Cet OS a été écrit dans le cadre des Nuits du FOF, pour plus d'information, vous pouvez aller voir sur notre merveilleux forum francophone ou m'envoyer un PM. Ici, le thème était « sourire ». Bonne lecture...
Le sourire de l'éternité
Il n'était pas extraordinaire. Il n'était pas invincible. Il n'était pas immortel. Il était juste Sirius Black. Rien de plus. Rien de moins. Il était Sirius Black. Mais il n'était plus celui qu'il avait été à quinze ans. Il avait changé. Il avait vieilli. Il n'était plus ce gamin qui bricolait sa mob sous un soleil tapant, torse nu, avec l'espoir fou de la faire voler pour partir, loin, loin de ses parents et de sa vie. Il n'était plus ce gamin empli de joie, pétrit de liberté et de principes contraires à ceux de ses parents. Il n'était plus ce rebelle qui faisait soi-disant craquer les filles. Il ne balançait plus ses cheveux en arrière avec la même désinvolture, il ne riait plus aux éclats de la même façon, avec le même air naturel. Ce son cristallin ne crevait plus les murs de pierres de l'école.
Il était pourtant encore Sirius Black. On le voyait toujours pareil, comme si le temps n'avait pas eu d'emprise sur lui. Comme si sa vie s'était arrêtée à ses vingt-et-un ans quand James et Lily étaient morts. Comme si depuis, il avait vécu dans un cocon pour en sortir quinze ans plus tard et vivre sa vie à fond comme si de rien n'était. Comme s'il n'avait disparu du monde réel que pour réapparaître au bon moment, devenir un parrain génial, apporter son aide et contribuer au sauvetage du monde sorcier. Comme s'il était un des héros. Tu parles d'un héros. Un héros cassé de l'intérieur, un héros brisé par tant de morts et tant de souffrance. Un héros tué par Azkaban.
Parfois, c'était l'impression qu'il avait. Celle de ne pas être à sa place, d'être mort. Un fantôme parmi les vivants. Il n'était plus que l'ombre de lui-même. Condamné à jouer un rôle jusqu'à la fin. Ne pas décevoir les autres. Ne pas leur montrer que le grand Sirius Black qu'ils avaient connu était resté entre les quatre murs d'une prison maudite. Ne pas leur montrer qu'il avait été bien plus atteint qu'ils ne le croyaient. Ne pas leur montrer que survivre à Azkaban, c'est y laisser une partie de son âme.
Ce n'était pas pour rien que sa cousine Bella était devenue folle. Elle était déjà méchamment atteinte avant mais son petit séjour ne l'avait pas arrangée. Elle, avait choisi de ne pas s'en cacher, d'exposer sa folie à la face du monde, de la brandir comme une arme, la rendant insensible et cruelle. Elle, l'assumait. Lui n'en avait pas le droit. Parfois, il l'enviait. Cette cousine qu'il avait tant détestée, qu'il avait même haïe, elle qui représentait tout ce qui faisait horreur, parfois, il aimerait être comme elle. Pouvoir se dévoiler, se laisser aller, sombrer dans la noirceur rassurante de sa laideur, s'y réchauffer, s'en nourrir pour survivre. Il n'en avait pas le droit. Il ne devait pas faillir. Il était du côté du Bien. De ce foutu côté de la justice, qui lui avait enlevé ses amis un par un sans un regret. De ces bons sentiments qui le minaient mais l'aidaient à vivre encore à se persuader qu'il devait vivre un jour de plus, chaque nuit, quand il allait se coucher, à le persuader de ne pas abandonner et de se réveiller le lendemain.
Bien sûr en surface, il paraissait solide, il souriait parfois, faisait semblant d'être heureux, reprenait des kilos pour faire plaisir à Molly, plaisantait avec Arthur ou Remus, consolait Harry quand celui-ci craquait. En surface, il donnait des conseils, abreuvait les autres de maximes toutes plus grotesques les unes que les autres mais qui avaient le don de faire rire les autres. En surface, il participait aux blagues des jumeaux ou ne les grondait jamais voire les défendait devant Molly. Mais quand on creusait un peu, on se pouvait se rendre compte que ses sourires étaient forcés, comme des rictus, que ses rires sonnaient faux, que ses plaisanteries étaient de pâles copies de celles qu'il faisait à Poudlard, qu'il se demandait bien s'il était vraiment le mieux placé pour rassurer Harry quand lui aussi tremblait, qu'il enviait les jumeaux d'être aussi insouciants. Mais il ne devait pas faillir. Il devait jouer encore et encore. Il ne devait pas leur montrer. Il n'en avait pas le droit. Lui était encore vivant, lui pouvait respirer chaque jour un peu mieux, quand tant d'autres avaient laissé leur vie dans ce combat qui parfois lui semblait durer une éternité et ne pas avoir de fin. Il ne pouvait pas leur imposer son malheur. Il les décevrait. Il les gênerait. Il leur compliquerait la vie. Ils n'étaient pas prêts à l'entendre hurler sa folie. Alors il la contenait. Et quand il ne parvenait plus à jouer le jeu de cette imposture, il s'enfermait dans sa chambre. Celle d'avant, celle de son passé, qui n'avait pas connu ses égarements, qui était restée comme elle était depuis quinze ans. Là, il pouvait enfin se laisser aller.
Alors quand il furent prévenus que Harry et ses amis étaient partis au Département des Mystères pour le sauver alors qu'il était au Square Grimmaud, il n'hésita pas longtemps. Ils avaient besoin de lui, il ne pouvait pas les abandonner. Et il aurait enfin l'occasion de faire quelque chose, d'être utile, de sortir de cette maison, et peut-être d'oublier ses idées noires. Peut-être le fait de se battre enfin le ferait se sentir encore vivant, peut-être retrouverait-il son énergie grâce à ce combat. Il devait y aller. Il n'avait pas le choix. Il s'était battu, il avait tué, défendu, fait tout ce qu'il pouvait, donné tout ce qu'il avait et même ce qu'il n'avait plus, puisé dans des forces qu'il croyait épuisées et l'espace d'un instant, il s'était senti vivant. Incroyablement vivant. Et heureux. Il était enfin lui-même. Il se retrouvait. Sa cousine venait de lui jeter un sort, le projetant dans cette arche étrange, le froid commençait à l'envahir quand il déchirait ce voile de mort. Pourtant, il souriait. Pour la première fois depuis si longtemps, il souriait vraiment. Il était si heureux de s'être retrouvé qu'il ne pouvait pas ne pas laisser éclater sa joie, même temporaire. Alors il souriait. Il vivait. Enfin.
