y a un peu de ça… » Admit-il. « … Si je ne le faisais pas sous ces conditions, un autre le ferait en exploitant la misère de ces gens. »
Elizabeth le considéra, dubitative et inclina la tête, en l'imitant inconsciemment.
« Raymond Reddington, bienfaiteur de l'humanité… J'ai un peu de mal avec le concept… »
« Moi aussi… »
Il se mit à rire doucement. Cette fois, elle secoua la tête et ne put s'empêcher de rire à son tour. Le sourire irrésistible du criminel faisait des ravages dans son cœur à chaque fois qu'elle avait la chance de le susciter…
« D'accord, qu'est-ce que ça cache ? »
« Il y a du pétrole au Venezuela et ça, c'est beaucoup plus rentable qu'une petite mine de diamants... En me montrant généreux là où il le faut, j'ouvre des portes. »
« Une faveur pour une faveur… Vous utilisez vos connections pour élargir votre sphère d'influence. C'est ça le secret ? Toujours se rendre indispensable ? »
« Lizzie, mon travail est fondamentalement de mettre en relation des gens pour qu'ils se rendent mutuellement service et que chacun en retire un maximum d'avantages. Je possède le réseau illégal le plus précieux au monde, celui qui permet aux criminels de faire tout ce qu'ils veulent, quand ils en ont envie. Il n'y a aucune limite à leurs demandes et à ce que je peux fournir. Plus c'est insensé et dangereux, plus le challenge est excitant et rentable… »
« Vous êtes devenu le Concierge du Crime parce que vous aimiez relever des défis délirants ? »
« En partie… Oui. Si ce n'est pas amusant ou si je n'en retire pas un avantage certain, je ne le fais pas. »
« Je comprends mieux maintenant pourquoi vous avez autant de tordus sur votre liste. »
« Je suis moi-même un spécimen rare, vous en conviendrez… »
« Heureusement qu'il n'y en a pas deux comme vous sinon le monde courrait à sa perte… »
Redevenu sérieux, Red la dévisagea un instant en silence, puis tourna la tête vers la rive.
« Sait-on jamais ce que le destin réserve à chacun d'entre nous ?… Oh ! Regardez, il est énorme celui-là… »
Red lui montra du doigt un caïman qui se dorait le cuir au soleil. Elizabeth eut un frisson involontaire.
« Je les préfère définitivement en sacs à main… »
Red la considéra avec ironie sous son panama.
« Réaction typiquement féminine… Laissez-moi vous conter une petite histoire, Lizzie… Il était une fois sur les bords du Nil, un crocodile qui avait enlevé le fils d'une pauvre femme. La mère affolée supplia le crocodile de lui rendre son enfant. L'animal lui répondit que sa demande lui serait accordée si elle répondait avec justesse à la question qu'il lui poserait : veux-tu que je te rende ton fils, oui ou non ? La femme soupçonnant que le crocodile, animal perfide, chercherait à la tromper, répondit avec douleur : Tu ne veux pas me le rendre ! Et elle réitéra sa demande, comme si elle avait deviné la véritable intention du crocodile. Le monstre lui répondit : si je te le rends, tu n'as pas dit vrai. Et je ne puis te le donner, sans que ta première réponse ne soit fausse. Ce qui va à l'encontre de notre accord. Et il dévora l'enfant. »
« Le crocodile a posé la question de façon à ce que la mère se méfie et tombe par là même dans le piège qu'il lui a tendu. Elle n'avait aucune chance. »
« Le B.A BA du sophisme et des raisonnements fallacieux et faussement rigoureux... »
« Quel rapport avec vous ? »
« Si l'on pousse les choses à leur extrême, à la limite de l'absurdité, peut-être que le monde avait besoin de quelqu'un comme moi ? De quelqu'un qui fait le travail dont personne ne veut et qui se salit les mains de la façon la plus cruelle et la plus destructrice qui soit ? C'était sans doute ma place dans le grand schéma de l'univers… »
« Red, vous n'étiez pas destiné à devenir un criminel… Personne ne l'est. »
« Lizzie, j'ai embrassé cette part sombre qui est en moi, je l'ai laissée s'exprimer parce que je le voulais… Il y a longtemps que j'ai accepté l'être que je suis devenu… »
Il haussa les épaules.
« … Mais si je me penche sur les possibilités qui se sont présentées à moi à certains moments importants de ma vie, je me rends compte que je n'ai jamais eu ce libre arbitre… Tout m'a été dicté par des circonstances extérieures, des contraintes involontaires qui m'ont mené là où j'en suis aujourd'hui, qui m'ont obligé à réagir et à tirer le meilleur parti de la situation… »
« Le retour en arrière était impossible ? »
« Examinez votre cas personnel. Est-ce qu'un retour en arrière vous semble possible quand vous n'en maîtrisez pas les clés ? »
La jeune femme comprit et secoua la tête douloureusement.
« Qui sait ? Si j'avais choisi une autre voie, j'aurai pu accéder au plus haut de l'Etat, peut-être même devenir Président des Etats-Unis, engager le pays dans des réformes, améliorer le quotidien des citoyens, œuvrer au bien de l'humanité, tout en trompant mon prochain par de sombres manipulations en coulisses qui auraient satisfait mes instincts les plus bas… »
« Ne jouez pas sur les mots, Red, jamais vous ne me ferez croire que vous êtes un sale type à la base… Je suis bien placée pour savoir qu'au fond, vous êtes quelqu'un de bien qui a été obligé de mal tourner pour survivre. »
Il eut un rire amer.
« Lizzie, votre naïveté est touchante et tellement simpliste. »
« Ah oui ? Alors dites-moi pourquoi je suis là, à vos côtés ? Pourquoi je suis au centre de votre vie depuis vingt cinq ans ? Pourquoi vous m'avez sorti de cet incendie cette nuit là ? Vous avez passé votre temps ces deux dernières années à me prouver que vous vous souciez plus de moi que de vous-même... Si vous étiez un criminel sans scrupules, vous m'auriez arraché le Fulcrum sous la torture et vous m'auriez tué depuis longtemps. »
Reddington ouvrit la bouche, mais aucun son n'en sortit. Il la dévisagea, incapable de détacher son regard du sien, captivé malgré la peur qu'il ressentait soudain.
« … Je représente quelque chose pour vous que vous ne voulez pas voir disparaître : votre humanité. Vous avez besoin d'espoir et de bonté, vous en avez besoin pour continuer à faire ce qui doit être fait, le sale travail, comme vous dites, même si c'est au prix d'actes impardonnables et de souffrances incommensurables. Vous ne voulez pas laisser la bonne personne en vous mourir lentement et inexorablement, sous le poids de la culpabilité… »
La conversation prenait un tour un peu trop inconfortable à son goût. Il déglutit, pris au piège.
« Lizzie… »
Elle lui prit la main et la serra pour le rassurer, pour lui transmettre la force qu'elle prenait de lui. Le cycle devait être bouclé.
« Tout va bien, nous sommes pareils tous les deux, même si vous essaierez de me convaincre du contraire. Mais maintenant, je vous connais. Et je serai tout le temps là pour vous rappeler qu'il y a un cœur vaillant qui bat dans cette poitrine, une âme généreuse et chevaleresque, entachée par des péchés, mais qui ne demande qu'à se racheter... Et ne me dites pas que c'est trop tard… Il n'est jamais trop tard pour bien faire. »
Elle lui sourit avec plus d'assurance et décida de lui donner le coup de grâce.
« Vous ne seriez pas ici, avec moi, si vous n'y croyiez pas une minute. »
Il fut soudain submergé par l'émotion et l'observa silencieusement, gravement, presque révérencieusement. Son rayon de lumière. Elle était à la fois sa douleur, sa responsabilité, le symbole de ses erreurs passées, de ses échecs, mais aussi sa plus grande force, sa seconde chance… Pouvait-il y croire ? Pouvait-il s'accrocher à cet espoir fou ?
Elizabeth l'observait à présent en silence avec des yeux trop brillants, elle aussi rattrapée par l'émotion. Elle eut un rire et haussa les épaules, pour chasser la gêne qu'elle ressentait. Le moment passa.
« Président des Etats-Unis, hein ? Je ne vous vois pas dans la peau d'un chef d'état, plutôt de celui qui agit dans l'ombre de ce dernier… »
« Ce n'était qu'une possibilité parmi d'autres… Je crois que je n'aurais eu aucun mal à me glisser dans la peau d'un politicien. Au fond, la politique n'est pas l'art de résoudre les problèmes, mais de faire taire ceux qui les posent. Je vois une certaine analogie avec ce que je fais… »
Elizabeth lui jeta un regard interrogatif.
« … Vous voulez un autre exemple ? Tout comme les criminels, les politiciens mentent. Il suffit de garder constamment à l'esprit que les promesses n'engagent que ceux qui les écoutent. »
« Vous êtes cynique. »
« Non, réaliste. Sur un ton plus léger, la politique est aussi une forme de séduction, Lizzie, et vous savez combien j'excelle dans ce domaine… »
La jeune femme préféra ne pas relever. Elle retira sa main de la sienne et regarda le fleuve.
« C'est la première fois que vous me parlez aussi ouvertement de votre business. Pourquoi maintenant ? »
« Peut-être parce que vous êtes passée de l'autre côté de la barrière… »
« Non, ce n'est pas ça. Qu'est-ce qui vous a décidé à m'en révéler davantage ? »
« Vous allez me voir agir au quotidien. Autant que vous ne soyez pas surprise par la façon dont je gère les problèmes. Ici, vous vous apercevrez rapidement que les gens sont directs. Ils côtoient tous les jours la mort et ont des méthodes expéditives. »
« Vous voulez dire qu'ils tirent d'abord et posent les questions ensuite ? »
Il éclata de rire à nouveau.
« Vous avez saisi l'idée générale. » Il inclina la tête sur le côté en reprenant son sérieux. « Nous allons accoster dans quelques minutes. Il est temps de nous préparer. Josh doit nous attendre. »
Josh Marshall était l'homme que Reddington – ou plutôt M. Swift – avait dépêché sur place pour gérer la concession après la mort de son prédécesseur.
« Comment est mort l'homme qu'il remplace ? » Demanda-t-elle tout en rassemblant ses affaires.
« On a retrouvé Hugo pendu à un arbre, mais tout laisse à penser qu'il ne s'agissait pas d'un suicide. Des sillons multiples et imparfaits apparaissaient autour de son cou… »
« … alors qu'une pendaison n'aurait laissé apparaître qu'un seul sillon en forme de flèche dirigé vers le haut, causé par la corde. »
« On ne peut rien vous cacher… Il a été étranglé, puis pendu ensuite. C'était un meurtre. »
« Et Josh Marshall a aussi été victime d'un accident ? »
« Les freins de son 4x4 ont été sabotés. Il a fini dans la rivière où les caïmans s'apprêtaient à faire un festin, d'après ce qu'il m'a dit… Il s'en est sorti avec un bras cassé et une cheville en piteux état. »
« Cette femme, cette Felipa San Castillo, que savez-vous d'elle ? »
« Elle fait régner la terreur sur Rodès depuis quelques mois. Seul Joachim s'oppose à elle avec ses faibles moyens. Il dit qu'elle est belle à damner un saint mais qu'elle est… dépravée. Elle tient un bordel où les orpailleurs dépensent tout ce qu'ils gagnent et où les filles ne sont que des esclaves soumises au bon plaisir des clients. »
« C'est pour ça que vous ne vouliez pas que je vienne ? »
« La violence est omniprésente ici, Lizzie, à un degré qui s'apparente à celle d'une guerre des gangs. Tout ceux qui s'opposent à Felipa, sont retrouvés assassinés ou disparaissent purement et simplement. »
« Vous ne m'aviez pas dit que c'était autant… »
« … La jungle ? Il me semble bien que si, mais vous n'avez pas écouté. »
« Comment comptez-vous vous y prendre pour l'arrêter ? »
« Il y a toujours plusieurs façons de régler un problème, Lizzie. »
« Vous n'allez pas vous mettre en danger, n'est-ce pas ? »
Il ne répondit pas immédiatement.
« J'ai laissé la situation se dégrader, mais je ne peux plus reculer quand un ami appelle à l'aide. »
Red chercha des yeux son associé sans le voir sur le quai.
« Ecoutez vos instincts. Il y a un climat de peur qui règne ici. Vous le sentirez rapidement dans les regards suspicieux que vous jetteront les gens, dans les attitudes hostiles et méfiantes... »
Il s'accroupit et chercha quelque chose dans son sac à dos.
« … Soyez toujours armée et sur vos gardes, jour et nuit. Vous savez vous servir d'un poignard ? »
Elle le dévisagea comme s'il la prenait pour une idiote. Il lui en tendit un, long et large, un vrai couteau de chasse, pas un de ces canifs qui rentraient dans les poches des adolescents en mal de sensations.
« Les femmes sont en général réfractaires à l'arme blanche. Faites-vous violence. Ne vous en séparez jamais et n'hésitez pas à l'utiliser. Ici, il peut vous sauver la vie. »
Elle considéra l'arme quelques secondes avant de la prendre.
« Je vous ai aussi choisi un nouvel alias : vous êtes Sirena Jones et vous venez d'un bled paumé dans le fin fond du Wyoming. Vous avez toujours rêvé de faire du cinéma, mais personne ne vous a donné votre chance… »
« Merci pour ce nom de bimbo… »
« De cette façon, Felipa va vous sous-estimer. Elle va croire que je me suis entiché d'une fille sans cervelle et qui n'a que ses charmes à offrir… »
Elizabeth sentit la moutarde lui monter au nez, mais elle se força au calme.
« D'accord, une couverture. Et votre rôle à vous ? »
« Tomber dans son piège, bien sûr. Me laisser séduire pour mieux la pénétrer, son organisation et elle… »
Cette fois, Elizabeth croisa les bras et le fusilla du regard, absolument pas amusée par son choix de mots.
« Je déteste quand vous faites ça, Reddington. »
« Faire quoi ? » Demanda-t-il le plus innocemment du monde. « … Ah ! Un détail. Marshall ne m'a jamais vu. Je m'appelle Mark Swift et je suis l'envoyé de M. Reddington. Habituez-vous à ce nom. »
Elle soupira et secoua la tête.
« Ok… Mark. Et ensuite ? »
« Ensuite, si mes soupçons se confirment et qu'il s'avère que quelqu'un d'autre tire les ficelles derrière Felipa, nous aviserons. »
Il se releva et lui fit un sourire.
« Vous avez encore le choix. Vous pouvez faire demi-tour et rentrer… ou vous jouez le jeu et vous restez à mes côtés. »
Elizabeth redressa le menton et le dévisagea avec détermination.
« Ce n'est pas de cette façon que vous vous débarrasserez de moi, Reddington. »
« Là, je vous reconnais bien… »
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Ils n'eurent pas même à attendre. Appuyé sur une canne, Josh Marshall arriva en boitillant vers eux à petits pas rapides. C'était un homme d'une quarantaine d'années, un visage assez quelconque mais souriant, le genre de type qui n'attirait pas l'attention et qui se fondait facilement dans le paysage. Il s'excusa immédiatement et les conduisit vers son véhicule.
« Depuis l'accident, je sous-estime tous mes déplacements, pourtant j'ai l'impression de courir en permanence. Le voyage s'est bien passé ? »
« Le parcours habituel, long et ennuyeux. »
« Alors vous devez être épuisés tous les deux. Je vous ai réservé une chambre chez Rosa. C'est l'endroit le plus confortable de cette ville. »
« Pourquoi pas le « Milagro » ?
« Ce n'est pas un endroit convenable, M. Swift. Pas… pour un couple, même avide de nouvelles expériences… »
Il fit un signe et un adolescent alla chercher les bagages d'Elizabeth et de Red. Le Milagro était le nom de l'établissement que possédait Felipa San Castillo, un bordel et une maison de jeu.
« Merci Josh, mais je voudrais visiter le Père Joachim. Vous pouvez nous déposer à l'orphelinat ? »
Josh Marshall parut surpris, mais ne posa pas de questions.
« Bien sûr. »
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Elizabeth et Red suivirent la religieuse à travers les couloirs déserts. Ils passèrent devant les salles de classe et pouvaient entendre les enfants réciter des leçons en espagnol. Certains tournèrent la tête vers le couple et le regardèrent passer avec curiosité.
« Attendez-moi ici, je vais chercher le Père Joachim. »
La religieuse s'éloigna et les laissa seuls quelques instants. Elizabeth en profita pour observer la petite cour intérieure. Les bâtiments auraient eu besoin d'être rénovés mais tout semblait bien entretenu, maintenu en état, propre.
Un adolescent d'environ dix sept ans, grand et maigre, apparut au détour d'un couloir, un balai et un seau à la main. Il sifflotait et s'arrêta net en les apercevant. Le visage du jeune s'illumina soudain quand il reconnut l'homme au chapeau.
« Pepito Grillo ? (1) »
Reddington le considéra en fronçant les sourcils, une expression étrange sur le visage. Il faisait visiblement un effort de mémoire et hésita.
« Juanito ? »
« Si ! »
Le jeune homme lâcha tout et se précipita dans les bras de Red en riant. Le criminel éclata de rire à son tour et ils se donnèrent l'accolade avec une réelle affection.
« Mon Dieu, comme tu as changé, Juan ! Laisse-moi te regarder ! Tu es un homme maintenant ! »
« Et toi, gringo, tu es toujours le même ! Toujours ton chapeau sur la tête ! »
L'adolescent tourna la tête vers Elizabeth et la foudre tombant sur lui, ne l'aurait pas davantage étourdi. Il écarquilla les yeux, ouvrit la bouche pour dire quelque chose et resta finalement, bouche bée, à la contempler, totalement subjugué.
Sa réaction n'échappa pas à Red qui éclata de rire.
« Ces ados, tous les mêmes… Juan ! Hé, Juan ! »
Il claqua des doigts pour le ramener au présent.
« Si ? »
« Laisse-moi te présenter la belle Sirena Jones… Chérie, voici Juan, un nouvel admirateur… »
« Contente de faire ta connaissance, Juan. »
Sous le charme, l'adolescent serra la main tendue d'Elizabeth en la regardant avec des yeux remplis d'étoiles.
« Woah ! Vous êtes… Vous êtes… magnifique ! »
Elizabeth ne put s'empêcher de sourire et de rire devant tant de candeurs exprimées si spontanément. Elle jeta un regard vers Red qui l'observait en souriant, laissant libre cours à son admiration, avec ce brin d'insolence qui le caractérisait.
« Je ne peux qu'être d'accord avec Juan. »
Elizabeth roula des yeux, mais échangea tout de même un regard complice avec lui. Le sourire de boyscout qui s'afficha sur le visage de Red valait toutes les remarques sexistes qu'elle avait pu recevoir au cours de sa vie.
« Madre de Dios, c'est vrai qu'elle est belle ! »
La voix grave qui venait de retentir comme un grondement de tonnerre sous la voute lui fit lever la tête et elle se retrouva face à un septuagénaire qui ressemblait à un grizzli en soutane.
L'homme lui tendit une énorme patte en guise de main et serra délicatement celle de Liz.
« Je suis le Père Joachim, et vous êtes la bienvenue dans mon orphelinat. Mademoiselle ? »
« Jones… »
« Red… Vieux bandit, viens par là ! »
Face à deux mètres et à cent cinquante kilos, Reddington disparut dans l'étreinte virile de son aîné. Les deux hommes se mirent à rire.
« Ça me fait tellement plaisir de te revoir, mon ami ! »
« Joachim, tu as toujours une poigne d'ours ! »
« Et toi, tu profites de la vie, on dirait ! Tu étais plus mince dans mon souvenir. »
« Hé, la nourriture est la seule faiblesse que je m'autorise. »
« Ça, et les femmes, hein ! »
« On ne se refait pas… »
L'ecclésiastique eut un rire monstrueux et se tourna vers l'adolescent, toujours sous le charme d'Elizabeth.
« Tu as reconnu le petit Juan ? »
« Difficilement. Si ce n'était cette cicatrice au coin de son œil droit, je ne pense pas que je l'aurai remis… »
« Hé, Juan ! »
« Oui, mon Père ? »
« Neuvième Commandement : ne convoite pas la femme de ton prochain ! »
Le ton était strict, bourru et l'adolescent, fustigé, se mit à rougir furieusement. Soudain très mal à l'aise, il balbutia :
« Pardon, mon Père. »
« Va plutôt prévenir Angela en cuisine. Nous avons des invités ce soir ! »
« Tout de suite ! »
L'adolescent ramassa son balai et son seau et ne traîna pas.
« Tu es dur avec lui. Tu ne te rappelles pas que tu as été jeune, toi aussi ? »
« Je veux juste lui éviter quelques désillusions. Il a déjà bien trop la tête ailleurs. »
« Ce sont juste les hormones qui le travaillent, Joachim, ce ne sont pas des pensées impures. »
« Si tu le laisses faire, il s'adonnera librement au plaisir de la chair et deviendra un pécheur comme toi. »
« Une brebis égarée de plus à sauver. »
« Je suis déjà bien occupé. »
« Je suis venu pour t'épauler, Joachim. »
« Dieu m'est témoin que j'aurai préféré que tu ne viennes pas, mais la corruption est partout dans cette ville… Venez, allons en discuter autour d'un verre. »
A suivre…
(1) Pepito Grillo = Jiminy Cricket.
Pourquoi ce surnom ? C'est toute une histoire que Red se fera peut-être un plaisir de vous conter prochainement.
Vous allez adorer le Père Joachim, force de la nature et indéboulonnable soldat de Dieu. Je me suis inspirée physiquement de S. Chabal pour le créer. Imaginez-le dans trente ans et vous aurez le gabarit. Quant à Juan(ito), c'est l'un des gamins que Red a rencontré il y a quelques années, et qui a bien grandi depuis. Ils ont une histoire tous les deux.
