Cet OS a été écrit dans le cadre des Nuits du FOF (en différé). Le thème était « oublier ».

Si maman si tu voyais ma vie

Hermione avait longuement hésité. Elle avait passé des journées entières à tourner et retourner sa baguette dans ses doigts. A se poser mille questions. A peser les avantages et les inconvénients. A chercher une autre solution. Elle n'avait pas trouvé.

L'équation était simple. Si elle voulait les protéger, elle devait le faire, elle n'avait pas le choix. Toute autre prise de décision ne serait pas assez forte. Il lui fallait quelque chose de radical. Quelque chose qui soit à la mesure de la folie qui l'attendait.

Ça ne devrait pourtant pas être si difficile. C'était pour leur bien, qu'elle faisait ça. Elle aurait dû s'en réjouir. Mais c'était trop dur. Elle était peut-être égoïste, mais elle avait eu du mal à prendre cette décision, même en sachant qu'elle était la meilleure. Même en sachant que le refuser pourrait les tuer. La rendre coupable de parricide. Bien sûr, on ne s'aventurerait pas à le nommer ainsi, on dirait que ça n'était pas de sa faute, qu'elle ne pouvait pas prévoir, mais elle savait au fond d'elle que si, bien sûr, elle aurait pu prévoir, elle aurait dû, elle l'avait même prévu. Et elle ne pourrait alors plus se regarder dans un miroir.

Elle avait envie d'accuser la terre entière de ses malheurs. Elle avait envie de le crier, de le hurler, de taper du pied comme une enfant, de pleurer de toutes les larmes de son corps. Mais ça ne changerait rien. Ça ne changerait pas la situation telle qu'elle était. Ça ne changerait pas son implication dans tous ces événements. On avait toujours le choix. Elle avait fait le sien il y avait déjà quelques années. Il était temps d'en assumer les conséquences.

Elle essuya les larmes sur ses joues. Se mit debout, faisant craquer le lit sur lequel elle était assise. Défroissa sa jupe d'été. Prit fermement en main sa baguette. Releva le visage. Planta son regard dans le mur en face d'elle, comme pour se donner du courage. Il était orné d'une photo de ses parents et d'elle-même en vacances. C'était à ça qu'elle devait penser. A leur bonheur.

Elle sortit de sa chambre, descendit les marches de l'escalier, rejoignit ses parents au salon. Sa mère lisait un roman, assise sur le canapé. Son père avait les coudes appuyés sur le couvercle de leur piano crapaud et lisait le journal. Elle eut un sourire triste avant de lever sa baguette et de lancer deux sorts d'oubli.

Pendant quelques secondes, elle crut s'être trompée. Rien ne semblait avoir changé. Puis sa mère leva son regard sur elle. Et elle comprit alors que le sortilège avait bel et bien agi. Jamais elle n'oublierait ces yeux étonnés de la voir dans sa propre maison. Elle n'avait pas le temps de s'apitoyer. Elle alla chercher son sac à main dans le vestibule, les deux valises qu'elle avait préparées, et revint dans le salon.

Ce n'est qu'en voyant l'avion décoller quelques heures plus tard qu'elle pleura enfin. Ses parents étaient dedans. En direction de l'Australie. Sans même se souvenir qu'ils avaient une fille. Ils l'avaient remerciée gentiment de les avoir aidés à prendre leur vol, lui demandant son prénom par politesse. Elle avait cru s'effondrer. Les larmes coulaient encore sur ses joues alors qu'elle rentrait chez elle. Elle avait perdu ses parents.

Jamais ils ne se souviendraient qu'ils avaient eu une fille. Le sortilège qu'elle leur avait lancé était trop puissant. Ils étaient protégés. Et elle était à présent seule. Jamais ils ne la verraient grandir, si elle réchappait de cette guerre. Jamais ils ne la verraient obtenir ses ASPICs, devenir adulte, se marier. Jamais plus elle ne recevrait de lettre ou de coup de téléphone de leur part. Jamais plus ils ne s'émerveilleraient des miracles qu'elle pouvait faire avec la magie. Jamais plus elle ne verrait la fierté dans leur regard. Et si elle mourrait, ce serait seule. Jamais ils ne le sauraient. L'oubli était une arme redoutable. Elle en prenait pleinement conscience. Douloureusement.

Pourtant, elle n'avait pas le droit de se lamenter encore. Elle ne pouvait pas se le permettre. Dans quelques jours, elle irait au Terrier, rejoindre les autres pour la fin des vacances. Mettre au point leurs derniers préparatifs. Elle ne pouvait pas se permettre de laisser quoi que ce soit au hasard, aveuglée par son chagrin. Elle ne pouvait pas mettre en danger sa vie et celle des autres, surtout, à cause de sa peine. Elle ne pouvait pas apparaître effondrée devant eux, car alors ils s'inquiéteraient plus pour elle que pour leur mission.

Durant les quelques jours qui la séparèrent de son départ, elle s'entraîna. Elle sécha ses larmes, tenta de sourire, de plus en plus franchement, et même de rire. Elle apprit à se former un masque de jeune femme apaisée, sûre d'elle et de ses choix. Elle apprit à le conserver, à tel point qu'elle crut elle-même avoir oublié la souffrance. A tel point qu'il dupa l'ensemble de ses amis et de la famille Weasley.

La morsure de la douleur se rappela cruellement à elle quand elle vit cette famille unie. Si ses parents avaient oublié, elle s'en souviendrait à jamais.