Chapitre 6 : The Joker
Some people call me the space cowboy,
Some call me the gangster of love,
Some people call me Maurice,
Cause' I speak of the pompitous of love,
People talk about me baby,
Say I'm doin' you wrong, doin' you wrong,
But don't you worry baby don't worry,
Cause' I'm right here at home.
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« Comment vous-êtes-vous rencontrés tous les deux ? » Demanda Elizabeth.
Après avoir discuté de la gestion quotidienne de l'orphelinat, de la situation en ville, de l'impossibilité des autorités corrompues à intervenir pour rétablir un semblant d'ordre, des prises de bec du prêtre avec celle qui avait pris le pouvoir dans la cité, la question devait bien tomber à un moment. Red se tamponna les lèvres et reposa tranquillement sa serviette sur la table.
« Le plus naturellement du monde. C'est Joachim qui s'est chargé de négocier le contenu de la charte d'éthique pour les Yanomamis… Seigneur ! Qu'est-ce que j'ai dû déployer comme charme pour lui prouver ma sincérité et lui montrer mon engagement ! C'était comme un dépuc… Pour être poli, j'ai eu l'impression d'être un bizuth qui passait son premier entretien d'embauche ! »
Loin d'être offensé, le prêtre eut un petit rire devant le langage exotique qu'avait failli employer Red. Après tout, en prison, il en avait entendu d'autres, mais il appréciait que Red fasse l'effort de ne pas être trop explicite, surtout devant une jeune femme, qui, il le pressentait, était spéciale pour son invité.
« Les types comme toi, je les connais, Red… Ma fille, quand vous voyez arriver un beau parleur qui promet beaucoup et qui veut impressionner son monde, vous vous en méfiez d'entrée... Heureusement, beau merle, tu as vite rabattu ton caquet ! »
Elizabeth ne put s'empêcher de sourire et jeta un regard moqueur vers Red qui souriait doucement, clairement détendu. Joachim n'était pas un associé, mais véritablement un ami de longue date, même si le criminel aurait nié le contraire. Elizabeth soupçonnait désormais qu'il adoptait une attitude élusive pour ne pas attirer l'attention de ses ennemis sur ceux qui comptaient beaucoup pour lui, d'une façon ou d'une autre.
« Qu'est-ce qui vous a fait changer d'avis à son sujet, mon Père ? »
« Red connaissait parfaitement les problèmes auxquels étaient confrontés les tribus, à la fois leurs envies d'entrer dans le monde moderne, avec ce que cela comporte de tentations et de désillusions, et aussi leur volonté de garder leur coutumes et leurs modes de vie. »
« Essayer de trouver un équilibre entre les deux mondes est impossible et incroyablement naïf. Alors j'ai proposé de ne leur offrir que ce qui avait une réelle valeur pour eux : l'éducation et la santé, en incorporant leurs savoirs ancestraux. Il n'était pas question qu'ils perdent leurs âmes ou leurs traditions, la transmission devait se faire dans un cadre qui se devait de répondre à leurs attentes, et non aux nôtres. » Ajouta Red.
« C'est là que je me suis rendu compte que le bien-être de cette population importait pour Raymond. Le gouvernement vénézuélien ne fait rien pour eux. Comme ils se contentent de peu, ils sont considérés comme quantité négligeable. Ils ne dérangent personne, alors on a tendance à les oublier, en se disant qu'ils finiront tôt ou tard par disparaître ou par s'intégrer. Personne au gouvernement ne se rend compte de la richesse de leur héritage, de leur culture… Saviez-vous que ce sont les chercheurs étrangers, européens pour la plupart, qui viennent ici et s'intéressent à eux ? Il y a deux ans, j'ai accompagné une délégation indienne aux Nations Unies. On les a écoutés poliment, un groupe de travail a été mandaté pour étudier leurs doléances et puis, au bout d'un certain temps, le dossier et ses conclusions ont été enterrés, parce qu'ils ne sont pas la priorité et l'urgence du moment... Il faudrait qu'ils disparaissent tous pour qu'enfin, les gouvernements se décident à faire quelque chose ! Bah ! »
Le prêtre était irrité, clairement mécontent et dégoûté.
« Joachim, tu es un fervent défenseur de leurs causes et de leurs droits, et quand tu le peux, tu élèves la voix avec passion. Mais ce n'est pas suffisant pour pouvoir te faire entendre des autorités : tu as besoin de la participation des médias étrangers. »
« Si c'est pour que les journalistes viennent et repartent d'ici en ayant l'impression d'avoir vu Règlements de comptes à O.K. Coral, qu'ils focalisent leur attention sur l'orpaillage clandestin, sur les problèmes de criminalité de cette Gomorrhe des temps modernes et non sur les Yanomamis qui en sont les premières victimes, ça n'apportera rien de bon pour notre ville. Et je te rappelle que je n'ai pas les moyens financiers pour soudoyer des journalistes comme San Castillo le fait. »
« L'année dernière, nous avions évoqué la rétrocession de la concession aux Yanomamis qui sont propriétaires de la terre. Mais ce n'est pas réaliste. Regarde ce que fait Felipa, ce que d'autres feront quand je mettrai un terme à ses activités. Jamais les Indiens ne disposeront de moyens suffisants pour se protéger et empêcher la mine de faire l'objet de convoitises extérieures... »
« Et si tu fais ça, à terme, tu feras aussi entrer le loup dans la bergerie, tu donneras aux Yanomamis les clés de leur propre destruction. »
« Exactement… C'est pourquoi il vaut mieux que nous continuions ainsi. Je protégerai cette concession et les Indiens, et je vous reverserai la majorité des bénéfices pour que tu puisses poursuivre ce combat. »
« Merci, Red, c'est très généreux de ta part… » Le prêtre leva son verre. « … Qui aurait cru que l'un des hommes les plus recherchés de la planète soit un philanthrope ? »
« J'imagine, Mon Père, que vous ignoriez à qui vous aviez affaire à l'époque ? »
« Oui, Mademoiselle Jones. J'ai côtoyé des criminels pendant de longues années, je sais comment leurs esprits fonctionnent, mais avec Red, j'ai compris tout de suite que j'avais en face de moi quelqu'un d'une autre trempe… Je ne connaissais pas sa réputation alors, mais j'ai vu qu'il était capable d'inspirer des sentiments contradictoires… Vous aussi, j'imagine que vous avez eu cette impression lorsque vous l'avez rencontré pour la première fois… »
« On peut dire ça, oui… »
Elle jeta un œil vers Red qui l'observait avec son attitude détachée coutumière.
« Ce n'est pas tant la première rencontre qui m'a marqué, c'est la façon dont il s'est comporté par la suite. »
« Ah, tiens ? Il a mal agi ? »
« Non, son attitude était parfaite, un vrai gentleman, loin, très loin de l'image que le F… les personnes que je côtoyais à cette époque, voulaient donner de lui. »
« Joachim, Sirena, s'il-vous-plaît, ne parlez pas de moi comme si je n'étais pas là… »
« Mais j'ai envie de savoir comment tu as rencontré cette charmante jeune femme qui m'intrigue, alors laisse-moi le lui demander… »
Reddington se mit à rire.
« Tu es pire qu'une aficionada du magazine Closer, Joachim… »
« Ignorez-le, Mademoiselle Jones, ce n'est qu'un vieux radoteur… Et le courant est passé tout de suite entre vous deux ?
« Si tu entends par courant qui passe bien le fait qu'elle m'ait planté un stylo dans la carotide, alors oui, nous nous entendions bien... »
Clairement impressionné, le Père Joachim eut un petit rire grave et considéra Elizabeth sous un nouveau jour.
« Tu as toujours aimé vivre dangereusement, Red… Pas étonnant que vous lui ayez aussi tapé dans l'œil, ma fille… »
« Au moins, il m'a prise au sérieux… »
Le regard d'Elizabeth glissa vers Red qui se mordait la joue intérieure avec insolence, visiblement amusé. La jeune femme ressentit une bouffée de chaleur en le voyant ainsi. S'il savait à quel point elle le trouvait attirant quand il faisait ça. Le sourire s'élargit sur le visage du criminel alors qu'Elizabeth, momentanément perturbée, se sentit rougir. Elle détourna les yeux avant de trahir ses sentiments.
« Et… Pepito Grillo… Ça vient d'où ? » Demanda t'elle pour changer de sujet.
Il y eut un silence et Red remua sur sa chaise, sérieux à nouveau. Les deux hommes échangèrent un regard.
« Il y a huit ans, Joachim m'a signalé la disparition mystérieuse de jeunes adultes. Ils étaient en fait enlevés, puis tués et leurs organes étaient revendus à ceux qui en avaient besoin. »
« Un trafic… »
« Oui, un trafic lucratif, et pratiquement sans risques. Les jeunes gens n'avaient pas de famille et personne ne les réclamait, à part leurs amis. Les autorités locales ne voulaient pas s'en occuper, elles disaient qu'ils étaient partis à la capitale comme de nombreuses autres personnes en quête d'un travail. »
« Un jour, ils s'en sont pris aux adolescents et aux enfants plus jeunes de l'orphelinat. J'ai fait appel à Red, et il a retrouvé le sale type qui faisait ça. Et surtout, il a ramené tous les enfants. Vivants. »
« Juanito était parmi eux. Il avait neuf ans et s'est attaché à moi. Partout où j'allais, il me suivait comme un chien suit son maître. La nuit, il dormait systématiquement devant la porte de ma chambre… Le matin, j'ouvrais et le pauvre gosse était là, sur le paillasson, avec des tas d'objets dans les poches qu'ils volaient à droite et à gauche. Alors j'ai mis un matelas à côté de mon lit et il a dormi en sécurité avec moi. Je l'entendais parfois hurler et pleurer quand il faisait des cauchemars. J'ignorais alors qu'il avait assisté aux meurtres des jeunes gens enlevés et qu'il avait vu aussi le sort barbare qu'on réserve ici aux traîtres et aux criminels. »
La jeune femme les regarda tour à tour.
« Oui ? »
« Je ne crois pas que vous ayez envie de savoir, Mademoiselle. »
« Red ? »
« L'écartèlement progressif d'un homme entre deux camions jusqu'à ce que la mort s'ensuive. »
Elizabeth se figea et pâlit très nettement. Joachim eut un soupir et ferma brièvement les yeux, en adressant une prière à son Dieu. Dans le silence pesant, Red poursuivit :
« J'ai fait ce qu'il fallait pour qu'il se sente suffisamment en confiance avec moi et qu'il accepte de me parler. Sa kleptomanie a disparu et grâce à son témoignage, j'ai fait tomber tous les pourris de ce réseau. Avant de repartir, pour lui changer les idées, je l'ai emmené voir « Pinocchio » au cinéma… Le chapeau, le costume, la façon dont je veillais sur ce petit délinquant… » Il haussa les épaules. « … Jiminy Cricket… Pepito Grillo en espagnol. »
« Grâce à toi, ce garçon a bien tourné, Red. Je crois que tu resteras son héros pour le restant de ses jours. »
A ces mots, le visage de Reddington s'assombrit et se ferma. Il prit son verre et avala une gorgée de vin. Elizabeth sourit de façon gênée en comprenant combien des compliments qu'il estimait injustifiés le mettaient mal à l'aise. Elle décida de changer rapidement de sujet.
« Bon… J'ai passé une excellente soirée, mon Père, et vous complimenterez Angela. Son dîner était vraiment délicieux mais le voyage m'a épuisé. Je crois que je ne vais pas insister quand mon corps me réclame des heures de sommeil en retard. »
Elle se leva et les deux hommes l'imitèrent.
« Dormez bien, Mademoiselle Jones. »
Red fit le tour de la table, s'approcha d'elle et la prit par la taille, comme si c'était la chose la plus naturelle entre eux. Elizabeth le dévisagea avec une pointe d'interrogation dans le regard. Il n'allait tout de même pas ?...
« Pardonnes-moi pour la brutalité de mes propos tout à l'heure. »
« Non, c'est bon. »
« Tu es sûre ? » Comme elle hochait la tête, il n'hésita pas à lui glisser un baiser sur la joue. « Je tacherai d'être discret et de ne pas te réveiller. Dors bien. »
« Bonne nuit, Red. »
« A demain, mon cœur. »
Red la regarda partir, agréablement surpris. Elle s'était glissé parfaitement dans son rôle et avait plutôt bien pris le fait qu'il partage une chambre – et un lit – ensemble. Cela faisait partie de leur couverture, du moins en ce qui la concernait. Moins il y avait de personnes qui savaient qu'elle était Elizabeth Keen, ancien agent du FBI, recherchée pour le meurtre du Ministre de la Justice américain, le mieux c'était pour elle.
« C'est une chic fille… » Commença le prêtre, quand Elizabeth fut partie.
Red eut un bref sourire qu'il dissimula quand il se retourna vers le prêtre.
« Revenons à nos moutons…Felipa San Castillo… »
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Le lendemain matin, attirée par les clameurs et les rires, Elizabeth pénétra dans la salle de classe et découvrit le spectacle le plus surprenant qui soit : Raymond Reddington entouré d'une vingtaine de jeunes enfants captivés, en train de faire des tours de magie, comme s'il avait fait ça toute sa vie.
« Ah, ah !... Qu'est-ce que je viens de trouver ici ? »
Avec un sourire victorieux, Red sortit un petit paquet de crayons de couleurs de derrière l'oreille de la petite fille assise sur ses genoux, dont le visage s'illumina soudain. Elle tendit la main et il lui donna le paquet en même temps qu'un baiser, alors que les autres enfants se mettaient à pousser de grands cris enthousiastes. Il laissa les enfants se réjouir et leva enfin la main pour calmer son auditoire excité, puis se tourna vers un petit garçon qui attendait à sa droite, plein d'espoir.
« Et toi, bonhomme, comment t'appelles-tu ? »
« Francisco… »
« C'est un prénom de roi, Francisco… Fais-moi un peu voir ce que tu as là… » Il semblait chercher quelque chose derrière la nuque du garçon. « Tiens donc !... Mais qu'est-ce que c'est ?... » Il s'adressa ensuite aux enfants et leur montra ce qu'il venait encore de trouver derrière l'oreille du garçonnet. « … Mais qu'est-ce que c'est ? »
« Des billes ! » S'écrièrent en cœur les gamins qui applaudirent en riant.
Incapable de résister à l'ambiance festive, Elizabeth fut frappée par la dualité de cet homme, aussi bien à l'aise avec des assassins qu'avec des gosses, qu'il venait de se mettre dans sa poche en l'espace de quelques minutes. C'était toujours le charmeur, même avec cette petite fille de six ans, muette, qui se cramponnait à lui, les yeux brillants alors qu'elle tenait dans sa main les crayons qu'il lui avait donnés, comme s'il s'agissait du trésor le plus précieux qu'elle possédât.
Elizabeth soupçonnait depuis longtemps qu'il adorait les enfants. A cet instant, elle aurait voulu avoir une caméra pour fixer à tout jamais sur une vidéo ces quelques instants, où le vrai Reddington se dévoilait, où il laissait parler sa nature.
Comme s'il lisait dans ses pensées, Red releva la tête et elle croisa son regard empreint d'une grande douceur. Un sourire sincère se dessina sur ses lèvres, loin de l'arrogance habituelle du Concierge du Crime. Tout semblait si simple, comme en suspension, comme réduit à ces quelques minutes de bonheur qu'il distribuait sans rien attendre en retour, qu'il savourait parce qu'il n'y avait aucune obligation.
Et Liz comprenait. Les enfants interpellèrent Red par le surnom qu'ils avaient entendu et il tourna la tête vers les petits impatients qui voulaient le voir continuer à leur montrer des tours. Il se servit de son panama pour exhiber d'autres petits objets qu'il distribua jusqu'à ce qu'il n'en ait plus. Il tapota ses poches pour montrer qu'il n'avait plus rien et promit à ceux qui n'avaient rien reçu qu'il reviendrait avec d'autres surprises.
C'était l'heure de retourner en classe. Les sœurs rassemblèrent les enfants et mirent fin au chahut. La petite fille n'avait toujours pas lâché Red, alors il murmura doucement à son oreille en espagnol pendant de longues secondes, comme s'ils partageaient un secret avec elle, et il finit par la convaincre. Après un dernier baiser, elle se laissa entraîner par une des jeunes femmes.
Red et Liz restèrent seuls. Il s'approcha d'elle, toujours appuyée contre le chambranle de la porte.
« Vous avez bien dormi, Lizzie ?
« Comme un loir… Et vous ? Vous n'êtes pas venu… »
« Je ne voulais pas vous déranger. »
« Vous avez prolongé la soirée avec Joachim ? »
« J'ai évité d'abuser de l'alcool, si c'est ce que vous voulez savoir. »
Elle décida de lui accorder le bénéfice du doute et s'aperçut alors qu'elle était prête à lui pardonner beaucoup. Elle décida de changer de sujet.
« Vous et les enfants, c'est comme une bouffée d'oxygène, n'est-ce pas ? Vous avez besoin de vous retrouver comme ça, au milieu d'innocents qui vous apprécient pour ce que vous êtes, et non pour ce que vous représentez. »
Il haussa les épaules. Pendant un moment, Elizabeth crut qu'il n'allait pas répondre, mais finalement, il s'expliqua avec un léger tremblement dans la voix qui traduisit son état d'émotion :
« Ici, je n'ai pas besoin de faire semblant d'être quelqu'un d'autre. Je me satisfais de peu… mais c'est déjà beaucoup de recevoir autant d'attentions spontanées. »
Il l'avait laissé voir cette facette de sa personnalité si complexe, ce que la plupart des gens ne le connaissant pas, considéreraient comme un aveu de faiblesse. Au fond, ce n'en était pas un. C'était même une bénédiction, la preuve qu'un cœur continuait à battre fièrement, douloureusement, envers et contre tout. Et il avait accepté de l'inclure, de lui montrer cet aspect de lui-même. C'était un grand pas en avant. Avec reconnaissance, elle lui sourit et lui serra la main. De façon surprenante, il ouvrit les bras et elle trouva naturellement sa place contre sa poitrine. Ils restèrent ainsi de longues secondes à savourer leur proximité en silence.
« Lizzie, qu'est-ce qui est en train de nous arriver ? » Murmura-t-il d'un ton las.
« Une prise de conscience ? Une acceptation ? Je suis fatiguée de me battre contre toi. Il y a trop de choses contre lesquelles je n'ai plus envie de lutter… »
« Je sais… »
« Je veux garder mon énergie pour mes ennemis et arrêter de remettre en cause les évidences. Tu fais partie de ma vie, tel que tu es. Tu en feras toujours partie, d'une façon ou d'une autre… »
Red accueillit ses paroles avec un soulagement réel qu'il n'aurait pas cru possible encore quelques mois plus tôt. Comme si on lui avait ôté un poids des épaules, il embrassa le front d'Elizabeth avec une tendresse infinie. Inconsciemment, ses mains caressèrent lentement le dos de la jeune femme qui ne protesta même pas devant l'audace de ses gestes. Au contraire, si elle avait pu se nicher encore plus étroitement contre lui en cet instant, elle l'aurait fait…
Un raclement de gorge les fit sursauter, et ils se tournèrent vers son origine en s'éloignant brusquement l'un de l'autre, preuve qu'il leur restait encore un long chemin à parcourir avant d'être totalement à l'aise dans une telle situation.
« Pardonnez-moi tous les deux de vous interrompre pendant ce tendre moment, mais j'ai des nouvelles alarmantes... » Le Père Joachim s'avança vers eux, le visage grave. « … Red, il y a eu une fusillade cette nuit à la concession et au village. Il y a de nombreux morts et les survivants sont retenus en otage. »
Reddington revint immédiatement sur terre.
« Combien ? »
« Sept victimes parmi tes ouvriers. Trois familles parmi les Yanomamis, majoritairement des femmes et des enfants, tous massacrés à coups de machettes... »
L'horreur s'inscrivit sur les traits d'Elizabeth et Red déglutit visiblement.
« Les autorités essaient de minimiser l'affaire… Ils ont arrêté un simple d'esprit et l'accusent d'avoir commis cette abomination, mais je le connais, il est incapable de faire du mal à une mouche… Je ne suis qu'un serviteur de Dieu mais quand je suis le témoin de la haine des hommes les uns envers les autres et que j'entends de telles horreurs… »
Le prêtre serrait les poings et vibrait littéralement de colère.
« C'est elle ? » Demanda Reddington.
« Qui d'autre cela pourrait-il être ? Cette femme est le diable en personne ! »
« Je m'en occupe, Joachim. Envoie un tes gamins chercher Josh Marshall. J'ai à lui parler. »
Le prêtre hocha la tête et s'en alla.
« Ce n'est pas un hasard, Red... » Intervint Elizabeth. « … Nous venons juste d'arriver. »
« Je crois effectivement que c'est un piège. Il va être temps de rendre une petite visite à Mademoiselle San Castillo. »
Elizabeth le considéra avec inquiétude, mais le regard lointain et froid de Reddington lui indiqua qu'il était déjà passé en mode professionnel.
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« Mais enfin, Swift, c'est de la folie ! Vous ne pouvez pas vous rendre seul chez cette femme, elle va vous tailler en morceaux ! »
« Je suis l'envoyé de Reddington, Marshall. Ça signifie que je négocie la libération des otages et que je fais en sorte que le travail reprenne. Il faut régler le problème rapidement. »
« Mark ! » Intervint Elizabeth, alarmée. « Là où Monsieur Marshall a raison, c'est que tu ne peux pas y aller tout seul. »
« Je vais vous accompagner, Swift. Nous allons prendre quelques uns de mes meilleurs hommes et y aller ensemble… »
« Non, ce sont des gens honorables, des pères de famille. Cette femme a suffisamment fait de victimes comme ça. Je vais aller lui parler. »
« Elle ne vous écoutera pas. Elle voudra faire un exemple et enverra votre tête sur un plateau à Reddington pour lui faire comprendre qu'il a tout à perdre s'il continue à mettre son nez dans ses affaires ! »
Red se planta devant son homme de main et le dévisagea froidement. Quand il parla, il détacha nettement chaque syllabe.
« De quel côté êtes-vous, Marshall ? »
« De… De celui de Monsieur Reddington ! Pourquoi ? »
« Vous avez peur d'elle. »
« Non ! Non ! Pas du tout ! »
Red le considéra en silence et l'homme s'agita de façon inconfortable devant lui.
« Vous ne la connaissez pas… Elle… Elle a essayé de me tuer… Elle fait disparaître sans hésitation tous ceux qui se mettent en travers de son chemin. Elle est… Elle est d'une cruauté inimaginable. C'est un monstre !… »
« Marshall, vous connaissez la réputation de Reddington ? »
« Oui, bien sûr, mais… ? »
« Croyez-moi, elle n'est pas usurpée. Je l'ai vu tuer trois hommes. Le premier avec une tronçonneuse... »
Marshall cligna des yeux plusieurs fois et déglutit.
« … Il n'a même pas eu besoin de la mettre en marche, comme quoi l'utilisation de ces engins peut-être universelle… »
Red eut un sourire en se délectant du début de malaise de son homme de main.
« Le second était plus académique, c'était avec un driver de golf... Je dois dire que la rencontre entre la tête de club et le crâne de l'individu a produit un son que je qualifierai… d'unique ! »
Cette fois, Red secoua la tête et eut un rictus nostalgique.
« … Il m'a ensuite affirmé qu'il n'avait jamais réussi à le reproduire sur un practice… »
Marshall se mouilla les lèvres nerveusement, indiquant clairement qu'il pensait que Raymond Reddington devait être un psychopathe.
« Le troisième… Oh, le troisième, c'est mon préféré !... C'était avec Madame Bovary, et ce n'était pas uniquement parce que sa lecture était ennuyeuse à mourir… »
« Madame… Bovary ? »
« Ça a pris un peu de temps, c'est vrai… mais on n'étrangle pas tous les jours quelqu'un avec un livre… »
Reddington se tourna vers Elizabeth qui le regardait, bouche bée, complètement sidérée. Elle ne doutait pas un seul instant qu'il avait dit la vérité et fait tout ce qu'il racontait. Il lui sourit en hochant la tête, comme s'il était fier d'avoir raconté une bonne plaisanterie. Cet homme était tout bonnement… impossible.
Marshall dévisagea Red en fronçant les sourcils.
« Vous vous moquez de moi, là, pas vrai ? »
Le visage de Red devint soudain grave.
« Marshall… Cette femme fait une erreur monumentale si elle s'imagine une seule seconde que Reddington va la laisser faire… Il va gagner cette guerre et elle va regretter d'avoir attiré son attention, je vous le garantis… »
Impressionné malgré lui par la présence formidable de l'homme en face de lui, Josh Marshall le considéra en silence et hocha la tête, convaincu.
A suivre…
Où l'on voit les différents visages de Red, à la fois tendre et impitoyable, iconoclaste et sérieux… Je pense que Lizzie a encore beaucoup à apprendre de lui. En ce qui me concerne, je me suis bien amusée encore une fois, en prenant des libertés avec lui, mais après tout, ce personnage est tellement malléable et aux infinies possibilités que c'est un régal à écrire...
Et pour votre information, étrangler quelqu'un avec un livre, c'est effectivement possible…
