Chapitre 14 : Bleeding Love
Closed off from love, I didn't need the pain
Once or twice was enough, but it was all in vain
Time starts to pass, before you know it, you're frozen
But something happened, for the very first time with you
My heart melts into the ground, found something true
And everyone's looking round, thinking I'm going crazy
But I don't care what they say
I'm in love with you
They try to pull me away, but they don't know the truth
My heart's crippled by the vein, that I keep on closing
You cut me open and I
Keep bleeding, keep, keep bleeding love
I keep bleeding, I keep, keep bleeding love
Keep bleeding, keep, keep bleeding love
You cut me open
(Leona Lewis)
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20 septembre 2015 – Rodès (Venezuela)
J'ai décidé de commencer ce journal afin de laisser une trace des événements que j'ai vécus. C'est un peu un retour aux sources, je n'avais pas fait ça depuis l'année de mes seize ans. En vérité, j'en ai besoin maintenant pour évacuer mes interrogations et mes angoisses. A défaut d'un psy, coucher sur le papier ce qui me passe par la tête m'aidera à prendre du recul et à retrouver de la lucidité.
Cela fait plus de quatre semaines que R. est parti. Dire qu'il me manque est un euphémisme. Malgré la colère que je ressens toujours, il n'y a pas un instant de la journée où je pense à lui, où je l'entends me parler, où je l'imagine commenter ce que je suis en train de faire, ou rire des décisions que je prends. Je m'amuse de ses approbations ou désapprobations virtuelles, mais c'est plus un réflexe pour me sentir moins seule qu'un besoin de continuer à dépendre de lui pour tout.
Sa voix chaude et grave est désormais mon seul lien avec lui. Tous les soirs, nous nous parlons longuement au téléphone. Il a toujours quelque chose à me raconter, toujours quelque chose de différent qui m'apporte de la joie ou qui me fait réfléchir. Nous refaisons le monde, comme on dit… Mais de moins en moins souvent, car le silence qui finit par tomber, est pénible, lourd de non-dits et d'avenir sombre. La dernière fois, j'ai raccroché. J'étais en larmes et je savais qu'il s'en voudrait de nous avoir entraînés tous les deux dans cette situation… J'ai beau lui dire qu'il n'est pas le seul responsable, il s'en veut encore… Quelle tête de mule ! Quand comprendra-t-il ?
Dernièrement, j'ai appris à lire derrière ses silences. Et je sais à présent quand il essaie de détourner habilement la conversation vers un autre sujet. Par jeu, je fais exprès de revenir vers ce qui le dérange, mais il trouve toujours une parade, soit en riant (comme son sourire irrésistible me manque !), soit en me retournant une question (comme je le déteste quand il fait ça !), soit en ignorant totalement ce que je viens de dire. Cet homme est tout bonnement exaspérant !
Heureusement arrive aussi ce moment dans nos conversations où il me parle doucement, avec une grande tendresse. Son baryton me cajole, me berce sensuellement, me prépare au sommeil. Il maîtrise à la perfection les variations de ton et le cadencé de ses phrases. Sa voix est une arme qui accentue son charisme naturel. Il la contrôle à l'extrême, à l'image du reste de sa personne, mais parfois, elle tremble, devient rauque, tombe d'une octave, et je sais que je l'ai touché. Il m'autorise à entendre sa vulnérabilité et je suis émue à mon tour.
Avec la grossesse, toutes mes perceptions semblent accentuée, optimisée. Je suis devenue une véritable éponge à émotions. J'aspire tout et quand on me presse, elles ressortent, les larmes en plus. C'est fatiguant, cette hypersensibilité qui déborde et dégouline…
Plus sérieusement, même si R. n'en dit rien, je le sens préoccupé depuis quelques jours. Quand je lui pose une question et en attend une réponse honnête, il dit ne pas vouloir m'importuner avec les difficultés qu'il rencontre contre la Cabale. Je me sens impuissante et frustrée. Il doit le sentir car il essaie désormais de me changer les idées et de me rassurer en me racontant ses sempiternelles histoires pittoresques… J'étais loin de me douter qu'elles me manqueraient à ce point… Ses talents de conteur font partie de son charme, même si, là encore, il peut être prodigieusement agaçant !
Pourquoi faut-il que R. suscite autant de sentiments contraires en moi ? Ou m'influence t-il parce qu'il est lui-même attiré par les extrêmes ? (Note pour moi-même : il serait intéressant d'étudier sa dichotomie d'un point de vue psychologique poussé).
Toujours est-il que je l'aime. Profondément. Irrémédiablement. Désespérément… Et là, je suis en train de pleurer une fois de plus. Une larme est même tombée sur les mots que j'écris. Elle forme un rond parfait et décolore l'encre bleue sur le papier... On dirait de l'aquarelle. C'est joli et triste, une larme d'amour…
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22 septembre 2015 – Rodès (Venezuela)
J'entre dans ma septième semaine de grossesse. Tous les matins, c'est la routine des nausées avant même de poser le pied par terre. Angela, la jeune femme médecin, qui vient de temps en temps à l'orphelinat, m'a conseillé de boire un remède ancestral des Yanomamis : des infusions de feuilles de coca avec du citron vert et du miel pour compenser l'amertume. Ça marche. Je me sens mieux après en avoir pris. J'en ai fait un rituel, même si la plupart des médecins occidentaux déconseilleraient ça à leurs patientes ! Angela a ri de bon cœur devant mes craintes… 'Liz, tu ne sais rien', m'a-t-elle dit.
Nous sommes devenues amies, elle et moi. Sa simplicité, sa gentillesse et sa compassion pour les personnes qu'elle côtoie, me touchent. Je ne peux rien lui dire de ma vraie vie, mais elle lit entre les lignes, j'en suis sûre… Le Père Joachim m'assure que je peux lui faire confiance. Le tout accompagné d'un regard significatif. Peut-être qu'Angela n'est pas ce qu'elle semble être ? Peut-être qu'elle se cache elle aussi ?
Elle m'a examiné et m'a rassuré. C'est normal que je me sente autant fatiguée et que j'aie du mal à me concentrer, sans compter mon humeur qui peut changer du tout au tout en quelques minutes. C'est pour le moins déroutant. Sans doute aussi un effet secondaire du gêne du guerrier dont je suis affublée. Un autre effet de la grossesse : je ne supporte plus certaines odeurs, comme le café. Je m'en passe, de toute façon, il me donnait des palpitations et je me sentais mal pendant plus d'une heure.
Autre petit désagrément : je viens de faire connaissance avec les envies. Tout le monde en rigole, mais quand ça vous prend… Il faut vraiment être enceint pour se rendre compte ! Je donnerai n'importe quoi pour manger des crevettes ! Comment peut-on être autant dépendant d'un truc aussi ridicule ? Des crevettes, franchement… Ah ! Rien que d'y penser…
Ce sont tous ces petits détails qui font que je ne vis plus qu'au rythme du fœtus qui grandit en moi. J'ai décidé de profiter égoïstement de tous ces instants. Je suis entourée d'attentions, couvée même. On me ménage. C'est parfois un peu lourd mais le Père Joachim a donné des ordres. Mon seul regret, c'est que je ne peux pas partager tous ces moments avec le père de mon futur bébé.
Finalement, j'ai pris la meilleure des décisions en ne disant rien à R. tout de suite. C'est ma façon de le protéger. Il se bat pour moi. Il n'a pas besoin de cette monstrueuse distraction qui bouleverserait son univers.
Moi-même, je n'ai pas encore totalement pris la mesure de ce que cela signifie pour mon avenir. J'étais loin de m'imaginer... Je croyais avoir pris toutes les précautions pour ne pas tomber enceinte. Je sais désormais qu'aucun moyen de contraception n'est sûr à cent pour cent. Et honnêtement, passés les premiers instants de panique et d'angoisse, je peux dire que je bénis ce cadeau du ciel… Un enfant, c'est toujours ce que j'ai désiré le plus au monde, même si ça ne pouvait pas tomber plus mal. Je ne sais pas de quoi demain sera fait, mais je ne serai plus seule, j'aurai un but. Je suis prête à élever cet enfant de l'amour. Il sera choyé comme jamais enfant n'a été aimé.
Même si R. n'est pas là pour ce bébé, moi, je serai à ses côtés et je lui parlerai de l'homme merveilleux et aimant qu'est son père, de ce qu'il a fait pour moi depuis que je suis toute petite.
J'ai peur. J'ai peur de le lui dire. J'aime à imaginer qu'il sera fou de joie pour moi, pour nous deux. Mais je sais aussi qu'il va être triste et se couper de tout quand il se confrontera inévitablement à la réalité. Il refusera que nous formions une famille et que nous vivions tous ensemble. Il y a trop de danger tant que je ne suis pas blanchie des fausses accusations qu'on porte contre moi, et même, tant qu'il continuera à être le fugitif qu'il est. Autant être réaliste, c'est une situation impossible à vivre.
A ce propos, dans un coffre à la Banque Nationale du Canada, j'ai mis en sécurité un disque dur qui contient tous les dossiers des affaires que nous avons traitées ensemble, depuis ce premier jour où R.R. est entré dans ma vie. Si tu lis un jour ce journal, mon bébé, il te sera destiné. Tu sauras la vérité sur ton père, ce qu'il est et surtout, ce qu'il n'est pas… Puisses-tu le pardonner, comme je l'ai fait.
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Extrait du 9 octobre 2015 – Rodès (Venezuela)
… Ce soir, R. m'a annoncé enfin la nouvelle que j'attendais depuis longtemps. Il est parvenu à faire tomber le Directeur, pour haute trahison, complots contre l'Etat et association de malfaiteurs. Devant les preuves qu'il a fournies à Ressler, les charges les plus lourdes contre moi sont en voie d'être levées. Je ne serai bientôt plus accusée des meurtres des quatorze agents de la CIA de l'OREA et du Sénateur Hawkins.
J'ai pleuré quand il m'a raconté comment il avait manœuvré et comment il avait piégé le Directeur. Pendant de longues secondes, je n'ai ressenti que du soulagement, comme si un grand poids avait quitté mes épaules. Combien de fois lui ai-je dit 'merci' ? je ne saurai le dire… J'ai senti que l'émotion le rattrapait lui aussi. Je devine qu'il est épuisé. Comme j'aurai voulu qu'il soit là, à mes côtés, pour le serrer dans mes bras et lui donner de la force. Mais le travail n'est pas terminé. Ce n'est qu'une première étape.
Il reste le meurtre de Tom Connolly, le Ministre de la Justice, dont je suis totalement responsable. J'ai évoqué mon retour et ma reddition avec R. qui ne veut pas en entendre parler. Il pense que si le Directeur accepte le marché du FBI et collabore en livrant les membres de la conspiration, il apportera la preuve que Tom Connolly travaillait pour la Cabale. R. compte aussi sur le témoignage de mon ancien patron, Harold Cooper, qui a été manipulé d'une façon abjecte. Connolly lui a en effet fait croire qu'il était atteint d'un cancer et qu'il existait un protocole de soins expérimental pour le sauver. Sa dernière chance. Comment l'homme qui se prétendait l'ami de Cooper a-t-il pu monter une pareille machination ? La bassesse de l'esprit humain me fera toujours froid dans le dos.
R. ne veut pas que je me livre tant que le Directeur n'est pas à l'abri en sécurité. Les assassins de la Cabale chercherait à le faire taire pour ne pas qu'il parle. Il me demande de patienter encore avant de prendre une décision que je pourrai être amenée à regretter.
Ce soir, j'ai failli lui dire. Quelque chose m'a retenu, mais quoi ? Je n'en sais trop rien. Je vais creuser la question…
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Extrait du 29 octobre 2015 – Rodès (Venezuela)
… Cela fait plus de deux mois que je n'ai pas vu R. Timidement, pour la première fois, je lui ai demandé s'il comptait venir me voir. Ma question n'est pas anodine. C'est comme si j'avais peur qu'il vienne à l'improviste, et en même temps, comme si une partie de moi voulait le mettre devant le fait accompli…
Il y a eu un long silence, seulement perturbé par le bruit de sa respiration. Et puis, il m'a répondit doucement : 'Non'.
Je ne suis plus en colère contre lui. Il me manque. Horriblement. Je lui ai dit ce que je ressentais et à son 'Lizzie' désespéré, j'ai compris que je lui manquais aussi douloureusement, mais qu'il ne pouvait se résoudre à me voir. Peut-être est-ce trop dur pour lui ? Peut-être veut-il tirer un trait sur le passé ? Peut-être se prépare t-il à être rattrapé par sa conscience s'il cède encore ?
Il me manque et je ne veux pas – je ne peux pas - être un fardeau supplémentaire sur ses épaules…
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Extrait du 12 novembre 2015 – Rodès (Venezuela)
… J'attends toujours des nouvelles de R. Depuis quelques temps, ses coups de fil s'espacent. Je suis frustrée et je m'interroge. Nos conversations sont aussi plus courtes. Il s'est refermé sur lui-même et il m'écarte délibérément.
C'est dur, alors je vaque à mes occupations et je m'épanouis au contact des enfants, dont les besoins affectifs sont énormes. Je reçois et je donne, et comme R. me l'a dit, c'est facile. Je n'ai pas besoin de faire semblant.
Côté grossesse, je me sens mieux, moins fatiguée. En revanche, des douleurs dans des muscles abdominaux dont je ne soupçonnais pas même l'existence, me plient en deux. Quand je marche, j'ai parfois l'air d'une petite vieille… Ça fait rire les enfants et les sœurs. L'une d'entre elles, assez âgée, m'a proposé sa canne l'autre jour, j'ai été obligé de rire... Heureusement qu'il y a ces moments de camaraderie et de bonne humeur… Le Père Joachim n'y est pas étranger. Cet homme est une force de la nature sur lequel tout le monde s'appuie ici, à commencer par moi. Nous avons des discussions si enrichissantes et si profondes qu'il nous arrive d'en débattre pendant des heures. Dernièrement, il s'est mis en tête de m'apprendre l'italien. Bien lui en a prit : je suis tombée amoureuse de cette langue.
Tout se passe bien, me dit Angela. A ce stade de ma grossesse, j'aurai dû connaître le sexe du bébé, mais comme il n'y a pas moyen de faire une échographie ici, je n'en saurai pas plus. Au fond, ça m'est égal. Fille ou garçon, il ou elle sera le(a) bienvenu(e). Je commence à chercher des prénoms alors que ma taille s'est clairement arrondie…
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14 novembre 2015 – Rodès (Venezuela)
R. m'a appelé ce soir. Il part à Paris en urgence suite aux attentats. Il ne sera pas joignable pendant quelques jours et restera quelques temps en Europe pour régler des affaires. Je ne dois pas chercher à le contacter directement. Il m'appellera. Je dois passer par K. si j'ai besoin de quelque chose.
Pour la première fois, j'ai senti une urgence dans son ton et de la détermination. J'ignore ce qu'il va faire mais c'est comme s'il partait en mission. Je creuserai la question à son retour.
10 décembre 2015 – Rodès (Venezuela)
R. voyage beaucoup ces temps derniers et j'ai beaucoup de mal à le joindre. Maintenant que la Cabale est dans le collimateur du FBI, il a repris sa vie d'aventurier et de criminel de haut vol. Quand ça l'arrange, il fournit encore des noms à l'Unité Spéciale, sans quoi Ressler se lancerait à sa poursuite à nouveau. C'est K. qui me donne des nouvelles… quand elle en a. Cela fera seize jours qu'il ne m'a pas parlé en personne. Où est-il ? Que fait-il ? D. est-il avec lui ? Je m'inquiète. Pire, je m'angoisse et je fais de terribles cauchemars où je le vois, allongé sur le sol, baignant dans son sang. Il m'appelle, il crie mon nom et quand j'arrive près de lui, il est trop tard. Il meurt dans mes bras… Je me réveille en criant et en pleurant.
J'espère qu'il va m'appeler. L'attente est insupportable.
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16 décembre 2015 – Rodès (Venezuela)
K. m'a appelé à une heure inhabituelle. J'ai immédiatement craint le pire mais elle s'est empressée de me rassurer. Au cours d'une opération au Moyen Orient, R. est tombé aux mains de rebelles qui voulaient se servir de lui comme monnaie d'échange. Ils ont attendu d'avoir des nouvelles rassurantes avant de m'appeler. R. a été retrouvé vivant par ses équipes, mais il a été blessé. Il se repose.
Je suis tellement soulagée.
17 décembre 2015 – Rodès (Venezuela)
J'ai pu lui parler brièvement ce soir. Sa voix est si faible et son débit de paroles si lent qu'il m'a été impossible de ne pas être envahie par une inquiétude sans nom. Il souffre, même s'il n'en dit rien... Je veux le rejoindre et être à ses côtés mais il m'a fait promettre de n'en rien faire. J'ai appelé K. mais elle a reçu l'ordre de ne pas me dire où il se trouve.
Je suis coincée ici, avec mon ventre arrondi, et je ne suis pas en mesure de le chercher. Jamais je ne me suis sentie aussi démunie et malheureuse. R. a promis d'appeler tous les jours. Je n'arrête pas de penser à lui et de le voir, la poitrine ensanglantée, en train de s'étouffer dans son propre sang, comme il y a six mois. Je ne dors pas beaucoup.
Extrait du 23 décembre 2015 – Rodès (Venezuela)
… R. va mieux. J'ignore s'il est en état de voyager, mais je l'ai supplié de venir me voir. A nouveau, ma demande a suscité un long silence. Je me demande s'il sait que je suis enceinte… Je sais qu'il me fait surveiller. J'ai beau caché mon ventre sous des vêtements amples quand je sors en ville, quand je fais certains mouvements, cela se voit… Ce n'est plus qu'une question de temps maintenant.
J'ai besoin de lui. S'il vient, je lui dirai tout…
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Effectivement, malgré toutes les précautions dont Elizabeth s'était entourée en cachant soigneusement sa grossesse le plus longtemps possible, Reddington avait fini par comprendre. Depuis qu'il était parti, il avait chargé Juanito de lui faire parvenir régulièrement des photos d'Elizabeth. Quand il alla mieux et découvrit les clichés pris avant sa capture un mois auparavant, puis ceux plus récents, ce fut un choc. Le ventre de Liz s'était très nettement arrondi.
Prétextant à peine la fatigue, Red s'isola dans sa chambre. En réalité, comme toutes les veilles de Noël depuis vingt cinq ans, il suivait son rituel et se rappelait ce Noël où il était tombé en panne à quelques kilomètres de chez lui et où il avait découvert la maison vide et les traces de violences insupportables. D'ordinaire, il se saoulait jusqu'à tomber inconscient. Là, il allait devoir faire avec les terribles souvenirs dont il n'arrivait pas à se défaire.
Il était dans une telle détresse physique après sa détention qu'il craqua littéralement une fois seul. Il s'effondra contre un mur et resta assis, hébété. Après tant de tensions, il se laissa aller et pleura finalement, rattrapé par l'émotion. Attiré par de mystérieux bruits en provenance de la pièce où son patron s'était réfugié, Dembé frappa et attendit. Quand Red l'autorisa à entrer, le Soudanais découvrit son ami, assis misérablement dans un coin contre le mur, le visage défait, les yeux trop brillants, un verre de whisky à la main…
« Raymond, le médecin t'a déconseillé de mélanger l'alcool et les médicaments » Le gronda gentiment Dembé.
Red se contenta de hausser les épaules avec indifférence, silencieusement, mais détourna rapidement le regard vers la fenêtre et le jardin. Non, quelque chose n'allait pas, pas du tout même. Quand Raymond Reddington en était rendu à ce point, c'est que les choses étaient graves. Le visage de Dembé afficha une réelle inquiétude, lorsque ses yeux tombèrent sur les photographies d'Elizabeth Keen étalées sur la moquette.
« Il est arrivé quelque chose ? » Demanda t-il, la voix rauque soudain angoissée.
« Quoi ?... Non, Dembé, elle va bien. »
Dembé observa Reddington plus attentivement. Son ami s'était repris, mais son regard affichait une tristesse sans précédent. L'afro-américain savait quel jour il célébrait, mais Elizabeth était clairement au centre de ses préoccupations.
« Si elle te manque tant, pourquoi ne lui demandes-tu pas de venir te rejoindre ? »
« Je ne peux pas. »
« Pourquoi ? »
« Elizabeth est enceinte. »
Surpris, Dembé se contenta de lever les sourcils. Il prit les photos que lui tendit Red et les observa attentivement. Le décolleté d'Elizabeth révélait une poitrine nettement plus volumineuse. Malgré les vêtements amples, le profil était marqué au niveau de la taille. Il n'y avait aucun doute possible quand on savait quoi chercher et où regarder. Dembé eut un vrai sourire soulagé.
« Mon frère, les félicitations sont de mises, même si la situation n'est pas idéale. »
Red fit la grimace et se leva en s'aidant du mur. Dembé le rattrapa in extremis alors qu'il vacillait et le conduisit vers le lit sur lequel le criminel s'assit.
« Elizabeth ne m'a encore rien annoncé. »
« Oh ?… »
Un jour, Red avait dit à Dembé qu'il serait pour Elizabeth ce qu'elle avait besoin qu'il soit, qu'il s'effacerait devant les désirs de la jeune femme. Au mieux, à cette époque, il pouvait espérer être un mentor pour elle, quelqu'un qui la guiderait. Jamais il n'avait envisagé qu'il puisse devenir un compagnon, un amant et le père de son enfant. Il ne l'aimait pas encore de cette façon mais ils avaient fait du chemin depuis.
Pour l'instant, Elizabeth le tenait à distance et Red comprenait pourquoi elle agissait ainsi. Elle se protégeait, elle et l'enfant. Il n'aurait pas agi autrement si leurs rôles avaient été inversés. Finalement, Elizabeth avait appris à son contact.
Même dans l'hypothèse où elle lui annoncerait qu'elle attendait un enfant, Red refusait d'aller la voir. Il savait que c'était désormais impossible sans attirer l'attention de la Cabale et de ses ennemis sur la femme qu'il aimait, et sur le bébé tant désiré qu'elle portait.
Son enfant… Sa gorge se serra quand il y pensa. Sans qu'elle le sache, Lizzie allait lui faire le plus beau des cadeaux, celui dont il rêvait depuis le jour où sa fille avait disparu. Il sentit les larmes lui monter aux yeux et fut surpris quand Dembé lui serra la main pour lui apporter son soutien.
« Je ne pourrai pas être là pour ce bébé. »
« Bien sûr que si. Tu sais très bien que tu ne resteras pas éternellement dans l'ombre. Sois patient, ce jour viendra, mon frère. »
« Je respecterai la décision d'Elizabeth, Dembé. »
« Et je te promets de veiller sur cet enfant dans l'ombre, comme tu le fais pour elle depuis toutes ces années, comme tu l'as fait pour ma fille quand elle est née, comme je le fais pour toi maintenant, Raymond… »
« Tu n'es pas obligé. »
« Si, parce qu'Elizabeth fait désormais partie de la famille. »
La gorge nouée, Red inspira profondément et essuya furtivement ses yeux. Pour rien au monde, il ne les mettrait en danger dans l'immédiat. C'était un déchirement supplémentaire et il allait devoir prendre des dispositions pour faire croire à ses ennemis qu'Elizabeth Keen était le cadet de ses soucis.
« Dembé, contacte Lorraine Weller. »
« Est-ce bien raisonnable, Raymond ? »
« Tu as une meilleure solution ? »
Lorraine était une avocate et une femme d'affaires avisée, à la tête d'un réseau d'Escort-girls de luxe (1). Red avait souvent fait appel à ses services pour des clients exigeants en matière de confidentialité. Accessoirement, il avait aussi vécu avec elle une relation torride et intense dans tous les sens du terme.
« Madeline ? » Proposa Dembé.
Le Soudanais n'était pas au courant de sa rupture avec la cambrioleuse. Red se contenta de secouer négativement la tête.
« Tu vas vouloir t'afficher avec Lorraine ?
« Il le faut. »
« Si Elizabeth l'apprend... »
« Faisons en sorte qu'Elizabeth ne l'apprenne pas. »
« Tu ferais mieux de la prévenir. » Insista Dembé.
« Laisse-moi gérer ça, tu veux ? »
Dembé soupira et sut que son ami ne dirait rien. Il voyait déjà les nuages s'amonceler à l'horizon. En bon masochiste, Raymond Reddington avait décidément l'art et la manière de s'attirer les ennuis.
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Extrait du journal du 07 janvier 2016 – Rodès (Venezuela)
... Les fêtes sont enfin terminées et c'est un réel soulagement. Jamais je n'ai traîné une telle dépression. Même l'année dernière quand Tom et moi étions séparés, ça n'a pas été aussi terrible. L'absence de R. y est sans doute pour quelque chose. Ses appels se font plus rares. J'ai la très nette impression qu'il m'évite...
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Extrait du journal du 18 janvier 2016 – Rodès (Venezuela)
... Pas un appel depuis 10 jours… Que se passe t-il ? Ce soir, j'ai appelé K. Elle m'a dit de ne pas m'en faire, que R. allait bien, et qu'il était en train d'apporter les preuves que Connolly travaillait activement pour la Cabale. Rien d'autre. Cette femme protège R. comme une mère poule, elle doit bien savoir ce que je représente pour son patron, non ?
J'ai fini par avouer à K. que j'étais enceinte. Il y a eu un tel silence que j'ai cru qu'elle avait raccroché. Quand finalement, elle a repris la parole, c'est pour me dire calmement de parler directement à son employeur et que cela ne la regardait pas. J'ai toujours tenu en grande estime cette femme qui semble toujours avoir une opinion tranchée, mais là, son attitude indifférente m'a clairement blessé. C'est comme si je me retrouvais responsable d'une situation qui m'aurait échappé et que je n'avais qu'à me débrouiller seule… Merci K., mais c'était déjà le cas. A ce stade, mon moral est à zéro.
Je sais que je fais l'objet d'une surveillance. Mon ventre est maintenant bien proéminent. Il est impossible que R. ne sache pas. Pourquoi ne veut-il pas me parler ? Serait-il fâché que je ne lui aie rien dit ? Le connaissant, il n'aurait pas hésité à aborder le sujet, sauf s'il attend que je fasse le premier pas. Il faut vraiment que j'arrive à le joindre...
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Extrait du journal du 21 janvier 2016 – Caracas (Venezuela)
… J'ai saisi une opportunité et je suis arrivée à Caracas avec Angela qui va visiter sa famille. Je prends l'avion demain matin pour les Etats-Unis. Carole, que j'ai contactée, a accepté de venir me chercher à l'aéroport de New York. Je ne doute pas un instant qu'elle ait appelé R. en urgence pour l'avertir de ma soudaine venue. C'était le but.
R. ne peut plus m'ignorer. A partir du moment où j'entre aux Etats-Unis, sous un faux-nom et un passeport qui est peut-être signalé, je vais faire sonner toutes les alarmes de l'immigration, et par extension, celles du FBI.
C'est un gros risque que je prends. Je suis prête à parier que R. essaiera de m'intercepter et que ses hommes me mèneront à lui. J'ai pris mes dispositions si la police m'arrête. Je sais que je serai bien traitée et que je serai placée en détention auprès de mes anciens collègues... Ce sera l'occasion de revoir mon cher Aram que je n'ai pas vu depuis plus de six mois...
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22 janvier 2016 – Phoenix (Arizona)
Finalement, je n'ai pas pris cet avion pour New York. Ce matin, Carole m'a appelé et m'a donné des consignes. Deux employés de K. sont venus me prendre et m'ont emmené vers un Falcon sur un petit aéroport privé. Sept heures plus tard, me voici quelque part dans la banlieue chic de Phoenix, dans l'une des villas sécurisées de R.
Carole m'y a accueilli avec une sincère surprise. Je ne crois pas qu'elle ait feint d'ignorer mon état. Comme je m'y attendais, R. n'a rien dit à personne. J'ai retrouvé Grizman avec beaucoup d'affection, partagée, il semblerait. Je ne pensais pas qu'elle me manquerait autant à ce point. Les proches de R. sont vraiment des êtres à part.
Il n'est pas là. J'ai interrogé Carole et elle m'a simplement demandé de l'accompagner dans le salon. Elle a improvisé un rendez-vous avec une couturière qui va travailler sur une robe pour demain soir. R. est invité chez un de ses clients pour affaires. Je l'accompagnerai sous mon nom d'emprunt.
La vieille dame m'a montré des modèles dans des tissus magnifiques et a pris mes mesures. Comment va-t-elle réaliser une robe de soirée en moins de vingt quatre heures ? Mystère. 'Elle a des doigts de fée', m'assure Carole avec un sourire.
Elle ne peut pas me dire quand R. arrivera. Probablement dans la journée de demain, s'il n'a pas de contretemps. Je suis heureuse et impatiente. Je vais enfin le revoir.
A suivre…
Alors vous êtes prêtes pour les retrouvailles ? Comment vont-elles s'annoncer à votre avis ?
Pour la petite anecdote, les envies de crevettes sont ma petite touche personnelle. Je me souviendrais toujours de ces huit jours où j'en ai mangé midi et soir, sans en être dégoûtée pour l'éternité… Heureusement que j'étais au bord de la mer quand c'est arrivé !
(1) Lorraine Weller est un personnage qui apparait dans Boston Legal. Alan Shore est incapable de lui résister, notamment dans les ascenseurs… Il m'a paru impossible de ne pas la faire participer, surtout quand on connaît son passé trouble de Madame.
Merci pour vos commentaires.
