Pour commencer, très bonne année ! Que 2016 vous apporte tout ce que vous souhaitez ou rêvez !

Chapter 16 : Never underestimate a Girl

She makes it look easy,

In control completely.

She'll get the best of you... every single... time.

Thought by now you'd realize you should.

Never underestimate a girl.

Gets anything she wants.

She's never gonna stop.

(You know it... we know it)

Never underestimate a girl.

She's always got a plan.

The world is in her hands.

(Vanessa Hudgens)

oooOOOooo

Raymond Reddington écoutait son hôte avec attention. Les renseignements dont disposait McCarthy pouvaient empêcher de faire échouer une de ses opérations, ou au contraire, en précipiter la chute. Ce serait alors un fâcheux contretemps, rien d'irréparable, mais qui l'obligerait à mettre en place une autre stratégie et exigerait de nouvelles ressources.

Tout l'empire criminel de Red reposait sur son aura qui suffisait à elle seule à le faire craindre par ses adversaires ou à gagner leur respect. La Cabale mettait désormais un point d'honneur à discréditer systématiquement Raymond Reddington, en s'attaquant à sa réputation et à la qualité de ses services qu'on disait irréprochables et inégalables. Tout n'était plus que jeux de dupes, manipulations et machinations diverses, dans lesquels tous les coups étaient permis. Les alliés d'hier se retournaient contre le Concierge du Crime, lorsqu'ils apprenaient qu'il avait orchestré de prétendues opérations contre leurs intérêts. Red ne tentait même plus de déjouer ces coups montés, sauf quand ils empiétaient sur des affaires ou des contacts sensibles.

Quelque part, c'était un mal pour un bien. La notoriété de Reddington en faisait un partenaire de premier choix et ceux qui faisaient appel à lui n'étaient pas nés de la dernière pluie. Les riches criminels qu'il côtoyait depuis deux décennies étaient des gens importants dans le milieu, implantés depuis aussi longtemps que lui, et qui connaissaient les règles du jeu. Pour avoir réussi là où tant d'autres avaient échoué, ils étaient loin d'être des idiots. Ils lisaient au-delà des simples faits et les coïncidences qui commençaient à s'accumuler contre Raymond Reddington, soulevaient inévitablement des questions de leurs parts, les rendant suspicieux, mais aussi réceptifs à l'idée d'une conspiration organisée. Les pièges tendus grossièrement par une Cabale désespérée finiraient inévitablement par se retourner contre ceux-là même qui les avaient fomentés.

L'ennui, c'est que jamais Red n'avait eu autant d'ennemis. Sans virer dans la paranoïa, le criminel partait du principe qu'il se méfiait systématiquement de tout le monde. Il redoublait désormais de précautions, à commencer auprès de son hôte d'un soir, qui jouait sur les deux tableaux…

De nombreux malfaiteurs n'aimaient pas le monopole et le pouvoir qu'exerçait la Cabale et se réjouissaient qu'un homme ose s'attaquer à eux. Ils regardaient depuis les gradins le combat qui faisait rage sur le ring en attendant de voir qui en sortirait vainqueur. Il y avait ceux qui soutenaient secrètement Reddington mais qui attendaient le dernier round avant de faire pencher la balance en sa faveur. Et il y avait ceux qui n'attendaient qu'une chose : que Red se plante en beauté pour se partager les restes de son empire. Sean McCarthy appartenait à cette dernière catégorie.

Ainsi avançait le monde criminel, impitoyable envers les faibles, glorieux pour les puissants…

Comme à son habitude, Red ne montrait rien qui eut pu donner des soupçons au marchand d'armes assis en face de lui. Le criminel allait manœuvrer McCarthy pour l'emmener sur un terrain plus favorable, sans que l'autre s'en rende compte. Il allait même l'aveugler avec un appât tellement énorme que l'Ecossais, tout malin qu'il était, en serait aveuglé.

« Evidemment, Raymond, tu aurais dû venir me voir plus tôt. Nous aurions pu nous arranger à l'amiable. »

« Sean, tu es une belle fripouille mais tu as toujours su saisir une opportunité quand elle se présentait. C'est pourquoi je te propose autre chose d'autrement plus lucratif et surtout, de plus ludique… »

L'homme resta neutre mais tira avec enthousiasme sur son cigare. Reddington pensa que Sean devait se faire plumer au poker tellement il était facile de lire en lui. La proie était ferrée, il ne restait plus qu'à la faire venir doucement à lui...

« Parle, Red, je t'écoute. »

« Tu connais le… ? »

Des cris affolés s'élevèrent soudain à l'extérieur et interrompirent les deux hommes qui tournèrent la tête simultanément vers les groupes d'invités qui s'agitaient soudain. Dans la véranda où les deux hommes discutaient, des gardes du corps se mirent en position, prêts à intervenir au cas où.

Une silhouette féminine fendit la foule en trébuchant. Elle tomba à genoux et continua à avancer alors que des cris d'horreur s'élevaient. Des curieux se mirent à courir pour venir voir et s'arrêtèrent sans que personne ne porte assistance à la femme en train de se traîner au sol, en laissant des traces de sang derrière elle.

Saisi d'un effroi sans nom, Red s'était levé brusquement. Sans s'occuper de McCarthy, il sortit sur la terrasse et se mit à courir vers Carole Clark. Quand il arriva à ses côtés, un homme était penché sur elle, un téléphone à la main. Il appelait les secours en ne sachant pas quoi faire de la plaie béante dans la poitrine de Grizman.

« Madame, j'ai appelé les secours. Ils vont arriver d'une minute à l'autre. Vous entendez ? Tenez bon… »

Carole Clark était à peine consciente. Elle agitait faiblement la tête de gauche à droite, en bougeant les lèvres sans qu'aucun son ne sorte. Reddington s'agenouilla à côté d'elle et lui donna quelques petites claques sur le visage.

« Carole ? Carole ? Tu m'entends ? »

Pendant qu'il parlait, il fit pression sur la plaie. Carole fit une grimace et eut un gémissement de douleur qui la ramena au présent. Elle réussit à fixer son attention sur Reddington. Pour être passé par là, Red savait qu'elle était en état de choc et qu'elle allait bientôt s'évanouir. Il savait aussi l'énorme effort qu'elle avait dû faire pour se traîner du fond du jardin jusqu'à lui, pour délivrer son message. Il lui parla distinctement :

« Où est Elizabeth ? »

« Enle… vée… »

« Par qui ? »

« Den… ton… »

Lennard Denton ! L'un des quatre tueurs à gages présents chez Darcy… Le teint de Grizman devint cendreux. Elle grimaça, se mit à tousser et à cracher du sang. Red fit taire la peur de perdre Carole au fond de lui. Il devait retrouver Lizzie, elle était sa priorité, mais il devait s'assurer que Grizman allait s'en tirer.

« Accroches-toi, Carole, je vais te sortir de là… Tu te rappelles le Cambodge et Sambour ?... Dieu qu'on était mal en point tous les deux, mais on a réussi à le faire... » Il regarda l'homme qui était aussi pâle que la blessée. « … Posez votre main ici et appuyez fort. Vous devez absolument contenir l'hémorragie, ok ? »

L'homme fit ce qu'on lui demandait. Déjà, Grizman papillonnait des yeux et Red sentit qu'il allait la perdre. L'angoisse au cœur, il posa sa main sur sa joue pâle.

« Ça va aller, ma belle, je te promets que ça va aller. Tu es une guerrière, tu vas te battre et t'en tirer… » Il se tourna vers Lorraine qui l'avait rejoint. « … Je te la confie. Comprimez sa blessure jusqu'à ce que les secours soient là... »

« Raymond, où vas-tu ? »

Il se leva, et sans plus s'occuper de sa compagne, il fila vers le fond du jardin. A distance raisonnable, il sortit son arme et progressa rapidement, malgré la pénombre. L'inquiétude qui lui broyait le cœur l'empêchait de se poser des questions. A vrai dire, il se moquait de savoir s'il allait plonger la tête la première dans un piège, du moment que Lizzie et le bébé étaient sains et saufs.

Reddington aperçut la porte restée entrouverte et sortit dans la ruelle. Sous la lumière crue de l'éclairage urbain, il n'y avait aucun mouvement. Il fit quelques pas en observant les alentours, à la recherche d'indices.

Red se figea lorsqu'il le vit au sol et le reconnut. Il s'agenouilla et ramassa le bracelet en or blanc serti de rubis, que Carole avait donné à Elizabeth Keen sur sa recommandation. Il soupçonnait que Lizzie l'avait laissé tomber intentionnellement pour qu'il le remarque.

Il eut un rictus de mécontentement et un tic agita son œil gauche. Le bijou contenait un dispositif de traçage qui aurait dû permettre de suivre la jeune femme. Sans cette balise, Elizabeth était désormais livrée à elle-même. Il résista à la panique qui l'envahit et interrogea les ténèbres de la ruelle. En vain.

Finalement, il sortit son portable, composa un numéro et parla brièvement à son interlocuteur avant de raccrocher. En relevant la tête, il vit la caméra. Il ne lui restait plus qu'à éplucher les vidéos de surveillance.

oooOOOooo

Quand Elizabeth reprit conscience, elle resta un moment hébétée et cligna des yeux pour s'éclaircir les idées. La première chose qu'elle vit clairement fut une petite bouteille d'eau qu'on lui tendait. Son regard remonta le long du bras de l'homme et elle dévisagea Lennard Denton qui l'observait avec fascination.

« Buvez, Elizabeth… Vous voulez aussi quelque chose pour votre tête ? »

Si ce n'était la nausée qu'elle sentait poindre, elle aurait eu envie de rire. Le sang battait à ses tempes comme un tambour. Machinalement, elle porta la main à son ventre en un geste de protection qui n'échappa pas à son ravisseur.

« C'est du paracétamol. Vous pouvez en prendre, j'ai vérifié. »

Denton lui tendit deux comprimés dans leurs emballages pour qu'elle s'assure qu'il n'essayait pas de lui donner autre chose. La nausée reflua après qu'elle ait bu. Elle ferma néanmoins les yeux.

« Je suis désolé de vous avoir frappée. J'ai dû improviser, l'occasion était trop belle pour vous capturer. »

« Me capturer ? Ça veut dire que je n'étais pas votre cible. »

« Vous la remplacez avantageusement. » Denton inclina la tête et lui sourit. « Il y a une forte récompense sur votre tête, vous le saviez ? »

« C'est qui, cette fois ? »

Il eut un petit rire devant sa réaction.

« Déjà blasée d'être l'objet de toutes les attentions ? »

« Fatiguée et révoltée surtout, mais je dois vivre avec, j'imagine. »

« Il s'agit d'un homme d'affaires israélien. Je doute que son nom vous dise quelque chose… Eli Benaoum Saala. »

« Bien évidemment, il travaille pour la Cabale. »

« Bien évidemment. »

« Pourquoi ne m'avez-vous pas tuée ? »

« A votre avis ? »

« J'ai plus de valeur vivante que morte. »

« Exact… Surtout si l'enfant que vous portez est de Reddington. C'est le cas, n'est-ce-pas ? »

Elizabeth ne répondit pas et se contenta de lui retourner un regard indifférent.

« Vous auriez tout intérêt à me répondre. Ce bébé est votre assurance-vie. La Cabale sera ravie de faire pression sur son père en vous gardant en vie… S'il n'est pas de lui en revanche, alors je ne vais pas m'encombrer avec vous… »

« Je ne crois pas que vous oseriez abattre une femme enceinte, Denton. »

« Détrompez-vous, Elizabeth, je n'hésiterai pas. Je ne m'embarrasse pas d'une conscience et de sentimentalité. »

Ils se dévisagèrent intensément pendant quelques secondes. Le jeu de poker menteur était engagé. Elizabeth avait senti dès ce dîner chez Darcy que le tueur était attiré par elle, et pas seulement d'un point de vue sexuel. Denton se posait des questions à son sujet et essayait de la situer. A elle de continuer à piquer son intérêt si elle voulait rester en vie.

« Relâchez-moi, Denton. Vous savez bien que Reddington n'abandonnera pas jusqu'à ce qu'il me retrouve. Ce qu'il va ensuite faire de vous, dépendra de la façon dont vous m'aurez traitée. »

« Je ne me fais pas beaucoup d'illusions sur ce que fera votre… Comment doit-on l'appeler ? Votre protecteur ? Votre amant ?... » Comme elle ne répondait pas, il poursuivit : « … C'est pourquoi j'ai décidé de vous remettre très vite entre les mains de l'envoyé de la Cabale. »

Elizabeth marqua un temps d'arrêt et pâlit. Elle souffla d'une voix blanche :

« Ne me dites pas que vous avez contacté Mathias Solomon ? »

« Tiens, vous le connaissez ? »

« J'ai déjà eu le malheur de le croiser » Répondit Elizabeth avec une expression de dégoût inscrite sur le visage. « Si c'est bien lui, alors la Cabale n'a nullement l'intention de me garder en vie et vous feriez tout aussi bien de me tuer immédiatement. »

« Allons, allons, pourquoi en venir à de telles extrémités ?… » Il l'observa plus attentivement et lut l'angoisse inscrite dans les yeux de la jeune femme. « …Vous avez peur de Solomon. »

« Vous aussi, vous auriez peur de lui si vous saviez ce qu'il est réellement. Ce type est un pur psychopathe. »

« Il a en effet la réputation d'être impitoyable. »

« Non, c'est plus que cela. Il est véritablement sadique. Jamais vous ne toucherez cette récompense. Il va sans doute vous tuer aussi pour effacer toutes traces qui permettraient de remonter jusqu'à lui et jusqu'à la Cabale. »

Lennard Denton se redressa.

« Je ne suis pas né de la dernière pluie, Elizabeth. Solomon va être surpris s'il me sous-estime. »

« C'est vous qui le sous-estimez car il va me tuer, Denton, et croyez-moi, il va le faire de façon à me faire souffrir. Pendant ce temps là, vous serez forcé de regarder. Ce type prend du plaisir à asseoir son pouvoir en torturant et en instillant la peur chez ses victimes. »

Denton l'observa un moment, puis détourna le regard. Il se frotta les yeux en semblant peser le pour et le contre pendant de longues secondes. Quelque chose le turlupinait clairement et il hésitait sur la marche à suivre.

« Denton, pourquoi avez-vous changé de cible ce soir ? »

L'assassin ne répondit pas. Elizabeth l'observa plus attentivement.

« Reddington… C'était Reddington, n'est-ce pas ? »

« Vous n'allez pas me croire mais je l'ignorais jusqu'à ce qu'il fasse son apparition. Un de mes contacts réguliers me fournit parfois des contrats à l'aveugle. Généralement, ce sont des criminels de moyenne envergure qui se débarrassent de la concurrence mais je n'ai jamais eu à descendre un Baron du crime pour une somme dérisoire… »

« Votre contact a essayé de se jouer de vous. »

« Il devait penser que je ne connaissais pas Reddington, que je tirerai sans poser de questions, comme les fois précédentes. »

« Qu'est-ce qui vous a retenu ? »

« Je n'aime pas être manipulé de la sorte. J'ai l'impression d'être une marionnette que quelqu'un agite à sa guise. »

« Bienvenue dans mon univers… Ok, vous n'avez pas rempli votre contrat. Qu'est-ce qui va se passer pour vous maintenant ? »

Denton haussa les épaules.

« Si j'en crois ce que vous me dites, quelle que soit l'option que je choisis, j'imagine que la Cabale va me tuer. D'abord, parce que je n'ai pas abattu Reddington. Ensuite, parce que je deviens un témoin encombrant. »

« Il ne vous reste plus qu'une option : me faire confiance. »

« Et espérer que Reddington soit magnanime ? Le Concierge du Crime est bien seul en ce moment. Ses ennemis veulent tous le voir mort. »

« Pourquoi, à votre avis ? » Lui retourna-t-elle à son tour.

« Il secoue le cocotier un peu trop fort à ce qu'il paraît. Les vautours sont en train de tourner dans le ciel, prêts à se jeter sur son cadavre, pour se partager les restes de son empire… »

« Ça ne l'empêchera pas d'aller jusqu'au bout et de réussir à abattre la Cabale. »

« C'est impressionnant, cette foi que vous avez en lui… »

« Parce que j'ai vu la légende en action. Ses ressources sont infinies. Il n'y a rien d'usurpé chez lui. Il est bien l'homme extraordinaire qu'on vous a décrit et avec qui vous aimeriez travailler. »

Même si Denton n'en montrait rien, Elizabeth savait qu'elle venait de toucher une corde sensible. La profileuse en elle avait détecté sa soif de reconnaissance lors de la soirée chez Darcy. Il ne rêvait pas de gloire, il voulait simplement être apprécié pour son travail. C'était sans doute ce qui l'avait fait agir précipitamment ce soir. Il avait saisi une opportunité, certainement sans mesurer toutes les conséquences de son erreur.

« On le dit acculé, en train de jeter ses dernières forces dans la bataille... »

Carole Clark avait parlé à Elizabeth de la campagne de discrédit et de désinformation contre Reddington.

« C'est ce que ses ennemis veulent faire croire. Ils sont aux abois car ils se rendent compte que Reddington est bien plus dangereux qu'ils le pensaient et surtout, qu'il est en train de gagner. »

« De l'intox… »

Denton se leva et fit quelques pas dans la pièce en réfléchissant. Elizabeth en profita pour observer son environnement et chercher une voie de sortie.

« Ces gens ont pris pour habitude de piéger les gens, n'est-ce pas ? »

« Oui, c'est même leur spécialité. »

« Vous en avez été victime. Reddington aussi, je suppose, sinon il ne s'acharnerait pas sur eux de cette façon. Et maintenant, moi… Il semblerait que nous soyons tous embarqués sur la même galère… » Il soupira. « … Je considère que j'exerce un métier honorable et que je le fais de la manière la plus propre possible. Si ce Solomon est tel que vous le décrivez, alors c'est ce que j'appelle un nuisible… Si je le tuais, qu'est-ce que ça me rapporterait ? »

Elizabeth fit taire la petite voix en elle qui avait envie de crier victoire. L'homme en face d'elle était un électron libre et n'avait juré aucune allégeance. Il était aussi versatile que le vent. Il valait mieux être honnête et prudente.

« Mon estime et ma protection. »

« Sous entendu, celle de Raymond Reddington ? Ce n'est pas suffisant, je veux des garanties. »

« Je ne peux rien vous promettre d'autre. Reddington peut vous donner de l'argent, vous faire disparaître, mais vous devrez négocier directement avec lui. »

« Ou il peut me tuer tout simplement pour résoudre l'équation. C'est ce que je ferai si j'étais à sa place »

« Pas si je prends votre défense. Reddington m'écoutera. »

Denton se mit à réfléchir en silence, puis consulta sa montre et se dirigea vers un placard qu'il ouvrit.

« Nous avons à peine une heure devant nous. »

« Que comptez-vous faire ? »

« Un saut dans l'inconnu avec vous. J'espère que je ne le regretterai pas. »

Denton sortit un grand sac de voyage noir et une lourde mallette.

« J'ai des vêtements de rechange ici. Passez-les. »

Elizabeth le regarda confusément, puis se dirigea vers la salle de bain. Pendant qu'elle se changeait, il ouvrit la valise. A l'intérieur se trouvait une arme de sniper avec une visée laser. Il vérifia rapidement ses munitions, puis la referma. Il s'habilla à son tour et quand Elizabeth sortit, il passait une veste noire.

« Vous êtes prête ? »

« Qu'est-ce qu'on fait ? »

« On va sur le toit de l'immeuble en face. »

Ils sortirent silencieusement et descendirent au sous-sol. Denton mit la valise dans le coffre d'une voiture et ils sortirent du parking souterrain. Il fit le tour du bloc pour finalement, garer le véhicule deux rues derrière l'immeuble qu'ils occupaient précédemment.

Pendant qu'Elizabeth surveillait les environs, le tueur crocheta la serrure du bâtiment. Ils pénétrèrent dans le hall et prirent un ascenseur jusqu'au dernier étage. Là, il sortit un autre passe et ils franchirent une porte de service qui donnait sur des escaliers qui montaient vers le toit.

Ils se faufilèrent près du parapet. Denton trouva le meilleur endroit, ouvrit sa valise et assembla son fusil avec une dextérité acquise par l'habitude. Elizabeth le regardait faire, en n'en perdant pas une miette. Il positionna l'arme sur son trépied, ajusta la visée en silence, engagea une balle, puis se redressa et jeta un coup d'œil dans la direction de la jeune femme.

« Et maintenant ? » Demanda-t-elle.

« Maintenant, installez-vous confortablement, on attend que les méchants arrivent. »

Un quart d'heure passa, puis une demi-heure, toujours dans un silence tendu, quand soudain, Denton fit un signe de la main.

« Troisième fenêtre sur la gauche au huitième étage. Des hommes viennent de pénétrer dans l'appartement… A quoi ressemble Solomon ? »

« Il est noir, grand et fin, bien habillé. »

Elizabeth prit les jumelles nocturnes et les pointa vers l'endroit que lui avait indiqué Denton. Elle vit des silhouettes passer devant une fenêtre éclairée, parmi lesquelles se dressait celle de Solomon.

« C'est lui. » Indiqua Elizabeth.

Denton resta silencieux et incroyablement calme. Un point rouge laser apparut brièvement et le coup de feu assourdi par un silencieux retentit. Elle sursauta et regarda le tueur avec surprise, étonnée que ce soit déjà terminé. Il confirma en hochant la tête.

« Cible abattue… »

« Vous êtes sûr ? »

« Sa tête a explosé, ça vous suffit comme preuve ?... Maintenant, on dégage avant qu'ils se pointent ici. »

Elizabeth regarda à nouveau. Dans l'appartement en face, on s'agitait visiblement dans tous les sens. Denton se mit à démonter son arme avec rapidité. Elizabeth en profita et sortit le revolver qu'elle avait réussi à lui subtiliser quand ils avaient monté les marches l'un derrière l'autre. Elle le pointa sur lui en se reculant pour ne pas avoir de mauvaises surprises.

« Je suis désolée, Denton, mais je ne peux pas prendre le risque que vous approchiez Reddington à nouveau pour le tuer. Je ne vous fais pas du tout confiance. »

Denton s'arrêta net et sembla accuser le coup. Il garda cependant son calme et dit froidement :

« Bravo Elizabeth, vous avez bien manœuvré. Vous allez faire quoi maintenant ? M'abattre ? »

Elle ne répondit pas et raffermit sa prise sur l'arme. Denton eut un sourire entendu.

« Vous n'allez pas tirer, vous n'êtes pas une… »

L'assassin n'acheva pas sa phrase. Calmement, Liz avait appuyé sur la gâchette. Comme au ralenti devant ses yeux, Denton s'effondra, touché en plein cœur. Elizabeth le considéra avec froideur, à peine dérangée par l'expression de surprise fixée pour l'éternité sur les traits du tueur.

« Ça, c'était pour Carole… »

Elizabeth se pencha sur Denton, récupéra les clés de sa voiture et son téléphone, puis se dirigea vers l'escalier. Dans l'ascenseur, elle sentit son cœur battre violemment dans sa poitrine en réalisant ce qu'elle venait de faire. Elle ne regrettait rien. Ce furent cependant les secondes les plus longues de toute son existence. La jeune femme se força à respirer calmement et sortit sans se précipiter dans la rue, monta en voiture et démarra. Elle s'éloigna le plus rapidement possible du quartier, sans savoir où elle allait.

Elle roula tout en surveillant ses arrières pour s'assurer que personne ne l'avait suivie. Quand elle se sentit en sécurité, Liz s'arrêta sur le bas côté et se laissa enfin aller. Avec le recul, elle l'avait échappé belle. Rattrapée par l'émotion, elle se passa les mains sur le visage et souffla deux ou trois fois profondément pour calmer ses tremblements.

« Ok, reprends-toi, ça va aller, ça va aller… »

Elizabeth sortit le portable et composa le numéro d'urgence qu'elle avait appris par cœur. Une voix reconnaissable entre milles lui répondit.

« Quelle est votre statut ? »

« Monsieur Kaplan, c'est Elizabeth. J'ai besoin d'une solution de repli. »

« Où êtes-vous ? »

« Glendale Avenue, devant le 455, Phoenix centre. »

« Raymond vous rappelle. »

Elizabeth souffla profondément à nouveau et attendit. Quand le téléphone sonna et qu'elle décrocha, elle éprouva un tel soulagement en entendant la voix de l'homme qu'elle aimait, qu'elle faillit se mettre à pleurer de joie.

« Lizzie, est-ce que tu vas bien ? »

« Oui, Red, je vais bien… mieux que bien même. »

« Où est Denton ? »

« Denton n'est plus un problème. Dis-moi comment va Carole… »

« Elle est sur la table d'opération. C'est grave. Je n'en sais pas plus sur son état pour l'instant… Ecoute, je suis en route pour te retrouver dans un quart d'heure. Ne bouges pas, sauf en cas d'urgence. »

« Ok. »

« J'arrive, Lizzie. »

Liz raccrocha, réellement euphorique, et s'aperçut brusquement qu'elle mourrait de faim quand la tête lui tourna un peu. Elle fouilla dans la boîte à gants, sous les sièges et ne trouva qu'une bouteille d'eau. Elle dévissa le bouchon et la descendit avec satisfaction.

Red… Elle allait revoir Red et enfin le serrer dans ses bras. Ils allaient être à nouveau ensemble…

L'attente lui parut interminable. Elizabeth guettait sans arrêt tous les mouvements dans l'avenue, regardait le moindre véhicule qui approchait avec impatience, cherchait à apercevoir la forme familière d'un Fedora sur la tête des rares conducteurs qui se hasardaient dans cette rue, à deux heures du matin.

Et enfin, elle le vit. La berline de Reddington roula doucement et vint s'arrêter aux côtés de sa voiture. Elle en sortit et se précipita vers Red, qui venait à sa rencontre, inquiet. Elizabeth sauta littéralement dans ses bras et le serra contre elle avec bonheur.

« Lizzie, ça va aller. Tout va bien maintenant, ça va aller. »

Elle éclata de rire quand elle s'aperçut qu'il se méprenait sur son état et se recula pour le dévisager avec un large sourire.

« Je vais bien… je vais même très bien. »

Elizabeth appuya ses paroles par un baiser agressif sur les lèvres de Red, surpris. Très vite, le baiser devint passionné de la part de Liz qui se mit littéralement à dévorer le criminel. Ce dernier protesta devant le traitement particulièrement féroce dont il faisait l'objet - pas que cela lui déplaise - mais il préférait calmer le jeu.

« Hé, hé, doucement… »

« Comme tu m'as manqué, Red… Oh ! Sainte Mère de Dieu, comme tu m'as manqué ! »

« Si tu te mets à jurer de cette façon, Joachim va bientôt t'enrôler dans son bataillon de nonnes ! »

Elizabeth éclata de rire et se laissa aller dans ses bras, soudain libérée. Ce rire lui faisait du bien à l'âme. Mais comme souvent ces derniers temps, les larmes succédèrent rapidement au fou rire et elle hoqueta entre deux sanglots et deux sourires :

« Tu… dois… me prendre… pour une… folle… »

« Non, Lizzie, non… Je comprends ce que tu viens de vivre, nos retrouvailles, ton état… »

De nouveaux sanglots la submergèrent devant tant de gentillesse et de compréhension. Elizabeth trouva à nouveau refuge au creux de l'épaule de Red et retrouva son odeur familière. Dans ses bras, elle était chez elle. Il la berça doucement sans rien dire, juste soulagé et heureux de la serrer contre lui.

« Je suis… un véritable… désastre… ambulant… Je fuis… tout le temps… pire qu'une fontaine… »

Il dut se mordre la joue. Garder son sérieux dans ces circonstances allait être périlleux.

« D'accord, je tiendrai compte de ton état émotionnel à fleur de peau. »

« Ne te moques pas, c'est épuisant… toute cette sensiblerie… »

Il vit la grimace de dédain qu'elle fit, et pour le coup, il pouffa. Ce fut ce rire grave et salvateur qui eut raison de ses derniers pleurs. Avec son mouchoir, il lui essuya patiemment les yeux et secoua la tête :

« Les femmes enceintes… Que ne ferait-on pas pour elle ? »

Red regarda Elizabeth avec ce doux sourire patient et rassurant qui illumina immédiatement ses traits et réchauffa le cœur de la jeune femme. Elle se haussa sur la pointe des pieds et l'embrassa doucement cette fois. Ils échangèrent un tendre baiser qu'ils approfondirent, jusqu'à s'écarter avec regret. Red hocha la tête.

« Viens, Lizzie, ne restons pas là. Tu m'expliqueras ce qu'il t'est arrivé en route. »

En gentleman, Red lui ouvrit la portière du côté passager et elle s'installa. Il prit place derrière le volant et démarra. Pendant quelques minutes, le silence s'installa entre eux, confortable. Elizabeth observait son profil, heureuse et ne voulait pas le quitter des yeux.

« J'ai tellement rêvé ce moment, Lizzie, surtout dans les moments difficiles… » Dit-il finalement. « … Ce soir, quand tu as disparu, c'est comme si on m'avait arraché le cœur. Que s'est-il passé ?

« Juste après que tu sois parti, Denton m'a surprise. Il a tiré sur Carole et m'a kidnappée… »

Elle poursuivit son récit sans rien omettre. Red se contenta de tourner la tête vers elle, quand elle lui raconta comment elle s'était jouée de son ravisseur et l'avait forcé à prendre son parti. La jeune femme était visiblement fière d'avoir fait d'une pierre deux coups, avec la disparition de Solomon et celle de Denton.

Reddington était beaucoup plus réservé sur ces deux sujets. Il était content qu'elle s'en soit sortie par ses propres moyens, mais il éprouvait de la culpabilité d'avoir conduit Elizabeth chez McCarthy. Ce qui aurait dû être une réunion heureuse avait failli tourner au cauchemar. Encore une fois, il l'avait mise en danger en cherchant à la revoir. Il était désormais important pour la sécurité de la jeune femme que personne ne les voit ensemble.

Après qu'il eut refermé la porte d'entrée de la villa derrière Elizabeth, il la prit immédiatement dans ses bras et l'embrassa avec possessivité, comme pour exorciser les démons qui planaient au dessus d'eux. Elizabeth se mit à gémir langoureusement. Les baisers qu'ils échangèrent les laissèrent désireux d'autre chose, mais à nouveau, il calma le jeu, avant de la mener vers le grand escalier.

« Avec toutes ces émotions, tu dois être lasse, Lizzie. Je vais te conduire à ta chambre. »

Elizabeth protesta.

« Non, je n'ai pas sommeil. Je suis encore sous le coup de l'adrénaline. »

« Tu es sûre ? Nous pourrons parler demain matin après une bonne nuit. »

« Je n'ai pas fait plus de cinq milles kilomètres pour aller me coucher quand je te revois enfin... Du moins, pas de la façon dont je l'entends... »

Avec un sourire, Elizabeth prit Red dans ses bras et l'embrassa lentement. Red se mit à gémir quand leurs langues dansèrent l'une autour de l'autre. Ce son primitif l'excita au plus haut point. Pour clairement établir ce qu'elle voulait, elle caressa sa raideur impressionnante et la serra dans sa paume. Le sursaut involontaire qu'il eut, résonna comme une victoire pour elle. Elle se mit à rire devant sa réaction.

« Petite coquine, tu sais ce que tu veux... » Dit-il d'une voix rauque.

La riposte ne tarda pas. Red déposa des baisers brûlants dans le cou de la jeune femme qui s'accrocha à lui, désespérée. Avec sa barbe naissante et sa langue, il s'acharna en un point précis et Liz gémit sans retenue. Impuissante, saisie de frissons involontaires, la jeune femme ferma les yeux, en sentant le désir violent lui tordre les entrailles. L'amour chantait dans ses veines.

« Red… Oh, Red… »

« Dis-moi de m'arrêter sinon je vais te dévorer, Lizzie. »

« Jamais… Continue… »

Quand il réclama sa bouche avec passion, elle haletait déjà, le cœur battant à toute allure, réduite à une masse sans forces dans ses bras. Heureusement qu'il la tenait, car ses jambes ne la portaient plus.

Un énorme gargouillis se fit entendre et Red s'arrêta net, surpris, puis éclata de rire. Redescendue sur terre, gênée, Elizabeth se mit à rire aussi.

« Tss-tss, Lizzie… Si ça ne ressemble pas à une faim de loup, alors je ne m'appelle plus Raymond Reddington. Viens, suis-moi. »

« Mais… »

« Mon père disait qu'on ne fait rien de bon l'estomac vide. Raison de plus, quand il y a une seconde bouche à nourrir. »

Il entraîna Elizabeth vers la cuisine et la fit assoir sur un tabouret autour de l'îlot central qui faisait office de table. Il lui donna un baiser sur la joue avant de s'éloigner d'elle.

« Ne bouge pas, je m'occupe de tout. »

Elizabeth le regarda s'agiter avec précision dans la cuisine. Il ouvrit des placards, trouva ce qu'il cherchait et commença par lui apporter un verre d'eau, puis quand il passa un tablier, elle eut un sourire. Il ressemblait à ces sommeliers français, pompeux et affairés.

« Alors, qu'est-ce que nous avons dans le frigo ?... Des œufs, du jambon, du bacon, des tomates, du fromage, du pain de mie… De quoi se faire un bon brunch à trois heures du matin ! »

Il sortit tout un tas d'ingrédients et s'activa autour des fourneaux, à l'aise. Elizabeth ne le quitta pas des yeux, trop heureuse de le regarder après en avoir été privée si longtemps. Elle remarqua qu'il avait maigri – mais elle ne l'avait pas vu un mois plus tôt, quand le changement avait été plus drastique.

« Raconte-moi ce que tu as fait depuis six mois… » Lui demanda-t-elle.

« Carole a dû te raconter comment je l'ai retrouvée ? » Comme elle hochait la tête, il poursuivit : « … J'ai vraiment craint que le pire lui fut arrivé, mais finalement, même avec l'âge et le manque d'entraînement, les bons réflexes sont toujours là… C'était limite, mais le plus important, c'est qu'on s'en soit sorti… encore une fois… »

Maintenant qu'elle le connaissait bien, Elizabeth sentit l'inquiétude sous-jacente dans ces derniers propos. Red avait réellement eu peur de perdre Grizman pour de bon cette nuit.

« Vous avez pas mal bourlingué tous les deux, n'est-ce pas ? »

Il eut un sourire en se souvenant de leur première rencontre.

« Quand Carole a quitté les Seals, il y a quinze ans, elle s'est installé à son compte comme pilote privée et a monté sa société de transports en hélicoptère. Pour son malheur, un de ses premiers clients a été un trafiquant de drogues qui me faisait de l'ombre. J'ai détruit ses deux hélicos et son hangar. Tout son business est parti en fumée en l'espace de quelques secondes… Carole est vindicative et elle m'a retrouvé. »

« Elle t'a retrouvé ? »

L'incrédulité dans la voix d'Elizabeth lui fit lever la tête.

« Les gens talentueux ne courent pas les rues, Lizzie, alors je lui ai proposée de travailler avec moi. Mais Carole n'était pas intéressée, elle voulait ma tête au bout d'une pique ! Elle l'aurait fait, si je ne lui avais pas offert l'hélicoptère de ses rêves en triple exemplaires, avec deux hangars dernier cri dans l'un des héliports les plus recherchés de Portland… » Il secoua la tête. « … Et on dit qu'il suffit d'offrir des bijoux aux femmes pour les amadouer… »

Elizabeth eut un sourire et ne tarda pas à saliver. Le bacon fris sentait bon. Red lui servit ses œufs avec des toasts et elle commença à manger avec appétit. Pendant tout ce temps, il la regarda dévorer avec satisfaction, en se délectant de sa présence.

Quand elle se sentit revigorée, elle reprit :

« Finalement, Carole t'a pardonné. »

« Il a fallu du temps et ça m'a coûté un bras ! Grâce à mes contacts, ses affaires ont prospéré, jusqu'à ce qu'elle rencontre Mitch, un voleur à la petite semaine, dont elle s'est entiché. Je l'ai mise en garde contre ce minable mais elle n'a rien voulu entendre. Un soir, une de leurs innombrables disputes a mal tourné et elle l'a tué en se défendant. Elle m'a appelé en panique. Jamais je ne l'ai vue perdre son sang froid, mais là, elle était démunie comme une gosse. »

« Qu'est-ce que tu as fait ? »

« Comme elle n'allait pas bien, je l'ai convaincue de venir avec moi au Laos, et on a commencé notre campagne asiatique… C'était une période chaotique pour moi aussi, j'avais subi quelques revers de fortune et il fallait que je séduise une nouvelle clientèle. C'était dur au quotidien, et quand nous le pouvions, nous faisions les quatre cent coups… Je suppose que c'était notre façon de veiller l'un sur l'autre. »

« Carole a utilisé l'expression compagnons d'arme pour vous définir. »

Red hocha la tête et commença à ciseler le basilic pour un autre plat, puis s'occupa des tomates.

« Nous avons en commun un passé militaire. Ça a resserré nos liens. La camaraderie, la solidarité, l'esprit d'équipe, le sacrifice ne sont pas des vains mots dans l'armée. »

« Vous avez été… très proches ? »

Comprenant ce qu'elle voulait dire, Red s'arrêta de couper les tomates et parut mal à l'aise. Il rumina sa réponse quelques secondes.

« C'est arrivé bien plus tard… Je crois. »

« Comment ça, tu crois ? Tu n'en es pas sûr ? »

« Aucun de nous n'était en pleine possession de nos moyens, ce qui nous a conduits à faire des trucs insensés… » Il posa son couteau sur le plan de travail et dévisagea Elizabeth. « … Tu te rappelles les navajos tacos, quand je voulais marcher jusqu'à Tuba City, nu dans le désert ? »

Incrédule, Elizabeth haussa les sourcils.

« Tu veux dire que ?… »

« J'étais avec Carole quand c'est arrivé. Elle n'était pas plus fraîche que moi, mais elle avait une camionnette au moins ! Elle m'a récupéré. D'une façon ou d'une autre, on est rentré au motel, on a fini dans le même lit et quand on s'est réveillé, elle s'est demandée pourquoi elle avait un certificat de mariage à nos deux noms, chiffonné dans la main… »

« Quoi ? »

Elizabeth ouvrit la bouche et le regarda, complètement sidérée.

« Je ne me souviens de rien, mais je suis marié tout ce qu'il y a de plus légalement avec Carole depuis cinq ans. »

« Marié ? Marié ?... Mais… Mais… je n'ai rien trouvé quand j'ai cherché… à part avec… »

« Carla, oui… Tout est en ordre désormais. Naomi a signé les papiers du divorce sous son ancien nom il y a deux ans… Le FBI pourra ajouter la polygamie à la longue liste de mes crimes contre l'Etat Fédéral… »

« Mais comment… Comment avez-vous réussi à dissimuler ce mariage ? »

« J'ai pris le nom de famille de Carole, Clarke... A ce qu'il semble, c'est moi qui ai insisté pour que je sois le mari de Madame devant un révérend hilare ! Il a même fait une réflexion du genre : on voit qui porte la culotte chez vous… Heureusement que j'étais stone, sinon je lui aurais fait bouffer son missel… »

C'était tellement Red… Elizabeth ne put s'empêcher de rire devant l'absurdité de la situation. Il reprit ses découpes.

« C'est la meilleure... Mais pourquoi vous êtes-vous mariés ? »

« Ça faisait partie de notre délire, je suppose. Mais si je suis honnête… »

Le visage de Red reprit son sérieux et il considéra Lizzie quelques secondes en silence.

« Oui ? »

« Sans doute cela avait-il un rapport avec une certaine Elizabeth Scott qui venait d'épouser un homme de main que j'avais chargé d'une mission de surveillance sur sa personne. »

« Red… »

Elizabeth prit sa main dans la sienne et la serra. Elle l'avait déjà pardonné pour avoir fait entré l'illusion Tom Keen dans sa vie.

« Ça ne sert à rien de retourner le couteau dans la plaie. Ce qui est fait, est fait. On est passé à autre chose tous les deux. »

Il eut un petit sourire crispé et soupira. Elizabeth lui fit un franc sourire et reprit :

« Vous n'avez pas pensé à divorcer après cette bêtise ? »

« Pour attirer encore plus l'attention ? Non merci. Et puis, ça a son côté pratique. »

« Comment ça ? »

« A compter que j'en ai un, en tant qu'épouse, Carole ne témoignera pas contre moi lors d'un procès, donc je peux lui confier certains… secrets. »

« Une sorte de gardien du temple… »

« S'il m'arrivait quelque chose, elle a l'ordre de te transmettre certaines dispositions que j'ai prises pour toi et le bébé… »

Lizzie se figea silencieusement. Reddington s'absorba à couper méticuleusement les tomates en petits dés.

« Red, je ne sais pas de quoi demain sera fait, mais ça va aller. »

Il secoua la tête nerveusement. Lizzie vit à sa ligne d'épaules rigide qu'il s'était tendu à nouveau. Sa mâchoire était crispée. Ce n'était pas bon signe. La colère vibrait en lui comme un courant électrique.

« Raymond ? Tu t'en veux, n'est-ce pas ? »

« Ma meilleure amie est à l'hôpital, entre la vie et la mort, et j'ai failli perdre la femme que j'aime plus que tout au monde, et notre enfant. »

Elle comprit aussitôt où il voulait en venir. Ce soir, le traumatisme de la perte de sa famille avait resurgi : il avait revécu le drame qui le hantait depuis plus de vingt ans.

Red laissa soudain tomber le couteau avec fracas et posa ses deux mains sur le plan de travail. Il en serra tellement fort le bord que ses mains blanchirent sous l'effort.

« Je ne peux pas, Lizzie, je ne peux pas continuer comme ça. C'est au-dessus de mes forces… Excuse-moi un moment… »

« Red… »

Il se sécha les mains sur un torchon et sortit précipitamment de la cuisine.

« Red, attends… »

En même temps qu'elle comprenait, Elizabeth se sentit impuissante devant la détresse de Reddington. Un téléphone sonna quelque part et elle aperçut la veste de smoking qu'il avait finalement posée sur le dos d'une chaise. Elizabeth chercha dans sa poche intérieure et décrocha sans donner d'indications à son correspondant.

« Raymond ? »

« Monsieur Kaplan… Il s'est absenté. Je peux prendre un message ? »

« Elizabeth. Tout va bien ? Vous êtes tous les deux en sécurité ? »

« Oui. Il est juste sorti prendre l'air quelques minutes. Vous avez des nouvelles de Carole ? »

« Elle est en soins intensifs, toujours inconsciente. »

« Que disent les médecins ? »

« Il faut attendre vingt quatre heures. »

Il y eut un silence pesant. Lizzie pensait à l'homme qui se tourmentait, dehors, et mourrait d'envie de le rejoindre.

« Tout va bien, Elizabeth ? » Répéta Kate Kaplan en insistant.

Cette femme était le diable en personne et sentait que quelque chose n'allait pas. La jeune femme soupira de lassitude.

« Raymond a eu peur ce soir. Très peur. »

« Rassurez-le. Ne le laissez pas seul. Il a besoin de vous plus qu'il ne croit. Je suis sûre que vous saurez quoi faire pour le… distraire. »

Elizabeth rougit de façon incontrôlable devant le sous-entendu explicite de la vieille dame. Elle raccrocha à son tour quand elle entendit le clic annonçant la fin de la conversation.

L'appétit à présent coupé, elle partit à la recherche de Red.

A suivre…

Désolée pour le retard sur ce très long chapitre que j'aurai souhaité publié avant Noël, mais la vie réelle m'a rattrapé et je ne fais pas toujours ce que je veux !

Voilà, je suis arrivée là où je voulais, une Lizzie « libérée », forte et autonome, avec quelques surprises au passage, notamment le retour de Denton, les navajos tacos (dont je mourrais d'envie d'expliquer le pourquoi du comment) et l'évocation du lien entre Carole Clark et Red.

Je vous informe d'ores et déjà, chers passagers, que nous traverserons encore quelques zones de turbulences avant l'atterrissage final dans deux (ou trois) chapitres.