Cet OS a été écrit dans le cadre des Nuits du FOF (en décalé), le thème était « peau ».


Stigmates du passé

On était en plein mois d'août et il faisait horriblement chaud. Même à l'intérieur. A croire que l'hôpital Sainte-Mangouste n'avait pas les moyens de climatiser ses bâtiments, préférant laisser les patients et accessoirement les médecins mourir de chaud.

Draco Malfoy se promenait dans les couloirs en agitant des dossiers sous son nez pour faire éventail. Ça n'était pas très professionnel mais avec pareille température, personne ne lui en voudrait.

En plus, il était sûr qu'on allait leur amener un certain nombre de vieux sorciers en situation de déshydratation grave et ça allait encore être la panique. Peu importe les diplômes et les spécialités, tout le monde allait encore être rapatrié pour leur porter secours et donner les premiers soins.

Parfois, il se demandait à quoi cela servait d'avoir fait onze ans de médicomagie, spécialité magicochirurgie, pour finir par donner à boire à des petits vieux qui n'étaient pas fichus d'attraper une bouteille ou même d'utiliser un sortilège d'attraction. C'était en voyant leur visage reconnaissant après chaque intervention qu'il se souvenait de la raison pour laquelle il ne grognait pas plus. Après tout, secourir toute personne en détresse médicale, c'était son métier. Sa passion. Sa vocation.

Après la Guerre, il avait tenu à terminer ses études à Poudlard. Il n'était dans les bonnes grâces de personne, même si Potter l'avait plus ou moins innocenté en procès, et il n'était pas question de faire un faux pas. S'il voulait faire des études, il faudrait qu'il ait ses ASPICs en poche. Et puis ça lui avait permis de réfléchir. Il avait pensé à tout ce qu'il pourrait faire.

Il n'était plus question d'être rentier, la majorité de la fortune de sa famille avait été mise sous la tutelle du Ministère de la Magie, en attendant de voir s'il était digne de confiance. Il n'était même plus chez lui au Manoir. Sans compter que ça n'empêchait pas l'administration de piquer dans ses caisses sous le couvert du préjudice subi.

Et puis il avait parlé à avec Granger. Oh ça va, ne le regardez pas comme ça ! Des huitièmes années, il n'y en avait pas dix mille, et ceux qui acceptaient encore de lui parler se faisait d'autant plus rares. Granger n'avait pas hésité une seconde. Il s'était demandé à l'époque si elle était idiote, naïve, inconsciente ou suicidaire. Une héroïne de la Guerre qui parle avec un sorcier honnis, qu'on aurait voulu pouvoir enterrer dans les mémoires.

Finalement, elle l'avait convaincu qu'elle n'était pas totalement bête. Elle l'avait un peu ouvert au monde qui l'entourait. En tout bien tout honneur, qu'allez-vous imaginer ! Mais ils avaient pas mal discuté. Pas mal débattu. Elle lui avait confié qu'elle voulait être médicomage. Pour s'occuper des blessures physiques des gens, à défaut de pouvoir soigner les blessures mentales qu'avait pu laisser la Guerre. Elle voulait se sentir utile.

Tout d'un coup, il s'était senti idiot. Il avait regardé ses pieds, puis ses mains, et l'idée avait fait son bonhomme de chemin dans sa tête. Se sentir utile. Retrouver une place à peu près digne dans la société sorcière. Réparer les erreurs du passé. Ça paraissait si simple. Si attirant.

Ça ne l'avait pas été, pas au début en tout cas. Il en avait entendu, des railleries. Il avait vu les professeurs grimacer en prononçant son nom de famille. Il avait vu les secrétaires de l'hôpital l'accueillir avec méfiance et lui tendre son badge nominatif avec répugnance. Il avait vu l'hésitation dans les yeux de son propre patron. Qui avait finalement décidé que se passer d'un des meilleurs docteurs en médecine sous prétexte qu'il avait un nom de famille peu recommandable n'était pas dans ses habitudes.

Il avait travaillé dur encore. Il avait écopé des pires heures de garde, au début. Des pires patients aussi, les plus compliqués, les plus chiants, ceux dont on ne voulait pas tant les risques de représailles en cas d'erreur étaient grands. Il les avait pris. Sans broncher. Et finalement, il s'était fait une place ici. Il avait su se faire apprécier, petit à petit. Et découvrir le monde comme il ne l'avait jamais vu quand il était encore un gamin.

Aujourd'hui, il avait eu une intervention dans la matinée, très compliquée, qui lui avait demandé plusieurs heures de travail. Il en avait deux autres de programmées pour l'après-midi et avait droit à une mini-pause avant celles-ci. La fournaise de l'hôpital l'incita à sortir, dans l'espoir de trouver un brin d'air.

Il croisa plusieurs collègues qui le saluèrent aimablement et alla s'assoir sur un poteau pour y fumer une cigarette. Ça le détendrait. Il sortit son paquet et en alluma une. Il observa le reste de la rue. Beaucoup de commerçants étaient sortis un instant pour profiter d'une bouffée d'air. Tous avaient réduit leur tenue au minimum professionnel.

Le glacier en face était en tee-shirt à manches courtes et short avec un simple tablier pour ne pas se salir. Les serveurs devaient mourir de chaud dans leur tenue de pingouin. Les touristes et habitants étaient tous en tee-shirt. Les autres médecins et infirmiers en pause avaient ouvert largement leur blouse et remonté leurs manches pour ceux qui en avaient.

Lui ne le fit pas. Il ne le faisait jamais. Il ne montrait jamais la peau de ses bras. Parce qu'elle était encore là. La marque de son passé. Elle n'était pas partie malgré les années, elle s'était à peine effacée.

Il avait renoncé depuis longtemps à l'idée de trouver un sort pour l'atténuer. Il ne mettait même pas de maquillage dessus. Elle lui rappelait ses erreurs. Mais il n'avait pas forcément envie que tout le monde la voit.

Il ne voulait surtout pas que tous se rappellent ce qu'il avait été un jour. Pas maintenant qu'il était enfin accepté. Pas maintenant qu'il avait réussi à changer de vie.

Tant pis, il mourrait de chaud. Ça n'était pas la première fois.