Merci infiniment pour tous vos commentaires, et particulièrement à Céline pour son soutien inconditionnel.
Chapitre 13 : Demons
When you feel my heat
Look into my eyes
It's where my demons hide
It's where my demons hide
Don't get too close
It's dark inside
It's where my demons hide
It's where my demons hide
They say it's what you make
I say it's up to fate
It's woven in my soul
I need to let you go
Your eyes, they shine so bright
I wanna save that light
I can't escape this now
Unless you show me how
(Imagine Dragons)
oooOOOooo
« Je n'ai pas pu m'empêcher d'entendre le silence assourdissant… » Demanda le Père Joachim avec curiosité, tout en servant un verre à Red. « … Est-ce que tout va bien entre Elizabeth et toi ? »
Red était allée voir l'ecclésiastique pour lui faire ses adieux. Le vieil homme l'avait reçu dans son petit bureau autour d'un dernier whisky.
« Elle est furieuse. J'ai rompu la promesse que je lui ai faite de l'intégrer dans mes affaires. »
« Je suppose que c'est ta façon de la protéger. »
« Elizabeth ne veut plus que je la protège. Elle veut être traitée en égale. »
« Et tu refuses, de peur… de la corrompre peut-être ? »
Red hocha la tête. Joachim afficha à la fois un regard désapprobateur et peiné.
« Red, tu ne vas pas déteindre sur elle. Pour avoir longuement discuté avec elle, Elizabeth a des principes très arrêtés sur les questions d'ordre morales. »
« Je sais, mais inconsciemment, elle est attirée par la part sombre qui vit en elle, comme en chacun d'entre nous... J'aurais dû refuser quand elle a insisté pour m'accompagner ici. Dès la seconde où j'ai accepté, je savais que je faisais une erreur, mais je n'ai pensé qu'à moi, au fait de l'avoir égoïstement à mes côtés pendant quelques jours… J'ai été faible et j'ai cédé. »
« Est-ce faire preuve de faiblesse que de succomber à la tentation du bonheur ? Non, Red, je ne crois pas. Tout le monde tend vers cet idéal, et dans ton cas personnel, j'ajouterai que c'est quelque chose à laquelle tu aspires plus que tout un chacun. Je ne te blâmerai donc pas d'avoir essayé d'échapper à la solitude. »
Red resta un instant silencieux, perdu dans ses pensées.
« Je me suis surtout bercé d'illusions, Joachim. Aujourd'hui, si je restais avec elle, si je choisissais ce chemin, alors il nous faudrait vivre cachés pour le restant de nos jours et dans l'angoisse permanente d'être découverts ou tués, quel que soit l'endroit où nous trouverions refuge. Nous aurions rapidement tous les tueurs de la planète à nos trousses, sans compter les autorités… Joachim, je ne veux pas fuir éternellement. Ce n'est pas cette vie que j'ai promis de lui offrir. »
« Je comprends tes raisons. Elles sont légitimes. J'ai suffisamment été confronté aux peurs de certains prisonniers qui s'estimaient heureux de ne plus devoir se cacher. Ils étaient des fugitifs recherchés par toutes les polices, sans aucune stabilité, sans certitudes pour le lendemain… Cette angoisse, ils ne la supportaient plus. »
« Elizabeth n'est pas faite pour cette vie-là. Et moi, j'en ai assez. Cela fait vingt cinq ans que je coure et que je donne le change… »
« Sans compter que tu ne rajeunis pas… »
« Il m'arrive de plus en plus souvent d'entendre le bruit des secondes qui s'égrènent, comme dans le poème de Baudelaire... »
Le prêtre eut un petit rire grave.
« Attends d'avoir mon âge pour ça, Red. Il te reste encore beaucoup à accomplir. Et notamment avec cette jeune femme qui sait visiblement ce qu'elle veut… »
Le Père Joachim vit les traits du criminel s'adoucir, alors que l'ombre d'un sourire apparaissait sur ses lèvres. Etait-il possible que le terrible Concierge du Crime soit amoureux au soir de sa vie ? C'était ce qu'il pouvait lui arriver de mieux, pensa le prêtre avec sincérité. Mais il connaissait aussi l'homme en face de lui et son entêtement, ce ne serait pas simple.
« Laisse-moi deviner : si tu disparaissais avec Elizabeth, si vous vous cachiez, elle ne retrouverait jamais son honneur perdu, elle finirait par te le reprocher, n'est-ce pas ? Vous vous déchireriez ? »
« Probablement. Elizabeth n'en a pas encore conscience, et moi, je ne me pardonnerai jamais de n'avoir pas tout fait pour qu'elle soit blanchie... » Red eut un rire amer et avala une gorgée de whisky. « … Je devrais être reconnaissant d'avoir vécu ces quelques jours, proche d'elle, mais ils ne font que mettre davantage en relief notre séparation. Savoir qu'elle est à portée de ma main et que je ne peux pas m'autoriser à être avec elle, c'est... »
Insupportable, cruel… Les mots restèrent en suspension entre eux deux, mais aucun ne voulut les prononcer. Le visage du prêtre exprima une telle compassion et une telle peine que Red détourna le regard. Il ne voulait pas de la pitié de l'homme d'église. Il ne voulait pas que le monde s'apitoie sur lui. C'était un fait avéré, une certitude. Pourquoi tous ses proches pensaient-ils le contraire ? Il ne méritait pas qu'on s'attarde sur sa personne…
Tuer pour survivre avait longtemps été une nécessité dictée par les circonstances. Il le faisait mécaniquement, froidement, implacablement, pour instiller la peur chez l'ennemi. Cela faisait longtemps qu'il ne tenait plus les comptes des cadavres qu'il avait laissés derrière lui. Rapidement, il avait instauré des règles strictes auxquelles il refusait de déroger : ne jamais tuer d'innocents et d'enfants, ne pas agir sous la colère... Même à ces conditions, chaque mort causée de ses mains lui faisait perdre un peu plus de son humanité… Vingt cinq ans de haine, de dégoût de soi-même et de culpabilité, ne disparaissaient pas en l'espace de quelques jours passés dans les bras d'une femme, fut-elle l'amour de sa vie, fut-elle prête à tout pardonner…
Le Père Joachim devinait les raisons du comportement de Red, aussi décida t-il de ne pas attaquer le criminel de front sur ce terrain qu'il savait miner. Il se contenta de soupirer, puis de dire doucement :
« Red, tu n'as jamais choisi le chemin de la facilité. Ce n'est pas ton style. »
« Non, et regarde où ça me mène : à de nouvelles impasses. Comment ai-je pu me tromper autant au sujet d'Elizabeth ? Je suis incapable de savoir à quel moment j'ai basculé et à quel moment c'est devenu aussi personnel. Sans doute depuis le premier jour ? C'est presque risible. Je suis ce génie du crime qui poursuit implacablement ses objectifs, qui prévoit toujours tout, sans se soucier des conséquences, de la souffrance qu'il engendre dans son sillage. Et je n'ai rien vu venir avec elle… »
« Ah, mon ami, les voies du Seigneur sont impénétrables. »
« J'ai caché des choses à Elizabeth, j'ai profité de sa présence d'une certaine manière, pourtant je n'ai jamais cherché à m'attirer sa sympathie ou sa pitié. La seule chose que je lui devais, c'était d'être honnête avec elle... Jamais je ne lui ai mentie. »
« Jamais ? »
« Jamais. »
« Alors elle savait à quoi s'attendre, si tu as été sincère. Elle te fait confiance. »
« J'avais besoin de sa confiance, sinon tout ce qui a été réalisé, n'aurait servi à rien. » Il soupira avec lassitude. « Il y a des choses terrifiantes que j'ai enterrées, des choses horribles que j'ai commises. Soyons clairs, Joachim, si j'avais eu une âme comme tu le penses, je n'aurai jamais rien accompli… J'ai vécu si longtemps du côté sombre que ma vie n'est qu'un ramassis de mensonges et de faux-semblants. C'est ce qui est devenu réel pour moi, à tel point qu'investir dans l'illusion est ma façon d'être… Ce costume, cette façade civilisée, est le reflet du personnage que j'ai construit au fil du temps… Avec Elizabeth, rien de tout ça n'existe. Elle lit à travers moi et m'oblige à jouer cartes sur table. »
« Retrouves-tu la part d'humanité que tu croyais avoir perdue ? »
« Je ne sais pas, Joachim. J'aime à le croire… C'est sans doute aussi une illusion. »
Joachim le regarda pensivement.
« Tu portes ta croix, Red, et elle est sans doute plus lourde que celles du commun des mortels. Cela ne signifie pas que tu ne mérites pas d'être heureux. Tu as une âme, quoi que tu en dises… »
Du coin de l'œil, le prêtre aperçut le rictus moqueur du criminel mais poursuivit néanmoins :
« … Tu as trouvé celle qui te permet de t'ancrer, mon ami, et elle t'a donné une seconde chance. Saisis-la. Si tu t'y autorises, tu peux recommencer à vivre. »
« Si je m'y autorise… »
« Red, il n'est jamais trop tard pour écouter ton cœur et faire les bons choix. Tourne le dos à ta vie de criminel et bâtis-toi un avenir avec Elizabeth… »
« Je ne peux pas renoncer, pas quand je vais bientôt toucher au but de toute une vie. Je dois aller jusqu'au bout maintenant, sinon tout ce à quoi j'œuvre depuis vingt ans n'aura servi à rien. »
« N'est-ce qu'une question de vengeance, alors ? Qu'une façon de punir ceux qui t'ont fait du mal ? »
« La vengeance ? Il y a bien longtemps que je ne vois plus les choses sous cet angle… Non, Joachim, il s'agit de justice… »
« Red, seul le Seigneur nous juge. Le jour venu, aucun de ceux qui t'ont fait du tort, n'échapperont à son courroux… »
« Alors je ferai en sorte que certains aillent à la rencontre de leur Créateur plus rapidement. »
Le prêtre se tut. Il se heurtait au même mur de certitudes et de valeurs depuis plus de dix ans. Reddington nageait dans son enfer personnel, tiraillé par sa conscience, au-delà de toute rédemption possible. Puisqu'il semblait déjà parti trop loin, Red voulait boire le calice jusqu'à la lie et achever la mission dont il se sentait investie. A n'importe quel prix. Y compris s'il agissait à l'encontre de ses propres intérêts et du salut de son âme.
Le Père Joachim décida de jouer sa dernière carte.
« Et Elizabeth, dans tout ça ?
« Elizabeth est un grain de sable qui est venu gripper ma formidable machine, Joachim… Un simple grain de sable, qui m'a appris une chose : je ne peux pas exister sans elle. Je ne peux pas respirer sans elle. L'homme que je suis n'est rien sans elle. Je ne suis rien et Elizabeth est absolument tout… Si elle venait à disparaître, je ne sais pas comment je continuerai à… »
Le prêtre le pointa du doigt tandis que sa voix grave tonna avec fracas dans le bureau.
« Mon garçon, je t'interdis d'aller par là ! »
Red eut un rire bref.
« Je sais. C'est contraire aux principes des enseignements de l'église… »
« Et tu ferais bien de t'en souvenir ! »
« Ne t'inquiètes pas, si je devais en arriver là, je vendrais chèrement ma peau… »
Malgré son rappel à l'ordre, le prêtre ne parvint plus à dissimuler le sourire qu'il retenait. Red inclina la tête.
« Quoi, qu'est-ce qu'il y a ? »
« Elizabeth a réussi là où j'ai échoué, Red. »
Comme Reddington levait les sourcils de façon interrogative, le prêtre s'expliqua.
« Cette jeune femme t'a fait retrouver la foi en l'amour, mon ami. Sans amour, nous ne sommes rien. Sans amour, nous sommes seuls et nous nous perdons. L'amour prêché par Jésus Christ sur la Croix, le sacrifice qu'il a fait pour nous tous, n'est-ce pas la foi en un espoir de rédemption ? La foi en la lumière et en la parole divine de Notre Seigneur ? »
« Joachim, je ne crois pas… »
Red s'arrêta, réfléchit un instant et le dévisagea intensément, puis éclata de rire, beau perdant.
« Les femmes, Joachim… Une fois que tu les fais entrer dans ton cœur, tu es prêt à tous les sacrifices… Parfois, être amoureux ne veut pas simplement dire que tu es prêt à donner ta vie pour cette personne, mais que tu acceptes de vivre un jour de plus pour elle, et puis encore un autre, jusqu'à ce que cela devienne une évidence… »
Le prêtre sourit.
« Red, il y a toujours de l'espoir, même quand la situation semble perdue. »
« Tu as fondamentalement raison, mon ami : sans amour, nous sommes insignifiants et nous nous débattons dans les ténèbres en nous y enfonçant de plus en plus. Nous ne sommes rien, et il n'y a aucun espoir, jusqu'au jour où, tu aperçois un rayon de lumière qui perce l'obscurité… Quand j'aime, Joachim, j'aime du plus profond de mon être, de mon âme, de mon cœur… »
Le sourire de Red disparut aussi soudainement qu'il était venu.
« … Et je me déteste pour ça. »
« Tu ne devrais pas. C'est un cadeau que te fait la vie. Apprécie-le à sa juste valeur. »
Le criminel eut un rire bref et secoua la tête, en essayant de masquer l'émotion qui l'étreignait. Le prêtre l'observa et considéra l'étrange paradoxe qu'était son ami, alors que Red remplissait à nouveau leurs deux verres. Les deux hommes trinquèrent.
« Buvons à la foi retrouvée ! »
« Tu vas nous manquer, Red. »
« Je reviendrai, Joachim. Je reviendrai pour elle. Elle est mon espoir et mon futur. »
oooOOOooo
« S'il-te-plaît, Lizzie, reste ici quelques temps. M. Kaplan te contactera et t'informera des dispositions que j'ai prises pour te mettre à l'abri. »
Le cœur lourd, Elizabeth ne lui retourna qu'un regard peiné. Comme il l'avait fait avec Joachim, Red lui avait expliqué en détail pourquoi ils ne pouvaient plus être ensemble tant qu'elle n'était pas réhabilitée. Elle ne pouvait pas vraiment l'en blâmer, pas quand elle avait été enlevée et qu'il avait failli mourir en essayant de la sauver. Elle était son talon d'Achille. Il avait peur pour elle comme elle avait peur pour lui. Elle ne voulait plus qu'il continue à flirter avec la mort de cette façon, car un jour… Elle écarta cette pensée terrifiante.
Qu'il était dur d'être amoureuse d'un homme qui se détestait au point de sacrifier sa propre existence pour préserver celles de ceux qu'il aimait ! Pas un instant, Elizabeth n'était dupe. Red estimait ne mériter aucune attention, aucun salut, et en même temps, avait le secret espoir que quelqu'un fasse un geste vers lui et le sorte de sa misère. Une vraie contradiction en elle-même qu'elle allait devoir accepter même si elle était cuisante.
Qu'avait-il dit au sujet de la souffrance ? Que c'étaient les personnes les plus fortes qui la ressentaient, la comprenaient et l'acceptaient ?… Elle prit une profonde inspiration et se décida. Oui, elle serait forte pour lui. Elle essaierait du moins.
Ignorant des pensées qui avaient traversé Elizabeth, Red s'approcha d'elle de façon incertaine et la prit par la taille. Elle se laissa faire avec raideur, incapable encore de le regarder.
« Je te promets de tout faire pour que les accusations contre toi tombent. Ce n'est plus qu'une question de semaines, Lizzie. Quand tout sera fini, je reviendrai vers toi… Sauf si tu ne veux plus de moi dans ta vie… »
La décision lui appartenait. Elizabeth leva les yeux vers lui. Red était solennel, comme si les mots qu'il allait prononcer, lui coûtaient.
« … Je respecterai ta décision. »
Sa voix grave contenait une somme d'émotions inqualifiables. Elle se perdit dans son regard vert, où la peur d'un rejet se mêlait à la détermination.
« Tu vas me manquer. » Dit-elle simplement, sans rien trahir.
Red l'observa attentivement sans parvenir à lire si elle le pensait vraiment, ou si elle envisageait d'ores et déjà sa vie sans lui.
« Lizzie… »
« Ton hélicoptère attend. »
Il déglutit, hésita visiblement, fit mine de se détourner, puis finalement se ravisa. En un mouvement rapide, il lui prit le visage à deux mains et l'embrassa passionnément sur les lèvres. Tout aussi rapidement, il la relâcha, mais elle posa ses mains sur ses poignets pour l'empêcher de s'éloigner d'elle.
« Je t'aime, Raymond. »
« Je t'aime aussi. N'en doute jamais. »
Ils s'embrassèrent à nouveau, en prolongeant le baiser qui les laissa tous les deux le souffle court. Ils restèrent front contre front à essayer de reprendre leurs esprits.
« Seigneur, c'est la chose la plus difficile qu'il m'ait été donné de faire... » Murmura-t-il, la voix brisée.
« Alors, reste avec moi. »
Il secoua la tête et se détacha d'elle en lui souriant faiblement.
« Je ne peux pas, tu le sais bien… »
D'un geste déterminé, Red prit son Fedora posé sur la console et le mit sur sa tête. Ce simple mouvement fit prendre conscience à Elizabeth qu'il avait réendossé son armure de Concierge du Crime. Le sourire plus franc qui apparut ensuite sur son visage était bien celui du criminel arrogant qu'elle avait appris aussi à apprécier.
« Je t'appelle. Si tu as besoin de me parler, n'hésite pas. A n'importe quelle heure du jour ou de la nuit, d'accord ? »
Elle hocha la tête. Il sortit dans la rue et s'engouffra dans le véhicule, aux côtés de Dembé. Elizabeth le suivit et le dévisagea. Ils échangèrent un dernier regard et la voiture s'en alla.
oooOOOooo
Dans les jours qui suivirent le départ de Red, Elizabeth s'absorba dans le travail à l'orphelinat. Si elle arrêtait d'occuper son esprit, elle sentait qu'elle allait devenir folle. C'était déjà bien compliqué le soir au moment du coucher, quand les souvenirs des journées passées ensemble tourbillonnaient dans sa tête.
Red avait pris l'habitude de l'appeler après le dîner et ils se parlaient parfois pendant plus d'une heure, de ce qu'ils avaient fait dans la journée, de choses et d'autres, juste pour le plaisir de s'entendre. Il lui manquait terriblement.
Red était en train d'aider Carole Clark qui était tombée dans les filets de la Cabale. Bien qu'il ait prévenu Elizabeth qu'il ne la contacterait pas pendant quelques jours, elle s'inquiéta rapidement et très vite, l'angoisse sembla la submerger comme jamais auparavant. Malgré la fatigue, elle dormit mal et fit des cauchemars horribles dont elle se réveillait en hurlant. Son état émotionnel commença à l'inquiéter quand elle se surprit à pleurer sans raisons valables. Cela arrivait d'un seul coup et elle craquait. D'une manière générale, elle se sentait à cran, hypersensible, comme si tout son système nerveux avait décidé de s'emballer face aux événements de ces quatre dernières semaines. Jamais elle n'avait ressenti cela et elle se retrouva complètement dépourvue devant sa propre détresse.
Pourtant, Elizabeth finit par en comprendre la raison. Et cela n'arrangea pas son humeur.
Le Père Joachim avait promis à Reddington de veiller sur elle. Il l'observait, jour après jour, fière et essayant de rester forte, mais il comprit vite que quelque chose n'allait pas. Quand le vieil homme la surprit un soir, les yeux rougis par les pleurs, il l'invita dans son bureau et lui proposa un verre, qu'elle refusa poliment.
« Red vous a-t-il raconté pourquoi et comment j'étais devenu prêtre ? »
« Non. »
« Tiens donc ? Il ne vous a rien dit ? » Le prêtre eut un sourire. « Il avait sans doute la tête ailleurs… »
Elizabeth lui retourna un petit sourire complice.
« Ou il vous laissait la primeur de me raconter votre histoire… »
« Alors, voilà. J'ai grandi dans un quartier populaire de New York, et comme tous les membres de ma famille d'origine italienne, il était inconcevable que je ne devienne pas un Affranchi. Mon père était le bras droit d'un homme puissant, Vittorio Caprese. Ils se sont élevés ensemble dans la hiérarchie après la guerre. »
« Caprese ? Celui de la Cosa Nostra ? »
« Celui-là, oui. La violence était omniprésente autour de moi, même si mon père tâchait de nous protéger au maximum, ma mère, mes frères et moi. Très tôt, j'ai su vers quoi j'allais. C'était un monde qui me fascinait et m'horrifiait en même temps. A l'époque, j'étais enfant de cœur et je passais beaucoup de temps à l'église à me poser des questions et à interroger le Seigneur. A quatorze ans, j'ai assisté à un meurtre perpétré par mon frère aîné qui n'avait que dix-sept ans. Ça a été le premier d'une longue liste. J'ai su que je n'étais pas fait pour ça… »
Elizabeth hocha la tête en se souvenant de ce qu'elle avait appris à Quantico sur les guerres de pouvoir au sein de la Mafia nord-américaine dans les années soixante. La famille Caprese était l'une des plus puissantes et avait régné sur la pègre pendant de nombreuses décennies.
« Vous êtes né Armando Orsini. Quand vous appartenez à une famille influente du milieu, je suppose que vous n'avez guère le choix, quant à votre avenir ? »
Le prêtre hocha la tête.
« Je me suis tourné vers Dieu parce que j'avais perdu foi en l'humanité. J'avais besoin de croire en l'amour, de croire que la bonté pouvait tout résoudre. Mais je me suis rendu compte que je ne prenais pas le problème sous le bon angle… J'ai interrogé Dieu et il m'a apporté des réponses qui ont soulevé de nouvelles questions. Peu à peu, j'ai compris quel était mon rôle, à quoi je pouvais servir... Très croyant, mon père a accepté ma décision. »
« Et avez-vous trouvé des réponses ? »
« Le séminaire m'a permis d'y voir plus clair. Quand je suis rentré chez moi, j'étais heureux d'annoncer à ma famille que j'avais trouvé ma voie. J'ai vite déchanté quand mon père m'a dit qu'il avait des ambitions pour moi et qu'il m'envoyait au Vatican, pour m'élever dans la Curie et devenir le Cardinal de la Mafia. Sans qu'on me demande mon avis, ma route était toute tracée, mais ce n'était pas ce que je voulais… Moi, je voulais m'occuper des pauvres, des malheureux touchés par la corruption, les aider, leur montrer le chemin du repentir. »
« Qu'avez-vous fait ? »
« J'ai choisi d'écouter mon cœur. J'ai claqué la porte de la maison familiale et je suis parti. »
Elizabeth le regarda, sidérée.
« C'était très courageux de votre part. »
« Totalement insensé, plutôt... » Il se mit à rire et haussa les épaules. « Si je suis encore là, c'est que je ne représentais pas une menace terrible. »
Il y eut un silence entre eux.
« Le pouvoir... J'ai vu la tyrannie qu'il exerce sur les hommes, ce qu'il engendre dans sa recherche permanente et insatiable, les dégâts qu'il cause… S'ils ont le choix entre le pouvoir et l'amour, les hommes choisissent presque toujours le pouvoir. »
Elizabeth se figea. Red lui avait parlé de pouvoir, de rapport de forces. Il avait bâti un empire criminel qu'il était important pour lui de reprendre en main, pour maintenir l'équilibre dans son combat contre la Cabale. Pour la vaincre.
Red avait choisi le pouvoir plutôt que l'amour. Elle se sentit immédiatement au bord des larmes et essuya furtivement ses yeux. Le Père Joachim se désola pour elle et lui dit doucement :
« Certains hommes ne sont pas destinés à être heureux, Elizabeth. Ils sont destinés à réaliser de grandes choses. Red est de ceux-là malheureusement. »
Elizabeth baissa la tête et serra ses bras croisés contre sa poitrine. Elle eut un pauvre sourire à l'intention du prêtre.
« Ça va aller… Vraiment… La normalité est surfaite de toute façon. »
« Je vous ai vus tous les deux. Ce que vous avez est unique, précieux, mais ce n'est pas suffisant… Pas suffisant pour lui, en tous cas. » Joachim sembla prendre conscience de la futilité de ses paroles. « … Vous voulez savoir comment je vois les choses ? Pour moi, Red est une bonne personne, et si une bonne personne doit faire quelque chose de mal pour de bonnes raisons… Je suis d'accord avec ça. Je ne veux pas connaître les pourquoi, ni les comment, je suis juste reconnaissant parce qu'il en ressort quelque chose de bien… »
« La fin justifie les moyens, c'est ça ? »
« Parfois, oui… J'en suis sincèrement désolé. »
Elizabeth eut soudain à nouveau les larmes aux yeux et prit une inspiration angoissée.
« Père Joachim… Je suis enceinte. »
Le prêtre resta un moment silencieux et mesura la portée de ses prochaines paroles. La jeune femme était visiblement effrayée.
« Vous le lui avez dit ? »
« Non, je ne veux pas que Red le sache. Je ne veux pas qu'il se sente obligé de revenir, obligé de me pro… de nous protéger... Je ne veux pas que nous devenions une faiblesse exploitable par ses ennemis. »
« Je comprends, Elizabeth, et c'est tout à votre honneur... Qu'allez-vous faire ? »
Elle eut un sanglot et secoua la tête, perdue, incapable de répondre. Les hormones commençaient à lui jouer de sales tours. Elle devait se reprendre. Le Père Joachim se leva et vint s'assoir à ses côtés en lui prenant la main.
« … Je crois que le mieux est encore que vous restiez parmi nous. Nous sommes une petite famille. Je prendrai soin de vous… »
« Je ne veux pas devenir une menace pour la communauté. »
« Sottises… Personne n'aura l'idée de venir vous chercher ici, pas après ce qu'il s'est passé, pas après le fiasco qu'a subi la Cabale le mois dernier. Je suis sûr que vos ennemis doivent penser que vous êtes avec lui. »
Il eut un sourire encourageant.
« Elizabeth, Red vous aime. Il fera tout pour que vous retrouviez votre intégrité. »
« Je sais. »
Elizabeth eut enfin un faible sourire.
« Mais il ne va pas comprendre pourquoi je reste à Rodès plus longtemps… »
« Dites lui que j'ai réussi à vous convaincre que vous êtes en sécurité ici, que vous avez besoin de temps pour réfléchir… Il comprendra et il saura que c'est la meilleure option que vous avez choisie…Si vous ne le faites pas pour vous, faites-le pour votre enfant. »
Elle baissa la tête.
« … Vous ne serez pas seule. Vous connaissez déjà tout le monde ici. En plus, les enfants vous adorent. Ils apprécieraient grandement d'avoir un professeur d'anglais, à temps complet, cette fois... Acceptez notre aide, Elizabeth. »
Elle hocha finalement la tête, convaincue.
« D'accord. Mais vous devez me promettre de ne rien lui dire. »
« Je vous le jure. Reddington n'en saura rien jusqu'à ce que ce soit vous qui décidiez de le lui annoncer. »
« Merci, mon père. »
A suivre…
Je sais que vous attendiez tous à une confrontation entre Red et Liz. Pour ma part, j'ai préféré opté pour un examen de conscience entre le prêtre et Red, plus intéressant selon moi, sachant que Red tiendrait la même conversation par la suite avec Liz, le côté religieux en moins.
Cette dimension reste absente de la série, Red étant clairement athée, et ne se faisant pas beaucoup d'illusions face à ce qui l'attend. Je suis moi-même athée, mais ce thème me paraît suffisamment incontournable pour être abordé. La notion de bien et de mal est au cœur de ses préoccupations en termes de lumière, de poissons hideux, de cave ténébreuse et d'étoile qui guide dans la nuit (comme celle des Rois Mages ?).
Autre précision importante : j'ignorais que MB était enceinte au moment où ce chapitre a été conçu et écrit en partie. Bien évidemment, je suis ravie pour elle, mais je suis comme tout le monde, je m'interroge avec appréhension sur une éventuelle grossesse de Liz aussi dans la série. Je vais en donner une interprétation dans cette fic, qui est bien différente de ce que j'en pense en réalité.
Merci de votre attention. Restez à l'écoute pour la dernière étape du voyage et n'oubliez pas de préparer les mouchoirs…
