Chapitre 12 : Don't
Don't walk too close
Don't breathe so soft
Don't talk so sweet
Don't sing
Don't lay oh so near
Please don't let me fall in love with you
Please let me forget
all those sweet smiles
all of the passion
all of the heat, the peace, the pain
all those blue skies
where your words were my freedom
(Jewel)
oooOOOooo
« Et si on repartait à zéro, tous les deux ? »
« Lizzie, on vient à peine de commencer... »
Le dos appuyé contre la tête de lit, Reddington la regarda avec humour et affection. Après la douche, ils avaient refait l'amour, patiemment cette fois, puis avaient opté pour un room service léger. Allongée à ses côtés, Elizabeth se redressa sur un coude pour mieux l'observer. Les traits détendus, il avait retrouvé l'assurance qui le caractérisait et dégustait un de ses éternels whiskies, comme s'il s'agissait d'un cru rare et exceptionnel.
« Je sais, mais j'ai l'impression de traîner tellement de sacs de sable derrière moi que je dois déplacer une dune entière… »
« J'ai bien déplacé des montagnes pour toi… »
« Ça ne compte pas… »
« Comment ça, ça ne compte pas ? » S'écria-t-il, éberlué.
« Ça ne compte pas, parce que tu prenais plaisir à monter toutes ces machinations, ça te permettait de te rapprocher de moi, de faire en sorte que je ne vois plus que toi… »
« J'ai fait ça, moi ?... » Demanda-t-il innocemment. « … Tu dois me confondre avec quelqu'un d'autre… »
Elle hocha la tête, comprenant parfaitement où il voulait en venir. Tom avait usé de ce stratagème pour se faire remarquer, insistant lourdement sur son rôle de sauveur pour rentrer dans ses bonnes grâces. Jamais Red n'avait tiré la couverture à lui et s'était vanté de ses actes pour lui prouver quelque chose. Il avait tout de même réussi à gagner son cœur. Elle eut un sourire affectueux.
« C'était ta façon de me courtiser, alors que moi, je n'y prenais aucun plaisir… »
« Elizabeth Keen, ose dire que tu n'as pas passé les moments les plus exaltants de ta vie en ma compagnie !... Avec le recul, c'était amusant, non ? »
Elle eut un petit rire et joua avec les poils de son torse avant d'y déposer un petit baiser.
« La seule chose que je peux dire, c'est que l'existence est loin d'être ennuyeuse avec toi… » Elle se tut un instant et soupira finalement. « … On est passé par tellement de choses tous les deux. »
« A qui le dis-tu… »
« Je ne te remercierai jamais assez… Tout ce que tu as fait pour moi durant toutes ces années, ce que tu fais en ce moment pour laver mon nom, au péril de ta propre vie... »
La culpabilité avait été le moteur de Red, mais elle n'avait pas envie de l'entraîner à nouveau vers ça. Il fallait qu'il tourne la page.
« Et je connais ton sentiment à ce sujet… » Elle le dévisagea intensément avant de se pencher pour l'embrasser doucement. « … Merci. Pour tout. Du fond du cœur. »
« Je t'en prie. »
Au moins, il acceptait enfin ses remerciements. C'était déjà ça de gagner. Mais elle déchanta rapidement quand il lui dit :
« Maintenant, Lizzie, j'aimerais que tu ne te mettes plus en danger pour moi. »
« Impossible. Et non négociable. »
Il la fixa intensément avec ce regard intimidant qu'il pouvait parfois avoir.
« Au même titre que tu as peur pour moi, j'ai peur pour toi. » Se justifia t'elle.
« Et je te reconnais ce droit… »
« Mais pas celui de te sauver s'il t'arrive malheur ? »
« Tu ne dois pas – jamais – te mettre en danger pour moi. Parce que j'essaierai toujours de trouver un moyen de m'en tirer… »
« Et si tu n'y arrives pas ? »
Il ne répondit pas. Tendue depuis quelques secondes, Elizabeth relâcha soudain l'air qu'elle retenait.
« Jusqu'où faudra-t-il que tu ailles, Red, pour toujours me protéger ? Jusqu'où cela te conduira-t-il ? Faudra-t-il que tu meures pour me sauver ? As-tu seulement pensé à ce que je ressentirai si tu me laissais seule ? »
Reddington déglutit et pensa aux propos de Madeline Pratt, qui faisaient singulièrement échos à ceux, désespérés, de la jeune femme.
« Ecoutes-moi bien, Lizzie. Les gens pensent qu'être forts, c'est ne jamais ressentir la douleur. En vérité, ce sont les personnes les plus fortes qui la ressentent, la comprennent… et l'acceptent aussi. »
Red conclut ses paroles avec un sourire triste à l'adresse d'Elizabeth. Elle hocha légèrement la tête en comprenant. Il lui prit les mains.
« C'est pour ça que j'ai décidé de prendre le meilleur de ce que la vie nous réserve et de profiter de chaque instant… Toi et moi, en ce moment, par exemple… Je ne veux pas me projeter dans six mois, dans un an, parce que je ne sais pas de quoi demain sera fait. Je veux juste vivre l'instant précieusement. Tu comprends ? »
Elle hocha la tête. Il poursuivit :
« Je ne te demande pas de fonctionner comme ça, si tu ne le sens pas, mais ça peut aider… parfois… »
« Pourquoi pas ? Mon avenir est tellement incertain que ça en est déprimant… »
Elizabeth le dévisagea, avec clairement le moral en berne. Red décida de changer de tactique. Il passa son bras autour de ses épaules et la regarda avec tendresse.
« Je te donnerai bien un message d'espoir, Lizzie, mais je n'en ai aucun... » Il pencha la tête vers elle avec une moue ironique. « … En échange, est-ce que deux messages de désespoir t'iraient ? »
Elizabeth se mit à sourire malgré elle. Il avait raison : ça ne servait à rien de s'apitoyer sur soi-même.
« Je te remercie pour ce soutien inconditionnel. Est-ce que ce sera pire ? »
« Pire que quoi ? »
« Mourir… »
Red eut un petit rire.
« Dans la vie, il y a des choses pires que mourir, crois-moi... As-tu déjà passé une soirée avec un type qui vend des assurances ? »
Elle eut un sourire ironique.
« Tu ne peux pas t'en empêcher, n'est-ce pas ? »
Il ignora son commentaire.
« C'était un expert en œuvres d'art et j'avais désespérément besoin de ses services et de ses contacts. Je lui ai fait du charme, mais mon associé avait omis de me dire qu'il ne serait pas insensible à mes avances… »
« Oh… »
« Oui, oh… Va donc te débarrasser de quelqu'un qui déploie un arsenal bavard de sous-entendus sexuels, tous plus exotiques les uns que les autres, si graphiques que, même moi, j'en étais gêné... Surtout quand il a joint le geste à la parole… »
Liz se mit à rire doucement en l'imaginant se faire tripoter par un autre homme.
« Comme ça, tu comprends ce que les femmes subissent sous ton verbiage explicite. »
« Lizzie, je ne le fais que lorsque je sens que ma partenaire est réceptive. »
« Parce que j'étais réceptive ? »
« Oui, ton langage corporel te trahissait… Toutes ces fois où ton regard tombait sur mes lèvres quand je te parlais, où tu me laissais entrer dans ta zone de confort, où tu m'autorisais à te toucher sans me repousser, où tu m'observais en ignorant que je te voyais dans le reflet d'un miroir ou d'une vitre… »
« Seigneur, rien ne t'échappe… »
Il se mit à rire, pendant qu'elle rougissait légèrement.
« C'est terriblement gênant… Bon, qu'as-tu fait avec ton assureur alors ? »
« Le plus délicatement du monde, je lui ai annoncé, tout contrit, que renoncer à son corps d'Apollon était certainement la chose la plus compliquée qu'il m'ait été donné de faire, que j'avais fait un serment d'abstinence pendant une année afin de me prouver à moi-même que je pouvais être fort, chaste, fidèle à celui à qui j'avais donné mon cœur, etc… etc… Rapidement, je l'ai orienté vers une conversation plus professionnelle, et là, je l'ai tout de suite regretté… J'ai cru que j'allais devoir l'achever tellement il était rasoir… »
« Tu l'as tué ? » Demanda-t-elle, horrifiée.
« Non !... J'ai fini par le présenter à un cascadeur professionnel. Ils ont passé le reste de la soirée à discuter ensemble des risques de ce métier, la nuit sans doute aussi… A ma connaissance, ils sont toujours en couple… »
« Le Concierge du Crime qui joue les entremetteurs ? » Se moqua-t-elle.
« Totalement involontairement, cette fois-là, je t'assure. »
« Tu veux dire que… ? Que tu l'as vraiment fait ? L'entremetteur, je veux dire ? »
« Oui, pour la Princesse de Galles… »
« Quoi ? Diana ? »
Elizabeth se redressa d'un coup.
« C'est moi qui lui ai présenté Hasnat Khan, le chirurgien pakistanais dont elle est tombée follement amoureuse… Hasnat était un ami d'un ami. Je leur ai juste organisés quelques rendez-vous clandestins avec perruques, lunettes noires, sosie et voitures dédoublées… comme dans les films d'espionnage, tu vois ?… »
« C'est follement romanti… » Elle percuta quand elle aperçut son rictus moqueur. « … Tu me fais marcher, là ? »
Il éclata de rire.
« Bien sûr que je te fais marcher ! »
Elle le frappa légèrement à l'épaule... en oubliant qu'elle venait de toucher celle qui était luxée. Il ressentit une gêne, mais exagéra sa grimace et sa douleur.
« Aïe ! »
« Ça t'apprendra à me raconter des bobards ! »
Elle se pencha néanmoins vers lui et lui donna un baiser sur la joue pour se faire pardonner. Il tourna la tête vers elle et ils s'embrassèrent tendrement. Quand il se recula, elle posa sa tête dans son cou et ils restèrent enlacés, heureux de ce moment, qui était la parfaite illustration de ce qu'il venait de dire précédemment.
« Si tu savais le temps que j'ai passé à nous imaginer en train de nous tenir l'un et l'autre comme ça, Lizzie, et de nous embrasser… » Dit-il doucement. « … Tu n'as pas idée combien c'est épuisant… »
« Et moi, pendant que tu ne disais rien, je n'avais qu'une envie : te serrer fort, étroitement dans mes bras, comme s'il m'était possible de recoller de cette façon, les morceaux brisés de ton cœur. »
Elle joignit le geste à la parole et il eut un grognement de contentement en se sentant écraser par elle. Ce sentiment de lui appartenir lui convenait tout à fait. Elle poursuivit :
« Tu as raison. Je ne vais penser qu'à nous deux, parce que c'est ce qui importe maintenant… »
« Lizzie, ton avenir reste à écrire. Jour après jour, pierre après pierre, tu le bâtiras... » Il prit une profonde inspiration. « … Avec ou sans moi, la décision t'appartient. »
Elle soupira.
« Je ne suis pas d'accord sur ce dernier point, mais peut-on remettre à plus tard cette discussion? Je ne me sens pas d'humeur à me disputer avec toi… Tant que nous sommes sur ce bateau, dans notre bulle, je ne veux vivre que des choses positives. J'en ai désespérément besoin… Et toi aussi. »
Il n'avait rien à ajouter à ça. Il s'installa plus confortablement et elle revint se lover contre lui, contente. Lui non plus n'avait pas envie de gâcher ces instants de bonheur retrouvé.
« Je t'ai raconté cette fois où j'ai croisé Woody Allen dans un petit club de jazz à Cannes pendant le Festival ? Il jouait de la clarinette avec son orchestre. Entre deux morceaux, j'ai discuté avec lui et il m'a invité à le rejoindre sur scène... »
… Grâce à lui et à ses histoires, Elizabeth retrouva le sourire.
Pendant les sept jours et les six nuits qui suivirent, ils s'autorisèrent toutes les extravagances. Cela alla de grandes fringales d'amour qui pouvaient les prendre à n'importe quelle heure de la journée, sur un simple regard où s'exprimait toute leur passion, à des discussions qui s'éternisaient autour d'un repas chaleureux avec Dembé.
Il y avait aussi de courtes périodes de séparation pendant lesquelles Red vaquait à ses occupations d'homme d'affaires criminel et où elle s'installait sur le pont pour profiter du soleil. C'était ce qui ressemblait le plus à des vacances pour elle qui n'avait pas véritablement connu un break depuis deux ans. Ces moments ne semblaient exister que pour leur faire apprécier encore plus leurs tendres instants de complicité ensemble, qui leur permettaient d'approfondir leur lien.
Elizabeth avait l'impression de vivre un tourbillon émotionnel qui l'emportait irrésistiblement et sur lequel elle ne voulait exercer aucun contrôle. Pour la première fois de sa vie, elle était heureuse, réellement heureuse. Pour la première fois, elle avait le sentiment de vivre et de faire les choses comme elles devaient être faites. Comme Red lui avait dit, elle repoussait la peur du lendemain pour apprécier son bonheur au quotidien. Red allait tout arranger, et tout irait bien. Elle le croyait sincèrement.
Raymond Reddington était l'homme de sa vie. Si elle avait eu encore des doutes sur ses sentiments pour Tom, elle n'en avait plus désormais. Son ex-mari ne faisait plus partie de son univers. Plus rien n'existait avant Red, et plus rien n'existerait après lui, elle en était sûre.
Au matin du septième jour, il lui annonça leur retour à Rodès. Ils accostèrent dans l'après-midi et reprirent l'hélicoptère. Red devait régler des détails avec les hommes qu'il avait engagés pour la protection des Yanomamis et celle de la mine, et parler enfin avec le Père Joachim.
Pendant les jours qui suivirent, elle resta à l'orphelinat, surveillée par les hommes de Red. Elle ne le voyait que le matin et le soir. Pour passer le temps, elle donna des cours d'anglais aux enfants, ravis d'avoir une si jolie professeure qui leur racontait des histoires d'Amérique, et se rendit utile auprès des sœurs. Elle apprécia vraiment ces moments passés avec eux et caressa l'idée de changer de carrière, si elle était réhabilitée.
Plus elle y pensait, et plus elle se disait qu'elle ne réintégrerait pas le FBI. Même si elle était disculpée pour les actes de terrorisme qu'elle n'avait pas commis, elle était tout de même coupable du meurtre de Connolly. Elle n'en avait pas encore parlé à Red, mais elle était prête à faire face à ses responsabilités devant un grand jury au cours d'un procès. Au pire, des années de prison l'attendaient, au mieux, avec l'aide d'un bon avocat et l'appui de preuves, un acquittement ferme et définitif, ainsi qu'une médiatisation générale du rôle de la Cabale et sa chute précipitée.
Même ainsi, lavée de tous ces crimes, Elizabeth ne se voyait plus en super agent de l'ordre et de la morale. Ce qu'elle avait vu aux côtés de Red lui avait fait changer sa vision du monde. Malgré le danger permanent, elle se sentait obscurément attirée par l'univers criminel dans lequel il vivait et elle comprenait pourquoi il en était ainsi pour lui. Être au-dessus des lois était libérateur et sa véritable personnalité pouvait enfin s'exprimer.
Sans compter qu'à présent, elle l'aimait et n'avait nullement l'intention de le quitter pour reprendre une vie normale. Ce terme n'avait d'ailleurs plus de sens pour elle. Elle s'en était ouverte à lui. Ils en avaient débattu et il s'était montré réservé à ce sujet. Inquiet même, car il n'avait jamais voulu ça pour elle.
Red lui avait dit de prendre son mal en patience, que les journalistes et Marvin Gerrard, son avocat, creusaient des pistes sérieuses autour du Directeur lui-même. Bientôt, ils auraient des résultats probants. Bientôt… C'était à la fois frustrant et plein d'espoir…
Son criminel charmant lui fit une surprise un après-midi. Quand elle rentra dans sa chambre, elle la trouva remplie de fleurs exotiques. Il y en avait du sol au plafond, partout des bouquets d'où éclataient des couleurs joyeuses et harmonieuses. Un régal pour les yeux et pour l'odorat.
Ils mirent à profit ce temps pour eux. Red lui fit longuement l'amour et quand elle s'endormit dans ses bras, comblée, elle pensa qu'elle était au sommet de la félicité, que rien, ni personne ne pourrait perturber ces instants de bonheur.
Elle se trompait.
Quand elle se réveilla, peu avant le dîner, Red n'était pas à ses côtés. Elle s'habilla et partit à sa recherche. Après quelques minutes, elle le trouva dans l'étude du Père Joachim, désertée à cette heure.
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Elizabeth contempla le tableau que Red observait. Un cygne noir qui déployait ses ailes sur un lac. Elle avait déjà vu une peinture similaire sur le yacht, tout en nuances de gris et de noir, et qui représentait une ballerine habillée du costume du cygne. C'était quelque chose qui tenait visiblement à cœur pour Red.
« Le Lac des Cygnes ? »
« Lizzie, sais-tu qu'il n'existe pas moins de vingt et une versions de ce ballet créé par Tchaïkovski ? Quel destin tragique… Il n'a jamais vu sa propre version montée. Il est décédé avant. »
« Qu'est-ce qui te fascine tant dans cette histoire ? »
« L'amour impossible, bien sûr, la malédiction qui pèse sur le cygne blanc... Le prince aime le cygne blanc mais ne peut avoir de relation charnelle avec lui, symbole de pureté, alors que le cygne noir, son exact contraire, est une vile tentation pour lui... Quelle que soient les versions, le cygne noir triomphe, mais de ce fait, perd tout. »
« C'est terrible. »
« Tragique, oui… J'ai vu la version de Noureev à Paris. C'était poignant… Ma fille a dansé sur ce ballet… Elle était magnifique. »
Il se tut et resta perdu dans ses souvenirs.
« Que s'est-il passé ? »
Red comprit à quoi elle faisait allusion. Il prit une profonde inspiration.
« Pendant longtemps, je les ai cherchées. En vain. L'esprit imagine tellement de scénarios. Ne pas savoir est une torture permanente. »
« Qui a fait ça ? »
Red la dévisagea mais ne répondit pas. Puis il avala une gorgée de scotch, contempla le contenu de son verre, puis secoua la tête.
« Je peux te rejoindre dans tes silences ? »
Il lui fit une petite place sur le canapé et elle s'installa tout contre lui. Il passa son bras autour des épaules de Liz et elle posa sa tête sur son torse. Elle écouta brièvement son cœur battre et reprit au bout d'un moment :
« Tu es en colère, n'est-ce pas ? Je le sens… C'est comme un courant électrique qui te traverse, tu sais ? Et je sais que cette énergie n'est pas dirigée contre moi, mais contre toi… »
« Lizzie… »
Red posa un long baiser sur le front de la jeune femme.
« Dis-moi ce qui ne va pas… Dis-le-moi, Red. »
« C'est à moi de gérer ça. »
« Non, pas à toi. A nous deux. Tu te rappelles notre deal ? »
Red eut un regard fuyant et fit jouer sa mâchoire. Elizabeth se recula et l'observa.
« A moins qu'il n'y ait pas de « nous »…. » Elizabeth s'écarta délibérément de lui et le dévisagea. « … Est-ce qu'il y a seulement un « nous » ?... Red ? »
Inquiète, elle le suivit des yeux alors qu'il se levait et faisait quelques pas avant de répondre.
« Lizzie, d'où vient le pouvoir ? »
« Quoi ? »
« Le pouvoir, d'où vient-il ? Est-ce que l'on te le donne ? Non, jamais... Le pouvoir se prend. Si tu veux guider les autres, sois le leader, assume et prends le pouvoir… »
« Je ne comprends pas. »
« J'ai pris le pouvoir, Lizzie, mais ces derniers temps, mon arrogance, ce besoin de me pavaner, de montrer à tout le monde qui je suis… » Il secoua la tête. « J'ai fait preuve d'orgueil… Le vrai pouvoir est celui qu'on cache, pas celui qu'on exhibe ! »
Il la dévisagea intensément.
« … Jamais je n'aurai dû t'associer à tout ça, jamais je n'aurai dû accepter que tu sois à mes côtés aujourd'hui. J'aurai dû te laisser dans l'ombre et t'éloigner de moi... »
« Red, tout ce que tu as fait pour moi, tout ce que tu as sacrifié, tout ce que tu as placé comme espoir en moi… » Elle releva la tête et l'observa en comprenant soudain. « … Quelque chose a changé… Je t'ai déçue. Je n'ai pas été à la hauteur de tes espérances, c'est ça ?... Je n'ai pas su remplir tes attentes en termes de perfection ? As-tu finalement compris que je n'étais qu'un être humain après tout ? »
« Lizzie… Non. Ne parle pas de moi comme si tu me connaissais. Tu ne me connais pas. »
« Oh si, je te connais. En temps normal, tu es un guerrier, Red… Jamais fatigué, toujours lucide, trop intelligent pour laisser la peur te guider… Précis, calme, calculateur, tu attends toujours le bon moment pour agir. Tu examines toutes les possibilités sous tous les angles. C'est ta force. Tu comprends ce qui doit être fait. Tu choisis ton camp et tu gères la situation de la façon dont nous savons tous les deux qu'elle doit être gérée. Tu le fais sans regarder en arrière… »
Red la dévisagea, le regard douloureux.
« Oui, je te connais… Je sais que tu ne permettrais à personne de te mettre en travers de tes objectifs, de ce qui te paraît juste… Aujourd'hui, bien que je sois celle pour laquelle tu dois te battre, je suis cette personne, Red, et tu vas m'écarter parce que je suis ta faiblesse et un obstacle… »
« Non, tu n'es pas ma faiblesse parce que je t'aime, Lizzie. N'en doute jamais... Jamais je n'ai aimé quelqu'un avec cette intensité, cette passion… Cet amour me donne de la force… Je ne suis faible qu'aux yeux de mes ennemis. »
« Mais tu as peur… »
« Légitimement, oui… Lizzie, je ne peux absolument pas me permettre de te perdre, tu comprends ça ? »
Elle hocha la tête et ses lèvres se mirent à trembler.
« Red, je sais ce que tu ressens. Je t'aime tellement que ça en est effrayant… »
« C'est une bonne chose, alors. »
« Comment ça peut être une bonne chose ? J'ai peur, moi aussi, et je ne sais pas quoi faire. Je n'ai pas de réponses. »
« Lizzie, aussi fou que ça puisse paraître, on fonctionne mieux quand on a peur. Les instincts sont accrus. L'adrénaline rend les perceptions meilleures. Tout est plus clair. Ta concentration est aussi précise qu'un laser. Tu sais ce qui va arriver. Tu sais quoi faire. Tu connais les réponses au fond de toi... Et tu agis… » Il secoua la tête. « … J'ai accepté d'affronter ma peur sans en mesurer toute son étendue… Et c'était une erreur de jugement qui a déjà failli nous coûter chers à tous les deux... Dans notre position, c'est excessivement dangereux. Cet aveuglement va conduire à notre perte… »
« En d'autres termes, tu me demandes d'accepter que nous nous séparions ? »
Il eut un soupir et la regarda avec des émotions contradictoires inscrites sur son visage.
« Oui. »
Elizabeth eut un lourd pincement au cœur. C'était ce qu'elle craignait, un revirement de sa part.
« Lizzie, parfois, la meilleure chose à faire est de reculer d'un pas, pour se donner une chance de respirer. »
« C'est plus qu'un pas. C'est un gouffre entre nous. C'est la chance d'un avenir possible entre nous que tu remets en cause. »
« Il le faut, mon amour. »
Dans le silence pesant qui suivit, un message avec des chiffres se fit entendre. Red inclina la tête et écouta, pendant que Liz cherchait la source de la voix.
« Tu écoutes la radio ? »
« Sur les ondes moyennes… C'est une vieille station… Ma station, en fait… »
« C'est quoi ce charabia ? Une sorte de code ? »
« Tu te souviens de la Résistance française pendant la seconde guerre mondiale ? »
Elle hocha la tête.
« Rien n'a changé. Tout ce qui est high-tech, tu peux le pénétrer, mais la radio… tu ne peux pas tracer la provenance d'une émission et personne ne peut tracer ceux qui écoutent. La radio est un moyen de se parler entre nous. »
« Nous ? »
« Ceux qui ont des choses à cacher… les criminels… les espions... »
« C'est comme ça que les espions se parlent ? »
« Oui. Tu peux écouter pendant des jours, et il ne se passe rien. Et puis, un jour, tu écoutes et tu reçois les codes. »
« Et qu'est-ce qu'il se passe ? »
« Il est temps de rentrer à la maison. »
Elizabeth fronça les sourcils.
« Tu vas partir, n'est-ce pas ? »
« Carole a des ennuis. »
« Quel genre d'ennuis ? »
Il prit une profonde inspiration et se leva.
« La loyauté n'est pas à sens unique, Lizzie, elle implique des retours d'ascenseur quand des faveurs sont accordées. Je dois aller l'aider. Elle a besoin de moi. »
« Mais… »
« C'est mon monde, Lizzie, ce sont les règles que je me suis fixées. Rien ne m'y fera déroger. »
Elizabeth croisa les bras en se retenant visiblement.
« Ton monde ? Très bien, tu veux faire cavalier seul. Quand pars-tu ? »
« Un hélicoptère vient me chercher dans une heure. »
Elle le regarda avec effarement.
« Quand comptais-tu me le dire ? »
Il ne répondit pas. Elle le dévisagea longuement avec un sentiment de trahison, puis tourna les talons.
« Lizzie ! Elizabeth ! »
Seul le claquement de la porte lui répondit.
A suivre…
Merci pour vos commentaires.
