Cet OS a été écrit dans le cadre des Nuits du FOF (en différé). Ici, le thème était « argent ».

Argent, trop cher

C'était facile, pour eux. C'était facile pour eux tous. Eux n'avaient pas de manque d'argent, eux n'avaient manqué de rien quand ils étaient petits. Ni des câlins de leurs mères, ni des claques dans le dos de leurs pères pour ceux qui en avaient encore un, ni des jouets à leurs anniversaires et à Noël, ni de vêtements et d'affaires neuves à leur entrée à Poudlard. Eux n'avaient jamais manqué de rien de ce qui peut rendre heureux. Tout ce qu'ils voulaient, on le leur offrait, parce que ça leur était dû, parce que c'était normal.

Lui n'avait jamais rien. Lui n'avait que des vêtements élimés sur le dos, une robe neuve pour la seule raison que sa mère n'en avait pas de vieille à sa taille. Il avait récupéré ses livres de première année, annotés, chiffonnés, tâchés, et aurait sans doute les suivants. Elle avait tout conservé dans une malle, sous son lit, et il aurait chacun de ses anciens ouvrages, de ses plumes, de son attirail de jeune sorcière. La seule chose dont il n'avait pas hérité était sa baguette magique. Et c'était bien parce qu'elle était unique à chaque sorcier.

Il n'avait jamais les jouets qu'il voulait, il ne mangeait même pas toujours à sa faim, mais surtout, surtout il ne devait rien dire, pas se plaindre, et de toute façon, il n'aurait jamais osé. Ça aurait fait trop de peine à sa mère, et il ne le voulait pas. Leurs maigres économies passaient dans les beuveries de son père. Il s'était longtemps demandé pourquoi elle ne partait pas de la maison familiale, avec lui, pourquoi ils ne le laissaient pas seul, lui qui lui avait gâché son enfance, qui la lui avait prise. Lui qui faisait tant de mal à sa mère qu'il ne pensait pas que cela soit possible. il n'avait toujours pas compris.

Et eux, qui se pavanaient dans la cour de l'école, qui racontaient leurs dernières vacances, qui se moquaient de ses vêtements troués, de son air malingre. Eux qui exposaient leur richesse, qui pouvaient se targuer d'être des Sang-Purs de bonne famille. Severus les haïssait véritablement.

C'était facile, pour eux, de renier leur famille, de faire comme si l'argent n'avait pas d'importance, comme si tout ce qui comptait c'était l'amitié. Ils ne vivaient pas dans la réalité du monde tel que lui le voyait. Ils ne vivaient pas avec l'angoisse de ne pas pouvoir payer l'école, ou de ne pas pouvoir manger à sa faim le soir. C'était facile, de se moquer de l'argent, de dire que ça n'avait pas d'importance, quand on en avait. C'était facile, de renier ses origines, quand elles étaient nobles et qu'on avait un toit pour vous accueillir. C'était facile, de se dire généreux, quand on avait de quoi partager.

Il les enviait. Oui. Et il n'avait pas honte de le dire. Il enviait leur insouciance, leur stupidité même. Il enviait leur argent, leur aisance. Il enviait leur famille, qui ressemblait à quelque chose, contrairement à la sienne. Même s'il refusait par-dessus tout de leur ressembler, même s'il le clamait haut et fort, il ne pouvait nier que le petit garçon en lui enviait toutes ces choses. Que lui aussi aurait voulu naître dans une telle famille.

Cette jalousie le rongeait. Elle le consumait entièrement, elle envahissait ses pensées. Il les laissait se moquer de lui par lassitude, peut-être parce qu'il le voulait bien, il n'en savait rien. Peut-être parce qu'il le méritait, sans doute. Il n'en savait vraiment rien. Mais il aurait tout donné pour être à la place de l'un d'eux. Il n'avait de toute façon pas grand-chose à perdre. Et quitte à ressembler à quelqu'un, autant que cela soit à l'un d'eux, qu'il puisse avoir enfin la satisfaction d'en voir un à sa place, et à son tour de s'en moquer.

Le seul dont il n'aurait pas voulu échangé la place était Lupin. Il ne comprenait même pas comment il pouvait traîner avec eux. Comment il pouvait se comporter comme eux. Lui aussi avait un teint chiffonné, des vêtements élimés, on ne pouvait pas dire qu'il reluisait. Il n'était pas aussi attractif que les autres. Il ne comprenait pas comment il avait pu s'intégrer à leur groupe, comment ils avaient pu l'accepter, et comment il pouvait lui aussi se moquer de lui quand il semblait être dans le même cas.

C'était peut-être la raison pour laquelle il le détestait encore plus. Il se foutait des raisons de son intégration, comme du malheur des autres. Il avait éliminé de sa tête toute pensée qui aurait pu entrer en contradiction avec sa haine envers eux. Un petit rien qui aurait pu remettre en cause tout son système de pensée, tous ses repères. Il n'en était pas question. Tout n'était qu'une question d'argent de toute façon, de ceux qui en avaient, de ceux qui en manquaient. Et lui se trouvait pris dans cet engrenage sans le vouloir. C'était aussi simple que cela. Il refusait de voir les choses autrement.